Travail (Zola)/Livre II/Chapitre I

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(p. 211-247).


Trois années se passèrent, et Luc créa son usine nouvelle qui donna naissance à toute une cité ouvrière. Les terrains s’étendaient sur plus d’un kilomètre carré, en bas de la rampe des monts Bleuses, une vaste lande, légèrement en pente, qui allait du parc de la Crêcherie aux bâtiments entassés de l’Abîme. Et les débuts durent être modestes, on utilisa seulement une partie de cette lande, en réservant le reste aux agrandissements espérés de l’avenir.

L’usine se trouvait adossée au promontoire rocheux, en dessous même du haut fourneau, qui communiquait avec les ateliers par deux monte-charges. D’ailleurs, dans l’attente de la révolution que les fours électriques de Jordan devaient apporter, Luc ne s’était guère occupé du haut fourneau, l’améliorant dans les détails, le laissant fonctionner aux mains de Morfain, selon l’antique routine. Mais dans l’installation de l’usine, il avait réalisé tous les progrès possibles, au point de vue des bâtiments et de l’outillage, pour accroître le rendement du travail, en diminuant l’effort des travailleurs. Et, de même, il avait voulu que les maisons de sa cité ouvrière, construites chacune au milieu d’un jardin, fussent des maisons de bien-être, où fleurît la vie de famille. Une cinquantaine déjà occupaient les terres voisines du parc de la Crêcherie, un petit  ; bourg en marche vers Beauclair  ; car chaque maison qu’on bâtissait était comme un pas nouveau de la Cité future, à la conquête de la vieille ville coupable et condamnée. Puis, au centre des terrains, Luc avait fait élever la maison commune, une vaste construction où se trouvaient les écoles, une bibliothèque, une salle de réunion et de fêtes, des jeux, des bains. C’était là simplement ce qu’il avait gardé du phalanstère de Fourier, laissant chacun bâtir à sa guise, sans forcer personne à l’alignement, n’éprouvant la nécessité de la communauté que pour certains services publics. Enfin, derrière, des magasins généraux se créaient, de jour en jour élargis, une boulangerie, une boucherie, une épicerie, sans compter les vêtements, les ustensiles, les menus objets indispensables, toute une association coopérative de consommation qui répondait à l’association coopérative de production, régissant l’usine. Sans doute, ce n’était encore qu’un embryon, mais la vie affluait, l’œuvre pouvait être jugée. Et Luc, qui n’aurait pas marché si vite, s’il n’avait eu l’idée heureuse d’intéresser les ouvriers du bâtiment à sa création, était surtout ravi d’avoir su capter toutes les sources éparses parmi les roches supérieures, pour en baigner la ville naissante, des flots d’une eau fraîche et pure qui lavait l’usine et la maison commune, arrosait les jardins aux verdures épaisses, ruisselait dans chaque habitation, dont elle était la santé et la joie.

Ce matin-là, Fauchard, l’arracheur, vint flâner à la Crêcherie, pour voir d’anciens camarades. Lui, toujours indécis et dolent, était resté à l’Abîme, tandis que Bonnaire emmenait à l’usine nouvelle son beau-frère Ragu, qui lui-même décidait Bourron à le suivre. Tous trois travaillaient donc là  ; et s’étaient eux que Fauchard désirait questionner, incapable de prendre un parti, dans l’hébétement où l’avaient jeté quinze années déjà d’arrachage, toujours le même geste, le même effort, au milieu du même incendie. Sa déformation, sa paresse d’esprit était devenue telle, que depuis de longs mois il se proposait de faire cette visite, sans trouver la force de volonté nécessaire. Et, dès son entrée à la Crêcherie, il s’étonna.

Au sortir de l’Abîme noir, sale, poussiéreux, dont les lourdes halles délabrées s’éclairaient à peine par d’étroits vitrages, c’était un premier émerveillement que les halles légères de la Crêcherie, de fer et de briques, dans lesquelles de larges baies vitrées laissaient pénétrer à flots l’air et le soleil. Toutes étaient pavées en dalles de ciment, ce qui diminuait beaucoup les poussières, si nuisibles.

L’eau coulait partout en abondance, permettait de continuels lavages. Et, comme il n’y avait presque plus de fumées, grâce aux cheminées nouvelles qui brûlaient tout, une grande propreté régnait, d’un entretien facile. L’antre infernal du Cyclope avait fait place à de vastes ateliers clairs, luisants et gais, où la besogne semblait perdre de sa rudesse. Sans doute, l’emploi de l’électricité était encore restreint, le bruit des machines restait assourdissant, l’effort humain ne se trouvait guère soulagé. C’était à peine si, dans les fours à puddler et dans les fours à creusets, des essais de moyens mécaniques, jusque-là défectueux, faisaient espérer que les bras de l’homme, un jour, seraient libérés des travaux trop durs. On n’en était qu’aux tâtonnements, en marche vers l’avenir. Mais quelle amélioration déjà, cette simple propreté, cet air et ce soleil qui baignaient les grandes salles légères, cette gaieté du travail moins lourd aux épaules  ! Et comme la comparaison s’imposait saisissante, avec les trous de ténèbres et de souffrances, où agonisaient les équipes des vieilles usines du voisinage  !

Fauchard croyait trouver Bonnaire, le maître puddleur, à son four, et il fut surpris de le voir, dans la même halle, diriger un grand laminoir, qui fabriquait des rails.

«  Tiens  ! tu as lâché le puddlage  ?

— Non, mais nous faisons un peu de tout ici. C’est la règle de la maison  : deux heures de ceci, deux heures de cela, et, ma foi  ! c’est bien vrai que cela repose.  »

La vérité était que Luc ne décidait pas facilement les ouvriers qu’il embauchait à sortir de leur spécialité. Plus tard, la réforme s’accomplirait, les enfants passeraient par plusieurs apprentissages, car le travail attrayant ne pouvait être que dans la variété des diverses tâches et dans le peu d’heures consacrées à chacune d’elles.

«  Ah  ! soupira Fauchard, que ça m’amuserait donc de faire autre chose que d’arracher les creusets du fond de mon four  ! Mais je ne sais pas, je ne peux pas.  »

Le bruit saccadé du laminoir était si violent, qu’il devait parler très fort. Il se tut, il profita d’un moment de répit pour serrer la main de Ragu et de Bourron, qui se trouvaient là, très occupés à recevoir les rails. Ce fut ensuite pour lui un spectacle. On ne fabriquait pas de rails à l’Abîme, il regardait ceux-ci avec des pensées confuses, qu’il n’aurait pas su exprimer. Ce dont il souffrait surtout, dans son écrasement, dans sa déchéance d’homme déjeté sous la meule, devenu un simple outil, c’était d’avoir gardé la conscience obscure qu’il aurait pu être une intelligence, une volonté. Une petite lumière brûlait encore en lui, comme la petite lampe de veille qui jamais ne s’éteint. Et quelle lourde tristesse à regretter l’homme libre, et sain et joyeux, qu’il serait devenu sans ce cachot d’abêtissement où l’esclavage l’avait jeté  ! Les rails qui s’allongeaient, qui s’allongeaient toujours, étaient comme une voie, comme un chemin sans fin, où sa pensée glissait, se perdait dans l’avenir, dont il n’avait plus l’espoir ni même la conception claire.

Sous la halle voisine de la grande fonderie, un four spécial fondait l’acier  ; et le métal en fusion était reçu dans une grande poche de fonte, garnie de terre réfractaire, qui le versait ensuite mécaniquement dans des moules en forme de lingot. Des ponts roulants électriques, des grues d’une puissance considérable, soulevaient, transportaient ces lourdes masses, les amenaient aux laminoirs, les conduisaient aux ateliers de rivetage et de boulon nage. Il y avait des trains de laminoirs géants, étirant les lingots selon le profil voulu, les cintrant aussi à la demande pour les grandes fermes d’acier surtout, les pièces colossales des ponts, des charpentes d’édifices, des constructions de toutes sortes, toutes prêtes à être montées, rivetées ou boulonnées. Pour les poutres pour les rails, pièces simples, de dimensions constantes, les trains de laminoirs spéciaux marchaient avec une régularité, une activité formidable. Au sortir du réchaud, d’un éclat de soleil, le lingot d’acier, court et de la grosseur d’un tronc d’homme, était pris dans la première cage, entre les deux rouleaux qui tournaient en sens inverse, et il sortait aminci de la gorge, rentrait dans la seconde cage, où il s’amincissait encore  ; et, de cage en cage, les gorges ébauchaient de plus en plus la pièce, finissaient par donner au rail son profil exact et sa longueur réglementaire de dix mètres. Cela n’allait pas sans un vacarme assourdissant, un terrible bruit de mâchoires, dans les allonges, entre les cages, quelque chose comme la mastication d’un colosse, en train de mâcher tout cet acier. Et les rails succédaient aux rails avec une rapidité extraordinaire, on pouvait à peine suivre le lingot qui s’amincissait, qui s’allongeait, qui jaillissait en un nouveau rail, pour s’ajouter aux autres rails comme si les voies ferrées, par le monde, s’étendaient sans fin, pénétraient au fond des contrées les plus désertes, en faisant le tour de la terre.

«  Pour qui est-ce donc, tout ça  ? demanda Fauchard, ahuri.

— C’est pour les Chinois  », répondit Ragu, en plaisantant.

Mais Luc passait devant les laminoirs. Il vivait généralement sa matinée dans l’usine, donnant un coup d’œil à chaque halle, causant en camarade avec les ouvriers. Il avait dû garder en partie la hiérarchie ancienne, des ouvriers maîtres, des surveillants, des ingénieurs, des bureaux de comptabilité et de direction commerciale. Mais il réalisait déjà des économies sérieuses, grâce à son continuel souci de réduire le plus possible le nombre des chefs et le personnel des bureaux. D’ailleurs, ses espérances immédiates s’étaient réalisées  : bien qu’on n’eût pas encore retrouvé les filons excellents d’autrefois, le minerai actuel de la mine, traité chimiquement, donnait à bas prix de la fonte de qualité possible  ; et dès lors, la fabrication des charpentes et des rails, suffisamment rémunératrice assurait la prospérité de l’usine. On vivait, le chiffre d’affaires s’élargissait chaque année, c’était pour lui l’important, car son effort portait sur l’avenir de l’œuvre, dans la certitude où il était de vaincre si, à chaque partage des bénéfices, les ouvriers voyaient s’accroître leur bien-être, plus de bonheur et moins de peine. Il n’en passait pas moins son existence de chaque jour en continuelles alertes, au milieu de cette création si complexe qu’il devait surveiller, des avances considérables à faire, tout un petit peuple à conduire, des soucis à la fois d’apôtre, d’ingénieur et de financier. Sans doute, le succès semblait certain, mais combien il le sentait précaire encore, à la merci des événements  !

Dans le vacarme, Luc ne fit que s’arrêter une minute, en souriant à Bonnaire, à Ragu et à Bourron, sans même apercevoir Fauchard. Il se plaisait dans cette halle des laminoirs, la fabrication des charpentes et des rails l’égayait d’ordinaire, c’était la bonne forge de la paix, comme il le disait gaiement, et il l’opposait à la forge mauvaise de la guerre, la forge voisine, où, si chèrement, avec tant de soins, on fabriquait des canons et des obus. Des outils si perfectionnés, un métal travaillé d’une main si fine, pour ne produire que ces monstrueux engins de destruction, qui coûtent aux nations des milliards, et qui les ruinent à attendre la guerre quand la guerre ne vient pas les exterminer  ! Ah  ! que les charpentes d’acier se multiplient donc, dressent donc des édifices utiles des villes heureuses, des ponts pour franchir les fleuves et les vallées et que des rails jaillissent toujours des laminoirs, allongent sans fin les voies ferrées, abolissent les frontières, rapprochent les peuples, conquièrent le monde entier à la civilisation fraternelle de demain  !

Mais, comme Luc passait dans la halle de la grande fonderie où l’on entendait le gros marteau-pilon entrer en danse, forgeant toute l’armature d’un pont gigantesque, les laminoirs s’arrêtèrent il y eut un répit pour la mise en marche d’un nouveau profil. Et Fauchard s’approcha des anciens camarades, une conversation s’engagea.

«  Alors, ça marche ici, vous êtes contents  ? demanda-t-il.

— Contents, sans doute, répondit Bonnaire. Le journée n’est que de huit heures, et, grâce au changement de besogne, on s’éreinte moins, le travail est plus agréable.  »

Lui, grand et fort, avec sa large face de bonhomie et de santé, était un des solides soutiens de l’usine nouvelle. Il faisait partit du conseil de direction, il gardait aussi à Luc une gratitude de l’avoir embauché, lorsqu’il avait dû quitter l’Abîme, inquiet du lendemain. Pourtant, son collectivisme intransigeant souffrait du régime de simple association qui régissait la Crêcherie, et dans lequel le capital gardait sa large part. Le révolutionnaire en lui, l’ouvrier rêveur d’absolu, protestait. Mais il était sage, il travaillait et poussait les camarades à travailler en tout dévouement, ayant promis d’attendre les résultats de l’expérience.

«  Alors, reprit Fauchard, vous gagnez beaucoup, le double de vos journées d’autrefois  ?   »

Ragu se mit à plaisanter, de son rire mauvais.

«  Oh  ! le double, dis cent francs par jour, et je ne compte pas le champagne et les cigares  !   »

Lui, sans entrain, avait simplement suivi Bonnaire, en venant s’embaucher à la Crêcherie. Et, s’il n’y était point mal, dans un grand bien-être relatif, trop d’ordre et trop de certitude devaient l’y blesser, car il redevenait railleur, il commençait à tourner son bonheur en dérision.

«  Cent francs  ! cria Fauchard suffoqué, tu gagnes cent francs, toi  ?   »

Bourron, qui restait l’ombre de Ragu, crut devoir renchérir.

«  Cent francs pour commencer  ! et l’on vous paie les chevaux de bois le dimanche  !   »

Mais Bonnaire haussa les épaules, d’un air de gravité dédaigneuse, tandis que les deux autres ricanaient.

«  Tu vois bien qu’ils disent des bêtises et qu’ils se moquent de toi… Tout compte fait, après le partage des bénéfices, nos journées ne sont guère plus fortes que les vôtres. Seulement, à chaque règlement, elles augmentent, et il est très certain qu’elles deviendront superbes… Puis, nous avons toutes sortes d’avantages, notre avenir est assuré, notre vie est beaucoup moins chère, grâce à nos magasins coopératifs et aux petites maisons si gaies, qu’on nous loue presque pour rien… Certes, ce n’est pas encore la vraie justice, mais tout de même nous voilà en route.  »

Ragu continuait de ricaner  ; et le besoin lui vint de satisfaire une autre de ses haines, car, s’il plaisantait la Crêcherie, il parlait méchamment de l’Abîme, d’un air de rancune féroce.

«  Et le Delaveau, quelle tête fait-il, cet animal-là  ? Ce qui m’amuse, c’est que ça doit l’embêter rudement, cette nouvelle usine qu’on a plantée près de la sienne, et qui a l’air de vouloir faire de bonnes affaires… Il rage, hein  ?   »

Fauchard eut un geste vague.

«  Bien sûr qu’il doit rager, mais ça ne se voit pas trop… Et puis, tu sais, moi, je ne sais pas, j’ai assez d’embêtement, sans m’occuper de celui des autres… J’ai entendu raconter qu’il s’en fichait, de votre usine et de la concurrence. Il dit, comme ça, qu’il aura toujours des canons et des obus à fabriquer, parce que les hommes sont trop bêtes et qu’ils se massacreront toujours.  »

Luc, qui revenait de la halle de la grande fonderie, entendit ces paroles. Depuis trois ans, depuis le jour où il avait décidé Jordan à garder le haut fourneau et à créer des aciéries et des forges, il savait qu’il avait un ennemi en Delaveau. Le coup était rude pour ce dernier, qui espérait acheter la Crêcherie à bon compte, avec de longues facilités de paiement, et qui la voyait passer aux mains d’un jeune audacieux, plein d’intelligence et d’activité, résolu à bouleverser le monde, d’une telle vigueur créatrice, qu’il débutait en faisant sortir du sol un embryon de ville. Cependant, après la colère de la première surprise, Delaveau s’était senti quand même rempli de confiance. Il se renfermerait dans la fabrication des canons et des obus, où les bénéfices étaient considérables et où il ne craignait aucune concurrence. L’annonce que l’usine voisine allait reprendre les rails et les charpentes l’avait d’abord égayé d’une joie ironique, dans l’ignorance où il était de l’exploitation nouvelle de la mine. Puis, lorsqu’il avait compris, devant les gros gains que permettait le minerai traité chimiquement, il s’était montré beau joueur, il avait déclaré à qui voulait l’entendre qu’il y avait place pour toutes les industries sous le soleil, et qu’il laissait bien volontiers les charpentes et les rails à son heureux voisin, si ce dernier lui laissait les obus et les canons. La paix n’était donc pas troublée en apparence, les rapports restaient froids et polis. Mais, au fond de Delaveau, veillait une sourde inquiétude, la peur de ce foyer de juste et libre travail, si proche, dont la flamme pouvait gagner ses halles et ses équipes. Et c’était encore un autre malaise, la sensation inavouée que peu à peu de vieux échafaudages craquaient sous lui, qu’il y avait des causes de pourriture dont il n’était pas le maître, et que, le jour où la force du capital viendrait à lui manquer, tout l’édifice s’écraserait par terre, sans qu’il pût le soutenir davantage de ses bras entêtés et vigoureux.

Dans cette guerre inévitable, de jour en jour plus rude, qui s’était engagée entre la Crêcherie et l’Abîme, et qui ne pouvait se terminer que par l’écrasement de l’une des deux usines, Luc ne s’attendrissait point sur les Delaveau. S’il avait pour l’homme de l’estime, quand il le voyait si âpre au travail, si brave à défendre ses idées, il méprisait la femme, Fernande, il en avait même une sorte de terreur, en devinant chez elle toute une terrible force de corruption et de destruction. L’aventure mauvaise qu’il avait surprise à la Guerdache, cette conquête impérieuse de Boisgelin, pauvre et bel homme dont la fortune était en train de fondre aux mains de la dévoratrice, l’emplissait d’une inquiétude croissante dans la prévision des drames futurs. Et c’était vers la bonne et douce Suzanne que toute son anxieuse tendresse allait, car elle était la victime, la seule qu’il plaignait vraiment d’être dans cette maison aux charpentes pourries, dont les plafonds finiraient par s’effondrer un soir. Il avait dû cesser des relations qui étaient bien chères à son cœur, il ne fréquentait plus la Guerdache, il en connaissait les seules nouvelles que le hasard lui apportait. Tout semblait y marcher de mal en pis, les folles exigences de Fernande s’aggravaient, sans que Suzanne trouvât d’autre énergie que celle du silence, réduite à fermer les yeux par la crainte d’un scandale. Et Luc l’ayant rencontrée dans une rue de Beauclair, tenant son petit Paul par la main, elle l’avait regardé d’un long regard, où se lisaient sa peine et l’amitié qu’elle lui gardait, malgré la lutte désormais meurtrière qui séparait leurs deux existences.

Aussi, dès qu’il eut reconnu Fauchard, Luc se tint-il sur la défensive, ayant pour tactique d’éviter tout conflit inutile avec l’Abîme. Il acceptait bien les ouvriers qui lui arrivaient de l’usine voisine, mais il ne voulait pas avoir l’air de les attirer. Les camarades décidaient seuls de leur admission. Et, comme Bonnaire lui avait déjà parlé de Fauchard plusieurs fois, il affecta de croire que celui-ci se faisait embaucher.

«  Ah  ! c’est vous, mon ami, vous venez voir si vos anciens compagnons veulent vous faire une place.  »

L’ouvrier arracheur, hébété, repris de doute, incapable d’une résolution, se mit à bégayer des phrases sans suite. Toute nouveauté l’effrayait, dans sa routine et son aveuglement de bête de manège. On avait à ce point tué en lui l’initiative, qu’en dehors du geste accoutumé, il ne savait plus agir, envahi d’une terreur d’enfant. Cette usine nouvelle, ces grandes halles propres et claires l’émotionnaient, comme un domaine redoutable, où il ne pourrait vivre. Et il n’éprouvait plus que la hâte de rentrer dans son enfer noir et douloureux. Ragu l’avait plaisanté  : à quoi bon changer de maison, quand rien n’était sûr ? Puis, peut-être sentait-il confusément que, pour lui, il n’était plus temps.

«  Non, non, monsieur, pas encore… Je voudrais bien, mais je ne sais pas… Je verrai plus tard, je consulterai ma femme…  »

Luc souriait.

«  C’est cela, c’est cela, il faut que les femmes soient contentes… Au revoir, mon ami.  »

Et Fauchard, gauchement, s’en alla, étonné lui-même de la façon dont sa visite avait tourné, car il était certainement venu avec l’intention de demander du travail, si la maison lui plaisait et si l’on y gagnait davantage qu’à l’Abîme. Pourquoi donc se sauvait-il, troublé par ce qu’il avait vu de trop beau, et n’ayant que le besoin de se réfugier, de s’engourdir encore dans le lourd sommeil de sa misère  ?

Un instant, Luc s’entretint avec Bonnaire d’un perfectionnement qu’il désirait apporter aux laminoirs. Mais Ragu avait une réclamation à présenter.

«  Monsieur Luc, un coup de vent a encore cassé trois vitres, à la fenêtre de notre chambre. Et, cette fois, je vous avertis que nous ne paierons pas… Ça vient de ce que notre maison est la première dans le courant d’air de la plaine. On y gèle.  »

Il se plaignait toujours, il avait toujours des prétextes pour être mécontent.

«  D’ailleurs, monsieur Luc, c’est bien simple, vous pouvez passer chez nous, afin de vous rendre compte… Josine vous montrera ça.  »

Depuis qu’il s’était fait embaucher à la Crêcherie, Sœurette avait obtenu de lui qu’il épousât Josine  ; et le jeune ménage occupait donc une des petites maisons de la cité ouvrière, entre les deux maisons des Bonnaire et des Bourron. Jusque-là, comme s’était beaucoup corrigé, grâce au milieu, la bonne entente ne semblait pas avoir été sérieusement troublée. Quelques querelles s’étaient seules produites, à cause de la présence de Nanet, qui vivait aussi là. D’ailleurs, lorsque Josine avait du chagrin, et qu’elle pleurait, elle fermait la fenêtre, pour qu’on ne l’entendit pas.

Une ombre avait passé sur le front de Luc, dans la joie qu’il avait toujours à visiter les ateliers, le matin.

«  C’est cela, Ragu, répondit-il simplement, je passerai chez vous.  »

Et la conversation cessa, le train de laminoirs s’était remis à fonctionner, couvrant les voix de son bruit de mastication géante. De nouveau, les lingots éblouissants passaient et repassaient, s’allongeaient à chaque course, jaillissaient en rails. Et sans cesse les rails s’ajoutaient aux rails, il semblait que la terre allait bientôt en être sillonnée de toutes parts, pour charrier à l’infini la vie décuplée et victorieuse.

Un instant encore, Luc regarda la bonne besogne, souriant à Bonnaire, encourageant d’un air de camarade Bourron et Ragu, s’efforçant de faire lever de chaque équipe de travailleurs toute une moisson d’amour, dans sa certitude que rien de solide ne pousse, quand on ne s’aime pas. Puis, il quitta les ateliers, il se rendit à la maison commune, comme il faisait chaque matin, pour visiter les écoles. S’il se plaisait dans les halles du travail, à rêver la paix future, il goûtait une joie d’espérance plus vive encore, au milieu du petit monde des enfants, qui étaient l’avenir.

Naturellement, cette maison commune n’était, jusque-là, qu’une vaste bâtisse, propre et gaie, où l’on n’avait guère visé qu’à la plus grande commodité pour le moins d’argent possible. Les écoles y tenaient toute une aile, en pendant avec la bibliothèque, les jeux et les bains, installés dans l’aile opposée  ; tandis que la salle des réunions et des fêtes, ainsi que certains bureaux, occupaient le bâtiment central. Ces écoles se divisaient en trois sections distinctes  : une crèche, pour les tout-petits, où les mères occupées pouvaient mettre leurs enfants, même au maillot  ; une école proprement dite, comprenant cinq divisions donnant une instruction complète  ; une série d’ateliers d’apprentissage, que les élèves fréquentaient concurremment avec les cinq classes, acquérant des métiers manuels à mesure que leurs connaissances générales se développaient. Et les deux sexes n’étaient point séparés, garçons et filles grandissaient côte à côte, depuis leurs berceaux qui se touchaient, jusqu’aux ateliers d’apprentissage qu’ils quittaient pour se marier en passant par les classes, où ils étaient mêlés comme ils le seraient dans l’existence, assis sur les mêmes bancs. Séparer dès l’enfance les deux sexes, les élever, les instruire différemment, dans l’ignorance l’un de l’autre, n’est-ce pas les rendre ennemis, pervertir et affoler par le mystère leur attrait naturel, faire que l’homme se rue et que la femme se réserve, dans un malentendu sans fin  ? Et la paix ne naîtra que lorsque l’intérêt commun apparaîtra aux deux camarades, se connaissant, ayant appris la vie aux mêmes sources se mettant ensemble en route pour la vivre logiquement, sainement comme elle doit être vécue.

Sœurette avait beaucoup aidé Luc pour l’installation des écoles. Pendant que Jordan s’enfermait dans son laboratoire, après avoir donné l’argent qu’il avait promis, tout en refusant d’examiner les comptes, de discuter les mesures à prendre, sa sœur se passionnait pour cette ville nouvelle, qu’elle voyait germer et naître sous ses yeux. Toujours il y avait eu en elle une gardeuse d’enfants, une éducatrice, une infirmière  ; et sa charité, qui, jusque-là, était seulement allée à de rares pauvres gens, que lui désignaient l’abbé Marle, le docteur Novarre, ou l’instituteur Hermeline, s’était trouvée tout d’un coup comme élargie, devant la considérable famille de travailleurs à instruire, à guider, à aimer, dont Luc lui faisait le cadeau. Aussi, dès les premiers jours, avait-elle choisi sa tache, ne refusant pas de s’intéresser à l’organisation des classes et des ateliers d’apprentissage, mais s’occupant surtout de la crèche, y passant ses matinées dans l’amour des tout-petits. Et lorsqu’on lui disait de se marier, elle répondait un peu gênée et confuse, avec son joli rire de fille sans beauté  : «  Est-ce que je n’ai pas les enfants des autres  ?   » Elle avait fini par trouver une aide dans Josine, qui, elle aussi, bien qu’elle eût épousé Ragu, restait sans enfant. Chaque matin, elle l’employait à la crèche, auprès des berceaux, toutes deux devenues amies, malgré leurs cœurs si différents rapprochées par les soins qu’elles donnaient à ces petits êtres délicieux.

Mais, ce matin-là, lorsque Luc entra dans la salle blanche et fraîche, il y rencontra Sœurette seule.

«  Josine n’est pas venue, expliqua-t-elle. Elle m’a fait dire qu’elle était indisposée, oh  ! un simple petit malaise, paraît-il.  »

Il fut pris d’un soupçon vague, et de nouveau une ombre assombrit ses yeux. Simplement, il dit ce qu’il ferait.

«  Je dois passer chez elle, je verrai si elle n’a besoin de rien.  » Puis, ce fut un charme que la visite aux berceaux. Dans la vaste pièce blanche, ils étaient tout blancs, rangés le long des murs blancs. De petites faces roses y sommeillaient, y souriaient. Autour d’eux, allaient et venaient des femmes de bonne volonté, aux grands tabliers éblouissants, les yeux attendris, les mains maternelles, qui veillaient avec de douces paroles sur cette toute petite enfance, ces germes si frêles encore d’humanité, dans lesquels pourtant se levait l’avenir. Mais il y avait là des enfants déjà grandis, des commencements de petits hommes et de petites femmes, jusqu’à trois et quatre ans  ; et ceux-ci étaient lâchés en liberté, les plus fragiles dans des chaises roulantes, les autres au bon hasard de leurs courtes jambes, sans trop de chutes. La salle ouvrait sur une véranda fleurie, que prolongeait un jardin. Tout le cher troupeau s’ébattait au soleil, dans l’air tiède. Des jouets, des pantins pendaient à des ficelles, pour égayer les plus petits  ; tandis que les plus grands avaient des poupées, des chevaux, des chars, qu’ils traînaient avec fracas, en héros chez lesquels s’éveillait le besoin de l’action. Et c’était un délicieux réconfort, ce petit monde qui poussait de la sorte, si gaiement, dans un tel bien-être, pour les besognes de demain.

«  Pas de malades  ? demanda Luc, qui s’attardait avec ravissement dans cette blancheur d’aurore.

— Oh  ! non, tous sont gaillards ce matin, répondit Sœurette. Nous avons eu deux enfants atteints de rougeole avant-hier, et je ne les ai plus reçus, il a fallu les isoler.  »

Tous deux étaient sortis sous la véranda, qu’ils suivirent, pour continuer la visite par l’école voisine. Les portes-fenêtres des cinq classes s’y succédaient, donnant ainsi sur les verdures du jardin  ; et, comme le temps était chaud, elles se trouvaient grandes ouvertes, de sorte que, sans entrer dans les salles, ils purent, du seuils, jeter un coup d’œil dans chacune.

Les maîtres, depuis qu’elles étaient créées, y élaboraient un programme nouveau. De la première, où ils prenaient l’enfant ne sachant même pas lire, à la cinquième, où ils se séparaient de lui, après lui avoir donné les éléments des connaissances générales, nécessaires à la vie, ils s’efforçaient surtout de le mettre en présence des choses et des faits, pour qu’il tînt son savoir des réalités de ce monde. Leur effort tendait aussi à éveiller en lui le besoin de l’ordre, à le doter d’une méthode, par l’usage quotidien de l’expérience. Sans méthode, il n’est pas de travail utile, c’est la méthode qui classe, qui permet d’acquérir toujours, sans rien perdre des acquisitions déjà faites. Et la science des livres se trouvait donc, sinon condamnée, du moins remise à son plan de moindre importance, car l’enfant n’apprend bien que ce qu’il voit, que ce qu’il touche, que ce qu’il comprend par lui-même. On ne le courbait plus en esclave sur des dogmes indiscutables, on ne lui imposait plus la personnalité tyrannique du professeur  : c’était à son initiative qu’on demandait de découvrir la vérité, de la pénétrer, de la rendre sienne. Il n’existe pas d’autre façon de faire des hommes, toute l’énergie individuelle de chaque élève en était éveillée, accrue. De même, on avait supprimé les châtiments et les récompenses, on ne comptait plus sur les menaces ni sur les caresses pour forcer les paresseux au travail. Il n’y avait pas de paresseux, il n’y avait que des enfants malades, des enfants comprenant mal ce qu’on leur expliquait mal, des enfants dans les cerveaux de qui on s’obstinait à faire entrer, à coups de férule, des connaissances pour lesquelles ils n’avaient aucune aptitude. Et il suffisait, si l’on voulait n’obtenir que de bons élèves, d’utiliser l’immense désir de savoir qui brûle au fond de chaque être, la curiosité inextinguible de l’enfant pour ce qui l’entoure, à ce point qu’il ne cesse de fatiguer les gens de ses questions. L’instruction n’était plus une torture, elle devenait un plaisir toujours renouvelé, du moment qu’on la rendait attrayante, en se contentant d’exciter les intelligences, de les diriger simplement dans leurs découvertes. Chacun a le droit et le devoir de se faire lui-même. Et il faut que l’enfant se fasse lui-même, il faut le laisser se faire au milieu du vaste monde, si l’on veut qu’il soit plus tard un homme, une énergie agissante, une volonté qui décide et dirige.

Aussi les cinq classes se déroulaient-elles, des notions premières à toutes les vérités scientifiques acquises, comme une émancipation logique et graduée des intelligences. Dans le jardin, un gymnase se trouvait installé, des jeux, des exercices de toutes sortes, afin que le corps fût fortifié, sain et solide, à mesure que le cerveau se développait lui-même, s’enrichissait de savoir. Il n’est de bon équilibre mental que dans un corps bien portant. Pour les premières classes surtout, les récréations étaient longues, on commençait par n’exiger des enfants que des tâches courtes, variées, proportionnées à leur endurance. La règle était de les enfermer le moins possible, on donnait souvent les leçons en plein air, on organisait des promenades, les instruisant au milieu des choses qu’ils avaient à connaître, dans les fabriques, devant les phénomènes de la nature, parmi les animaux, les plantes, les eaux, les montagnes. C’était la réalité des êtres et des choses, à la vie elle-même qu’on demandait le meilleur de leur enseignement, dans cette conviction que toute science ne doit avoir d’autre but que de bien vivre la vie. Et, le dehors des notions générales, on s’efforçait encore de leur donner la notion d’humanité, de solidarité. Ils grandissaient ensemble, ils vivraient toujours ensemble. L’amour seul était le lien d’union, de justice, de bonheur. En lui se trouvait le pacte indispensable et suffisant, car il suffisait de s’aimer, pour que la paix régnât. Cet universel amour qui s’élargira de la famille à la nation, de la nation à l’humanité, sera l’unique loi de l’heureuse Cité future. On le développait chez les enfants en les intéressant les uns aux autres les plus forts veillant sur les plus faibles, tous mettant en commun leurs études, leurs jeux, leurs passions naissantes. Et c’était la moisson attendue, des hommes fortifiés par les exercices du corps instruits par l’expérience en pleine nature, rapprochés par l’intelligence et par le cœur, devenus des frères.

Il y eut des rires, des cris, et Luc s’inquiéta, car les choses n’allaient pas parfois sans quelque désordre. Au milieu d’une des classes, il venait d’apercevoir Nanet debout la cause sans doute du tumulte.

«  Est-ce que Nanet vous donne toujours du mal  ? demanda-t-il à Sœurette. C’est un diable, cet enfant.  »

Elle sourit, avec un geste d’indulgente excuse.

«  Oui, il n’est pas toujours commode. Et nous en avons d’autres qui sont aussi bien turbulents. Ils se poussent, se battent, n’obéissent guère. Mais ce sont tout de même de bons petits diables Nanet est un gamin exquis, très brave et très tendre… D’ailleurs lorsqu’ils se tiennent trop tranquilles, nous sommes désolés, nous nous imaginons qu’ils sont malades.  »

Après les classes, de l’autre côté du jardin, venaient les ateliers d’apprentissage. Des cours y avaient lieu sur les principaux métiers manuels, les enfants s’y exerçaient à ces métiers, moins pour les y apprendre à fond, que pour en connaître l’ensemble et déterminer leur vocation. Ces cours, du reste, étaient menés parallèlement avec les études proprement dites. Dès les premières notions de lecture et d’écriture, on mettait un outil dans la main de l’enfant en face, de l’autre côté du jardin  ; et si, le matin, il étudiait la grammaire, le calcul, l’histoire, mûrissant son intelligence, il travaillait de ses petits bras, l’après-midi, pour donner de la vigueur et de l’adresse à ses muscles. C’était comme des récréations utiles, un délassement du cerveau, une lutte joyeuse d’activité. On avait admis le principe que tout homme devait savoir un métier manuel de sorte que chaque élève, en sortant des écoles, n’avait plus qu’à choisir le métier de son goût, pour s’y perfectionner dans un atelier véritable. Et, de même, la beauté fleurissait, les enfants passaient par des cours de musique, de dessin, de peinture, de sculpture, où dans les âmes éveillées, naissaient les joies de l’existence. Même pour ceux qui devaient s’en tenir aux premiers éléments, c’était le monde élargi, la terre entière prenant une voix, les plus humbles vies s’embellissant d’une splendeur. Dans le jardin, à la fin des belles journées, par les radieux couchers de soleil, on réunissait les enfants, on leur faisait chanter des strophes de paix et de gloire, on les exaltait dans des spectacles de vérité et d’immortelle beauté.

Luc achevait sa visite quotidienne, lorsqu’on accourut le prévenir que deux paysans des Combettes, Lenfant et Yvonnot, l’attendaient dans le petit bureau, qui donnait sur la grande salle des réunions.

«  Ils viennent pour l’affaire du ruisseau  ? demanda Sœurette.

— Oui, répondit-il. Ce sont eux qui m’ont demandé un rendez vous. Mais, de mon côté, je désirais vivement les voir, car j’ai encore causé avec Feuillat, l’autre jour et je suis convaincu qu’une entente est nécessaire entre la Crêcherie et les Combettes, si nous voulons vaincre.  »

Souriante, elle l’écoutait, n’ignorant aucun de ses projets de fondateur de ville  ; et, lorsqu’elle lui eut serré la main, elle retourna de son pas discret et paisible, à ses berceaux tout blancs, d’où se lèverait le peuple futur, dont il avait besoin pour réaliser son rêve.

Feuillat, le fermier de la Guerdache, avait fini par renouveler son bail avec Boisgelin, dans des conditions désastreuses pour les deux parties. Il fallait bien vivre, comme il le disait  ; et le système du fermage était devenu si défectueux, qu’il ne pouvait plus donner de bons résultats. C’était la faillite même de la terre. Aussi, Feuillat, sourdement, en homme têtu, hanté d’une idée qu’il ne contait à personne, continuait-il à provoquer l’œuvre d’expérience dont il aurait voulu voir l’essai, à côté de sa ferme  : la réconciliation des paysans des Combettes, désunis par des haines anciennes  ; la mise en commun de leurs lopins de terre, divisés à l’infini  ; la création d’un vaste domaine unique, d’où ils auraient tiré toute une richesse, en y appliquant les principes de la grande culture intensive. Et sa pensée de derrière la tête devait être, lorsque l’expérience aurait réussi, de décider Boisgelin à laisser entrer la ferme dans l’association nouvelle. S’il s’y refusait, les faits finiraient bien par l’y forcer. D’ailleurs, il y avait chez Feuillat, silencieux, se pliant sous les servitudes inévitables, un peu d’un apôtre rusé et patient, résolu à gagner le terrain pas à pas, sans se lasser. Son premier succès venait d’être de faire la paix entre Lenfant et Yvonnot, dont les familles se querellaient depuis des siècles. Le premier ayant été choisi comme maire par la commune, et le second comme adjoint, il leur avait fait entendre qu’ils seraient, à eux deux, les maîtres, le jour où ils marcheraient d’accord. Puis, il les avait lentement amenés à son idée d’une bonne entente générale, si la commune voulait sortir du désastre routinier où elle végétait et retrouver, dans la terre, une source d’inépuisable fortune. Justement, la Crêcherie se fondait alors, il la donnait en exemple, il en disait la prospérité croissante, il avait même fini par mettre en rapport Lenfant et Yvonnot avec Luc, en profitant d’une question d’eaux à régler, entre les Combettes et la Crêcherie. Et c’était ainsi que le maire et son adjoint se trouvaient à l’usine, ce matin-là.

Tout de suite, Luc leur accorda ce qu’ils venaient demander, avec une bonhomie qui rassura un peu leur continuelle défiance.

«  C’est entendu, messieurs, la Crêcherie canalisera désormais toutes les eaux qu’elle a captées, parmi les roches, et elle versera celles qu’elle n’emploiera pas dans le ruisseau du Grand-Jean, qui traverse votre commune, avant de se joindre à la Mionne. Avec peu de frais, si vous établissez des réservoirs, vous aurez un puissant moyen d’arrosage, vous doublerez la qualité de vos terres.  »

Lenfant, gros et court, hocha sa tête large, d’un air de lente réflexion.

«  Ça coûtera toujours trop d’argent.  »

Petit et mince, la mine noire, la bouche rageuse, Yvonnot s’écria  :

«  Et puis, monsieur, ce qui nous inquiète, c’est que cette eau-là, pour la partager, va être encore une raison de nous battre tous. Sans doute, vous êtes un bon voisin, de nous la donner, et nous vous en remercions bien. Seulement, comment faire, pour que chacun en ait sa juste part, sans croire que les autres le volent  ?   »

Luc souriait, heureux de la question, qui allait lui permettre d’aborder le sujet dont il était plein et pour lequel il avait tenu si vivement à les voir.

«  Mais l’eau qui féconde doit être à tout le monde, comme le soleil qui luit et qui chauffe, comme la terre elle-même qui enfante et qui nourrit. Quant au meilleur moyen de partage, c’est de ne pas partager du tout, c’est de laisser en commun ce que la nature donne en commun à tous les hommes.  »

Les deux paysans comprirent. Un instant, ils restèrent silencieux, les yeux sur le parquet. Ce fut Lenfant, le plus réfléchi, qui prit la parole.

«  Oui, oui, nous savons, le fermier de la Guerdache nous a causé de ça… Sans doute, c’est une bonne idée que de s’entendre tous ensemble, comme vous avez fait ici, de mettre en commun l’argent et la terre, les bras et les outils, puis de partager ensuite les bénéfices… Il paraît certain qu’on gagnerait davantage et qu’on serait plus heureux… Mais, tout de même, il y aurait des risques à courir, et je crois bien qu’il faudra encore parler longtemps, avant de nous convaincre tous, aux Combettes.

— Ah  ! pour sûr, appuya Yvonnot, avec un geste brusque. Nous deux, vous comprenez, nous voici à peu près d’accord, et nous ne sommes pas trop opposés aux nouveautés… Ce sont les autres qu’il s’agira de conquérir, et on aura du mal, je vous en avertis.  »

C’était la défiance du paysan contre toutes les transformations sociales, touchant à la forme actuelle de la propriété, et que Luc connaissait bien. Il s’y attendait, il continua de sourire. Lâcher son lopin de terre, qu’on a tant aimé depuis des siècles, de père en fils, le noyer dans les lopins des autres, quel arrachement  ! Mais les déboires de plus en plus cruels, cette faillite du sol trop divisé, jetant les cultivateurs à la désespérance et au dégoût, devait aider à les convaincre que l’unique salut possible est dans l’union, dans l’entente de toute une commune pouvant créer un vaste domaine. Et Luc parla, expliqua comment le succès était désormais aux associations. Il fallait opérer sur des champs élargis, avec des machines puissantes pour les labourer, les semer, les moissonner, avec des engrais abondants, fabriqués chimiquement dans des usines voisines, avec des arrosages continus, décuplant les récoltes. Si l’effort du paysan isolé aboutissait à la famine, une prodigieuse richesse se déclarerait, dès que tous les paysans d’un village se seraient associés, afin d’avoir les champs immenses, les machines, les engrais, les eaux nécessaires. On arrivait à faire le sol, on y déterminait une extraordinaire fécondité, en l’épierrant, le fumant, l’arrosant. On finirait même par le chauffer, il n’y aurait plus de saison. Un hectare suffirait à nourrir deux ou trois familles. Déjà, lorsqu’on opérait sur un champ restreint, on y obtenait des miracles, toute une poussée ininterrompue de légumes et de fruits. La population de la France pourrait tripler, le sol la nourrirait amplement, s’il était cultivé avec logique, dans l’harmonie de toutes les forces créatrices. Et ce serait aussi le bonheur, trois fois moins de douloureux travail, le paysan enfin libéré des antiques servitudes, sauvé du prêteur dont l’usure le ronge, échappé à l’écrasement du grand propriétaire et de l’État.

«  C’est trop beau  », déclara Lenfant, de son air réfléchi.

Mais Yvonnot s’enflammait plus vite.

«  Ah  ! bon sang  ! si c’était vrai, nous serions trop bêtes de ne pas essayer la chose  !

— Voyez où nous en sommes nous-mêmes, à la Crêcherie, dit alors Luc, qui gardait en réserve cet argument de l’exemple. Voici trois ans à peine que nous existons, et nos affaires vont bien, tous nos ouvriers qui se sont associés mangent de la viande, boivent du vin, n’ont plus ni dettes, ni crainte de l’avenir. Questionnez-les et surtout visitez notre œuvre, nos ateliers, nos habitations, notre maison commune, tout ce que nous avons bâti et créé en si peu de temps… C’est là le fruit de l’union, vous accomplirez des prodiges, dès que vous serez unis.

— Oui, oui, nous avons vu, nous savons  », répondirent les deux paysans.

Et c’était vrai, ils avaient visité curieusement la Crêcherie, avant de faire demander Luc, supputant les richesses acquises déjà, s’étonnant de cette ville heureuse qui naissait avec tant de rapidité, se demandant quel gain il y aurait pour eux à s’associer ainsi. La force de l’expérience les pénétrait, les conquérait peu à peu.

«  Eh bien  ! puisque vous savez, c’est très simple, reprit Luc gaiement. Nous avons besoin de pain, nos ouvriers ne peuvent pas vivre, si vous ne faites pas pousser le blé nécessaire. Vous autres vous avez besoin d’outils, de bêches, de charrues, de machines faites avec l’acier que nous fabriquons. Alors, la solution du problème est très facile, il n’y a qu’à nous entendre, nous vous donnerons de l’acier, vous nous donnerez du blé, et nous serons tous d’accord, nous vivrons tous heureux. Puisque nous sommes voisins, que vos terres touchent notre usine, et que nous avons absolument besoin les uns des autres, le mieux n’est-il pas de vivre en frères, de nous associer tous pour le bien de chacun, de façon à ne plus faire qu’une même famille  ?   »

Cette bonhomie égaya Lenfant et Yvonnot. Jamais la réconciliation, l’entente nécessaire entre le paysan et l’ouvrier industriel, ne s’était posée si nettement. Depuis que la Crêcherie fonctionnait, se développait, Luc rêvait d’englober dans son association toutes les autres usines secondaires, toutes les industries diverses qui vivaient d’elle, autour d’elle. Il suffisait qu’il y eût là un foyer producteur d’une matière première, l’acier, pour qu’un pullulement de manufactures se produisît. Et c’étaient l’usine Chodorge qui fabriquait des clous, l’usine Hausser qui fabriquait des faux, l’usine Mirande qui fabriquait des machines agricoles  ; et c’était même un ancien étireur, Hordoir, dont les deux martinets, mus par un torrent, fonctionnaient encore dans une gorge des monts Bleuses. Tous ceux-là seraient bien forcés un jour, s’ils voulaient vivre, de venir se joindre à leurs frères de la Crêcherie, en dehors desquels ils ne pourraient exister. Même les ouvriers du bâtiment, les ouvriers du vêtement, comme par exemple la grande cordonnerie du maire Gourier, seraient entraînés, s’entendraient ensemble donneraient des maisons, des habits et des souliers, s’ils désiraient avoir en échange des outils et du pain. La Cité future ne se réaliserait que par cet accord universel la communion du travail.

«  Enfin, monsieur Luc, dit Lenfant avec sagesse, ce sont là de trop grosses affaires pour qu’on les décide d’un coup. Mais nous vous promettons d’y réfléchir et de faire notre possible pour que la bonne entente règne aux Combettes, comme elle règne chez vous.

— C’est bien cela, monsieur Luc, appuya Yvonnot. Puisque nous avons tant fait que de nous réconcilier, Lenfant et moi, nous pouvons bien nous employer à ce que tous les autres se réconcilient de même et Feuillat, qui est un malin, nous y aidera.  » En partant, ils reparlèrent des eaux que Luc s’engageait à jeter dans le Grand-Jean. Tout fut réglé. Ils avaient l’idée qu’ils seraient beaucoup aidés, dans leur campagne d’association, par cette question de l’arrosage, qui allait forcer la commune à n’avoir qu’un intérêt et qu’une volonté.

Luc, qui les accompagnait, leur fit traverser le jardin, où les attendaient leurs enfants, Arsène et Olympe, Eugénie et Nicolas qu’ils avaient dû amener, pour leur montrer cette Crêcherie dont toute la contrée parlait. Et, justement, les écoliers des cinq classes venaient d’entrer en récréation, ce qui animait le jardin d’une turbulence joyeuse. Les jupes des fillettes volaient au clair soleil les garçons sautaient comme des chevreaux, c’étaient des rires, des chants, des cris, toute une floraison de délicieuse enfance, au milieu des gazons et des verdures.

Mais Luc aperçut Sœurette qui se fâchait et grondait, au milieu d’un groupe de têtes blondes et brunes. Il y avait là, au premier rang, Nanet, grandi, âgé de dix ans bientôt, avec sa face ronde, hardie et gaie, sous sa toison de petit mouton ébouriffé, couleur d’avoine mûre. Puis, derrière lui, se groupaient les trois Bonnaire, Lucien, Antoinette, Zoé, et les deux Bourron, Sébastien et Marthe tous pris en faute sans doute, de la plus jeune, qui avait trois ans aux plus vieux, qui allaient en avoir dix. Et il semblait bien que Nanet fût le chef de la bande coupable, car il répondait, il discutait en gamin pas commode, s’entêtant à ne jamais avoir tort.

«  Quoi donc  ? demanda Luc.

— Eh  ! c’est encore Nanet, répondit Sœurette, qui est allé à l’Abîme, malgré la défense formelle. Je viens d’apprendre qu’hier soir il a entraîné ceux-là  ; et, cette fois, ils ont même passé par-dessus le mur.  »

En effet au bout des vastes terrains de la Crêcherie, un mur mitoyen séparait ces terrains de ceux de l’Abîme. Même une ancienne porte s’y ouvrait, dans l’angle où était le jardin des Delaveau. Elle ne fermait qu’au verrou  ; mais, depuis que tous rapports avaient cessé, le verrou était toujours poussé solidement.

Nanet, d’ailleurs, protestait.

«  D’abord, c’est pas vrai que nous avons tous passé par-dessus le mur. J’ai passé tout seul, et puis j’ai ouvert la porte aux autres.  »

À son tour, Luc, mécontent, se fâcha.

«  Tu le sais bien, à plus de dix reprises, on vous a défendu d’aller à côté. Vous finirez par nous faire avoir de gros ennuis, et je vous répète  ; à toi, comme aux autres, que c’est très mal, tout à fait vilain.  »

Les yeux écarquillés, Nanet l’écoutait, ému de lui voir de la peine, en bon petit enfant qu’il était au fond, mais ne comprenant pas. S’il avait passé par-dessus le mur pour faire entrer les autres, c’était que Nise Delaveau, cet après-midi-là, avait des camarades, Paul Boisgelin, Louise Mazelle, un tas de petits bourgeois très amusants, et qu’alors on avait voulu jouer tous ensemble. Elle était très gentille, Nise Delaveau.

«  Pourquoi tout à fait vilain  ? répéta-t-il, l’air stupéfait. On n’a fait de mal à personne, on s’est bien amusé, les uns avec les autres.  »

Et il dit les enfants qui se trouvaient là, il raconta sans mentir ce qu’on avait fait, des joujoux permis, car on n’avait pas cassé les plantes, ni jeté dans les plates-bandes les cailloux des allées.

«  Elle s’entend très bien avec nous, Nise, dit-il en terminant. Elle m’aime bien, et je l’aime bien, depuis que nous sommes camarades.  »

Luc ne voulut pas sourire. Mais, dans son cœur attendri, toute une vision se levait, ces enfants des deux classes fraternisant, par-dessus les clôtures, jouant et riant ensemble, au milieu des haines et des luttes qui séparaient les pères. La paix future de la Cité allait-elle donc fleurir en eux  ?

«  Il est possible, dit-il, que Nise soit charmante et que vous vous entendiez très bien  ; seulement, il est convenu qu’elle doit rester chez elle, et vous autres, chez vous, pour que personne ne se plaigne.  »

Sœurette, gagnée elle aussi par le charme de cette enfance innocente, le regarda de ses yeux désarmés, si pleins de pardon, qu’il ajouta doucement  :

«  Allez, mes petits, vous ne recommencerez pas, parce que vous nous feriez de la peine.  »

Lorsque Lenfant et Yvonnot eurent pris définitivement congé en emmenant Arsène et Olympe, Eugénie et Nicolas, qui s’étaient mêlés aux jeux et qui partaient à regret, Luc dut songer à rentrer chez lui, ayant terminé sa visite quotidienne. Mais, auparavant, il se souvint qu’il avait promis de voir Josine, il résolut de passer chez elle. Sa matinée était bonne, il rentrait heureux, le cœur battant d’espoir. D’abord, ce jour-là, la maison commune, avec ses tuiles vernissées et les quelques ornements de faïence qui la décoraient, lui avait paru d’une gaieté prospère, sous le limpide soleil. Les ateliers sentaient bon le travail, les magasins commençaient à regorger de provisions. Puis, c’était en lui l’espoir de voir les paysans des Combettes s’associer, élargir l’expérience, assurer le triomphe, en donnant du blé contre des outils et des machines. C’était aussi comme une promesse qui aurait suffi à tout égayer les écoles préparant l’avenir, le jardin en fête, plein d’un vol d’enfants, en qui demain fleurissait. Et, maintenant, il traversait sa Cité naissante, les petites maisons blanches en train de pousser de toutes parts, parmi les verdures. Le constructeur de ville qui était en lui, goûtait une joie à chaque bâtisse nouvelle s’ajoutant aux premières, agrandissant le bourg né de la veille.

N’était-ce pas sa mission  ? Les choses et les êtres n’allaient-ils pas se lever, se grouper à sa voix  ? Il se sentait la force de commander aux pierres de les faire monter, s’aligner en logis humains, en édifices publics, ou il logerait la fraternité, la vérité, la justice. Sans doute, il ne faisait que semer encore, il n’en était qu’aux fondations, qu’aux tâtonnements du début. Mais, certains jours d’allégresse, il avait la vision de la ville future, et son cœur chantait dans sa poitrine.

La maison occupée par Ragu et Josine, une des premières construites, se trouvait près du parc de la Crêcherie, entre celle des Bonnaire et celle des Bourron. Luc traversait la chaussée, lorsqu’il aperçut de loin, à l’angle du trottoir, un groupe de commères, en grande conversation, et il reconnut bientôt Mme Bonnaire et Mme Bourron, qui semblaient donner des renseignements à Mme Fauchard, venue comme son mari, ce matin-là, pour savoir si l’usine nouvelle était le pays de cocagne dont on parlait. La voix aigre, le geste dur, Mme Bonnaire, la Toupe, ainsi qu’on la nommait, ne devait pas embellir le tableau, toujours rageuse et mécontente, n’arrivant à se faire du bonheur nulle part, tant elle gâtait sa vie et celle des autres. Elle avait d’abord paru heureuse que son mari trouvât du travail à la Crêcherie  ; mais, après avoir rêvé une part immédiate de gros bénéfices, elle s’enrageait maintenant d’avoir longtemps à attendre peut-être  ; et son grand grief était qu’elle n’arrivait même pas à s’acheter une montre, dont l’envie la torturait depuis des années. Babette Bourron, au contraire, sans cesse ravie, ne tarissait pas sur les avantages de son installation, enchantée surtout que son mari ne lui revînt plus ivre avec Ragu. Et, entre les deux, Mme Fauchard, plus maigre, plus malchanceuse et plus dolente que jamais, restait perplexe, penchant à croire tout perdu avec la Toupe, tellement elle était convaincue qu’il n’y avait plus de joie pour elle dans l’existence.

La vue de la Toupe et de la Fauchard, commérant ainsi, d’un air de détresse, fut désagréable à Luc. Sa belle humeur s’en trouva gâtée, car il n’ignorait pas tout le trouble que les femmes menaçaient de porter dans la future organisation de travail, de paix et de justice. Il les sentait toutes-puissantes, c’était par elles et pour elles qu’il aurait voulu fonder sa Cité, et son courage défaillait, quand il en rencontrait de mauvaises, hostiles ou simplement indifférentes, qui, au lieu d’être le secours attendu, pouvaient devenir l’obstacle, l’élément destructeur, capable de tout anéantir. Et il passa, saluant, tandis que les femmes se taisaient, la mine inquiète, comme prises en train de mal faire.

Lorsque Luc entra dans la petite maison des Ragu, il aperçut Josine, assise, qui cousait devant une fenêtre. Mais l’ouvrage était tombé sur ses genoux, elle restait perdue en une rêverie si profonde, qu’elle ne l’entendit même pas, les yeux au loin. Un instant, il la regarda, sans avancer davantage. Ce n’était plus la misérable fille battant le pavé, mourant de faim, mal vêtue, avec un pauvre visage de misère, embroussaillé de cheveux. Elle avait vingt et un ans, elle était adorable dans sa simple robe de toile bleue, de taille fine, mince et souple, sans maigreur. Et ses beaux cheveux cendrés, d’une légèreté de soie, étaient comme la floraison délicate de son délicieux visage, un peu allongé, aux yeux bleus rieurs, à la bouche petite, d’une fraîcheur de rose. Et elle se trouvait là dans son cadre, dans cette salle à manger, si propre, si gaie, meublée de sapin verni, la pièce qu’elle préférait de cette petite maison où elle était entrée très heureuse, et que, depuis trois années, elle se plaisait tant à soigner et à embellir  !

À quoi Josine rêvait-elle ainsi, la face pâle, envahie de tristesse  ? Lorsque Bonnaire avait décidé Ragu à le suivre, à s’associer aux camarades de la Crêcherie, elle s’était crue sauvée de toute peine. Désormais, elle aurait à elle une maison gentille, le pain serait assuré, Ragu lui-même se corrigerait, dès qu’il n’aurait plus d’ennuis à l’usine. Et la bonne chance ne s’était pas démentie, celui-ci avait fini par l’épouser, sur le désir formel de Sœurette sans qu’elle éprouvât de ce mariage la joie qu’elle en aurait eue, au début de la liaison. Elle n’avait même accepté qu’après avoir consulté Luc, qui restait son dieu, le sauveur, le maître, et, tout au fond de son cœur, était cachée la joie divine, le trouble où l’avait jeté cette demande de permission, la minute d’angoisse où elle l’avait deviné, avant qu’il se résignât à consentir. N’était-ce pas la solution la meilleure, la seule possible  ? Elle ne pouvait épouser que Ragu, puisque celui-ci voulait bien. Luc avait dû paraître content pour elle, lui gardant la même affection après le mariage, l’accueillant avec un sourire, à chacune de leurs rencontres, comme pour lui demander si elle était heureuse. Et elle sentait tout son pauvre cœur qui se désespérait, qui se fondait, en un besoin inassouvi de tendresse.

Josine eut un léger frisson, dans sa douloureuse rêverie, comme prévenue par un souffle, et elle se retourna, et elle reconnut Luc qui souriait, de son air affectueux et inquiet.

«  Chère enfant, je viens parce que Ragu prétend que vous êtes très mal dans cette maison, qu’elle est exposée à tous les courants d’air de la plaine, et que le vent a encore cassé trois vitres, à la fenêtre de votre chambre.  »

Elle l’écoutait, l’air surpris et confus, ne sachant comment ne pas dire le contraire de son mari, sans mentir.

«  Oui, monsieur Luc, il y a eu des carreaux cassés, mais je ne suis pas bien sûre que ce soit à cause du vent. Et sans doute lorsque le vent souffle de la plaine, nous en avons notre bonne part.  »

Sa voix tremblait, elle ne put retenir deux grosses larmes. C’était Ragu, qui, le matin même, dans un emportement, avait cassé les vitres, en voulant tout jeter par la fenêtre.

«  Comment Josine, vous pleurez  ? Voyons, parlez, confessez-vous à moi. Vous savez bien que je suis votre ami.  »

Et il s’était assis près d’elle, très ému, partageant sa peine. Mais, déjà, elle avait essuyé ses larmes.

«  Non, non, ce n’est rien. Je vous demande pardon, vous me trouvez dans un mauvais moment, en train de ne pas être raisonnable et de me faire du chagrin.  »

Elle eut beau se débattre, il la confessa. Ragu ne s’acclimatait pas, dans ce milieu d’ordre, de paix d’effort lent et continu vers l’existence meilleure. Il semblait avoir la nostalgie de la misère, de la souffrance, de ce salariat où il avait vécu, grondant contre le patron, mais fait au pli de l’esclavage, s’en consolant au cabaret dans l’ivresse, dans une révolte de paroles impuissantes. Il regrettait les ateliers noirs et sales, la guerre sourde avec les chefs les bordées tapageuses avec les camarades, toutes ces abominables journées de haine qu’on achevait au logis en battant la femme et les enfants. Et, ayant commencé par des plaisanteries, il en arrivait aux accusations, il traitait la Crêcherie de grande caserne, de prison où l’on n’avait plus aucune liberté, pas même celle de boire un coup de trop, si l’envie vous en prenait. Jusqu’à présent, on n’y gagnait pas plus qu’à l’Abîme, et l’on y avait toutes sortes de soucis l’inquiétude que ça ne marchât pas, qu’on n’eût rien à toucher, le jour du partage des bénéfices. Ainsi, depuis deux mois, les plus mauvais bruits couraient, on craignait, cette année-là, d’avoir à se serrer le ventre, à cause de l’achat de machines nouvelles. Sans compter que les magasins coopératifs fonctionnaient souvent mal  : on vous envoyait parfois des pommes de terre, quand vous aviez demandé du pétrole, ou bien on vous oubliait, vous deviez retourner trois fois au bureau de distribution, avant d’être servi. Et il se moquait, et il se fâchait, il traitait la Crêcherie de sale baraque, d’où il espérait bien filer, dès qu’il le pourrait.

Un silence pénible se fit. Luc était devenu sombre, car il y avait quelque vérité au fond de ces récriminations. C’étaient là les grincements inévitables de la machine neuve encore. Et, surtout, les bruits qu’on faisait courir, les difficultés de la présente année, l’affectaient d’autant plus, qu’il craignait d’être en effet forcé de demander certains sacrifices aux ouvriers, pour ne pas compromettre la prospérité de la maison.

«  Et Bourron crie avec Ragu, n’est-ce pas  ? demanda-t-il. Mais vous n’avez jamais entendu Bonnaire se plaindre  ?   » D’un signe de tête, Josine répondait négativement, lorsque, par la fenêtre ouverte, on entendit les voix des trois femmes restées sur le trottoir. Ce devait être la Toupe qui s’oubliait, qui glapissait, dans son continuel besoin de s’emporter et de mordre. Si Bonnaire se taisait, en homme réfléchi, dont la raison consentait aux longues expériences, sa femme suffisait pour ameuter toutes les commères du petit bourg naissant. Et Luc la revit désolant la Fauchard, annonçant la ruine prochaine de la Crêcherie.

«  Alors, Josine, reprit-il lentement, vous n’êtes pas heureuse  ?   »

Elle voulut de nouveau protester.

«  Oh  ! monsieur Luc, comment ne serais-je pas heureuse, lorsque vous avez tant fait pour moi  ?   »

Mais ses forces la trahirent, deux grosses larmes reparurent dans ses yeux, roulèrent sur ses joues.

«  Vous le voyez bien, Josine, vous n’êtes pas heureuse.

— Je ne suis pas heureuse, c’est vrai, monsieur Luc. Seulement, vous n’y pouvez rien, ce n’est pas votre faute. Vous avez été pour moi un bon Dieu, et que faire  ? si rien ne réussit à changer le cœur de ce malheureux… Il redevient méchant, il ne supporte plus Nanet, il a failli tout casser, ce matin, et il m’a battue, parce que l’enfant, disait-il, lui répondait mal… Laissez-moi, monsieur Luc, ce sont des choses qui me regardent, je vous promets de me faire le moins de peine que je pourrai.  » Sa voix était coupée de sanglots, tremblante, presque indistincte. Et lui, impuissant, se sentait envahi d’une tristesse croissante. Toute sa matinée heureuse finissait par en être obscurcie, il était comme glacé d’un souffle de doute, de désespérance, lui si brave dont l’espoir joyeux faisait la force. Lorsque les choses obéissaient lorsque le succès matériel semblait s’affirmer, il ne pourrait donc changer les hommes, développer dans les cœurs le divin amour, la fleur féconde de bonté, de solidarité  ? Si les hommes restaient dans la haine et dans la violence, son œuvre ne s’accomplirait pas, et comment les éveiller à la tendresse, comment leur enseigner le bonheur  ? Cette chère Josine, qu’il était allé chercher si bas, qu’il avait sauvée d’une si atroce misère, elle était pour lui l’image même de son œuvre. Tant que Josine ne serait pas heureuse, son œuvre ne serait point. Elle était la femme, la femme misérable, l’esclave, la chair à travail et à plaisir, dont il avait rêvé d’être le sauveur. C’était surtout par elle et pour elle, entre toutes les femmes, que la Cité future se bâtirait. Et, si Josine était toujours malheureuse, c’était que rien encore de solide ne se trouvait fondé, c’était que tout restait encore à faire. Dans son chagrin, il prévit des jours douloureux, il eut la nette sensation de la terrible lutte qui allait s’engager entre le passé et l’avenir, et où lui-même y laisserait de ses larmes et de son sang.

«  Ne pleurez pas, Josine, soyez brave, et je vous jure que vous serez heureuse, parce qu’il le faut, pour que tout le monde soit heureux.  »

Il avait dit cela si doucement, qu’elle trouva un sourire.

«  Oh  ! je suis brave, monsieur Luc, je sais bien que vous ne m’abandonnerez pas et que vous finirez par avoir raison, puisque vous êtes la bonté et le courage. J’attendrai, je vous le jure, dussé-je attendre toute ma vie.  »

C’était comme un engagement, un échange de promesses, dans l’espérance du bonheur à venir. Il s’était mis debout, il lui avait pris les deux mains, qu’il serrait  ; et il la sentit qui serrait les deux siennes  ; et il n’y eut, entre eux, que cette tendresse, cette union de quelques secondes. Quelle simple existence de paix et de joie on aurait vécue, dans la petite salle à manger, au meuble de sapin verni, si gaie et si propre  !

«  Au revoir, Josine.

— Au revoir, monsieur Luc.  »

Alors, Luc rentra chez lui. Et il suivait la terrasse, au bas de laquelle passait la route des Combettes, lorsqu’une dernière rencontre l’arrêta un instant. Il venait d’apercevoir, longeant les terrains de la Crêcherie, M. Jérôme, dans sa petite voiture, que poussait un domestique. Cette apparition lui en rappelait d’autres, des apparitions répétées, çà et là, de ce vieillard infirme dans cette voiture, surtout la première, celle où il l’avait vu passant levant l’Abîme, regardant de ses yeux clairs les bâtiments fumeux et retentissants de l’usine, où il avait fondé la fortune des Qurignon.

Et il passait maintenant devant la Crêcherie, il en regardait les bâtiments neufs et si gais au soleil, des mêmes yeux clairs, qui semblaient vides. Pourquoi donc s’était-il fait rouler jusque-là faisant le tour, comme pour un examen complet  ? Que pensait-il, que jugeait-il, quelle comparaison voulait-il établir  ? Peut-être n’était-ce que le hasard d’une promenade, le caprice d’un pauvre vieil homme retombé en enfance. Et, tandis que le domestique avait ralenti l’allure, M. Jérôme levait sa face large, aux grands traits réguliers, encadrée de longs cheveux blancs, l’air grave et impassible, examinant tout, ne laissant passer ni une façade, ni une cheminée sans lui donner un regard, comme s’il avait voulu se rendre compte de cette ville nouvelle qui poussait ainsi, à côté de la maison que lui-même avait créée autrefois.

Mais un incident se produisit, Luc sentit croître son émotion. Un autre vieil homme, infirme également, et se traînant encore sur ses jambes enflées, venait sur la route, à la rencontre de la petite voiture. C’était le père Lunot, gros, les chairs molles et blêmes, que les Bonnaire avaient gardé avec eux, et qui, les jours de soleil, faisait devant l’usine de courtes promenades. D’abord, les yeux affaiblis, il ne dut pas reconnaître M. Jérôme. Puis, il eut un sursaut, il s’effaça, se colla contre le mur, comme si la route n’était pas assez large pour deux  ; et, levant son chapeau de paille, il se courba, il salua profondément. C’était à l’ancêtre des Qurignon, au patron fondateur, que le premier des Ragu, salarié et père de salariés, rendait hommage. Des années, et, derrière lui, des siècles de travail, de souffrance, de misère, se courbaient, dans ce salut tremblant. Au passage du maître, même foudroyé, l’ancien esclave, qui avait dans le sang la lâcheté des servitudes séculaires, se troublait et s’inclinait. Et M. Jérôme ne le vit même pas, passa de son air d’idole hébétée, en continuant d’examiner les ateliers nouveaux de la Crêcherie, peut-être sans les voir.

Luc avait frémi. Quel passé à détruire, quelle ivraie mauvaise, encombrante et empoisonneuse, il faudrait arracher du vieil homme  ! Il regarda sa ville qui sortait à peine de terre, il comprit avec quelle peine, au milieu de quels obstacles, elle grandirait et prospérerait. L’amour seul, et la femme, et l’enfant, finiraient par vaincre.