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Terre d’épouvante/VI

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Libraire générale et internationale Gustave Ficker (p. 115-132).


CHAPITRE VI


L’accaparement et ses conséquences pour les sociétés. — Récoltes et plantations. — Le copal. — Nouveau bluff.


Cet accaparement du pays par l’État présentait de graves conséquences pour les sociétés et leurs actionnaires, et mettait leurs administrateurs dans un grand embarras.

Tous ces administrateurs n’étaient que des financiers très étrangers à toute question technique. Aucun d’eux ne possédait les notions réelles du véritable travail colonial, tel qu’il fut compris autrefois dans l’Amérique du Sud, tel qu’il est appliqué maintenant dans les Indes néerlandaises. Ils ne surent que faire exploiter brutalement le Congo, lancer à travers l’immense forêt équatoriale des agents faméliques et poussés à la cruauté, afin d’arracher au pays les dépouilles qu’il offrait spontanément. Mais jamais ils n’avaient songé à instaurer le travail normal. Leur récolte n’était que de la dévastation. On sacrifiait l’avenir au présent, pour que ce présent donnât de grands profits.


L’effort ne porta sur le caoutchouc que vers 1890. Dans les premières années de l’occupation, et malgré que Stanley eût signalé dans son livre la richesse en caoutchouc des seules îles du fleuve, on ne s’était adonné qu’à la recherche de l’ivoire, d’où résultaient des bénéfices de 15 francs et plus par kilogramme, et dont la réquisition entraîna l’extermination de villages entiers, et dans certains lieux la disparition des éléphants. On affirme que le premier agent qui envoya du caoutchouc en Europe, fut blâmé de son initiative. Aujourd’hui c’est la grande richesse en voie d’épuisement réel et de reconstitution parfois factice.

Le caoutchouc expédié provient non pas de la saignée rationnelle et périodique des lianes, mais d’un abatage systématique par lequel jusqu’aux neuf dixièmes du latex dont la coagulation donne le produit cherché, restent en suspens dans les tronçons abandonnés à terre, et sont totalement perdus pour tout le monde.

Dans certains endroits, on marche littéralement sur les débris de liane, à ce point que M. G. N… avait proposé d’extraire le caoutchouc des écorces selon son procédé ; il envoya même des échantillons en Europe mais la société laissa la question en suspens, après un accusé de réception élogieux, bien que le prix de revient de cette gomme de bonne qualité ne dépassât pas 50 centimes le kilogramme, tout compris.

D’ailleurs, ce saccage imprévoyant est commun à toutes les colonies. Mais il est intense au Congo indépendant. Notre témoin nous le montre.


31 janvier 1903. — (Équateur.) Dans la région, les lianes à caoutchouc sont dévastées : il y a dix ans qu’on exploite le pays selon la méthode, générale dans toutes les colonies, de production rapide — et de destruction certaine. — J’ai vu le même fait en Indo-Chine et autour de Konakry.

12 mars 1903. — (Loméla.) Les forêts environnantes sont absolument saccagées. Le mode de dévastation en grand règne toujours et pour l’accomplir, on a décimé les populations. Les grands villages jadis habités par cinq ou six cents êtres ne comptent plus maintenant que vingt à trente têtes. La vérité commence à m’apparaitre ; certaines confidences, certains souvenirs évoqués par les anciens dans la conversation, me reviennent en mémoire, et s’identifient avec les preuves que je trouve sur le terrain. En réalité, le saccage des forêts n’a été ralenti que par la raréfaction de la main-d’œuvre. J’ai entendu dire par des Congolais que chaque tonne de caoutchouc représentait la mort de cent nègres ; en tenant le chiffre pour exagéré, il n’en est pas moins vrai que, pour la récolte de ce produit, celle de l’ivoire, du copal, des vivres et l’imposition des corvées, trois ou quatre millions d’êtres humains ont été sacrifiés depuis vingt ans. Il serait intéressant de connaître, comme contre-preuve, quel nombre de caisses de cartouches sont passées par la douane de Matadi, pour « payer les nègres » selon l’expression de ceux du haut fleuve.

25 avril 1903. — Depuis une semaine, malgré les pluies qui font monter la L… presque à vue d’œil, j’erre en forêt, cherchant des plantes à latex. Je constate la dévastation des lianes, la récolte brutale, sotte, l’annulation de l’avenir pour la satisfaction rapide du présent. Une liane devrait être un titre de rente. En la détruisant, on ne tire pas en une fois le poids de caoutchouc qu’elle donnerait en un an par des saignées régulières. Et la coagulation est mal faite, le produit mal soigné. Mais ces gens sont indifférents à tout. Les observations techniques que j’ai présentées restent sans réponse, malgré le caractère bien défini de ma mission. Une seule chose préoccupe l’administration : le cours des titres en bourse. Notre travail n’est que le prétexte, la justification de l’existence des valeurs.


Mais cette récolte, opérée d’une manière aussi épouvantablement inhumaine, et avec une telle imprévoyance, était mal soignée, mal emballée, manipulée par des gens dépourvus de la notion la plus rudimentaire du travail auquel ils se livraient. Le produit, essentiellement de toute première qualité, arrive toujours en Europe gâté par une corruption superficielle dont son prix de vente est affecté.

L’ignorance et la routine, renforcée par la suffisance des directeurs en Afrique, est telle qu’un spécialiste, M. N…, ancien directeur d’une importante manufacture de caoutchouc en Europe, chargé de missions techniques en Amérique et en Extrême-Orient, ne put réussir à faire adopter les procédés de conservation simples et peu coûteux qu’il indiquait, afin que les produits arrivassent intacts et obtinssent ainsi la cote maximum de leur qualité.

Le plus fort, c’est qu’il avait été envoyé spécialement pour cette tâche par une société :

Il nous dit à ce sujet :


5 janvier 1903. — Depuis que je suis ici, j’ai pu voir combien ces gens sont insoucieux du vrai travail dont ils ignorent les premiers éléments. Leur caoutchouc est mal récolté, traité en dépit du bon sens, trié en plein soleil, etc… On discerne que les maîtres de ces sociétés financières sont et ne seront jamais que des spéculateurs, pour lesquels leurs établissements et leurs récoltes ne sont que des prétextes à jeu de bourse.

31 janvier 1903. — J’ai entendu des choses tristes et scandaleuses, mais il ne m’est pas encore possible d’y ajouter foi. Je n’ai guère d’illusions sur la réussite de mon travail. Ou voit ici trop de routine, trop de suffisance. Je puis déjà juger que cela n’est pas le pays du progrès et du labeur.

14 février. — Plus je vais, plus j’ai l’intime persuasion que la routine est maîtresse ici, et que tous ces gens, d’une ignorance crasse dans les plus petites questions de récoltes et de soins au caoutchouc ne veulent rien apprendre, parce que le travail leur est indifférent. Que les produits soient bons ou mauvais, qu’importe ! Ce ne sont que des spéculateurs et pas bien forts. J’ai vu ailleurs, des gaillards autrement taillés pour le bluff.

19 septembre. — Lettre d’Europe par laquelle je sais que mon traitement du caoutchouc a réussi. Néanmoins, on ne fait pas ce qui était convenu pour la généralisation de ce travail ; on continue d’opérer comme auparavant.


Il était utile de noter cette inaptitude au travail pour montrer dans quel embarras se trouvèrent ces chefs de société quand l’État réduisit leur champ d’action et leur imposa de plus le respect, restrictif des récoltes, d’une justice instaurée au moment où les critiques acharnées de la presse britannique coïncidaient avec la mise à exécution des désirs du souverain d’accaparer de plus en plus les territoires exploités.

Pendant dix ans, ces sociétés n’avaient pas fait de plantations sérieuses, n’avaient rien essayé pratiquement, n’avaient rien prévu pour contre-balancer l’épuisement des richesses du sol.

Les lianes saccagées étaient des végétaux séculaires restés intacts depuis toujours et donnant un latex contenant jusqu’à 66 p. 100 et plus en poids de caoutchouc. Les lianes plantées sont susceptibles de saignées vers l’âge de six à huit ans, mais tant qu’elles sont jeunes, leur latex ne présente guère que 25 p. 100 de coagulat.

Pourtant, en tout état de cause, la plantation était une précaution indispensable que des gens sérieux eussent prise, d’abord pour faciliter le travail en restreignant le champ des recherches et en permettant de traiter le produit d’une façon rationnelle. La plantation qui s’imposait était celle des lianes de provenance spontanée, dont le produit est de toute première qualité, quand il est manipulé avec les soins très simples qui lui conviennent.

Voici, à ce sujet, les avis d’un spécialiste.

D’abord, relativement à une tentative d’acclimatation d’arbres caoutchouquifères d’origine étrangère, conséquence de la lecture mal comprise de ces livres de vulgarisation qui ne peuvent très réellement servir qu’à des gens avertis, et par lesquels les profanes commettent des erreurs souvent coûteuses, témoin celle que nous citons :


7 février 1903. — Visite à des plantations de belle tenue, contenant des arbres à caoutchouc (heveas brasiliensis, cearas) qui ne donneront jamais de bon latex, attendu qu’entre le bassin de l’Amazone et les parties du Brésil d’où ces arbres sont originaires, et cette région africaine, il existe un monde de différence : pluie, épaisseur et qualité d’humus, par lesquelles on ne peut avoir ici que des arbres grêles et à latex pauvre en globules.


En résumé, c’était du travail absolument nul, quoique chaque arbre eût coûté fort cher.


Tout d’un coup, il fallut réaliser sans manquer ce travail jusque-là négligé des plantations sérieuses. Des circulaires de l’État les prescrivirent péremptoirement — après, bien entendu, que la dévastation eut été consommée dans les régions les plus accessibles. Les ambitions effectivement révélées du souverain soulignaient une nécessité à la fois matérielle et légale.

Telle société dut abandonner, nous l’avons dit, les neuf dixièmes du domaine qu’elle avait accoutumé à considérer comme sien et comme inépuisable et duquel elle tirait de grands bénéfices, où tout le monde trouvait son compte, l’état-major, les actionnaires et même les « bons agents ».

L’année qui suivit la remise à l’État des districts qu’il reprenait, les dividendes baissèrent très fort, et les actions aussi. Ne pas enrayer ce mouvement, c’était courir à une déconfiture, et très vilaine, car beaucoup de ces sociétés sont liées les unes aux autres. On peut même dire que toute la Bourse coloniale se tient et que la chute totale d’une valeur entraînerait un krach dont nos voisins éprouvèrent un avant-goût voici quelque temps, et par quoi beaucoup d’entre eux calmèrent leur effervescent amour pour les entreprises exotiques.

On se rabattit d’abord sur le copal, assez dédaigné jusque-là et dont le temps avait accumulé de grands dépôts dans la forêt. On en pratiqua la collection avec l’inexpérience brutale qui est la caractéristique des factoriens congolais. Sans notions précises sur les soins à donner et le triage à faire, on jeta sur le marché des centaines de tonnes d’un produit mélangé et non gratté. Quelqu’un avait conseillé le lavage à froid au carbonate de soude. On ne l’écouta pas, tout d’abord, mais comme on sut, six mois après, que dans une autre région, le copal était lavé à la soude caustique, on donna précipitamment l’ordre de laver ainsi, mais avec un dosage irréfléchi d’où résulta une somme exagérée de déchets.

Le copal, résine coagulée de certains arbres, ne donne pas des récoltes très abondantes. La régularisation de ce travail, après l’exportation des stocks gisant en forêts et que l’on n’avait eu qu’à ramasser ; les mécomptes éprouvés par l’envoi sans méthode d’énormes quantités mal préparées ; les prescriptions gouvernementales relatives aux plantations, firent converger vers celles-ci tout l’effort de ces traitants.

La plantation ne peut naturellement donner de bénéfices qu’au bout d’un certain nombre d’années. Le coup de génie était de parer au péril d’une chute des cours en bourse en convainquant les actionnaires qu’ils possédaient des valeurs dont un jour les dividendes dépasseraient ceux du plus beau temps du saccage des forêts, et que leur plus puissant intérêt consistait à ne point se dessaisir de titres dont l’avenir était plein de promesses.

Il fallait pour cela que des rapports datés d’Afrique vinssent annoncer — avec plans à l’appui — de nombreux hectares plantés de lianes, et il convenait de réaliser vite et à peu de frais ces plantations rédemptrices des cotes.

Les pauvres agents, réduits par les circonstances à leur solde d’Europe ou à peu près, mal traités, obligés déjà d’être comptables, magasiniers, négociants, géographes, charpentiers, maçons, jardiniers, durent devenir encore planteurs. Et les cultures de lianes durent être faites à proximité des postes, sans souci de la nature du sol. Tous les postes, même ceux qui, pour des causes locales, ne présentaient aucune chance de réaliser un travail utile, durent s’entourer de plantations.

On voulut planter simultanément l’ireh, arbre à caoutchouc originaire de régions différentes et dont les graines, provenant du Kasaï, arrivaient pourries dans le Haut-Congo, et des lianes de croissance spontanée, ce qui eût été la seule chose à faire — rationnellement.

Mais pour planter des lianes, il fallait s’en procurer des fruits et la forêt dévastée, où toutes les grosses lianes avaient été détruites à plusieurs jours de marche de chacun des établissements européens, n’en offrait plus guère.

Aussi, pour toutes ces causes, les plantations furent-elles odieusement mal établies. Notre témoin nous fixe à ce sujet. Ses remarques furent faites au cours d’un voyage d’inspection organisé précisément pour servir de thèse à la confection d’un de ces rapports sensationnels, auxquels nous faisions allusion plus haut. D’autres remarques subséquentes corroborèrent les premières.


18 août 1903. — Visite matinale de tout le cortège aux plantations de lianes à caoutchouc, tenues avec beaucoup de bonne volonté, mais mal faites. On place beaucoup trop de lianes à l’hectare. Elles ne pourront pas se développer. On a tenté là le mode de plantations au pied des arbres, pour leur faciliter l’ascension. Seulement, on a mis dix et douze plants auprès de chacun de ces arbres. L’entrelacement des plantes adultes amènera le résultat zéro. Elles s’étoufferont et étoufferont leur tuteur.

J’avais proposé la méthode de lianes traînantes adoptées avec succès en Extrême-Orient ; de cette manière, la liane rampe sur le sol et reprend racine tous les mètres à peu près pour chercher ses aliments dans la terre. De beaux résultats ont été obtenus. On a trouvé ici qu’il fallait trop de main-d’œuvre pour réaliser ce mode si pratique. Inclinons-nous.

23 août. — Dès l’aube, visité les vastes plantations du poste de X… Pour le coup, je m’amuse ! On les a faites sur d’anciens champs de manioc, et il n’est peut-être pas une plante au monde qui épuise pareillement le sol. Par contre, la liane veut un terrain riche. Des parasoliers — l’arbre du terrain pauvre — poussent parmi les petites lianes, — dont on admire le nombre d’hectares plantés ! Cela ne vaut même pas qu’on défasse ce qui est fait. Là-bas, les actionnaires liront un beau rapport et voteront un ordre du jour de félicitations en escomptant joyeusement l’avenir.

À huit heures, on se met en route. Après quatre heures de marche, on arrive à W…

Là aussi, il y a des plantations, mieux placées que les autres, mais présentant beaucoup trop de lianes à l’hectare. Le maximum admis est de quatre cents et l’on en plante deux mille et plus.

trouveront-elles l’espace qui leur sera nécessaire pour vivre ?

28 août. — Expériences sur le latex des lianes ayant donné les graines déjà plantées par centaines de mille. Mon travail démontre qu’on a pris de fausses lianes sans valeur pour les lianes à caoutchouc. C’est fâcheux pour le rapport.

On punit, au sujet de cette erreur formidable, un pauvre diable d’agent qui n’a même pas l’idée de dire qu’il a été enrôlé comme agent commercial et non comme agronome.


Malgré les observations et les remarques qui purent être présentées, les rapports furent rédigés selon l’indication des administrations d’Europe, puisqu’ils étaient indispensables. Certaines sociétés, après avoir vécu des dévastations, se soutiennent ainsi par le bluff des plantations.

Plantations stupidement faites. Il est avéré que dans les pays les mieux doués pour la réussite des lianes, chaque hectare n’en peut nourrir plus de quatre cents. Comment pourraient vivre les deux mille qu’on jette sur la même surface ? Elles s’entr’étoufferont, détruiront les arbres et ne donneront pas, à l’hectare, cinquante lianes dont la légitimité ne sera rien moins que sûre. Selon la tradition congolaise, on aura travaillé sans données précises, sans personnel expérimenté, sans rechercher si les terrains étaient ou non appropriés à la culture. Il a fallu faire vite, quand même, n’importe comment. La prétentieuse ignorance des directeurs écarta tous les conseils autorisés, et les crédules actionnaires, qui pensent posséder un domaine où des millions de lianes représentent des bénéfices en croissance, auront dans six ou huit ans la certitude d’une ruine réelle qu’on leur dérobe aujourd’hui.

Et pourtant, le travail normal était possible et simple. Notre correspondant en a fourni la preuve, qui fut d’ailleurs donnée en exemple par une circulaire datée de mars 1904.


28 février 1904. — Tous ces temps-ci, j’ai fait des plantations d’ireh, qu’on a bien voulu donner comme modèles à d’autres, et j’ai prouvé que l’on peut faire récolter aux indigènes du latex de lianes, ce qui permet d’avoir, par une coagulation rationnelle, du caoutchouc de tout premier ordre, pas plus cher que l’autre, au lieu de celui que les indigènes coagulent salement en mélangeant le latex des vraies lianes à celui, d’apparence semblable, de lianes non caoutchouquifères, d’où il s’ensuit une altération du produit. Quoique les noirs discernent à peu près les bonnes lianes des fausses, tout est bon pour eux, en haine de ce travail.

Et l’on dévaste la forêt, on gaspille des richesses sans nombre, pour avoir des mauvais produits en quantité inférieure à ce que l’on pourrait obtenir par un bon travail.


Mais le travail correct, de même que l’échange normal et les efforts patients pour créer progressivement des besoins aux indigènes, en un mot, le respect des dispositions de l’acte de Berlin, n’étaient pas le fait de spéculateurs.

Il fallait des bénéfices à tout prix, il fallait soutenir quand même ces cours en bourse, dont les opérations sur la hausse et la baisse étaient les seules choses dont on eut vraiment souci.

On y parvint durant vingt années par de la dévastation et du carnage.

On tente de continuer aujourd’hui grâce à une imposture.