Système de la nature/Partie 2/Chapitre 1

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(Tome 2p. 1-26).

SECONDE PARTIE

De la Divinité ; des preuves de son existence, de ses attributs ; de la maniere dont elle influe sur le bonheur des hommes.


CHAPITRE PREMIER

Origine de nos idées sur la divinité.


Si les hommes avaient le courage de remonter à la source des opinions gravées le plus profondément dans leur cerveau ; s’ils se rendoient un compte exact des raisons qui les leur font respecter comme sacrées ; s’ils examinoient de sang froid les motifs de leurs espérances & de leurs craintes, ils trouveroient que souvent les objets, ou les idées en possession de les remuer le plus fortement, n’ont aucune réalité, & ne sont que des mots vuides de sens, des phantômes créés par l’ignorance & modifiés par une imagination malade. Leur esprit travaille à la hâte & sans suite au milieu du désordre de ses facultés intellectuelles, troublées par des passions qui les empêchent de raisonner juste ou de consulter l’expérience dans leurs jugemens. Placez un être sensible dans une nature dont toutes les parties sont en mouvement, il sentira diversement en raison des effets agréables ou désagréables qu’il sera forcé d’éprouver ; en conséquence il se trouvera heureux ou malheureux, & suivant les qualités des sensations qui s’exciteront en lui, il aimera ou craindra, il cherchera ou fuira les causes réelles ou supposées des effets qui s’opèrent dans sa machine. Mais s’il est ignorant ou privé d’expérience, il se trompera sur ces causes, il ne pourra remonter jusqu’à elles, il ne connoîtra ni leur énergie ni leur façon d’agir, & jusqu’à ce que des expériences réiterées aient fixé son jugement, il sera dans le trouble & dans l’incertitude.

L’homme est un être qui n’apporte en naissant que l’aptitude à sentir plus ou moins fortement, d’après sa conformation individuelle ; il ne connoît aucune des causes qui viennent agir sur lui ; peu-à-peu à force de les sentir il découvre leurs différentes qualités, il apprend à les juger ; il se familiarise avec elles, il leur attache des idées d’après la manière dont il se trouve affecté, & ces idées sont vraies ou fausses suivant que ses organes sont bien ou mal constitués & capables de faire des expériences sûres & réitérées.

Les premiers instans de l’homme sont marqués par des besoins ; c’est-à-dire, pour conserver son être, il faut nécessairement le concours de plusieurs causes analogues à lui, sans lesquelles il ne pourroit se maintenir dans l’existence qu’il a reçue ; ces besoins dans un être sensible se manifestent par un désordre, un affaissement, une langueur dans sa machine qui lui donnent la conscience d’une sensation pénible : ce dérangement subsiste & augmente jusqu’à ce que la cause nécessaire pour la faire cesser vienne rétablir l’ordre convenable à la machine humaine. Le besoin est le premier des maux que l’homme éprouve ; cependant ce mal est nécessaire au maintien de son être, qu’il ne seroit point averti de conserver, si le désordre de son corps ne l’obligeoit à y porter remède. Sans besoins, nous ne serions que des machines insensibles, semblables aux végétaux, incapables comme eux de nous conserver ou de prendre les moyens de persévérer dans l’existence que nous avons reçue. C’est à nos besoins que sont dûs nos passions, nos desirs, l’exercice de nos facultés corporelles & intellectuelles ; ce sont nos besoins qui nous forcent à penser, à vouloir, à agir ; c’est pour les satisfaire, ou pour mettre, fin aux sensations pénibles qu’ils nous causent que suivant notre sensibilité naturelle & l’énergie qui nous est propre, nous déployons les forces soit de notre corps soit de notre esprit. Nos besoins étant continuels, nous sommes obligés de travailler sans relâche à nous procurer les objets capables de les satisfaire ; en un mot c’est par ses besoins multipliés que l’énergie de l’homme est dans une action perpétuelle ; dès qu’il n’a plus de besoins, il tombe dans l’inaction, dans l’apathie, dans l’ennui, dans une langueur incommode & nuisible à son être, état qui dure jusqu’à ce que de nouveaux besoins viennent le ranimer ou le réveiller de cette léthargie.

D’où l’on voit que le mal est nécessaire à l’homme ; sans lui il ne pourroit ni connoître ce qui lui nuit, ni l’éviter, ni se procurer le bien-être ; il ne différeroit en rien des êtres insensibles & non organisés, si le mal momentané, que nous nommons besoin, ne le forçoit à mettre en jeu ses facultés, à faire des expériences, à comparer & distinguer les objets qui lui peuvent nuire de ceux qui sont favorables à son être. Enfin sans le mal l’homme ne connoîtroit point le bien, il seroit continuellement exposé à périr ; semblable à un enfant dépourvu d’expérience, à chaque pas il coureroit à sa perte certaine, il ne jugeroit de rien, il n’auroit point de choix, il n’auroit point de volontés, de passions, de desirs, il ne se révolteroit point contre les objets désagréables, il ne pourroit les écarter de lui, il n’auroit point de motifs pour rien aimer ou rien craindre ; il seroit un automate insensible, il ne seroit plus un homme.

S’il n’existoit point de mal dans ce monde, l’homme n’eût jamais songé à la divinité. Si la nature lui eût permis de satisfaire aisément tous ses besoins renaissans, ou de n’éprouver que des sensations agréables, ses jours eussent coulé dans une uniformité perpétuelle, & il n’auroit point eu de motifs pour rechercher les causes inconnues des choses. Méditer est une peine ; l’homme toujours content ne s’occuperoit qu’à satisfaire ses besoins, à jouir du présent, à sentir des objets qui l’avertiroient sans cesse de son existence d’une façon qu’il aprouveroit nécessairement. Rien n’alarmeroit son cœur, tout seroit conforme à son être, il n’éprouveroit ni crainte, ni défiance, ni inquiétudes pour l’avenir ; ces mouvemens ne peuvent être que les suites de quelque sensation fâcheuse qui l’auroit antérieurement affecté, ou qui, en troublant l’ordre de sa machine, auroit interrompu le cours de son bonheur.

Indépendamment des besoins qui se renouvellent à chaque instant dans l’homme & que souvent il se trouve dans l’impossibilité de satisfaire, tout homme a senti une foule de maux ; il souffrit de la part de l’inclémence des saisons, des disettes, des contagions, des accidens, des maladies, etc. Voilà pourquoi tout homme est craintif & défiant. L’expérience de la douleur nous alarme sur toutes les causes inconnues, c’est-à-dire dont nous n’avons point encore éprouvé les effets ; cette expérience fait que subitement, ou, si l’on veut, par instinct, nous nous mettons en garde contre tous les objets dont nous ignorons les suites pour nous-mêmes. Nos inquiétudes & nos craintes augmentent en raison de la grandeur du désordre que ces objets produisent en nous, de leur rareté, c’est-à-dire, de notre inexpérience sur leur compte, de notre sensibilité naturelle, de la chaleur de notre imagination. Plus l’homme est ignorant ou dépourvu d’expérience, plus il est susceptible d’effroi : la solitude, l’obscurité des forêts, le silence & les ténèbres de la nuit, le sifflement des vents, les bruits soudains & confus, sont pour tout homme, qui n’est point accoutumé à ces choses, des objets de terreurs ; l’homme ignorant est un enfant que tout étonne & fait trembler. Ses alarmes disparoissent ou se calment à mesure que l’expérience l’a plus ou moins familiarisé avec les effets de la nature ; il se rassure dès qu’il connoit, ou croit connoître, les causes qu’il voit agir, & dès qu’il sçait les moyens d’éviter leurs effets. Mais s’il ne peut parvenir à démêler les causes qui le troublent ou qui le font souffrir, il ne sçait à qui s’en prendre : ses inquiétudes redoublent ; son imagination s’égare ; elle lui exagère ou lui peint dans le désordre l’objet inconnu de sa terreur ; elle le fait analogue à quelques-uns des êtres déjà connus, elle lui suggère des moyens, semblables à ceux qu’il emploie d’ordinaire pour détourner les effets & désarmer la puissance de la cause cachée qui a fait naître ses inquiétudes & ses craintes. C’est ainsi que son ignorance & sa foiblesse le rendent superstitieux.

Peu d’hommes, même de nos jours, ont suffisamment étudié la nature, ou se sont mis au fait des causes physiques & des effets qu’elles doivent produire. Cette ignorance étoit, sans doute, plus grande encore dans des tems plus reculés, où l’esprit humain dans son enfance n’avoit pas fait les expériences & les progrès que nous voyons en lui. Des sauvages dispersés ne connurent qu’imparfaitement ou point du tout les voies de la nature ; la société seule perfectionne les connoissances humaines ; il faut des efforts multipliés & combinés pour deviner la nature. Cela posé, toutes les causes durent être des mystères pour nos sauvages ancêtres ; la nature entière fut une énigme pour eux ; tous ses phénomènes durent être merveilleux & terribles pour des êtres dépourvus d’expérience ; tout ce qu’ils voyoient dut leur paroître inusité, étrange, contraire à l’ordre des choses.

Ne soyons donc point surpris de voir les hommes trembler encore aujourd’hui à la vue des objets qui ont fait jadis trembler leurs pères. Les éclypses, les cometes, les météores furent autrefois des sujets d’alarmes pour tous les peuples de la terre ; ces effets, si naturels aux yeux de la saine philosophie qui peu-à-peu en a démêlé les vraies causes, sont encore en droit d’alarmer la partie la plus nombreuse, & la moins instruite des nations modernes ; le peuple, ainsi que ses ignorans ancêtres, trouve du merveilleux & du surnaturel dans tous les objets auxquels ses yeux ne sont point accoutumés, ou dans toutes les causes inconnues qui agissent avec une force dont il n’imagine pas que les agens connus puissent être capables. Le vulgaire voit des merveilles, des prodiges, des miracles, dans tous les effets frappans dont il ne peut se rendre compte ; il nomme surnaturelles toutes les causes qui les produisent, ce qui signifie simplement qu’il n’est point familiarisé avec elles, qu’il ne les connoît pas, ou que dans la nature il n’a point vû d’agens dont l’énergie fut capable de produire des effets aussi rares que ceux dont ses yeux sont frappés.

Outre les phénomènes naturels & ordinaires dont les nations furent témoins sans en deviner les causes, elles ont, dans des tems très éloignés de nous, éprouvé des calamités, soit générales soit particulières, qui durent les plonger dans la consternation & dans les inquiétudes les plus cruelles. Les annales & les traditions de tous les peuples du monde leur rappellent encore aujourd’hui des événemens physiques, des désastres, des catastrophes, qui ont dû répandre la terreur dans l’esprit de leurs ancêtres. Si l’histoire ne nous apprenoit point ces grandes révolutions, nos yeux ne suffiroient-ils pas pour nous convaincre que toutes les parties de notre globe ont été, & suivant le cours des choses, ont dû être & seront encore successivement & dans des tems différens, ébranlées, culbutées, altérées, inondées, embrasées ? De vastes continens furent engloutis par les eaux ; les mers sorties de leurs limites ont usurpé le domaine de la terre ; retirées par la suite, ces eaux nous ont laissé des preuves frappantes de leur séjour par les coquilles, les dépouilles de poissons, les restes de corps marins que l’observateur attentif rencontre à chaque pas dans les contrées fertiles que nous habitons aujourd’hui. Les feux souterreins se sont en différens lieux ouverts des soupiraux effrayans. En un mot les élémens déchaînés se sont, à plusieurs reprises, disputé l’empire de notre globe ; celui-ci ne nous montre par-tout qu’un vaste amas de débris & de ruines. Quelle dut être la frayeur de l’homme, qui dans tous les pays vit la nature entière armée contre lui, & menaçant de détruire sa demeure ! Quelles furent les inquiétudes des peuples pris au dépourvu, quand ils virent une nature si cruellement travaillée, un monde prêt à écroûler, une terre déchirée qui servit de tombeau à des villes, à des provinces, à des nations entières ! Quelles idées des mortels écrasés par la terreur durent-ils se former de la cause irrésistible qui produisoit des effets si étendus ! Ils ne purent, sans doute, les attribuer à la nature ; ils ne la soupçonnèrent point d’être auteur ou complice du désordre qu’elle éprouvoit elle-même ; ils ne virent pas que ces révolutions & ces désordres étoient des effets nécessaires de ses loix immuables, & contribuoient à l’ordre qui la fait subsister.

Ce fut dans ces circonstances fatales que les nations, ne voyant point sur la terre d’agens assez puissans pour opérer les effets qui la troubloient d’une façon si marquée, portèrent leurs regards inquiets & leurs yeux baignés de larmes vers le ciel, où elles supposèrent que devoient résider des agens inconnus dont l’inimitié détruisoit ici bas leur félicité.

Ce fut dans le sein de l’ignorance, des alarmes & des calamités que les hommes ont toujours puisé leurs premières notions sur la divinité. D’où l’on voit qu’elles durent être ou suspectes ou fausses, & toujours affligeantes. En effet sur quelque partie de notre globe que nous portions nos regards, dans les climats glacés du nord, dans les régions brûlantes du midi, sous les zônes les plus tempérées, nous voyons que par-tout les peuples ont tremblé, & que c’est en conséquence de leurs craintes & de leurs malheurs qu’ils se sont fait des dieux nationaux, ou qu’ils ont adopté ceux qu’on leur apportoit d’ailleurs. L’idée de ces agens si puissans fut toujours associée à celle de la terreur : leur nom rappella toujours à l’homme ses propres calamités ou celles de ses pères ; nous tremblons aujourd’hui parce que nos ayeux ont tremblé il y a des milliers d’années. L’idée de la divinité réveille toujours en nous des idées affligeantes : si nous remontions à la source de nos craintes actuelles, & des pensées lugubres qui s’élèvent dans notre esprit toutes les fois que nous entendons prononcer son nom, nous la trouverions dans les déluges, les révolutions & les désastres qui ont détruit une partie du genre-humain, & consterné les malheureux échappés de la destruction de la terre ; ceux-ci nous ont transmis jusqu’à ce jour leurs frayeurs & les idées noires qu’ils se sont faites des causes ou des dieux qui les avoient alarmés[1].

Si les dieux des nations furent enfantés dans le sein des alarmes, ce fut encore dans celui de la douleur que chaque homme façonna la puissance inconnue qu’il se fit pour lui-même. Faute de connoître les causes naturelles & leurs façons d’agir, lorsqu’il éprouve quelque infortune ou quelque sensation fâcheuse, il ne sçait à qui s’en prendre. Les mouvemens qui malgré lui s’excitent au dedans de lui-même, ses maladies, ses peines, ses passions, ses inquiétudes, les altérations douloureuses que sa machine éprouve sans en démêler les vraies sources, enfin la mort, dont l’aspect est si redoutable pour un être fortement attaché à la vie, sont des effets qu’il regarde comme surnaturels, parce qu’ils sont contraires à sa nature actuelle ; il les attribue donc à quelque cause puissante, qui, malgré tous ses efforts, dispose à chaque instant de lui. Son imagination désespérée des maux qu’il trouve inévitables, lui crée sur le champ quelque phantôme, sous lequel la conscience de sa propre foiblesse l’oblige de frissonner. C’est alors que, glacé par la terreur, il médite tristement sur ses peines, & cherche en tremblant les moyens de les écarter, en désarmant le courroux de la chimere qui le poursuit. Ce fut donc toujours dans l’attelier de la tristesse que l’homme malheureux a façonné le phantôme dont il a fait son dieu.

Nous ne jugeons jamais des objets que nous ignorons que d’après ceux que nous sommes à portée de connoître. L’homme, d’après lui-même, prête une volonté de l’intelligence, du dessein, des projets, des passions, en un mot des qualités analogues aux siennes, à toute cause inconnue qu’il sent agir sur lui. Dès qu’une cause visible ou supposée l’affecte d’une façon agréable ou favorable à son être, il la juge bonne & bien intentionnée pour lui : il juge au contraire que toute cause qui lui fait éprouver des sensations fâcheuses est mauvaise par sa nature & dans l’intention de lui nuire. Il attribue des vues, un plan, un systême de conduite à tout ce qui paroit produire de soi-même des effets liés, agir avec ordre & suite, opérer constamment les mêmes sensations sur lui. D’après ces idées, que l’homme emprunte toujours de lui-même & de sa propre façon d’agir, il aime ou il craint les objets qui l’ont affecté ; il s’en approche avec confiance ou avec crainte, il les cherche, ou il les fuit quand il croit pouvoir se soustraire à leur puissance. Bientôt il leur parle, il les invoque, il les prie de lui accorder leur assistance, ou de cesser de l’affliger ; il tâche de les gagner par des soumissions, par des bassesses, par des présens, auxquels il se trouve lui-même sensible ; enfin il exerce l’hospitalité à leur égard, il leur donne un azyle, il leur fait une demeure, & leur fournit les choses qu’il juge devoir leur plaire le plus, parce qu’il y attache lui-même un très grand prix. Ces dispositions servent à nous rendre compte de la formation de ces dieux tutélaires, que chaque homme se fait dans les nations sauvages & grossières. Nous voyons que des hommes simples regardent comme les arbitres de leur sort des animaux, des pierres, des substances informes & inanimées, des fétiches, qu’ils transforment en divinités, en leur prêtant de l’intelligence, des desirs & des volontés.

Il est encore une disposition qui servit à tromper l’homme sauvage, & qui trompera tous ceux que la raison n’aura point désabusés des apparences, c’est le concours fortuit de certains effets avec des causes qui ne les ont point produits, ou la coexistence de ces effets avec de certaines causes qui n’ont avec eux aucunes liaisons véritables. C’est ainsi que le sauvage attribuera la bonté ou la volonté de lui faire du bien à quelque objet, soit inanimé soit animé, tel qu’une pierre d’une certaine forme, une roche, une montagne, un arbre, un serpent, un animal, etc., si toutes les fois qu’il a rencontré ces objets, les circonstances ont voulu qu’il eût un bon succès à la chasse à la pêche, à la guerre, ou dans toute autre entreprise. Le même sauvage, tout aussi gratuitement, attachera l’idée de malice ou de méchanceté à un objet quelconque qu’il aura rencontré les jours où il éprouvera quelqu’accident fâcheux ; incapable de raisonner, il ne voit pas que ces effets divers sont dus à des causes naturelles, à des circonstances nécessaires ; il trouve plus court d’en faire honneur à des causes incapables d’influer sur lui, ou de lui vouloir du bien & du mal ; conséquemment son ignorance & la paresse de son esprit les divinisent, c’est-à-dire leur prêtent de l’intelligence, des passions, des desseins, & leur supposent un pouvoir surnaturel. Le sauvage n’est jamais qu’un enfant ; celui-ci frappe l’objet qui lui déplaît, de même que le chien mord la pierre qui le blesse ; sans remonter à la main qui la lui jette.

Telle est encore dans l’homme sans expérience le fondement de la foi qu’il a pour les présages heureux ou malheureux ; il les regarde comme des avertissemens donnés par ses dieux ridicules, à qui il attribue une sagacité, une prévoyance, des facultés dont il est lui-même dépourvu. L’ignorance & le trouble font que l’homme croit une pierre, un reptile, un oiseau beaucoup plus instruits que lui-même. Le peu d’observations que fit l’homme ignorant ne firent que le rendre plus superstitieux ; il vit que certains oiseaux annonçoient par leur vol, leurs cris, des changemens, du froid, du chaud, du beau tems, des orages ; il vit qu’en certains tems il sortoit des vapeurs du fond de quelques cavernes ; il n’en fallut pas davantage pour lui faire croire que ces êtres connoissoient l’avenir & jouissoient du don de prophétie.

Si peu à peu l’expérience & la réflexion parviennent à détromper l’homme de la puissance, de l’intelligence & des vertus qu’il avoit d’abord assignées à des objets insensibles ; il les suppose du moins mis en jeu par quelque cause secrete, par quelque agent invisible, dont ils sont les instrumens ; c’est alors à cet agent caché qu’il s’adresse ; il lui parle, il cherche à le gagner, il implore son assistance, il veut fléchir sa colère ; & pour y réussir il emploie les mêmes moyens dont il se serviroit pour appaiser ou gagner les êtres de son espèce.

Les sociétés dans leur origine, se voyant souvent affligées & maltraitées par la nature, supposèrent aux élémens ou aux agens cachés qui les régloient, une volonté, des vues, des besoins, des desirs semblables à ceux de l’homme. De là les sacrifices imaginés pour les nourrir, des libations pour les abbreuver, de la fumée & de l’encens pour repaître leur odorat. On crut que les élémens ou leurs moteurs irrités s’appaisoient, comme l’homme irrité, par des prières, par des bassesses, par des présens. L’imagination travailla pour deviner quels pouvoient être les présens & les offrandes les plus agréables à ces êtres muets, & qui ne faisoient point connoître leurs inclinations. On leur offrit d’abord les fruits de la terre, la gerbe ; on leur servit ensuite des viandes, on leur immola des agneaux, des genisses, des taureaux. Comme on les vit presque toujours irrités contre l’homme, on leur sacrifia peu-à-peu des enfans ; des hommes. Enfin le délire de l’imagination, qui va toujours en augmentant, fit que l’on crût que l’agent souverain qui préside à la nature dédaignoit les offrandes empruntées de la terre & ne pouvoit être appaisé que par le sacrifice d’un dieu. L’on présuma qu’un être infini ne pouvoit être réconcilié avec la race humaine que par une victime infinie.

Les vieillards, comme ayant le plus d’expérience, furent communément chargés de la réconciliation avec la puissance irritée[2]. Ceux-ci l’accompagnèrent de cérémonies, de rites, de précautions, de formules ; ils retracèrent à leurs concitoyens les notions transmises par les ancêtres, les observations faites par eux, les fables qu’ils en avoient reçues. C’est ainsi que s’établit le sacerdoce ; c’est ainsi que se forma le culte ; c’est ainsi que peu àpeu il se fit un corps de doctrine, adopté dans chaque société & transmis de race en race. En un mot, tels sont les élémens informes & précaires dont on se servit par-tout pour composer la religion ; elle fut toujours un systême de conduite inventé par l’imagination & par l’ignorance pour rendre favorables les puissances inconnues auxquelles on supposa la nature soumise : quelque divinité irascible & placable lui servit toujours de base, ce fut sur cette notion puérile & absurde que le sacerdoce fonda ses droits, ses temples, ses autels, ses richesses, son autorité, ses dogmes. En un mot c’est sur ces fondemens grossiers que portent tous les systêmes religieux du monde : inventés dans l’origine par des sauvages, ils ont encore le pouvoir de régler le sort des nations les plus civilisées. Ces systêmes si ruineux dans leurs principes, ont été diversement modifiés par l’esprit humain, dont l’essence est de travailler sans relâche sur les objets inconnus auxquels il commence toujours par attacher une très grande importance, & qu’il n’ose ensuite jamais examiner de sang froid.

Telle fut la marche de l’imagination dans les idées successives qu’elle se fit, ou qu’on lui donna sur la divinité. La première théologie de l’homme lui fit d’abord craindre & adorer les élémens même, des objets matériels & grossiers ; il rendit ensuite ses hommages à des agens présidans aux élémens, à des génies puissans, à des génies inférieurs, à des héros ou à des hommes doués de grandes qualités. à force de réfléchir il crut simplifier les choses en soumettant la nature entière à un seul agent, à une intelligence souveraine, à un esprit, à une ame universelle qui mettoit cette nature & ses parties en mouvement. En remontant de causes en causes, les mortels ont fini par ne rien voir, & c’est dans cette obscurité qu’ils ont placé leur dieu ; c’est dans cet abîme ténébreux que leur imagination inquiéte travaille toujours à se fabriquer des chimeres, qui les affligeront jusqu’à ce que la connoissance de la nature les détrompe des phantômes qu’ils ont toujours si vainement adorés.

Si nous voulons nous rendre compte de nos idées sur la divinité, nous serons obligés de convenir que par le mot dieu les hommes n’ont jamais pu désigner que la cause la plus cachée, la plus éloignée, la plus inconnue des effets qu’ils voyoient : ils ne font usage de ce mot que lorsque le jeu des causes naturelles & connues cesse d’être visible pour eux ; dès qu’ils perdent le fil de ces causes, ou dès que leur esprit ne peut plus en suivre la chaîne, ils tranchent la difficulté, & terminent leurs recherches en appellant Dieu la dernière des causes, c’est-à-dire, celle qui est au-delà de toutes les causes qu’ils connoissent ; ainsi ils ne font qu’assigner une dénomination vague à une cause ignorée, à laquelle leur paresse ou les bornes de leurs connoissances les forçent de s’arrêter. Toutes les fois qu’on nous dit que Dieu est l’auteur de quelque phénomène, cela signifie qu’on ignore comment un tel phénomène a pu s’opérer par le secours des forces ou des causes que nous connoissons dans la nature. C’est ainsi que le commun des hommes, dont l’ignorance est le partage, attribue à la divinité, non seulement les effets inusités qui les frappent, mais encore les événemens les plus simples dont les causes sont les plus faciles à connoître pour quiconque a pu les méditer[3]. En un mot, l’homme a toujours respecté les causes inconnues des effets surprenans, que son ignorance l’empêchoit de démêler.

Il reste donc à demander si nous pouvons nous flatter de connoître parfaitement les forces de la nature, les propriétés des êtres qu’elle renferme, les effets qui peuvent résulter de leurs combinaisons ? Sçavons-nous pourquoi l’aimant attire le fer ? Sommes-nous en état d’expliquer les phénomènes de la lumière, de l’électricité, de l’élasticité ? Connoissons-nous le méchanisme qui fait que la modification de notre cerveau que nous nommons volonté met nos bras en action ? Pouvons-nous nous rendre compte comment notre oeil voit, notre oreille entend, notre esprit conçoit ? Si nous sommes incapables de nous rendre raison des phénomènes les plus journaliers que la nature nous présente, de quel droit lui refuseroit-on le pouvoir de produire par elle-même & sans le secours d’un agent étranger plus inconnu qu’elle-même, d’autres effets incompréhensibles pour nous ? En serons-nous plus instruits, quand toutes les fois que nous verrons un effet dont nous ne pourrons point démêler la vraie cause, on nous dira que cet effet est produit par la puissance ou la volonté de Dieu, c’est-à-dire vient d’un agent que nous ne connoissons point, & dont jusqu’ici l’on n’a pu nous donner encore bien moins d’idées que de toutes les causes naturelles ? Un son auquel nous ne pouvons attacher aucun sens fixe, suffit-il donc pour éclaircir des problèmes ? Le mot dieu peut-il signifier autre chose que la cause impénétrable des effets qui nous étonnent & que nous ne pouvons expliquer ? Quand nous serons de bonne foi avec nous-mêmes, nous serons toujours forcés de convenir que c’est uniquement l’ignorance où l’on fut des causes naturelles & des forces de la nature qui donna la naissance aux dieux ; c’est encore l’impossibilité où la plûpart des hommes se trouvent de se tirer de cette ignorance, de se faire des idées simples de la formation des choses, de découvrir les vraies sources des événemens qu’ils admirent ou qu’ils craignent, qui leur fait croire que l’idée d’un dieu est une idée nécessaire, pour rendre compte de tous les phénomènes, aux vraies causes desquels l’on ne peut pas remonter. Voilà pourquoi l’on regarde comme des insensés tous ceux qui ne voient pas la nécessité d’admettre un agent inconnu ou une énergie secrete que, faute de connoître la nature, l’on plaça hors d’elle-même.

Tous les phénomènes de la nature font naître nécessairement dans les hommes des sentimens divers. Les uns leur sont favorables & les autres leur sont nuisibles ; les uns excitent leur amour, leur admiration, leur reconnoissance ; les autres excitent en eux le trouble, l’aversion, le désespoir. D’après les sensations variées qu’ils éprouvent, ils aiment ou craignent les causes auxquelles ils attribuent les effets qui produisent en eux ces différentes passions : ils proportionnent ces sentimens à l’étendue des effets qu’ils ressentent ; leur admiration & leurs craintes augmentent à mesure que les phénomènes dont ils sont frappés sont plus vastes, plus irrésistibles, plus incompréhensibles, plus inusités, plus intéressans pour eux. L’homme se fait nécessairement le centre de la nature entière ; il ne peut en effet juger des choses que suivant qu’il en est lui même affecté ; il ne peut aimer que ce qu’il trouve favorable à son être ; il hait & craint nécessairement tout ce qui le fait souffrir ; enfin, comme on a vu, il appelle désordre tout ce qui dérange sa machine, & croit que tout est dans l’ordre dès qu’il n’éprouve rien qui ne convienne à sa façon d’exister. Par une suite nécessaire de ces idées, le genre-humain s’est persuadé que la nature entière étoit faite pour lui seul ; que ce n’étoit que lui seul qu’elle avoit en vue dans ses ouvrages, ou bien que les causes puissantes à qui cette nature étoit subordonnée n’avoient pour objet que l’homme dans tous les effets qu’elles opéroient dans l’univers.

S’il y avoit sur la terre d’autres êtres pensans que l’homme, ils tomberoient vraisemblablement dans le même préjugé que lui ; il est fondé sur la prédilection que chaque individu s’accorde nécessairement à lui-même ; prédilection qui subsiste jusqu’à ce que la réflexion & l’expérience l’aient rectifiée.

Ainsi dès que l’homme est content, dès que tout est en ordre pour lui, il admire ou il aime la cause à laquelle il croit devoir son bien-être ; dès qu’il est mécontent de sa façon d’exister, il hait & craint la cause qu’il suppose avoir produit en lui ces effets affligeans. Mais le bien-être se confond avec notre existence, il cesse de se faire sentir lorsqu’il est habituel & continu ; nous le jugeons alors inhérent à notre essence ; nous en concluons que nous sommes faits pour être toujours heureux ; nous trouvons naturel que tout concoure au maintien de notre être. Il n’en est pas de même quand nous éprouvons des façons d’être qui nous déplaisent ; l’homme qui souffre est tout étonné du changement qui se fait en lui ; il le juge contre nature, parce qu’il est contre sa propre nature ; il s’imagine que les événemens qui le blessent sont opposés à l’ordre des choses ; il croit que la nature est dérangée toutes les fois qu’elle ne lui procure point la façon de sentir qui lui convient, & il conclut de ces suppositions que cette nature, ou que l’agent qui la meut, sont irrités contre lui.

C’est ainsi que l’homme, presque insensible au bien, sent très vivement le mal ; il croit l’un naturel, il croit l’autre contraire à la nature. Il ignore, ou il oublie, qu’il fait partie d’un tout, formé par l’assemblage de substances dont les unes sont analogues & les autres contraires ; que les êtres dont la nature est composée sont doués de propriétés diverses, en vertu desquelles ils agissent diversement sur les corps qui se trouvent à portée d’éprouver leur action ; il ne voit pas que ces êtres, dénués de bonté ou de malice, agissent suivant leurs essences & leurs propriétés, sans pouvoir agir autrement qu’ils ne font. C’est donc faute de connoître ces choses qu’il regarde l’auteur de la nature comme la cause des maux qu’il éprouve & qu’il le juge méchant, c’est-à-dire animé contre lui.

En un mot l’homme regarde le bien-être comme une dette de la nature, & les maux comme une injustice qu’elle lui fait ; persuadé que cette nature ne fut faite que pour lui, il ne peut concevoir qu’elle le fit souffrir, si elle n’étoit mue par une force ennemie de son bonheur, qui eût des raisons pour l’affliger & le punir. D’où l’on voit que le mal fut encore plus que le bien le motif des recherches que les hommes ont faites sur la divinité, des idées qu’ils s’en sont formées, & de la conduite qu’ils ont tenue à son égard. L’admiration seule des œuvres de la nature, & la reconnaissance de ses bienfaits n’eussent jamais déterminé le genre-humain à remonter péniblement par la pensée à la source de ces choses ; familiarisés sur le champ avec les effets favorables à notre être, nous ne nous donnons point les mêmes peines pour en chercher les causes que pour découvrir celles qui nous inquiétent ou nous affligent. Ainsi en réfléchissant sur la divinité ce fut toujours sur la cause de ses maux que l’homme médita ; ses méditations furent toujours vaines, parce-que ses maux, ainsi que ses biens, sont des effets également nécessaires des causes naturelles, auxquelles son esprit eût dû plutôt s’en tenir que d’inventer des causes fictives, dont jamais il ne put se faire que des idées fausses, vu qu’il les emprunta toujours de sa propre façon d’être & de sentir. Obstiné à ne voir que lui-même il ne connut jamais la nature universelle dont il ne fait qu’une foible partie.

Un peu de réflexion suffiroit néanmoins pour désabuser de ces idées. Tout nous prouve que le bien & le mal sont en nous des façons d’être dépendantes des causes qui nous remuent & qu’un être sensible est forcé d’éprouver. Dans une nature composée d’êtres infiniment variés, il faut nécessairement que le choc ou la rencontre de matières discordantes trouble l’ordre & la façon d’éxister des êtres qui n’ont point d’analogie avec elles ; elle agit dans tout ce qu’elle fait d’après des loix certaines ; les biens & les maux que nous éprouvons sont des suites nécessaires des qualités inhérentes aux êtres dans la sphère d’actions desquels nous nous trouvons. Notre naissance, que nous nommons un bienfait, est un effet aussi nécessaire que notre mort, que nous regardons comme une injustice du sort ; il est de la nature de tous les êtres analogues de s’unir pour former un tout ; il est de la nature de tous les êtres composés de se détruire ou de se dissoudre les uns plutôt & les autres plus tard. Tout être en se dissolvant fait éclore des êtres nouveaux ; ceux-ci se détruiront à leur tour pour exécuter éternellement les loix immuables d’une nature qui n’existe que par les changemens continuels que subissent toutes ses parties. Cette nature ne peut être regardée ni comme bonne ni comme méchante ; tout ce qui se fait en elle est nécessaire. Cette même matière ignée, qui est en nous le principe de la vie, devient souvent le principe de notre destruction, de l’incendie d’une ville, de l’explosion d’un volcan. Cette eau qui circule dans nos fluides si nécessaires à notre existence actuelle, devenue trop abondante, nous suffoque, est la cause de ces inondations qui souvent viennent engloutir la terre & ses habitans. Cet air sans lequel nous ne pouvons respirer, est la cause de ces ouragans & de ces tempêtes qui rendent inutiles les travaux des mortels. Les élémens sont forcés de se déchaîner contre nous lorsqu’ils sont combinés d’une certaine manière ; & leurs suites nécessaires sont ces ravages, ces contagions, ces famines, ces maladies, ces fléaux divers pour lesquels nous implorons à grands cris des puissances sourdes à nos voix : elles n’exaucent jamais nos vœux que lorsque la nécessité qui nous affligeoit a remis les choses dans l’ordre que nous trouvons convenable à notre espèce ; ordre relatif qui fut & qui sera toujours la mesure de tous nos jugemens.

Les hommes ne firent donc point des réflexions si simples ; ils ne virent point que tout dans la nature agissoit par des loix inaltérables ; ils regardèrent les biens qu’ils éprouvoient comme des faveurs, & leurs maux comme des signes de colère dans cette nature, qu’ils supposèrent animée des mêmes passions qu’eux, ou du moins gouvernée par quelque agent secret qui lui faisoit exécuter ses volontés favorables ou nuisibles à l’espèce humaine. Ce fut à cet agent supposé qu’ils adressèrent leurs vœux : assez peu occupés de lui au sein du bien-être, ils le remercièrent pourtant de ses bienfaits, dans la crainte que leur ingratitude ne provoquât sa fureur ; mais ils l’invoquèrent surtout avec ferveur dans leurs calamités, dans leurs maladies, dans les désastres qui effrayoient leurs regards ; ils lui demandèrent alors de changer en leur faveur l’essence & la façon d’agir des êtres ; chacun d’eux prétendit que pour faire cesser le moindre mal qui l’affligeoit, la chaîne éternelle des choses fût arrêtée ou brisée.

C’est sur des prétentions si ridicules que sont fondées les priéres ferventes, que les mortels, presque toujours mécontens de leur sort & jamais d’accord sur leurs desirs, adressent à la divinité. Sans cesse à genoux devant la puissance imaginaire qu’ils jugent en droit de commander à la nature, ils la supposent assez forte pour en déranger le cours, pour la faire servir aux vues particulières & l’obliger à contenter les desirs discordans des êtres de l’espèce humaine. Le malade expirant sur son lit lui demande que les humeurs amassées dans son corps perdent sur le champ les propriétés qui les rendent nuisibles à son être, & que par un acte de sa puissance son dieu renouvelle ou crée de nouveau les ressorts d’une machine usée par des infirmités. Le cultivateur d’un terrein humide & bas se plaint à lui de l’abondance des pluies dont son champ est inondé, tandis que l’habitant d’une colline élevée le remercie de ses faveurs, & sollicite la continuation de ce qui fait le désespoir de son voisin. Enfin chaque homme veut un dieu pour lui tout seul, & demande qu’en sa faveur, suivant ses fantaisies momentanées & ses besoins changeans, l’essence invariable des choses soit continuellement changée.

D’où l’on voit que les hommes demandent à chaque instant des miracles. Ne soyons donc point surpris de leur crédulité, ou de la facilité avec laquelle ils adoptent les récits des œuvres merveilleuses qu’on leur annonce comme des actes de la puissance & de la bienveillance de la divinité, & comme des preuves de son empire sur la nature entière, à laquelle, en la gagnant, ils se sont promis de commander eux-mêmes[4] ; par une suite de ces idées cette nature s’est trouvée totalement dépouillée de tout pouvoir ; elle ne fut plus regardée que comme un instrument passif, aveugle par lui-même, qui n’agissoit que suivant les ordres variables des agens tout puissans auxquels on la crut surbordonnée. C’est ainsi que faute d’envisager la nature sous son vrai point de vue, on la méconnut entiérement, on la méprisa, on la crut incapable de rien produire par elle-même, & l’on fit honneur de toutes ses œuvres, soit avantageuses, soit nuisibles pour l’espèce humaine, à des puissances fictives, auxquelles l’homme prêta toujours ses propres dispositions en ne faisant qu’aggrandir leur pouvoir. En un mot, ce fut sur les débris de la nature que les hommes élevèrent le colosse imaginaire de la divinité.

Si l’ignorance de la nature donna la naissance aux dieux, la connoissance de la nature est faite pour les détruire. à mesure que l’homme s’instruit, ses forces & ses ressources augmentent avec ses lumières ; les sciences, les arts conservateurs, l’industrie lui fournissent des secours, l’expérience le rassûre ou lui procure des moyens de résister aux efforts de bien des causes qui cessent de l’alarmer dès qu’il les a connues. En un mot ses terreurs se dissipent dans la même proportion que son esprit s’éclaire. L’homme instruit cesse d’être superstitieux.

  1. Un auteur Anglais a dit avec raison que le déluge universel a peut-être autant dérangé le monde moral que le monde physique, et que les cervelles humaines conservent encore l’empreinte des chocs qu’elles ont alors reçus. Voyez Phileinon et ffydaspe, page 355. Il est peu vraisemblable que le déluge, dont parlent les livres saints des Juifs et des Chrétiens, ait été universel ; mais il y a tout lieu de croire que toutes les parties de la terre ont, en différens temps, éprouvé des déluges ; c’est ce que prouve la tradition uniforme de tous les peuples du monde, et encore plus les vestiges de,corps marins que l’on trouve en tout pays, enfouis à plus ou moins de profondeur dans les couches de la terre : cependant, il pourrait se faire qu’une comète, en venant heurter vivement notre globe eut
  2. Le mot grec πρεσβυς, d’où vient le mot Prêtre, signifie vieillard. Les hommes ont toujours été pénétrés de respect pour tout ce qui portait le caractère de l’antiquité ; ils lui ont toujours associé l’idée d’une sagesse et d’une expérience consommée. C’est selon les apparences par une suite de ce préjugé que les hommes, lorsqu’ils sont embarrasses, préfèrent communément l’autorité de l’antiquité et les décisions de leurs ancêtres à celles du bon sens et de la raison, c’est ce qu’on voit surtout dans les matières qui touchent à la religion ; on s’imagine que l’antiquité tenait la religion de )a première main, et que c’est dans son enfance ou dans son berceau qu’on doit la trouver dans toute sa sagesse et sa pureté. Je laisse à penser combien cette idée est fondée !
  3. Il paroît que c’est faute de connoître les vraies causes des passions, des talens, de la verve poétique, de l’ivresse, etc., que ces êtres ont été divinisés sous les noms de Cupidon, d’Apollon, d’Esculape, de Furies. La terreur et la fièvre ont eu pareillement des autels. En un mot l’homme à cru devoir attribuer à quelque divinité tous les effets dont il ne pouvait se rendre compte. Voilà, sans doute, pourquoi l’on a regardé les songes, les vapeurs hystériques, les vertiges comme des effets divins. Les Mahom »tans ont encore un grand, respect pour les fous. Les chrétiens regardent les extases comme des faveurs du ciel ; ils appellent visions ce que d’autres appelleraient folie, vertige, dérangement de cerveau. Les femmes hystériques et souvent attaquées de vapeurs, sont les plus sujettes aux extases et aux visions. Les pénitens et les moines qui jeûnent, sont les plus exposés à recevoir les faveurs du Très-Haut, ou à rêver creux. Les Germains, suivant Tacite, croyoient que les femmes avaient quelque chose de divin. Ce sont des femmes qui, chez les sauvages, les excitent à la guerre. Les Grecs ont eu leurs Pythies, leurs Sibylles, leurs Prophétesses.
  4. Les hommes se sont bien aperçus que la nature était sourde, ou n’interrompait jamais sa marche ; en conséquence ils l’ont, par intérêt, soumise à un agent intelligent, qu’ils supposent, par son analogie avec eux., plus disposé à les écouter qu’une nature insensible qu’ils ne pouvaient arrêter. Il reste donc à savoir si l’intérêt de l’homme peut être regardé comme une preuve indubitable de l’existence d’un agent doué d’intelligence, et si de ce que la chose convient à l’homme, il peut en conclure qu’elle est. Enfin, il faudrait voir si réellement l’homme, à l’aide de cet agent, est jamais parvenu à changer la marche de la nature.