Système de la nature/Partie 2/Chapitre 7

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(Tome 2p. 191-231).


CHAPITRE VII

Du théisme ou déisme, du systême de l’optimisme & des causes finales.


Très peu d’hommes ont le courage d’examiner le dieu que tous s’accordent à reconnoître ; il n’est presque personne qui ose douter de son existence qu’il n’a jamais constatée ; chacun reçoit sans examen dans l’enfance le nom vague du dieu que ses pères lui transmettent, qu’ils consignent dans son cerveau avec les idées obscures qu’ils y attachent eux-mêmes & que tout conspire à rendre habituelles en lui : cependant chacun le modifie à sa manière ; en effet, comme on l’a souvent fait observer, les notions peu fixes d’un être imaginaire ne peuvent être les mêmes pour tous les individus de l’espèce humaine ; chaque homme a sa façon de l’envisager ; chaque homme se fait un dieu en particulier d’après son propre tempérament, ses dispositions naturelles, son imagination plus ou moins exaltée, ses circonstances individuelles, les préjugés qu’il a reçus & les manières dont il est affecté dans des tems différens. L’homme content & sain ne voit pas son dieu des mêmes yeux que l’homme chagrin & malade ; l’homme d’un sang bouillant, d’une imagination embrasée ou sujet à la bile ne le voit pas sous les mêmes traits que celui qui jouit d’une ame plus paisible, qui a l’imagination plus froide, qui est d’un caractère plus flegmatique. Que dis-je ! Le même homme ne le voit pas de la même manière dans les différens instans de sa vie ; son dieu subit toutes les variations de sa machine, toutes les révolutions de son tempérament, les vicissitudes continuelles qu’éprouve son être. L’idée de la divinité dont on regarde l’existence comme si démontrée ; cette idée que l’on prétend innée ou infuse à tous les hommes ; cette idée dont on assure que la nature entière s’empresse de nous fournir des preuves, est perpétuellement flottante dans l’esprit de chaque individu, & varie à chaque instant pour tous les êtres de l’espèce humaine ; il n’en est pas deux qui admettent précisément le même dieu, il n’y en a pas un seul qui dans des circonstances variées ne le voie diversement.

Ne soyons donc point surpris de la foiblesse des preuves qu’on nous donne de l’existence d’un être que les hommes ne verront jamais qu’au dedans d’eux-mêmes ; ne soyons point étonnés de les voir si peu d’accord sur les systêmes qu’ils se font rélativement à lui, sur les cultes qu’ils lui rendent : leurs disputes sur son compte, les inconséquences de leurs opinions, le peu de consistance & de liaison de leurs systêmes, les contradictions où ils tombent sans cesse dès qu’ils veulent en parler, les incertitudes où se trouvent leurs esprits toutes les fois qu’ils s’occupent de cet être si arbitraire ne doivent point nous sembler étrange ; il faut nécessairement disputer quand on raisonne d’un objet vu diversement dans des circonstances variées, & sur lequel il n’est pas un seul homme qui puisse être constamment d’accord avec lui-même.

Tous les hommes s’accordent sur les objets qu’ils sont à portée de soumettre à l’expérience ; nous ne voyons point de disputes sur les principes de la géométrie ; les vérités évidentes & démontrées ne varient point dans notre esprit ; nous ne doutons jamais que la partie ne soit moins grande que le tout, que deux & deux fassent quatre, que la bienfaisance ne soit une qualité aimable, que l’équité ne soit nécessaire aux hommes en société. Mais nous ne trouvons que disputes, qu’incertitudes, que variations dans tous les systêmes qui ont la divinité pour objet ; nous ne voyons nulle harmonie dans les principes de la théologie ; l’existence de Dieu que l’on nous annonce par-tout comme une vérité évidente & démontrée, ne l’est que pour ceux qui n’ont point examiné les preuves sur lesquelles on la fonde. Ces preuves paroissent souvent fausses ou foibles à ceux-mêmes qui d’ailleurs ne doutent aucunement de cette existence ; les inductions ou les corollaires que l’on tire de cette prétendue vérité si démontrée ne sont point les mêmes pour deux peuples ou même pour deux individus ; les penseurs de tous les siècles & de tous les pays se querellent sans cesse entre eux sur la religion, sur leurs hypothèses théologiques, sur les vérités fondamentales qui leur servent de base, sur les attributs & les qualités d’un dieu dont ils se sont vainement occupés, & dont l’idée varie continuellement dans leur propre cerveau.

Ces disputes & ces variations perpétuelles devroient au moins nous convaincre que les idées de la divinité n’ont ni l’évidence ni la certitude qu’on leur attribue, & qu’il peut être permis de douter de la réalité d’un être que les hommes voyent si diversement, sur lequel ils ne sont jamais d’accord, & dont l’image varie si souvent en eux-mêmes. Malgré tous les efforts, & les subtilités de ses plus ardens défenseurs, l’existence de Dieu n’est pas même probable, & quand elle le seroit, toutes les probabilités du monde peuvent-elles acquérir la force d’une démonstration ? N’est-il pas bien étonnant que l’existence de l’être le plus important à croire & à connoître n’ait pas même pour elle la probabilité, tandis que des vérités beaucoup moins importantes nous sont évidemment démontrées ? Ne pourroit-on pas en conclure que nul homme n’est pleinement assûré de l’existence d’un être qu’il voit si sujet à varier au-dedans de lui-même, & qui deux jours de suite ne se présente point sous les mêmes traits à son esprit ? Il n’y a que l’évidence qui puisse nous convaincre pleinement. Une vérité n’est évidente pour nous, que lorsqu’une expérience constante & des réflexions réitérées nous la montrent toujours sous un même point de vue. Du rapport constant que font les sens bien constitués, résulte l’évidence & la certitude, qui seules peuvent produire une pleine conviction. Que devient donc la certitude de l’existence de la divinité ? Ses qualités discordantes peuvent-elles exister dans le même sujet ? Et un être qui n’est qu’un amas de contradictions a-t-il la probabilité pour lui ? Ceux qui l’admettent, peuvent-ils être convaincus eux-mêmes ? Et dans ce cas ne devroient-ils pas permettre que l’on doutât des prétendues vérités qu’ils annoncent comme démontrés & comme évidentes, tandis qu’ils sentent eux-mêmes qu’elles vacillent dans leurs têtes ? L’existence de ce dieu & les attributs divins ne peuvent être des choses évidentes & démontrées pour nul homme sur la terre ; sa non-existence & l’impossibilité des qualités incompatibles que la théologie lui assigne seront évidemment démontrées pour quiconque voudra sentir qu’il est impossible qu’un même sujet réunisse des qualités qui se détruisent réciproquement, & que tous les efforts de l’esprit humain ne pourront jamais concilier[1].

Quoiqu’il en soit de ces qualités ou inconciliables ou totalement incompréhensibles que les théologiens assignent à un être déjà inconcevable par lui-même, dont ils font l’ouvrier ou l’architecte du monde, qu’en peut-il résulter pour l’espèce humaine, même en lui supposant de l’intelligence & des vues ? Une intelligence universelle, dont les vues doivent s’étendre à tout ce qui existe, peut-elle avoir des rapports plus directs & plus intimes avec l’homme qui ne fait qu’une portion insensible du grand tout ? Est-ce donc pour réjouir les insectes & les fourmis de son jardin que le monarque de l’univers a construit & embelli sa demeure ? Serons-nous plus à portée de connoître ses projets, de deviner son plan, de mesurer sa sagesse avec nos foibles yeux, & pourrons-nous juger ses œuvres d’après nos vues rétrécies ? Les effets bons ou mauvais, favorables ou nuisibles à nous-mêmes, que nous imaginerons partir de sa toute puissance & de sa providence, en seront-ils moins des effets nécessaires de sa sagesse, de sa justice, de ses décrets éternels ? Dans ce cas pouvons-nous supposer qu’un dieu si sage, si juste, si intelligent, changera son plan pour nous ? Vaincu par nos prières & nos hommages serviles, réformera-t-il pour nous plaire ses arrêts immuables ? ôtera-t-il aux êtres leurs essences & leurs propriétés ? Abrogera-t-il, par des miracles, les loix éternelles d’une nature dans lesquelles on admire sa sagesse & sa bonté ? Fera-t-il qu’en notre faveur le feu cesse de brûler, quand nous en approcherons de trop près ? Fera-t-il que la fièvre ou la goutte cessent de nous tourmenter quand nous aurons amassé les humeurs dont ces infirmités sont les suites nécessaires ? Empêchera-t-il qu’un édifice qui tombe en ruine ne nous écrase de sa chûte quand nous passerons à côté de lui ? Nos vains cris & les supplications les plus ferventes empêcheront-ils que notre patrie soit malheureuse quand elle sera dévastée par un conquérant ambitieux ou gouvernée par des tyrans qui l’oppriment ?

Si cette intelligence infinie est toujours forcée de donner un libre cours aux événemens que sa sagesse a préparés ; si rien n’arrive dans ce monde que d’après ses desseins impénétrables, nous n’avons rien à lui demander ; nous serions des insensés de nous y opposer, nous ferions une injure à sa prudence si nous voulions la régler. L’homme ne doit pas se flatter d’être plus sage que son dieu, de pouvoir l’engager à changer de volontés ; de pouvoir le déterminer à prendre d’autres voies que celles qu’il a choisies pour accomplir ses décrets ; un dieu intelligent ne peut avoir pris que les mesures les plus justes & les moyens les plus sûrs pour parvenir à son but ; s’il pouvoit en changer, il ne pourroit être appellé ni sage, ni immuable, ni prévoyant. Si Dieu pouvoit suspendre un instant les loix qu’il a lui-même fixées, s’il pouvoit changer quelque chose à son plan, c’est qu’il n’auroit point prévu les motifs de cette suspension ou de ce changement ; s’il n’a point fait entrer ces motifs dans son plan, c’est qu’il ne les a point prévus ; s’il les a prévus sans les faire entrer dans son plan, c’est qu’il ne l’a point pu. Ainsi, de quelque façon qu’on s’y prenne, les vœux que les hommes adressent à la divinité, & les différens cultes qu’ils lui rendent, supposent toujours qu’ils croyent avoir affaire à un être peu sage, peu prévoyant, capable de changer, ou qui, malgré sa puissance, ne peut faire ce qu’il veut, ou ce qu’il conviendroit aux hommes, pour lesquels on prétend néanmoins qu’il a créé l’univers.

C’est pourtant sur des notions si mal dirigées que sont fondées toutes les religions de la terre. Nous voyons par-tout l’homme à genoux devant un dieu sage dont il s’efforce de régler la conduite, de détourner les arrêts, de réformer le plan ; par-tout l’homme est occupé à le gagner par des bassesses & des présens, à vaincre sa justice à force de prières, de pratiques, de cérémonies, d’expiations qu’il croit capables de lui faire changer de résolutions ; par-tout l’homme suppose qu’il peut offenser son créateur & troubler son éternelle félicité ; par-tout l’homme est prosterné devant un dieu tout-puissant, qui se trouve dans l’impossibilité de rendre ses créatures telles qu’elles doivent être pour accomplir ses vues divines & remplies de sagesse.

L’on voit donc que toutes les religions du monde ne sont fondées que sur des contradictions manifestes, dans lesquelles les hommes seront forcés de tomber toutes les fois qu’ils méconnoîtront la nature, & qu’ils attribueront les biens ou les maux qu’ils éprouvent de sa part à une cause intelligente distinguée d’elle-même, dont ils ne pourront jamais se former d’idées certaines. L’homme sera toujours réduit, comme on l’a si souvent répété, à faire un homme de son dieu ; mais l’homme est un être changeant, dont l’intelligence est bornée, dont les passions varient, qui, placé dans des circonstances diverses, paroît souvent en contradiction avec lui-même ; ainsi quoique l’homme croie faire honneur à son dieu en lui donnant ses propres qualités, il ne fait que lui prêter son inconstance, ses foiblesses & ses vices. Les théologiens, ou les fabricateurs de la divinité, auront beau distinguer, subtiliser, exagérer ses perfections prétendues & les rendre inintelligibles, il demeurera toujours constant qu’un être qui s’irrite & qu’on appaise par des prières n’est point un être immuable ; qu’un être qu’on offense n’est ni tout-puissant ni parfaitement heureux ; qu’un être qui n’empêche point le mal qu’il pourroit empêcher, consent au mal ; qu’un être qui donne la liberté de pécher, a résolu dans ses décrets éternels que le péché seroit commis ; qu’un être qui punit les fautes qu’il a permis de faire est souverainement injuste & déraisonnable ; qu’un être infini qui renferme des qualités infiniment contradictoires est un être impossible & n’est qu’une chimere.

Que l’on ne nous dise donc plus que l’existence d’un dieu est au moins un problème. Un dieu, tel que la théologie le dépeint, est totalement impossible ; toutes les qualités qu’on lui assignera, toutes les perfections dont on l’ornera se trouveront à chaque instant démenties. Quant aux qualités abstraites & négatives dont on voudra le décorer, elles seront toujours inintelligibles, & ne prouveront que l’inutilité des efforts de l’esprit humain, quand il veut se définir des êtres qui n’existent point. Dès que les hommes se croyent très intéressés à connoître une chose, ils travaillent à s’en faire une idée ; trouvent-ils de grands obstacles, ou même de l’impossibilité à s’éclaircir, leur ignorance & le peu de succès de leurs recherches les disposent-ils à la crédulité ; pour lors des fourbes adroits ou des enthousiastes en profitent pour faire passer leurs inventions ou leurs rêveries qu’ils débitent comme des vérités constantes dont il n’est point permis de douter. C’est ainsi que l’ignorance, le désespoir, la paresse, l’inhabitude de réfléchir mettent le genre-humain dans la dépendance de ceux qui se sont chargés du soin de lui faire des systêmes sur les objets sur lesquels il n’avoit aucune idée. Dès qu’il s’agit de la divinité & de la religion, c’est-à-dire, des objets sur lesquels il est impossible de rien comprendre, les hommes raisonnent d’une façon bien étrange ou sont les dupes de raisonnemens bien captieux ! De ce qu’ils se voyent dans l’impossibilité totale d’entendre ce qu’on leur en dit, ils s’imaginent que ceux qui leur en parlent sont plus au fait des choses dont ils les entretiennent ; ceux-ci ne manquent pas de leur répéter que le parti le plus sûr est de s’en rapporter à ce qu’ils disent, de se laisser guider par eux, & de fermer les yeux : ils les menacent de la colère du phantôme irrité, s’ils refusoient de croire ce qu’on en dit ; & cet argument, quoiqu’il suppose la chose en question, ferme la bouche au genre-humain, qui, convaincu par ce raisonnement victorieux, craint d’appercevoir les contradictions palpables de la doctrine qu’on lui annonce, s’en rapporte aveuglément à ses guides, ne doutant pas qu’ils n’ayent des idées bien plus nettes sur les objets merveilleux dont ils l’entretiennent sans cesse, & que leur profession les oblige de méditer. Le vulgaire croit des sens de plus à ses prêtres qu’à lui ; il les prend pour des hommes divins ou pour des demi-dieux. Il ne voit dans ce qu’il adore que ce que les prêtres en disent, & de tout ce qu’ils en disent il résulte pour un homme qui pense que Dieu n’est qu’un être de raison, un phantôme revêtu des qualités que les prêtres ont jugé convenables de lui donner pour redoubler l’ignorance, les incertitudes & les craintes des mortels. C’est ainsi que l’autorité des prêtres décide sans appel de la chose qui n’est utile qu’aux prêtres.

Quand nous voudrons remonter à l’origine des choses, nous trouverons toujours que c’est l’ignorance & la crainte qui ont créé les dieux, que c’est l’imagination, l’enthousiasme & l’imposture qui les ont ornés ou défigurés, que c’est la foiblesse qui les adore, que c’est la crédulité qui les nourrit, que c’est l’habitude qui les respecte, que c’est la tyrannie qui les soutient, afin de profiter de l’aveuglement des hommes.

On nous parle sans cesse des avantages qui résultent pour les hommes de la croyance d’un dieu. Nous examinerons bientôt si ces avantages sont aussi réels qu’on le dit ; en attendant il est question de sçavoir si l’opinion de l’existence d’un dieu est une erreur ou une vérité. Si c’est une erreur, elle ne peut être utile au genre-humain ; si c’est une vérité elle doit être susceptible de preuves assez claires pour être saisies par tous les hommes à qui l’on suppose cette vérité nécessaire & avantageuse. D’un autre côté l’utilité d’une opinion ne la rend pas plus certaine pour cela. Cela suffit pour répondre au docteur Clarcke qui demande s’il ne seroit pas à souhaiter qu’il existât un être bon, sage, intelligent & juste ; son existence ne seroit-elle pas desirable pour le genre-humain ? Nous lui dirons donc 1°. que l’auteur supposé d’une nature où nous sommes forcés de voir à chaque instant le désordre à côté de l’ordre, la méchanceté à côté de la bonté, la justice à côté de l’injustice, la folie à côté de la sagesse, ne peut pas plus être qualifié de bon, de sage, d’intelligent & de juste, que de méchant, d’insensé, de pervers, à moins qu’on ne supposât deux principes égaux en pouvoir dans la nature, dont l’un détruiroit sans cesse les ouvrages de l’autre. Nous dirons 2°. que le bien qui peut résulter pour nous d’une supposition ne la rend ni plus certaine, ni même plus probable. En effet où en serions-nous si de ce qu’une chose nous est utile, nous allions en conclure qu’elle existe réellement ! Nous dirons 3 que tout ce qui a été rapporté jusqu’ici prouve que l’être que l’on associe à la nature est impossible à croire & répugne à toutes les notions communes. Nous dirons qu’il est impossible de croire bien sincérement l’existence d’un être dont nous n’avons nulle idée réelle, & auquel nous ne pouvons en attacher aucune qui ne se détruise sur le champ. Pouvons-nous croire l’existence d’un être dont nous ne pouvons rien affirmer, qui n’est qu’un amas de négations & de privations de tout ce que nous connoissons ? En un mot est-il possible de croire fermement l’existence d’un être sur lequel l’esprit humain ne peut asseoir aucun jugement qui ne se trouve à l’instant contredit ?

Mais, me dira l’enthousiaste heureux, dont l’ame est sensible à ses jouissances, & dont l’imagination attendrie a besoin de se peindre un objet séduisant à qui elle puisse rendre graces de ses prétendus bienfaits, " pourquoi m’ ôter un dieu que je vois sous les trais d’un souverain rempli de sagesse & de bonté ? Quelle douceur ne trouvé-je point à me figurer un monarque puissant, intelligent & bon dont je suis le favori, qui s’occupe de mon bien-être, qui veille sans cesse à ma sûreté, qui pourvoit à mes besoins, qui consent que sous lui je commande à la nature entière ? Je crois le voir répandre sans cesse ses bienfaits sur l’homme ; je vois sa providence travailler pour lui sans relâche ; elle couvre en sa faveur la terre de verdure & les arbres de fruits délicieux ; elle peuple les forêts d’animaux propres à le nourrir ; elle suspend sur sa tête des astres qui l’éclairent pendant le jour, qui guident ses pas incertains pendant la nuit ; elle étend autour de lui l’azur du firmament ; pour réjouir ses yeux elle orne la prairie de fleurs ; elle arrose son séjour de fontaines, de ruisseaux, de rivières. Ah ! Laissez-moi remercier l’auteur de tant de bienfaits. Ne m’ ôtez point mon phantôme charmant ; je ne trouverai point mes illusions si douces dans une nécessité sévère, dans une matière aveugle & inanimée, dans une nature privée d’intelligence & de sentiment.

" pourquoi ! " dira l’infortuné, à qui son sort refuse avec rigueur des biens qu’il prodigue à tant d’autres, " pourquoi me ravir une erreur qui m’est chère ? Pourquoi m’anéantir un dieu dont l’idée consolante tarit la source de mes pleurs & sert à calmer mes peines ? Pourquoi me priver d’un objet que je me représente comme un père compâtissant & tendre qui m’éprouve en ce monde, mais dans les bras duquel je me jette avec confiance, lorsque la nature entière semble m’abandonner ? En supposant même que ce dieu n’est qu’une chimere, les malheureux en ont besoin pour se garantir d’un affreux désespoir : n’est-ce pas être inhumain & cruel que de vouloir les plonger dans le vuide en cherchant à les détromper ? Une erreur utile n’est-elle pas préférable à des vérités qui privent l’esprit de toute consolation & qui ne lui montrent aucun soulagement à ses maux ? "

Non, dirai-je à ces enthousiastes, la vérité ne peut jamais vous rendre malheureux ; c’est elle qui console véritablement ; elle est un trésor caché qui, bien mieux que des phantômes inventés par la crainte, peut rassûrer les cœurs & leur donner le courage de supporter les fardeaux de la vie : elle élève l’ame, elle la rend active, elle lui fournit des moyens de résister aux attaques du sort & de combattre avec succès la fortune ennemie. Je leur demanderai sur quoi ils fondent cette bonté qu’ils attribuent follement à leur dieu. Mais ce dieu, leur dirai-je, est-il donc bienfaisant pour tous les hommes ? Contre un mortel qui jouit de l’abondance & des faveurs de la fortune n’en est-il pas des millions qui languissent dans le besoin & la misère ? Ceux qui prennent pour modèle l’ordre, dont on suppose ce dieu l’auteur, sont-ils donc les plus heureux en ce monde ? La bonté de cet être pour quelques individus favorisés ne se dément-elle jamais ? Ces consolations mêmes que l’imagination va chercher dans son sein n’annoncent-elles pas des infortunes amenées par ses décrets & dont il est l’auteur ? La terre n’est-elle pas couverte de malheureux, qui ne semblent y être venus que pour souffrir, gémir & mourir ? Cette providence divine se livre-t-elle au sommeil durant ces contagions, ces pestes, ces guerres, ces désordres, ces révolutions physiques & morales dont la race humaine est continuellement la victime ? Cette terre dont on regarde la fécondité comme un bienfait du ciel, n’est-elle pas en mille endroits aride & inexorable ? Ne produit-elle pas des poisons à côté des fruits les plus doux ? Ces rivières & ces mers que l’on croit faites pour arroser notre séjour & faciliter notre commerce, ne viennent-elles pas souvent inonder nos campagnes, renverser nos demeures, entraîner les hommes & leurs troupeaux également malheureux ? Enfin ce dieu, qui préside à l’univers & qui veille sans cesse à la conservation de ses créatures, ne les livre-t-il pas presque toujours aux fers de tant de souverains inhumains qui se font un jeu du malheur de leurs sujets, tandis que ces infortunés s’adressent envain au ciel pour faire cesser des calamités multipliées, visiblement dues à une administration insensée, & non à la colère des cieux.

Le malheureux qui cherche à se consoler dans les bras de son dieu devroit au moins se souvenir que c’est ce même dieu, qui étant le maître de tout, distribue & le bien & le mal : si l’on croit la nature soumise à ses ordres suprêmes, ce dieu est aussi souvent injuste, rempli de malice, d’imprudence, de déraison, que de bonté, de sagesse & d’équité. Si le dévôt moins prévenu & plus conséquent vouloit un peu raisonner, il se défieroit d’un dieu capricieux qui souvent le fait souffrir lui-même ; il n’iroit point se consoler dans les bras de son bourreau qu’il a la folie de prendre pour son ami ou pour son père.

Ne voyons-nous pas en effet dans la nature un mêlange constant de biens & de maux ? S’obstiner à n’y voir que du bien seroit aussi insensé que de vouloir n’y appercevoir que du mal. Nous voyons la sérénité succéder aux orages, la maladie à la santé, la paix à la guerre ; la terre produit en tout pays des plantes nécessaires à la nourriture de l’homme & des plantes propres à le détruire. Chaque individu de l’espèce humaine est un mêlange nécessaire de bonnes & de mauvaises qualités ; toutes les nations nous présentent le spectacle bigarré des vices & des vertus ; ce qui réjouit un individu en plonge beaucoup d’autres dans le deuil & la tristesse ; il n’arrive point d’événemens qui n’aient des avantages pour les uns & des désavantages pour les autres. Les insectes trouvent une retraite sûre dans les débris de ce palais qui vient d’écraser des hommes dans sa chûte. N’est-ce pas pour les corbeaux, les bêtes féroces & les vers que le conquérant semble livrer des batailles ? Les prétendus favoris de la providence ne meurent-ils pas pour servir de pâture à des milliers d’insectes méprisables dont cette providence paroît aussi occupée que d’eux ? L’halcyon, égayé par la tempête, se joue sur les flots soulevés, tandis que sur les débris de son navire brisé le matelot élève au ciel ses mains tremblantes. Nous voyons les êtres engagés dans une guerre perpétuelle, vivans les uns aux dépens des autres, & profitans des infortunes qui les désolent & les détruisent réciproquement. La nature envisagée dans son ensemble nous montre tous les êtres alternativement sujets au plaisir & à la douleur, naissans pour mourir, exposés à des vicissitudes continuelles dont aucuns d’eux ne sont exempts. Le coup d’œil le plus superficiel suffit donc pour nous détromper de l’idée que l’homme est la cause finale de la création, l’objet constant des travaux de la nature ou de son auteur, à qui l’on ne peut attribuer, d’après l’état visible des choses & les révolutions continuelles de la race humaine, ni bonté, ni malice, ni justice, ni injustice, ni intelligence, ni déraison. En un mot en considérant la nature sans préjugés, nous trouverons que tous les êtres sont également favorisés dans l’univers, & que tout ce qui existe subit des loix nécessaires dont nul être ne peut être excepté.

Ainsi quand il est question d’un agent que nous voyons agir aussi diversement que la nature, ou que son prétendu moteur, il est impossible de lui assigner des qualités d’après ses ouvrages tantôt avantageux & tantôt nuisibles à l’espèce humaine ; ou du moins chaque homme sera forcé d’en juger d’après la façon particulière dont il est affecté ; il n’y aura point de mesure fixe dans les jugemens que l’on en portera : nos façons de juger seront toujours fondées sur nos façons de voir & de sentir, & notre façon de sentir dépend de notre tempérament, de notre organisation, de nos circonstances particulières, qui ne peuvent être les mêmes pour tous les individus de notre espèce. Ces différentes façons d’être affecté fourniront donc toujours les couleurs aux portraits que les hommes se feront de la divinité ; conséquemment ces idées ne peuvent être ni fixes ni sûres ; les inductions qu’ils en tireront ne seront jamais ni constantes ni uniformes ; chacun jugera toujours d’après lui-même, & ne verra que lui-même ou sa propre situation dans son dieu.

Cela posé, des hommes contens, d’une ame sensible, d’une imagination vive se peindront la divinité sous les traits les plus charmans : ils ne croiront voir dans la nature entière, qui sans cesse leur causera des sensations agréables, que des preuves signalées de bienveillance & de bonté ; dans leur extase poétique, ils s’imagineront appercevoir par-tout les empreintes d’une intelligence parfaite, d’une sagesse infinie, d’une providence tendrement occupée du bien-être de l’homme : l’amour propre, se joignant encore à leur imagination exaltée achevera de leur persuader que l’univers n’est fait que pour la race humaine, ils s’efforceront en idée de baiser avec transport la main imaginaire dont ils croiront tenir tant de bienfaits ; touchés de ces faveurs, flattés du parfum de ces roses dont ils ne voient point les épines ou que leur délire extatique les empêche de sentir, ils ne croiront pouvoir payer d’assez de reconnoissance ces effets nécessaires, qu’ils regardent comme des preuves indubitables de la prédilection divine. Enivrés de ces préjugés, nos enthousiastes n’appercevront point les maux & les désordres dont l’univers est le théâtre ; ou s’ils ne peuvent s’empêcher de les voir, ils se persuaderont que dans les vues d’une providence bienfaisante ces calamités sont nécessaires pour conduire les hommes à une plus grande félicité ; la confiance qu’ils ont pris dans la divinité dont ils s’imaginent dépendre leur fait croire que l’homme ne souffre que pour son bien, & que cet être fécond en ressources sçaura lui faire tirer des avantages infinis des maux qu’il éprouve en ce monde.

Leur esprit, ainsi préoccupé, ne voit dès lors rien qui n’excite leur admiration, leur gratitude, leur confiance ; les effets les plus naturels & les plus nécessaires leur semblent des miracles de bienfaisance & de bonté ; obstinés à voir de la sagesse & de l’intelligence par-tout, ils ferment les yeux sur les désordres qui pourroient démentir les qualités aimables qu’ils attribuent à l’être dont leur cœur est épris : les calamités les plus cruelles, les événemens les plus affligeans pour la race humaine cessent de leur paroître des désordres, & ne font que leur fournir de nouvelles preuves des perfections divines : ils se persuadent que ce qui leur paroît défectueux ou imparfait ne l’est qu’en apparence ; & ils admirent la sagesse & la bonté de leur dieu, même dans les effets les plus terribles & les plus propres à consterner.

C’est à cette ivresse amoureuse, à cette infatuation étrange qu’est dû, sans doute, le systême de l’optimisme, par lequel des enthousiastes, pourvus d’une imagination romanesque, semblent avoir renoncé au témoignage de leurs sens pour trouver, que, même pour l’homme, tout est bien dans une nature où le bien se trouve constamment accompagné de mal, & où des esprits moins prévenus & des imaginations moins poétiques jugeroient que tout est ce qu’il peut être ; que le bien & le mal sont également nécessaires ; qu’ils partent de la nature des choses & non d’une main fictive, qui, si elle existoit réellement ou opéroit tout ce que nous voyons, pourroit être appellée méchante avec autant de raison qu’on s’opiniâtre à l’appeller remplie de bonté. D’ailleurs pour être à portée de justifier la providence, des maux, des vices, des désordres que nous voyons dans le tout que l’on suppose son ouvrage, il faudroit connoître le but du tout. Or le tout ne peut avoir de but, car s’il avoit un but, une tendance, une fin, il ne seroit plus le tout.

On ne manquera pas de nous dire que les désordres & les maux que l’on voit dans ce monde ne sont que relatifs & apparens, & ne prouvent rien contre la sagesse & la bonté divine. Mais ne peut-on pas répliquer que les biens si vantés & l’ordre merveilleux, sur lesquels on fonde la sagesse & la bonté de Dieu, ne sont pareillement que relatifs & apparens ? Si c’est uniquement notre façon de sentir & de coexister avec les causes dont nous sommes environnés qui constitue l’ordre de la nature pour nous, & qui nous autorise à prêter de la sagesse ou de la bonté à son auteur, notre façon de sentir & d’exister ne doivent-ils pas nous autoriser à nommer désordre ce qui nous nuit, & à prêter de l’imprudence ou de la malice à l’être que nous supposerons mettre la nature en action ? En un mot, ce que nous voyons dans le monde conspire à nous prouver que tout est nécessaire, que rien ne se fait au hazard, que tous les événemens bons ou mauvais, soit pour nous, soit pour les êtres d’un ordre différent, sont amenés par des causes agissantes d’après des loix certaines & déterminées, & que rien ne peut nous autoriser à prêter aucunes de nos qualités humaines, ni à la nature, ni au moteur qu’on a voulu lui donner.

A l’égard de ceux qui prétendent que la sagesse suprême sçaura tirer les plus grands biens pour nous du sein même des maux qu’elle permet que nous éprouvions dans ce monde ; nous leur demanderons s’ils sont eux-mêmes les confidens de la divinité, ou surquoi ils fondent leurs espérances flatteuses ? Ils nous diront, sans doute, qu’ils jugent de la conduite de Dieu par analogie, & que des preuves de sa sagesse & de sa bonté actuelles, ils sont en droit de conclure en faveur de sa sagesse & de sa bonté futures. Nous leur répondrons qu’ils partent d’après des suppositions gratuites ; que la sagesse & la bonté de leur dieu se démentant si souvent en ce monde, rien ne peut les assûrer que sa conduite cesse jamais d’être la même à l’égard des hommes qui éprouvent ici bas tantôt ses bienfaits & tantôt ses disgraces. Si malgré sa bonté toute-puissante Dieu n’a ni pu ni voulu rendre ses créatures chéries complétement heureuses en ce monde, quelle raison a-t-on de croire qu’il le pourra ou le voudra dans un autre ?

Ainsi ce langage ne se fonde que sur des hypothèses ruineuses & qui n’ont pour base que l’imagination prévenue ; il signifie que des hommes, persuadés une fois sans motifs & sans cause de la bonté de leur dieu, ne peuvent se figurer qu’il consente à rendre ses créatures constamment malheureuses. D’un autre côté, quel bien réel & connu voyons-nous résulter pour le genre-humain de ces stérilités, de ces famines, de ces contagions, de ces combats qui font périr tant de millions d’hommes & qui sans cesse dépeuplent & désolent le monde où nous sommes ? Est-il quelqu’un capable de deviner les avantages résultans de tous les maux qui nous assiégent de toutes parts ? Ne voyons-nous pas tous les jours des êtres voués à l’infortune, depuis le sein de leur mère jusqu’au tombeau, trouver à peine le tems de respirer & vivre les jouets constans de l’affliction, de la douleur & des revers ? Comment ou quand ce dieu si bon tirera-t-il du bien des maux qu’il leur fait souffrir ?

Tous les optimistes les plus enthousiastes, les théistes ou déistes eux-mêmes, les partisans de la religion naturelle (qui n’est rien moins que naturelle, ou fondée sur la raison) sont, ainsi que les superstitieux les plus crédules ; forcés de recourir au systême d’une autre vie pour disculper la divinité des maux qu’elle fait souffrir en celle-ci à ceux-mêmes que l’on suppose les plus agréables à ses yeux. Ainsi, en partant de l’idée que Dieu est bon & rempli d’équité, l’on ne peut se dispenser d’admettre une longue suite d’hypothèses qui n’ont, ainsi que l’existence de ce dieu, que l’imagination pour base, & dont nous avons déjà fait voir la futilité. Il faut recourir au dogme si peu probable de la vie future & de l’immortalité de l’ame pour justifier la divinité ; on est obligé de dire que faute d’avoir pu ou voulu rendre l’homme heureux dans ce monde, elle lui procurera un bonheur inaltérable quand il n’existera plus, ou quand il n’aura plus les organes à l’aide desquels il est à portée de jouir aujourd’hui.

Cependant toutes les hypothèses merveilleuses sont elles-mêmes insuffisantes pour justifier la divinité de ses méchancetés ou de ses injustices passagères. Si Dieu a pu être injuste ou cruel un moment, Dieu a dérogé, du moins pour ce moment, à ses perfections divines ; il n’est donc point immuable ; sa bonté & sa justice sont donc sujettes à se démentir pour un tems ; & dans ce cas, qui peut nous garantir que ses qualités auxquelles on se fie ne se démentent point de même dans cette vie future, inventée pour disculper Dieu des écarts qu’il se permet en ce monde ? Qu’est-ce qu’un dieu qui est perpétuellement forcé de déroger à ses principes ; & qui se trouve dans l’impuissance de rendre heureux ceux qu’il aime sans leur faire du mal injustement, au moins pendant leur séjour ici bas ? Ainsi pour justifier la divinité, il faudra recourir encore à d’autres hypothèses ; il faudra supposer que l’homme peut offenser son dieu, troubler l’ordre de l’univers, nuire à la félicité d’un être souverainement heureux, déranger les desseins de l’être tout puissant. Il faudra pour concilier les choses, recourir au systême de la liberté de l’homme[2]. Enfin de proche en proche on se trouvera forcé d’admettre les idées les plus improbables, les plus contradictoires & les plus fausses, dès qu’on partira du principe que l’univers est gouverné par une intelligence remplie de sagesse, de justice & de bonté ; ce principe seul suffit pour conduire insensiblement aux absurdités les plus grossières quand on voudra se montrer conséquent.

Cela posé, tous ceux qui nous parlent de la bonté, de la sagesse, de l’intelligence divines ; qui nous les montrent dans les œuvres de la nature ; qui nous donnent ces mêmes œuvres comme des preuves incontestables de l’existence d’un dieu ou d’un agent parfait, sont des hommes prévenus ou aveuglés par leur propre imagination, qui ne voyent qu’un coin du tableau de l’univers sans embrasser l’ensemble. Enivrés du phantôme que leur esprit s’est formé, ils ressemblent à ces amans qui n’apperçoivent aucuns défauts dans l’objet de leur tendresse ; ils se cachent, se dissimulent & se justifient ses vices & ses difformités ; ils finissent souvent par les prendre pour des perfections.

L’on voit donc que les preuves de l’existence d’une intelligence souveraine, tirées de l’ordre, de la beauté, de l’harmonie de l’univers, ne sont jamais qu’idéales, & n’ont de la force que pour ceux qui sont organisés & constitués d’une certaine façon, ou dont l’imagination riante est propre à enfanter des chimeres agréables qu’ils embellissent à leur gré. Néanmoins ces illusions doivent souvent se dissiper pour eux-mêmes dès que leur propre machine vient à se déranger ; le spectacle de la nature, qui dans de certaines circonstances leur a paru si séduisant & si beau, doit alors faire place au désordre & à la confusion. Un homme d’un tempérament mélancolique, aigri par des malheurs ou des infirmités, ne peut voir la nature & son auteur du même œil que l’homme sain, d’une humeur enjouée, content de tout. Privé de bonheur l’homme chagrin ne peut y trouver que désordre, que difformité, que des sujets de s’affliger ; il ne voit l’univers que comme le théâtre de la malice ou des vengeances d’un tyran courroucé ; il ne peut aimer sincérement cet être malfaisant, il le hait au fond du cœur, même en lui rendant les hommages les plus serviles ; il adore en frémissant un monarque haïssable, dont l’idée ne produit dans son ame que les sentimens de la défiance, de la crainte, de la pusillanimité ; en un mot, il devient superstitieux, crédule & très souvent cruel à l’exemple du maître qu’il se croit obligé de servir & d’imiter.

En conséquence de ces idées qui naissent d’un tempérament malheureux & d’une humeur fâcheuse, les superstitieux sont continuellement infectés de terreurs, de défiances & d’allarmes.

La nature ne peut avoir des charmes pour eux ; ils ne prennent aucune part à ses scènes riantes ; ils ne regardent ce monde, si merveilleux & si beau pour l’enthousiaste content, que comme une vallée de larmes, dans laquelle un dieu vindicatif & jaloux ne les a placés que pour expier des crimes commis par eux-mêmes ou leurs pères, pour être ici bas les victimes & les jouets de son despotisme, pour y subir des épreuves continuelles afin d’arriver ensuite pour toujours à une existence nouvelle, dans laquelle ils seront heureux ou malheureux, suivant la conduite qu’ils auront tenue à l’égard du dieu fantasque qui tient leur sort dans ses mains.

Ce sont ces idées sombres qui ont fait éclorre sur la terre tous les cultes, toutes les superstitions les plus folles & les plus cruelles, toutes les pratiques insensées, tous les systêmes absurdes, toutes les notions & les opinions extravagantes, tous les mystères, les dogmes, les cérémonies, les rites, en un mot toutes les religions ; elles ont été, & seront toujours des sources éternelles d’allarmes, de discorde & de délire pour des rêveurs nourris de bile ou enivrés de la fureur divine que leur humeur atrabilaire dispose à la méchanceté, que leur imagination égarée dispose au fanatisme, que leur ignorance prépare à la crédulité & soumet aveuglément à leurs prêtres : ceux-ci pour leurs propres intérêts se serviront souvent de leur dieu farouche pour les exciter aux crimes & les porter à ravir aux autres le repos dont ils sont privés eux-mêmes.

Ce n’est que dans la diversité des tempéramens & des passions qu’il faut chercher la différence que nous voyons entre le dieu du théiste, de l’optimiste, de l’enthousiaste heureux, & celui du dévot, du superstitieux, du zélé, que son ivresse rend si souvent insociable & cruel. Ils sont également insensés ; ils sont les dupes de leur imagination ; les uns dans le transport de leurs amours ne voient Dieu que du côté favorable ; les autres ne le voient jamais que du mauvais côté.

Toutes les fois que l’on part d’une supposition fausse, tous les raisonnemens qu’on fait ne sont qu’une longue suite d’erreurs ; toutes les fois que l’on renonce au témoignage des sens, à l’expérience, à la nature, à la raison, il est impossible de connoître les bornes où l’imagination s’arrêtera.

Il est vrai que les idées de l’enthousiaste heureux seront moins dangereuses pour lui-même & pour les autres que celles du superstitieux atrabilaire que son tempérament rendra lâche & cruel ; cependant les dieux de l’un & de l’autre n’en sont pas moins de chimeres ; celui du premier est le produit de rêves agréables, celui du second est le produit d’un fâcheux transport au cerveau.

Il n’y aura jamais qu’un pas du théisme à la superstition. La moindre révolution dans la machine, une infirmité légère, une affliction imprévue suffisent pour altérer les humeurs, pour vicier le tempérament, pour renverser le systême des opinions du théiste ou du dévôt heureux ; aussitôt le portrait de son dieu se trouvera défiguré, le bel ordre de la nature sera renversé pour lui, & la mélancolie le plongera peu-à-peu dans la superstition, dans la pusillanimité & dans tous les travers que produisent le fanatisme & la crédulité.

La divinité, n’existant jamais que dans l’imagination des hommes, doit prendre nécessairement la teinte de leur caractère ; elle aura leurs passions ; elle suivra constamment les révolutions de leur machine, elle sera gaie ou triste, favorable ou nuisible, amie ou ennemie des hommes, sociable ou farouche, humaine ou cruelle, suivant que celui qui la porte dans son cerveau sera lui-même disposé. Un mortel plongé du bonheur dans la misère, de la santé dans la maladie, de la joie dans l’affliction, ne peut dans ces changemens d’états conserver le même dieu.

Qu’est-ce qu’un dieu qui dépend à chaque instant des variations que des causes naturelles font subir aux organes des hommes ! étrange dieu, sans doute, que celui dont l’idée flottante ne tient qu’au plus ou moins de chaleur & de fluidité de notre sang ! Il n’est point douteux qu’un dieu constamment bon, rempli de sagesse, orné de qualités aimables & favorables à l’homme ne soit une chimere plus séduisante que le dieu du fanatique & du superstitieux ; mais il n’en est pas moins une chimere, qui deviendra dangereuse, lorsque les spéculateurs qui s’en occuperont changeront de circonstances ou de tempérament ; ceux-ci le regardant comme l’auteur de toutes choses verront leur dieu changer, & seront au moins forcés de le regarder comme un être rempli de contradictions, sur lequel il n’est point sûr de compter ; dès lors l’incertitude & la crainte s’empareront de leur esprit, & ce dieu, que d’abord ils voyoient si charmant, deviendra pour eux un sujet de terreur, propre à les plonger dans la superstition la plus sombre dont ils sembloient d’abord infiniment éloignés.

Ainsi le théisme, ou la prétendue religion naturelle, ne peut avoir des principes sûrs, & ceux qui la professent sont nécessairement sujets à varier dans leurs opinions sur la divinité & sur la conduite qui en découle. Leur systême, fondé dans l’origine sur un dieu sage, intelligent, dont la bonté ne peut jamais se démentir, dès que les circonstances viennent à changer, doit bientôt se convertir en fanatisme & en superstition.

Ce systême, médité successivement par des enthousiastes de différens caractères, doit éprouver des variations continuelles, & se départir très promptement de sa prétendue simplicité primitive.

La plûpart des philosophes ont voulu substituer le théisme à la superstition, mais ils n’ont pas senti que le théisme étoit fait pour se corrompre & pour dégénérer. En effet des exemples frappans nous prouvent cette funeste vérité ; le théisme s’est par-tout corrompu ; il a formé peu-à-peu les superstitions, les sectes extravagantes & nuisibles dont le genre-humain s’est infecté. Dès que l’homme consentira à reconnoître hors de la nature des puissances invisibles, sur lesquelles jamais son esprit inquiet ne pourra fixer invariablement ses idées, & que son imagination sera seule en possession de lui peindre ; dès qu’il n’osera consulter sa raison rélativement à ces puissances imaginaires, il faudra nécessairement que ce premier faux pas l’égare & que sa conduite, ainsi que ses opinions deviennent à la longue parfaitement absurdes[3].

L’on appelle théistes ou déistes, parmi nous, ceux qui détrompés d’un grand nombre d’erreurs grossières dont les superstitions vulgaires se sont successivement remplies, s’en tiennent purement à la notion vague de la divinité, qu’ils se bornent à regarder comme un agent inconnu, doué d’intelligence, de sagesse, de puissance & de bonté, en un mot remplie de perfections infinies. Selon eux cet être est distingué de la nature ; ils fondent son existence sur l’ordre & la beauté qui régnent dans l’univers. Prévenus en faveur de sa providence bienfaisante, ils s’obstinent à ne point voir les maux dont cet agent universel devroit être censé la cause dès qu’il ne se sert point de sa puissance pour les empêcher. épris de ces idées dont on a fait voir le peu de fondement ; il n’est point surprenant qu’ils soient peu d’accord dans leurs systêmes & dans les conséquences qu’ils en tirent. En effet les uns supposent que cet être imaginaire retiré dans la profondeur de son essence, après avoir fait sortir la matière du néant, l’abandonne pour toujours au mouvement qu’il lui a une fois imprimé. Ils n’ont besoin d’un dieu que pour enfanter la nature ; cela fait, tout ce qui s’y passe n’est qu’une suite nécessaire de l’impulsion qui lui fut donnée dans l’origine des choses ; il voulut que le monde existât, mais trop grand pour entrer dans les détails de l’administration, il livre tous les événemens aux causes secondes ou naturelles ; il vit dans une parfaite indifférence de ses créatures qui n’ont plus aucuns rapports avec lui, & qui ne peuvent troubler en rien son bonheur inaltérable. D’où l’on voit que les déistes les moins superstitieux font de leur dieu un être inutile aux hommes ; mais ils ont besoin d’un mot pour désigner la cause première ou la force inconnue à laquelle, faute de connoître l’énergie de la nature, ils croient devoir attribuer sa formation primitive, ou si l’on veut l’arrangement d’une matière coéternelle à Dieu.

D’autres théistes, pourvus d’une imagination plus vive, supposent des rapports plus particuliers entre l’agent universel & l’espèce humaine ; chacun d’eux, suivant la fécondité de son génie, étend ou diminue ces rapports, suppose des devoirs de l’homme envers son créateur, croit que pour lui plaire il faut imiter sa bonté prétendue & faire comme lui du bien à ses créatures.

Quelques-uns s’imaginent que ce dieu étant juste réserve des récompenses à ceux qui font du bien, & des châtimens à ceux qui font du mal à leurs semblables. D’où l’on voit que ceux-ci humanisent un peu plus que les autres leur divinité, en la faisant semblable à un souverain qui punit ou récompense ses sujets, suivant leur fidélité à remplir leurs devoirs & les loix qu’il leur impose : ils ne peuvent, comme les déistes purs, se contenter d’un dieu immobile & indifférent ; il leur faut un dieu plus rapproché d’eux-mêmes, ou qui du moins leur puisse servir à s’expliquer quelques-unes des énigmes que ce monde leur présente. Comme chacun de ces spéculateurs, que nous nommerons théistes

pour les distinguer des premiers, se fait, pour ainsi dire, un systême à part de religion, ils ne sont aucunement d’accord sur leurs cultes ni sur leurs opinions ; il se trouve entre eux des nuances souvent imperceptibles qui, depuis le déisme simple conduisent quelques-uns d’entre eux jusqu’à la superstition ; en un mot peu d’accord avec eux-mêmes ils ne sçavent à quoi se fixer[4].

Il ne faut pas s’en étonner ; si le dieu du déiste est inutile, celui du théiste est nécessairement rempli de contradictions. Tous deux admettent un être qui n’est qu’une pure fiction ; le font-ils matériel ? Il rentre dès lors dans la nature ; le font-ils spirituel ? Ils n’en ont plus d’idées réelles. Lui donnent-ils des attributs moraux ? Aussitôt ils en font un homme dont ils ne font qu’entendre les perfections, mais dont les qualités se démentent à chaque instant, dès qu’on le suppose l’auteur de toutes choses. Ainsi dès que le genre-humain éprouve des malheurs, vous les verrez nier la providence, se moquer des causes finales, forcés de reconnoître ou que ce dieu est impuissant ou qu’il agit d’une façon contradictoire à sa bonté. Cependant ceux qui supposent un dieu juste, ne sont-ils pas obligés de supposer des devoirs & des règles émanées de cet être, que l’on ne peut offenser, si l’on ne connoît ses volontés ? Ainsi le théiste de proche en proche pour s’expliquer la conduite de son dieu, se trouve dans un embarras continuel, dont il ne sçaura se tirer qu’en admettant toutes les rêveries théologiques, sans même se faire grace des fables absurdes qui furent imaginées pour rendre compte de l’étrange économie de cet être si bon, si sage, si rempli d’équité : il faudra de suppositions en suppositions remonter jusqu’au péché d’Adam ou jusqu’à la chûte des anges rébelles, ou jusqu’au crime de Prométhée & la boëte de Pandore, pour trouver comment le mal est entré dans un monde soumis à une intelligence bienfaisante. Il faudra supposer la liberté de l’homme ; il faudra reconnoître que la créature peut offenser son dieu, provoquer sa colère, émouvoir ses passions & le calmer ensuite par des pratiques & des expiations superstitieuses.

Si l’on suppose la nature soumise à un agent caché, doué de qualités occultes, agissant d’une façon mystérieuse, pourquoi ne supposeroit-on pas que des cérémonies, des mouvemens du corps, des paroles, des rites, des temples, des statues peuvent également contenir des vertus secrettes propres à se concilier l’être mystérieux que l’on adore ? Pourquoi n’ajouteroit-on pas foi aux forces cachées de la magie, de la théurgie, des enchantemens, des amulettes, des talismans ? Pourquoi ne pas croire aux inspirations, aux songes, aux visions, aux présages, aux augures ? Que sçait-on si la force motrice de l’univers, pour se manifester aux hommes, n’a pas pu employer des voyes impénétrables & n’a pas eu recours à des métamorphoses, des incarnations, des transubstantiations ? Toutes ces rêveries ne découlent-elles pas des notions absurdes que les hommes se sont faites de la divinité ? Toutes ces choses & les vertus qu’on y attache sont-elles plus incroyables & moins possibles que les idées du théisme, qui supposent qu’un dieu inconcevable, invisible, immatériel a pu créer & peut mouvoir la matière ; qu’un dieu privé d’organes peut avoir de l’intelligence, & penser comme les hommes, & avoir des qualités morales ; qu’un dieu intelligent & sage peut consentir au désordre ; qu’un dieu immuable & juste peut souffrir que l’innocence soit opprimée pour un tems ? Quand on admet un dieu si contradictoire ou si opposé aux lumières du bon sens, il n’est plus rien qui soit en droit de révolter la raison. Dès qu’on suppose un pareil dieu, l’on peut tout croire ; il est impossible de marquer où l’on doit arrêter la marche de son imagination. Si l’on présume des rapports entre l’homme & cet être incroyable, il faut lui élever des autels, lui faire des sacrifices, lui adresser des prières continuelles, lui offrir des présens.

Si l’on ne conçoit rien à cet être, le plus sûr n’est-il pas de s’en rapporter à ses ministres, qui par état doivent l’avoir médité pour le faire connoître aux autres ? En un mot il n’est point de révélation, de mystère, de pratique qu’il ne faille admettre sur la parole des prêtres, qui dans chaque pays sont en possession d’apprendre si diversement aux hommes ce qu’ils doivent penser des dieux, & leur suggérer les moyens de leur plaire.

On voit donc que les déistes ou théistes n’ont point de motifs réels pour se séparer des superstitieux, & qu’il est impossible de fixer la ligne de démarcation qui les sépare des hommes les plus crédules ou qui raisonnent le moins sur l’article de la religion. En effet il est difficile de décider avec précision la vraie dose d’inepties que l’on peut se permettre. Si les déistes refusent de suivre les superstitieux dans tous les pas que fait leur crédulité : ils sont plus inconséquens que ces derniers, qui après avoir admis sur parole une divinité absurde, contradictoire, bizarre, adoptent encore sur parole les moyens ridicules & bizarres qu’on leur fournit pour la rendre favorable. Les premiers partent d’une supposition fausse dont ils rejettent les conséquences nécessaires ; les autres admettent & le principe & les conséquences[5]. Un Dieu qui n’existe que dans l’imagination demande un culte imaginaire ; toute la théologie est une pure fiction ; il n’est point de degrés dans le faux non plus que dans la vérité. Si Dieu existe, il faut croire tout ce qu’en disent ses ministres ; toutes les rêveries de la superstition n’ont rien de plus incroyable que la divinité incompatible qui lui sert de fondement ; ces rêveries elles-mêmes ne sont que des corollaires, tirés avec plus ou moins de subtilité, des inductions que des enthousiastes ou des rêveurs ont, à force de méditer, déduit de son essence impénétrable, de sa nature inintelligible, de ses qualités contradictoires.

Pourquoi donc s’arrêter en chemin ? Est-il dans aucune religion du monde un miracle plus impossible à croire que celui de la création, ou de l’éduction du néant ? Est-il un mystère plus difficile à comprendre qu’un dieu impossible à concevoir, & qu’il est pourtant nécessaire d’admettre ? Est-il rien de plus contradictoire qu’un ouvrier intelligent & tout-puissant qui ne produit que pour détruire ? Est-il rien de plus inutile que d’associer à la nature un agent qui ne peut expliquer aucun des phénomènes de la nature ?

Concluons donc que le superstitieux le plus crédule raisonne d’une façon plus conséquente, ou du moins est plus suivi dans sa crédulité, que ceux qui, après avoir admis un dieu dont ils n’ont aucune idée, s’arrêtent tout d’un coup & refusent d’admettre des systêmes de conduite qui sont des résultats immédiats & nécessaires d’une erreur radicale & primitive. Dès qu’on souscrit à un principe opposé à la raison, de quel droit en appelle-t-on à la raison de ses conséquences, quelqu’absurdes qu’on les trouve ?

L’esprit humain, on ne peut trop le répéter pour le bonheur des hommes, a beau se tourmenter, dès qu’il sort de la nature visible il s’égare, & bientôt il est obligé d’y rentrer. S’il méconnoit la nature & son énergie, s’il a besoin d’un dieu pour la mouvoir, il n’en a pas plus d’idée, & sur le champ il est forcé d’en faire un homme dont lui-même est le modèle ; il croit en faire un dieu en lui donnant ses propres qualités, il croit les rendre plus dignes du souverain monde, en les exagérant, tandis qu’à force d’abstractions, de négations, d’exagérations, il les anéantit ou les rend totalement inintelligibles. Lorsqu’il ne s’entend plus lui-même & se perd dans ses propres fictions, il s’imagine avoir fait un dieu, tandis qu’il n’a fait qu’un être de raison. Un dieu revêtu de qualités morales a toujours l’homme pour modèle ; un dieu revêtu des attributs de la théologie n’a de modèle nulle part, & n’existe point pour nous : de la combinaison ridicule & disparate de deux êtres si divers, il ne peut résulter qu’une pure chimere, avec laquelle notre esprit ne peut avoir aucuns rapports, & dont il lui est très inutile de s’occuper.

Que pourrions-nous en effet attendre d’un dieu tel qu’on le suppose ? Que pourrions-nous lui demander ? S’il est spirituel, comment peut-il mouvoir la matière & l’armer contre nous ? Si c’est lui qui établit les loix de la nature ; si c’est lui qui donne aux êtres leurs essences & leurs propriétés ; si tout ce qui se fait est la preuve & le fruit de sa providence infinie & de sa sagesse profonde, à quoi bon lui adresser des vœux ? Le prierons-nous de changer en notre faveur le cours invariable des choses ? Pourroit-il, quand même il le voudroit, anéantir ses décrets immuables ou revenir sur ses pas ? Exigerons-nous que pour nous plaire il fasse agir les êtres d’une façon opposée à l’essence qu’il leur donne ? Peut-il empêcher qu’un corps dur par sa nature, tel qu’une pierre, ne blesse en tombant un corps frêle, tel qu’est la machine humaine dont l’essence est de sentir ? Ainsi ne demandons point de miracles à ce dieu quel qu’il soit ; malgré la toute puissance qu’on lui suppose, son immutabilité, s’opposeroit à l’exercice de son pouvoir ; sa bonté s’opposeroit à l’exercice de sa justice sévère ; son intelligence s’opposeroit aux changemens qu’il voudroit faire dans son plan. D’où l’on voit que la théologie, à force d’attributs discordans, fait elle-même de son dieu un être immobile, inutile pour l’homme, à qui les miracles sont totalement impossibles.

On nous dira, peut-être, que la science infinie du créateur de toutes choses, connoît dans les êtres qu’il a formés des ressources cachées aux mortels imbécilles, & que sans rien changer ni aux loix de la nature ni aux essences des choses, il est en état de produire des effets qui surpassent notre foible entendement, sans pourtant que ces effets soient contraires à l’ordre qu’il a lui-même établi. Je réponds que tout ce qui est conforme à la nature des êtres ne peut être appellé ni surnaturel ni miraculeux. Bien des choses sont, sans doute, au-dessus de notre conception, mais tout ce qui se fait dans le monde est naturel, & peut être bien plus simplement attribué à la nature même qu’à un agent dont nous n’avons aucune idée. Je réponds en second lieu que par le mot miracle l’on désigne un effet dont, faute de connoître la nature, on la croit incapable. Je réponds en troisiéme lieu, que par miracle les théologiens de tous les pays prétendent indiquer, non une opération extraordinaire de la nature, mais un effet directement opposé aux loix de cette nature, à qui l’on assûre néanmoins que Dieu a prescrit ses loix[6]. D’un autre côté, si Dieu dans celles de ses œuvres qui nous surprennent ou que nous ne comprenons pas ne fait que mettre en jeu des ressorts inconnus aux hommes ; il n’est rien dans la nature qui dans ce sens ne puisse être regardé comme un miracle, vû que la cause qui fait qu’une pierre tombe nous est aussi inconnue que celle qui fait tourner notre globe. Enfin si Dieu, lorsqu’il fait un miracle, ne fait que profiter des connoissances qu’il a de la nature pour nous surprendre ; il agit simplement comme quelques hommes plus rusés que les autres ou plus instruits que le vulgaire, qui l’étonnent par leurs tours & par leurs secrets merveilleux, en se prévalant de son ignorance ou de son incapacité. Expliquer les phénomènes de la nature par des miracles, c’est dire qu’on ignore les vraies causes de ces phénomènes ; les attribuer à un dieu, c’est convenir qu’on ne connoît point les ressources de la nature, & que l’on a besoin d’un mot pour les désigner, c’est croire à la magie. Attribuer à un être souverainement intelligent, immuable, prévoyant & sage des miracles par lesquels il déroge à ses loix, c’est anéantir en lui ces qualités. Un dieu tout puissant n’auroit pas besoin de miracles pour gouverner le monde, ni pour convaincre ses créatures dont l’esprit & le cœur seroient dans ses mains. Tous les miracles annoncés par toutes les religions du monde, comme des preuves de l’intérêt qu’y prend le très haut, ne prouvent rien que l’inconstance de cet être, & l’impossibilité où il se trouve de persuader aux hommes ce qu’il veut leur inculquer.

Enfin pour dernière ressource on nous demandera s’il ne vaut pas mieux dépendre d’un être bon, sage, intelligent que d’une nature aveugle ; dans laquelle nous ne trouvons aucune qualité consolante pour nous, ou d’une nécessité fatale toujours inexorable à nos cris ? Je réponds 1 que notre intérêt ne décide point de la réalité des choses, & que quand même il nous seroit plus avantageux d’avoir affaire à un être aussi favorable qu’on nous le désigne, cela ne prouveroit pas l’existence de cet être. Je réponds 2 que cet être si bon & si sage, nous est, d’un autre côté, représenté comme un tyran déraisonnable, & qu’il seroit plus avantageux pour l’homme de dépendre d’une nature aveugle, que d’un être dont les bonnes qualités sont démenties à chaque instant par la même théologie qui les lui a données.

Je réponds 3 que la nature duement étudiée nous fournit tout ce qu’il nous faut pour nous rendre aussi heureux que notre essence le comporte. Lorsqu’à l’aide de l’expérience nous consultons cette nature ou nous cultivons notre raison, elle nous découvre nos devoirs, c’est-à-dire, les moyens indispensables auxquels ses loix éternelles & nécessaires ont attaché notre conservation, notre bonheur propre & celui de la société dont nous avons besoin pour vivre heureux ici bas. C’est dans la nature que nous trouvons de quoi satisfaire à nos besoins physiques ; c’est dans la nature que nous trouvons les devoirs, sans lesquels nous ne pouvons vivre heureux dans la sphère où cette nature nous a placés.

Hors de la nature nous ne trouvons que des chimeres nuisibles qui nous rendent incertains sur ce que nous nous devons à nous-mêmes, & sur ce que nous devons aux êtres avec qui nous sommes associés.

La nature n’est donc point pour nous une marâtre ; nous ne dépendons point d’un destin inexorable.

Adressons-nous à la nature, elle nous procurera une foule de biens, lorsque nous lui rendrons les honneurs qui lui sont dus : elle nous fournira de quoi soulager nos maux physiques & moraux, quand nous voudrons la consulter : elle ne nous punit ou ne nous montre des rigueurs que lorsque nous la méprisons pour prostituer notre encens aux idoles que notre imagination élève sur le thrône qui lui appartient. C’est par l’incertitude, la discorde, l’aveuglement & le délire qu’elle châtie visiblement tous ceux qui mettent un dieu funeste à la place qu’elle devroit occuper.

En supposant même pour un instant cette nature inerte, inanimée, aveugle, ou si l’on veut en faisant du hazard le dieu de l’univers, ne vaudroit-il pas mieux dépendre du néant absolu que d’un dieu nécessaire à connoître & dont on ne peut se faire aucune idée, ou à qui, dès qu’on veut s’en former une, l’on est forcé d’attacher les notions les plus contradictoires, les plus désagréables, les plus révoltantes, les plus nuisibles au repos des humains ? Ne vaut-il pas mieux dépendre du destin ou de la fatalité que d’une intelligence assez déraisonnable pour punir ses créatures du peu d’intelligence & de lumières qu’elle a voulu leur donner ? Ne vaut-il pas mieux se jetter dans les bras d’une nature aveugle, privée de sagesse & de vues, que de trembler toute sa vie sous la verge d’une intelligence toute puissante, qui n’a combiné ses plans sublimes que pour que les foibles mortels eussent la liberté de les contrarier & les détruire, & de devenir par-là les victimes constantes de son implacable colère[7].


  1. Cicéron a dit : Plura discrepantia vera esse non possunt. D’où l’on voit que nul raisonnement, nulle révélation, nul miracle ne peuvent rendre faux ce que l’expérience démontre comme évident ; il n’y a qu’un renversement de la cervelle qui puisse faire admettre des contradictions. Suivant le célèbre Wolff dans son Ontologie § 99, Possible est quod nullam in se repugnantiam habet, quod contradictwne caret. D’après cette définition l’exislence de Dieu doit paraître impossible, vu qu’il y a contradiction à dire qu’uii esprit sans élendue puisse exister dans l’étendue, ou mouvoir Ja matière qui a de l’étendue. Saint-Thomas dit que ens est t/uod non repugnât esse. Cela posé un Dieu tel qu’on le uetinit n’est qu’un être de raison puisqu’il ne peut exister nulle part. Selon Bilfinger : De Deo, anima et mundo § V. Es~ santia est primus rerum conceptus constitutives vel quiuditalivus, cujus opecœtera, quœ de re aliquà dicuntur, dernonstrari possunt. Ne pourrait-on pas dans ce cas lui demander si quelqu’un a une idée de l’essence divine ? Quel est le concept qui constitue Dieu ce qu’il est, et duquel découle la démonstration de tout ce qu’on dit de lui ? Demandez a un théologien si Dieu peut commettre le crime ? Il vous dira que non, vu que le crime répugne à la justice,
  2. Est-il rien de plus inconséquent que les idées de quelques théistes qui nient la liberté de l’homme, et qui cepedant s’obstinent à parler d’un Dieu vengeur et rémunérateur ! comment un Dieu juste peut-il punir des actions nécessaires ?
  3. La religion d’Abraham paraît avoir été dans l’origine un théisme imaginé pour réformer la superstition des Caldéens ; le théisme d’Abraham fut corrompu par Moïse, qui •s’en servit pour former la superstition judaïque. Socrate fut un théiste, qui, comme Abraham, croyait aux inspirations divines ; son disciple Platon orna le théisme de sonmaîtrede <x>uleurs mystiques qu’il emprunta des prêtres Égyptiens et Xaldcens, et qu’il modifia lui-même dans son cerveau poetique. Les disciples de Platon, Proclus, Jamblique, Plotin, Porphyre, etc., furent de vrais fanatiques, plongés dans la superstition la plus grossière. Enfin les premiers docteurs chrétiens furent des platoniciens qui combinèrent la superstition judaïque, réformée par les apôtres ou par Jésus avec le platonisme. Bien des gens ont regardé Jésus comme un vrai théiste, dont la religion a été peu à peu corrompue. En effet dans tes livres qui renferment la loi qu’on lui attribue, il n’est question ni de culte, ni de prêtres, ni de sacrifices, ni d’offrandes, ni de la plupart des dogmes du christianisme actuel, devenu la plus nuisible des superstitions de la terre. Mahomet, en combattant le polythéisme de son pays, ne voulut que ramener les Arabes au théisme primitif à’Abraham et de son fils Ismaé’l, et cependant le mahométisme s’est divisé en soixante-douze sectes. Tout cela nous prouve que le théisme est toujours mêlé de plus ou moins de fanatisme qui finit tôt ou tard par produire des ravages.
  4. ) Il est aîsé de s’apercevoir que les écrits des tfteïstes et des déistes sont communément aussi remplis de paralogismes et de contradictions que ceux, des théologiens ; leurs systèmes sont souvent de la dernière inconséquence. Les uns disent que tout est nécessaire, nient la spiritualité et l’immortaJité de l’ame, refusent de croire la liberté de l’homme. Ne pourrait-on pas leur demander duns ce cas à quoi peut servir leur Dieu ? Ils ont besoin d’un mot que l’habitude leur a rendu nécessaire. Il est peu d hommes dans le monde qui osent être conséquens : niais nous invitons V*us les dèicoles, sous quelque domination qu’on les désigne, à se demander à eux-mêmes s’il leur est possible d’attacher qnelque idée fixe, permanente, invariable, toujours compatible ayee la aiatnre des choses à l’être qu’ils se désignent sous Je nom de Dieu, et ils verront que dès qu’ils le distinguent de la nature, ils n’y entendent plus rien. La répugnance que la plupart des hommes montrent pour l’athéisme ressemble parfaitement à l’horreur du vide ; ils ont besoin de croire quelque chose, leur esprit ne peut rester en suspens, surtout quand ils se persuadent que la chose les intéresse très-vivement, et alors plutôt que de ne rien croire, ils croiront tout ce qu’on voudra, et s’imagineront que le plus sûr est de prendre un parti.
  5. Un philosophe très-profond remarquait avec raison’ que le déisme devrait être sujet à autant d’hérésies et de schismes que la religion. Les déistes ont des principes communs avec les superstitieux, et ceux-ci ont souvent de l’avantage dans leurs disputes contre eux. S’il existe un Dieu, c’est-à-dire, un être dont nous n’avons aucune idée, et qui cependant a des rapports avec nous, pourquoi ne lui rendrions-nous pas un culte ? Mais quelle règle suivre dans le culte que nous devons lui rendre ? Le plus sûr sera de prendre le culte Je nos pères et de nos prêtres. Nous ne prendrons pas sur nous d’en chercher un autre ; ce culte est-il absurde ? il ne nous sera pas permis de l’examiner, Ainsi quelqu’absurde qu’il soit, le parti le plus sûr sera de nous y conformer, nous en serons quittes pour dire qu’une cause inconnue peut agir d’une façon inconcevable pour nous, que les vues de Dieu sont des abtrnes impénétrables, qu’il est très-expédient de s’en rapporter aveuglement à nos guides, que nous agirons très-sagement en les regardant comme infaillibles, etc. D’où l’on voit qu’un théisme conséquent peut conduire pas à pas à la crédulité la plus abjecte, à la superstition, et même au fanatisme le plus dangereux. Le fanatisme est-il donc autre chose qu’une passion peu raisonnée pour un être qui n’existe que dans l’imagination ? Le théisme est par. rapport à la superstition, ce que la réforme ou le protestantisme ont été par rapport à la religion romaine. Les réformateurs, révoltés de quelques mystères absurdes, n’en ont point constesté d’autres qui n’étaient pas moins révoltans. Dès que l’on peut admettre le dieu théologique, il n’est plus rien dans la religion que l’on ne puisse adopter. D’un autre côté, si nonobstant la réforme les protestans ont été souvent intolérans, il est à craindre que les théistes ne le soient de même j il est difficile de ne pas se fâcher en faveur d’un objet que l’on croit ties-important. Dieu n’est à craindre, que parce que ses intérêts troublent la société. ; Cependant on ne peut nier que le théisme pur, ou ce qu’on appelle la religion naturelle ne soit préférable à la superstition, de même que la réjorme a banni bien des abus des pays qui l’ont embrassée. Il n’y a qu’une liberté de penser illimitée et inviolable, qui puisse solidement assurer le repos des esprits. Les opinions des hommes ne sont dangereuses que lorsqu’on veut les gêner, ou quand on s’imagine être obligé de faire penser les autres comme on pense soimême. Nulle opinion, pas même celle de la superstition, ne serait dangereuse, si les superstitieux ne se croyaient pas en conscience obligés de persécuter, et n’en avaient pas le pouvoir : c’est ce préjugé que, pour le bien des hommes, il est essentiel d’anéantir, et, si la chose est impossible, l’objet que la philosophie puisse raisonnablement se proposer, sera de faire sentir aux dépositaires du pouvoir que jamais ils ne doivent permettre à leurs sujets de faire du.mal pour leurs opinions religieuses.
  6. Un miracle, dit Buddeus, est une opération par laquelle sont suspendues les lois de la nature dont dépendent l’ordre et la conservation de l’univers. V. Traité De L’athéisme, Page 140.
  7. Mylord Shaftsbury, quoique très-zélé théiste, dit avec raison : u Que beaucoup d’honnêtes gens auraient l’es, » » prit plus tranquille s’ils étaient assurés qu’ils n’ont qu’un » aveugle destin pour guide : ils tremblent plus en songeant » qu’il y a un Dieu, que s’ils croyaient qu’il n’en existât » point. » Voyez la lettre sur l’enthousiasme. Voyez encore le chapitre XIII.