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Terre d’épouvante/V

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Libraire générale et internationale Gustave Ficker (p. 97-113).


CHAPITRE V


Antagonisme du souverain et des sociétés. — Le D. P. — Le domaine de la couronne. — Parts de fondateurs et droits de sortie. — Accaparement de la navigation. — Mainmise progressive sur le pays. — Fantaisie postale. — Les réquisitions.


Le souverain avait, comme nous l’avons vu, lancé les sociétés dans l’inconnu des affluents non explorés, et s’était réservé les parties connues le long du cours du fleuve, de façon à former ce qu’on appelle le domaine privé de l’État, le D. P., selon le terme courant, administré par le personnel dudit État, et différant des territoires appartenant à titre perpétuel et entièrement personnel au souverain, et comprenant les vastes étendues situées autour du lac Léopold II désignées sous le nom de domaine de la couronne.

Le D. P. était susceptible de s’augmenter des terres non concédées et nouvellement explorées, selon le principe que toute terre sans possesseur appartient à l’État ; et des terres reprises aux sociétés dont les contrats, rédigés de telle sorte que le gouvernement pouvait transformer le permis d’exploitation sans durée dans le bassin d’une rivière, par exemple, en tête de propriété trentenaire sur un espace restreint et de limites déterminées. Exemple : la Société anonyme belge pour le commerce du haut Congo avait autrefois le droit de récolter dans tout le bassin de la Bussira et de la Tschuapa. Elle fut limitée, il y a quelques années, à un territoire limité par les rivières Bussira, Lomela et Salonga, et le premier degré de latitude sud, soit une réduction des neuf dixièmes peut-être de l’ancien champ d’action.

Au bout de trente ans, ce territoire lui-même avec les plantations et travaux de toute sorte, routes, maisons, etc., exécutés dans toute son étendue, revient à l’État, au D. P., sans aucune indemnité, comme y sont déjà revenues les constructions édifiées dans les parties déjà reprises par lui à la Société précitée ou à toute autre.

Tout en prenant ses précautions pour l’avenir, le souverain ne négligeait point le présent et s’était assuré de diverses façons une ample participation sans risques dans les bénéfices des sociétés. Tout d’abord, il avait fait allouer à l’État ou à tel personnage désigné des parts de ces entreprises, parts dont la liquidation à l’époque des hauts cours en Bourse de Bruxelles fit la fortune des gens assez prévoyants ou assez avertis pour réaliser au moment où une sorte de frénésie poussait nos excellents voisins vers les spéculations coloniales. Or, le souverain a toujours eu la réputation d’être un homme d’esprit fort pratique et nul que lui n’avait de meilleures raisons de savoir à quoi s’en tenir sur l’avenir des sociétés, dont il avait d’ores et déjà décidé l’avenir au fond de sa pensée.


En sus des bénéfices de participation et de spéculation sur titres, il s’assurait d’une part de profits en frappant les produits d’un droit de sortie. L’ivoire payait, selon ses origines, de 2 à 4 francs le kilogramme, le caoutchouc 90 centimes, le copal une moyenne de 30 centimes. De sorte que, non content de vendre les produits du D. P. et du domaine de la couronne, le souverain écrémait en toute certitude le bénéfice brut des exportations des sociétés auxquelles, dans son esprit, il faisait mettre en pratique la fable de Bertrand et Raton, avec le rôle onéreux de Raton pour elles.

Il suivit une politique d’accaparement progressif très contraire aux termes de l’acte de Berlin (mais pas davantage cependant que l’octroi des concessions territoriales), édictant la liberté commerciale comprise « dans le sens le plus étendu » et interdisant la concession de privilèges et monopoles de toutes sortes en matières commerciales et prescrivant la liberté d’établissement ».


Il commença par accaparer la navigation du fleuve.

Les premières flottilles sérieuses furent construites par les sociétés, on pourrait presque dire par une société de qui l’État fut fortement tributaire durant la première période de son établissement. Le moindre vapeur représentait alors un capital important parce que la coque et les machines devaient être amenées de Matadi, port de débarquement, à Kinchassa, où le montage s’effectuait, par la route des caravanes, franchie en vingt et un jours dans les meilleures circonstances, au moyen de porteurs dont chacun n’était généralement chargé que d’un colis du poids de 30 kilogrammes. Ce mode de transport était non seulement extrêmement coûteux par lui-même, mais encore des colis étaient souvent égarés, ce qui provoquait de grands retards dans le montage. Le gouvernement loua avec faculté de rachat la plupart des bateaux, se déclara titulaire du service des transports fluviaux de toute nature, et ne permit aux sociétés qui avaient conservé des steamers d’employer ceux-ci à leurs transports personnels qu’à la condition de payer à l’État les mêmes frets et passages, que si les passagers et les marchandises avaient navigué sur les steamers de l’État.

Point n’est besoin d’être grand légiste pour constater une dérogation formelle aux termes du chapitre iv de l’acte de Berlin prévoyant la liberté absolue de navigation.

Cette disposition prohibitive n’empêchait d’ailleurs pas le fisc congolais de faire payer aux steamers des sociétés :

1o Un impôt fixe basé sur le tonnage ;

2o Un permis de coupe de bois calculé de la même façon ;

3o Le combustible pris par les steamers dans les postes à bois établis par l’État sur les berges du grand fleuve et de ceux de ses affluents où il possède des établissements.

Il est à noter que les particuliers n’ont rien gagné à ce monopole. Les voyages sur les steamers de l’État sont insupportables à tous les points de vue. Il y règne un manque de confortable qui frise l’indélicatesse, étant donnés les tarifs. Voici ce qu’en dit un voyageur :


5 janvier 1903. — Je monte sur la Flandre pour faire la traversée de Kinchassa à Coquilhalville, soit dix jours. Je suis tout surpris d’y trouver des couchettes sans aucune espèce de literie ni moustiquaire. L’État compte que chacun sera pourvu de son matériel de couchage et les sociétés, qui doivent à leurs agents le logement, ne leur donnent rien et n’avertissent même pas de ce détail les nouveaux venus, pour qu’ils puissent y pourvoir à leurs frais. Cependant la cabine donne lieu à une perception spéciale de 5 francs par jour en sus du passage.

La nourriture coûte aussi spécialement 12 francs par jour, et bien que le port d’attache des steamers soit Léopoldville sur le Pool, situé à vingt et un jours d’Anvers par paquebot et chemin de fer et situé dans une zone pourvue de vivres. Malgré cela, on ne nous sert que d’horribles conserves belges, — qui ne rappellent que de loin les bons chœsels et les carbonades, — des pommes de terre à l’eau, — un morceau de pain pour rire et de l’eau le matin et à midi. Le soir, on a un verre de vin, moins d’un quart de litre. Pas de buffet à bord, rien pour se ravitailler et l’on ne rencontre de commerçant qu’à Irebu. Aussi le voyage correspond-il à une affreuse fatigue causée par dix nuits d’insomnie, causées par la permanence des moustiques, en nuée près des rives dès le soleil couché.


En ce qui concerne les transports, les particuliers ne peuvent que se plaindre, car leurs chargements, à la montée comme à la descente, passent toujours après ceux de l’État et selon le bon plaisir des préposés.


J’ai vu, dans des stations du fleuve des chargements de caoutchouc resté pendant des semaines exposés à la pluie et au soleil.


Le monopole de l’État est vraiment un abus tyrannique au plus haut point et sans qu’on puisse rien y opposer, pas même un droit que la loi locale ne reconnaît pour ainsi dire pas, surtout pratiquement.

D’ailleurs, cet abus est dans tout. En veut-on lire un petit exemple typique, concernant un détail de très grande importance pourtant : la correspondance postale, dont une grande partie est fournie par les agents de l’État et de société, dont la seule joie est d’échanger avec leurs familles des lettres dont la sécurité est souvent rendue douteuse par les pertes et les retards qu’elles subissent trop souvent !


6 janvier 1903. — J’ai noté, ici, une anomalie. Le Congo indépendant fait partie de l’Union postale universelle. Les lettres qui nous arrivent sont taxées à 25 centimes. Pourquoi les bureaux congolais exigent-ils 50 centimes les 15 grammes, juste le double ? Ni en Chine, ni dans les républiques sud-américaines les plus dépourvues d’or, pareille chose n’a lieu. Encore un fait d’arbitraire.


L’État tenta ensuite d’accaparer le chemin de fer de Mastadi au Pool, qui est certainement le travail le plus utile réalisé dans l’État indépendant.

Cette voie ferrée est utilisée par notre Congo français (et par l’Interland Cameroun allemand) dont il constitue l’organe de communication aussi bien au point de vue économique qu’au point de vue militaire. Nous avons commis une faute de mettre réellement une colonie française à la merci d’un gouvernement qui n’est, en somme, qu’une firme commerciale.

Ce railway supprime la terrible route des caravanes, propylées sinistres du mystérieux Congo, chemin jalonné par les tombes de beaucoup de malheureux, qui, frais émoulus d’Europe, trouvaient pour leur début en Afrique près de 500 kilomètres à franchir dans un pays très accidenté, malsain, et sous un ciel de feu.

M. le colonel Thys fut le promoteur de cette œuvre qui coûta des milliers d’existences humaines, et fut terminée par nos Sénégalais sous la direction de M. l’ingénieur Espanet, notre compatriote.

Quand le chemin de fer coûteusement établi devint prospère, l’État voulut user des droits que lui conférait la concession de la ligne pour régenter celle-ci souverainement.

Mais une transaction intervint à la suite d’un procès récent que la compagnie du chemin de fer s’était vue obligée d’intenter à l’État, par trop exigeant.

Après les moyens de transport, vinrent les sociétés, c’est-à-dire le territoire et le travail.

Ayant gagné des sommes considérables par les moyens que nous avons indiqués, l’État disposait de ressources permettant de rétribuer un personnel plus nombreux grâce auquel il pouvait récolter lui-même les produits sur lesquels il ne percevait encore que des droits de sortie.

À certaines sociétés, il fit accepter une combinaison par laquelle il partageait la récolte brute en fournissant des postes de force publique chargés d’assurer la rentrée des contributions (euphémisme désignant en fermes officiels la récolte forcée). C’était en résumé la réquisition, tout à fait contraire aux dispositions très formelles des paragraphes premier et dernier du chapitre 1er de l’acte de Berlin.

Celles des sociétés qui, pressenties, ne se montrèrent pas disposées à accéder aux désirs souverains, virent leurs territoires réduits aux limites étroites de concessions déterminées. Nous venons d’en donner un exemple. Cette mesure restrictive et même vexatoire n’en laissait pas moins subsister un monopole interdit par l’acte constitutif. On a tellement, au Congo, le sens de cette violation, que l’on désigne sous le nom fallacieux de marché, qui signifie trafic libre, la livraison obligatoire des produits par les indigènes dans les factoreries, contre un prix imposé à l’indigène si tant est que d’aventure on rétribue son travail.

Ces deux façons d’opérer étaient génératrices d’une troisième, plus flagrante : l’accaparement absolu de la totalité du territoire par l’État et la constitution de celui-ci en véritable propriété personnelle du souverain, puisque ce souverain est absolu dans l’acception la plus complète du terme.

Nous démontrons ainsi que quatorze puissances se sont réunies pour donner à un homme un pouvoir que ne possède même pas le tsar de toutes les Russies, et dont l’autocratisme n’a échappé à la réprobation de l’opinion publique que parce qu’elle s’exerce en un pays lointain et d’une façon mystérieuse comme tous les attentats au droit humain. L’histoire n’offre aucun autre exemple de cette nature.

Croit-on qu’il soit possible d’invoquer maintenant en cet acte de Berlin, autre chose que cet article vii, par lequel les puissances signataires se réservent d’introduire les modifications reconnues utiles ?

En effet, l’accaparement est aujourd’hui démontré. Du côté du Nil, les agents commerciaux au service des factoreries de cette région eurent à opter entre leur retour en Europe ou leur passage au service de l’État. Les Sociétés désignées en Bourse sous le nom de Mongala et d’A. B. I. R. ont été incorporées au D. P. Le bassin entier du Ruki et de ses vastes affluents est passé à l’État, sauf ce qu’on appelle le Bus-Bloc. Dans tous les syndicats actuellement en exercice, le même État a part prépondérante et droit de reprise.

Dans les régions où le commerce est libre, aux Falls par exemple, les fonctionnaires persuadent aux indigènes de ne point travailler pour les factoreries.

Une société hollandaise, dont un steamer allait commercer de poste en poste le long du fleuve, depuis le Pool jusqu’à Stanleyville, se vit interdire ce commerce malgré les termes de l’article iv précité. Aucun particulier, sauf les missions religieuses, ne possède de concessions agricoles ou forestières, au delà de Tumba, près de la côte. Si cette dernière région bénéficie de l’ancien statu quo pour des raisons que nous avons énoncées dans notre chapitre ii, dans tout le reste du Congo un particulier quelconque, un agent de société à fin de terme, par exemple, ne pourrait songer à s’établir dans cet intérieur où l’expérience acquise et quelque argent gagné pourraient en faire un colon indépendant et prospère.

La liberté d’établissement, garantie par les puissances, n’existe qu’au Congo de surface, mais est impraticable en réalité, par la volonté d’accaparement des salariés du souverain, seul responsable devant l’Europe qui ne s’en émeut guère.

Toutefois les indigènes sont militairement contraints à la récolte, même dans les concessions des sociétés avec lesquelles l’État ne partage pas les produits. Voici un exemple :


6 juin 1903. — Les soldats de l’État partent au matin, en pirogue, sous le commandement du sous-officier européen X… pour aller châtier, sur l’autre rive, nos indigènes enfuis pour se dérober à nos exigences. Ils ont fait n’deko avec les villages de cette rive, et tentent de provoquer d’autres désertions parmi les indigènes craintifs restés sur le territoire de la concession. Pour les convaincre mieux, ils en mangent quelques-uns de temps à autre.

C’est requis par les chefs de la Société que les soldats marchent, parce que la production décline d’une manière incessante et progressive et que, même lorsqu’il ne la partage pas, l’État est intéressé par la perception des transports et des droits de sortie à la production des sociétés, si même il n’y est pas intéressé plus effectivement.

Donc, les soldats partent en guerre. Ce sont vingt gaillards sans discipline, à qui de sordides haillons tiennent lieu de tenue de campagne. Rien n’est plus sale en temps ordinaire que le soldat congolais. Il traîne avec lui des femmes, des enfants, des chiens, des poules, des canards, des poteries et des nattes disparates, etc. C’est tout juste s’il n’emmène pas smala et bric-à-brac en expédition.

Ils mettent plus d’une heure à s’embarquer dans notre grande baleinière. Ils agitent leurs fusils en hurlant et menaçant l’adversaire lointain. Ils ont d’avance la convoitise du repas de chair humaine qu’ils espèrent s’offrir (en cachette de leurs chef) aux dépens du vaincu, car tous les noirs de ce pays sont anthropophages, ouvertement ou non. Le sous-off européen nous promet de tailler en pièces ses adversaires. Il nous annonce quatre jours d’absence et demande que, passé ce délai, notre gérant vienne à la rescousse avec une escorte : il serait alors engagé dans la grrrande guerre, — ô gloire !


Heureusement pour les nègres qui, à leur insu, ne font que d’user des droits que leur a solennellement reconnu l’Europe, heureusement pour eux que parfois les chefs de ces petites expéditions, au résultat desquels ils ne sont point intéressés, craignent les routes dans les marais boisés où l’on s’enlise et d’où partent parfois des flèches. Ainsi en fut-il la fois dont nous parlons :


7 juin (le lendemain). — Retour assez modeste de

l’armée. Ces guerriers m’ont tout l’air d’avoir eu la frousse d’aller de l’avant dans les marécages forestiers de la rivière et d’affronter les traits empoisonnés des archers nègres. Le sous-off déclare qu’il n’a pas voulu s’engager dans un pays qu’il ne connaissait pas. Nos dissidents l’ont échappé belle, à l’entendre.


On le voit, partout l’autorité de l’État, même lorsqu’il n’est pas absolument encore le maître. Œuvre d’accaparement incroyable, menée avec ténacité, avec patience, et dont la réussite est immanquable tant que l’on n’aura pas modifié le statut réel de l’État indépendant du Congo.