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Traité sur la tolérance/Édition Garnier 1879/13

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Traité sur la toléranceGarnierŒuvres complètes, tome 25 (p. 77-83).
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CHAPITRE XIII.


EXTRÊME TOLÉRANCE DES JUIFS.


Ainsi donc, sous Moïse, sous les juges, sous les rois, vous voyez toujours des exemples de tolérance. Il y a bien plus[1] : Moïse dit plusieurs fois que « Dieu punit les pères dans les enfants jusqu’à la quatrième génération » ; cette menace était nécessaire à un peuple à qui Dieu n’avait révélé ni l’immortalité de l’âme, ni les peines et les récompenses dans une autre vie. Ces vérités ne lui furent annoncées ni dans le Décalogue, ni dans aucune loi du Lévitique et du Deutéronome. C’étaient les dogmes des Perses, des Babyloniens, des Égyptiens, des Grecs, des Crétois ; mais ils ne constituaient nullement la religion des Juifs, Moïse ne dit point : « Honore ton père et ta mère, si tu veux aller au ciel » ; mais : « Honore ton père et ta mère, afin de vivre longtemps sur la terre[2]». Il ne les menace que de maux corporels[3] de la gale sèche, de la gale purulente, d’ulcères malins dans les genoux et dans les gras des jambes, d’être exposés aux infidélités de leurs femmes, d’emprunter à usure des étrangers, et de ne pouvoir prêter à usure ; de périr de famine, et d’être obligés de manger leurs enfants ; mais en aucun lieu il ne leur dit que leurs âmes immortelles subiront des tourments après la mort, ou goûteront des félicités. Dieu, qui conduisait lui-même son peuple, le punissait ou le récompensait immédiatement après ses bonnes ou ses mauvaises actions. Tout était temporel, et c’est une vérité dont Warburton abuse pour prouver que la loi des Juifs était divine[4] : parce que Dieu même étant leur roi, rendant justice immédiatement après la transgression ou l’obéissance, n’avait pas besoin de leur révéler une doctrine qu’il réservait au temps où il ne gouvernerait plus son peuple. Ceux qui, par ignorance, prétendent que Moïse enseignait l’immortalité de l’âme, ôtent au Nouveau Testament un de ses plus grands avantages sur l’Ancien. Il est constant que la loi de Moïse n’annonçait que des châtiments temporels jusqu’à la quatrième génération. Cependant, malgré l’énoncé précis de cette loi, malgré cette déclaration expresse de Dieu qu’il punirait jusqu’à la quatrième génération, Ézéchiel annonce tout le contraire aux Juifs, et leur dit[5] que le fils ne portera point l’iniquité de son père ; il va même jusqu’à faire dire à Dieu qu’il leur avait donné[6] « des préceptes qui n’étaient pas bons[7]».

Le livre d’Ézéchiel n’en fut pas moins inséré dans le canon des auteurs inspirés de Dieu : il est vrai que la synagogue n’en permettait pas la lecture avant l’âge de trente ans, comme nous l’apprend saint Jérôme ; mais c’était de peur que la jeunesse n’abusât des peintures trop naïves qu’on trouve dans les chapitres xvi et xxiii du libertinage des deux sœurs Oolla et Ooliba. En un mot, son livre fut toujours reçu, malgré sa contradiction formelle avec Moïse.

Enfin[8] lorsque l’immortalité de l’âme fut un dogme reçu, ce qui probablement avait commencé dès le temps de la captivité de Babylone, la secte des saducéens persista toujours à croire qu’il n’y avait ni peines ni récompenses après la mort, et que la faculté de sentir et de penser périssait avec nous, comme la force active, le pouvoir de marcher et de digérer. Ils niaient l’existence des anges. Ils différaient beaucoup plus des autres Juifs que les protestants ne diffèrent des catholiques ; ils n’en demeurèrent pas moins dans la communion de leurs frères : on vit même des grands prêtres de leur secte.

Les pharisiens croyaient à la fatalité[9] et à la métempsycose[10]. Les esséniens pensaient que les âmes des justes allaient dans les îles fortunées[11], et celles des méchants dans une espèce de Tartare. Ils ne faisaient point de sacrifices ; il s’assemblaient entre eux dans une synagogue particulière. En un mot, si l’on veut examiner de près le judaïsme, on sera étonné de trouver la plus grande tolérance au milieu des horreurs les plus barbares. C’est une contradiction, il est vrai ; presque tous les peuples se sont gouvernés par des contradictions. Heureuse celle qui amène des mœurs douces quand on a des lois de sang !



  1. Exode, chap. xx, v. 5. (Note de Voltaire.)
  2. Deutéronome, v, 10.
  3. Deutéronome, xxviii. (Note de Voltaire.)
  4. Il n’y a qu’un seul passage dans les lois de Moïse d’où l’on put conclure qu’il était instruit de l’opinion régnante chez les Égyptiens, que l’âme ne meurt point avec le corps ; ce passage est très-important, c’est dans le chapitre xviii du Deutéronome : « Ne consultez point les devins qui prédisent par l’inspection des nuées, qui enchantent les serpents, qui consultent l’esprit de Python, les voyants, les connaisseurs qui interrogent les morts et leur demandent la vérité. »

    Il paraît, par ce passage, que si l’on évoquait les âmes des morts, ce sortilége prétendu supposait la permanence des âmes. Il se peut aussi que les magiciens dont parle Moïse, n’étant que des trompeurs grossiers, n’eussent pas une idée distincte du sortilége qu’ils croyaient opérer. Ils faisaient accroire qu’ils forçaient des morts à parler, qu’ils les remettaient, par leur magie, dans l’état où ces corps avaient été de leur vivant, sans examiner seulement si l’on pouvait inférer ou non de leurs opérations ridicules le dogme de l’immortalité de l’âme. Les sorciers n’ont jamais été philosophes, ils ont été toujours des jongleurs qui jouaient devant des imbéciles.

    On peut remarquer encore qu’il est bien étrange que le mot de Python se trouve dans le Deutéronome, longtemps avant que ce mot grec put être connu des Hébreux : aussi le Python n’est point dans l’hébreu, dont nous n’avons aucune traduction exacte.

    Cette langue a des difficultés insurmontables : c’est un mélange de phénicien, d’égyptien, de syrien, et d’arabe ; et cet ancien mélange est très-altéré aujourd’hui. L’hébreu n’eut jamais que deux modes aux verbes, le présent et le futur : il faut deviner les autres modes par le sens. Les voyelles différentes étaient souvent exprimées par les mêmes caractères ; ou plutôt ils n’exprimaient pas les voyelles, et les inventeurs des points n’ont fait qu’augmenter la difficulté. Chaque adverbe a vingt significations différentes. Le même mot est pris en des sens contraires.

    Ajoutez à cet embarras la sécheresse et la pauvreté du langage : les Juifs, privés des arts, ne pouvaient exprimer ce qu’ils ignoraient. En un mot, l’hébreu est au grec ce que le langage d’un paysan est à celui d’un académicien. (Id.)

  5. Ézéchiel, chap. xviii, v. 20. (Note de Voltaire.)
  6. Ibid., ch. xx, v. 25. (Id.)
  7. Le sentiment d’Ézéchiel prévalut enfin dans la synagogue ; mais il y eut des Juifs qui, en croyant aux peines éternelles, croyaient aussi que Dieu poursuivait sur les enfants les iniquités des pères : aujourd’hui ils sont punis par-delà la cinquantième génération, et ont encore les peines éternelles à craindre. On demande comment les descendants des Juifs, qui n’étaient pas complices de la mort de Jésus-Christ, ceux qui étant dans Jérusalem n’y eurent aucune part, et ceux qui étaient répandus sur le reste de la terre, peuvent être temporellement punis dans leurs enfants, aussi innocents que leurs pères. Cette punition temporelle, ou plutôt cette manière d’exister différente des autres peuples, et de faire le commerce sans avoir de patrie, peut n’être point regardée comme un châtiment en comparaison des peines éternelles qu’ils s’attirent par leur incrédulité, et qu’ils peuvent éviter par une conversion sincère. (Id.)
  8. Ceux qui ont voulu trouver dans le Pentateuque la doctrine de l’enfer et du paradis, tels que nous les concevons, se sont étrangement abusés : leur erreur n’est fondée que sur une vaine dispute de mots ; la Vulgate ayant traduit le mot hébreu sheol, la fosse, par infernum, et le mot latin infernum ayant été traduit en français par enfer, on s’est servi de cette équivoque pour faire croire que les anciens Hébreux avaient la notion de l’Adès et du Tartare des Grecs, que les autres nations avaient connus auparavant sous d’autres noms.

    Il est rapporté au chapitre xvi des Nombres [31-33] que la terre ouvrit sa bouche sous les tentes de Coré, de Dathan, et d’Abiron, qu’elle les dévora avec leurs tentes et leur substance, et qu’ils furent précipités vivants dans la sépulture, dans le souterrain : il n’est certainement question dans cet endroit ni des âmes de ces trois Hébreux, ni des tourments de l’enfer, ni d’une punition éternelle.

    Il est étrange que, dans le Dictionnaire encyclopédique, au mot Enfer, on dise que les anciens Hébreux en ont reconnu la réalité ; si cela était, ce serait une contradiction insoutenable dans le Pentateuque. Comment se pourrait-il faire que Moïse eût parlé dans un passage isolé et unique des peines après la mort, et qu’il n’en eût point parlé dans ses lois ? On cite le trente-deuxième chapitre du Deutéronome [versets 21-24], mais on le tronque ; le voici entier : « Ils m’ont provoqué en celui qui n’était pas Dieu, et ils m’ont irrité dans leur vanité ; et moi je les provoquerai dans celui qui n’est pas peuple, et je les irriterai dans la nation insensée. Et il s’est allumé un feu dans ma fureur, et il brûlera jusqu’au fond de la terre ; il dévorera la terre jusqu’à son germe, et il brûlera les fondements des montagnes ; et j’assemblerai sur eux les maux, et je remplirai mes flèches sur eux ; ils seront consumés par la faim, les oiseaux les dévoreront par des morsures amères ; je lâcherai sur eux les dents des bêtes qui se traînent avec fureur sur la terre, et des serpents. »

    Y a-t-il le moindre rapport entre ces expressions et l’idée des punitions infernales telles que nous les concevons ? Il semble plutôt que ces paroles n’aient été rapportées que pour faire voir évidemment que notre enfer était ignoré des anciens Juifs.

    L’auteur de cet article cite encore le passage de Job, au chap. xxiv [15-19]. « L’œil de l’adultère observe l’obscurité, disant : L’œil ne me verra point, et il couvrira son visage ; il perce les maisons dans les ténèbres, comme il l’avait dit dans le jour, et ils ont ignoré la lumière ; si l’aurore apparaît subitement, ils la croient l’ombre de la mort, et ainsi ils marchent dans les ténèbres comme dans la lumière ; il est léger sur la surface de l’eau ; que sa part soit maudite sur la terre, qu’il ne marche point par la voie de la vigne, qu’il passe des eaux de neige à une trop grande chaleur ; et ils ont péché jusqu’au tombeau » ; ou bien : « le tombeau a dissipé ceux qui pèchent », ou bien (selon les Septante), « leur péché a été rappelé en mémoire ».

    Je cite les passages entiers, et littéralement, sans quoi il est toujours impossible de s’en former une idée vraie.

    Y a-t-il là, je vous prie, le moindre mot dont on puisse conclure que Moïse avait enseigné aux Juifs la doctrine claire et simple des peines et des récompenses après la mort ?

    Le livre de Job n’a nul rapport avec les lois de Moïse. De plus, il est très-vraisemblable que Job n’était point Juif ; c’est l’opinion de saint Jérôme dans ses questions hébraïques sur la Genèse. Le mot Sathan, qui est dans Job [i, 1, 6, 12], n’était point connu des Juifs, et vous ne le trouvez jamais dans le Pentateuque. Les Juifs n’apprirent ce nom que dans la Chaldée, ainsi que les noms de Gabriel et de Raphaël, inconnus avant leur esclavage à Babylone. Job est donc cité ici très-mal à propos.

    On rapporte encore le chapitre dernier d’Isaïe [23, 24] : « Et de mois en mois, et de sabbat en sabbat, toute chair viendra m’adorer, dit le Seigneur ; et ils sortiront, et ils verront à la voirie les cadavres de ceux qui ont prévariqué ; leur ver ne mourra point, leur feu ne s’éteindra point, et ils seront exposés aux yeux de toute chair jusqu’à satiété. »

    Certainement, s’ils sont jetés à la voirie, s’ils sont exposés à la vue des passants jusqu’à satiété, s’ils sont mangés des vers, cela ne veut pas dire que Moïse enseigna aux Juifs le dogme de l’immortalité de l’âme ; et ces mots : Le feu ne s’éteindra point, ne signifient pas que des cadavres qui sont exposés à la vue du peuple subissent les peines éternelles de l’enfer.

    Comment peut-on citer un passage d’Isaïe pour prouver que les Juifs du temps de Moïse avaient reçu le dogme de l’immortalité de l’âme ? Isaïe prophétisait, selon la computation hébraïque, l’an du monde 3380. Moïse vivait vers l’an 2500 ; il s’est écoulé huit siècles entre l’un et l’autre. C’est une insulte au sens commun, ou une pure plaisanterie, que d’abuser ainsi de la permission de citer, et de prétendre prouver qu’un auteur a eu une telle opinion, par un passage d’un auteur venu huit cents ans après, et qui n’a point parlé de cette opinion. Il est indubitable que l’immortalité de l’âme, les peines et les récompenses après la mort, sont annoncées, reconnues, constatées dans le Nouveau Testament, et il est indubitable qu’elles ne se trouvent en aucun endroit du Pentateuque ; et c’est ce que le grand Arnauld dit nettement et avec force dans son apologie de Port-Royal.

    Les Juifs, en croyant depuis l’immortalité de l’âme, ne furent point éclairés sur sa spiritualité ; ils pensèrent, comme presque toutes les autres nations, que l’âme est quelque chose de délié, d’aérien, une substance légère, qui retenait quelque apparence du corps qu’elle avait animé ; c’est ce qu’on appelle les ombres, les mânes des corps. Cette opinion fut celle de plusieurs Pères de l’Église. Tertullien, dans son chapitre xxii de l’Âme, s’exprime ainsi : « Definimus animam Dei flatu natam, immortalem, corporalem, effigiatam, substantia simplicem. — Nous définissons l’âme née du souffle de Dieu, immortelle, corporelle, figurée, simple dans sa substance. »

    Saint Irénèe dit, dans son liv. II, chap. xxxiv : « Incorporales sunt animæ quantum ad comparationem mortalium corporum. — Les âmes sont incorporelles en comparaison des corps mortels. » Il ajoute que « Jésus-Christ a enseigné que les âmes conservent les images du corps, — caracterem corporum in quo adoptantur, etc. » On ne voit pas que Jésus-Christ ait jamais enseigné cette doctrine, et il est difficile de deviner le sens de saint Irénée.

    Saint Hilaire est plus formel et plus positif dans son commentaire sur saint Matthieu : il attribue nettement une substance corporelle à l’âme : « Corpoream naturæ suæ substantiam sortiuntur. »

    Saint Ambroise, sur Abraham, liv. II. chap. viii, prétend qu’il n’y a rien de dégagé de la matière, si ce n’est la substance de la sainte Trinité.

    On pourrait reprocher à ces hommes respectables d’avoir une mauvaise philosophie ; mais il est à croire qu’au fond leur théologie était fort saine, puisque, ne connaissant pas la nature incompréhensible de l’âme, ils l’assuraient immortelle, et la voulaient chrétienne.

    Nous savons que l’âme est spirituelle, mais nous ne savons point du tout ce que c’est qu’esprit. Nous connaissons très-imparfaitement la matière, et il nous est impossible d’avoir une idée distincte de ce qui n’est pas matière. Très-peu instruits de ce qui touche nos sens, nous ne pouvons rien connaître par nous-mêmes de ce qui est au delà des sens. Nous transportons quelques paroles de notre langage ordinaire dans les abîmes de la métaphysique et de la théologie, pour nous donner quelque légère idée des choses que nous ne pouvons ni concevoir ni exprimer ; nous cherchons à nous étayer de ces mots, pour soutenir, s’il se peut, notre faible entendement dans ces régions ignorées.

    Ainsi nous nous servons du mot esprit, qui répond à souffle, et vent, pour exprimer quelque chose qui n’est pas matière ; et ce mot souffle, vent, esprit, nous ramenant malgré nous à l’idée d’une substance déliée et légère, nous en retranchons encore ce que nous pouvons, pour parvenir à concevoir la spiritualité pure ; mais nous ne parvenons jamais à une notion distincte : nous ne savons même ce que nous disons quand nous prononçons le mot substance ; il veut dire, à la lettre, ce qui est dessous, et par cela même il nous avertit qu’il est incompréhensible : car qu’est-ce en effet que ce qui est dessous ? La connaissance des secrets de Dieu n’est pas le partage de cette vie. Plongés ici dans des ténèbres profondes, nous nous battons les uns contre les autres, et nous frappons au hasard au milieu de cette nuit, sans savoir précisément pour quoi nous combattons.

    Si l’on veut bien réfléchir attentivement sur tout cela, il n’y a point d’homme raisonnable qui ne conclût que nous devons avoir de l’indulgence pour les opinions des autres, et en mériter.

    Toutes ces remarques ne sont point étrangères au fond de la question, qui consiste à savoir si les hommes doivent se tolérer : car si elles prouvent combien on s’est trompé de part et d’autre dans tous les temps, elles prouvent aussi que les hommes ont dû, dans tous les temps, se traiter avec indulgence. (Note de Voltaire.)

  9. Le dogme de la fatalité est ancien et universel : vous le trouvez toujours dans Homère. Jupiter voudrait sauver la vie à son fils Sarpédon ; mais le destin l’a condamné à la mort : Jupiter ne peut qu’obéir. Le destin était, chez les philosophes, ou l’enchaînement nécessaire des causes et des effets nécessairement produits par la nature, ou ce même enchaînement ordonné par la Providence : ce qui est bien plus raisonnable. Tout le système de la fatalité est contenu dans ce vers d’Annæus Sénèque [épît. cvii] :
    Ducunt volentem fata, nolentem trahunt.

    On est toujours convenu que Dieu gouvernait l’univers par des lois éternelles, universelles, immuables : cette vérité fut la source de toutes ces disputes inintelligibles sur la liberté, parce qu’on n’a jamais défini la liberté, jusqu’à ce que le sage Locke soit venu ; il a prouvé que la liberté est le pouvoir d’agir. Dieu donne ce pouvoir ; et l’homme, agissant librement selon les ordres éternels de Dieu, est une des roues de la grande machine du monde. Toute l’antiquité disputa sur la liberté ; mais personne ne persécuta sur ce sujet jusqu’à nos jours. Quelle horreur absurde d’avoir emprisonné, exilé pour cette dispute, un Arnauld, un Sacy, un Nicole, et tant d’autres qui ont été la lumière de la France ! (Id.)

  10. Le roman théologique de la métempsycose vient de l’Inde, dont nous avons reçu beaucoup plus de fables qu’on ne croit communément. Ce dogme est expliqué dans l’admirable quinzième livre des Métamorphoses d’Ovide. Il a été reçu presque dans toute la terre ; il a été toujours combattu ; mais nous ne voyons point qu’aucun prêtre de l’antiquité ait jamais fait donner une lettre de cachet à un disciple de Pythagore. (Id.)
  11. Ni les anciens Juifs, ni les Égyptiens, ni les Grecs leurs contemporains, ne croyaient que l’âme de l’homme allât dans le ciel après sa mort. Les Juifs pensaient que la lune et le soleil étaient à quelques lieues au-dessus de nous, dans le même cercle, et que le firmament était une voûte épaisse et solide qui soutenait le poids des eaux, lesquelles s’échappaient par quelques ouvertures. Le palais des dieux, chez les anciens Grecs, était sur le mont Olympe. La demeure des héros après la mort était, du temps d’Homère, dans une île au delà de l’Océan, et c’était l’opinion des esséniens.

    Depuis Homère, on assigna des planètes aux dieux, mais il n’y avait pas plus de raison aux hommes de placer un dieu dans la lune qu’aux habitants de la lune de mettre un dieu dans la planète de la terre. Junon et Iris n’eurent d’autres palais que les nuées ; il n’y avait pas là où reposer son pied. Chez les Sabéens, chaque dieu eut son étoile ; mais une étoile étant un soleil, il n’y a pas moyen d’habiter là, à moins d’être de la nature du feu. C’est donc une question fort inutile de demander ce que les anciens pensaient du ciel : la meilleure réponse est qu’ils ne pensaient pas. (Note de Voltaire.)