Traité de pédagogie (trad. Barni)/Préface/VI

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Traduction par Jules Barni.
Texte établi par Raymond ThaminFélix Alcan (p. 38-41).


VI.


LES POSTULATS DE L’ÉDUCATION.


Nous aurions achevé notre étude, s’il ne nous restait à faire ressortir l’importance du rôle que, malgré certaines présomptions qui nous avaient d’abord frappé, Kant attribue à l’éducation, — et dans l’éducation à l’éducateur. Kant procède de Rousseau, et nous ne revendiquons pas assez pour celui-ci cette glorieuse paternité. Mais il procède de Rousseau comme il procède de Hume ; et dans les influences qu’il subit, ce qui n’est pas le moins intéressant, c’est la réaction de sa propre nature et de son propre esprit. Quelle liberté il laisse à l’épanouissement spontané de nos facultés, quel compte il tient des exigences de la nature et de la psychologie propre à chaque âge, nous l’avons dit. Mais il reste vrai pour lui qu’on ne s’élève pas tout seul, et que l’éducateur a une autre fonction que de mettre l’adolescent en présence de faits, pour les laisser lui parler et le laisser les entendre. L’éducation reste un art, et même une science : la plus complexe des sciences, avec celle du gouvernement, mais une science nécessaire. L’homme a besoin d’éducation et rien n’est plus difficile à donner que l’éducation : « Un animal est par son instinct même tout ce qu’il peut être ; une raison étrangère a mis d’avance pour lui tous les soins indispensables. Mais l’homme a besoin de sa propre raison. Il n’a pas d’instinct, et il faut qu’il se fasse à lui-même son plan de conduite ; mais comme il n’en est pas immédiatement capable, et qu’il arrive dans le monde à l’état sauvage, il a besoin du secours des autres. » Que feront les autres pour lui ? Il faudrait qu’eux-mêmes eussent dans l’esprit cette raison et ce plan de conduite. Il faudrait être un sage pour bien élever, et on ne saurait ce que peut l’éducation que si un être d’une nature supérieure s’en chargeait un jour. Quoi qu’il en soit, l’homme est ce qu’elle le fait. Et il n’est homme que par elle.

Disons plus : ce n’est pas un homme, c’est l’humanité entière qu’elle transforme. Elle est l’agent du progrès, qui est considéré par Kant comme le patient apprentissage du mieux. Kant croit au progrès, pourvu qu’il soit voulu. Il y a un idéal de l’homme, qui, devenant conscient, tend à se réaliser par nos bonnes volontés qu’il attire. Il doit être l’âme de l’éducation. L’éducation sert à briser le moule monotone dans lequel nous enfermeraient la routine et l’hérédité, et elle fait les fils meilleurs que leurs pères. Mais pour cela il ne faut pas élever les enfants d’après l’état présent de l’humanité, d’après nos intérêts, ou même d’après les leurs, mais d’après un état meilleur possible dans l’avenir, « c’est-à-dire d’après l’idée de l’humanité et de son entière destination ». « C’est dans le problème de l’éducation que gît le grand secret de la nature humaine… Il est doux de penser que la nature humaine sera toujours mieux développée par l’éducation et que l’on peut arriver à lui donner la forme qui lui convient par excellence. » Les citations sont plus éloquentes ici que tout commentaire. Tout ce que le xviiie siècle a eu de plus généreux trouve un écho dans ces pages. Jamais on n’a plus fermement cru au progrès et à la liberté, et jamais on n’a plus noblement associé ces deux idées. L’homme est maître de lui, et l’humanité maîtresse d’elle-même. C’est à elle comme à lui que la Providence a pu dire : « Entre dans le monde. J’ai mis en toi toutes sortes de dispositions pour le bien. C’est à toi qu’il appartient de les développer, et ainsi ton bonheur ou ton malheur dépend de toi. »

Il est à remarquer que, par la complexité inintelligible pour nos petits esprits de leur puissante pensée, les grands philosophes se trouvent, sans le vouloir, servir de point de départ à des courants opposés, et autoriser de leur nom les doctrines les plus diverses. On a fait de Descartes successivement un dualiste, un idéaliste et un positivste. On a fait de Kant, entre autres choses, un pessimiste. Toujours est-il que dans son Traité de Pédagogie, il ne nous apparaït pas tel. Devons-nous voir dans l’optimisme vaillant des lignes que nous avons citées le fond de sa pensée ou l’influence des questions qu’il traite ? Il faut en effet, bon gré mal gré, être optimiste, c’est-à-dire croire au bien, quand on veut faire du bien ; et quel est celui qui n’aurait au moins cette ambition en s’approchant de l’enfant, et en songeant aux moyens de l’élever ? Il semble qu’alors nous empruntions à l’enfant sa confiance dans la vie, et sa confiance en nous-mêmes. Si cela est, nous recevons de lui plus que nous ne lui donnons. L’enfant est l’ennemi toujours renaissant du pessimisme, — et le pessimisme le sait bien. Il guérit les sceptiques et les blasés, non seulement par la toute-puissance de son sourire, mais par les devoirs qu’il leur impose. Pour l’élever, nous croyons à bien des choses, et à l’éducation elle-même. Car on n’élève pas avec des doutes, en laissant faire et la nature et l’enfant, et en se complaisant dans sa propre indifférence. La réalité, une réalité chère, nous sollicite, et nous agissons, et nous commandons, ce qui est une autre façon d’agir. La pratique, ici encore, fait s’évanouir les nuages et les inquiétudes que la spéculation avait amassés. L’éducation, elle aussi, a ses postulats.


R. T.

Notes de Kant[modifier]


Notes du traducteur[modifier]