Traité des aliments de carême/Partie 1/Règle pour discerner les animaux qui doivent être compris sous le nom de chair

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Jean-Baptiste Coignard (Tome Ip. 498-502).


REGLE POUR DISCERNER
les animaux qui sont Chair.



Aprés toutes ces discussions, il est important de marquer ici quelque regle fixe, par le moïen de laquelle on puisse juger des animaux qui sont veritablement Chair, & de ceux qui ne le sont pas. L’Auteur du Traité des Dispenses, ainsi que nous l’avons vû, fonde ce discernement sur le plus ou le moins de volatil que renferment les animaux ; en sorte que ceux qui ont beaucoup de ce volatil, sont de la chair, selon lui, & que ceux qui en ont peu, n’en sont point. Mais outre qu’il y a des alimens maigres qui ont beaucoup plus de volatil que la chair même de Bœuf, de Mouton, & de quelque autre animal que ce soit, comme nous l’avons observé plus haut, où en seroit-on, s’il falloit s’en tenir au sentiment de cet Auteur ? Il ne faudroit donc plus rien servir sur les tables, qui n’eût passé par l’alembic, & si les alembics, matras, ou cucurbites, ne s’accordoient pas, où le scrupule iroit-il chercher son remede ?

L’Eglise, pleine de lumiere & de sagesse, ne fait point de Loi sujette à de telles incertitudes. Son Commandement de ne point manger de chair en certains jours, est simple, & son intention, pour le discernement de cette chair, est facile à connoître. Car encore que l’Eglise ne s’en explique pas en termes formels, elle fait assez voir quel est là-dessus son esprit, par l’usage qu’elle tolere. Usage, d’où il semble qu’il ne soit pas possible de tirer d’autre regle que celle-ci.

Tout animal 1o. ou de même élement, 2o. ou de même goût & même saveur que les poissons, 3o. ou enfin de même sang froid que le sont la plûpart[1] de ces animaux, se peut manger les jours maigre, comme le poisson ; tout autre est défendu.

Cette regle est évidente, & ne laisse aucun lieu au scrupule ou au doute. Les personnes les plus simples peuvent connoître comme les plus habiles Physiciens, les animaux qu’elle admet & ceux qu’elle exclut. Il n’est besoin que du doigt pour toucher leur sang, que de l’œil pour voir leur élement, que de la langue pour goûter leur chair.

C’est en se servant de cette regle que l’on connoît qu’il est licite de manger en tout tems des Limaçons, des Sauterelles, des Viperes, & autres semblables animaux, même tout terrestres comme la tortuë de terre ; parce que ces animaux ont le sang froid au toucher.

C’est aussi par la même regle qu’on ne fait point difficulté de manger les jours maigres, des Grenoüilles, & des Loutres, nonobstant leur sang chaud ; parce que ces animaux vivent long-tems sous l’eau, comme le poisson, sans être suffoquez.

Enfin, on voit par-là que la Macreuse ne doit point être comprise sous le nom de chair, puisqu’elle a le goût & la saveur du poisson, & que de plus, à consulter le toucher, son sang[2] est plus froid que chaud.

Il ne peut naître aucun abus de cette regle, elle sert plûtôt à prévenir l’abus, & elle n’ajoûte rien à l’usage toleré. Elle fait voir seulement la raison de la tolerance, qui n’a rien de contraire à la fin du précepte, quoi-qu’elle accompagne peut-être le précepte de quelque adoucissement. L’Eglise est une Mere sage, qui en établissant la Loi du maigre, n’a pas voulu en exiger l’observance dans une rigueur qui pût degenerer en chicane & en minutie. Son intention a été d’affoiblir le corps par la privation des viandes qui peuvent donner le plus de vigueur. Or celles qu’elle tolere, ne sont nullement de cette nature. Le Castor même, préferable entre toutes, est d’une substance grossiere, pesante à l’estomac, difficile à digerer, peu nourrissante, & d’un goût sauvagin, fort désagréable.

Mais en même tems que la regle découvre, ce qu’il y a de licite dans l’usage, elle fait aussi connoître & reprime l’abus qui se pourroit introduire contre la fin du précepte, comme de mettre au nombre des animaux permis en Carême, la Foulque ou Poule d’eau, qui n’a rien de nôtre regle, qui en puisse legitimer l’usage les jours maigres. 1o. Son sang est constamment chaud[3] ; 2o. elle ne peut demeurer long-tems sous l’eau sans être suffoquée ; 3o. elle a tout le goût & toute la saveur de la chair. C’est à la verité un animal aquatique, qui est presque toûjours sur l’eau, qui cherche sa nourriture dans l’eau, qui fait son nid, & couve ses œufs sur des roseaux au milieu des eaux ou des marais ; mais qui ne tient non plus de la nature du poisson, que le Canard sauvage dont personne ne doute que l’usage ne soit illicite les jours maigres.

Une regle si claire & si seure pour le discernement de ce qui est chair, & de ce qui ne l’est pas, doit suffire, sans doute, pour dissiper les scrupules qu’on pourroit se faire à cette occasion, & pour mettre là-dessus les consciences en seureté & en repos.



  1. Tous les poissons n’ont pas le sang froid ; mais tous les animaux qui ont le sang froid, sont ou poissons ou de la nature des poissons.
  2. Nous mettons la circonstance du toucher, parce qu’il ne s’agit pas ici d’un froid ou d’un chaud absolu ; mais seulement d’un froid & d’un chaud relatif, y aïant à parler absolument, aucun animal qui n’ait le sang chaud, & même à un degré assez considerable, puisqu’il n’y en a point qui n’ait le sang liquide, plus ou moins ; car la liquidité ne s’entretient que par un certain degré de chaleur, en sorte que l’eau même la plus froide, doit être, en ce sens, regardée comme chaude, lorsqu’elle n’est pas glacée.
  3. C’est la seule raison que Gesner, qui vivoit vers le milieu du seiziéme siécle, apporte de l’usage de la Macreuse en Carême. Avis aquatica anati similis colore & rostro, magnitudine minor, editur etiam quadragesimæ tempore, quod videatur quodammodo piscibus affinis, cum sanguinem frigidiorem habeat.