Tao Te King (Stanislas Julien)/Légende fabuleuse

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Traduction par Stanislas Julien.
Imprimerie nationale (p. xxiii-xxxii).


LÉGENDE FABULEUSE
DE LAO-TSEU[1].


Lao-tseu avait pour petit nom Tchong-eul, et pour titre Pe-yang. Il était né dans le hameau de Khio-jin, dépendant du district de Khou, dans le royaume de Thsou. Sa mère devint enceinte par suite de l’émotion qu’elle éprouva en voyant une grande étoile filante. C’était du ciel qu’il avait reçu le souffle vital ; mais, comme il fit son apparition dans une maison dont le chef s’appelait Li (poirier), on lui donna Li pour nom de famille. Quelques auteurs disent que Lao-tseu est né avant le ciel et la terre ; suivant d’autres, il possédait une âme pure émanée du ciel. Il appartient à la classe des esprits et des dieux. Certains écrivains racontent que sa mère ne le mit au monde qu’après l’avoir porté dans son sein pendant soixante et douze ans[2]. Il sortit par le côté gauche de sa mère. En naissant il avait la tête blanche (les cheveux blancs) : c’est pourquoi on l’appela Lao-tseu (l’enfant-vieillard). Quelques auteurs disent que sa mère l’avait conçu sans le secours d’un époux, et que Lao-tseu était le nom de famille de sa mère. D’autres racontent que la mère de Lao-tseu le mit au monde au bas d’un poirier. Comme il savait parler dès le moment de sa naissance, il montra le poirier et dit : Li (poirier) sera mon nom de famille. D’autres, enfin, nous apprennent que, du temps des trois premiers Hoang (empereurs augustes[3]), il porta le titre de Youan-tchong-fa-sse[4] ; du temps des trois derniers Hoang, il eut le nom de Kin-kiue-ti-hiun (le Prince de la porte d’or) ; du temps de l’empereur Fo-hi, on l’appelait Yo-hoa-tseu (le Fils de la fleur Yo) ; du temps de Chin-nong, Khieou-ling-Lao-tseu (Lao-tseu neuf fois divin) ; du temps de Tcho-yong, Kouang-cheou-tseu (le Docteur doué d’une grande longévité) ; du temps de l’empereur Hoang-ti, Kouang-tching-tseu ; du temps de l’empereur Tchouen-yo, Tchi-tsing-tseu ; du temps de l’empereur Ti-ho, Lo-thou-tseu ; du temps de l’empereur Yao, Wou-tch’ing-tseu ; du temps de Chun, Yu-cheou-tseu ; du temps de Yu, de la dynastie de Hia, Tching-hing-tseu ; du temps de Tch’ing-thang, de la dynastie de Yn, Si-tse-tseu ; du temps de l’empereur Wen-wang, Wen-i-sien-sing. Suivant un auteur, il était gardien des archives. D’autres rapportent qu’il exista, dans le royaume de Youeï, sous le nom de Fan-li ; dans celui de Thsi, sous le nom de Tchi-i-tseu ; dans celui de Wou, sous le nom de Thao-tchou-kong. Ces faits ont été recueillis dans différents livres ; mais, comme ils ne sont point confirmés par les textes authentiques qui traitent des esprits et des immortels, on ne ne peut les regarder comme avérés.

Si Lao-tseu eût été un pur esprit du ciel, ajoute Ko-hong, il était naturel qu’il parût dans chaque siècle, qu’il descendît d’un rang honorable pour entrer dans une humble condition, qu’il quittât la paix et la quiétude pour se soumettre à la fatigue, qu’il renonçât à la pureté pour s’exposer aux souillures du monde, qu’il laissât une magistrature céleste pour accepter des fonctions humaines.

La science du Tao découle de l’existence du ciel et de la terre ; les saints qui possèdent le Tao n’ont fait défaut à aucune époque. C’est pourquoi, depuis Fo-hi jusqu’aux trois familles impériales, on a vu, de siècle en siècle, des sages qui se sont illustrés par la science du Tao. Qu’est-il besoin que tous ces personnages soient le même Lao-tseu ? Tous ces récits ont été inventés par des disciples ignorants, épris des choses rares et extraordinaires, qui ont voulu exalter Lao-tseu aux dépens de la vérité. Au fond, Lao-tseu était un sage qui possédait le Tao à un plus haut degré que les autres hommes ; mais il n’était point d’une espèce différente. On lit dans le Sse-ki (les Mémoires historiques de Sse-ma-thsien) : « Le fils de Lao-tseu s’appelait Tsong ; il eut le grade de général dans le royaume de Weï, et, comme il s’était distingué par ses exploits, il obtint un fief dans le pays de Touan. Le fils de Tsong s’appelait Wang ; le fils de Wang se nommait Yen ; le fils de son arrière-petit-fils s’appelait Touan ; il obtint une charge sous la dynastie des Han. Kiaï, fils de Hia, fut ministre du roi de Kiao-si, et s’établit, avec sa famille, dans le royaume de Thsi. »

Des Tao-sse d’un esprit rétréci veulent faire passer Lao-tseu pour un être divin et extraordinaire, et engager les générations futures à le suivre ; mais, par cela même, ils les empêchent de croire qu’on puisse acquérir par l’étude le secret de l’immortalité. En effet, si Lao-tseu est simplement un sage qui avait acquis le Tao, les hommes doivent faire tous leurs efforts pour imiter son exemple ; mais, si l’on dit que c’est un être extraordinaire et doué d’une essence divine, il sera impossible de l’imiter. Quelques auteurs disent que, du temps de l’empereur Tching-wang (1115 à 1079 avant J. C.), il fut gardien des archives. Alors il voyagea, aux extrémités de l’Occident, dans les royaumes de Ta-thsin[5], de Tchou-kien[6], etc. Il reçut le titre de Kou-sien-sing, « l’ancien docteur. » Il convertit ces royaumes. Sous le règne de Khang-wang, il s’éloigna de ces contrées et revint dans le pays de Tcheou. Il reprit la charge de gardien des archives. Du temps de Tchao-wang, il quitta ses fonctions, retourna à Po, son pays natal, et y vécut dans la retraite. Lao-tseu voulut de nouveau convertir les peuples du Si-yu (des contrées situées à l’occident de la Chine). Le cinquième mois de la treizième année de l’empereur Tchao-wang (1052 à 1002 avant J. C), il monta sur un char traîné par un buffle noir, ayant pour cocher Siu-kia, et voulut sortir, à l’ouest, par le passage de Han-kou. Yn-hi, gardien de ce passage, sachant que c’était un homme extraordinaire, le suiyit et l’interrogea sur le Tao.

Lao-tseu changea plusieurs fois de nom. Tous les hommes, disent quelques livres des Tao-sse, se trouvent souvent dans des circonstances périlleuses. Si alors le sage change de nom, pour se conformer aux changements qui arrivent dans la nature, il peut échapper aux dangers et prolonger sa vie. Beaucoup d’hommes de notre temps qui possèdent le Tao se soumettent aussi à cette nécessité. Lao-tseu vécut trois cents ans sous la dynastie des Tcheou ; dans ce long espace de temps, il a dû se trouver plus d’une fois exposé au danger : c’est pour cela qu’il changea souvent de nom. Pour avoir une idée exacte de toutes les circonstances de la vie de Lao-tseu, il faut s’appuyer sur les récits des historiens, et les comparer aux textes mystérieux que renferment les livres qui traitent des immortels. Quant aux opinions du vulgaire, elles sont, en général, empreintes de fiction et de fausseté. Je vois dans tous les livres des Tao-sse, dit Ko-hong, que Lao-tseu avait le teint d’un blanc tirant sur le jaune, de beaux sourcils, de longues oreilles, de grands yeux, des dents écartées, une bouche carrée (sic) et des lèvres épaisses. Son front était traversé par de grandes raies ; le sommet de sa tête offrait une saillie prononcée ; son nez était soutenu par une double arcade osseuse ; ses oreilles avaient chacune trois ouvertures ; ses pieds, chacun dix doigts ; ses mains, chacune dix lignes. On dit qu’il fut gardien des archives sous l’empereur Wen-wang, de la dynastie des Tcheou ; du temps de Wou-wang, il eut la charge de Tchou-hia-sse[7]. Les hommes du siècle, voyant qu’il avait joui d’une grande longévité, l’appelèrent Lao-tseu[8]. Dès le moment 1 Suivant l’édition H, ce titre était le même que celui de gardien des archives. 1 On a vu, plus haut, le mot Lao-tseu traduit par le vieil enfant ; on pourrait dire ici le vieux docteur, parce que le mot tseu (vulgo fils) se prend quelquefois pour docteur, comme lorsqu’on dit Lie-tseu (le docteur ou le philosophe Lie), Kouan-tseu, Sun-tseu, etc. de sa naissance, il reçut une pénétration divine et fut doué d’une intuition profonde. La vie dont le ciel l’anima ne ressemblait point à celle des hommes ordinaires ; il était destiné à devenir le maître et le propagateur du Tao : c’est pourquoi il put être protégé par les esprits du ciel et commander à la multitude des immortels. Il composa neuf cent trente livres pour enseigner à vivre dans le siècle. Il y traite des neuf ambroisies, des huit pierres merveilleuses, du vin d’or, du suc de jade, des moyens de garder la pureté primitive, de conserver l’unité, de méditer sur la spiritualité, de ménager sa force vitale, d’épurer son corps, de dissiper les calamités, d’expulser tous les maux, de dompter les démons, de nourrir sa nature, de s’abstenir de nourriture, de se transformer, de vaincre par la force de la magie, et de soumettre à sa volonté les esprits malfaisants. Il écrivit encore soixante et dix livres sur les talismans. On possède un catalogue exact de tous ses ouvrages. Ceux qui ne sont point compris dans ce nombre ont été secrètement ajoutés par des Tao-sse des siècles suivants. Ils ne doivent pas être mis au même rang que les écrits authentiques de notre philosophe.

Lao-tseu était calme, tranquille et exempt de désirs ; il s’appliquait à acquérir l’immortalité : c’est pourquoi, bien qu’il ait vécu sous la dynastie des Tcheou, il ne changea ni de nom, ni de fonctions. Il voulait (comme il le dit dans son ouvrage) « tempérer l’éclat (de sa (vertu), s’assimiler au vulgaire, remplir son intérieur, suivre sa nature et se retirer à l’écart après avoir acquis la perfection du Tao. » D’où il résulte que c’était un immortel. Confucius alla le consulter sur les rites. Il envoya devant lui son disciple Tseu-kong. Lao-tseu lui dit : « Votre maître s’appelle Khieou (prononcez Meou) ; quand il m’aura suivi pendant trois ans, je pourrai ensuite l’instruire. »

Confucius s’étant présenté devant Lao-tsea, le philosophe lui dit : « Un habile marchand cache avec soin ses richesses, afin de paraître vide de tout bien ; un sage d’une vertu accomplie doit paraître ignorant et stupide. Renoncez à l’orgueil et à la multitude de vos désirs ; « dégagez-vous des vues ambitieuses qui vous occupent : tout cela ne peut vous servir de rien. » Comme Confucius était occupé à lire, Lao-tseu le vit et lui demanda quel livre il étudiait. « C’est le I-king, « répondit Confucius ; les saints hommes de l’antiquité le lisaient aussi. — Les saints hommes pouvaient le lire, lui répartit Lao-tseu, mais vous, dans quel but le lisez— vous ? Quel est le fond de ce livre ? « — Il se résume, dit Confucius, dans l’humanité et la justice.

« — La justice et l’humanité d’aujourd’hui ne sont plus qu’un vain nom ; elles ne servent qu’à masquer la cruauté, et troublent le cœur des hommes ; jamais le désordre ne fut plus grand. Cependant la colombe ne se baigne pas tous les jours pour être blanche ; le corbeau ne se teint pas chaque jour pour être noir. Le ciel est naturellement élevé, la terre naturellement épaisse ; le soleil et la lune brillent naturellement ; les astres et les étoiles sont naturellement rangés à leur place ; les plantes et les arbres sont naturellement classés suivant leurs espèces. Ainsi donc, docteur, si vous cultivez le Tao, si vous vous élancez vers lui de toute votre âme, vous y arriverez de vous-même. A quoi bon l’humanité et la justice ? Vous ressemblez à un homme qui battrait le tambour pour chercher une brebis égarée. Maître, vous troublez la nature de l’homme[9].

« Possédez-vous le Tao ? dit Lao-tseu à Confucius.

« — Je le cherche depuis vingt ans, répondit celui-ci, et ne puis le trouver.

« — Si le Tao pouvait être offert aux hommes, répartit Lao-tseu, il n’y aurait personne qui ne voulût l’offrir à son prince ; s’il pouvait être présenté aux hommes, il n’y aurait personne qui ne voulût le présenter à ses parents ; s’il pouvait être annoncé aux hommes, il n’y aurait personne qui ne voulût l’annoncer à ses frères ; s’il pouvait être transmis aux hommes, il n’y aurait personne qui ne voulût le transmettre à ses enfants. Pourquoi donc ne pouvez-vous l’acquérir ? En voici la raison : c’est que vous êtes incapable de lui donner asile au fond de votre cœur.

« — J’ai mis en ordre, lui dit Confucius, le Livre des vers, les Annales impériales, le Rituel, le Traité de la musique, le Livre des transformations, et j’ai composé la Chronique du royaume de Lou (le Tch’un-thsieou) ; j’ai lu les maximes des anciens rois ; j’ai mis en lumière les belles actions des sages, et personne n’a daigné m’employer. Il est bien difficile, je le vois, de persuader les hommes.

« — Les six arts libéraux, reprit Lao-tseu, sont un vieil héritage des anciens rois ; ce dont vous vous occupez ne repose que sur des exemples surannés, et vous ne faites autre chose que de vous traîner sur les traces du passé, sans rien produire de nouveau. »

Confucius, étant revenu près de ses disciples, resta trois jours sans prononcer un mot. Tseu-kong en fut surpris et lui en demanda la cause.

« Quand je vois un homme, dit Confucius, se servir de sa pensée pour m’échapper comme l’oiseau qui vole, je dispose la mienne comme un arc armé de sa flèche pour le percer ; je ne manque jamais de l’atteindre et de me rendre maître de lui. Lorsqu’un homme se sert de sa pensée pour m’échapper comme un cerf agile, je dispose la mienne comme un chien courant pour le pousuivre ; je ne manque jamais de le saisir et de l’abattre. Lorsqu’un homme se sert de sa pensée pour m’échapper comme le poisson de l’abîme, je dispose la mienne comme l’hameçon du pêcheur ; je ne manque jamais de le prendre et de le faire tomber en mon pouvoir. Quant au dragon qui s’élève sur les nuages et vogue dans l’éther, je ne puis le poursuivre. Aujourd’hui j’ai vu Lao-tseu ; il est comme le dragon[10] ! A sa voix, ma bouche est restée béante, et je n’ai pu la fermer ; ma langue est sortie à force de stupeur, et je n’ai pas eu la force de la retirer ; mon âme a été plongée dans le trouble, et elle n’a pu reprendre son premier calme. »

Yang-tseu étant allé voir Lao-tseu, le philosophe lui dit : « Les « taches du tigre ou du léopard et l’agilité du singe sont ce qui les expose au flèches du chasseur. — Oserais-je, dit Yang-tseu, vous interroger sur l’administration des illustres rois de l’antiquité ? — « Telle fut l’administration de ces illustres rois, lui dit Lao-tseu, que leurs mérites couvrirent l’empire comme à leur insu ; l’influence de leur exemple s’étendit à tous les êtres ; ils rendirent le peuple heureux sans faire sentir leur présence ; ils eurent une vertu si sublime, que la parole humaine ne peut l’exprimer ; ils résidèrent dans un asile impénétrable et s’absorbèrent dans le Tao ! »

Lao-tseu étant sur le point de s’éloigner et de sortir par le passage de l’ouest pour monter sur le Kouen-lun, In-hi, gardien de ce passage, qui savait tirer des présages du vent et de l’air, prévit qu’un homme doué d’une nature divine allait infailliblement arriver, et il nettoya la route sur une étendue de quarante lis. Il vit Lao-tseu et reconnut en lui le personnage qu’il attendait.

Lao-tseu était resté longtemps dans la ville impériale sans communiquer sa doctrine à personne. Sachant donc que In-hi était destiné par le ciel à posséder le Tao, il s’arrêta près de lui à la station du passage. Lao-tseu avait pris à son service un homme nommé Siu-hia. Ayant compté son salaire à raison de 100 mas[11] par jour, il trouva qu’il devait à Siu-hia 72,000 onces d’argent. De son côté, Siu-hia, voyant que Lao-tseu allait sortir du passage pour voyager, réclama aussitôt ce qui lui était dû et ne put l’obtenir. Il chargea quelqu’un d’aller trouver en son nom le gardien du passage, afin qu’il parlât à Lao-tseu. Mais l’envoyé ignorait que Siu-hia fût au service de Lao-tseu depuis plus de deux cents ans. Ayant calculé dans son esprit la somme que devait recevoir Siu-hia, il promit à celui-ci de lui donner sa fille en mariage. Siu-hia fut charmé de la beauté de sa fille. L’envoyé s’acquitta de sa commission auprès de In-hi, qui fut rempli d’étonnement, et alla voir Lao-tseu.

Le philosophe interrogea Siu-hia et lui dit : « Je vous ai loué jadis pour remplir auprès de moi les fonctions les plus humbles ; votre famille était pauvre, et il n’y avait personne qui daignât vous donner de l’emploi. Je vous ai accordé le talisman de la vie pure, et c’est ainsi que vous avez existé jusqu’aujourd’hui. Comment avez-vous pu oublier ce bienfait et m adresser des reproches ? Je vais aller vers la mer d’Occident (la mer Caspienne) ; je visiterai les royaumes de Ta-thsin (l’empire romain !), de Ki-pin (Caboul), de Thien-tchou (l’Inde), de l’Asi (la Parthie)[12] ; je vous ordonne de conduire mon char. A mon retour, je vous rembourserai la somme que je vous dois. »

Siu-hia s’étant refusé à accompagner Lao-tseu, le philosophe lui ordonna d’ouvrir la bouche en s’inclinant vers la terre, et aussitôt il laissa échapper le talisman dont les caractères mystérieux étaient aussi rouges qu’au moment où il l’avait avalé. Au même instant, le corps de Siu-hia se changea en une masse d’os desséchés.

In-hi, sachant que Lao-tseu était doué d’une puissance divine et qu’il pouvait ressusciter Siu-hia, se prosterna à terre et le supplia de lui rendre la vie, s’engageant à payer lui-même la somme due par Lao-tseu.

Lao-tieu jeta aussitôt à Siu-hia le talisman de la vie pure, et il ressuscita au même instant. In-hi donna ensuite 200,000 onces d’argent à Siu-hia et le renvoya. Dès ce moment il rendit à Lao-tseu les devoirs d’un disciple. Le philosophe lui communiqua le secret de l’immortalité. In-hi le pria, en outre, de lui enseigner sa doctrine, et alors Lao-tseu la lui exposa en cinq mille mots. In-hi se retira à l’écart, les écrivit fidèlement et en composa un ouvrage qu’il appela Tao-te-king, ou le livre de la Voie et de la Vertu. In-hi suivit la doctrine de son maître et obtint le rang d’immortel.

Sous la dynastie des Han, l’impératrice Teou-heou eut foi dans les maximes de Lao-tseu. L’empereur Hiao-wen-ti des Han, et les parents de l’impératrice son épouse, ne purent s’empêcher de lire cet ouvrage. Tous ceux qui le lurent en retirèrent d’immenses avantages : c’est pourquoi, sous les règnes de Hiao-wen-ti et de Hiao-king-ti, tout l’empire fut calme et heureux, L’impératrice Teou-chi conserva, pendant trois générations successives, ses honneurs et la faveur dont elle était entourée. Sou-kouang, précepteur de l’héritier du trône, pénétra profondément avec son fils la pensée de Lao-tseu. Il reconnut que, lorsqu’on a acquis de grands mérites, il faut se retirer à l’écart. Ils résignèrent leur charge le même jour, et allèrent vivre dans la retraite. Ils distribuèrent de for ( aux malheureux) et répandirent de grands bienfaits. Aussi conservèrent-ils leur pureté et leur gloire.

Tous les sages qui vivent dans l’obscurité et suivent la doctrine de Lao-tseu, se dépouillent extérieurement du luxe et des honneurs ; intérieurement, ils entretiennent leur longévité, et ne succombent jamais au milieu des dangers du siècle.

C’est ainsi que les bienfaits de Lao-tseu découlent de son livre, et s’étendent à l’infini comme les eaux d’un fleuve bienfaisant. On peut dire que le ciel et la terre l’ont institué pour être le modèle et le maître de toutes les générations futures. C’est pourquoi il n’y a pas un seul disciple de Tchoang-tcheou (Tchoang-tseu) qui ne soit rempli de respect pour Lao-tseu, et qui ne le révère comme le patriarche de la doctrine.

  1. Cette légende est tirée de l’ouvrage intitulé Chin-sien-tch’ouen (Histoire des Dieux et des Immortels), composé par Ko-hong, vers l’an 350 de J. C. (Cf. Catal. de la Biblioth. de l’empereur Khien-long, liv. CLXVL, fol. 42.)
  2. D’autres mythologues rapportent que sa mère le porta pendant quatre-vingt-un ans. (Cf. Li-taï-chi-tsouan-tso-pien, liv. CXXXIX, fol. 1.)
  3. Les trois premiers Hoang sont Thien-hoang, Ti-hoang, Jin-hoang, qui ont régné, suivant les Tao-sse, plusieurs milliers de siècles avant les temps regardés comme historiques par les lettrés. (Cf. P’ing-iseu-louï-pien, liv. LXXXIX, fol. i ; et le Chou-king de Gaubil, pag. lix à lxii.) Les trois derniers Hoang sont, suivaut l’ouvrage intitulé Siao-hio-kan-tchou : Fo-hi, Chin-nong et Hoang-ti, ou Fo-hi, Niu-wa et Chin-nong. ou Fo-hi, Chin-nong et Tcho-yong, ou Soui-jin, Fo-hi et Chin-nong, etc.
  4. Le mot Fa-sse veut dire docteur de la loi.
  5. En cet endroit, on a traduit le mot de Ta-thsin par « l’empire romain » qui n’existait pas encore à cette époque reculée. Pour faire disparaître cet anachronisme, M. Rémusat a écrit (Mémoire sur Lao-tseu, pag. 13, lig. 12) : « Les pays où s’étendit depuis l’empire romain. »
  6. Suivant une compilation mêlée de fables, que j’ai sous les yeux, « Tchoukien était un royaume situé à l'O.u mont Kouen-lun. »
  7. Suivant l’édition H, ce titre était le même que celui de gardien des archives.
  8. On a vu, plus haut, le mot Lao-tseu traduit par le vieil enfant ; on pourrait dire ici le vieux docteur, parce que le mot tseu (vulgo fils) se prend quelquefois pour docteur, comme lorsqu’on dit Lie-tseu (le docteur ou le philosophe Lie), Kouan-tseu, Sun-tseu, etc.
  9. Ces dialogues de Lao-tseu avec Confucius et Yang-tseu, sont composés, en grande partie, de fragments du philosophe Tchoang-tseu, liv. III, chap. Thien-yun, fol. 57, 59. (Voy. plus haut, pag. 1, not.’, II.)
  10. Ceci n’est que l’amplification d’un passage correspondant dans la notice historique de Sse-ma-thsien. (Voy. pag. xx, lig. 8. Cf. Tchoang-tseu, liv. III, ol. 59.)
  11. Le dixième d’une once d’argent.
  12. Les trois premiers noms de royaumes sont tirés d’une autre rédaction de la même légende publiée par Khing-tseu, sous la dynastie des Ming, plus de dix siècles après le mythologue chinois (Ko-hong) que nous traduisons. (Voy. Li-taï-chi-tsouan-tso-pien. liv. CLIX, fol. 3 verso.)