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Théorèmes Tristes (Lucien Muhlfeld - La Revue blanche)

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La Revue blancheTome 3 (série belge) (p. 179-181).

Théorèmes Tristes



LES LIVRES NE SE VENDENT PAS


À Jean Veber.




Quand les trois cent trente-trois exemplaires, numérotés à la presse, sortent de chez le brocheur, l’auteur en distrait deux douzaines pour les journaux, et le reste va aux libraires, par les soins du commissionnaire spécial grassement remboursé d’avance des frais d’impression et de publicité, qu’on appelle « un sympathique éditeur ».
xxMarpon, Brasseur, Achille mettent en vente :
xxLes livres ne se vendent pas.

Marpon, Brasseur, Achille, après six semaines, renvoient les exemplaires au sympathique éditeur, qui les retourne, crainte d’encombrement, au « très cher auteur».

Le cher auteur (qu’en ferait-il ?) distribue les volumes à ses « excellents confrères », en toute estime littéraire.

Ceux-ci mandent leurs bouquinistes et leur cèdent, sans avoir découpé, avec les autres livres du mois, chacun son exemplaire : l’un des trois cents trente-trois numérotés à la presse.

Les bouquinistes exposent le « vient-de-paraître » et devant l’extrême réserve de leur ambulante clientèle, par régulières chutes, ils le font descendre de la boite à deux francs à la boite à deux sous :
xxLes livres ne se vendent pas.

Mais l’auteur a ouï dire par des camarades pince-sans-rire qu’on trouve son œuvre « dans le commerce ». Subrepticement il fait un tour le long des parapets, en vague espoir de rencontrer son livre coté « première édition, vingt francs. »

Et l’un après l’autre il découvre ses exemplaires, les trois-cent trente-trois exemplaires numérotés, à la presse, et les rachète dix centimes.

Alors (qu’en ferait-il ?), il restaure de son mieux les feuilles de garde lacérées, aux dédicaces arrachées, et compose de nouvelles adresses pour ses amis, en toute affectueuse cordialité.

Ceux-ci visitent leurs bouquinistes… mais les bouquinistes n’en veulent plus : ils aiment mieux trafiquer les Chéret :
xxLes livres ne se vendent pas.

Enfin les amis se décident à caser le volume dans leur bibliothèque. À l’occasion (qu’en feraient-ils) ils en font montre à leurs familiers à seule fin qu’on n’ignore point que leurs livres sont de tirages rares (trois cent trente-trois exemplaires numérotés à la presse), qu’ils furent offerts par les écrivains leurs amis, bien affectueusement, et que, pas plus qu’ils ne payent au théâtre, ils ne payent au libraire :
xxLes livres ne se vendent pas.

Mais un beau jour, un ami d’ami à qui l’ouvrage est prêté, le découpe, le lit, s’en enthousiasme, et, dans un article retentissant, il le lance.

Le public alors se dispose à connaître ce livre que son journal lui vante ; on le cherche chez le libraire ; on le réclame au Journal de la Librairie. Le bouquin demeure introuvable. Car les détenteurs voyant la hausse, n’ont garde de se désaisir d’un livre désormais précieux. Les demandes se succèdent vainement. Le bibliophile Vanier a bien un exemplaire, l’un des trois cent trente-trois numérotés à la presse, mais il le garde pour lui :
xxLes livres ne se vendent pas.

C. Q. F. D.
Lucien Muhlfeld.