Timocrate

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Bordelet (Tome 2p. 188-263).


PERSONNAGES

TIMOCRATE, roi de Crète, déguisé sous le nom de Cléomène.

LA REINE d’Argos.

CRESPHONTE, roi voisin.

LEONTIDAS, roi voisin.

ERIPHILE, fille de la reine.

NICANDRE, prince sujet de la reine d’Argos.

TRASILLE, prince sujet du roi de Crète.

DORIDE, confidente d’Eriphile.

CLÉONE, confidente d’Eriphile.

ARCAS, confident de Nicandre.


La scène est dans Argos.

ACTE I



Scène I


Nicandre, Arcas.



NICANDRE.

Mais es-tu bien certain que ce soit Cléomène ?
Tes yeux t’ont pu trahir.


ARCAS.

Il est avec la reine,
Seigneur, et son retour qu’exprès l’on fait savoir
Dans le peuple alarmé jette un nouvel espoir.
Avec joie à l’envi déjà chacun publie
Ce qu’il a fait pour nous contre la Messénie.
Et portant jusqu’au ciel le nom de ce héros,
Semble mettre en lui seul la défense d’Argos.


NICANDRE.

Jamais une si haute et vaste renommée
Par de nobles exploits ne fut mieux confirmée,
Et dans toute la Grèce il est fort peu d’États
Qui pour mieux s’affermir n’aient employé son bras.

Partout son grand courage a contraint la victoire
De suivre ses désirs et respecter sa gloire,
Et bien plus souhaité qu’il n’étoit attendu
Ce vaillant Cléomène enfin nous est rendu.
La justice des dieux par son retour éclate :
Ils s’en veulent servir pour perdre Timocrate.
Ce lâche roi de Crète attaquant cet État
Veut d’un père perfide achever l’attentat ;
Déjà devant Argos sa flotte ose paroître,
Mais l’orgueilleux tyran n’en est pas encor maître,
Et nous lui ferons voir peut-être dès ce jour
Ce que peut un grand cœur animé par l’amour.


ARCAS.

Seigneur, dans le dessein de plaire à la princesse
Il semble qu’avec vous le destin s’intéresse,
Puisque par cette guerre il offre à votre bras
Tout ce qu’un bel espoir a d’illustres appas.
Combattez, et forçant l’orage qui s’apprête,
De son cœur à vos feux assurez la conquête,
Et de l’éclat d’un sceptre avec raison jaloux,
Le conservant pour elle, acquérez-le pour vous.


NICANDRE.

Hélas ! C’est cette guerre à moi seul trop contraire
Qui détruit mon espoir quand tu veux que j’espère.
Pour vaincre la rigueur de nos premiers destins,
La reine a fait armer deux princes ses voisins ;
Tous deux sont accourus au besoin qui la presse.
Cependant, cher Arcas, ils ont vu la princesse,
Et comme il est trop vrai que la voir c’est l’aimer,
Tous deux également s’en sont laissez charmer.
Ainsi dans ses désirs ma flamme opiniâtre
Trouve avec mon respect deux rivaux à combattre,
Et si ce seul respect tient mes sens étonnés,
Juge ce que feront deux rivaux couronnez.


ARCAS.

Quoi que ces deux rivaux vous donnent lieu de craindre,
Si vous n’en aviez qu’un, vous seriez plus à plaindre.

Je sais bien que la reine a trop de besoin d’eux
Pour négliger leur flamme et rebuter leurs vœux ;
Mais comme choisir l’un seroit irriter l’autre,
Leur bonheur suspendu fera naître le vôtre,
Et chacun d’eux enfin, l’un par l’autre détruit,
De ses prétentions vous laissera le fruit.


NICANDRE.

Mais s’il faut t’expliquer ma crainte toute entière,
Sais-tu que la princesse est orgueilleuse et fière ?


ARCAS.

Quel que soit son orgueil, il manque en vous d’objet :
N’êtes-vous pas né prince ?


NICANDRE.

Oui prince, mais sujet.


ARCAS.

Mais sujet dont les soins toujours infatigables
Aux peuples nos voisins nous rendent redoutables.
Depuis plus de six ans c’est d’eux que cet État
Sous une auguste reine emprunte son éclat,
Et vous avez fait voir par d’assez nobles marques
Ce qu’en vous peut le sang de nos premiers monarques.
Avec ce privilège oserez-vous douter
Que son coeur…


NICANDRE.

Cesse, Arcas, cesse de me flatter.
Mes rivaux ont sur moi du moins cet avantage
Qu’ils eurent en naissant un sceptre pour partage,
Et que sans son hymen dans le trône placés,
Mes vœux auprès des leurs semblent intéressés.
Oui, ce rang inégal où le ciel m’a fait naître,
Sans être ambitieux, me force à le paroître,
Puisqu’enfin mon amour, qu’en vain je veux borner
Demande une couronne, et n’en sauroit donner.


ARCAS.

Vous vous alarmez trop.


NICANDRE.

Pour sortir de ce doute,
Employons auprès d’elle un ami qu’elle écoute.
Cléomène…


Scène II


Nicandre, Cléomène, Arcas.



CLÉOMÈNE.

Seigneur, il m’est bien glorieux
Qu’on se souvienne encor de mon nom en ces lieux,
Et qu’en le prononçant un grand prince m’assure
Qu’il sait avec bonté pardonner une injure.
Être parti sans ordre, et quittant cette cour…


NICANDRE.

Ce crime est effacé par votre heureux retour,
Ou, s’il est ordonné que l’on vous en punisse,
Embrasser Cléomène en sera le supplice.


CLÉOMÈNE.

Ah, seigneur !


NICANDRE.

Mais au moins, dans l’heur de vous revoir,
Ne me refusez pas ce que je dois savoir.
Si votre éloignement nous parut un peu rude,
Je n’en pus accuser que notre ingratitude,
Puisque par vous deux fois cet État défendu
Ayant reçu beaucoup, vous avoit peu rendu.
Parlez donc, Cléomène, et si dans cet empire
Il est quelques honneurs où votre cœur aspire,
Pour réparer l’outrage…


CLÉOMÈNE.

Ah, de grâce, Seigneur,
Arrêtez un discours qui blesse mon honneur !
Si l’on croit dans Argos que j’ai l’âme si basse
Qu’un intérêt honteux m’y retienne ou m’en chasse,
Peut-être y montrerai-je avant un jour ou deux
Qu’une mort éclatante est le prix que j’y veux.


NICANDRE.

Quoi, de nos ennemis souhaiter l’avantage,
Quand à nous secourir la gloire vous engage ?

Vous même avecque vous c’est n’être pas d’accord.


CLÉOMÈNE.

Tel est l’injuste effet des caprices du sort.
Son ordre aveuglément contre nous se déploie :
Il me chassa d’Argos, c’est lui qui m’y renvoie,
Forcé par ses décrets, je reviens en ces lieux.
Ne me demandez point que je m’explique mieux,
Seigneur : un tel secret m’est de telle importance
Que la reine elle-même excuse mon silence.


NICANDRE.

J’aurois tort d’aspirer à plus qu’elle n’a su.


CLÉOMÈNE.

J’oubliois cependant l’ordre que j’ai reçu.
Avec vous en ce lieu j’ai charge de l’attendre,
Les princes d’autre part sont mandés pour s’y rendre ;
Je vous en donne avis.


NICANDRE.

Quel malheur survenu
Veut que sur l’heure ainsi le conseil soit tenu ?


CLÉOMÈNE.

Quoi, vous ignorez donc l’audience secrète
Que lui fait demander l’ambassadeur de Crète ?


NICANDRE.

L’ambassadeur de Crète ? Ah, vous me surprenez !


CLÉOMÈNE.

Pour sa réception les ordres sont donnés ;
On l’alloit faire entrer quand j’ai quitté la reine.


NICANDRE.

Quel qu’en soit le dessein, l’ambassadeur me gêne,
Et d’un vieil ennemi tout doit être suspect.


CLÉOMÈNE.

Puis-je être curieux sans perdre le respect,
Seigneur ? Tout me surprend, et j’ai peine à comprendre
Ce qu’un bruit fort confus m’a voulu faire entendre.
Quand je partis d’Argos, sur le commun rapport,
Du Prince Timocrate on y croyoit la mort.
Déjà depuis quatre ans, l’âme aux soupirs ouverte,
Démochare son père en regrettoit la perte,

Et ce vieux roi de Crète accablé de douleur,
Paisible en ses États déploroit son malheur.
Cependant aujourd’hui par un sort tout contraire
Je vois ce fils crû mort au trône de son père,
Et d’autres sentiments appuyant ses projets,
Je rencontre la guerre où j’ay laissé la paix.


NICANDRE.

Si de ces nouveautés votre esprit est en peine,
Faites réflexion sur cette vieille haine,
Qui cent fois de nos mers a fait rougir les eaux
Par le sang le plus pur et de Crète et d’Argos,
Tant qu’enfin le feu roi combattant Démochare,
Pris par lui prisonnier, périt chez ce barbare.
La reine, hors d’état de venger son époux,
Sur l’offre de la paix déguise son courroux,
Et d’un tel attentat dissimulant l’offense,
Pour mieux l’exécuter, recule sa vengeance.
Elle arme toutefois, mais les messéniens,
Osant renouveler des débats anciens,
Nous font changer bientôt, pour vouloir trop prétendre,
Le dessein d’attaquer au soin de nous défendre.
Je ne parlerai point des différents combats
Qu’enfin après deux ans termina votre bras,
Quand l’issue en étant pour nous trop incertaine,
Le ciel nous envoya l’illustre Cléomène,
Par qui jusqu’en ses ports l’ennemi repoussé
À ses prétentions eut bientôt renoncé.
Ce fut lorsqu’affranchis d’une guerre si rude,
La reine, s’accusant déjà d’ingratitude,
Voulut, pour apaiser les mânes d’un grand roi,
De ses armes en Crète aller porter l’effroi.
Vous sûtes ce dessein ; et quoi que votre absence
D’une prompte victoire affaiblit l’espérance,
Chacun ambitieux du nom de bon sujet
Embrasse avidemment ce glorieux projet.
Démochare, surpris et saisi d’épouvante,
D’un foible et vain effort trouble notre descente ;

Tout fait jour, tout nous cède, il se retire, il fuit.
Enflés de ce succès, nous en cherchons le fruit,
Et maîtres en dix jours de la moitié de l’île,
Nous l’allions assiéger dans sa dernière ville,
Si, cherchant à périr du moins avec éclat,
Il ne fût pas venu nous offrir le combat.
Il se donne sanglant, et déjà, pleins de gloire,
Nous cherchions par sa prise une entière victoire,
Quand nous voyons de loin, pour en rompre le cours,
Des escadrons épais voler à son secours.
Soudain à cet aspect son camp de joie éclate,
En suite l’on entend le nom de Timocrate,
Dont l’imprévu retour nous surprend à tel point
Qu’il jette le désordre où je n’en craignois point.


CLÉOMÈNE.

Quoy, ce fut lui, seigneur…


NICANDRE.

Oui, le pourrez-vous croire ?
Lui seul nous sut des mains arracher la victoire,
Et pour vous achever notre honte en deux mots,
Il nous fallut de nuit regagner nos vaisseaux.
Jugez si Démochare après cette retraite
Différa contre nous d’armer toute la Crète ;
Mais quand de sa vengeance il croit être témoin,
Sa mort à Timocrate en laisse tout le soin.
Alors ce nouveau roi se déclare sans peine
Ainsi que de son sceptre héritier de sa haine,
Et sa flotte en nos bords nous défend désormais
D’adoucir nos malheurs par l’espoir de la paix.
Mais la reine paroît.


Scène III


La Reine, Cresphonte, Léontidas, Nicandre, Cléomène.


Elle donne la main à Cresphonte.


LA REINE.
, à Cresphonte.

J’estime votre zèle,
Prince, mais ce dessein me rendroit criminelle,
Et je dois redouter la colère des dieux.


CRESPHONTE.

Seront-ils contre vous pour un ambitieux ?


LA REINE.

Quels que soient ses projets, s’ils méritent leur foudre,
Leur justice sans nous en saura bien résoudre.
Quand vous aurez parlé, nous verrons quels avis
Dans cette occasion doivent être suivis.
La reine se sied et fait seoir les princes et Cléomène.
Nobles et chers appuis d’une illustre couronne
Dont la gloire à vos soins aujourd’hui s’abandonne,
Vous qui contre la Crète en portez la splendeur,
Répondez par ma bouche à son ambassadeur.
Si je veux par la paix éloigner la tempête,
Ma fille d’un tyran doit être la conquête,
Et par son hymen seul, dont je frémis d’horreur,
Je puis de Timocrate apaiser la fureur.
Pour soutenir d’Argos la gloire toute entière,
Ici de vos conseils j’attends quelque lumière :
Parlez donc, et sans fard résolvez avec moi
Ce que de bons sujets doivent au sang d’un roi.


CRESPHONTE.

C’est par ce sentiment que je m’obstine à dire
Que, quoi que la vengeance à votre cœur inspire,

C’est au tyran de Crète en montrer peu d’ardeur
Que de le respecter dans son ambassadeur.
Rendez donc hautement menace pour menace ;
Que sa mort soit le prix d’une insolente audace,
Et par son châtiment faites connoître à tous
Quel sang vous destinez aux mânes d’un époux.


LEONTIDAS.

Je n’examine point quelle est cette maxime
Qui permet de punir un crime par un crime,
Mais ce vieux droit des gens, partout si révéré,
Pour le vouloir enfreindre, est un droit trop sacré.
Non qu’on doive excuser dans l’orgueil qui le flatte
L’indigne procédé du Prince Timocrate :
En tête d’une armée expliquer son dessein,
C’est agir en amant bien moins qu’en souverain.
Cette honteuse paix dont l’offre nous étonne
Est un ordre absolu que sa fierté nous donne,
Et si quelque rebelle osoit s’en dispenser,
Il tient la foudre en main toute prête à lancer.
Certes il faudroit être ennemi de la gloire
Pour céder sans combat le prix de la victoire,
Et ce trône où sans peine il aspire à monter,
À son ambition vaut bien le disputer.
Ainsi pour faire voir qu’on craint peu, quoi qu’il ose,
Je ne répondrois rien sur l’hymen qu’il propose,
Et son ambassadeur retourneroit confus
Deviner avec lui d’où viendroient mes refus.


NICANDRE.

Un tel avis sans doute est glorieux à suivre.
D’un reproche éternel je sais qu’il nous délivre,
Et qu’il part d’un grand cœur, qui voit que sur l’État
L’hymen du roi de Crète est un noir attentat.
Mais ce n’est pas assez d’en rejeter la honte,
Dans un plus haut orgueil ne souffrons pas qu’il monte,
Et pour lui mieux apprendre à ne pas s’élever,
Bravons cet ennemi qui pense nous braver.
Quelques fausses couleurs qui déguisent sa haine,
Cet hymen proposé n’est pas ce qui l’amène,

Et de quoi qu’il l’appuie, on ne parla jamais
Qu’un appareil de guerre ait annoncé la paix.
Non, non, il avoit cru que l’effroi de ses armes
Nous réduiroit d’abord aux dernières alarmes,
Et que, chassant d’Argos ses légitimes rois,
Chaque ville en tremblant irait prendre ses lois :
Il s’étoit figuré que pour s’en rendre maître
Avec toute sa flotte il n’avoit qu’à paroître,
Et contre son espoir ayant trouvé nos ports
En état de braver ses plus rudes efforts,
Sous l’offre d’une paix qu’il fait avec contrainte
Il cache le désordre où le jette sa crainte.
Profitons-en, Madame, et pour sauver l’État,
Lorsqu’il offre la paix, offrons-lui le combat ;
Par là dès aujourd’hui prévenant sa menace,
Étonnons sa fierté par une belle audace,
Et faisons éprouver à cet ambitieux
Que jamais les tyrans ne sont amis des dieux.
C’est là mon sentiment, et le ciel me l’inspire
Pour votre propre gloire et le bien de l’empire.


LA REINE.

Et Cléomène enfin ?


CLÉOMÈNE.

Je me tais par respect :
Aussi bien mon avis pourroit être suspect,
Et voyant pour l’État que trois grands princes veillent,
C’est à moi de souscrire à tout ce qu’ils conseillent.
Non, non, ce que déjà vous avez fait pour nous
Ne permet à l’envie aucun pouvoir sur vous :
Votre cœur m’est connu, parlez en assurance.


CLÉOMÈNE.

Puisque vous m’ordonnez de rompre le silence,
Je dirai qu’un bon roi doit n’oublier jamais
Qu’il est comptable aux dieux du sang de ses sujets,
Et qu’il n’est point de guerre, encor que légitime,
Qui par trop de longueur ne penche vers le crime.

Songez depuis un siècle à quel excès d’horreur
De vos dissensions a monté la fureur,
Et ce que peut encor dans sa rage secrète
Cette même fureur, à moins qu’on ne l’arrête.
Vous le pouvez, Madame, et revoir votre État
Par la paix qu’on vous offre en son premier éclat ;
On vous en sollicite, et vous aurez la gloire,
Qui dans tout l’avenir suivra votre mémoire,
D’avoir, malgré l’orgueil qui régloit leurs projets,
Réduit vos ennemis à demander la paix.


CRESPHONTE.

Ainsi notre vertu lâchement endormie
De cette indigne paix souffriroit l’infamie,
Et la reine étouffant un trop juste courroux
Vendroit pour l’acheter le sang de son époux ?
De la mort du feu Roi Démochare coupable
En rend toute la Crète aujourd’hui responsable,
Et nous justifierions nous-même cette mort
Si de ses meurtriers nous recevions l’accord.


CLÉOMÈNE.

Seigneur, de ce soupçon qui souille sa mémoire
La honte rejaillit sur votre propre gloire,
Et vous ne songez pas qu’il expose au mépris
Ce rare privilège où vous êtes compris.
Ceux que dans votre rang, comme dieux de la terre,
Le ciel qui les forma n’a soumis qu’au tonnerre,
Par un ordre éternel sont en quelque façon,
Comme indignes du crime, au-dessus du soupçon,
Et ternir leur vertu par un sombre nuage
C’est offenser les dieux dans leur plus noble image.
Si j’ose toutefois, pour décider ce point,
Donner à Démochare un juge qu’il n’a point,
Pour lever à la paix l’obstacle qui s’oppose,
Voyons de cette mort s’il pût être la cause.
Le feu roi votre époux attaquant son État
Blessé mortellement fut pris dans un combat,
Et quoi qu’en ait osé publier l’imposture,
S’il mourut prisonnier, ce fut d’une blessure.

Le calme en vos États aussitôt affermi
Du soupçon de sa mort purgea son ennemi.
Ce malheur remplissant tous vos sujets d’alarmes,
Laissoit Argos en proie à l’effort de ses armes,
Et les messéniens en guerre contre vous,
S’il eût voulu vous perdre, animoient son courroux.
Cependant qu’a-t-il fait digne de cette haine,
Qui d’un si noir soupçon le condamne à la peine,
Et qui pour soutenir d’ambitieux desseins
Dedans le sang d’un roi lui fait tremper les mains ?


CRESPHONTE.

Vous palliez en vain avec un peu d’adresse
Un crime qu’avec nous a su toute la Grèce ;
Pour s’en justifier, s’il proposa la paix,
La fausse mort d’un fils produisit ces effets.
Privé de Timocrate, à qui de sa victoire
Ce coupable vieillard devoit toute la gloire,
Il borna des désirs dont la trop vaste ardeur
Manquoit pour les remplir d’un bras déjà vainqueur.
Mais c’est trop balancer une belle entreprise :
Éprouvons quel parti le destin favorise,
Et si ce Timocrate est tant à redouter,
Qui de nous le craindra n’aura qu’à l’éviter.


CLÉOMÈNE.

Le succès règlera qui de nous le doit craindre ;
Tel brave qui souvent devient le plus à plaindre,
Et peut-être…


LA REINE.
, se levant.

Il suffit ; je vois dans vos conseils
Pour moi, pour mon état des sentiments pareils,
Un même zèle en vous en fait la différence ;
Mais pour vous expliquer enfin ce que je pense,
La Crète, quoi qu’on dise, est coupable vers moi
Du secret attentat qui fit périr un roi.
Depuis ce coup fatal, j’aspire à la détruire,
Et quand par vos avis je cherche à me conduire,
De quoi que Timocrate ose flatter ses voeux,
Ce n’est pas son hymen, c’est sa mort que je veux.

Démochare sans lui tomboit en ma puissance :
Son bras seul l’a soustroit à ma juste vengeance,
Et ce seroit trahir les mânes d’un époux
Que d’écouter pour lui des sentiments plus doux.
À ces mânes sacrés je le dois pour victime ;
Qui sauve un criminel se charge de son crime,
Et j’atteste aujourd’hui les dieux nos souverains
Qu’il payera de son sang s’il tombe entre mes mains.
Oui, tant que dans ces lieux j’aurai le nom de reine,
Si d’autres intérêts affaiblissent ma haine,
Puissent ces dieux vengeurs, pour le dernier des maux,
Sous les lois de la Crète assujettir Argos.
Cependant, si ma fille a pour vous quelques charmes,
Princes, pour l’acquérir il faut prendre les armes,
Et livrant Timocrate à mon juste courroux,
Régler enfin mon choix qui balance entre vous.
Outre qu’à cet effort la gloire vous convie,
Sa main sera le prix de qui m’aura servie,
Et de mon ennemi couronnant le vainqueur,
Par mon ordre aussitôt fera suivre le cœur.


LEONTIDAS.

Madame, permettez à l’amour qui m’en presse
D’aller sur cet espoir consulter la princesse.


LA REINE.

Allez, et l’assurez que le bien de l’État
Va porter ma réponse à l’offre du combat.


Scène IV


Nicandre, Cléomène.



NICANDRE.

De vous-même à vous-même enfin puis-je me plaindre ?
À souffrir votre avis j’ai voulu me contraindre,
Et quoi qu’il ruinât mon espoir le plus doux,
Je n’ai pu me résoudre à parler contre vous.

Jugez de cet effort par l’aveu de la flamme
Que la belle princesse a fait naître en mon âme,
Et si pour un amant il est supplice égal
À voir par un ami préférer un rival.


CLÉOMÈNE.

Seigneur, je vous dois tout, mais c’est une foiblesse
D’avoir de faux respects où l’État s’intéresse,
Et je ne croirois pas qu’un zèle moins parfoit
Répondît à l’honneur que la reine m’a fait.


NICANDRE.

Je n’en murmure point, mais comme enfin la reine
Fait dépendre aujourd’hui notre amour de sa haine,
Si jamais l’amitié signala votre foi,
Faites-le moi paroître en combattant pour moi.
Après ce haut serment où son courroux éclate,
Il ne faut plus songer qu’à vaincre Timocrate,
Et celui qui de nous le met en son pouvoir,
Seul d’un illustre hymen peut conserver l’espoir.
Contre mes deux rivaux assurez-m’en la gloire,
Si vous êtes pour moi, j’ai déjà la victoire,
Et je puis, secondé d’un bras toujours vainqueur…
Mais quoi, vous soupirez ?


CLÉOMÈNE.

J’en ai bien lieu, Seigneur !
Mais pourquoi plus longtemps surprendre votre estime ?
Privez-en un coupable en apprenant son crime :
Car quoi qu’à l’avouer je consente à regret,
Il vous en faut enfin confier le secret.
J’aime, hélas ! De mon sort connoissant la bassesse,
Ne dois-je pas trembler à nommer la princesse ?


NICANDRE.

Quoi, c’est elle…


CLÉOMÈNE.

Oui, seigneur, ses regards trop puissants
Ont contre ma raison fait révolter mes sens.
Dans la gêne secrète où cet amour m’expose,
De mon éloignement ne cherchez plus la cause,

Par une prompte fuite opposée à ces feux,
J’ai cru me dérober à l’orgueil de mes vœux ;
Mais en vain, dans l’espoir de guérir par l’absence,
Je m’en suis imposé l’affreuse violence :
Cet effort dans mon mal n’a pu me secourir ;
La mort seule le peut, et je reviens mourir.


NICANDRE.

Certes, si vous aimez, l’exemple est assez rare
Qu’en faveur d’un rival un amant se déclare,
Et ce feu, tel qu’il soit, s’est un peu démenti
Lorsque de Timocrate il a pris le parti ;
Car enfin si l’amour pour soi seul s’intéresse,
Conseiller son hymen, est-ce aimer la princesse ?
Vous l’aimez, dites-vous, et la pouviez donner !


CLÉOMÈNE.

Cessez, cessez, seigneur, de vous en étonner.
L’amour qu’au désespoir la raison abandonne,
S’attache à ce qu’il ôte, et non à ce qu’il donne.
C’étoit toujours beaucoup, pour flatter ma douleur,
Que faire à trois rivaux partager mon malheur.
Par ce fatal hymen, dont votre amour s’offense,
Les deux princes et vous, perdiez toute espérance ;
Et de cette douceur mon esprit abusé
Ne voyoit plus un mal qu’il s’étoit déguisé.
La princesse, disois-je en ma triste pensée,
Acceptant Timocrate obéira forcée,
Et suivant de son sort le décret inhumain
Réservera le cœur en lui donnant la main.
Sa contrainte à mes maux me la peindra sensible,
Et puis qu’enfin pour moi sa perte est infaillible,
J’aime mieux qu’à ma flamme elle échappe en ce jour
En victime d’État qu’en victime d’amour.
Voilà sur quoi mon âme au désespoir ouverte
Tâchoit d’envelopper mes rivaux dans sa perte,
Et dans ces sentiments de leur bonheur jaloux,
Jugez, seigneur, jugez ce que je puis pour vous.


NICANDRE.

Mais à suivre l’erreur dont votre âme est charmée,

Qu’espérez-vous enfin ?


CLÉOMÈNE.

Me perdre dans l’armée,
Et sans être connu sautant de bord en bord,
Vaincre cet ennemi dont Argos veut la mort.


NICANDRE.

Et vous ne doutez pas que l’État, que la reine
N’accordent tout alors aux vœux de Cléomène,
Et n’enfreignent ces lois qui dans le sang royal
Défendirent toujours un hymen inégal ?


CLÉOMÈNE.

Quelque témérité qu’il fasse ici paroître,
Cléomène, seigneur, sait encor se connoître,
Et n’oubliera jamais que de sa passion
Un éternel silence est la punition.
Mais s’il vainc Timocrate, il a quelque espérance
De voir de ses rivaux le bonheur en balance,
Et que le sang d’un roi par lui seul satisfait
D’un si funeste choix reculera l’effet.
Mais après un aveu si vain, si téméraire,
Armez contre un ingrat, armez votre colère,
Et puisque son malheur vous porte à le haïr,
Empêchez par sa mort qu’il n’ose vous trahir.


NICANDRE.

Non, non, ne craignez point ; mon amour, quoi qu’extrême,
Ne prétend rien de vous qui soit contre vous-même.
Abandonnez votre âme à ces doux sentiments,
Qui d’un feu sans espoir amusent les tourments,
J’y consens, et je puis y consentir sans peine,
Lorsque mon cœur pour vous incapable de haine,
Admirant de vos feux l’aveuglement fatal,
Plaint en vous un ami sans y craindre un rival.

ACTE II



Scène I


Eriphile, Cléone.



CLÉONE.

Si c’est là contre lui tout ce qui vous anime,
Madame, son malheur est plus grand que son crime,
Et vous jugez sans doute avec trop de rigueur
Du zèle qui pour vous fait agir son grand cœur.
Car enfin ce conseil dont votre esprit s’étonne,
Vous assuroit l’éclat d’une double couronne,
Et par le doux accord d’un hymen glorieux,
Remettoit pour jamais le calme dans ces lieux.


ERIPHILE.

Si pour moi cet hymen n’avoit eu rien de lâche,
Rien qui put sur ma gloire imprimer quelque tache,
Les princes qu’animoit un zèle au sien pareil,
Auraient de leurs avis appuyé son conseil.


CLÉONE.

Ils ont tous rejeté l’hymen de Timocrate,
Mais leur amour par là plus que leur zèle éclate,
Et cette passion qu’expliquent leurs respects,
Parlant contre un rival les rend un peu suspects.
C’est en quoi je croirois avecque moins de peine
Qu’il falloit préférer l’avis de Cléomène,
Puisque tout à l’État, sans intérêt pour lui…


ERIPHILE.

Ah, c’est là ce qui fait mon plus cruel ennui !
Pourquoi rappelles-tu dans ma triste mémoire,
Ce que, tout vrai qu’il est, je cherche à ne pas croire,

Que proposant ma mort, sans y prendre intérêt,
Ce lâche Cléomène en ait donné l’arrêt ?


CLÉONE.

Ce discours me surprend. Apprends d’une princesse,
Apprends la criminelle et honteuse foiblesse,
Et sachant ce qu’encor tu n’oses deviner,
Il sera juste alors, commence à t’étonner.
Si les princes n’ont pu dans l’espoir qui les flatte
Souffrir aucun accord avecque Timocrate,
Ce rare et grand conseil qui lui donnoit ma foi,
Le croiras-tu parti d’un cœur qui fut à moi ?
Car enfin je l’aimai, cet ingrat Cléomène !
Mais qu’inutilement j’ose flatter ma peine,
Si malgré mon courroux par son crime enflammé
Je sens que j’aime encor, quand je dis que j’aimai !
Hélas ! Lorsqu’à mes pieds avec de fausses larmes
Le traître à mon orgueil faisoit rendre les armes,
Ce spécieux dehors d’un immuable amour
Cachoit la trahison qu’il vient de mettre au jour.


CLÉONE.

Elle n’a point d’égale, et pour moi je veux croire,
Pour amoindrir son crime et sauver votre gloire,
Que ses feux dans l’abord peut-être mal reçus,
Perdirent tout espoir de vaincre vos refus.


ERIPHILE.

Encor qu’une princesse ait cela d’elle-même,
De ne pas s’abaisser jusqu’à dire qu’elle aime,
Et que ce rang illustre, au milieu de ses feux,
Défende sa vertu d’un terme si honteux,
Quelque empire qu’elle ait sur son âme enflammée,
N’est-ce pas l’avouer que souffrir d’être aimée ?
Je l’ai souffert, Cléone, et tu tâches en vain,
Lorsque je sens le coup, de me cacher la main :
Il me vient d’un ingrat, il me vient d’un parjure,
Et j’ai bien mérité le tourment que j’endure.


CLÉONE.

Quoi, c’eût été donc peu pour cet audacieux
D’avoir jusques sur vous osé lever les yeux ?


ERIPHILE.

Ah, qu’il lui fut aisé d’être assez téméraire
Pour porter ses désirs au dessein de me plaire,
Puisque mon cœur se fit par trop de lâcheté
Le complice secret de sa témérité !
Car enfin je l’avoue, et l’avoue avec honte,
Je rendis son audace et plus forte et plus prompte,
Et le rang que je tiens la pouvant arrêter,
J’en descendis exprès pour l’y faire monter.
Son feu qu’il s’efforçoit de contraindre au silence,
Dans mes confus regards en trouvoit la défense ;
Et cet ordre secret se découvrant par eux,
Mon cœur sembloit courir au devant de ses voeux.
Je voyois à regret que sa flamme timide
Osât encor trembler sur la foi d’un tel guide.
Ainsi ma complaisance animant ses désirs,
J’empêchois son respect d’étouffer ses soupirs,
Et permettant aux miens de flatter son martyre
Je me disois pour lui ce qu’il n’osoit me dire.
Il m’en a bien punie, et ma facilité
Reçoit enfin le prix qu’elle avoit mérité.
Je vis sa trahison d’abord dans sa retraite,
Mais demeurant douteuse elle étoit imparfaite,
Et pour mieux me confondre, et pour mieux me braver,
Par ce dernier outrage il revient l’achever.


CLÉONE.

Un tel mépris sans doute est un rude supplice,
Mais voyez que par là les dieux vous font justice,
Et que dans votre cœur ils veulent étouffer
Un feu dont la raison avoit dû triompher ;
Car Cléomène enfin, quoi qu’on en veuille croire,
Doit toute son estime à l’éclat de sa gloire,
Et quand sa perfidie arme votre courroux,
Que voyez-vous en lui qui soit digne de vous ?

C’est un grec inconnu qu’un peu de renommée
A peint illustre et grand à votre âme charmée,
Et qui, n’étant point prince, aspireroit en vain
À mériter l’honneur de vous donner la main.


ERIPHILE.

Hélas ! Quand par l’amour la raison est séduite,
Elle abandonne un cœur à sa propre conduite,
Et libre en ses désirs, on doit peu s’étonner
S’il cherche à ne rien voir qui le puisse gêner.
D’abord que Cléomène eut surpris mon estime,
L’audace de ses feux me parut légitime,
Et, prenant ses respects pour garants de sa foi,
Puisqu’il ose m’aimer, il est digne de moi,
Disais-je, et de ses vœux le téméraire hommage
D’un cœur qui se connoît est un clair témoignage.
C’est ainsi qu’avec lui mon courage abattu
Était d’intelligence à trahir ma vertu.
Ainsi mon lâche cœur s’en déguisant l’injure
Avouoit de mes sens la secrète imposture,
Et lors ma passion pour me séduire mieux,
M’offrant dans Cléomène un héros glorieux
Sans voir ce qu’il étoit, sans le vouloir connoître,
Je voyois seulement ce qu’il méritoit d’être.


CLÉONE.

Madame, si tantôt blâmant votre courroux
J’ai pu dire…


ERIPHILE.

Tais-toi, Nicandre vient à nous.


Scène II


Eriphile, Nicandre, Cléone.



NICANDRE.

Madame, enfin le ciel par une haine ouverte
Semble de Timocrate avoir juré la perte,
Puis qu’après les serments que la reine en a faits
Sa mort seule pour nous est le sceau de la paix.

Ce combat où déjà chaque parti s’apprête,
Ne se donne aujourd’hui qu’au péril de sa tête,
Elle en est le seul but, et quoi que des cœurs bas
L’espérance du prix soit l’ordinaire appas,
Celui qu’on nous propose… Hélas ! Que vais-je faire ?
Je tremble à m’expliquer, et je ne puis me taire,
Et dans mes sentiments interdit et confus,
J’en découvre le trouble, et n’ose rien de plus.


ERIPHILE.

Non, non, Nicandre, non, cessez de vous contraindre :
Je connois quel sujet vous avez de vous plaindre,
Et vous craignez en vain que je prenne intérêt
Au juste désaveu d’un prix qui vous déplaît.
Quelque pressant devoir qui hâte sa vengeance,
À trop d’emportement la reine se dispense,
Quand pour vous animer à servir son courroux,
Elle prend hors de vous ce qui doit être en vous.
Un cœur qui s’abandonne au désir de la gloire,
N’a jamais que soi-même à consulter et croire,
Et quoi qu’il fît de grand, il auroit à rougir,
Si sa propre vertu ne le faisoit agir.
Ainsi dans ce combat où l’honneur vous engage,
L’espoir de mon hymen n’est qu’un pompeux outrage,
Et loin que son refus irrite ma fierté,
Je me plains avec vous de son indignité.
C’est aux courages bas, c’est aux âmes vulgaires
À goûter lâchement ces amorces grossières ;
Et qui peut en montrer un cœur moins abattu,
Lors même qu’il l’augmente, affaiblit sa vertu.
Craignez donc un hymen contraire à votre estime,
Faites-en éclater un mépris légitime,
Et montrez qu’un grand cœur embrasse un grand exploit,
Moins par l’espoir du prix que par ce qu’il se doit.


NICANDRE.

Moi, des mépris pour vous ? Ah, bien plutôt, Madame,
Souffrez que je renonce à cette grandeur d’âme,

Dont le charme pour moi n’a rien que d’odieux,
S’il lui faut immoler un espoir glorieux.
Non, que j’ose en prétendre un plus haut avantage
Que d’en faire à vos pieds un juste et plein hommage,
Mais s’il me laisse encor à craindre également,
Du moins il m’autorise à me montrer amant.
C’est ici qu’un regard plus ou moins favorable
Me peut faire ajouter heureux ou misérable.


ERIPHILE.

Quel charme en ce bonheur penseriez-vous trouver,
Qu’un regard peut détruire aussitôt qu’achever ?
Par sa fragilité connoissez sa foiblesse,
Et sans vous éblouir d’une vaine promesse,
Soumettez hautement à la gloire, à l’honneur,
Les appas décevants d’un si foible bonheur.
Défendez jusqu’au bout l’éclat de votre vie
Des traits empoisonnez que décoche l’envie ;
C’est au trône d’Argos qu’on en veut aujourd’hui ;
Et le devoir du sang vous en faisant l’appui,
Ne lui donnez pas lieu de dire que Nicandre
Le voulut partager avant que le défendre,
Et qu’au moins il fallut que l’espoir de ma main,
Pour être bon sujet, le rendît souverain.


NICANDRE.

Et quoi, madame, et quoi, ma conduite passée
Vous peut-elle souffrir cette injuste pensée ?
Et quand vos intérêts ont exposé mon sang,
M’a-t-on vu démentir la gloire de mon rang ?
Par quel complot secret ai-je pu faire naître
Cet outrageant soupçon que vous faites paroître,
Et qui, de ma princesse éblouissant les yeux,
Ne lui fait voir en moi qu’un prince ambitieux ?
Ah, si ce pur amour qui règne dans mon âme,
Prend de sombres couleurs pour vous peindre ma flamme…


ERIPHILE.

Nicandre, c’en est trop, enfin vous me forcez
D’opposer ma colère à des feux insensés !

J’en voulois étouffer les chaleurs indiscrètes,
Mais puisque je vous vois oublier qui vous êtes,
Pour punir votre orgueil, c’est le moins que je puis
Que de vous faire ici souvenir qui je suis.
Certes, si sur l’espoir dont vous flatte la reine,
Vous tenez de mon cœur la conquête certaine,
Ce cœur né pour le trône est d’un rang bien abject,
S’il n’est qu’un prix sortable aux devoirs d’un sujet.
C’est le nom que je donne à ces exploits célèbres
Qui dérobent le vôtre à l’horreur des ténèbres,
Et qui sont trop payez lorsque le souvenir
S’en transmet par la gloire aux siècles à venir.
Outre qu’un bon sujet, qui n’agit et ne pense
Qu’à remplir ces devoirs où soumet la naissance,
Eut-il seul empêché la chute de l’État,
Si tôt qu’il s’en souvient n’est qu’un sujet ingrat,
Et qu’il seroit honteux d’attendre aucun salaire
Alors que l’on n’a fait que ce qu’on a dû faire.


NICANDRE.

Je vous entends, madame, et je vois clairement
Qu’il faut être né roi pour être votre amant.
Au moins si mon espoir est si peu légitime,
Ma mort saura bientôt en effacer le crime,
Et laisser par respect à l’un de mes rivaux
Le prix qu’acquiert un sceptre à ses heureux travaux.


ERIPHILE.

Dans un sceptre pour moi vous croyez trop de charmes,
Et si ces deux rivaux vous causent tant d’alarmes,
Pour vous désabuser, apprenez que mes voeux
Seront dans le combat plus pour vous que pour eux.


NICANDRE.

Se pourroit-il ?…


ERIPHILE.

Allez, cela vous doit suffire.
Suivez les sentiments que l’honneur vous inspire,
Et sachez qu’un grand cœur, s’il veut toucher le mien,
Doit mériter beaucoup, et ne demander rien.


Scène III


Eriphile, Cléone.



CLÉONE.

Son espoir étoit mort ; vous l’avez fait revivre.


ERIPHILE.

De deux princes amants par là je me délivre,
Et s’il vainc Timocrate, au moins quitte vers eux,
Mes ordres d’un sujet sauront borner les voeux.
Ce n’est pas qu’après tout je me trouve obligée
À me faire le prix d’une reine vengée,
Mais nos vieux démêlés sont assez importants
Pour ne pas faire encor de nouveaux mécontents,
Car enfin d’espérer que l’ingrat Cléomène…


CLÉONE.

Madame, le voici.


ERIPHILE.

Cléone, quelle peine !
N’importe, éloigne-toi : tout parjure qu’il est,
S’il daigne s’excuser, sa présence me plaît.


Scène IV


Eriphile, Cléomène.



ERIPHILE.

Que voulez-vous de moi ? Venez-vous pour me plaindre
Du refus d’un hymen qui me rend tout à craindre,
Ou si le roi de Crète assuré de vos soins
A pu vous ordonner de me voir sans témoins ?


CLÉOMÈNE.

Ah, madame !…


ERIPHILE.

Parlez : si c’est ce qui vous mène,
Je vous dois audience aussi bien que la reine.


CLÉOMÈNE.

Pour me faire jouir de toute sa douceur,
Daignez me la promettre avecque moins d’aigreur,
Ma princesse.


ERIPHILE.

Est-ce à moi que ce discours s’adresse ?
Qui peut trahir Argos me nomme sa princesse,
Et lorsque de ses vœux notre honte est l’objet,
Me nommant sa princesse, il se dit mon sujet !
Si l’indignation d’un conseil bas et lâche
Me fait vous témoigner quelque aigreur qui vous fâche,
Jugez contre un sujet quel seroit mon courroux
Par le peu d’intérêt que je dois prendre en vous.


CLÉOMÈNE.

Et j’ai pu m’attirer un traitement semblable
Par le plus bel effort dont l’amour soit capable ?
Car j’atteste les dieux…


ERIPHILE.

Non, non, c’est perdre temps !
Une excuse de vous n’est pas ce que j’attends,
Et quand mon cœur pourroit s’en pardonner l’injure,
Quelle foi donnerois-je aux serments d’un parjure ?


CLÉOMÈNE.

Moi, parjure, madame ! Et d’un soupçon si bas
Vos propres sentiments ne me défendent pas ?
Ah, si de mes respects désavouant l’hommage
Ma foi d’un tel reproche a mérité l’outrage…


ERIPHILE.

En effet, c’est fort bien signaler votre foi
Que servir Timocrate aujourd’hui contre moi !
Son hymen conseillé d’injustice m’accuse ?
Ingrat, voilà ton crime : apprête ton excuse,

Car quoi que de ta part il me dut peu toucher,
J’ai la foiblesse encor de te le reprocher.
Cette fierté qu’en moi la naissance autorise,
À ta fausse vertu ne s’étoit donc soumise,
Qu’afin de te voir faire un lâche désaveu
D’un triomphe si beau qui t’a coûté si peu ?


CLÉOMÈNE.

Ah, daignez mieux juger du zèle qui m’anime !
D’un bel excès d’amour ne faites pas un crime,
Et dans ce même avis suspect de lâcheté
Voyez jusqu’où pour vous cet amour m’a porté.
Il m’a fait renoncer à tous ces avantages
Qu’un glorieux espoir permet aux grands courages,
Afin de mieux aimer j’ai voulu me haïr,
Et je me suis trahi de peur de vous trahir.


ERIPHILE.

Quoi ! Toi seul applaudir aux vœux de Timocrate,
N’est pas montrer une âme aussi lâche qu’ingrate,
Et quand ta trahison par là se met au jour
J’en dois prendre l’effet pour des marques d’amour ?


CLÉOMÈNE.

Quoi, vous pourriez souffrir avecque moins de peine
Qu’un servile intérêt fit agir Cléomène,
Et qu’alors que le ciel s’offre à vous couronner,
Il vous ravit un bien qu’il ne peut vous donner ?
Non, non, ma passion est assez noble et pure
Pour savoir de mon cœur étouffer le murmure,
Quand cette belle ardeur dont l’appas m’est si doux,
Sans me considérer s’attache toute à vous.
Ainsi lorsque j’ai vu par la paix qu’il souhaite
Timocrate à vos pieds mettre toute la Crète,
Que son hymen offert s’en faisant le soutien
Assuroit votre trône en vous plaçant au sien,
Vous devant un conseil et grand et magnanime,
Ma flamme à balancer auroit crû faire un crime,
Et contre vos soupçons les dieux me sont témoins
Que j’eusse été perfide à le paroître moins.


ERIPHILE.

Je croyois que l’amour qu’un tel revers accable,
Dedans son désespoir n’étoit pas si traitable,
Et qu’il désavouoit comme autant d’attentats
Ces générosités qui lui font des ingrats.


CLÉOMÈNE.

Aussi de mes conseils si l’effet devoit suivre,
Je sais d’un tel malheur par où l’on se délivre ;
Et ma vie immolée à mon cruel devoir
Sauroit bien m’épargner la douleur de le voir.
Oui, du même moment que la fortune ingrate
Eut semblé se résoudre à flatter Timocrate,
Comme victime due à ce fameux accord
Cléomène sans doute eut achevé son sort,
Trop heureux si, mourant pour vous avoir servie
On eut vu dans sa mort la gloire de sa vie,
Et si de cette mort le secret avéré
Pour vous placer au trône eut servi de degré.
Appelez ce dessein foiblesse, ingratitude,
Donnez lui, s’il se peut, encor un nom plus rude :
C’est par là seulement que ce cœur amoureux
A cru justifier l’audace de ses feux.
Renoncer pour l’amour au soin de sa fortune,
N’est que le foible effet d’une vertu commune ;
On a vu mille amants dans ses moindres douceurs
Trouver la pente aisée au mépris des grandeurs,
Et pour l’objet aimé, sans que rien les étonne,
Quitter parents, amis, sceptre, trône, couronne,
Mais il est inouï peut-être avant ce jour
Qu’aucun ait immolé l’amour même à l’amour.
Pour consacrer mon nom au temple de mémoire,
C’est à moi que le ciel en réservoit la gloire ;
Il la devoit sans doute à ma fidélité,
Et j’ose jusques-là flatter ma vanité,
Que d’un effort si grand, si beau, si peu croyable,
S’il vous fit seule digne, il m’a fait seul capable.


ERIPHILE.

Au moins si tu me crois le courage si bas,
Que les seules grandeurs aient pour moi des appas,
Ces princes, dont l’amour vient servir notre haine,
Pouvoient par leur hymen me faire deux fois reine,
Et préférer au leur celui d’un ennemi,
Ce n’est que te montrer généreux à demi.


CLÉOMÈNE.

Hélas ! Vous plaignez-vous de cette préférence,
Quand ils n’ont rien en eux par-delà la naissance,
Rien dont un bon courage ait lieu d’être jaloux,
Hors l’illustre projet de soupirer pour vous ?
Ayant à succomber sous un revers insigne,
Ma flamme a cru devoir ne céder qu’au plus digne,
Et je laisse, madame, à juger qui des trois
A fait parler pour lui de plus nobles exploits.


ERIPHILE.

Souvent la renommée est mal instruite, ou flatte,
Et quoi qu’elle ait osé nous vanter Timocrate,
La vertu qui produit les exploits les plus grands
Est celle quelquefois qu’on punit aux tyrans ;
Et c’est avec raison ce qu’en lui je soupçonne,
Si je veux m’arrêter aux marques qu’il en donne.


CLÉOMÈNE.

Aussi ne croyez pas que mon juste courroux
Ait vu sans s’indigner qu’il armât contre vous.
Pour savoir ses desseins, en prévenir la suite,
D’un zèle impatient je choisis la conduite,
Et quoi qu’un ordre exprès, connu dans chaque port,
De Crète aux étrangers eut défendu l’abord,
Je passois dans sa cour plein de cette vengeance,
Que de ma passion pressoit la violence.
Mais hélas ! Eus-je lieu de la précipiter,
Quand j’appris qu’il n’armoit que pour vous mériter,
Et qu’une ardeur si belle échauffant son courage,
Je devois dans son cœur respecter votre image ?

J’avouerai plus encor, dussai-je me trahir :
Tout mon rival qu’il est, j’ai peine à le haïr,
Car comme enfin de soi le mérite est aimable,
Si quelque chose en moi vous paroît estimable,
Si ce zèle en mon cœur par la gloire produit
De quelque grandeur d’âme a mérité le bruit,
Il la possède toute, avec cet avantage
Qu’assis dedans un trône où brille son courage,
De ce premier éclat ses exploits revêtus
Donnent un double prix à ses moindres vertus.


ERIPHILE.

Et bien, sans respecter ton amour ni ta gloire,
Fais pour ce cher rival ce qu’on n’eut osé croire,
Et puisqu’en ta louange il trouve un foible appui,
Contre toi, contre moi, va combattre pour lui :
Tu me verras constante et fidèle en ma haine
Avouer hautement les serments de la reine,
Encourager moi-même à mériter ma foi
Ceux que jusques ici j’ai dédaignez pour toi,
Et par un noble orgueil que la gloire autorise,
De ma main à tes yeux récompenser sa prise.
Quel triomphe de voir son sort précipité,
Confondant son orgueil, punir ta lâcheté,
Et dresser par l’éclat d’une seule victoire,
De ton ingratitude un trophée à ma gloire !


CLÉOMÈNE.

Cessez de soupçonner de sentiments ingrats
Ce cœur qu’un rival touche et ne partage pas !
Puisque vous le voulez, sa perte est assurée,
Il ne peut l’éviter quand vous l’avez jurée ;
J’y cours, et si pour lui mon zèle officieux
A tâché d’étaler son mérite à vos yeux,
Rendant à sa vertu ce tribut légitime,
Je ne l’ai regardé que comme une victime,
Que mon amour soumis osant vous destiner
Pour vous l’immoler mieux a voulu couronner.


ERIPHILE.

Non, non, n’embrasse point une vertu contrainte.


CLÉOMÈNE.

Le respect me défend le murmure et la plainte,
Mais je veux que les dieux, pour punir mes serments,
M’exposent chaque jour à de nouveaux tourments,
S’il est trône, grandeurs, que mon âme souhaite
À l’égal de vous voir souveraine de Crète,
Et si j’épargne rien, quoi que vous présumiez,
Pour en mettre dans peu la couronne à vos pieds :
Est-ce assez noblement répondre à votre haine ?


ERIPHILE.

Va, tu n’ignores pas ce qu’a promis la reine,
Combats, vaincs, et sur tout n’expose pas ma foi
À refuser ailleurs ce qui n’est dû qu’à toi.

ACTE III



Scène I



ERIPHILE.


Quel sentiment confus et d’espoir et de crainte
Tient mes vœux tour à tour dans mon cœur suspendus ?
De quel bizarre sort l’injurieuse atteinte
Se plaît à les voir confondus ?
Tout mon sang s’émeut et s’altère
À songer que déjà peut-être on est aux mains.
Je sais que, poursuivant la vengeance d’un père
La justice veut que j’espère,
Mais parce que j’aime, je crains.
Tu l’emportes, ô crainte, et ma raison te cède :
Si ce cruel combat satisfait mon devoir,
Ce cœur que malgré moi Cléomène possède
Ne s’en permet pas plus d’espoir.
Ainsi d’une image trop noire
Le seul péril qu’il court vient frapper mes esprits,
Et je regarde peu ce qui lui vient de gloire,
Quand il poursuit une victoire
Dont je ne puis être le prix.
Oui, c’est en vain pour lui que mon feu s’intéresse,
L’impérieux orgueil du trône qui m’attend
À son plus doux appas vient opposer sans cesse
Ce qu’il a de plus éclatant.
D’une source si peu commune
Il sait tirer ce sang à qui je dois le jour,

Que dans cette grandeur à moi-même importune,
Pour devoir trop à la fortune,
Je n’accorde rien à l’amour.
Dure fatalité, dont l’ordre tyrannique
M’asservit en esclave à ce que je me dois,
Et qui sur mes désirs jette un joug magnifique
Dont l’éclat déguise le poids !
Que me sert-il qu’un diadème
D’un absolu pouvoir soit l’infaillible appui ?
Que me sert de mon rang la majesté suprême,
Si je ne puis rien pour moi-même
Lorsque je puis tout pour autrui ?
Ainsi, quand tu vaincrois, ne crois pas, Cléomène,
Que mon amour osât se déclarer pour toi :
Tu peux par ton mérite égaler une reine,
Mais tu n’as pas le nom de roi.
Ce défaut qui fait mon supplice
N’offre point de remède à mon cœur abattu,
Et tel est de mon sort le scrupuleux caprice,
Que je te fais une injustice
Par un principe de vertu.


Scène II


Eriphile, Cléone.



ERIPHILE.

Et bien, Cléone, enfin que devons-nous attendre ?
Qu’as tu su ? Qu’a-t-on fait ? Et que viens-tu m’apprendre ?


CLÉONE.

Un succès qui sans doute à nos vœux étoit dû :
L’orgueil de Timocrate enfin est confondu,

Et ce fameux héros, tout vaillant qu’il puisse être,
Doit craindre nos guerriers puisqu’il n’ose paroître ;
Chacun d’eux à l’envi le défie au combat.


ERIPHILE.

Il agit plus en chef peut-être qu’en soldat,
Et ne pas s’exposer à ce premier orage,
Sans doute est moins défaut qu’adresse de courage :
Quelque raison l’oblige à réserver son bras.


CLÉONE.

Trasille prisonnier ne l’étonne donc pas ?


ERIPHILE.

Quoi, Trasille, Cléone ? Ô dieux, est-il croyable ?
Ce chef de son parti le plus considérable ?
Mais, Cléone, après tout, ce peut être un faux bruit.


CLÉONE.

Non, non, devant la reine on l’a déjà conduit,
Où pour couvrir la honte où sa prise l’expose,
L’amour de Timocrate en est la seule cause
a-t-il dit, et sans doute on vainc malaisément,
Lorsqu’il se faut soumettre aux ordres d’un amant.
Sans oser attaquer, réduits à nous défendre,
Vous nous offrez du sang que l’on craint de répandre,
Et l’espoir du triomphe est rarement permis
À qui veut épargner ses propres ennemis.


ERIPHILE.

Ainsi quand nous vaincrons, si nous l’en voulons croire,
À l’amour de son roi nous en devrons la gloire,
Il arme contre nous, et nous veut épargner ?


CLÉONE.

Par ce respect peut-être il prétend vous gagner.


ERIPHILE.

Il n’y peut employer qu’un effort inutile.


CLÉONE.

Je le crois, mais, madame, à parler de Trasille,
La curiosité touche peu votre coeur
De ne pas demander quel en est le vainqueur.


ERIPHILE.

Hélas, ! S’il étoit tel qu’il put flatter ma peine,
J’aurois ouï déjà le nom de Cléomène,
Et, comme à ses rivaux je crains de trop devoir,
Après Trasille pris, je n’ai rien à savoir.


CLÉONE.

Au moins à son défaut, si j’ai su vous entendre,
Vous souhaitiez tantôt l’avantage à Nicandre,
Et c’est par sa valeur que Trasille soumis
Semble semer l’effroi parmi nos ennemis ;
Leur courage déjà s’allentit par sa prise,
Et pour peu qu’aujourd’hui le ciel nous favorise,
J’ose presque augurer de ces premiers exploits
Que nous verrons dans peu la Crète sous vos lois.


ERIPHILE.

Avant que mon espoir sur ton zèle s’assure,
Apprenons si la reine en avouera l’augure.


Scène III


La Reine, Eriphile, Doride, Cléone.



ERIPHILE.

Madame, enfin les dieux, se déclarant pour nous,
Semblent flatter nos maux d’un espoir assez doux,
Et j’allois vous jurer…


LA REINE.

Ah, ma fille !


ERIPHILE.

Madame,
Que dois-je présumer du trouble de votre âme ?


LA REINE.

Que loin qu’un juste espoir puisse adoucir nos maux,
Je viens te préparer à des malheurs nouveaux.


ERIPHILE.

Quel changement soudain me défend que j’espère ?
La prise de Trasille est-elle imaginaire,
Ou pour nous accabler d’un plus rude revers,
Les dieux par quelque traître ont-ils brisé ses fers ?


LA REINE.

Non, sa prison est sûre, et je crains peu sa fuite.
Mais d’un combat funeste ignores-tu la suite ?


ERIPHILE.

Je n’ai rien su de plus.


LA REINE.

Lis dans mon désespoir
Ce qu’on me laisse encor à te faire savoir,
Et tâche à m’épargner la douleur de te dire
Que le ciel contre nous pour un tyran conspire.
D’abord Trasille pris sembloit nous assurer
De tout ce que ma haine avoit droit d’espérer ;
Les siens, que cette prise avoit remplis d’alarmes,
Ne s’offroient qu’en désordre à soutenir nos armes,
Quand pour chasser l’effroi dans leur parti semé
Timocrate paroît, superbement armé.
La visière abaissée, il exhorte, il commande,
La nouvelle en est sue et la joie en est grande ;
Les hauts cris que les siens en poussent jusqu’aux cieux
Sont de notre malheur le présage odieux.
Nos princes pour voler où l’amour les engage
Quittent imprudemment leur premier avantage,
Et, courant attaquer cet ennemi nouveau,
Cresphonte le premier accroche son vaisseau,
Il saute dans son bord ; figure-toi le reste.
Il s’y donne un combat et sanglant et funeste ;
Soudain Léontidas, jaloux de son bonheur,
Brûle d’en partager le péril et l’honneur,
Mais il ne peut si tôt contenter son envie
Qu’il ne trouve déjà que Cresphonte est sans vie.


ERIPHILE.

Il est mort !


LA REINE.

Oui, ma fille, et pour comble de maux
Même sort attendoit deux illustres rivaux :
Léontidas n’est plus.


ERIPHILE.

Que dites-vous, madame ?


LA REINE.

Tous deux par Timocrate ont vu couper leur trame,
Et ce fier ennemi triomphe injustement
De toute la fureur de mon ressentiment :
Vois dans un tel destin ce qui nous reste à craindre.


ERIPHILE.

Et pour eux et pour nous il est sans doute à plaindre ;
Mais achevez, de grâce, après un tel malheur,
Tous les nôtres, madame, ont-ils manqué de cœur ?
Laissent-ils sans obstacle échapper la victoire ?


LA REINE.

Nicandre avec éclat en dispute la gloire,
Et contre Timocrate il emploie à son tour
Ce qu’inspire aux grands cœurs et l’honneur et l’amour,
Mais comme sur lui seul tout l’État se repose,
Son péril de mon trouble est la plus juste cause,
Outre qu’à ces sujets et d’alarme et d’effroi,
Cléomène… mais, dieux ! Est-ce Arcas que je vois ?


Scène IV


La Reine, Eriphile, Arcas, Doride, Cléone.



LA REINE.

Et bien ? Arcas vient-il, après tant de disgrâces,
Nous expliquer du sort les dernières menaces ?


ARCAS.

Madame, plût au ciel qu’au prix de tout mon sang…


LA REINE.

La pitié fait outrage à celles de mon rang :
Parle, c’est trop tenir mon âme suspendue !
Ne me déguise rien : la bataille est perdue ?


ARCAS.

Oui, madame, et jamais les destins conjurez
Avec tant de fureur ne se sont déclarez ;
Contre nous Timocrate a paru comme un foudre,
Qui renverse, qui brise, et réduit tout en poudre,
Tous sous ses moindres coups sont tombez sans effort,
Et peu de nos vaisseaux ont regagné le port.


ERIPHILE.

Ah ! Cléone !


LA REINE.

Gardez de rien faire paroître
Qui démente le sang dont on vous a vu naître,
Et refusant votre âme à des soupirs trop bas,
Si le sort vous trahit, ne vous trahissez pas !
À quoi que sa rigueur contre nous puisse atteindre,
C’est la justifier que songer à s’en plaindre,
Et d’un trône où la gloire a toujours éclaté,
Par cet abaissement souiller la majesté.
Dans ces murs jusqu’au bout armez pour la défendre,
Tombons par son débris plutôt que d’en descendre,
Et montrons qu’aux grands cœurs qui perdent tout espoir,
C’en est un assez grand que de n’en point avoir.


ARCAS.

Ce dessein seroit beau, si le ciel moins contraire,
Ne découvroit pour nous qu’une haine ordinaire,
Mais ce qui des malheurs semble être le dernier,
Nicandre…


LA REINE.

Que dis-tu ? Nicandre ?


ARCAS.

Est prisonnier.


LA REINE.

Achève, et dis qu’un traître, insolent dans sa haine,
Est prêt de s’assouvir par le sang de ta reine !
Oui, pour vous satisfaire, ô mânes d’un époux,
Je destinois le sien comme digne de vous,
Mais puisqu’en vain ma foi l’a cherché pour victime,
Le mien de mes serments doit expier le crime.
Sus donc, sans balancer un dessein glorieux,
De leur témérité faisons raison aux dieux :
Sur ce peu de vaisseaux échappez de l’orage,
Allons contre un tyran achever leur ouvrage,
Et du moins, sûrs du coup qui nous doit accabler,
Essayons en tombant de le faire trembler.
C’est là dans nos malheurs tout l’espoir qui nous reste.


ERIPHILE.

Quel espoir, dont l’effet n’a rien que de funeste !
Madame, au nom des dieux que touchent vos serments,
Daignez de ce transport calmer les mouvements !
Trasille dans vos fers rompra ceux de Nicandre,
Ou si pour les briser il faut tout entreprendre,
Peut-être tous ces chefs qui lui servoient d’appui,
Ne sont pas hors d’état de combattre pour lui.


LA REINE.

La surprise d’un coup que redoutoit ma haine
Avait de mon esprit éloigné Cléomène,
Mais puis-je sans trembler m’informer de son sort ?
Parlez, parlez, Arcas !


ARCAS.

Madame, on le croit mort.
Au moins s’étant mêlé sans se faire connoître,
À nos yeux aussitôt il a su disparaître,
Et sans doute au combat il portoit trop de coeur
Pour voir sans y périr Timocrate vainqueur.


LA REINE.
, à Ériphile.

Et bien, mon espoir cède à d’injustes alarmes ?


ERIPHILE.

En de pareils malheurs le mien n’est plus qu’aux larmes,

Et pour vous les cacher je vais loin de vos yeux
En offrir le spectacle en sacrifice aux dieux.


LA REINE.

Ah, loin que leur colère en puisse être apaisée…
Mais dieux, que vois-je ? Arcas, m’aviez-vous abusée ?


Scène V


La Reine, Nicandre, Arcas, Doride.



NICANDRE.

Non, madame, et le sort qui me poursuit toujours
En me tirant des fers m’en donne de plus lourds.
De quelque doux espoir que mon retour vous flatte,
Aimerez-vous un bien qu’on doit à Timocrate,
Et vous résoudrez-vous dans un malheur si grand
À vous servir d’un bras qu’un ennemi vous rend ?
M’ayant fait prisonnier, c’est lui qui me renvoie.


LA REINE.

Quelle amertume, ô dieux, versez-vous sur ma joie ?


NICANDRE.

Et je sens d’autant plus l’aigreur de ce revers
Que sans condition il a brisé mes fers :
Jugez à quel effort tant de vertu m’engage.


LA REINE.

Quoi, de Trasille pris nous laisser l’avantage,
Et ne l’arracher pas à ce lâche destin
Qui d’un règne éclatant précipite la fin ?


NICANDRE.

Vous la craignez en vain si vous l’en pouvez croire.
Ma prise avoit à peine affermi sa victoire,

Que le combat cessé je prépare mon coeur
À tout ce que fait craindre un insolent vainqueur,
Quand un ordre secret que l’on sembloit attendre,
Dans un léger esquif me force de descendre,
Où pour en joindre un autre, ayant un peu ramé,
J’y vois le roi de Crète encore tout armé.
Sitôt qu’il m’aperçoit il hausse la visière ;
Je découvre l’éclat d’une mine guerrière,
Et tel que sur un teint et vif et coloré
La chaleur du combat ne l’a point altéré.
Nicandre, me dit-il, pour montrer à ta reine
Que même je la veux respecter dans sa haine,
Si tant de sang versé ne la sauroit finir,
Je lui redonne en toi de quoi la soutenir,
Heureux si poursuivant mon premier avantage
De son trône et du mien je lui puis faire hommage,
Et si, de son courroux désarmant la rigueur,
Ma victoire aux vaincus fait souffrir le vainqueur.
Tandis, pour honorer qui cherche à me détruire,
Vois que moi-même aux tiens j’ai voulu te conduire.
Nous voguons tant qu’enfin n’osant plus avancer,
Avant qu’on nous sépare, il me fait l’embrasser.


LA REINE.

Quoi, d’un faux sentiment l’indigne et basse amorce
Pour éblouir Nicandre a donc assez de force,
Et ce trompeur appas l’a sitôt abattu
Qu’il nous vante pour vraie une ombre de vertu ?
Non, non, quoi que la tienne ait peine à s’en défendre,
Ne crois pas que jamais je m’en laisse surprendre,
Et que d’un ennemi l’audacieux espoir
En séduisant ma haine ébranle mon devoir !
Ce cœur qu’il veut corrompre est trop haut pour souscrire
Au triomphe insolent où son orgueil aspire,
Et dans les sentiments où m’engage un époux,
Ce qu’il fait pour l’éteindre augmente mon courroux.
Car enfin, quelque bien qu’aujourd’hui j’en reçoive,
Je le hais d’autant plus qu’il veut que je lui doive,

Et que sa tyrannie osant trop s’élever,
Jusques dans mon cœur même il cherche à me braver.
Oui, dieux, de cet état protecteurs redoutables,
Des serments violez vengeurs impitoyables,
Pour obliger ma haine à ne fléchir jamais,
Oyez-moi répéter ceux que j’ai déjà faits.
Tant que reine en ces lieux j’aurai quelque puissance,
Si de hâter sa mort mon devoir se dispense,
Puisse votre courroux par de justes fureurs
Exposer tout Argos aux dernières horreurs,
Et par une vengeance aussi juste qu’entière
N’y laisser voir par tout qu’un vaste cimetière !
Mais d’où vient ce grand bruit qui, poussé jusqu’aux cieux,
Par des cris redoublez fait retentir ces lieux ?


DORIDE.

Madame, permettez pour vous tirer de peine…


Scène VI


La reine, Nicandre, Cléomène, Arcas, Doride.



LA REINE.

J’en connois le sujet en voyant Cléomène !
Il vit, il vit encor, et le peuple à le voir
Par ces marques de joie explique son espoir :
De son retour sans doute il prend droit de renaître.


CLÉOMÈNE.

Il est vrai qu’à me voir sa joie a su paroître,
Mais, madame, elle est due au surprenant revers
Qui sauvant cet état met Timocrate aux fers.


LA REINE.

Que dites-vous, ô dieux ?


CLÉOMÈNE.

Que de notre défaite
J’ai su venger par là le malheur sur la Crète,
Et que pour vous laisser maîtresse de son sort,
Remis aux mains d’Iphite on le conduit au fort.


NICANDRE.

Quoi, vous l’auriez vaincu ?


CLÉOMÈNE.

Quand je n’osois le croire,
Les dieux ont à mon bras accordé cette gloire,
Puisque, voyant qu’en vain j’y ferois mes efforts,
La bataille perdue et les deux princes morts,
M’échappant vers le port, par un heureux rencontre
Dans un léger vaisseau le hasard me le montre,
Je le joins, et l’attaque avec tant de vigueur,
Que, surpris du péril qui menace un vainqueur,
Avant que dans sa flotte on puisse en rien apprendre,
Après quelque combat je l’oblige à se rendre.


NICANDRE.

Où ton trop de vertu t’a-t-il précipité,
Ô prince ? Ta prison vient de ma liberté !


LA REINE.

Enfin, ma haine, enfin nous bravons la tempête !
Les dieux m’ont exaucée, et ta victime est prête !
Ô vous, par qui le sort l’a soumise à mes lois,
Quel prix m’acquittera de ce que je vous dois ?


CLÉOMÈNE.

L’aveu d’un bel espoir qui sur votre promesse,
Dans l’orgueil de ses vœux s’élève à la princesse.


NICANDRE.

L’ambition déjà vous fait-elle ignorer
Qu’à moins d’être né prince on n’y peut aspirer ?


CLÉOMÈNE.

Cette ambition même est un illustre signe,
Que ce que je suis né ne m’en rend pas indigne,
Et qu’il n’est point de prince à qui l’éclat du sang
Ait dans toute la Grèce acquis un plus haut rang.


NICANDRE.

C’est sans doute en donner une preuve certaine,
Que venir sans armée au secours de la reine ?


CLÉOMÈNE.

Rendre ses ennemis sous le nombre abattus
N’est que l’effet commun des communes vertus,
Et sur cet avantage obtenir la victoire,
Si c’est vaincre en effet, c’est triompher sans gloire.
Quoi que montre un parti de foiblesse ou d’effroi,
Ce bras pour l’en chasser n’a besoin que de moi,
Et du moins, mes exploits n’égalant pas les vôtres,
Je tiens tout de moi seul, et ne dois rien aux autres.


LA REINE.

Ils sont tels, Cléomène, ils sont tels que les dieux
Ne désavoueroient pas un sang si glorieux !


NICANDRE.

Mais, madame, est-ce lui que nous en devons croire ?


CLÉOMÈNE.

Oui, puisque je l’assure après une victoire !
Qui dans le champ d’honneur tel qu’un prince a paru,
Alors qu’il se dit l’être, est digne d’être crû ;
Non qu’il ne fût facile en me faisant connoître
D’étouffer un soupçon que l’envie a fait naître,
Mais vouloir l’éclaircir quand mon bras le confond,
D’un doute injurieux c’est mériter l’affront.
Car enfin, si j’avois une naissance ingrate,
Avant qu’entre vos mains remettre Timocrate,
Sur la foi des serments j’aurois pu m’assurer
Le bonheur qu’un rival me défend d’espérer.
Ici leur sainteté les rend inviolables ;
Mais un cœur généreux hait des ruses semblables.
D’un glorieux espoir dans mon âme adoré,
J’ai crû votre parole un garant assuré,
Et lorsqu’à son effet comme prince j’aspire,
Pour confirmer ce rang ma foi vous doit suffire.


LA REINE.

Il est juste, et l’état ne sauroit faire un choix
Qui dans leur majesté soutienne mieux ses lois.

Votre hymen fait leur gloire, et pour plus d’assurance
Sur ces mêmes serments qui pressent ma vengeance,
J’atteste tous les dieux, qu’au temple, aux yeux de tous,
La princesse demain vous prendra pour époux.
Ne craignez pas plus loin que l’effet s’en recule,
Ou s’il vous peut encor rester quelque scrupule,
Pour le mieux étouffer, venez avecque moi
L’assurer de vos soins et recevoir sa foi.


Scène VII


Nicandre, Arcas.



NICANDRE.

Quel coup de foudre, Arcas !


ARCAS.

Il est grand, il est rude.


NICANDRE.

Ô d’un cœur partagé mortelle inquiétude,
Que dans leurs intérêts engagent tour à tour
Par un effort égal et l’honneur et l’amour !
Mais c’est trop écouter un amour qui nous flatte,
Satisfaisons l’honneur en sauvant Timocrate,
Quand je vois que j’en tiens et vie et liberté,
Songer à d’autres soins est une lâcheté.


ARCAS.

L’effort dont sa vertu l’a fait pour vous capable,
Semble ici de la vôtre en attendre un semblable ;
Mais si le délivrant je pouvois trouver jour
À servir votre honneur ensemble et votre amour ?


NICANDRE.

À quel frivole espoir veux-tu porter ma flamme ?


ARCAS.

Je renferme, Seigneur, ce secret dans mon âme,

Et c’est par les effets que vous pourrez savoir
Ce qu’ose à votre gloire épargner mon devoir.


NICANDRE.

Pressé trop vivement d’une atteinte mortelle,
Sans rien examiner je laisse agir ton zèle ;
Seulement pour hâter un glorieux dessein,
Viens prendre pour Iphite un ordre de ma main.

ACTE IV



Scène I


Nicandre, Arcas.



NICANDRE.

Quoi, sans voir qu’à périr un tel refus l’expose,
Timocrate à sa fuite est le seule qui s’oppose ?


ARCAS.

Seigneur, je l’avouerai, j’appréhendois d’abord
D’avoir peine à gagner le gouverneur du fort :
Quoi que de vos bienfaits Iphite soit l’ouvrage,
Un scrupule léger souvent lui fait ombrage,
Et s’agissant ici de délivrer un roi,
Je craignois seulement l’obstacle de sa foi ;
Mais lorsque sa prison par lui nous est ouverte,
Voir ce roi malheureux s’obstiner à sa perte,
C’est ce qui me confond, et le dernier effort
De ce que peut sur nous la malice du sort.


NICANDRE.

Pour couvrir ce refus encor que peut-il dire ?


ARCAS.

Que pour sa liberté son cœur en vain soupire,
Puis qu’après la disgrâce où le ciel l’a fait choir,
C’est de son seul vainqueur qu’il la peut recevoir.


NICANDRE.

Mais sait-il que sa prise importe à Cléomène,
Que son amour l’expose aux serments de la reine,
Et que même déjà le scrupule indiscret
D’un peuple trop timide ose en presser l’effet ?


ARCAS.

C’est par où j’ai tâché d’ébranler son courage,
Mais d’une haine injuste il veut forcer la rage,

Et voir si Cléomène osera dans ce jour
Tirer du sang d’un roi le prix de son amour.


NICANDRE.

Ce n’est donc pas assez qu’une affreuse victoire
D’un bel espoir au mien ait défendu la gloire,
Si par un ennemi mon devoir combattu
Ne voit le sort jaloux confondre ma vertu.
Il faut vaincre pourtant : retourne, emploie Iphite,
Joins ses efforts aux tiens, presse, agi, sollicite,
Et fais si bien qu’enfin Timocrate aujourd’hui
Daigne accepter de moi ce que je tiens de lui.


ARCAS.

Puis-je avec tant d’ardeur le forcer à se rendre,
Si votre amour par là n’a plus rien à prétendre ?


NICANDRE.

Quoi ? Sa fuite auroit pu relever mon espoir ?


ARCAS.

Oui, s’il l’eut dans l’abord laissée en mon pouvoir,
Car j’avois fait déjà soupçonner à la reine
Qu’elle hasardoit trop à croire Cléomène,
Et qu’un faux Timocrate entre ses mains remis,
Pouvoit surprendre un bien aux seuls princes promis.
Ainsi dans ce refus d’éclaircir sa naissance,
Timocrate échappé par notre intelligence,
On n’auroit pas eu peine à lui persuader
Que pour couvrir sa fourbe il l’eut fait évader.
Jugez lors quel espoir eut flatté votre flamme !


NICANDRE.

Qu’à ce lâche dessein j’eusse abaissé mon âme ?
Non, Arcas, mon amour, jaloux de son bonheur,
Peut attaquer son rang, mais non pas son honneur !


ARCAS.

Je sais que dès l’abord votre vertu sévère
Eut rompu ce projet à ne vous le pas taire,
Mais aussi je sais bien qu’en un pressant ennui
On doit souvent servir un prince malgré lui.
Cependant les soupçons où j’ai poussé la reine
Au lieu de le détruire avancent Cléomène,

Puisque, pour débrouiller le secret d’un tel sort,
On doit avoir déjà mené Trasille au fort,
Qui, connoissant son roi, va malgré mon adresse
À votre heureux rival assurer la princesse.


NICANDRE.

Souffrons ce dur revers, plutôt que consentir
Que ma vertu s’attire un honteux repentir,
Et que ton trop de zèle aux dépens de ma gloire
Impute à Cléomène une fausse victoire.
Si contre mon amour le destin irrité…
Mais où porte Doride un pas précipité ?


Scène II


Nicandre, Doride, Arcas.



NICANDRE.

Parle, où vas-tu si vite ?


DORIDE.

Avertir la princesse
Du plus noir attentat dont ait rougi la Grèce,
J’en crois à peine encor ce que mes yeux ont vu !


NICANDRE.

Il faut sauver l’état de ce coup imprévu !
Dépêche, explique-toi !


DORIDE.

Seigneur, ce Cléomène
Dont l’orgueil aspiroit au trône de la reine,
De la haute vertu ce modèle parfoit,
N’a pu si bien cacher ce qu’il est en effet,
Qu’en lui le juste ciel n’ait laissé reconnoître
Un fourbe, un imposteur aussi lâche que traître.


NICANDRE.

Que m’apprends-tu, Doride ?


DORIDE.

Un secret éclairci
Qui perdoit la princesse, et vous perdoit aussi.

On s’étonnoit, seigneur, au bonheur de nos armes,
De voir nos ennemis n’en prendre point d’alarmes,
Et que dans leur parti le désordre et l’effroi
N’eut point encor suivi la prise de leur roi.
Mais quelle crainte, hélas, troubleroit leur victoire,
Quand Cléomène à faux s’ose en donner la gloire,
Et que son artifice à la fin prévenu
Sous les armes d’un roi suppose un inconnu ?


NICANDRE.

Quoi, celui dont lui-même a vanté la défaite,
Le prisonnier du fort, n’est pas le roi de Crète ?


DORIDE.

Non, Seigneur, mais l’appui d’un fourbe ambitieux
Dont on a convaincu l’imposture à mes yeux.
Sur un confus murmure épandu par la ville
Qui veut qu’au prisonnier on confronte Trasille,
Quoi qu’en secret mon cœur en déplorât le sort,
Par curiosité j’ai voulu suivre au fort,
Où, pressé de douleur et trompé par ses armes,
Trasille à ses genoux alloit porter ses larmes,
Lorsque, levant les yeux, il s’étonne de quoi
On lui montre pour prince un sujet de son roi.
Le prisonnier rougit, et de son artifice
Les signes qu’il lui fait donnant un clair indice,
Quoi, dit alors Trasille, un traître, un imposteur,
S’ose dire vaincu sous le nom du vainqueur,
Et formant contre lui quelque trame secrète,
Ariston dans vos fers s’érige en roi de Crète ?
Pour voir avec succès ce bruit partout semé,
Son fantôme sans doute est assez bien armé,
Mais quel que soit l’auteur d’un si bas stratagème,
J’en verrai rejaillir la honte sur lui-même ;
Et de l’indigne affront d’une fausse prison,
Timocrate dans peu saura tirer raison !
À ces mots, qui pour lui semblent un coup de foudre,
On voit le prisonnier ne savoir que résoudre ;
Il demeure confus, et sa confusion
Servant à le convaincre en cette occasion,

Sur un aveu si fort dont la preuve est facile,
À la reine sur l’heure on remène Trasille.


NICANDRE.

Arcas, qui l’auroit cru ?


ARCAS.

L’ambition, Seigneur,
A de puissants attraits à chatouiller un cœur,
Et de l’espoir du trône exclus par sa naissance,
Cléomène…


DORIDE.

Seigneur, le voici qui s’avance !
Vous-même sur sa fourbe essayez son esprit :
Je cours à la princesse en faire le récit.


Scène III


Nicandre, Cléomène, Arcas.



NICANDRE.

Enfin par une voie illustre et peu commune,
Le vaillant Cléomène a bravé la fortune,
Il la voit en esclave asservie à ses voeux.


CLÉOMÈNE.

Je me plaindrois à tort de n’être pas heureux.


NICANDRE.

Ce choix dont va partout la gloire être semée
Sans doute aura rendu la princesse charmée,
Son devoir lui doit être une assez douce loi ?


CLÉOMÈNE.

Du moins sans répugnance elle a reçu ma foi.


NICANDRE.

Qui l’affermit au trône y mérite une place.


CLÉOMÈNE.

Elle me l’a promise, et de fort bonne grâce.


NICANDRE.

C’est le moins qu’elle doive à l’amour d’un héros.


CLÉOMÈNE.

Il n’a pas nuis peut-être aux intérêts Argos.


NICANDRE.

L’état qui balançoit dessus le choix d’un maître
Se plaint du long refus qu’il a fait de paroître :
Vous lui pouviez plutôt épargner ce souci.


CLÉOMÈNE.

J’eus mes raisons alors pour en user ainsi.


NICANDRE.

La couronne pourtant est toujours belle à prendre.


CLÉOMÈNE.

Je tâche à mériter avant que de prétendre.


NICANDRE.

De ce que vous valez nous étions trop instruits.


CLÉOMÈNE.

Pas tant qu’il ne fallut montrer mieux qui je suis.


NICANDRE.

Dans vos premiers exploits éclate tant de gloire…


CLÉOMÈNE.

J’avois lieu de douter qu’on les en voulut croire.
Vous pouviez éclaircir le rang que vous tenez.


CLÉOMÈNE.

La naissance est l’appui des courages mal nez.


NICANDRE.

Vous vous obstinez bien au secret de la vôtre ?


CLÉOMÈNE.

La conduite de l’un n’est pas celle de l’autre,
Et comme on peut agir par divers intérêts,
Selon l’occasion chacun a ses secrets.


NICANDRE.

J’imaginois au vôtre un peu moins d’importance.


CLÉOMÈNE.

Peut-être qu’elle va plus loin que l’on ne pense.


NICANDRE.

La reine vous doit trop pour rien examiner.


CLÉOMÈNE.

J’ai fait ce que l’honneur me sembloit ordonner.


NICANDRE.

Timocrate sans vous auroit bravé sa haine.


CLÉOMÈNE.

Timocrate avoit lieu de craindre Cléomène.


NICANDRE.

Vous lui cachiez sans doute un dangereux rival.
Mon amour en effet lui peut être fatal.


NICANDRE.

Triompher d’un vainqueur est une gloire extrême.


CLÉOMÈNE.

Je n’en croirois pas moins à se vaincre soi-même.


NICANDRE.

Ainsi, vos feux payez, il vous seroit bien doux
Que la reine daignât étouffer son courroux,
Pardonner à ce roi que votre amour lui livre ?


CLÉOMÈNE.

De pareils sentiments sont toujours beaux à suivre.


NICANDRE.

Nous parlerons pour lui si c’est vous obliger.
Mes vœux dans son destin se laissent partager,
Et c’est de la princesse ou propice ou cruelle…
Mais la voici.


NICANDRE.

Seigneur, je vous laisse avec elle,
Car enfin je sais trop le respect que je dois
À celui que les dieux m’ont destiné pour roi.


Scène IV


Eriphile, Cléomène, Cléone.



CLÉOMÈNE.

Que vois-je qui m’alarme, ô divine princesse,
Aurais-je quelque part dans l’ennui qui vous presse,

Et dois-je appréhender de mon mauvais destin,
Que Cléomène heureux ait causé ce chagrin ?
D’où peut-il être né quand la joie est publique ?


ERIPHILE.

Souffrez une demande avant que je m’explique.
Votre courage est grand, et la prise d’un roi
Par vous de tout l’état vient de chasser l’effroi.
Mais quoi qu’il se promette après cette victoire,
Vous-même assurez-moi de ce que j’en puis croire,
Et si je dois en vous, son vaillant protecteur,
Admirer un héros ou craindre un imposteur ?


CLÉOMÈNE.

Madame, qui vous donne un soupçon qui m’outrage ?


ERIPHILE.

Un bruit fortifié d’un puissant témoignage :
Purgez-vous d’un faux roi que pour nous abuser
Sous un feint équipage on vous fait supposer ;
Parlez, et dut ma gloire en demeurer ternie,
Je vous en croirai seul : est-ce une calomnie ?
Et l’éclat d’un hymen qui vous doit rendre heureux,
Fournit-il à l’envie un trait si dangereux ?
Dépêchez, Cléomène, il est temps de répondre !
Tu te tais, c’en est trop, lâche, pour te confondre,
Ton désordre t’accuse, et je vois trop pourquoi
Tu voulois de ton rang être crû sur ta foi !


CLÉOMÈNE.

Je suis surpris sans doute, et toute mon adresse
Ne peut cacher mon trouble aux yeux de ma princesse,
Non qu’alors qu’un faux bruit m’ose calomnier
Il ne me soit aisé de me justifier,
Car il n’est pas si vrai que je suis Cléomène,
Qu’il l’est que j’ai livré Timocrate à la reine,
Qu’un succès favorable a rempli son espoir,
Et qu’elle a sur sa vie un absolu pouvoir.
Mais ce qui fait ma peine et mes inquiétudes,
C’est de vous voir pour lui des sentiments si rudes
Que je n’ose espérer qu’un généreux effort
Vous fasse plaindre au moins le malheur de sa mort.


ERIPHILE.

Quoi, de celle d’un père un ennemi coupable
D’une lâche pitié m’éprouveroit capable ?


CLÉOMÈNE.

Hélas !


ERIPHILE.

Achève, parle, explique tes soupirs !


CLÉOMÈNE.

Comment les expliquer s’ils choquent vos désirs ?
L’ardeur qu’à vous servir mon courage déploie,
Fait sans doute et mes soins et ma plus forte joie,
Mais quoi que mon amour l’ait toujours su borner
À l’aveu glorieux qu’on vient de me donner,
Un reproche secret que malgré moi j’écoute,
M’arrête incessamment sur le prix qu’il me coûte.
Aux aveugles désirs d’un transport furieux
Il m’a fait immoler un roi victorieux,
Et cet effort est tel qu’à l’avoir su comprendre
Vous m’auriez moins poussé peut-être à l’entreprendre.


ERIPHILE.

Ne crois pas ton orgueil jusques à te flatter
D’un aveu qu’en effet tu n’oses mériter ;
Ce cœur qui voit le tien et lit dans ta pensée,
Ne peut être le prix d’une vertu forcée.
Rencontrer par hasard et triompher d’un roi,
C’est ce qu’un autre heureux auroit fait comme toi :
Mais en faire éclater le remords qui t’accable,
C’est une lâcheté dont toi seul es capable.


CLÉOMÈNE.

Et bien, à ce reproche osez vous emporter,
Mais apprenez par où je l’ai pu mériter.
Je suis lâche, il est vrai, moi-même je m’accuse,
Non pour ce faux remords dont l’erreur vous abuse,
Mais pour avoir souffert que ce cœur amoureux
Abusât du respect d’un roi trop malheureux.
Car puisqu’un tel secret ne sauroit plus se taire,
C’est lui qui par sa prise a cherché de vous plaire,

Et quel que sûr qu’il soit de perdre ici le jour,
Il est moins prisonnier de guerre que d’amour.
Sitôt qu’il m’a connu, triomphe, Cléomène,
M’a-t-il dit, sans combat ta victoire est certaine :
La princesse a donné l’arrêt de mon trépas,
Je la respecte trop pour n’y souscrire pas,
Et si j’ai pu d’abord suivre une ardeur contraire,
De deux rivaux haïs j’ai voulu la défaire ;
Mais ce courroux contr’eux dans mon cœur allumé,
Ne peut avoir d’effet contre un rival aimé.
Ah, princesse !


ERIPHILE.

Poursuis, renonce à ta victoire,
Tâche sur ton rival d’en répandre la gloire,
Et me le faisant voir par soi-même vaincu,
Rends-le digne d’un prix qui t’étoit si mal dû.


CLÉOMÈNE.

Ce prix n’en peut avoir, mais si, pour y prétendre,
Le mérite assez loin de soi pouvoit s’étendre,
Le ciel qui fait les rois n’en voit point aujourd’hui
Qu’en un si haut espoir il soutint mieux que lui.


ERIPHILE.

Va, ta louange est froide, et puisque ta foiblesse
À louer ton rival lâchement s’intéresse,
Je te veux faire voir pour combler tes souhaits
Que je sais mieux encore louer que tu ne fais.
De tout ce qu’a d’éclat la grandeur de courage,
Timocrate lui seul possède l’avantage.
Comme il sait avec gloire en régler la chaleur,
Sa prudence est toujours égale à sa valeur,
Partout il fait briller une vertu parfaite,
Il est illustre et grand, mais il est roi de Crète,
Et pour moi sa naissance est un crime si noir,
Que sa mort de mes vœux est le plus doux espoir.


CLÉOMÈNE.

Et bien, madame, et bien, il faut les satisfaire !
De ce roi malheureux la perte vous est chère,

Et votre aveugle haine attachée à son rang,
Brûle d’en voir le crime effacé dans son sang.
Vous l’y verrez, madame, et ma triste victoire
D’un spectacle si doux vous assure la gloire,
Mais les dieux permettront pour flatter ses malheurs,
Que, malgré vous, sa mort vous coûtera des pleurs,
Et qu’enfin votre cœur, mieux instruit dans sa haine,
D’un amour qui le perd haïra Cléomène.


ERIPHILE.

Oui, puisque cet ingrat s’obstine à se trahir,
Timocrate en effet me le fera haïr,
Non, comme tu le crois, d’avoir livré sa tête
À la juste vengeance où tout l’État s’apprête,
Mais de s’être rendu, pour trop plaindre son sort,
Indigne que mon cœur soit le prix de sa mort.
C’en est assez : adieu, je vois venir la reine,
Tu peux de ma colère appeler à sa haine.


Scène V


La Reine, Cléomène, Arcas, Doride.



LA REINE.

La princesse paroît s’éloigner en courroux.
A-t-elle quelque lieu de se plaindre de vous ?
Cléomène, parlez : vous en savez la cause ?


CLÉOMÈNE.

Oui, Madame, je sais le crime qu’on m’impose,
Mais si mon feu déplaît, on montre un cœur bien bas
À publier de moi ce que l’on ne croit pas,
Et c’est sans doute user d’une mauvaise adresse
Que noircir mon honneur pour m’ôter la princesse.


LA REINE.

Non, Cléomène, non, la princesse est à vous :
Ayant reçu sa foi, vous êtes son époux,

Et tout ce que le temple a de cérémonies
Ne rendra pas demain vos âmes mieux unies,
Nous devons par respect ce dehors à nos dieux ;
Mais à l’ambition il faut fermer les yeux,
Ce bonheur souhaité, cet hymen qui vous flatte,
N’est dû qu’au seul vainqueur du Prince Timocrate,
Et la foi dont les nœuds ont pour vous tant d’appas
Demeure sans effet si vous ne l’êtes pas.


CLÉOMÈNE.

Quoi, ce n’est point assez pour vous le faire croire
Que la mienne à l’état répond de ma victoire ?
Ces exploits renommez des cœurs nobles et grands
D’une entière vertu sont d’illustres garants,
Et ce seroit un monstre horrible en la nature
De voir la valeur jointe avecque l’imposture.


LA REINE.

Toutefois un témoin assez digne de foi
Dans votre prisonnier ne connoît point de roi.


CLÉOMÈNE.

Ce témoin, quel qu’il soit, le pourroit mal connoître.


LA REINE.

Quoi donc ? Trasille enfin ne connoît point son maître ?


CLÉOMÈNE.

Trasille ! Il le connoît et ne peut s’abuser.
Mais je le confondrois s’il ose m’accuser :
C’est à quoi je m’engage.


LA REINE.

Allez, qu’on nous l’amène,
Arcas, il attend l’ordre en la chambre prochaine.
Arcas sort.
Votre entreprise est grande et j’en tremble pour vous.


CLÉOMÈNE.

C’est ce que le succès va régler entre nous.


LA REINE.

Vous avez tous mes voeux, mais je ne puis comprendre
Ce qu’à nous abuser Trasille peut prétendre,
Car d’espérer par là voir son roi relâché…


CLÉOMÈNE.

Nous en éclaircirons le mystère caché.


LA REINE.

Il s’avance, et déjà je l’entens qui murmure.


Scène VI


La Reine, Cléomène, Trasille, Arcas, Doride.



TRASILLE.

Quoi, madame, on persiste en la même imposture ?
On ose soutenir qu’on ait vaincu mon roi,
Qu’il soit entre vos mains ?


CLÉOMÈNE.

Oui, Trasille, et c’est moi.
Vous même oserez-vous soutenir le contraire ?
Parlez, il n’est plus temps, Trasille, de vous taire :
Ai-je trompé la reine, et trahi son espoir
Jurant que Timocrate étoit en son pouvoir ?


LA REINE.

Trasille, répondez !


TRASILLE.

Ah ! Coupable Trasille !


CLÉOMÈNE.

Non, non, il faut parler, la feinte est inutile !


LA REINE.

Le silence, d’un fourbe est l’ordinaire appui :
Qui des deux m’a trompée ? Est-ce vous ? Est-ce lui ?


CLÉOMÈNE.

Ah ! C’en est trop enfin, parlez !


TRASILLE.

Je me retire,
Et n’en ai que trop dit pour avoir rien à dire ;
Mais si j’ai découvert ce qu’il falloit cacher,
Vous aurez peu, seigneur, à me le reprocher.


Scène VII


La Reine, Cléomène, Arcas, Doride.



LA REINE.

Qu’ai-je ouï, dont mon cœur n’ose avouer ma haine ?


CLÉOMÈNE.

Ce que veut encor mieux expliquer Cléomène.
Enfin, madame, enfin c’est trop dissimuler
Un secret que l’honneur me force à révéler ;
Après tant de contrainte, il est temps qu’il éclate :
Cléomène n’est plus, connoissez Timocrate,
Ce roi qui, pour vous plaire et vainqueur et vaincu,
Vous vient faire raison du trop qu’il a vécu.
Pour rendre à mon amour votre haine propice,
J’ai d’un fantôme vain emprunté l’artifice ;
C’est par mon prisonnier que Nicandre abusé
A pris pour Timocrate un vainqueur supposé,
Et qu’avec ce fantôme ayant changé mes armes,
Ma fausse prise aux miens n’a point causé d’alarmes.
Mais le vrai roi de Crète enfin vous est remis :
Sa vie est en vos mains, et tout vous est permis.


LA REINE.

Quoi, d’un espoir si doux c’est donc ici la suite ?
Trop favorables dieux, où m’avez-vous réduite ?

Je me perds, je m’égare, et mon devoir confus
Tremble dans ce qu’il ose ou ce qu’il n’ose plus.
Ô devoir, ô vengeance, ô serment téméraire !
N’ai-je engagé le ciel à servir ma colère
Que pour lui voir offrir à mon cœur alarmé
Timocrate haï dans Cléomène aimé ?
Fatal accablement d’une illustre famille !
Puis-je donner la mort à qui je dois ma fille,
Ou si je suis contrainte à ce funeste effort,
Puis-je donner ma fille à qui je dois la mort ?
Ô vœux trop exaucez ! La haine qui m’anime
Dans une seule tête a trop d’une victime,
Je perds ce que pour moi mon courroux a d’appas,
Et pour me trop venger, je ne me venge pas !


TIMOCRATE.

Quoi, madame, est-ce ainsi que votre âme surprise
S’ose plaindre du ciel quand il vous favorise ?
Le sang d’un ennemi qui bornoit ce courroux
Était une victime indigne d’un époux,
Et par une bonté que vous n’osiez attendre,
Pour lui plus immoler il l’a fait votre gendre.
Sacrifiez sans peine à son sang épandu
Celui que dans le sien vous avez confondu,
Et vengez, en ôtant un époux à sa fille,
Le malheur de sa mort sur sa propre famille.


LA REINE.

Oui, quand de mes serments l’inviolable foi
Se pourroit affranchir de ce que je lui dois,
L’on me verroit sur vous d’une seconde offense,
Par mon propre intérêt, poursuivre la vengeance.
Vous avez su forcer ma haine à se trahir,
Vous m’avez fait aimer ce que j’ai crû haïr,
Et mon cœur doit venger cette haine trompée
De ce qu’il sent sur lui de tendresse usurpée ;
Les dieux dont l’intérêt fait agir mes serments
En agréeront l’effet sur de tels sentiments,
Et dans cette vengeance où par eux je m’engage
Mon époux avec lui souffrira ce partage.

Cléomène reconnu pour

TIMOCRATE.

Ils sont justes, madame, et leur sévérité
Fait grâce encor sans doute à ma témérité.
Mais s’il vous faut mon sang pour réparer l’offense
D’avoir fait malgré vous trembler votre vengeance,
J’ai l’avantage au moins qu’en me privant du jour
Votre haine est forcée à payer mon amour,
Et que, quoi qu’un époux à ma perte l’anime,
Vous m’aurez fait son fils avant que sa victime.


LA REINE.

Et bien, puisque ce titre a charmé votre cœur,
Vous en aurez demain la funeste douceur.
Arcas, pour empêcher l’alarme dans la ville,
Qu’on le tienne en lieu sûr séparé de Trasille !


ARCAS.

Seigneur, c’est à regret…

Cléomène reconnu pour

TIMOCRATE.

Marchons sans discourir :
Qui peut chercher la mort ne craint pas de mourir.

ACTE V



Scène I


Eriphile, Cléone.



CLÉONE.

Oui, madame, dès hier la nouvelle en est sue,
Mais je la vois partout si lâchement reçue,
Qu’à moins d’y faire naître un obstacle plus fort,
L’alarme qu’elle cause avancera sa mort.


ERIPHILE.

Quoi donc ? Ce peuple ingrat perd déjà la mémoire
Que c’est de ce héros qu’il tient toute sa gloire,
Et que sans son secours peut-être qu’à leur choix
Chez les messéniens nous prendrions des rois ?


CLÉONE.

L’effroi qu’il a conçu des serments de la reine
Ne lui laisse plus voir ce qu’a fait Cléomène,
Et sans doute on le vainc assez malaisément
Quand le respect des dieux en est le fondement.
Pour peu que l’on diffère à leur offrir sa tête,
Il croit voir leur vengeance à tonner toute prête,
Et dans cette frayeur qu’on ne peut modérer,
Les plus zélés pour lui n’osent que soupirer.
Mais ce qu’on vient d’apprendre et qui plus l’épouvante,
L’ennemi cette nuit a fait une descente,
Et l’avis qu’on en a lui faisant présumer
Qu’il nous veut investir et par terre et par mer,
Ce peuple qu’un faux zèle aveuglément anime,
Pour apaiser le ciel demande sa victime.


ERIPHILE.

Rigoureuse demande et zèle criminel !
C’étoit peu qu’être ingrat, il veut être cruel.
Mais la reine, Cléone, à quoi se résout-elle ?


CLÉONE.

Elle accuse avec vous la fureur de ce zèle,
Et fait connoître assez quel est son désespoir
De n’avoir pas laissé sa haine en son pouvoir ;
Mais d’une exacte foi comme elle doit l’exemple,
Pour votre hymen promis tout se prépare au temple,
Où sans l’avis reçu des complots de la nuit,
Déjà le roi de Crète auroit été conduit.


ERIPHILE.

Ah, si de cet hymen dépend le sacrifice,
Où d’un serment fatal l’expose l’injustice,
Ne crois pas que jamais ni le fer ni le feu
M’en puissent arracher le sacrilège aveu.
Ce cœur dont on l’attend doit trop à Cléomène
Pour rendre mon amour ministre de la haine,
Et des dieux indignez l’implacable courroux
Peut perdre Timocrate et non pas mon époux.
Mais puis qu’enfin du peuple on ne doit rien attendre,
Pour le dernier secours espérons en Nicandre :
S’il a de la vertu, comme il peut tout ici…


CLÉONE.

Vous pouvez l’éprouver, madame : le voici.


Scène II


Eriphile, Nicandre, Cléone.



ERIPHILE.

Nicandre, m’aimes-tu ? La fortune publique
Me fait t’en demander une preuve héroïque,
Digne de ton grand cœur, digne de ta vertu.
Réponds sans balancer : Nicandre, m’aimes-tu ?


NICANDRE.

Hélas ! Si cet amour avoit de quoi vous plaire,
Vous n’auriez pas un doute à mes vœux si contraire.
Un amant, quoi qu’il fasse à cacher son tourment,
Quand il n’est point haï paroît toujours amant ;
Pour peindre d’un beau feu les ardeurs innocentes,
Ses moindres actions ont des couleurs parlantes,
Dont l’éclat jusqu’au cœur en portent les appas ;
Qui ne les ressent point ne les approuve pas.


ERIPHILE.

Le trouble où tu me vois me laisse peu comprendre
Ce qu’une telle plainte a crû me faire entendre ;
Mais enfin si tes vœux furent jamais pour moi,
Souffre à ton propre honneur de séduire ta foi.
Soit que dans ce héros qu’ose perdre la reine,
Il t’offre Timocrate ou montre Cléomène,
Sans noircir cet honneur d’un reproche fatal,
Tu n’y saurois plus voir ennemi ni rival.
Tous deux à sa défense intéressent ta gloire :
À l’un tu dois la vie, à l’autre une victoire,
Et si tu crains les noms et de lâche et d’ingrat,
Perdras-tu ton vainqueur, et l’appui de l’état ?
Car le pouvoir sauver et souffrir qu’il périsse,
C’est de son mauvais sort te déclarer complice.
Parle, et sans perdre temps à faire le surpris,
Ou refuse, ou reçois mon estime à ce prix.


NICANDRE.

Le ciel sait à quel point cette estime m’est chère,
Mais pour la mériter je sais ce qu’il faut faire,
Et quoi que ce désir ait sur moi de pouvoir,
J’aime toujours Argos et connois mon devoir.


ERIPHILE.

Ah, si tu le connois, songe que Cléomène…


NICANDRE.

Mais, madame, son sort est aux mains de la reine,
Et pour changer l’arrêt qui l’expose à périr,
Ce n’est qu’à sa pitié qu’il vous faut recourir.


ERIPHILE.

Veux-tu que, violant un serment trop funeste,
Elle attire sur nous la colère céleste ?


NICANDRE.

Et voudriez-vous aussi que pour vous obéir,
Devant tout à l’État, j’osasse le trahir ?


ERIPHILE.

Si son intérêt seul à ce refus t’engage,
Tu manques de lumière à voir son avantage.
Ces murs qu’un triste sort prive de combattants
Ne sont pas en état de résister longtemps,
Déjà de tous côtés l’ennemi nous assiège ;
Et si le sang d’un roi n’a point de privilège,
La mort de Timocrate irritant sa fureur
Fera de tout Argos un théâtre d’horreur.


NICANDRE.

L’on vous donne, Madame, une alarme inutile :
Si l’ennemi par terre ose attaquer la ville,
Quatre mille soldats que je viens de placer
Jusques dans ses vaisseaux sauront le repousser.


ERIPHILE.

Va, lâche, malgré toi je vois ce qui t’anime !
De mon cœur engagé ton amour fait un crime,
Et, ton rival détruit, tu t’oses figurer
Que ton orgueil au trône aura droit d’aspirer !
Mais quand dans son malheur je serois assez lâche
Pour n’oser par mon sang en effacer la tache,
Quel que soit ton espoir, ne crois pas que ma foi
Jamais pour t’y placer s’abaissât jusqu’à toi !
Avant que d’en souffrir la coupable pensée,
Aux plus indignes lois je me verrois forcée,
Et choisirois des fers plutôt que me charger
D’un sceptre qu’avec toi je dûsse partager.


NICANDRE.

Le dessein que mon cœur fit toujours de vous plaire,
M’oblige à respecter jusqu’à votre colère ;
Ma présence l’aigrit, et c’est blesser vos yeux
Que ne leur pas ôter un objet odieux.

Mais si de cette aigreur je souffre l’injustice,
Elle pourra se rendre à quelque grand service,
Et je dois craindre peu qu’elle puisse éclater
Quand je soutiens un trône où vous devez monter.


Scène III


Eriphile, Cléone.



ERIPHILE.

Cléone, as-tu compris jusqu’où va ma disgrâce ?


CLÉONE.

Je vois tant d’injustice en tout ce qui se passe,
Que le ciel s’obstinant à croître vos ennuis,
Soupirer et vous plaindre est tout ce que je puis.


ERIPHILE.

Ta plainte bien plutôt est due à Cléomène,
Dont l’amour… mais, ô dieux, est-ce lui qu’on amène ?
Mes larmes pour le moins avoient eu le pouvoir
D’empêcher jusqu’ici qu’on ne me le fit voir,
Mais las ! On les néglige, et l’on veut que sa vue
Joigne un nouveau supplice au tourment qui me tue.


Scène IV


Timocrate, Eriphile, Cléone.



TIMOCRATE.

Madame, après mon sort pleinement éclairci,
En quelle qualité dois-je paroître ici ?
Timocrate auroit-il mérité tant de haine
Qu’il eut de votre cœur effacé Cléomène,

Et ce cœur de bonté pour lui si prévenu
L’est-il moins pour un roi que pour un inconnu ?


ERIPHILE.

Ah, puisque ma douleur est forcée à paroître,
Pourquoi, Prince, pourquoi vous ai-je pu connoître ?
Par vous toujours du sort la funeste rigueur
A contre mon devoir fait révolter mon cœur.
Ce devoir autrefois l’empêchant de se rendre,
Pour aimer Cléomène il ne le pût entendre,
Et maintenant encor, quoi qu’il ose tenter,
Pour haïr Timocrate il ne peut l’écouter.


TIMOCRATE.

Quoi qu’ordonnent les dieux je n’ai donc rien à craindre,
Princesse, mon destin est trop beau pour m’en plaindre,
Et sans murmure aucun je m’en verrois trahi
Si je meurs assuré de n’être point haï.


ERIPHILE.

Hélas ! Pour en avoir la fatale assurance
Falloit-il assouvir une aveugle vengeance,
Et sans perdre un héros si grand, si renommé,
Ne pouviez-vous savoir si vous étiez aimé ?


TIMOCRATE.

Pour le mieux découvrir que pouvois-je plus faire ?
J’ai su passer deux fois dans le parti contraire ;
Deux fois ma passion par un discours trompeur
Vous nommant Timocrate a sondé votre cœur ;
Avant que de combattre et depuis ma victoire
J’ai fait agir pour lui tout l’éclat de sa gloire :
Mais loin que mon adresse ait rien gagné sur vous,
J’en ai vu redoubler deux fois votre courroux,
Et deux fois votre cœur, trop rempli de sa haine,
La faire rejaillir jusques sur Cléomène.


ERIPHILE.

Aussi qui l’auroit crû qu’un nom si glorieux
Eut caché si longtemps Timocrate à nos yeux,

Et qu’après un serment que la vengeance anime,
Lorsqu’il m’en sait le prix, il s’en fit la victime ?


TIMOCRATE.

Quand par ce seul moyen il vous peut acquérir,
Vous voulez qu’il le sache et qu’il n’ose mourir ?


ERIPHILE.

Hélas ! Dans ce dessein quelle est son injustice !
En étant seul coupable il me rend sa complice,
Et dans mon ennemi confondant mon amant,
Fait un crime pour moi de mon aveuglement.
Ah, prince, se peut-il que vous m’ayez aimée ?


TIMOCRATE.

Mais plutôt votre haine est-elle confirmée
Jusqu’à vouloir encor par un dernier effort,
Doutant de mon amour, que je perde ma mort ?


ERIPHILE.

Comment n’en point douter, quand cet amour s’obstine
Par un projet funeste à chercher sa ruine,
Et qu’enfin Timocrate aux dépens de mon cœur
Pour s’en trop défier s’immole à mon erreur ?


TIMOCRATE.

Ah, que vous savez mal connoître votre haine,
De la croire étouffée en ce cœur qu’elle gêne !
Ces tendres sentiments qu’il vient de mettre au jour
Sont dûs à la pitié bien plutôt qu’à l’amour.
À voir un ennemi plongé dans la disgrâce,
La plus âpre fureur s’allentit et se lasse,
Et lorsque ses transports vont être satisfaits,
Si la cause en est chère, on en plaint les effets.
Mais tous ces mouvements où la pitié nous mène
Éblouissent bien plus qu’ils n’éteignent la haine,
Et sans doute aujourd’hui Timocrate opprimé,
S’il n’étoit malheureux, ne seroit pas aimé.


ERIPHILE.

Que vous êtes cruel de joindre encor l’offense…


CLÉONE.

Madame, j’aperçois la reine qui s’avance.


Scène V


La Reine, Timocrate, Eriphile, Doride, Cléone.



LA REINE.

L’on nous attend au temple, où tout est préparé.
L’hymen va vous unir, vous l’avez désiré.
S’il est de votre amour le plus digne salaire
J’en ai donné parole, il faut y satisfaire,
Et pour fuir le parjure, accomplir hautement
L’irrévocable arrêt d’un aveugle serment.


TIMOCRATE.

Par quels vœux reconnoître une faveur si rare ?


LA REINE.

Vous me devrez bien plus si mon cœur se déclare,
Et s’il ose pour vous jusques-là se trahir
Qu’il montre aimer encor ce qu’il devroit haïr.
Car enfin si je dois ma fille à Cléomène
Je dois en même temps Timocrate à ma haine ;
Et plaindre l’un heureux, c’est montrer qu’en effet
Malgré ce fier devoir je perds l’autre à regret.


TIMOCRATE.

Le bonheur qui m’attend a pour moi trop de charmes,
Pour relâcher mon cœur à d’indignes alarmes :
Allons, madame, allons, c’est trop le reculer !


ERIPHILE.

Ah, prince, et c’est à moi que vous croyez parler ?
Ce n’est donc pas assez du malheur qui m’accable
Si d’un serment fatal je ne me rends coupable,
Et vous osez penser qu’en vous donnant la main
J’irai fournir des traits à vous percer le sein ?
Voyez-vous ce qui suit un hymen si funeste ?


TIMOCRATE.

L’honneur m’en est trop cher pour redouter le reste.


ERIPHILE.

Et pour vous et pour moi je m’y dois opposer !


TIMOCRATE.

Auriez-vous la rigueur de me le refuser,
Et le nom d’ennemi dont il me justifie
Ayant toujours souillé la gloire de ma vie,
Par ce refus cent fois plus cruel que mon sort,
Voudriez-vous ternir la gloire de ma mort ?
Ces serments dont les dieux font répondre la reine,
Ne vous doivent pas moins qu’ils doivent à sa haine,
Et l’on ne peut sans crime offrir à leur courroux
Le sang d’un ennemi qu’il ne soit mon époux.


TIMOCRATE.

Si je ne le suis pas, à quoi donc vous engage
Cette foi dont la vôtre honora hier l’hommage ?
À ne pouvoir ailleurs disposer de mes voeux.
Mais l’hymen seul a droit d’en étreindre les noeuds,
Et c’est au temple seul qu’avec pleine assurance
Le ciel peut l’achever si la foi le commence.


LA REINE.

Ô combat, ô dispute, où mon cœur étonné
Se sent pour l’un et l’autre également gêné !
Le ciel n’a-t-il rendu ma haine nécessaire
Qu’afin de lui soumettre une tête si chère,
Et le sang que je dois à mes tristes malheurs
Ne le puis-je verser sans répandre des pleurs ?
Mais où chercher ce sang qu’il faut enfin répandre ?
Je n’ai point d’ennemi si je me dois un gendre,
Et malgré mon courroux par ma haine affermi
Je ne le puis choisir que dans mon ennemi.
Ô trop sensibles coups d’une rigueur extrême !
J’aime ce que je perds, et je perds ce que j’aime,
Et contrainte à venger un époux sur un roi,
Je ne fais point de vœux qui n’aillent contre moi !
Mais quel bruit tout à coup d’ici se fait entendre ?
Le peuple impatient se lasse-t-il d’attendre ?

Déjà pour votre hymen qu’il a vu différer
Dans sa lâche épouvante il sembloit murmurer.


Scène VI


La Reine, Timocrate, Eriphile, Arcas, Doride, Cléone.



LA REINE.

Que venez-vous m’apprendre, Arcas ?


ARCAS.

Une entreprise
Que sans doute le ciel contre vous autorise :
Madame, l’ennemi par des complots secrets
Est maître de la ville et s’avance au palais.


LA REINE.

Arcas, que dites-vous ? L’ennemi dans la ville !


ARCAS.

Il en eût pu trouver la prise difficile,
Et voir de ses exploits le progrès retardé
Si par intelligence il n’eût été mandé.
Avec ce qui restoit ici de gens de guerre,
Nicandre l’attendoit du côté de la terre,
Et hors de ses vaisseaux il estimoit aisé
De vaincre un ennemi qui s’étoit divisé,
Mais on a vu bientôt la trame découverte.
D’abord qu’il a paru la porte s’est ouverte,
Et les nôtres surpris oubliant leur devoir
Ont semblé n’être armez que pour le recevoir ;
Ainsi sans résistance ils ont livré la ville.
Mais ce qui me confond, c’est d’avoir vu Trasille,
Qui gardé dans le fort ne peut s’être échappé
Sans que le gouverneur dans sa fuite ait trempé.


ERIPHILE.

Sois-moi propice, ô ciel !


Scène VII


La Reine, Timocrate, Eriphile, Nicandre, Arcas, Doride, Cléone.



LA REINE.

Et bien enfin, Nicandre,
Après tant de combats il est temps de se rendre ?
Les dieux sans perdre Argos ne pouvoient s’apaiser ?


NICANDRE.

Madame, c’est un mal qu’on ne peut déguiser.
Arcas vous aura dit avec quelle surprise
J’ai d’un accord secret reconnu l’entreprise,
Et que pour animer un grand peuple interdit…


LA REINE.

Je sais qu’on m’a trahie, et cela me suffit.
Si c’est l’arrêt du ciel il faut qu’il s’exécute,
M’ayant placée au trône il en veut voir la chute,
Et je mériterois cet indigne revers
Si j’osois soupirer alors que je le perds.


TIMOCRATE.

Lorsque vous le perdez ? Cessez, cessez, madame,
À de vaines frayeurs d’abandonner votre âme,
Trasille est mon sujet, et n’entreprendra rien
Où votre ordre ne puisse encor plus que le mien,
Et si jusques au bout votre devoir s’obstine,
Pour venger votre époux, à vouloir ma ruine,
Malgré tout mon pouvoir, pour le voir satisfait,
Vous n’aurez seulement à former qu’un souhait.


LA REINE.

Que vous m’offensez, prince, et pour un grand courage
Qu’un pareil sentiment est un sensible outrage !
Ah ! S’il m’étoit permis de vous ouvrir mon coeur
Vous verriez quels combats…


Scène VIII


La Reine, Timocrate, Eriphile, Nicandre, Trasille, Arcas, Doride, Cléone.



TRASILLE.
, à Timocrate.

Tout est à vous, Seigneur,
Et le ciel favorable à ma juste prière
Prévient par moi le mal que j’ai pensé vous faire.
Argos est sous vos lois, et son peuple soumis,
En autant de sujets change vos ennemis,
Après ce qu’il vous doit, il n’aura pas de peine…


TIMOCRATE.

Trasille, ce discours fait outrage à la reine,
Et c’est mal lui prouver que mes vœux les plus doux
N’ont jamais aspiré qu’à vaincre son courroux.
De nos armes enfin quel que soit l’avantage,
De toute cette gloire il faut lui faire hommage,
Et mettant sa couronne et mon sceptre à ses pieds…


LA REINE.

Ah, prince, voyez mieux où vous m’engageriez.
Contrainte à redouter la colère céleste,
Cet hommage accepté vous deviendroit funeste.
Les dieux ont attaché ma vengeance à mon rang,
Et, reine, mes serments leur devroient votre sang.
Prenez donc ma couronne, elle est votre conquête ;
Par son nouvel éclat assurez votre tête,
Et, me laissant sujette, affranchissez mon sort
De la nécessité de vouloir votre mort.


TIMOCRATE.

S’il vous faut à ce prix racheter votre haine,
Pour dispenser vos lois daignez faire une reine,
Et demeurant toujours dans un pouvoir égal
Laissez à la princesse un titre si fatal :

Accordez-lui pour moi ce prix de ma victoire.


LA REINE.

Prince, c’est à vous seul qu’en appartient la gloire,
De mon trône conquis vous pouvez disposer,
Et qui ne peut plus rien n’a rien à refuser.
NICANDRE, à Timocrate.
Agréerez-vous, seigneur, dans ce haut avantage,
Et mes premiers respects, et mon premier hommage ?
ERIPHILE, à Nicandre.
Dans ce haut avantage il trouve au moins ce bien
Qu’il brave ses malheurs sans qu’il vous doive rien.


TRASILLE.

Faites moins d’injustice à sa vertu parfaite :
Elle seule aujourd’hui vous fait reine de Crète,
Madame, et c’est par lui que le destin trompé,
Voit un roi magnanime à sa rage échappé,
Il m’a tiré des fers et reçu dans la ville.


LA REINE.

Qu’apprends-je ? Quoi, Nicandre a délivré Trasille ?


NICANDRE.

Ce seul moyen, madame, encor que violent
S’offroit pour soutenir un trône chancelant,
Et dans l’inquiétude où j’ai vu votre zèle,
J’ai cru que vous trahir c’étoit être fidèle,
Et que je répondois à ce que je vous dois,
D’oser de vos serments dégager votre foi.


LA REINE.

Mes vœux dont le succès découvre la justice
Vous portoient en secret à ce dernier service.


ERIPHILE.

Si dans un tel dessein j’ose vous accuser,
Pourquoi tantôt vous plaire à me le déguiser ?


NICANDRE.

Pour me venger de vous, qui m’outragiez à croire
Qu’il fallût m’inviter où m’invitoit la gloire,
Et qu’aux beaux sentiments ce cœur de soi porté
Eut besoin pour agir d’être sollicité.

Ce n’est pas qu’en effet je cédasse sans peine
Quand le ciel à mes yeux n’offroit que Cléomène,
Mais bientôt le respect a su régler ma foi
Quand dans ce Cléomène il m’a fait voir un roi.


TIMOCRATE.

Ô rival généreux pour qui son grand ouvrage
Rend même une couronne un trop foible partage !
Vous n’envierez jamais la fortune d’un roi
Si vous êtes content de régner avec moi.
Mais vous, madame, enfin, êtes-vous satisfaite ?
Je vous avois promis la couronne de Crète,
Et quand avec mon cœur je la mets à vos pieds,
Ai-je à craindre aujourd’hui que vous la refusiez ?
Ce cœur vous déplaît-il, offert par Timocrate ?


ERIPHILE.

Je lui dois trop, seigneur, pour vouloir être ingrate,
Et quand nous aurions droit encor de le haïr,
Le vainqueur a parlé, c’est à nous d’obéir.


TIMOCRATE.

Donc pour rendre ma gloire encore plus certaine,
À l’un et l’autre peuple allons montrer sa reine,
Et bénissons le ciel qui fait voir en ce jour
Que la plus forte haine obéit à l’amour.