Système de la nature/Partie 1/Chapitre 8

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(Tome 1p. 103-118).


CHAPITRE VIII


Des facultés intellectuelles ; toutes sont dérivées de la faculté de sentir.


Pour nous convaincre que les facultés que l’on nomme intellectuelles ne sont que des modes ou des façons d’être & d’agir résultantes de l’organisation de notre corps, nous n’avons qu’à les analyser, & nous verrons que toutes les opérations que l’on attribue à notre ame ne sont que des modifications dont une substance inétendue ou immatérielle ne peut point être susceptible.

La première faculté que nous voyons dans l’homme vivant, & celle d’où découlent toutes les autres, c’est le sentiment. Quelqu’inexplicable que cette faculté paroisse au premier coup d’œil, si nous l’examinons de près nous trouverons qu’elle est une suite de l’essence & des propriétés des êtres organisés, de même que la gravité, le magnétisme, l’élasticité l’électricité etc. Résultent de l’essence ou de la nature de quelques autres, & nous verrons que ces derniers phénomenes ne sont pas moins inexplicables que ceux du sentiment. Cependant si nous voulons nous en faire une idée précise, nous trouverons que sentir est cette façon particulière d’être remué propre à certains organes des corps animés, occasionnée par la présence d’un objet matériel qui agit sur ces organes, dont les mouvemens ou les ébranlemens se transmettent au cerveau. Nous ne sentons qu’à l’aide des nerfs répandus dans notre corps qui n’est, pour ainsi dire, qu’un grand nerf ou qui ressemble à un grand arbre, dont les rameaux éprouvent l’action des racines, communiquée par le tronc. Dans l’homme les nerfs viennent se réunir & se perdre dans le cerveau ; ce viscere est le vrai siege du sentiment ; celui-ci, de même que l’araignée que nous voyons suspendue au centre de sa toile est promptement averti de tous les changemens marqués qui surviennent aux corps, jusqu’aux extrémités duquel il envoie ses filets ou rameaux. L’expérience nous démontre que l’homme cesse de sentir dans les parties de son corps dont la communication avec le cerveau se trouve interceptée ; il sent imparfaitement ou ne sent point du tout dès que cet organe lui-même est dérangé ou trop vivement affecté[1].

Quoiqu’il en soit la sensibilité du cerveau & de toutes ses parties est un fait. Si l’on nous demande d’où vient cette propriété ? Nous dirons qu’elle est le résultat d’un arrangement, d’une combinaison propre à l’animal, ensorte qu’une matiere brute & insensible cesse d’être brute pour devenir sensible en s’animalisant, c’est-à-dire, en se combinant & s’identifiant avec l’animal. C’est ainsi que le lait, le pain & le vin se changent en la substance de l’homme qui est un être sensible ; ces matieres brutes deviennent sensibles en se combinant avec un tout sensible. Quelques philosophes pensent que la sensibilité est une qualité universelle de la matiere, dans ce cas il seroit inutile de chercher d’où lui vient cette propriété que nous connoissons par ses effets. Si l’on admet cette hypothese, de même qu’on distingue en nature deux sortes de mouvemens, l’un connu sous le nom de force vive, & l’autre sous le nom de force morte, on distinguera deux sortes de sensibilité ; l’une active ou vive & l’autre inerte ou morte, & alors animaliser une substance ce ne sera que détruire les obstacles qui l’empêchent d’être active & sensible. En un mot la sensibilité est ou une qualité qui se communique comme le mouvement & qui s’acquiert par la combinaison, ou cette sensibilité est une qualité inhérente à toute matiere, & dans l’un & l’autre cas, un être inétendu, tel que l’on suppose l’ame humaine, ne peut en être le sujet[2].

La conformation, l’arrangement, le tissu, la délicatesse des organes tant extérieurs qu’intérieurs qui composent l’homme & les animaux, rendent leurs parties très mobiles, & font que leur machine est susceptible d’être remuée avec une très grande promptitude. Dans un corps qui n’est qu’un amas de fibres & de nerfs, réunis dans un centre commun, toujours prêts à jouer, contigus les uns aux autres : dans un tout composé de fluides & de solides dont les parties sont, pour ainsi dire, en équilibre, dont les plus petites se touchent, sont actives & rapides dans leurs mouvemens, se communiquent réciproquement & de proche en proche les impressions, les oscillations, les secousses qui lui sont données ; dans un tel composé, dis-je, il n’est point surprenant que le moindre mouvement se propage avec célérité, & que les ébranlemens excités dans les parties les plus éloignées ne se fassent très promptement sentir dans le cerveau que son tissu délicat rend susceptible d’être très aisément modifié lui-même. L’air, le feu & l’eau, ces agens si mobiles, circulent continuellement dans les fibres & les nerfs qu’ils pénètrent & contribuent, sans doute, à la promptitude incroyable avec laquelle le cerveau est averti de ce qui se passe aux extrémités du corps.

Malgré la grande mobilité dont son organisation rend l’homme susceptible ; quoique des causes tant intérieures qu’extérieures agissent continuement sur lui ; il ne sent pas toujours d’une maniere distincte ou marquée les impressions qui se font sur ses organes, il ne les sent que lorsqu’elles ont produit un changement ou quelque secousse dans son cerveau. C’est ainsi que, quoique l’air nous environne de toutes parts, nous ne sentons son action que lorsqu’il est modifié de façon à frapper avec assez de force nos organes & notre peau pour que notre cerveau soit averti de sa présence. C’est ainsi que dans un sommeil profond & tranquille, qui n’est troublé par aucun rêve, l’homme cesse de sentir : enfin c’est ainsi que malgré les mouvemens continuels qui se font dans la machine humaine, l’homme paroit ne rien sentir, lorsque tous ces mouvemens se font dans un ordre convenable ; il ne s’apperçoit pas de l’état de santé, mais il s’apperçoit de l’état de douleur ou de maladie, parce que dans l’un son cerveau n’est point trop vivement remué, au lieu que dans l’autre ses nerfs éprouvent des contractions, des secousses, des mouvemens violens & désordonnés qui l’avertissent que quelque cause agit fortement sur eux, & d’une façon peu analogue à leur nature habituelle ; voilà ce qui constitue la façon d’être que nous nommons douleur.

D’un autre côté il arrive quelquefois que des objets extérieurs produisent des changemens très considérables sur notre corps, sans que nous nous en appercevions au moment où ils se font. Souvent dans la chaleur d’un combat un soldat ne s’apperçoit point d’une blessure dangereuse, parce qu’alors les mouvemens impétueux, multipliés & rapides dont son cerveau est assailli, l’empêchent de distinguer les changemens particuliers qui se font dans une partie de son corps. Enfin lorsqu’un grand nombre de causes agissent à la fois & trop vivement sur l’homme, il succombe, il tombe en défaillance, il perd la connoissance, il est privé du sentiment.

En général le sentiment n’a lieu que lorsque le cerveau peut distinguer les impressions faites sur les organes ; c’est la secousse distincte, ou la modification marquée qu’il éprouve, qui constitue la conscience[3]. D’où l’on voit que le sentiment est une façon d’être ou changement marqué produit dans notre cerveau à l’occasion des impulsions que nos organes reçoivent, soit de la part des causes extérieures soit de la part des causes intérieures qui les modifient d’une façon durable ou momentanée. En effet sans qu’aucun objet extérieur vienne remuer les organes de l’homme il se sent lui-même, il a la conscience des changemens qui s’opérent en lui ; son cerveau est alors modifié, ou bien il se renouvelle des modifications antérieures. N’en soyons point étonnés ; dans une machine aussi compliquée que le corps humain, dont les parties sont cependant toutes contigues au cerveau, celui-ci doit être nécessairement averti des chocs, des embarras, des changemens qui surviennent dans un tout, dont les parties sensibles de la nature sont dans une action & une réaction continuelles & viennent toutes se concentrer en lui.

Lorsqu’un homme éprouve les douleurs de la goute, il a la conscience, c’est-à-dire, il sent intérieurement qu’il se fait en lui des changemens très marqués, sans qu’aucune cause extérieure agisse immédiatement sur lui ; cependant en remontant à la vraie source de ces changemens, nous trouverons que ce sont des causes extérieures qui les produisent, tels que l’organisation & le tempérament reçus de nos parens, certains alimens, & mille causes inappréciables & légères qui, en s’amassant peu-à-peu produisent l’humeur de la goute, dont l’effet est de se faire sentir très vivement. La douleur de la goute fait naître dans le cerveau une idée ou une modification qu’il a le pouvoir de se représenter ou de réitérer en lui, même lorsqu’il n’a plus la goute : son cerveau par une série de mouvemens se remet alors dans un état analogue à celui où il étoit, quand il éprouvoit réellement cette douleur, il n’en auroit aucune idée si jamais il ne l’avoit sentie.

L’on appelle sens les organes visibles de notre corps par l’intermede desquels le cerveau est modifié. On donne différens noms aux modifications qu’il reçoit. Les noms de sensations, de perceptions, d’idées ne désignent que des changemens produits dans l’organe intérieur à l’occasion des impressions que font sur les organes extérieurs les corps qui agissent sur eux. Ces changemens considérés en eux-mêmes se nomment sensations ; ils se nomment perceptions dès que l’organe intérieur les apperçoit ou en est averti ; ils se nomment idées lorsque l’organe intérieur rapporte ces changemens à l’objet qui les a produits.

Toute sensation n’est donc qu’une secousse donnée à nos organes ; toute perception est cette secousse propagée jusqu’au cerveau ; toute idée est l’image de l’objet à qui la sensation & la perception sont dues. D’où l’on voit que si nos sens ne sont remués, nous ne pouvons avoir ni sensations, ni perceptions, ni idées ; comme nous aurons occasion de le prouver à ceux qui pourroient encore douter d’une vérité si frappante.

C’est la grande mobilité dont l’organisation de l’homme le rend capable qui le distingue des autres êtres que nous nommons insensibles & inanimés ; ce sont les différens dégrés de mobilité dont l’organisation particulière des individus de notre espece les rend susceptibles, qui mettent entre eux des différences infinies & des variétés incroyables tant pour les facultés corporelles que pour celles qu’on nomme mentales ou intellectuelles. De cette mobilité plus ou moins grande résulte l’esprit, la sensibilité, l’imagination, le goût, etc… mais suivons pour le présent les opérations de nos sens, & voyons la maniere dont les objets extérieurs agissent sur eux & les modifient ; nous examinerons ensuite la réaction de l’organe intérieur.

Les yeux sont des organes très mobiles & très délicats, par le moyen desquels nous éprouvons la sensation de la lumiere ou de la couleur, qui donne au cerveau une perception distincte, à la suite de laquelle le corps lumineux ou coloré fait naître en nous une idée. Dès que j’ouvre ma paupière, ma rétine est affectée d’une façon particulière, il s’excite dans la liqueur, des fibres & des nerfs dont mes yeux sont composés, des ébranlemens, qui se communiquent au cerveau & y peignent l’image du corps qui agit sur nos yeux ; par là nous avons l’idée de la couleur de ce corps, de sa grandeur, de sa forme, de sa distance, & c’est ainsi que s’explique le méchanisme de la vue.

La mobilité & l’élasticité dont les fibres & les nerfs qui forment le tissu de la peau la rendent susceptible, fait que cette enveloppe du corps humain appliquée à un autre corps en est très promptement affectée ; ainsi elle avertit le cerveau de sa présence, de son étendue, de son aspérité ou de son égalité, de sa pesanteur, etc., qualités qui lui donnent des perceptions distinctes, & qui font naître en lui des idées diverses ; c’est là ce qui constitue le toucher.

La délicatesse de la membrane qui tapisse l’intérieur des narines la rend susceptible d’être irritée, même par les corpuscules invisibles & impalpables qui émanent des corps odorans, & qui portent des sensations, des perceptions, des idées au cerveau ; c’est là ce qui constitue le sens de l’odorat.

La bouche, étant remplie de houpes nerveuses sensibles, mobiles, irritables, qui contiennent des sucs propres à dissoudre les substances salines, est très promptement affectée par les alimens qui y passent, & transmet au cerveau les impressions qu’elle a reçues ; c’est de ce méchanisme que résulte le goût.

Enfin l’oreille, que sa conformation rend propre à recevoir les différentes impressions de l’air diversement modifié, communique au cerveau des ébranlemens ou des sensations qui font naître la perception des sons & l’idée des corps sonores ; voilà ce qui constitue l’ouie.

Telles sont les seules voies par lesquelles nous recevons des sensations, des perceptions, des idées. Ces modifications successives de notre cerveau, sont des effets produits par les objets qui remuent nos sens, deviennent des causes elles-mêmes, & produisent dans l’ame de nouvelles modifications, que l’on nomme pensées, réflexions, mémoire, imagination, jugemens, volontés, actions, & qui toutes ont la sensation pour base.

Pour me faire une notion précise de la pensée, il faut examiner pied-à-pied ce qui se passe en moi à la présence d’un objet quelconque. Supposons pour un moment que cet objet soit une pêche ; ce fruit fait d’abord sur mes yeux deux impressions différentes ; c’est-à-dire, y produit deux modifications qui se transmettent jusqu’au cerveau ; à cette occasion celui-ci éprouve deux nouvelles façons d’être ou perceptions que je désigne sous les noms de couleur & de rondeur ; en conséquence j’ai l’idée d’un corps rond & coloré. En portant la main à ce fruit j’y applique l’organe du toucher ; aussitôt ma main éprouve trois nouvelles impressions que je désigne sous les noms de molesse de fraîcheur, de pesanteur, d’où résultent trois nouvelles perceptions dans le cerveau & trois nouvelles idées. Si j’approche ce fruit de l’organe de l’odorat, celui-ci éprouve une nouvelle modification, qui transmet au cerveau une nouvelle perception & une nouvelle idée que l’on appelle odeur. Enfin si je porte ce fruit à ma bouche, l’organe du goût est affecté d’une maniere nouvelle, suivie d’une perception qui fait naître en moi l’idée de la saveur. En réunissant toutes ces impressions ou modifications différentes de mes organes transmises à mon cerveau, c’est-à-dire, en combinant toutes les sensations, les perceptions & les idées que j’ai reçues, j’ai l’idée d’un tout que je désigne sous le nom de pêche, dont ma pensée peut s’occuper ou dont j’ai une notion[4].

Ce qui vient d’être dit suffit pour nous montrer la génération des sensations, des perceptions & des idées & leur association ou liaison dans le cerveau : on voit que ces différentes modifications ne sont que des suites des impulsions successives que nos organes extérieurs transmettent à notre organe intérieur, qui jouit de ce que nous appellons la faculté de penser, c’est-à-dire, d’appercevoir en lui-même ou de sentir les différentes modifications ou idées qu’il a reçues, de les combiner & de les séparer, de les étendre & de les restreindre, de les comparer, de les renouveller, etc. D’où l’on voit que la pensée n’est que la perception des modifications que notre cerveau a reçues de la part des objets extérieurs, ou qu’il se donne à lui-même.

En effet, non seulement notre organe intérieur apperçoit les modifications qu’il reçoit du dehors, mais encore il a le pouvoir de se modifier lui-même, & de considérer les changemens ou les mouvemens qui se passent en lui ou ses propres opérations, ce qui lui donne de nouvelles perceptions & de nouvelles idées. C’est l’exercice de ce pouvoir de se replier sur lui-même que l’on nomme réflexion.

D’où l’on voit que penser & réfléchir c’est sentir ou appercevoir en nous-mêmes les impressions, les sensations, les idées que nous donnent les objets qui agissent sur nos sens, & les divers changemens que notre cerveau ou organe intérieur produit sur lui-même.

La mémoire est la faculté que l’organe intérieur a de renouveller en lui-même les modifications qu’il a reçues, ou de se remettre dans un état semblable à celui où l’ont mis les perceptions, les sensations, les idées que les objets extérieurs ont produites en lui, & dans l’ordre qu’il les a reçues, sans nouvelle action de la part de ces objets, ou même lorsque ces objets sont absens. Notre organe intérieur apperçoit que ces modifications sont les mêmes que celles qu’il a ci-devant éprouvées à la présence des objets auxquels il les rapporte ou les attribue. La mémoire est fidèle lorsque ces modifications sont les mêmes, elle est infidèle lorsqu’elles diffèrent de celles que l’organe a antérieurement éprouvées.

L’imagination n’est en nous que la faculté que le cerveau a de se modifier ou de se former des perceptions nouvelles, sur le modèle de celles qu’il a reçues par l’action des objets extérieurs sur ses sens. Notre cerveau ne fait alors que combiner des idées qu’il a reçues & qu’il se rappelle, pour en former un ensemble ou un amas de modifications qu’il n’a point vû, quoiqu’il connoisse les idées particulières ou les parties dont il compose cet ensemble idéal qui n’existe qu’en lui-même. C’est ainsi qu’il se fait les idées des centaures, des hyppogryphes, des dieux & des démons, etc. Par la mémoire notre cerveau se renouvelle des sensations, des perceptions, des idées qu’il a reçues & se représente des objets qui ont vraiment remué ses organes, au lieu que par l’imagination il combine pour en faire des objets ou des touts qui n’ont point remué ses organes, quoiqu’il connoisse les élémens ou les idées dont il les compose. C’est ainsi que les hommes en combinant un grand nombre d’idées empruntées d’eux-mêmes telles que celles de justice, de sagesse, de bonté, d’intelligence, etc. Sont à l’aide de l’imagination parvenus à en former un tout idéal qu’ils ont nommé la divinité.

L’on a donné le nom de jugement à la faculté qu’a le cerveau de comparer entre elles les modifications ou les idées qu’il reçoit ou qu’il a le pouvoir de réveiller en lui-même, afin d’en découvrir les rapports ou les effets.

La volonté est une modification de notre cerveau par laquelle il est disposé à l’action, c’est-à-dire, à mouvoir les organes du corps de maniere à se procurer ce qui le modifie d’une façon analogue à son être ou à écarter ce qui lui nuit. vouloir, c’est être disposé à l’action. Les objets extérieurs ou les idées intérieures qui font naître cette disposition dans notre cerveau s’appellent motifs parce que ce sont les ressorts ou mobiles qui le déterminent à l’action, c’est-à-dire, à mettre en jeu les organes du corps. Ainsi les actions volontaires sont des mouvemens du corps déterminés par les modifications du cerveau. La vue d’un fruit modifie mon cerveau d’une façon qui le dispose à faire mouvoir mon bras pour cueillir le fruit que j’ai vu & le porter à ma bouche.

Toutes les modifications que reçoit l’organe intérieur ou le cerveau ; toutes les sensations, perceptions & idées que les objets qui remuent les sens lui donnent ou qu’il renouvelle en lui-même, sont agréables ou désagréables, sont favorables ou nuisibles à notre façon d’être habituelle ou passagére, & disposent l’organe intérieur à agir, ce qu’il fait en raison de sa propre énergie, qui n’est point la même dans tous les êtres de l’espece humaine, & qui dépend de leurs tempéramens. De là naissent les passions plus ou moins fortes, qui ne sont que des mouvemens de la volonté déterminée par les objets qui la remuent en raison composée de l’analogie ou de la discordance qui se trouvent entre eux & notre propre façon d’être, & de la force de notre tempérament. D’où l’on voit que les passions sont des façons d’être ou des modifications de l’organe intérieur, attiré ou repoussé par les objets, & qui, parconséquent, est soumis à sa maniere aux loix physiques de l’attraction & de la répulsion.

La faculté d’appercevoir ou d’être modifié tant par les objets extérieurs que par lui-même, dont notre origine intérieur jouit, se désigne quelque fois sous le nom d’entendement. L’on a donné le nom d’intelligence à l’assemblage des facultés diverses dont cet organe est susceptible. On donne le nom de raison à une façon déterminée dont il exerce ses facultés. L’on nomme esprit, sagesse, bonté, prudence, vertu, etc. des dispositions ou des modifications constantes ou passagéres de l’organe intérieur qui fait agir les êtres de l’espece humaine.

En un mot, comme nous aurons bientôt occasion de le prouver, toutes les facultés intellectuelles, c’est-à-dire, toutes les façons d’agir que l’on attribue à l’ame, se réduisent à des modifications, à des qualités, à des façons d’être, à des changemens produits par le mouvement dans le cerveau, qui est visiblement en nous le siege du sentiment, & le principe de toutes nos actions. Ces modifications sont dues aux objets qui frappent nos sens, dont les impulsions se transmettent au cerveau, ou bien aux idées que ces objets y ont fait naître & qu’il a le pouvoir de reproduire ; celui-ci se meut donc à son tour, réagit sur lui-même & met en jeu les organes qui viennent se concentrer en lui, ou qui plutôt ne sont qu’une extension de sa propre substance. C’est ainsi que les mouvemens cachés de l’organe intérieur se rendent sensibles au dehors par des signes visibles. Le cerveau, affecté par une modification que nous nommons la crainte, excite un tremblement dans les membres, & répand la pâleur sur le visage. Ce cerveau affecté d’un sentiment de douleur fait sortir des larmes de nos yeux, même sans qu’aucun objet le remue ; une idée qu’il se retrace fortement suffit pour qu’il éprouve des modifications très vives qui influent visiblement sur toute la machine.

En tout cela nous ne voyons qu’une même substance qui agit diversement dans ses différentes parties. Si l’on se plaint que ce méchanisme ne suffit pas pour expliquer le principe des mouvemens ou des facultés de notre ame, nous dirons qu’elle est dans le même cas que tous les corps de la nature dans lesquels les mouvemens les plus simples, les phénomènes les plus ordinaires, les façons d’agir les plus communes sont des mysteres inexplicables, dont jamais nous ne connoîtrons les premiers principes. En effet comment nous flatterons-nous de connoître le vrai principe de la gravité en vertu de laquelle une pierre tombe ? Connoissons-nous le méchanisme qui produit l’attraction dans quelques substances & la répulsion dans d’autres ? Sommes-nous en état d’expliquer la communication du mouvement d’un corps à un autre ? D’ailleurs les difficultés que nous avons sur la maniere dont l’ame agit seront-elles levées en la faisant un être spirituel dont nous n’avons aucune idée, & qui parconséquent doit dérouter toutes les notions que nous pourrions nous en former ? Qu’il nous suffise donc de sçavoir que l’ame se meut & qu’elle se modifie par les causes matérielles qui agissent sur elle. D’où nous sommes autorisés à conclure que toutes ses opérations & ses facultés prouvent qu’elle est matérielle.


  1. Les mémoires de l’académie royale des sciences de Paris, nous fournissent des preuves de ce qu’on avance ici, ils nous parlent d’un homme à qui on avoit enlevé le crâne, à la place duquel son cerveau s’étoit recouvert de peau, à mesure que pressoit avec la main sur son cerveau, l’homme tomboit dans uns espece de léthargie qui le privoit de tout sentiment. Cette expérience est dûe à Mr. de la Peyronie. Borelli, dans son traité de motu animalium, appelle le cerveau Regia anima. II y a tout lieu de croire que c’est sûr-tout dans le cerveau que consiste la différence qui se trouve non-seulement entre l’homme & les bêtes, mais encore entre un homme d’esprit & un sot, entre un homme qui pense & un ignorant, entre un homme sensé & un fou. Bartolin dit que le cerveau de l’homme est double de celui d’un bœuf ; observation qu’Aristote avoit déja faite avant lui. Willis, ayant disséqué le cadavre d’un imbécille, lui trouva le cerveau plus petit qu’à l’ordinaire ; il dit que la plus grande différence qu’il ait remarqué entre les parties du corps de cet imbécille & celles d’un homme àgé, c’est que le plexus.du nerf intercostal (qu’il a dit être l’entremetteur entre le cœur & le cerveau, & particulier à l’homme) étoit fort petit, & accompagné d’un plus petit nombre de nerfs qu’à l’ordinaire. Suivant le même Willis le singe est de tous les animaux celui dont le cerveau est le plus grand, relativement à sa taille ; aussi c’est, aprés l’homme, celui qui a le plus d’intelligence. V. Willis Anatom. cerebrio C. 26, idem Nervor. descriptio C. 26. L’on a de plus remarqué que les personnes accoutumées à faire usage de leurs facultés intellectuelles, ont le cerveau plus étendu que les autres, de même que l’on a remarqué que les rameurs ont les bras beaucoup plus gros que les autres hommes.
  2. Toutes les parties de la nature peuvent parvenir à [’animation ; l’opposition est seulement d’état & non de nature Si l’on demande ce qui est nécessaire pour animer un corps ? Je répons qu’il ne faut rien d’étranger, & qu’il suffit de la puissance de la nature jointe à l’organisation. La vie est la perfection de la nature, elle n’a point de parties qui n’y tendent & qui n’y parviennent par la même voie L’acte de la vie est équivoque. Vivre dans un insecte, un chien, un homme ne signifie rien de différent, mais cet acte est plus parfait (relativement à nous) à proportion de la structure des organes ; & cette structure est caractérisée dans les semences qui contiennent les principes de la vie plus prochainement que toute autre partie de la matiere. Il est donc vrai que le sentiment, les passions, la perception des objets, des idées, leur formation, leur comparaison, l’acquiescement ou la volonté sont des facultés organiques, dépendantes d’une disposition plus ou moins excellente des parties de l’animal. Voyez dissertations mêlées sur divers sujets important. Imprimées à Amsterdam en 1740, pag. 254.
  3. Selon le Dr Clarke, la conscience est l’acte réfléchie par le moyen duquel je sçai que je pense, & que mes pensées ou mes actions sont à moi & non pas à un autre. V. sa lettre contre Dodwel.
  4. Ge qui vient d’être dit prouve que la pensée a un commencement, une durée, une fin ; ou bien une génération, une succession, une dissolution, comme tous les autres modes de la matiere ; comme eux la pensée est excitée, déterminée, accrue, divisée, composée, simplifiée &c. Cependant si l’Ame, ou le principe qui pense, est indivisible, comment cette ame peut-elle penser successivement, diviser, abstraire, combiner, étendre ses idées, les retenir & les perdre, avoir de la mémoire & oublier ? Comment cesse-t-elle de penser ? Si les formes paraissent divisibles dans la matiere, ce n’est qu’en la considérant par abstraction, à la façon des Géomètres, mais cette divisibilité des formes n’existe point dans la nature où. il n’y a point ni atome ni forme parfaitement régulieres. Il faut donc en conclure que les formes de la matiere ne sont pas moins indivisibles que la pensée.