Système de la nature/Partie 1/Chapitre 9

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(Tome 1p. 119-156).


CHAPITRE IX

De la diversité des facultés intellectuelles ; elles dépendent de causes phisiques ainsi que leurs qualités morales. Principes naturels de la sociabilité, de la morale & de la politique.


la nature est forcée de diversifier tous ses ouvrages ; des matiéres élémentaires différentes pour l’essence doivent former des êtres différens par leurs combinaisons & leurs propriétés, par leurs façons d’être & d’agir. Il n’est point, & il ne peut y avoir dans la nature deux êtres & deux combinaisons qui soient mathématiquement & rigoureusement les mêmes, vû que le lieu, les circonstances, les rapports, les proportions, les modifications n’étant jamais exactement semblables, les êtres qui en résultent ne peuvent point avoir entre eux une ressemblance parfaite, & leurs façons d’agir doivent différer en quelque chose lors même que nous croyons trouver entre elles la plus grande conformité[1].

En conséquence de ce principe, que tout conspire à nous prouver, il n’est pas deux individus de l’espece humaine qui aient les mêmes traits, qui sentent précisement de la même maniére, qui pensent d’une façon conforme, qui voyent les choses des mêmes yeux, qui aient les mêmes idées ni parconséquent le même systême de conduite. Les organes visibles des hommes, ainsi que leurs organes cachés, ont bien une analogie ou des points généraux de ressemblance & de conformité qui font qu’ils paraissent en gros affectés de la même maniére par de certaines causes, mais leurs différences sont infinies dans les détails. Les ames humaines peuvent être comparées à des instrumens dont les cordes, déjà diverses par elles-mêmes ou par les matiéres dont elles ont été tissues, sont encore montées sur des tons différens : frappée par une même impulsion chaque corde rend le son qui lui est propre, c’est-à-dire qui dépend de son tissu, de sa tension, de sa grosseur, de l’état momentané où la met l’air qui l’environne, etc. C’est là ce qui produit le spectacle si varié que nous offre le monde moral ; c’est de là que résulte cette diversité si frappante que nous trouvons entre les esprits, les facultés, les passions, les énergies, les goûts, les imaginations, les idées, les opinions des hommes ; cette diversité est aussi grande que celles de leurs forces physiques, & dépend comme elles de leurs tempéramens, aussi variés que leurs physionomies : de cette diversité résulte l’action & la réaction continuelle qui fait la vie du monde moral ; de cette discordance résulte l’harmonie qui maintient & conserve la race humaine.

La diversité qui se trouve entre les individus de l’espece humaine met entre eux de l’inégalité, & cette inégalité fait le soutien de la société. Si tous les hommes étoient les mêmes pour les forces du corps & pour les talens de l’esprit, ils n’auroient aucun besoin les uns des autres : c’est la diversité de leurs facultés & l’inégalité qu’elles mettent entre eux qui rendent les mortels nécessaires les uns aux autres, sans cela ils vivroient isolés. D’où l’on voit que cette inégalité, dont souvent nous nous plaignons à tort, & l’impossibilité où chacun de nous se trouve de travailler efficacement tout seul à se conserver & à se procurer le bien-être, nous mettent dans l’heureuse nécessité de nous associer, de dépendre de nos semblables, de mériter leurs secours, de les rendre favorables à nos vues, de les attirer à nous pour écarter par des efforts communs ce qui pourroit troubler l’ordre dans notre machine. En conséquence de la diversité des hommes & de leur inégalité, le foible est forcé de se mettre sous la sauve-garde du plus fort ; c’est elle qui oblige celui-ci à recourir aux lumieres, aux talens, à l’industrie du plus foible, lorsqu’il les juge utiles pour lui-même, cette inégalité naturelle fait que les nations distinguent les citoyens qui leur rendent des services, & en raison de leurs besoins, honorent & récompensent les personnes dont les lumieres, les bienfaits, les secours & les vertus leur procurent des avantages réels ou imaginaires, des plaisirs, des sensations agréables en tout genre ; c’est par elle que le génie prend de l’ascendant sur les hommes & force des peuples entiers à reconnoître son pouvoir. Ainsi la diversité & l’inégalité des facultés tant corporelles que mentales, ou intellectuelles rendent l’homme nécessaire à l’homme, le rendent sociable, & lui prouvent évidemment la nécessité de la morale.

D’après la diversité de leurs facultés les êtres de notre espece se partagent en différentes classes suivant les effets qu’ils produisent, & suivant les différentes qualités que l’on remarque en eux, qui découlent des propriétés individuelles de leurs ames ou des modifications particulières de leur cerveau. C’est ainsi que l’esprit, la sensibilité, l’imagination, les talens, etc. Mettent des différences infinies entre les hommes. C’est ainsi que les uns sont apellés bons & les autresméchans, vertueux & vicieux, sçavans & ignorans, raisonnables ou déraisonnables, etc.

Si nous examinons toutes les différentes facultés atribuées à l’ame, nous verrons que comme celles du corps, elles sont dues à des causes physiques, auxquelles il sera facile de remonter. Nous trouverons que les forces de l’ame sont les mêmes que celles du corps, ou dépendent toujours de son organisation, de ses propriétés particulières & des modifications constantes ou momentanées qu’il éprouve, en un mot du tempérament.

Le tempérament dans chaque homme est l’état habituel où se trouvent les fluides & les solides dont son corps est composé. Les tempéramens varient en raison des élémens ou matieres qui dominent dans chaque individu, & des différentes combinaisons & modifications que ces matieres, diverses par elles-mêmes, éprouvent dans sa machine. C’est ainsi que chez les uns le sang abonde, la bile dans les autres, le flegme dans quelques-uns, etc.

C’est de la nature, c’est de nos parens, c’est des causes qui sans cesse & depuis le premier moment de notre existence nous ont modifiés, que nous avons reçu notre tempérament. C’est dans le sein de sa mère que chacun de nous a puisé les matieres qui influeront toute la vie sur ses facultés intellectuelles, sur son énergie, sur ses passions, sur sa conduite. La nourriture que nous prenons, la qualité de l’air que nous respirons, le climat que nous habitons, l’éducation que nous recevons, les idées qu’on nous présente & les opinions qu’on nous donne, modifient ce tempérament : & comme ces circonstances ne peuvent jamais être rigoureusement les mêmes en tout point pour deux hommes, il n’est pas surprenant qu’il y ait entre eux une si grande diversité, ou qu’il y ait autant de tempéramens différens qu’il y a d’individus de l’espece humaine.

Ainsi quoique les hommes aient entre eux une ressemblance générale, ils différent essentiellement tant par le tissu & l’arrangement des fibres & des nerfs, que par la nature, la qualité, la quantité des matieres qui mettent ces fibres en jeu & leur impriment des mouvemens. Un homme, déja différent d’un autre homme par la texture & la disposition de ses fibres, le devient encore plus lorsqu’il prend des alimens nourrissans, lorsqu’il boit du vin, lorsqu’il fait de l’exercice, tandis que l’autre qui ne boira que de l’eau, ne prendra que des nourritures peu succulentes, languira dans l’inertie & l’oisiveté.

Toutes ces causes influent nécessairement sur l’esprit, sur les passions, sur les volontés, en un mot sur ce qu’on appelle les facultés intellectuelles. C’est ainsi que nous voyons qu’un homme sanguin est communément spirituel, emporté, voluptueux, entreprenant, tandis qu’un homme flegmatique est d’une conception, lente & difficile à émouvoir, est d’une imagination peu vive, est pusillanime & incapable de vouloir fortement.

Si l’on consultoit l’expérience au lieu du préjugé, la médecine fourniroit à la morale la clef du cœur humain, & en guérissant le corps elle seroit quelquefois assurée de guérir l’esprit. En faisant de notre ame une substance spirituelle on se contente de lui administrer des remedes spirituels qui n’influent point sur le tempérament ou qui ne font que lui nuire. Le dogme de la spiritualité de l’ame a fait de la morale une science conjecturale, qui ne nous fait nullement connoître les vrais mobiles que l’on doit employer pour agir sur les hommes. Aidés de l’expérience, si nous connoissions les élémens qui font la base du tempérament d’un homme ou du plus grand nombre des individus dont un peuple est composé, nous sçaurions ce qui leur convient, les loix qui leur sont nécessaires, les institutions qui leur sont utiles. En un mot la morale & la politique pourroient retirer du matérialisme des avantages que le dogme de la spiritualité ne leur fournira jamais, & auxquels il les empêche même de songer. L’homme sera toujours un mystere pour ceux qui s’obstineront à le voir avec les yeux prévenus de la théologie, ou qui attribueront ses actions à un principe dont jamais ils ne peuvent avoir d’idées. Lorsque nous voudrons connoître l’homme, tâchons donc de découvrir les matieres qui entrent dans sa combinaison & qui constituent son tempérament ; ces découvertes serviront à nous faire deviner la nature & la qualité de ses passions & de ses penchans, & pressentir sa conduite dans des occasions données, elles nous indiqueront les remedes que nous pourrons employer avec succès pour corriger les défauts d’une organisation vicieuse ou d’un tempérament aussi nuisible à la société qu’à celui qui le possede.

En effet il n’est point douteux que le tempérament de l’homme ne puisse être corrigé, altéré, modifié par des causes aussi physiques que celles qui le constituent ; chacun de nous peut en quelque sorte se faire un tempérament ; un homme d’un tempérament sanguin, en prenant des nourritures moins succulentes ou en moindre quantité, en s’abstenant de liqueurs fortes etc. Peut parvenir à corriger la nature, la qualité, la quantité du mouvement du fluide qui domine en lui. Un bilieux ou un mélancolique peut à l’aide de quelques remedes diminuer la masse de ce fluide, & corriger le vice de son humeur à l’aide de l’exercice, de la dissipation, de la gaieté qui résulte du mouvement. Un européen transplanté dans l’Indostan deviendra peu-à-peu un homme tout différent pour l’humeur, pour les idées, pour le tempérament & le caractere.

Quoique l’on ait peu fait d’expériences pour connoître ce qui constitue les tempéramens des hommes, on en auroit déjà un nombre suffisant si l’on daignoit en faire usage. Il paroit en général que le principe igné, que les chimistes ont désigné sous le nom de phlogistique ou de matiere inflammable, est celui qui dans l’homme lui donne le plus de vie & d’énergie, qui procure le plus de ressort, de mobilité, d’activité à ses fibres, de tension à ses nerfs, de rapidité à ses fluides. De ces causes matérielles nous voyons communément résulter les dispositions ou facultés que nous nommons sensibilité, esprit, imagination, génie, vivacité, etc. Qui donnent le ton aux passions, aux volontés, aux actions morales des hommes. Dans ce sens c’est avec assez de justesse que l’on se sert des expressions de chaleur d’ame, d’imagination ardente, de feu du génie, etc.[2]

C’est ce feu, répandu en doses différentes dans les êtres de notre espece, qui leur donne le mouvement, l’activité, la chaleur animale & qui, pour ainsi dire, les rend plus ou moins vivans. Ce feu si mobile & si subtil, se dissipe avec facilité, & pour lors il demande à être rétabli à l’aide des alimens qui le contiennent, & qui par là se trouvent propres à remonter notre machine, à réchauffer le cerveau, à lui rendre l’activité nécessaire pour remplir les fonctions que l’on nomme intellectuelles. C’est ce feu contenu dans le vin & dans les liqueurs fortes qui donne aux hommes les plus engourdis une vivacité dont sans lui ils seroient incapables, & qui pousse les lâches même au combat. C’est ce feu qui trop abondant en nous dans certaines maladies nous jette dans le délire, & qui trop foible dans d’autres nous plonge dans l’affaissement. Enfin c’est ce feu qui diminue dans la vieillesse & qui se dissipe totalement à la mort[3].

Si nous examinons d’après nos principes les facultés intellectuelles des hommes ou leurs qualités morales, nous demeurerons convaincus qu’elles sont dues à des causes matérielles qui influent sur leur organisation particulière d’une façon plus ou moins durable & marquée. Mais d’où vient cette organisation, si non des parens desquels nous recevons les élémens d’une machine nécessairement analogue à la leur ; d’où vient le plus ou le moins de matiere ignée ou de chaleur vivifiante qui décide de nos qualités mentales ? C’est de la mère qui nous a porté dans son sein, qui nous a communiqué une portion du feu dont elle fut animée elle-même, & qui avec son sang circuloit dans ses veines. C’est des alimens qui nous ont nourris, c’est du climat où nous vivons, c’est de l’atmosphere qui nous entoure ; toutes ces causes influent sur nos fluides & nos solides & décident de nos dispositions naturelles. En examinant ces dispositions, d’où dépendent nos facultés, nous les trouverons toujours corporelles & matérielles.

La première de ces dispositions est la sensibilité physique de laquelle nous verrons découler toutes nos autres qualités intellectuelles ou morales. Sentir, comme on l’a dit, c’est être remué & avoir la conscience des changemens qui s’opèrent en nous. Avoir de la sensibilité n’est donc autre chose qu’être conformé de maniere à sentir très promptement & très vivement les impressions des objets qui agissent sur nous. Une ame sensible n’est donc que le cerveau d’un homme disposé de maniere à recevoir avec facilité les mouvemens qui lui sont communiqués. C’est ainsi que nous appellons sensible celui que la vue d’un malheureux ou le récit d’une catastrophe, ou l’idée d’un spectacle affligeant touchent assez vivement pour répandre des larmes, signe auquel nous reconnoissons les effets d’un grand trouble dans la machine humaine. Nous disons d’un homme en qui les sons de la musique excitent un grand plaisir ou produisent des effets très marqués, qu’il a l’oreille sensible. Enfin nous disons d’un homme dans lequel, l’éloquence, les beautés des arts, tous les objets qui le frappent excitent des mouvemens très vifs, qu’il a l’ame sensible[4].

L’esprit est une suite de cette sensibilité physique. En effet nous appellons esprit une facilité que quelques êtres de notre espece ont de saisir avec promptitude l’ensemble & les différens rapports des objets. Nous appellons génie la facilité de saisir cet ensemble & ces rapports dans les objets vastes, utiles, difficiles à connoître. L’esprit peut être comparé à une vue perçante qui apperçoit les choses promptement ; le génie est une vue qui saisit d’un coup d’œil tous les points d’un horison étendu. L’esprit juste est celui qui apperçoit les objets & les rapports tels qu’ils sont : l’esprit faux est celui qui ne saisit que de faux rapports, ce qui vient de quelque vice dans l’organisation. L’esprit juste est une faculté qui ressemble à l’adresse dans la main.

L’imagination étant la facilité de combiner avec promptitude des idées ou des images ; elle consiste dans le pouvoir de reproduire aisément les modifications de notre cerveau & de les lier ensemble ou de les attacher à des objets auxquels elles conviennent : c’est alors que l’imagination nous plait, c’est alors que nous approuvons ses fictions, & qu’elle embellit la nature & la vérité ; nous la blâmons au contraire lorsqu’elle nous peint des phantômes désagréables ou lorsqu’elle combine des idées qui ne sont point faites pour s’associer. C’est ainsi que la poësie, faite pour rendre la nature plus touchante, nous plait quand elle orne les objets qu’elle nous offre de toutes les beautés qui peuvent leur convenir, elle en fait alors des êtres idéaux ; mais qui nous remuent agréablement & nous pardonnons à l’illusion qu’on nous fait en faveur du plaisir qu’on nous cause. Les hideuses chimeres de la superstition nous déplaisent, parce qu’elles ne sont que les produits d’une imagination malade qui ne réveille en nous que des idées affligeantes.

L’imagination, quand elle s’égare, produit le fanatisme, les terreurs religieuses, le zele inconsidéré, des phrénésies, les grands crimes. L’imagination réglée produit l’enthousiasme pour les choses utiles, la passion forte pour la vertu, l’amour de la patrie, la chaleur de l’amitié, en un mot elle donne de l’énergie & de la vivacité à tous nos sentimens ; ceux qui sont privés d’imagination sont communément des hommes en qui le flegme éteint le feu sacré qui est en nous le principe de la mobilité, de la chaleur du sentiment, & qui vivifie toutes nos facultés intellectuelles. Il faut de l’enthousiasme pour les grandes vertus ainsi que pour les grands crimes. L’enthousiasme met notre cerveau ou notre ame dans un état semblable à celui de l’ivresse ; l’un & l’autre excitent en nous des mouvemens rapides que les hommes approuvent quand il en résulte du bien & qu’ils nomment folie, délire, crime ou fureur quand il en résulte du désordre.

L’esprit n’est juste, il n’est capable de juger sainement des choses ; l’imagination n’est réglée que lorsque l’organisation est disposée de maniere à remplir ses fonctions avec précision. à chaque instant de sa vie l’homme fait des expériences ; chaque sensation qu’il éprouve est un fait qui consigne dans son cerveau une idée, que sa mémoire lui rappelle avec plus ou moins d’exactitude ou de fidélité ; ces faits se lient, ces idées s’associent, & leur chaîne constitue l’expérience & la science. Sçavoir, c’est être assûré par des expériences réiterées & faites avec précision, des idées, des sensations, des effets qu’un objet peut produire sur nous-mêmes ou sur les autres. Toute science ne peut être fondée que sur la vérité, & la vérité elle-même ne se fonde que sur le rapport constant & fidèle de nos sens. Ainsi la vérité est la conformité ou la convenance perpétuelle que nos sens bien constitués nous montrent, à l’aide de l’expérience, entre les objets que nous connoissons & les qualités que nous leur attribuons. En un mot la vérité est l’association juste & précise de nos idées. Mais comment sans expérience s’assurer de la justesse de cette association ; & si l’on ne réitére ces expériences, comment les constater ? Enfin si nos sens sont viciés, comment s’en rapporter aux expériences ou faits qu’ils consignent dans notre cerveau ? C’est par des expériences multipliées, diversifiées, répétées, qu’on pourra rectifier les défauts des premières.

Nous sommes dans l’erreur toutes les fois que des organes déjà peu sains par leur nature, ou viciés par les modifications durables ou passagères qu’ils éprouvent, nous mettent hors d’état de bien juger les objets. l’erreur consiste dans une association fausse des idées, par laquelle nous attribuons aux objets des qualités qu’ils n’ont pas. Nous sommes dans l’erreur, lorsque nous supposons comme existans des êtres qui n’existent point, ou lorsque nous associons l’idée de bonheur à des objets capables de nous nuire, soit immédiatement, soit par des conséquences éloignées que nous sommes incapables de pressentir.

Mais comment pressentir des effets que nous n’avons point encore éprouvés ? C’est encore à l’aide de l’expérience. Nous sçavons par son secours que des causes analogues ou semblables produisent des effets analogues & semblables ; la mémoire, en nous rappellant les effets que nous avons éprouvés, nous met à portée de juger de ceux que nous pouvons attendre soit des mêmes causes soit des causes qui ont du rapport avec celles qui ont agi sur nous. D’où l’on voit que la prudence, la prévoyance sont des facultés qui sont dues à l’expérience. J’ai senti que le feu excitoit dans mes organes une sensation douloureuse, cette expérience suffit pour me faire pressentir que le feu appliqué à quelques-uns de mes organes y excitera par la suite la même sensation. J’ai éprouvé qu’une action de ma part excitoit la haîne ou le mépris des autres, cette expérience me fait pressentir que toutes les fois que j’agirai de la sorte je serai haï ou méprisé.

La faculté que nous avons de faire des expériences, de nous les rapeller, de pressentir les effets, afin d’écarter ceux qui peuvent nous nuire ou de nous procurer ceux qui sont utiles à la conservation de notre être & à sa félicité, seul but de toutes nos actions soit corporelles soit mentales, constitue ce qu’en un mot on désigne sous le nom de raison. Le sentiment, notre nature, notre tempérament peuvent nous égarer & nous tromper, mais l’expérience & la réflexion nous remettent dans le bon chemin, & nous apprennent ce qui peut véritablement nous conduire au bonheur. D’où l’on voit que la raison est notre nature modifiée par l’expérience, le jugement & la réflexion : elle suppose un tempérament modéré, un esprit juste, une imagination réglée, la connoissance de la vérité fondée sur des expériences sûres, enfin de la prudence & de la prévoyance ; ce qui nous prouve que, quoiqu’on nous répète tous les jours que l’homme est un être raisonnable, il n’y a qu’un très petit nombre d’individus de l’espece humaine qui jouissent réellement de la raison ou qui aient les dispositions & l’expérience qui la constituent.

N’en soyons point surpris ; il est peu d’hommes en état de faire des expériences vraies ; tous apportent en naissant des organes susceptibles d’être remués ou d’amasser des expériences, mais soit par le vice de leur organisation, soit par les causes qui la modifient, leurs expériences sont fausses, leurs idées sont confuses & mal associées, leurs jugemens sont erronés, leur cerveau se remplit de systêmes vicieux qui influent nécessairement sur toute leur conduite, & troublent continuellement la raison.

Nos sens, comme on a vu, sont les seuls moyens que nous ayons de connoître si nos opinions sont vraies, si notre conduite est utile pour nous-mêmes, si les effets qui en résulteront nous seront avantageux. Mais pour que nos sens nous fassent de fidèles rapports, ou portent des idées vraies au cerveau, il faut qu’ils soient sains, c’est-à-dire dans l’état requis pour maintenir notre être dans l’ordre propre à lui procurer sa conservation & sa félicité permanente. Il faut que notre cerveau soit sain lui-même ou dans l’état nécessaire pour remplir ses fonctions & pour exercer ses facultés ; il faut que la mémoire lui retrace fidélement ses sensations ou ses idées antérieures, afin de juger ou de pressentir les effets qu’il doit espérer ou craindre des actions auxquelles sa volonté se portera. Nos organes extérieurs ou intérieurs sont-ils viciés, soit par leur conformation naturelle soit par les causes qui les modifient, nous ne sentons qu’imparfaitement & d’une façon peu distincte, nos idées sont fausses ou suspectes, nous jugeons mal, nous sommes dans une illusion ou dans une ivresse qui nous empêche de saisir les vrais rapports des choses. En un mot la mémoire est fautive, la réflexion est nulle, l’imagination s’égare, l’esprit nous trompe & la sensibilité de nos organes assaillis à la fois par une foule d’ébranlemens, s’oppose à la prudence, à la prévoyance & à l’exercice de la raison. D’un autre côté si la conformation de nos organes ne leur permet que de se mouvoir foiblement & avec lenteur, comme il arrive dans ceux qui sont d’un tempérament flegmatique, les expériences sont tardives & souvent infructueuses. La tortue & le papillon sont également incapables d’éviter leur destruction. L’homme stupide & l’homme ivre sont dans une égale impossibilité de parvenir à leur but.

Mais quel est le but de l’homme dans la sphere qu’il occupe ? C’est de se conserver & de rendre son existence heureuse. Il est donc important qu’il en connoisse les vrais moyens, dont sa prudence & sa raison lui enseignent à faire usage pour parvenir sûrement & constamment au but qu’il se propose. Ces moyens sont ses propres facultés, son esprit, ses talens, son industrie, ses actions déterminées par les passions dont sa nature le rend susceptible, & qui donnent plus ou moins d’activité à sa volonté. L’expérience & la raison lui montrent encore que les hommes avec lesquels il est associé lui sont nécessaires, peuvent contribuer à son bonheur, à ses plaisirs, peuvent l’aider des facultés qui leur sont propres ; l’expérience lui apprend de quelle façon il peut les faire concourir à ses desseins, les déterminer à vouloir & agir en sa faveur, il voit les actions qu’ils approuvent & celles qui leur déplaisent, la conduite qui les attire & celle qui les repousse, les jugemens qu’ils en portent, les effets avantageux ou nuisibles qui résultent des différentes façons d’être & d’agir. Toutes ces expériences lui donnent l’idée de la vertu & du vice, du juste & de l’injuste, de la bonté & de la méchanceté, de la décence & de l’indécence, de la probité & de la fourberie, etc. En un mot il apprend à juger les hommes & leurs actions, à distinguer les sentimens nécessaires qui s’excitent en eux d’après la diversité des effets qu’on leur fait éprouver.

C’est sur la diversité nécessaire de ces effets qu’est fondée la distinction du bien & du mal, du vice & de la vertu ; distinction qui, comme quelques penseurs l’ont cru, n’est point fondée sur des conventions entre les hommes, & encore bien moins sur les volontés chimériques d’un être surnaturel, mais sur les rapports éternels & invariables qui subsistent entre les êtres de l’espece humaine vivans en société, & qui subsisteront autant que l’homme & la société. Ainsi la vertu est tout ce qui est vraiment & constamment utile aux êtres de l’espece humaine vivans en société ; le vice est tout ce qui leur est nuisible. Les plus grandes vertus sont celles qui leur procurent les avantages les plus grands & les plus durables ; les plus grands vices sont ceux qui troublent plus leur tendance au bonheur & l’ordre nécessaire à la société. L’homme vertueux est celui dont les actions tendent constamment au bien-être de ses semblables ; l’homme vicieux est celui dont la conduite tend au malheur de ceux avec qui il vit, d’où son propre malheur doit communément résulter. Tout ce qui nous procure à nous-mêmes un bonheur véritable & permanent est raisonnable ; tout ce qui trouble notre propre félicité ou celle des êtres nécessaires à notre bonheur est insensé ou déraisonnable. Un homme qui nuit aux autres est un méchant ; un homme qui se nuit à lui-même est un imprudent, qui ne connoît ni la raison, ni ses propres intérêts, ni la vérité.

Nos devoirs sont les moyens dont l’expérience & la raison nous montrent la nécessité pour parvenir à la fin que nous nous proposons : ces devoirs sont une suite nécessaire des rapports subsistans entre des hommes qui desirent également le bonheur & la conservation de leur être. Lorsqu’on dit que ces devoirs nous obligent, cela signifie que sans prendre ces moyens, nous ne pouvons parvenir à la fin que notre nature se propose. Ainsi l’obligation morale est la nécessité d’employer les moyens propres à rendre heureux les êtres avec qui nous vivons, afin de les déterminer à nous rendre heureux nous-mêmes ; nos obligations envers nous-mêmes sont la nécessité de prendre les moyens sans lesquels nous ne pourrions nous conserver ni rendre notre existence solidement heureuse. La morale est, comme l’univers, fondée sur la nécessité ou sur les rapports éternels des choses.

Le bonheur, est une façon d’être dont nous souhaitons la durée ou dans laquelle nous voulons persévérer. Il se mesure par sa durée & sa vivacité. Le bonheur le plus grand est celui qui est le plus durable ; le bonheur passager ou de peu de durée s’appelle plaisir ; plus il est vif & plus il est fugitif, parce que nos sens ne sont susceptibles que d’une certaine quantité de mouvemens ; tout plaisir qui l’excède se change dès lors en douleur ou en une façon pénible d’exister, dont nous desirons la cessation : voilà pourquoi le plaisir & la douleur se touchent souvent de si près. Le plaisir immodéré est suivi de regrets, d’ennuis & de dégoûts ; le bonheur passager se convertit en un malheur durable. D’après ce principe l’on voit que l’homme qui dans chaque instant de sa durée cherche nécessairement le bonheur, doit, quand il est raisonnable, ménager ses plaisirs, se refuser tous ceux qui pourroient se changer en peine, & tâcher de se procurer le bien-être le plus permanent.

Le bonheur ne peut être le même pour tous les êtres de l’espece humaine ; les mêmes plaisirs ne peuvent affecter également des hommes diversement conformés & modifiés. Voilà, sans doute pourquoi la plûpart des moralistes ont été si peu d’accord sur les objets dans lesquels ils ont fait consister le bonheur, ainsi que sur les moyens de les obtenir. Cependant le bonheur paroît être en général un état durable ou momentané auquel nous acquiesçons, parce que nous le trouvons conforme à notre être ; cet état résulte de l’accord qui se trouve entre l’homme & les circonstances dans lesquelles la nature l’a placé ; ou si l’on veut le bonheur est la coordination de l’homme avec les causes qui agissent sur lui.

Les idées que les hommes se font du bonheur dépendent non seulement de leur tempérament ou de leur conformation particulière, mais encore des habitudes qu’ils ont contractées. L’habitude est dans l’homme une façon d’être, de penser & d’agir que nos organes tant extérieurs qu’intérieurs contractent par la fréquence des mêmes mouvemens, d’où résulte le pouvoir de faire ces mouvemens avec promptitude & facilité.

Si nous considérons attentivement les choses, nous trouverons que presque toute notre conduite, le systême de nos actions, nos occupations, nos liaisons, nos études & nos amusemens, nos manieres & nos usages, nos vêtemens, nos alimens, sont des effets de l’habitude. Nous lui devons pareillement l’exercice facile de nos facultés mentales, de la pensée, du jugement, de l’esprit, de la raison, du goût, etc. C’est à l’habitude que nous devons la plûpart de nos penchans, de nos desirs, de nos opinions, de nos préjugés ; les fausses idées que nous nous faisons du bien-être, en un mot les erreurs dans lesquelles tout s’efforce de nous faire tomber & de nous retenir.

C’est l’habitude qui nous attache soit au vice soit à la vertu[5].

Nous sommes tellement modifiés par l’habitude que souvent on la confond avec notre nature ; de là, comme nous verrons bientôt, ces opinions ou ces idées que l’on a nommées innées, parce qu’on n’a pas voulu remonter à la source qui les avoit comme identifiées avec notre cerveau. Quoiqu’il en soit nous tenons très-fortement à toutes les choses auxquelles nous sommes habitués ; notre esprit éprouve une sorte de violence ou de révulsion incommode toutes les fois qu’on veut lui faire changer le cours de ses idées ; une pente fatale l’y ramène souvent en dépit de la raison.

C’est par un pur méchanisme que nous pouvons expliquer les phénomènes tant physiques que moraux de l’habitude ; notre ame, malgré sa prétendue spiritualité, se modifie tout comme le corps. L’habitude fait que les organes de la voix apprennent à exprimer promptement les idées consignées dans le cerveau par le moyen de certains mouvemens que dans l’enfance notre langue acquiert le pouvoir d’exécuter avec facilité. Notre langue une fois habituée ou exercée à se mouvoir d’une certaine maniere, a beaucoup de peine à se mouvoir d’une autre, le gosier prend difficilement les inflexions qu’exigeroit un langage différent de celui auquel nous sommes accoutumés. Il en est de même de nos idées ; notre cerveau, notre organe intérieur, notre ame accoutumée de bonne heure à être modifiée d’une certaine maniere, à attacher de certaines idées aux objets, à se faire un systême lié d’opinions vraies ou fausses, éprouve un sentiment douloureux, lorsqu’on entreprend de donner une nouvelle impulsion ou direction à ses mouvemens habituels. Il est presque aussi difficile de nous faire changer d’opinions que de langage[6].

Voilà, sans doute, la cause de l’attachement presqu’invincible que tant de gens nous montrent pour des usages, des préjugés, des institutions dont vainement la raison, l’expérience, le bon sens leur prouvent l’inutilité, ou même les dangers. L’habitude résiste aux démonstrations les plus claires ; elles ne peuvent rien contre les passions & les vices enracinés, contre les systêmes les plus ridicules, contre les coutumes les plus bizarres, sur-tout quand on y attache l’idée de l’utilité, de l’intérêt commun, du bien de la société. Telle est la source de l’opiniâtreté que les hommes montrent communément pour leurs religions, pour leurs usages anciens & leurs coutumes déraisonnables, pour leurs loix si peu justes, pour leurs abus dont ils souffrent très-souvent, pour leurs préjugés dont quelquefois on reconnoît l’absurdité sans vouloir s’en défaire. Voilà pourquoi les nations regardent comme dangereuses les nouveautés les plus utiles, & se croiroient perdues si l’on remédioit à des maux qu’elles s’habituent à regarder comme nécessaires à leur repos & comme dangereux à guérir[7].

L’éducation n’est que l’art de faire contracter aux hommes de bonne heure, c’est-à-dire quand leurs organes sont très flexibles, les habitudes, les opinions & les façons d’être adoptées par la société où ils vivront. Les premiers momens de notre enfance sont employés à faire des expériences ; ceux qui sont chargés du soin de nous élever, nous apprennent à les appliquer, ou développent la raison en nous ; les premières impulsions qu’ils nous donnent décident communément de notre sort, de nos passions, des idées que nous nous faisons du bonheur, des moyens que nous employons pour nous le procurer, de nos vices & de nos vertus. Sous les yeux de ses maîtres l’enfant acquiert des idées, il apprend à les associer, à penser d’une certaine maniere, à juger bien ou mal. On lui montre différens objets qu’on l’accoutume à aimer ou haïr, à desirer ou fuir, à estimer ou mépriser. C’est ainsi que les opinions se transmettent des pères, des mères, des nourrices, des maîtres aux enfans : c’est ainsi que l’esprit se remplit peu-à-peu de vérités ou d’erreurs, d’après lesquelles chacun regle sa conduite, qui le rend heureux ou malheureux, vertueux ou vicieux, estimable ou haïssable pour les autres, content ou mécontent de sa destinée, suivant les objets vers lesquels on a dirigé ses passions & l’énergie de son esprit, c’est-à-dire, dans lesquels on lui a montré son intérêt ou sa félicité : en conséquence il aime & cherche ce qu’on lui a dit d’aimer & de chercher ; il a des goûts, des penchans, des fantaisies que dans tout le cours de sa vie il s’empresse de satisfaire, en raison de l’activité dont la nature l’a pourvu & que l’on a exercée en lui.

La politique devroit être l’art de régler les passions des hommes & de les diriger vers le bien de la société, mais elle n’est trop souvent que l’art d’armer les passions des membres de la société pour leur destruction mutuelle, & pour celle de l’association qui devroit faire leur bonheur. Elle est communément si vicieuse parce qu’elle n’est point fondée sur la nature, sur l’expérience, sur l’utilité générale ; mais sur les passions, les caprices, l’utilité particulière de ceux qui gouvernent la société.

La politique pour être utile doit fonder ses principes sur la nature, c’est-à-dire, se conformer à l’essence & au but de la société : celle-ci n’étant qu’un tout formé par la réunion d’un grand nombre de familles & d’individus, rassemblés pour se procurer plus facilement leurs besoins réciproques, les avantages qu’ils désirent, des secours mutuels, & surtout la faculté de jouir en sûreté des biens, que la nature & l’industrie peuvent fournir, il s’ensuit que la politique destinée à maintenir la société doit entrer dans ces vues, en faciliter les moyens, écarter tous les obstacles qui pourroient les traverser.

Les hommes en se rapprochant les uns des autres pour vivre en société, ont fait, soit formellement soit tacitement, un pacte, par lequel il se sont engagés à se rendre des services & à ne point se nuire. Mais comme la nature de chaque homme le porte à chercher à tout moment son bien être dans la satisfaction de ses passions ou de ses caprices passagers, sans aucun égard pour ses semblables, il fallut une force qui le ramenât à son devoir, l’obligeât de s’y conformer, & lui rappellât ses engagemens, que souvent la passion pouvoit lui faire oublier. Cette force, c’est la Loi ; elle est la somme des volontés de la société, réunies pour fixer la conduite de ses membres, ou pour diriger leurs actions de maniere à concourir au but de l’association.

Mais comme la société, surtout quand elle est nombreuse, ne pourroit que très-difficilement s’assembler, & sans tumulte faire connoître ses intentions, elle est obligée de choisir des citoyens à qui elle accorde sa confiance ; elle en fait les interprêtes de ses volontés, elle les rend dépositaires du pouvoir nécessaire pour les faire exécuter. Telle est l’origine de tout gouvernement, qui pour être légitime ne peut être fondé que sur le consentement libre de la société, sans lequel il n’est qu’une violence, une usurpation, un brigandage. Ceux qui sont chargés du soin de gouverner s’appellent souverains, chefs, législateurs, & suivant la forme que la société a voulu donner à son gouvernement, ces souverains s’appellent monarques, magistrats, représentans, etc. Le gouvernement n’empruntant son pouvoir que de la société, & n’étant établi que pour son bien, il est évident qu’elle peut révoquer ce pouvoir quand son intérêt l’exige, changer la forme de son gouvernement, étendre ou limiter le pouvoir qu’elle confie à ses chefs, sur lesquels elle conserve toujours une autorité suprême, par la loi immuable de nature qui veut que la partie soit subornée au tout.

Ainsi les souverains sont les ministres de la société, ses interprêtes, les dépositaires d’une portion plus ou moins grande de son pouvoir, & non ses maîtres absolus, ni les propriétaires des nations. Par un pacte, soit exprimé soit tacite, ces souverains s’engagent à veiller au maintien & à s’occuper du bien-être de la société ; ce n’est qu’à ces conditions que cette société consent à obéir. Nulle société sur la terre n’a pu ni voulu conférer irrévocablement à ses chefs le droit de lui nuire : une telle concession seroit annullée par la nature, qui veut que chaque société, ainsi que chaque individu de l’espece humaine, tende à se conserver, & ne puisse consentir à son malheur permanent.

Les loix pour être justes doivent avoir pour but invariable l’intérêt général de la société, c’est-à-dire, assurer au plus grand nombre des citoyens les avantages pour lesquels ils se sont associés. Ces avantages sont la liberté, la propriété, la sûreté. La liberté est la faculté de faire pour son propre-bonheur tout ce qui ne nuit pas au bonheur de ses associés, en s’associant chaque individu a renoncé à l’exercice de la portion de sa liberté naturelle qui pourroit préjudicier à celle des autres. L’exercice de la liberté nuisible à la société se nomme licence. La propriété est la faculté de jouir des avantages que le travail & l’industrie ont procurés à chaque membre de la société. La sûreté est la certitude que chaque membre doit avoir de jouir de sa personne, & de ses biens sous la protection des loix tant qu’il observera fidélement ses engagemens avec la société.

La justice assure à tous les membres de la société la possession des avantages ou droits qui viennent d’être rapportés. D’où l’on voit que sans justice la société est hors d’état de procurer aucun bonheur. La justice se nomme aussi équité, parce qu’à l’aide des loix, faites pour commander à tous, elle égalise tous les membres de la société, c’est-à-dire les empêche de se prévaloir les uns contre les autres de l’inégalité que la nature ou l’industrie peuvent avoir mis entre leurs forces.

Les droits sont tout ce que les loix équitables de la société permettent à ses membres de faire pour leur propre félicité. Ces droits sont évidemment limités par le but invariable de l’association ; la société de son côté a des droits sur tous ses membres en vertu d es avantages qu’elle leur procure, & tous ses membres sont en droit d’exiger d’elle ou de ses ministres ces avantages en faveur desquels ils vivent en société & renoncent à une portion de leur liberté naturelle. Une société dont les chefs & les loix ne procurent aucuns biens à ses membres, perd évidemment ses droits sur eux ; les chefs qui nuisent à la société perdent le droit de lui commander. Il n’est point de patrie sans bien-être ; une société sans équité ne renferme que des ennemis, une société opprimée ne contient que des oppresseurs & des esclaves ; des esclaves ne peuvent être citoyens ; c’est la liberté, la propriété, la sûreté qui rendent la patrie chère, & c’est l’amour de la patrie qui fait le citoyen[8].

Faute de connoître ces vérités, ou de les appliquer, les nations sont devenues malheureuses, & n’ont renfermé qu’un vil amas d’esclaves, séparés les uns des autres & détachés de la société qui ne leur procuroit aucuns biens. Par une suite de l’imprudence de ces nations ou de la ruse & de la violence de ceux à qui elles avoient confié le pouvoir de faire des loix & de les mettre en exécution, les souverains se sont rendus les maîtres absolus des sociétés. Ceux-ci, méconnoissant la vraie source de leur pouvoir, prétendirent le tenir du ciel, n’être comptables qu’à lui de leurs actions, ne devoir rien à la société, en un mot être des dieux sur la terre & la gouverner arbitrairement comme les dieux de l’empyrée. Dès-lors la politique se corrompit & ne fut qu’un brigandage. Les nations furent avilies & n’osèrent résister aux volontés de leurs chefs ; les loix ne furent que l’expression de leurs caprices ; l’intérêt public fut sacrifié à leurs intérêts particuliers ; la force de la société fut tournée contre elle-même ; ses membres la quittèrent pour s’attacher à ses oppresseurs, qui, pour les séduire, leur permirent de lui nuire & de profiter de ses malheurs. Ainsi la liberté, la justice, la sûreté, la vertu furent bannies des nations ; la politique ne fut que l’art de se servir de leurs forces & de leurs trésors pour les subjuguer elles-mêmes, & de diviser les sujets d’intérêts pour en venir à bout ; enfin une habitude stupide & machinale leur fit chérir leurs chaînes.

Tout homme qui n’a rien à craindre devient bientôt méchant : celui qui croit n’avoir besoin de personne se persuade qu’il peut sans ménagement suivre tous les penchans de son cœur. La crainte est donc le seul obstacle que la société puisse opposer aux passions de ses chefs, qui, sans cela, se corrompront eux-mêmes ; & ne tarderont pas à se servir des moyens que la société leur met en main pour se faire des complices de leurs iniquités. Pour prévenir ces abus, il faut donc que la société limite le pouvoir qu’elle confie à ses chefs, & s’en réserve une portion suffisante pour les empêcher de lui nuire ; il faut que prudemment elle partage des forces, qui réunies, l’accableroient infailliblement. D’ailleurs la réflexion la plus simple lui fera sentir que le fardeau de l’administration est trop grand pour être porté par un seul homme, que l’étendue & la multiplicité de ses devoirs rendront toujours négligent, que l’étendue de son pouvoir rendra toujours méchant. Enfin l’expérience de tous les âges convaincra les nations que l’homme est toujours tenté d’abuser du pouvoir ; que le souverain doit être soumis à la loi, & non la loi au souverain.

Le gouvernement influe nécessairement & également sur le physique & le moral des nations. De même que ses soins produisent le travail, l’activité, l’abondance, la salubrité ; sa négligence & ses injustices produisent la paresse, le découragement, la disette, la contagion, les vices & les crimes. Il dépend de lui de faire éclore ou d’étouffer les talens, l’industrie, la vertu. En effet le gouvernement, dispensateur des grandeurs, des richesses, des récompenses & des châtimens, en un mot maître des objets dans lesquels les hommes ont appris dès l’enfance à placer leur félicité, acquiert une influence nécessaire sur leur conduite, il allume leurs passions, il les tourne du côté qu’il lui plaît, il les modifie & détermine leurs mœurs, qui ne sont dans les peuples entiers, comme dans les individus, que la conduite ou le systême général de volontés & d’actions qui résulte nécessairement de leur éducation, de leur gouvernement, de leurs loix, de leurs opinions religieuses, de leurs institutions sensées ou déraisonnables. En un mot les mœurs sont les habitudes des peuples : ces mœurs sont bonnes dès qu’il en résulte un bonheur solide & véritable pour la société : & malgré la sanction des loix, de l’usage, de la religion, de l’opinion publique & de l’exemple, ces mœurs peuvent être détestables aux yeux de la raison, quand elles n’ont pour elles que le suffrage de l’habitude & du préjugé qui consultent rarement l’expérience & le bon sens. Il n’y a pas d’action abominable qui n’ait, ou qui n’ait eu des applaudissemens dans quelque nation. Le parricide, le sacrifice des enfans, le vol, l’usurpation, la cruauté, l’intolérance, la prostitution ont été des actions licites, & même louables & méritoires chez quelques peuples de la terre. La religion sur-tout a consacré les usages les plus révoltans, & les plus déraisonnables.

Les passions étant les mouvemens d’attraction & de répulsion dont la nature rend l’homme susceptible pour les objets qui lui paroissent utiles ou nuisibles, peuvent être retenues par les loix & dirigées par le gouvernement, qui tient l’aimant propre à les faire agir. Toutes les passions se bornent toujours à aimer ou à haïr, à chercher ou à fuir, à désirer ou à craindre. Ces passions nécessaires à la conservation de l’homme sont une suite de son organisation, & se montrent avec plus ou moins d’énergie suivant son tempérament ; l’éducation ou l’habitude les développent & les modifient, & le gouvernement les tourne vers les objets qu’il se croit intéressé à faire desirer aux sujets qui lui sont soumis. Les différens noms que l’on donne aux passions sont relatifs aux différens objets qui les excitent, tels que les plaisirs, la grandeur, les richesses, qui produisent la volupté, l’ambition, la vanité, l’avarice. Si nous examinons attentivement la source des passions dominantes dans les nations, nous la trouverons communément dans leurs gouvernemens. Ce sont les impulsions de leurs chefs qui les rendent tantôt guerrières & tantôt superstitieuses ; tantôt avides de gloire, tantôt avides d’argent ; tantôt sensées, tantôt déraisonnables ; si les souverains, pour éclairer & rendre heureux leurs états, employoient la dixieme partie des dépenses qu’ils font & des soins qu’ils se donnent pour les abrutir, les tromper & les affliger, leurs sujets seroient bientôt aussi sages & fortunés qu’ils sont aveugles & misérables.

Ainsi que l’on renonce au vain projet de détruire les passions dans les cœurs des hommes ; qu’on les dirige vers des objets utiles pour eux-mêmes & pour leurs associés. Que l’éducation, le gouvernement & les loix les habituent à les contenir dans les justes bornes fixées par l’expérience & la raison. Que l’ambitieux ait des honneurs, de tîtres, des distinctions & du pouvoir, quand il servira utilement sa patrie : que l’on donne des richesses à celui qui les desire, quand il se rendra nécessaire à ses concitoyens ; que l’on encourage par des louanges celui qui aimera la gloire ; en un mot que les passions humaines aient un libre cours, quand il en résultera des avantages réels & durables pour la société. Que l’éducation & la politique n’allument & ne favorisent que celles qui sont avantageuses au genre humain & nécessaires à son maintien. Les passions des hommes ne sont si dangereuses que parceque tout conspire à les mal diriger.

La nature ne fait les hommes ni bons ni méchans : elle en fait des machines plus ou moins actives, mobiles, énergiques ; [9] elle leur donne des corps, des organes, des tempéramens dont leurs passions & leurs desirs plus ou moins impétueux sont des suites nécessaires ; ces passions ont toujours le bonheur pour objet ; parconséquent elles sont légitimes & naturelles & ne peuvent être appellées bonnes ou mauvaises que d’après leur influence sur les êtres de l’espece humaine. La nature nous donne des jambes propres à nous soutenir & nécessaires pour nous transporter d’un lieu dans un autre ; les soins de ceux qui nous élèvent les fortifient, nous habituent à nous en servir ou à en faire un usage bon ou mauvais. Le bras que j’ai reçu de la nature n’est ni bon ni mauvais ; il est nécessaire à un grand nombre d’actions de la vie, mais l’usage de ce bras devient une chose criminelle, si j’ai contracté l’habitude de m’en servir pour voler ou pour assassiner en vue de me procurer de l’argent que l’on m’a dès l’enfance appris à desirer, que la société où je vis me rend nécessaire, mais que mon industrie pourroit me faire obtenir sans nuire à mon semblable.

Le cœur de l’homme est un terrein qui, suivant sa nature, est également propre à produire des ronces ou des grains utiles, des poisons ou des fruits agréables en raison des semences qu’on y aura jettées, & de la culture qu’on lui aura donnée. Dans notre enfance on nous montre les objets que nous devons estimer ou mépriser, chercher ou éviter, aimer ou haïr. Ce sont nos Parens & nos instituteurs qui nous rendent bons ou méchans, sages ou déraisonnables, studieux ou dissipés, solides ou légers & vains. Leurs exemples & leurs discours nous modifient pour toute la vie, en nous apprenant quelles sont les choses que nous devons désirer ou craindre ; nous les désirons & nous tâchons de les obtenir suivant l’énergie de notre tempérament, qui décide toujours de la force de nos passions. C’est donc l’éducation qui, en nous inspirant des opinions ou des idées vraies ou fausses, nous donne les impulsions primitives, d’après lesquelles nous agissons d’une façon avantageuse ou nuisible à nous-mêmes & aux autres. Nous n’apportons en naissant que le besoin de nous conserver & de rendre notre existence heureuse ; l’instruction, l’exemple, la conversation, l’usage du monde nous en présentent les moyens réels ou imaginaires, l’habitude nous procure la facilité de les employer, & nous attache fortement à ceux que nous jugeons les plus propres à nous mettre en possession des objets que nous avons appris à désirer. Lorsque notre éducation, les exemples qu’on nous donne, les moyens que l’on nous fournit sont approuvés par la raison tout concourt à nous rendre vertueux, l’habitude fortifie en nous ces dispositions, & nous devenons des membres utiles de la société, à laquelle tout devrait nous prouver que notre bien-être durable est nécessairement lié. Si au contraire notre éducation, nos institutions, les exemples qu’on nous donne, les opinions qu’on nous suggére dès l’enfance, nous montrent la vertu comme inutile ou contraire & le vice comme utile & favorable à notre propre bonheur, alors nous deviendrons vicieux & nous nous croirons intéressés à nuire à nos associés ; nous suivrons le torrent général ; nous renoncerons à cette vertu, qui ne sera plus pour nous qu’une vaine idole que nous ne serons point tentés de suivre ou d’adorer quand elle exigera qu’on lui immole les objets que l’on nous a constamment fait regarder comme les plus chers & les plus désirables.

Pour que l’homme fût vertueux, il faudroit qu’il eût intérêt, ou qu’il trouvât des avantages à pratiquer la vertu. Il faudroit pour cela que l’éducation lui donnât des idées raisonnables que l’opinion publique & l’exemple lui montrassent la vertu comme l’objet le plus digne d’estime ; que le gouvernement la récompensât fidélement, que la gloire l’accompagnât toujours, que le vice ou le crime fussent constamment méprisés & punis. La vertu est-elle donc dans ce cas parmi nous ? L’éducation nous donne-t-elle des idées bien vraies sur le bonheur, des notions justes sur la vertu, des dispositions vraiment favorables pour les êtres avec qui nous vivons ? Les exemples que nous avons sous les yeux sont-ils bien propres à nous faire respecter la décence, la probité, la bonne foi, l’équité, l’innocence des mœurs, la fidélité conjugale, l’exactitude à remplir nos devoirs ? La religion, qui seule prétend régler nos mœurs, nous rend-elle sociables, pacifiques, humains ? Les arbitres des sociétés sont-ils bien fidéles à récompenser ceux qui servent le mieux leur patrie, & à punir ceux qui la pillent, la divisent, la ruinent. La justice tient-elle sa balance d’une main bien sûre entre tous les citoyens ? Les loix ne favorisent-elles pas le puissant contre le foible, le riche contre le pauvre, l’heureux contre le misérable ? Enfin ne voyons-nous pas le crime, souvent justifié ou couronné par le succès, triompher insolemment du mérite qu’il dédaigne & de la vertu qu’il outrage ? Eh bien ; dans des sociétés ainsi constituées la vertu ne peut être écoutée que d’un petit nombre de citoyens paisibles qui connoissent son prix & en jouissent en secret ; elle n’est qu’un objet déplaisant pour les autres, qui ne voient en elle que l’ennemie de leur bonheur, ou la censure de leur propre conduite.

Si l’homme d’après sa nature, est forcé de desirer son bien-être, il est forcé d’en aimer les moyens ; il seroit inutile & peut-être injuste de demander à un homme d’être vertueux s’il ne peut l’être sans se rendre malheureux. Dès que le vice le rend heureux, il doit aimer le vice ; dès que l’inutilité ou le crime sont honorés & récompensés, quel intérêt trouveroit-il à s’occuper du bonheur de ses semblables, ou à contenir la fougue de ses passions ? Enfin dès que son esprit s’est rempli d’idées fausses & d’opinions dangereuses, il faut que sa conduite devienne une longue suite d’égaremens & d’actions dépravées.

On nous dit que des sauvages pour applatir la tête de leurs enfans la serrent entre deux planches, & l’empêchent par là de prendre la forme que la nature lui destinoit. Il en est à-peu-près de même de toutes nos institutions ; elles conspirent communément à contrarier la nature, à gêner, détourner, à amortir les impulsions qu’elle nous donne, à leur en substituer d’autres qui sont les sources de nos malheurs. Dans presque tous les pays de la terre les peuples sont privés de la vérité, sont repûs de mensonges ou de merveilleuses chimeres ; on les traite comme ces enfans dont les membres, par les soins imprudens de leurs nourrices, sont serrés de bandelettes, qui leur ôtent le libre usage de ces membres, s’opposent à leur croissance, à leur activité, à leur santé.

Les opinions religieuses des hommes n’ont pour objet que de leur montrer la suprême félicité dans des illusions, pour lesquelles on allume leurs passions ; & comme les phantômes qu’on leur présente ne peuvent point être vûs des mêmes yeux par tous ceux qui les contemplent, ils sont perpétuellement en dispute à leurs sujets, ils se haïssent, ils se persécutent, & croient souvent bien faire en commettant des crimes pour soutenir les opinions. C’est ainsi que la religion enivre les hommes dès l’enfance, de vanité, de fanatisme & de fureurs, s’ils ont une imagination échauffée ; si au contraire ils sont flegmatiques & lâches, elle en fait des hommes inutiles à la société ; s’ils ont de l’activité, elle en fait des frénétiques souvent aussi cruels pour eux-mêmes qu’incommodes pour les autres.

L’opinion publique nous donne à chaque instant de fausses idées de gloire & d’honneur ; elle attache notre estime non seulement à des avantages frivoles, mais encore à des actions nuisibles que l’exemple autorise, que le préjugé consacre, que l’habitude nous empêche de voir avec l’horreur & le mépris qu’elles méritent. En effet l’habitude apprivoise notre esprit avec les idées les plus absurdes, les usages les plus déraisonnables, les actions les plus blâmables, les préjugés les plus contraires à nous-mêmes & à la société où nous vivons. Nous ne trouverons étranges, singuliers, méprisables, ridicules que les opinions & les objets auxquels nous ne sommes pas accoutumés ; il est des pays où les actions les plus louables paroissent très blâmables & très ridicules, & où les actions les plus noires passent pour-être honnêtes & sensées[10].

L’autorité se croit communément intéressée à maintenir les opinions reçues ; les préjugés & les erreurs qu’elle juge nécessaires pour assurer son pouvoir, sont soutenus par la force, qui jamais ne raisonne. Des princes remplis eux-mêmes de fausses idées de bonheur, de puissance, de grandeur, & de gloire, sont entourés par des courtisans flatteurs, intéressés à ne jamais détromper leurs maîtres ; ces hommes avilis ne connoissent la vertu que pour l’outrager, & peu-à-peu ils corrompent le peuple, qui se voit obligé à se prêter aux vices de la grandeur, & qui se fait un mérite de l’imiter dans ses déréglemens. Les cours sont les vrais foyers de la corruption des peuples.

Voilà la véritable source du mal moral. C’est ainsi que tout conspire à rendre les hommes vicieux, à donner à leurs ames des impulsions fatales, d’où résulte un désordre général dans la société, qui devient malheureuse par le malheur de presque tous les membres qui la composent. Les mobiles les plus forts s’accordent à nous inspirer des passions pour des objets futiles ou indifférens pour nous-mêmes, & qui deviennent dangereux à nos semblables par les moyens que nous sommes forcés d’employer pour nous les procurer. Ceux qui sont chargés de nous guider ; ou imposteurs ou dupes de leurs préjugés, nous défendent d’écouter la raison ; ils nous montrent la vérité comme dangereuse, & l’erreur comme nécessaire à notre bien-être dans ce monde & dans l’autre.

Enfin l’habitude nous attache fortement à nos opinions insensées, à nos inclinations dangereuses, à nos passions aveugles pour des objets inutiles ou dangereux. Voilà comment le plus grand nombre des hommes se trouve nécessairement déterminé au mal. Voilà comment les passions inhérentes à notre nature & nécessaires à notre conservation, deviennent les instrumens de notre destruction & de celle de la société qu’elles devroient conserver. Voilà comment la société devient un état de guerre, & ne fait que rapprocher des ennemis, des envieux, des rivaux toujours aux prises. S’il se trouve parmi nous des êtres vertueux, l’on ne doit les chercher que dans le petit nombre de ceux qui, nés avec un tempérament flegmatique & des passions peu fortes, ne desirent point, ou desirent foiblement les objets dont leurs associés sont continuellement enivrés.

Notre nature diversement cultivée décide de nos facultés tant corporelles qu’intellectuelles, de nos qualités tant physiques que morales. Un homme sanguin & robuste doit avoir des passions fortes ; un homme bilieux & mélancolique aura des passions bizarres & sombres ; un homme d’une imagination enjouée aura des passions gayes ; un homme en qui le flegme abonde aura des passions douces & peu emportées. C’est de l’équilibre des humeurs que semble dépendre l’état de ceux que nous appellons vertueux ; leur tempérament paroit le produit d’une combinaison dans laquelle les élémens ou principes se balancent avec assez de précision pour qu’aucune passion ne porte le trouble plus qu’une autre dans la machine. L’habitude, comme on a vu, est la nature de l’homme modifiée ; celle-ci fournit la matiere ; l’éducation, les mœurs nationales & domestiques, les exemples, etc. Lui donnent la forme ; & du tempérament que la nature lui présente, ils en font des hommes raisonnables ou insensés, des fanatiques ou des héros, des enthousiastes du bien public ou des criminels effrénés ; des hommes éclairés ou des stupides, des sages épris des avantages de la vertu ou des libertins plongés dans le vice. Toutes les variétés de l’homme moral dépendent des idées diverses qui s’arrangent & se combinent diversement dans les cerveaux divers par l’intermede des sens. Le tempérament est le produit de substances physiques ; l’habitude est l’effet de modifications physiques ; les opinions bonnes ou mauvaises, vraies ou fausses qui s’arrangent dans l’esprit humain, ne sont jamais que les effets des impulsions physiques qu’il a reçues par ses sens.


  1. Voyez ce qui a été dit à la fin du chapitre VI.
  2. Je serois assez tenté de croire que ce que les Médecins nomment le fluide nerveux ou cette matiere si mobile qui avertit si promptement le cerveau de tout ce qui se passe en nous, n’est autre chose que la matiere électrique & que c’est la différence de ses doses ou proportions qui est une des principales causes de la diversité des hommes & de leurs facultés.
  3. Si nous voulons être de bonne foi nous trouverons que c’est la chaleur qui est le principe de la vie. C’est à l’aide de la chaleur que les êtres passent de l’inaction au mouvement, du repos à la fermentation, de l’état inanimé à celui de la vie : nous en avons la preuve dans l’œuf que la chaleur fait éclore ; en un mot point de génération sans chaleur.
  4. On voit que la compassion dépend de la sensibilité physique qui n’est jamais la même dans tous les hommes ; on a donc eu tort de faire de la compassion la source de nos idées de morale & des sentimens que nous éprouvons pour nos semblables. Non seulement tous les hommes ne sont point sensibles, maïs encore il y en a beaucoup en qui la sensibilité n’a point été développée, tels sont les Princes, les grands, les riches, &c.
  5. L’expérience nous prouve qu’un premier crime coute toujours plus qu’un second, celui-ci qu’un troisieme, & ainsi de fuite. Une premiere action est le commencement d’une habitude ; à force de combattre les obstacles qui nous détournent de commettre des actions criminelles, nous parvenons à les vaincre avec plus de facilité. C’est ainsi que l’on devient souvent méchant par habitude.
  6. Hobbes dit qu’il est de la nature de tout être corporel qui a souvent été mû de la même maniere, de recevoir continuellement une plus grande aptitude ou plus de facilité à produire les mêmes mouvemens. C’est-là ce qui constitue l’habitude tant dans le moral que dans le physique. V. Hobbes, Essai Sur La Nature Humaine.
  7. Assiduitate quotidiana & consuetudine oculorum animi, neque admirantur neque requirent rationes earum rerum quas vident, Ciçero De Natura Deorum. Lib II Cap. 2.
  8. Servorum nulla est unquam civitas, a dit un ancien poëte.
  9. Seneque a dit avec raison, erras si existimes vitia mobiscum masci ; supervenerunt, ingesta sunt. V. Senec. Epist. 91, 95, 124.
  10. Dans quelgues nations l’on assomme les yieillards, & les enfans étranglent leurs Peres. Les Phéniciens & les Carthaginois immoloient leurs enfans à leur Dieu. Les Europeens approuvent les Duels, & regardent celui qui refuse d’en égorger un autre comme un homme déshonoré. Les Espagnols & les portugais trouvent très-honnête de brûler un hérétique. Les Chrétiens pensent qu’il est tres-legitime d’égorger pour des opinions. Dans quelques pays les femmes se prostituent sans deshonneur, &c. &c,.&c.