Système de la nature/Partie 2/Chapitre 8

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(Tome 2p. 232-260).


CHAPITRE VIII

Examen des avantages qui résultent pour les hommes de leurs notions sur la divinité, ou de leur influence sur la morale, sur la politique, sur les sciences, sur le bonheur des nations & des individus.


Nous avons vu jusqu’ici le peu de fondement des idées que les hommes se sont faites de la divinité ; le peu de solidité des preuves sur lesquelles ils appuyent son existence ; leur peu d’harmonie dans les opinions qu’ils se sont faites de cet être également impossible à connoître pour tous les habitans de la terre : nous avons reconnu l’incompatibilité des attributs que la théologie lui assigne : nous avons prouvé que cet être, dont le nom seul est en possession d’inspirer la frayeur, n’est que le produit informe de l’ignorance, de l’imagination allarmée, de l’enthousiasme, de la mélancolie : nous avons fait voir que les notions qu’on s’en forme ne tirent leur origine que des préjugés de l’enfance, transmis par l’éducation, fortifiés par l’habitude, alimentés par la crainte, maintenus & perpétués par l’autorité. Enfin tout a dû nous convaincre que l’idée de Dieu, si généralement répandue sur la terre, n’est qu’une erreur universelle du genre-humain. Il reste donc maintenant à examiner si cette erreur est utile.

Nulle erreur ne peut être avantageuse au genre-humain ; elle n’est jamais fondée que sur son ignorance ou l’aveuglement de son esprit.

Plus les hommes attacheront d’importance à leurs préjugés, plus leurs erreurs auront pour eux des conséquences fâcheuses. Ainsi Bacon a eu raison de dire que la plus mauvaise des choses, c’est l’erreur déïfiée. En effet, les inconvéniens qui résultent de nos erreurs religieuses ont été & seront toujours les plus terribles & les plus étendus. Plus nous respectons ces erreurs, plus elles mettent nos passions en jeu, plus elles troublent notre esprit, plus elles nous rendent déraisonnables, plus elles influent sur toute la conduite de la vie. Il y a peu d’apparence que celui qui renonce à sa raison dans la chose qu’il regarde comme la plus essentielle à son bonheur, l’écoute en toute autre chose.

Pour peu que nous y réfléchissions nous trouverons la preuve la plus convaincante de cette triste vérité ; nous verrons dans les notions funestes que les hommes ont prises de la divinité la vraie source des préjugés & des maux de toute espèce dont ils sont les victimes. Cependant, comme on l’a dit ailleurs, l’utilité doit être la seule règle & l’unique mesure des jugemens que l’on porte sur les opinions, les institutions, les systêmes & les actions des êtres intelligens ; c’est d’après le bonheur que ces choses nous procurent que nous devons y attacher notre estime ; dès qu’elles nous sont inutiles, nous devons les mépriser ; dès qu’elles nous sont pernicieuses, nous devons les rejetter ; & la raison nous prescrit de les détester à proportion de la grandeur des maux qu’elles nous causent.

D’après ces principes fondés sur notre nature, & qui paroîtront incontestables à tout être raisonnable, examinons de sang froid les effets que les notions de la divinité ont produit sur la terre.

On a déja fait entrevoir en plus d’un endroit de cet ouvrage que la morale, qui n’a pour objet que l’homme voulant se conserver & vivant en société, n’avoit rien de commun avec les systêmes imaginaires qu’il peut se faire sur une force distinguée de la nature ; on a prouvé qu’il suffisoit de méditer l’essence d’un être sensible, intelligent, raisonnable pour trouver des motifs de modérer ses passions, de resister à des penchans vicieux, de fuir les habitudes criminelles, de se rendre utile & cher à des êtres dont on a un besoin continuel. Ces motifs sont, sans doute, plus vrais, plus réels, plus puissans que ceux que l’on croit devoir emprunter d’un être imaginaire, fait pour se montrer diversement à tous ceux qui le méditeront. Nous avons fait sentir que l’éducation en nous faisant contracter de bonne heure des habitudes honnêtes, des dispositions favorables, fortifiées par les loix, par le respect pour l’opinion du public, par les idées de la décence, par le desir de mériter l’estime des autres, par la crainte de perdre l’estime de nous-mêmes, suffisoit pour nous accoutumer à une conduite louable, & pour nous détourner même des crimes secrets dont nous serions forcés de nous punir nous-mêmes par la crainte, la honte & le remords. L’expérience nous prouve qu’un premier crime secret & qui réussit dispose à en commettre un second, & celui-ci un troisiéme ; qu’une première action est le commencement d’une habitude ; qu’il y a moins loin d’un premier crime au centième que de l’innocence au crime ; qu’un homme qui dans l’assûrance de l’impunité se permet une suite de mauvaises actions se trompe, vu qu’il est toujours forcé de se punir lui-même, & que d’ailleurs il ne peut savoir où il s’arrêtera. Nous avons montré que les châtimens que pour son intérêt la société est en droit d’infliger à tous ceux qui la troublent, sont pour les hommes insensibles aux charmes de la vertu ou aux avantages qui en résultent, des obstacles plus réels, plus efficaces & plus présens que la prétendue colère ou les châtimens éloignés d’une puissance invisible, dont l’idée s’efface toutes les fois qu’on se croit sûr de l’impunité en ce monde. Enfin il est aisé de sentir qu’une politique fondée sur la nature de l’homme & de la société, armée de loix équitables, vigilante sur les mœurs des hommes, fidelle à récompenser la vertu & à punir le crime, seroit bien plus propre à rendre la morale respectable & sacrée que l’autorité chimérique de ce dieu que tout le monde adore & qui ne contient jamais que ceux qui sont déjà suffisamment retenus par un tempérament modéré & par des principes vertueux.

D’un autre côté nous avons prouvé que rien n’étoit plus absurde & plus dangereux que d’attribuer à la divinité des qualités humaines, qui dans le fait se trouvent continuellement démenties ; une bonté, une sagesse, une équité, que nous voyons à chaque instant contrebalancées ou contredites par une méchanceté, par des désordres, par un despotisme injuste, que tous les théologiens du monde ont de tout tems attribué à cette même divinité. Il est donc aisé d’en conclure qu’un dieu, que l’on nous montre sous des aspects si différens, ne peut être le modèle de la conduite des hommes, & que son caractère moral ne peut servir d’exemple à des êtres vivans en société, qui ne sont réputés vertueux que lorsqu’ils ne se départent point de la bienveillance & de la justice qu’ils doivent à leurs semblables.

Un dieu supérieur à tout, qui ne doit rien à ses sujets, qui n’a besoin de personne ne peut être le modèle de ses créatures, qui sont remplies de besoins & qui par conséquent se doivent quelque chose.

Platon a dit que la vertu consistoit à ressembler à Dieu. Mais où trouver ce Dieu à qui l’homme doit ressembler ? Est-ce dans la nature ? Hélas celui qu’on suppose en être le moteur répand indifféremment sur la race humaine & de grands maux & de grands biens ; il est souvent injuste pour les ames les plus pures ; il accorde les plus grandes faveurs aux mortels les plus pervers ; & si, comme on l’assûre, il doit se montrer plus équitable un jour, nous serons obligés d’attendre ce tems pour régler notre conduite sur la sienne.

Sera-ce dans les religions révélées que nous puiserons nos idées de vertu ? Hélas ! Toutes ne semblent-elles pas s’accorder à nous annoncer un dieu despotique, jaloux, vindicatif, intéressé, qui ne connoît point de règles, qui suit son caprice en tout, qui aime ou qui hait, qui choisit ou réprouve selon sa fantaisie, qui agit en insensé, qui se plaît dans le carnage, la rapine & les forfaits ; qui se joue de ses foibles sujets, qui les surcharge d’ordonnances puériles, qui leur tend des pièges continuels, qui leur défend avec rigueur de consulter leur raison ? Que deviendroit la morale si les hommes se proposoient de tels dieux pour modèles ?

C’est néanmoins quelque divinité de cette trempe que toutes les nations adorent. Aussi voyons-nous en conséquence de ces principes qu’en tout pays la religion, loin de favoriser la morale, l’ébranle & l’anéantit. Elle divise les hommes au lieu de les réunir ; au lieu de s’aimer & de se prêter des secours mutuels, ils se disputent, ils se méprisent, ils se haïssent, ils se persécutent, ils s’égorgent très souvent pour des opinions également insensées : la moindre différence dans leurs notions religieuses les rend dès lors ennemis, les sépare d’intérêts, les met continuellement aux prises. Pour des conjectures théologiques des nations deviennent opposées à d’autres nations ; le souverain s’arme contre ses sujets ; les citoyens font la guerre à leurs concitoyens ; les pères détestent leurs enfans, ceux-ci plongent le glaive dans le sein de leurs pères ; les époux sont désunis, les parens se méconnoissent, tous les liens sont rompus ; la société se déchire de ses propres mains, tandis qu’au milieu de ces affreux désordres chacun prétend se conformer aux vues du dieu qu’il sert, & ne se fait aucun reproche des crimes qu’il commet pour sa cause.

Nous retrouvons le même esprit de vertige & de frénésie dans les rites, les cérémonies, les pratiques que tous les cultes du monde semblent mettre fort au dessus des vertus sociales ou naturelles. Ici des mères livrent leurs propres enfans pour repaître leur dieu ; là des sujets s’assemblent en cérémonie pour consoler leur dieu des prétendus outrages qu’ils lui ont faits en lui immolant des victimes humaines. Dans un autre pays pour appaiser la colère de son dieu, un frénétique se déchire & se condamne pour la vie à des tourmens rigoureux. Le Jehovah du juif est un tyran soupçonneux qui ne respire que le sang, le meurtre, le carnage, & qui demande qu’on le nourrisse de la fumée des animaux.

Le Jupiter des payens est un monstre de lubricité. Le Moloch des phéniciens est un anthropophage ; le pur esprit des chrétiens veut que pour appaiser sa fureur on égorge son propre fils ; le dieu farouche du mexicain ne peut être rassasié que par des milliers de mortels qu’on immole à sa faim sanguinaire.

Tels sont les modèles que la divinité présente aux hommes dans toutes les superstitions du monde. Est-il donc surprenant que son nom soit devenu pour toutes les nations le signal de la terreur, de la démence, de la cruauté, de l’inhumanité & serve de pretexte continuel à la violation la plus effrontée des devoirs de la morale ? C’est l’affreux caractère que les hommes donnent par-tout à leur dieu qui bannit à jamais la bonté de leurs cœurs, la morale de leur conduite, la félicité & la raison de leurs demeures ; c’est par-tout un dieu inquiet de la façon de penser des malheureux mortels, qui les arme de poignards les uns contre les autres, qui leur fait étouffer le cri de la nature, qui les rend barbares pour eux-mêmes & atroces pour leurs semblables ; en un mot ils deviennent des insensés, des furieux toutes les fois qu’ils veulent imiter le dieu qu’ils adorent, mériter son amour, le servir avec zèle.

Ce n’est donc point dans l’Olympe que nous devons chercher ni les modèles des vertus ni les règles de conduite nécessaires pour vivre en société. Il faut aux hommes une morale humaine fondée sur la nature de l’homme, sur l’expérience invariable, sur la raison : la morale des dieux sera toujours nuisible à la terre ; des dieux cruels ne peuvent être bien servis que par des sujets qui leur ressemblent. Que deviennent donc les grands avantages que l’on s’imagine résulter des notions qu’on nous donne sans cesse de la divinité ! Nous voyons que toutes les nations reconnoissent un dieu souverainement méchant, & pour se conformer à ses vues elles foulent continuellement aux pieds les devoirs les plus évidens de l’humanité ; il sembleroit que ce n’est que par des crimes & des frénésies qu’elles espèrent attirer sur elles les graces de l’intelligence souveraine dont on leur vante la bonté.

Dès qu’il s’agit de la religion, c’est-à-dire d’une chimere que son obscurité a fait mettre au-dessus de la raison & de la vertu, les hommes se font un devoir de lâcher la bride à toutes leurs passions ; ils méconnoissent les préceptes les plus clairs de la morale aussitôt que leurs prêtres leur font entendre que la divinité leur commande le crime, ou que c’est par des forfaits qu’ils pourront obtenir le pardon de leurs fautes.

En effet ce n’est pas dans ces hommes révérés, répandus sur toute la terre pour lui annoncer les oracles du ciel, que nous trouverons des vertus bien réelles. Ces illuminés, qui se disent les ministres du très-haut, ne prêchent souvent que la haine, la discorde & la fureur en son nom : la divinité, loin d’influer d’une façon utile sur leurs propres mœurs, ne fait communément que les rendre plus ambitieux, plus avides, plus endurcis, plus opiniâtres, plus vains. Nous les voyons sans cesse occupés à faire naître des animosités par leurs inintelligibles querelles. Nous les voyons lutter contre l’autorité souveraine, qu’ils prétendent soumettre à la leur. Nous les voyons armer les chefs des nations contre leurs princes légitimes. Nous les voyons distribuer aux peuples crédules des couteaux pour se massacrer réciproquement dans les futiles disputes que la vanité sacerdotale fait passer pour importantes.

Ces hommes si persuadés de l’existence d’un dieu, & qui menacent les peuples de ses vengeances éternelles, se servent-ils de ces notions merveilleuses pour modérer leur orgueil, leur cupidité, leur humeur vindicative & turbulente ? Dans les pays où leur empire est le plus solidement établi & où ils jouissent de l’impunité, sont-ils donc ennemis de la débauche, de l’intempérance & des excès qu’un dieu sévère interdit à ses adorateurs ? Au contraire ne les voyons-nous pas alors enhardis au crime, intrépides dans l’iniquité, donner une libre carrière à leurs déréglemens, à leur vengeance, à leur haine, à leur cruauté soupçonneuse ? En un mot on peut avancer sans crainte que ceux qui par toute la terre annoncent un dieu terrible & nous font trembler sous son joug ; que les hommes qui le méditent sans cesse, qui prouvent son existence aux autres, qui l’ornent de ses pompeux attributs, qui se déclarent ses interprêtes, qui font dépendre de lui tous les devoirs de la morale, sont ceux que ce dieu contribue le moins à rendre vertueux, humains, indulgens & sociables. à considérer leur conduite on seroit tenté de croire qu’ils sont parfaitement détrompés de l’idole qu’ils servent, & que personne n’est moins dupes qu’eux des menaces qu’ils font en son nom. Entre les mains des prêtres de tout pays la divinité ressemble à la tête de Méduse, qui, sans nuire à celui qui la montroit, pétrifioit tous les autres. Les prêtres sont communément les plus fourbes des hommes, les meilleurs d’entre eux sont méchans de bonne foi.

L’idée d’un dieu vengeur & rémunérateur en impose-t-elle bien plus à ces princes, à ces dieux de la terre, qui fondent leur pouvoir & les titres de leur grandeur sur la divinité même ; qui se servent de son nom terrible pour intimider, tenir en respect les peuples que si souvent leurs caprices rendent malheureux ? Hélas ! Les idées théologiques & surnaturelles adoptées par l’orgueil des souverains n’ont fait que corrompre la politique & la changer en tyrannie. Les ministres du très-haut, toujours tyrans eux-mêmes ou sauteurs des tyrans, ne crient-ils-pas sans cesse aux monarques qu’ils sont les images du très-haut ? Ne disent-ils pas aux peuples crédules que le ciel veut qu’ils gémissent sous les injustices les plus cruelles & les plus multipliées ; que souffrir est leur partage ; que leurs princes, comme l’être suprême, ont le droit indubitable de disposer des biens, de la personne, de la liberté, de la vie de leurs sujets ? Ces chefs des nations, ainsi empoisonnés au nom de la divinité, ne s’imaginent-ils pas que tout leur est permis ? émules, réprésentans & rivaux de la puissance céleste n’exercent-ils pas à son exemple le despotisme le plus arbitraire ? Ne pensent-ils point, dans l’ivresse où les plonge la flatterie sacerdotale, que, comme Dieu, ils ne sont point comptables de leurs actions aux hommes, ils ne doivent rien au reste des mortels, qu’ils ne tiennent par aucuns liens à leurs malheureux sujets ?

Il est donc évident que c’est aux notions théologiques & aux lâches flatteries des ministres de la divinité que sont dûs le despotisme, la tyrannie, la corruption & la licence des princes, & l’aveuglement des peuples à qui l’on défend au nom du ciel d’aimer la liberté, de travailler à leur bonheur, de s’opposer à la violence, d’user de leurs droits naturels. Ces princes énivrés, même en adorant un dieu vengeur & en forçant les autres de l’adorer, ne cessent de l’outrager à chaque instant par leurs déréglemens & leurs crimes.

Quelle morale en effet que celle des hommes qui se donnent pour les images vivantes & les représentans de la divinité ! Sont-ce donc des athées que ces monarques, injustes par habitude & sans remords, qui arrachent le pain des mains des peuples affamés, pour fournir au luxe de leurs courtisans insatiables & des vils instrumens de leurs iniquités ? Sont-ce des athées que ces conquérans ambitieux, qui peu contens d’opprimer leurs propres sujets, vont porter la désolation, l’infortune & la mort chez les sujets des autres ? Que voyons-nous dans ces potentats qui de droit divin commandent aux nations, sinon des ambitieux que rien n’arrête, des cœurs parfaitement insensibles aux maux du genre-humain ; des ames sans énergie & sans vertu qui négligent des devoirs évidens dont ils ne daignent pas même s’instruire ; des hommes puissans qui se mettent insolemment au dessus des règles de l’équité naturelle[1] ; des fourbes qui se jouent de la bonne foi ? Dans les alliances que forment entre eux ces souverains divinisés trouvons-nous l’ombre de sincérité ? Dans ces princes, lors même qu’ils sont le plus humblement soumis à la superstition, rencontrons-nous la moindre vertu réelle ? Nous n’y voyons que des brigands trop orgueilleux pour être humains, trop grands pour être justes, qui se font un code à part de perfidies, de violences, de trahïsons ; nous n’y voyons que des méchans prêts à se surprendre & à se nuire ; nous ne trouvons que des furieux toujours en guerre, & pour les plus futiles intérêts appauvrissant leurs peuples & s’arrachant les uns aux autres les lambeaux sanglans des nations ; on diroit qu’ils se disputent à qui fera le plus de malheureux sur la terre ! Enfin lassés de leurs propres fureurs ; ou forcés à la paix par la main de la nécessité, ils attestent dans des traités insidieux le nom de Dieu, prêts à violer leurs sermens solemnels, dès que le plus foible intérêt l’exigera[2].

Voilà comme l’idée de Dieu en impose à ceux qui se disent ses images, qui prétendent n’avoir de comptes à rendre de leurs actions qu’à lui seul ! Parmi ces représentans de la divinité à peine dans des milliers d’années s’en trouve-t-il un seul qui ait l’équité, la sensibilité, les talens & les vertus les plus ordinaires. Les peuples abrutis par la superstition souffrent que des enfans étourdis par la flatterie les gouvernent avec un sceptre de fer, dont ces imprudens ne sentent point qu’ils se blessent eux-mêmes ; ces insensés changés en Dieu sont les maîtres de la loi, ils décident pour la société dont la langue est enchaînée, ils ont le pouvoir de créer & le juste & l’injuste ; ils s’exemptent des règles que leur caprice impose aux autres, ils ne connoissent ni rapports, ni devoirs, jamais ils n’ont appris à craindre, à rougir, à sentir des remords : leur licence est sans bornes parce qu’elle est assûrée de rester impunie ; en conséquence ils dédaignent l’opinion publique, la décence, les jugemens des hommes qu’ils sont à portée d’accabler sous le poids de leur puissance énorme. Nous les voyons communément livrés aux vices & à la débauche, parce que l’ennui & les dégouts, qui suivent la satiété des passions assouvies, les forcent de recourir à des plaisirs bizarres, à des folies coûteuses, pour réveiller l’activité dans leurs ames engourdies. En un mot accoutumés à ne craindre que Dieu seul, ils se conduisent toujours comme s’ils n’avoient rien à craindre.

L’histoire ne nous montre dans tout pays qu’une foule de potentats vicieux & mal faisans ; cependant elle ne nous en montre guères qui aient été des athées. Les annales des nations nous offrent au contraire un grand nombre de princes superstitieux qui passèrent leur vie plongés dans la molesse, étrangers à toute vertu, uniquement bons pour leurs courtisans faméliques insensibles aux maux de leurs sujets, dominés par des maîtresses & d’indignes favoris, ligués avec des prêtres contre la félicité publique, enfin des persécuteurs qui pour plaire à leur Dieu, ou pour expier leurs honteux déréglemens, joignirent à tous leurs forfaits celui de tyranniser la pensée & de massacrer des citoyens pour des opinions. La superstition dans les princes s’allie avec les crimes les plus affreux ; presque tous ont de la religion, très peu connoissent la vraie morale ou pratiquent des vertus utiles. Les notions religieuses ne servent qu’à les rendre plus aveugles & plus méchans, ils se croient assûrés de la faveur du ciel ; ils pensent que leurs dieux sont appaisés, pour peu qu’ils montrent de l’attachement aux pratiques futiles & aux devoirs ridicules que la superstition leur impose. Néron, le cruel Néron, les mains encore teintes du sang de sa propre mère, voulut se faire initier aux mystères d’éleusis. L’odieux Constantin trouva dans les prêtres chrétiens des complices disposés à expier ses forfaits. Cet infame Philippe, que son ambition cruelle fit nommer le démon du midy, tandis qu’il assassinoit & sa femme & son fils, faisoit pieusement égorger le batave pour des opinions religieuses. C’est ainsi que l’aveuglement superstitieux persuade aux souverains qu’ils peuvent expier des forfaits par des forfaits plus grands encore ! Concluons donc de la conduite de tant de princes si religieux & si peu vertueux, que les notions de la divinité, loin de leur être utiles, ne servent qu’à les corrompre, à les rendre plus méchans que la nature ne les a faits. Concluons que jamais la crainte d’un dieu vengeur ne peut en imposer à un tyran déifié, assez puissant ou assez insensible pour ne point craindre les reproches ou la haine des hommes ; assez dur pour ne point s’attendrir sur les maux de l’espèce humaine dont il se croit distingué : ni le ciel ni la terre n’ont aucun remède pour un être perverti à ce point ; il n’est point de frein capable de contenir ses passions auxquelles la religion même lâche continuellement la bride & qu’elle rend plus téméraires. Toutes les fois qu’on se flatte d’expier facilement le crime, on se livre au crime avec facilité. Les hommes les plus déréglés sont souvent très attachés à la religion ; elle leur fournit le moyen de compenser par des pratiques ce qui manque à leurs mœurs ; il est bien plus aisé de croire ou d’adopter des dogmes, & de se conformer à des cérémonies, que de renoncer à ses habitudes, ou de résister à ses passions.

Sous des chefs dépravés par la religion même, les nations durent nécessairement se corrompre.

Les grands se conformèrent aux vices de leurs maîtres ; l’exemple de ces hommes distingués, que le vulgaire croit heureux, fut suivi par les peuples ; les cours devinrent des cloaques d’où sortit continuellement la contagion du vice. La loi capricieuse & arbitraire décida seule de l’honnête ; la jurisprudence fut inique & partiale ; la justice n’eut son bandeau sur les yeux que pour le pauvre ; les idées vraies de l’équité s’effacèrent de tous les esprits ; l’éducation négligée ne servit qu’à faire des ignorans, des insensés, des dévots toujours prêts à se nuire ; la religion, soutenue par la tyrannie, tint lieu de tout ; elle rendit aveugles & souples les peuples que le gouvernement se proposoit de dépouiller[3].

Ainsi les nations, privées d’une administration sensée, de loix équitables, d’institutions utiles, d’une éducation raisonnable, & toujours retenues par le monarque & le prêtre dans l’ignorance & dans les fers, sont devenues religieuses & corrompues. La nature de l’homme, les vrais intérêts de la société, les avantages réels du souverain & du peuple, une fois méconnus, la morale de la nature, fondée sur l’essence de l’homme vivant en société, fut pareillement ignorée. On oublia que l’homme a des besoins, que la société n’est faite que pour lui faciliter les moyens de les satisfaire, que le gouvernement doit avoir pour objet le bonheur & le maintien de cette société ; qu’il doit par conséquent se servir des mobiles nécessaires pour influer sur des êtres sensibles. On ne vit pas que les récompenses & les peines sont les ressorts puissans dont l’autorité publique peut efficacement se servir pour déterminer les citoyens à confondre leurs intérêts & à travailler à leur propre félicité en travaillant à celle du corps dont ils sont membres. Les vertus sociales furent inconnues ; l’amour de la patrie devint une chimere ; les hommes associés n’eurent intérêt qu’à se nuire les uns aux autres & ne songèrent qu’à mériter la bienveillance du souverain, qui se crut lui-même intéressé à nuire à tous.

Voilà comme le cœur humain s’est perverti ; voilà la vraie source du mal moral & de cette dépravation héréditaire, épidémique, invétérée que nous voyons régner sur toute la terre. C’est pour remédier à tant de maux que l’on eut recours à la religion, qui elle-même les avoit produits ; on s’imagina que les menaces du ciel réprimeroient les passions que tout conspiroit à faire naître dans tous les cœurs ; on se persuada follement qu’une digue idéale & métaphysique, que des fables effrayantes, que des phantômes éloignés, suffisoient pour contenir les desirs naturels & les penchans impétueux ; on crut que des puissances invisibles seroient plus fortes que toutes les puissances visibles, qui invitent évidemment les mortels à commettre le mal. On crut avoir tout gagné en occupant les esprits de ténébreuses chimeres, de terreurs vagues, d’une divinité vengeresse ; & la politique se persuada follement qu’il étoit de son intérêt de soumettre les peuples aveuglément aux ministres de la divinité.

Que résulta-t-il de là ? Les nations n’eurent qu’une morale sacerdotale & théologique, accommodée aux vues & aux intérêts variables des prêtres, qui substituèrent des opinions, des rêveries à des vérités, des pratiques à des vertus, un pieux aveuglement à la raison, le fanatisme à la sociabilité. Par une suite nécessaire de la confiance que les peuples accordèrent aux ministres de la divinité, il s’établit dans chaque état deux autorités distinguées, continuellement en guerre ; le prêtre combattit le souverain avec l’arme redoutable de l’opinion, elle fut communément assez forte pour ébranler les trônes[4]. Le souverain ne fut tranquille que, lorsqu’humblement dévoué à ses prêtres & docile à leurs leçons il se prêta à leurs frénésies. Ceux-ci toujours remuans, ambitieux, intolérans l’excitèrent à ravager ses propres états, ils l’encouragèrent à la tyrannie ; ils le réconcilièrent avec le ciel quand il craignit de l’avoir outragé. Ainsi lorsque deux puissances rivales se réunirent, la morale n’y gagna rien ; les peuples ne furent ni plus heureux ni plus vertueux ; leurs mœurs, leur bien-être, leur liberté furent accablés sous les forces réunies du dieu du ciel & du dieu de la terre. Les princes toujours intéressés au maintien des opinions théologiques, si flatteuses pour leur orgueil & si favorables à leur pouvoir usurpé, firent pour l’ordinaire cause commune avec leurs prêtres ; ils crurent que le systême religieux qu’ils adoptoient eux-mêmes devoit être le plus utile à leurs intérêts ; ils traitèrent en ennemis ceux qui refusèrent de l’adopter. Le souverain le plus religieux devint soit par politique soit par piété le bourreau d’une partie de ses sujets ; il se fit un saint devoir de tyranniser la pensée, d’accabler & d’écraser les ennemis de ses prêtres, qu’il crut toujours les ennemis de sa propre autorité. En les égorgeant il s’imagina satisfaire en même-tems à ce qu’il devoit au ciel & à sa propre sûreté.

Il ne vit pas qu’en immolant des victimes à ses prêtres, il fortifioit les ennemis de son pouvoir, les rivaux de sa puissance, les moins soumis de ses sujets.

En effet, d’après les notions fausses dont les esprits des souverains & des peuples superstitieux sont depuis si longtems préoccupés, nous trouvons que tout dans la société concourt à satisfaire l’orgueil, l’avidité, la vengeance du sacerdoce.

Par-tout nous voyons que les hommes les plus remuans, les plus dangereux, les plus inutiles sont les mieux récompensés. Nous voyons les ennemis nés de la puissance souveraine honorés & chéris par elle ; les sujets les plus rébelles regardés comme les appuis du trône ; les corrupteurs de la jeunesse, rendus les maîtres exclusifs de l’éducation ; les citoyens les moins laborieux richement payés de leur oisiveté, de leurs spéculations futiles, de leurs discordes fatales, de leurs prières inefficaces, de leurs expiations si dangereuses pour les mœurs & si propres à encourager au crime.

Depuis des milliers d’années les nations & les souverains se sont dépouillés à l’envi pour enrichir les ministres des dieux, pour les faire nager dans l’abondance, pour les combler d’honneurs, pour les décorer de titres, de privilèges, d’immunités ; pour en faire de mauvais citoyens.

Quels fruits les peuples & les rois ont-ils donc recueilli de leurs bienfaits imprudens, de leur religieuse prodigalité ? Les princes en sont-ils devenus plus puissans, les nations en sont-elles devenues plus heureuses, plus florissantes, plus raisonnables ? Non, sans doute ; le souverain perdit la plus grande portion de son autorité, il fut l’esclave de ses prêtres, ou il fut obligé de lutter sans cesse contre eux ; & la portion la plus considérable des richesses de la société fut employée à maintenir dans l’oisiveté, le luxe & la splendeur ses membres les plus inutiles & les plus dangereux.

Les mœurs des peuples en devinrent-elles meilleures sous ses guides si bien payés ? Hélas ! Les superstitieux n’en connurent jamais ; la religion leur tint lieu de tout ; ses ministres contens de maintenir les dogmes & les usages utiles à leurs propres intérêts, ne firent qu’inventer des crimes fictifs, multiplier des pratiques gênantes ou ridicules, afin de mettre à profit les transgressions mêmes de leurs esclaves. Ils exercèrent par-tout un monopole d’expiations ; ils firent un trafic des prétendues graces d’en haut ; ils fixèrent un tarif pour les délits ; les plus graves furent toujours ceux que le sacerdoce jugea les plus nuisibles à ses vues. Les mots vagues & dépourvus de sens, d’ impiété, de sacrilège, d’ hérésie, de blasphême, etc. (qui n’ont visiblement pour objet que les chimeres intéressantes pour les seuls prêtres) allarmèrent les esprits bien plus que les forfaits réels & vraiment intéressans pour la société. Ainsi les idées des peuples furent totalement renversées ; des crimes imaginaires les effrayèrent bien plus que des crimes véritables. Un homme dont les opinions & les systêmes abstraits ne s’accordèrent point avec ceux des prêtres fut bien plus abhorré qu’un assassin, qu’un tyran, qu’un oppresseur, qu’un voleur, qu’un séducteur, qu’un corrupteur.

Le plus grand des attentats fut de mépriser ce que les sacrificateurs vouloient qu’on regardât comme sacré[5]. Les loix civiles concoururent encore à ce renversement dans les idées ; elles punirent avec atrocité ces crimes inconnus que l’imagination avoit exagérés ; on brûla des hérétiques, des blasphémateurs, des mécréans, il n’y eut aucunes peines décernées contre les corrupteurs de l’innocence, les adultères, les fourbes, les calomniateurs.

Sous de pareils instituteurs que put devenir la jeunesse ? Elle fut indignement sacrifiée à la superstition. On empoisonna l’homme dès l’enfance de notions inintelligibles, on le repût de mystères & de fables, on l’abbreuva d’une doctrine à laquelle il fut forcé d’acquiescer sans pouvoir y rien comprendre ; on troubla son esprit de vains phantômes ; on lui rétrécit le génie par des minuties sacrées, par des devoirs puériles, par des dévotions machinales[6]. On lui fit perdre un tems précieux en pratiques & en cérémonies ; on lui remplit la tête de sophismes & d’erreurs ; on l’enivra du fanatisme, on le prévint pour toujours contre la raison & la vérité ; l’énergie de son ame fut mise dans des entraves continuelles ; il ne put jamais prendre l’essor, il ne put se rendre utile à ses associés ; l’importance que l’on mit à la science divine, ou plutôt à l’ignorance systématique qui sert de base à la religion, fit que le sol le plus fertile ne produisit que des épines.

L’éducation sacerdotale & religieuse forma-t-elle des citoyens, des pères de famille, des époux, des maîtres justes, des serviteurs fidèles, des sujets soumis, des associés pacifiques ? Non ; elle fit ou des dévôts chagrins, incommodes pour eux-mêmes & pour les autres ou des hommes sans principes, qui mirent bientôt en oubli les terreurs dont on les avoit imbus, & qui jamais ne connurent les règles de la morale. La religion fut mise au dessus de tout ; on dit au fanatique qu’il valoit mieux obéir à Dieu qu’aux hommes ; en conséquence il crut qu’il falloit se révolter contre le prince, se détacher de sa femme, détester son enfant, s’éloigner de son ami, égorger ses concitoyens, toutes les fois qu’il s’agissoit des intérêts du ciel. En un mot l’éducation religieuse, quand elle eut son effet, ne servit qu’à corrompre les jeunes cœurs, à fasciner les jeunes esprits, à dégrader les jeunes ames, à faire méconnoître à l’homme ce qu’il se doit à lui-même, à la société, & aux êtres qui l’entourent.

Quels avantages les nations n’eussent-elles pas retiré, si elles eussent employé à des objets utiles les richesses que l’ignorance a si honteusement prodiguées aux ministres de l’imposture ! Quel chemin le génie n’eut-il pas fait, s’il eut jouït des récompenses accordées depuis tant de siècles à ceux qui se sont de tout tems opposés à son essor ! Combien les sciences utiles, les arts, la morale, la politique, la vérité ne se seroient-elles pas perfectionnées si elles eussent eu les mêmes secours que le mensonge, le délire, l’enthousiasme & l’inutilité ! Il est donc évident que les notions théologiques furent & seront perpétuellement contraires & à la saine politique & à la saine morale ; elles changent les souverains en divinités malfaisantes, inquiétes & jalouses ; elles font des sujets des esclaves envieux & méchans, qui à l’aide de quelques pratiques futiles ou de leur acquiescement extérieur à quelques opinions inintelligibles, s’imaginent compenser amplement le mal qu’ils se font les uns aux autres. Ceux qui n’ont jamais osé examiner l’existence d’un dieu qui punit & récompense ; ceux qui se persuadent que leurs devoirs sont fondés sur ses volontés divines ; ceux qui prétendent que ce dieu veut que les hommes vivent en paix, se chérissent, se prêtent des secours mutuels, s’abstiennent du mal & se fassent du bien, perdent bientôt de vue ces spéculations stériles dès que des intérêts présens, des passions, des habitudes, des fantaisies importunes les entraînent. Où trouver l’équité, l’union, la paix & la concorde que ces notions sublimes, étayées de la superstition & de l’autorité divine, promettent aux sociétés à qui l’on ne cesse de les mettre sous les yeux ? Sous l’influence de cours corrompues & de prêtres imposteurs ou fanatiques qui ne sont jamais d’accord, je ne vois que des hommes vicieux, avilis par l’ignorance, enchaînés par des habitudes criminelles, emportés par des intérêts passagers ou par des plaisirs honteux, qui ne pensent point à leur dieu. En dépit de ses idées théologiques le courtisan continue à tramer ses noirs complots ; il travaille à contenter son ambition, son avidité, sa haine, sa vengeance & toutes les passions inhérentes à la perversité de son être : malgré cet enfer, dont l’idée seule l’a fait trembler, cette femme corrompue persiste dans ses intrigues, ses fourberies, ses adultères. La plûpart de ces hommes dissipés, dissolus & sans mœurs, qui remplissent les villes & les cours, reculeroient d’horreur, si on leur montroit le moindre doute sur l’existence du dieu qu’ils outragent. Quel bien résulte-t-il dans la pratique de cette opinion si universelle & si stérile qui n’influe jamais sur la conduite que pour servir de prétexte aux passions les plus dangereuses ? Au sortir de ce temple où l’on vient de sacrifier, de débiter les oracles divins, d’épouvanter le crime au nom du ciel, le despote religieux qui se feroit un scrupule d’omettre les prétendus devoirs que la superstition lui impose, ne retourne-t-il pas à ses vices, à ses injustices, à ses crimes politiques, à ses forfaits contre la société ? Le ministre ne retourne-t-il pas à ses vexations, le courtisan à ses intrigues, la femme galante à ses prostitutions, le publicain à ses rapines, le marchand à ses fraudes & à ses supercheries ? Prétendra-t’on que ces assassins, ces voleurs, ces malheureux que l’injustice ou la négligence des gouvernemens multiplient, & à qui des loix souvent cruelles arrachent impitoyablement la vie ; dira-t-on, dis-je, que ces malfaiteurs qui chaque jour remplissent nos gibets & nos échaffauts, sont des incrédules ou des athées ? Non, sans doute ; ces misérables, ces rebuts de la société croyoient en Dieu ; on leur en a répété le nom dans leur enfance ; on leur a parlé des chatimens qu’il destinoit aux crimes ; ils se sont de bonne heure habitués à trembler à la vue de ses jugemens ; cependant ils ont outragé la société ; leurs passions plus fortes que leurs craintes n’ayant pu être retenues par les motifs visibles, ne l’ont, à plus forte raison, point été par des motifs invisibles : un dieu caché & ses châtimens lointains ne pourront jamais empêcher des excès que des supplices présens & assûrés sont incapables de prévenir.

En un mot ne voyons-nous pas à chaque instant des hommes persuadés que leur Dieu les voit, les écoute, les environne, & n’être point arrêtés pour cela lorsqu’ils ont le desir de contenter leurs passions & de commettre les actions les plus deshonnêtes ? Le même homme qui craindroit les regards d’un autre homme dont la présence l’empêcheroit de commettre une mauvaise action ou de se livrer à quelque vice honteux, se permet tout quand il croit n’être vu que de son dieu. à quoi lui sert donc la conviction de l’existence de ce dieu, de son omniscience, de son ubiquité ou de sa présence en tous lieux, puisqu’elle lui en impose bien moins que l’idée d’être vu par le moindre des hommes ? Celui qui n’oseroit commettre une faute en présence d’un enfant, ne fera pas difficulté de la commettre hardiment quand il n’aura que son dieu pour témoin. Ces faits indubitables, peuvent servir de réponse à ceux qui nous diront que la crainte de Dieu est plus propre à contenir que l’idée de n’avoir rien à craindre du tout. Quand les hommes ne croient avoir à craindre que leur Dieu, ils ne s’arrêtent communément sur rien.

Les personnes qui doutent le moins des notions religieuses & de leur efficacité, ne les emploient que rarement quand elles veulent influer sur la conduite de ceux qui leur sont subordonnés, & les ramener à la raison : dans les avis qu’un père donne à son fils vicieux ou criminel, il lui représente bien plutôt les inconvéniens temporels & présens auxquels il s’expose, que les dangers qu’il court en offensant un dieu vengeur : il lui fait entrevoir les conséquences naturelles de ses déréglemens ; sa santé dérangée par la débauche, sa réputation perdue, sa fortune délabrée par le jeu, les châtimens de la société, etc.

Ainsi le déicole lui-même dans les occasions les plus importantes de la vie compte bien plus sur la force des motifs naturels que des motifs surnaturels fournis par la religion : le même homme qui déprise les motifs qu’un athée peut avoir pour faire le bien & s’abstenir du mal, s’en sert dans l’occasion, parce qu’il en sent toute la force.

Presque tous les hommes croient un dieu vengeur & rémunérateur, cependant en tout pays nous trouvons que le nombre des méchans excède de beaucoup celui des gens de bien. Si nous voulons remonter à la vraie cause d’une corruption si générale, nous la trouverons dans les notions théologiques elles-mêmes, & non dans les sources imaginaires que les différentes religions du monde ont inventées pour rendre compte de la dépravation humaine. Les hommes sont corrompus parce qu’ils sont presque par-tout mal gouvernés ; ils sont indignement gouvernés parce que la religion a divinisé les souverains ; ceux-ci assûrés de l’impunité & pervertis eux-mêmes ont nécessairement rendu leurs peuples misérables & méchans. Soumis à des maîtres déraisonnables ils n’ont jamais été guidés par la raison.

Aveuglés par des prêtres imposteurs leur raison leur devint inutile ; les tyrans & les prêtres ont avec succès combiné leurs efforts pour empêcher les nations de s’éclairer, de chercher la vérité, de rendre leur sort plus doux, & leurs mœurs plus honnêtes.

Ce n’est qu’en éclairant les hommes, en leur montrant l’évidence, en leur annonçant la vérité que l’on peut se promettre de les rendre & meilleurs & plus heureux. C’est en faisant connoître aux souverains & aux sujets leurs vrais rapports, leurs véritables intérêts que la politique se perfectionnera & que l’on sentira que l’art de gouverner les mortels n’est point l’art de les aveugler, de les tromper, de les tyranniser.

Consultons donc la raison, appellons l’expérience à notre secours, interrogeons la nature, & nous trouverons ce qu’il faut faire pour travailler efficacement au bonheur du genre-humain. Nous verrons que l’erreur est la vraie source des malheurs de notre espèce ; que c’est en rassûrant nos cœurs, en dissipant les vains phantômes dont les idées nous font trembler, en portant la coignée à la racine de la superstition, que nous pourrons paisiblement chercher la vérité, & trouver dans la nature le flambeau qui peut nous guider à la félicité. étudions donc la nature, voyons ses loix immuables, approfondissons l’essence de l’homme, guérissons le de ses préjugés, & par une pente facile nous le conduirons à la vertu sans laquelle il sentira qu’il ne peut être solidement heureux dans le monde qu’il habite.

Détrompons donc les mortels de ces dieux qui par-tout ne font que des infortunés. Substituons la nature visible à ces puissances inconnues qui n’ont été servies en tout tems que par des esclaves tremblans ou par des enthousiastes en délire. Disons leur que pour être heureux il faut cesser de craindre.

Les idées de la divinité que nous avons vu si inutiles & si contraires à la saine morale, ne procurent point des avantages plus marqués aux individus qu’aux sociétés. En tout pays la divinité fut, comme on a vu, représentée sous des traits révoltans, & le superstitieux, quand il fut conséquent à ses principes, fut toujours un être malheureux ; la superstition est un ennemi domestique que l’on porte toujours au dedans de soi-même. Ceux qui s’occuperont sérieusement de ses phantômes redoutables vivront dans des inquiétudes & des transes continuelles ; ils négligeront les objets les plus dignes de les intéresser pour courir après des chimeres ; ils passeront communément leurs tristes jours à gémir, à prier, à sacrifier, à expier les fautes réelles ou imaginaires qu’ils croient propres à offenser leur dieu sévère. Souvent dans leur fureur ils se tourmenteront eux-mêmes, ils se feront un devoir de s’infliger les châtimens les plus barbares pour prévenir les coups d’un dieu prêt à frapper, ils s’armeront contre eux-mêmes dans l’espoir de désarmer la vengeance & la cruauté du maître atroce qu’ils pensent avoir irrité ; ils croiront appaiser un dieu colère en devenant les bourreaux d’eux-mêmes & en se faisant tous les maux que leur imagination sera capable d’inventer.

La société ne retire aucuns fruits des notions lugubres de ces pieux insensés ; leur esprit se trouve continuellement absorbé par leurs tristes rêveries, & leur tems se dissipe dans des pratiques déraisonnables. Les hommes les plus religieux sont communément des misanthropes très inutiles au monde & très nuisibles à eux-mêmes. S’ils montrent de l’énergie, ce n’est que pour imaginer des moyens de s’affliger, de se mettre à la torture, de se priver des objets que leur nature desire. Nous trouvons dans toutes les contrées de la terre des pénitens, intimément persuadés qu’à force de barbaries & de suicides lents exercés sur eux-mêmes, ils mériteront la faveur d’un dieu féroce, dont par-tout néanmoins l’on publie la bonté. Nous voyons des frénétiques de ce genre dans toutes les parties du monde ; l’idée d’un dieu terrible a fait naître en tout tems & en tous lieux les plus cruelles extravagances.

Si ces dévots insensés se font tort à eux-mêmes & privent la société des secours qu’ils lui doivent, ils sont moins capables, sans doute, que ces fanatiques turbulens & zélés, qui remplis de leurs idées religieuses se croient obligés de troubler le monde & de commettre des crimes réels pour soutenir la cause de leur céleste phantôme. Ce n’est très souvent qu’en outrageant la morale que le fanatique suppose se rendre agréable à son dieu. Il fait consister la perfection ou à se tourmenter lui-même ou à briser en faveur de ses notions bizarres les liens les plus sacrés que la nature ait faits pour les mortels.

Reconnoissons donc que les idées de la divinité ne sont pas plus propres à procurer le bien-être, le contentement & la paix aux individus qu’aux sociétés dont ils sont membres. Si quelques enthousiastes paisibles, honnêtes, inconséquens trouvent des consolations & des douceurs dans leurs idées religieuses, il en est des millions qui, plus conséquens à leurs principes, sont malheureux pendant toute leur vie, perpétuellement assaillie par les tristes idées d’un dieu fatal que leur imagination troublée leur montre à chaque instant.

Sous un dieu redoutable un dévot tranquille & paisible est un homme qui n’a point raisonné.

En un mot tout nous prouve que les idées religieuses ont l’influence la plus forte sur les hommes pour les tourmenter, les diviser & les rendre malheureux ; elles échauffent leur esprit, elles enveniment leurs passions sans jamais les retenir que quand elles sont trop foibles pour les entraîner.


  1. L’empereur Charles - Quint avait coutume de dire cpL étant un homme de guerre, il lui était impossible d’avoir de la conscience et de la religion : son général, le marquis de Pescaire, disait que rien n’était plus difficile aue de servir à la fois Jésus-christ, et. le dieu Mars. En général, rien n’est plus contraire à l’esprit du christianisme, que la profession des armes, et cependant les princes chrétiens ont des armées nombreuses, et sont perpétuellement en guerre. Bien plus, le clergé serait bien fâché que l’on suivit à la lettre les maximes de l’Evangile, ou de la douceur chrétienne, qui ne s’accorderait nullement avec se.s intérêts. Ce clergé a besoin de soldats pour faire valoir ses dogmes et ses droits. Cela nous prouve à quel point la religion est propre à en imposer aux passions des hommes !
  2. Nihil est quod credere de se non possit, cum laudatur dis æqua potestas Juvenal. Sat. IV, ver 70.
  3. Machiavel, dans les Chapitres 11, 12 et 13 de ses discours politiques sur Tite-Live s’efforce de montrer l’utilité dont la superstition fut à la république romaine ; mais par malheur les exemples dont il s’appuie prouvent qu’il n’y eût que le sénat qui profita de l’aveuglement du peuple pour le tenir sous le joug.
  4. Il est bon d’observer que les prêtres, qui crient sans ’cesse aux peuples d’être soumis aux souverains, parce que leur autorité vient du ciel, parce qu’ils sont les images de la divinité, changent bientôt de langage, dès que le souverain ne leur est point aveuglément soumis. Le clergé ne soutient le despotisme que pour diriger ses coups contre ses ennemis, et le renverse dès qu’il le trouve contraire à ses intérêts. Les ministres des puissances invisibles ne prêchent l’obéissance aux puissances visibles, que lorsque celles-ci leur sont humblement dévouées.
  5. Le célèbre Gordon dit que la plus grande des hérésies c’est de croire qu’il y a un autre Dieu que le clergé.
  6. La superstition a tellement fasciné les esprits et fait des hommes de pures machines, qu’il y a un grand nombre de pays où les peuples n’entendent point la langue dont ils se servent pour parlera leur Dieu. Nous voyons des femmes n’avoir pour toute la vie d’autre occupation que de chanter du latin, sans en entendre un mot. Le peuple qui ne comprend rien à son culte, y assiste très-exactement dans l’idée qu’il lui suffit de se montrer à son Dieu, qui lui sait gré de venir s’ennuyer dans ses temples.