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Trente ans de vie française/I. – Les Idées de Charles Maurras/Air de Provence

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Les Idées de Charles Maurras
Éditions de la Nouvelle Revue Française (p. 41-92).

LIVRE  II

AIR DE PROVENCE

I
UN RÉALISME

Nous sommes, je crois, plusieurs dans notre génération qui subirent avec force vers leur dix-huitième année l’enchantement de Villiers de l’Isle-Adam, et cet opium dans des pierreries qu’est Axel. Il en est qui savent par cœur la phrase finale de Souvenirs Occultes. Contant l’aventure d’un de ses ancêtres bretons, découvreur de trésors dans les Indes, Villiers termine ainsi : « J’ai hérité, moi le Gaël, des seuls éblouissements, hélas ! du soldat sublime et de ses espoirs. — J’habite ici, dans l’Occident, cette vieille ville fortifiée où m’enchaîne la mélancolie. Indifférent aux soucis politiques de ce siècle et de cette patrie, aux forfaits passagers de ceux qui les représentent, je m’attarde quand les soirs du solennel automne enflamment la cime rouillée des environnantes forêts. — Parmi les resplendissements de la forêt, je marche, seul, sous les voûtes des noires allées, comme l’Aïeul marchait sous les cryptes de l’étincelant obituaire ! D’instinct, aussi, j’évite, je ne sais pourquoi, les néfastes lueurs de la lune et les malfaisantes approches humaines. Oui, je les évite quand je marche ainsi, avec mes rêves !… — Car je sens, alors, que je porte dans mon âme le reflet des richesses stériles d’un grand nombre de rois oubliés. »

Michelet, dans son Tableau de la France, dispose comme deux pôles sur deux mers la Bretagne et la Provence, et je songe à cette opposition des deux terres dures en lisant ces lignes de M. Maurras : « Mon père était percepteur ; mon grand-père était percepteur ; mon arrière-grand-père était percepteur, lui-même fils d’un collecteur de taxes sous l’ancien régime, et si mon grand frère et moi ne sommes pas percepteurs, ce n’est pas faute d’avoir entendu dire, dès le berceau, qu’un de ces enfants devait être percepteur comme leur père. Ce trait d’ambition maternelle forme, je pense, un cas de cette hérédité professionnelle[1]… »

C’est bien exactement le contraire des richesses stériles de rois oubliés qu’a trouvé dans sa mémoire héréditaire ce fils des percepteurs provençaux. Toute une richesse utile, un passé mobilisé en monnaie d’or, en louis fleurdelysés, une pensée active et ingénieuse qui a pour fin de percevoir sur les idées la part de l’État, de les peser dans les balances du salut public. Il y a des sous-préfets qui font des vers, des percepteurs dont l’âme rit aux aventures et se réjouit des belles images ; mais un percepteur ne mêle pas son imagination à ses chiffres. Un percepteur est, de son métier, un réaliste, et, dans le domaine de ses perceptions, il se manifeste, ainsi que saint Thomas et Dante, comme un docteur de l’être. Si la fée Esterelle a recueilli le vœu de madame Maurras, elle a employé des détours ingénieux pour donner à son fils la ligne intérieure et le destin idéalisé des percepteurs ancestraux. Et si la phrase du breton Villiers contient, comme un flacon précieux, l’essence d’un romantisme à la Châteaubriand, M. Maurras a été transporté à l’extrémité contraire par le génie même des oppositions balancées.

M. Maurras, qui aime à présenter son intelligence comme un bon sens naturel et simple à la Sarcey, contribua à ramener à la réalité ou si l’on veut au réalisme, au positivisme, à des mots et à des monnaies substantiels et de poids, tout un métal d’échange intellectuel que le romantisme, l’enfermant dans le trésor souterrain d’Axel, avait frappé à la seule effigie du rêve. Lorsqu’il écrira ses Mémoires il nous dira sans doute quelle place eut dans sa formation intellectuelle l’amitié de Frédéric Amouretti. D’après une anecdote qui commence à devenir connue, Amouretti pendant de longues années s’occupa, dans les cafés de province où le hasard l’obligeait de s’arrêter, à lire le Bottin des départements. Ce disciple de Fustel y aurait pris une vue complète et très réaliste de la France provinciale. C’est d’un ordre réaliste analogue que le fils des percepteurs provençaux, portant dans son hérédité un sentiment de l’intérêt public à la Louis XI et à la Colbert, arrivait dans l’ordre idéologique à « l’idée du Roi conçu comme l’incarnation de notre intérêt national[2] ». On le distinguera nettement d’un grand bourgeois matériel, d’un duc et pair intellectuel comme M. Maurice Barrès. Les fonds décoratifs à la Châteaubriand ne suffisent pas tout à fait au sentiment national de l’auteur des Amitiés Françaises, mais ils en forment évidemment la partie essentielle. Or celui-ci avait écrit dès 1899 : « Il n’y a aucune possibilité de restauration de la chose publique sans une doctrine. » M. Maurras, réaliste positiviste, et plus fervent lecteur de la Synthèse Subjective que du Génie du Christianisme, aurait volontiers ajouté « mais pas de doctrine possible sans une réalité ». Cette réalité M. Barrès la voyait en la Terre et les Morts. (Le sous-titre d’une conférence ainsi dénommée était : Sur quelles réalités fonder la conscience nationale.) Chaque Français était invité à imiter selon ses moyens l’Homme Libre, à retrouver et à sentir sa Lorraine, à monter sur sa colline de Sion et à se discipliner dans les cimetières. Cette voie individualiste n’est point celle de M. Maurras. La réalité sur laquelle peut se fonder une conscience nationale est pour lui une réalité aussi matérielle que le Bottin des départements, et d’un ordre analogue, à savoir l’intérêt national. Tout le monde peut figurer dans le Bottin, mais pour le savoir lire il n’était pas inutile à Amouretti d’avoir passé par Fustel de Coulanges. Ainsi l’intérêt national implique non pas d’abord une conscience nationale, ce qui peut être une abstraction métaphysique, un terme tout personnel dont on étiquette une nation, — mais bien une personne nationale, un « chef historique, capable de représenter dans le temps et dans l’espace l’unité durable et cohérente de la nation[3] ».

— Hum ! Et vous appelez cela du réalisme, et vous compromettez dans cette idéologie les fonctionnaires des finances ? Que M. Maurras n’a-t-il suivi Amouretti à Cannes chez Fustel de Coulanges ! Que n a-t-il pris la suite des Institutions Politiques de l’Ancienne France et porté comme une lampe pieuse son zèle monarchique dans une histoire de notre formation nationale ! La réalité, la monnaie métallique, c’est la monarchie du passé. La chimère, l’inconvertible assignat c’est la monarchie de demain. Le Philippe du Jardin devenu le Sturel des Déracinés fondait sa construction de la conscience nationale sur cela que Descartes prend pour fondement de la connaissance philosophique, à savoir lui-même. Le culte du Moi, voilà un Cogito fort présentable, et tout un nationalisme complet peut sortir des méditations de Jersey et d’Haroué, comme une ontologie et une physique sont sorties du poële cartésien. Cet hippodrome suburbain dont il se propose, aux dernières pages du Jàrdin, de demander la concession, Philippe l’a trouvé dans la Lorraine, dans la France, et nul aujourd’hui ne figure à plus juste titre que lui dans la tribune des propriétaires. Mais tout n’indique-t-il pas que les espérances de M. Maurras, pelousard ingénieux et malchanceux, sont destinées à demeurer, comme on dit, dans les choux ? Je crois bien que c’est dans le premier numéro de la fameuse Cocarde barrésienne que Tristan Bernard, après diverses hypothèses sur l’origine du singulier chiffre 8 dont le prétendant fait suivre son prénom de Philippe, s’arrêtait finalement à celle-ci : ce chiffre indique comme celui du betting les chances qu’a le prince de ne pas parvenir au trône, il croît d’une unité à chaque génération, c’est-à-dire à chaque échec, depuis le premier de la famille dénommé, dans le langage de la cote, Philippe-Egalité. M. Barrès, qui a déjà été malheureux avec le cheval entier dont Renan, au début du Jardin, parlait à Chincholle, a perdu le goût d’aventurer sur des outsiders les destinées du nationalisme français.

— Pardon ; le vrai réalisme, qui se fonde sur la solidité d’un roc intérieur, le vrai système inspiré du Cogito, n’est-il pas précisément celui de M. Maurras ? Prendre pour base de l’adhésion à un système politique ce qui motive le pari pour un cheval de courses, à savoir ses chances, n’est-ce pas la faire dépendre de ce qu’il y a de plus fragile, de plus misérable, et en somme de plus extérieur à soi-même, à savoir l’assentiment d’un public, l’approbation de l’Incompétence ? Le réalisme consiste à apercevoir clairement la vérité, une fois saisie à l’éclaircir, à l’ordonner, une fois claire et ordonnée à la propager, à la faire passer dans le réel et le pratique. Des gens « croient faire l’union en répétant : Unissons-nous, — sans prendre garde qu’on ne s’unit pas en l’air et que la volonté de s’unir ne suffit pas à réaliser l’union : cette union qu’ils célèbrent suppose l’adoption d’un programme d’idées communes ; mais, ce programme, quel qu’il soit et quel qu’il puisse être, sera toujours, de sa nature, par ce qu’il contiendra et ne contiendra pas, l’élément diviseur, irritant et débilitant par excellence, — à moins que, par sa simplicité, par sa force, il ne tende uniquement à rendre impossible la division, — c’est-à-dire à moins qu’il ne pose d’abord, comme un principe indiscuté, la réalisation préalable du facteur matériel de notre unité, et, donc, qu’il ne commence par stipuler l’établissement de la Monarchie[4] ». Démonstration élégante et dont le nerf est celui de la preuve ontologique. L’argument consiste à tirer par voie d’analyse et par conversion d’identités le réel du logique, — démontrer que l’idée de Dieu se convertit automatiquement en l’être de Dieu, — la réalisation de l’union nationale en la réalisation de son facteur matériel qui est le Roi. Tel est l’acte de naissance de tout réalisme originel, idée consciente, consolidée, démarche qui s’évade de l’individuel et du relatif, ou plutôt qui sans sortir d’elle-même les arrête, de l’intelligence et de l’être. Les théologiens ne s’y trompent pas, qui aiment à retrouver chez M. Maurras la forme scolastique de leur argumentation ordinaire, leur tendance à convertir immédiatement les idées en choses. Mais cette nature de son esprit se communique mieux lorsqu’il l’exprime en élégants symboles.

II
L’ÉTANG DE MARTHE ET LES HAUTEURS D’ARISTARCHÈ

M. Maurras nous garde sans doute pour des Mémoires de la soixantaine, comme Mistral, les images héréditaires de sa maison. Mais il s’est plu à mettre dans son œuvre, comme des reposoirs de fleurs, les images de son pays et de sa province. Il les a ployées, pour y associer son génie, en des mythes ingénieux, parmi lesquels l’Étang de Marthe et les Hauteurs d’Aristarchè me fait souvenir du mythe de l’ancienne Attique que Platon ébauche dans le Critias inachevé. C’est pour moi, dans l’œuvre de M. Maurras, le bois sacré et le point central à la fois, sa colline de Sion-Vaudémont et sa tour de Constance sur les marais d’Aigues-Mortes. La construction décorative du nationalisme français s’est accordée, chez le Lorrain et le Provençal, sur des symboles analogues.

Symbole si ductile et si transparent, qu’il semble que M. Maurras ait été mis au monde pour réaliser les harmonies et les Idées qui sont en puissance dans le nom, l’histoire et le paysage de Martigues. Il parle quelque part du « naïf albigisme de Michelet et de sa théorie du combat entre la liberté et la fatalité dans l’histoire[5] ». M. Maurras — qui relève, comme M. Barrès, du Tableau de la France, — ne me paraît point pur de tout albigisme, puisque l’histoire est en somme pour lui une lutte de l’ordre et du désordre, de l’organisation et de la Révolution, de ce qui est enchaîné, au sens heureux de l’art oratoire, et de ce qui est déchaîné comme le gorille féroce et lubrique de Taine. Le mythe qu’il a édifié sur Martigues porte tous les traits des vieux mythes grecs sur le combat de l’ombre et de la lumière, Python et Apollon, le marais et le rocher.

Martigues s’appelle ainsi de la sorcière syrienne Marthe qui suivit Marius dans sa campagne contre les Cimbres et les Teutons, se fit craindre et vénérer par le général romain et son armée, et rendit probablement ses oracles vers ces marais de l’Étang de Berre qui gardèrent son nom, et ne gardèrent jamais de syrien que ce nom : « Ainsi le nom général de toutes nos provinces, la France, ne désigne pas le caractère gallo-romain qu’elles ont en commun, mais la petite horde franke qui leur a donné quelques rois[6] ». Pour la petite comme pour la grande patrie de M. Maurras, nomina numina, mais leurs numina malfaisants.

La sorcière de Marius, à laquelle M. Maurras ne veut nul bien, symbolise tout ce qui par la Méditerranée nous est venu de juif, et même tout ce qui y descend aujourd’hui de juif. « Marthe avait de grands dons, l’impudence, l’entêtement, la solennité de l’affirmation religieuse, et beaucoup de souplesse. Cela est juif[7]. » Et Marthe se confondit pour le peuple avec une autre Juive, venue au siècle suivant avec Lazare et Maximin, l’une aujourd’hui des Santo segnouresso qui accueillirent Mireille dans leur paradis. Même celle-là, M. Maurras qui désirerait aveugler en son littoral provençal toute porte de l’Orient, la regarde d’un œil sévère. Et pourtant n’est-ce point de sainte Marthe que le bon Tourangeau Jules Lemaître voulut faire dans un conte délicieux en Marge de l’Évangile, la patronne de la Patrie Française, la douant avant tout de mesure et de finesse, et admirant qu’une sainte d’esprit si modéré soit devenue, par une ironie du sort, la sainte des Méridionaux ? Mais M. Maurras trouva toujours la Patrie Française plus ingénue qu’ingénieuse, et il estime que le Midi eut toujours de la modération à en revendre au Nord. La vraie Marthe demeure pour lui la sorcière des marais : « En un endroit que le navigateur Pytheas aurait comparé au visqueux élément du poumon marin, près d’un étang, entre une eau épaissie de bourbe et le sol toujours détrempé, sur des lits d’une algue confuse et pestilentielle, cette femme syrienne affola tout ce que le pays contenait de rustres et de goujats[8]… »

M. Maurras déplore que cette Syrienne ait été conduite et honorée par un Romain qui est dans Anthinea « le plus grossier des soldats », mais qui dans Barbares et Romains « fut le premier à ébaucher la première configuration de la France ! » Que Rome n’a-t-elle défendu plus durement avec les armes de son pouvoir l’hellénisme contre le sémitisme, distingué « l’Hellène pur de l’Hellène contaminé par l’Asie[9] ! » Mais les puissances d’hellénisme et d’ordre ont déposé sur le rivage de Martigues leur juste figure par l’image d’Aristarchè.

C’est un petit marbre trouvé dans une petite île des Martigues. Un texte de Strabon, d’une concordance parfaite avec tous les détails de l’image, permet d’affirmer qu’elle représente une dame Éphèse, qui sur la foi d’un songe suivit les Phocéens fondateurs de Marseille et fut dans la nouvelle colonie la première prêtresse de Diane. Elle se nommait Aristarchè « nom bienheureux pour cette fondatrice de colonie » et le bas relief la représente au moment où elle s’embarque, avec la statue de la déesse, pour la nouvelle Ionie destinée en Provence aux Phocéens. « Si nous voulons entendre battre le cœur de l’homme antique, l’occasion nous en est proposée dans ce petit marbre. Depuis le sol éphésien, près d’un arbre sans feuillage, jusqu’à l’élégante nef de Phocée, ce qui passe, ce qui franchit le feston de la mer, sur cette planche oblique, c’est autre chose qu’une sainte femme exaltée, c’est le corps, c’est l’âme vivante de la religion, et dans ce corps, et dans cet âme, une tradition, une politique, une patrie, une intelligence, des mœurs. La ville de demain est comprise dans la déesse. Elle charge l’épaule délicate d’Aristarchè. La mer, les vents, le ciel, la destinée n’ont plus qu’à se faire propices : moyennant quelque sourire des conjonctures, Marseille lèvera des semences mystiques enfermées dans dans cette poitrine et sous ce beau front[10]. »

Les divinités intelligentes qui ont mené à Martigues le marbre d’Aristarchè préfiguraient sans doute par ce beau nom et cette belle légende l’Enquête sur la Monarchie et l’Avenir de l’Intelligence. Aristarchè a conduit M. Maurras vers les justes lois de la cité, vers le cœur plein et pur de la raison politique. Une petite étincelle, perdue et fragile, sommaire et simple de la statuaire grecque était venue éclater et s’obscurcir sur le rivage. M. Maurras a fait briller de lumière spirituelle l’éclat de marbre, la lampe de Psyché que l’Ionie, dans une île de pêcheurs, transrnet silencieusement à la Provence. Et, de même que Marthe « dut plutôt se fixer sur le bord de nos marécages et dans le lieu le plus stagnant de la contrée » il a placé, comme tout l’y sollicitait, l’image d’Aristarchè sur les hauteurs qui bordent la mer, parmi les rochers aux courbes harmonieuses et aux formes stables où l’esprit de la sculpture, déjà reconnaissable, sommeille. « Le genre humain est le principal bénéficiaire de la divine économie qui distribua les hauts lieux. De quelque façon que l’on nomme ce génie, celui qui tailla et mesura leur stature, disposa leurs précipices et leurs gradins, sera loué des hommes auxquels il façonna le vrai socle de leur pensée. Personne n’eût pensé dans le tourbillon d’une matière qui se décompose à vue d’œil. Il y faut la solidité, la durée, la constance[11]. » C’est dans cette constance que s’installe naturellement Aristarchè. M. Maurras la confond avec les leçons mêmes que lui inspirent les collines de son pays, dont les grands corps allongés, déclinant à la mer lui ont « rappelé parfois cette déesse que Phidias avait couchée à l’angle d’un de ses frontons ». — Solidité, durée, constance, désirs éternels et sans cesse déçus de notre nature mobile, le nom prédestiné d’Aristarchè nous indique délicatement que nous les retrouverons (après la sculpture, lieu de leurs épures et de leurs idées) seulement dans ces grands corps politiques, chefs-d’œuvre de la fortune et de l’homme, qu il appartient aux âmes les plus hautes de créer, de maintenir ou de relever. N’est-ce, dans la préface de l’Avenir de l’Intelligence, Aristarchè qui parle ? « Je comprends qu’un être isolé, n’ayant qu’un cerveau et qu’un cœur, qui s’épuisent avec une misérable vitesse, se décourage, et, tôt ou tard, désespère du lendemain. Mais une race, une nation sont des substances sensiblement immortelles ! Elles disposent d’une réserve inépuisable de pensées, de cœurs et de corps. Une espérance collective ne peut donc pas être domptée. Chaque touffe tranchée reverdit plus forte et plus belle. Tout désespoir en politique est une sottise absolue[12]. Une race, une nation, ces substances sensiblement immortelles, voilà ce qui commence avec ces rochers de Provence, et ce qui va s’étendre jusqu’à l’autre mer comme le lieu de l’intelligence et de l’effort.

M. Maurras n’a point daté l’Étang de Marthe et les Hauteurs d’Aristarchê, qui fût écrit sans doute entre 1890 et 1900. C’était le temps où le Pauvre Pêcheur retenait au Luxembourg les foules qui s’amassent aujourd’hui autour des Rodin, et les fonds emblématiques de Puvis, le marais de l’Ave Picardia, parurent avec une intéressante obstination dans les décors psychologiques et littéraires de ce temps. Rencontres qui ne sont pas de pur hasard. Des marais comme ceux de la Syrienne, nés de dépôts pareils sous un même soleil, servirent alors à M. Barrès pour installer Bérénice et pour disposer autour de Petite-Secousse les fonds d’ennui et de fièvre où se meut assez naturellement une campagne électorale : « Il y a un siècle et demi, la tour Saint-Louis marquait l’embouchure ; cette tour se trouve maintenant en pleine campagne. Entre elle et le rivage s’étend un immense pays. Chaque année, le limon maçonné et consolidé allonge une pointe nouvelle au-dessus d’un fleuve de fange. Ainsi naissent autour de la première épave, dépourvus de toute fondation de rocher, les pâtés de vase liquide qui émergent avec lenteur[13]. » Est-ce Aigues-Mortes ou bien Martigues ? Est-ce du Maurras, est-ce du Barrès ? Identiques comme les deux paysages marécageux, identiques comme la construction de tous ces dépôts méditerranéens, les deux styles eux-mêmes se confondent, et l’oreille la plus délicate, habituée à l’un et à l’autre, ne saurait avec sûreté attribuer les phrases à l’un ou à l’autre.

Vers le même temps M. André Gide écrivait Paludes. Plus délicat et musical, plus transparent et fragile que M. Barrès et M. Maurras, il rejoignait le motif intérieur du marais psychologique à la grâce et à la gracilité de l’églogue virgilienne. Il se souvenait que le marais est né à la vie de l’âme lorsque Virgile sentit sous le coup qui lui arrachait son champ paternel les fibres qui le liaient à l’horizon palustre. Il allégorisait comme le Pêcheur de Puvis Tityre et Melibée. Il gardait purs et nus auprès de lui, dans le cadre de la fenêtre d’une chambre, l’ennui qu’il disposait en spectacle curieux, la cendre qu’il faisait en souriant le geste de modeler. Il suivait sur de singuliers atlas le fil des rivages où sans sortir de ses marais Urien trouva le « poumon marin », la neige blanche, et puis cette bulle impondérable, — rien.

Voilà, à leur origine, les trois plus fines sensibilités, les trois meilleurs créateurs de phrases extérieures et de rythmes intérieurs qui nous aient raffiné la vie. Origines, — et dépourvus encore « de toute fondation de rocher, les pâtés de vase liquide qui émergent avec lenteur.

« Aucune origine n’est belle. La beauté véritable est au terme des choses. Élevées de quelques lignes au-dessus de l’eau et creusées de larges cuvettes où l’infiltration de la mer se mélange à celle du fleuve, ces îles ont peut-être une sorte de charme triste. La terre est grise, crevassée, la flaque du milieu y luit malignement comme une prunelle fiévreuse…

« Sable mou, petits arbres maritimes, herbage salin, rompu et couché par le vent, ô l’inqualifiable et mélancolique étendue ! Cela n’ondule presque pas. Tout ce vaste lieu vide est occupé des vents contraires de l’immensité déchirée, accrue du son gémissant des vagues voisines. Saturés de sel et de miasmes, de fièvre lourde et de liberté surhumaine, la lande née d’hier nous apprend tout ce qu’on peut enseigner de la Mort, car elle nous confronte, en métamorphose secrète, avec le va-et-vient continu de ses éléments. Ce sont des nouveau-nés et déjà moribonds. Rien de fixe, tout naît et tout périt sans cesse. Nulle vie vraie ne se dégage qu’après dix mille efforts manqués. Une incertitude infinie. Des débris coquilliers demi-engagés dans le sable aux vols de goélands qui ne font que tourner en cercle inutile, des galets blancs pris et rendus, repris encore, aux ibis migrateurs, dont la rose dépouille flotte avec le soleil sur le plat moiré des étangs, il n’y a rien qui n’avertisse le sage promeneur des menaces de son destin.

« Il est tout seul avec lui-même. Il y est sans amis, ou les amis qu’il a disparaissent de toutes les sphères du souvenir ; réduit au pauvre centre de son individu, il se répète à chaque pas qu’il fait, pour seule parole : « Moi et moi, nous mourrons ; Moi, celui qui me parle, moi celui qui m’écoute, nous allons mourir tout entiers. » Les choses provisoires, instables, fugitives qu’il a devant les yeux imposent en lui leur chaos. Il voit, il sent, il expérimente ses propres ruines. Et, dissolu, dans l’antique force de ce beau terme, reconnaissant que sa fertile illusion s’est brisée, il ne découvre aucun objet d’assez humain, d’assez flatteur, d’assez spécieux, d’assez faux pour lui cacher la douceur sacrée de l’abîme. Le néant et la mort ont soulevé enfin pour lui leur voile, et il les voit tout nus.

« Celui qui ne meurt point de cette vue en tire une nourriture très forte. Il ne craint plus le mal, il ne le connaît même plus. Le paysage pisithanate procure à celui qui le subit et s’y conserva la force nécessaire pour vaincre toute vie, et, conséquemment, pour la vivre. Comme Ulysse et Énée, il est descendu aux Enfers. Son cœur mortifié s’est endurci et peut rejoindre au commun cercle les actions mesurées et systématiques des hommes. »

De ce sentiment et de cette méditation, qui leur furent communs, sont sortis par trois routes différentes M. Maurras, M. Barrès, M. Gide. Et, les trois, comme trois parties équilibrées et logiques d’un grand paysage. Ce n’est pas un moment négligeable qu’a vécu avec eux notre génération. Si la France est, pour le géographe et l’historien, un pays de vérités, je pense à la naissance de cette France et de ces routes, de ces vallées fluviales, qui d’abord furent marécages, repoussèrent l’habitat humain, et que de longues générations laborieuses durent rudement aménager. Je pense aux grands drames de la pensée, les plus beaux des drames terrestres — au conflit présocratique de l’écoulement ionien et de l’Être éléate, à ce que nous ont rendu dans nos écoles des oppositions comme celle de Bergson et d’Hamelin.

« Réduit au pauvre centre de son individu. » Il faut y rester ou en sortir. Si tout notre mal vient de ne pouvoir rester dans une chambre, aménageons au moins cette chambre. Si notre mal vient de rester dans une chambre, allons, et marchons pendant que nous avons de la lumière. M. Gide promettait, comme suite à Paludes, Polders. Il a brûlé cette étape, annoncé comme sortie de Paludes les Nourritures Terrestres. Il a écrit là son chef-d’œuvre, mais est-il sorti ? Est-il sorti de lui-même ? A-t-il remplacé Moi par autre chose que : Moi et moi ? Il donnait pour épigraphe, en 1914, aux Caves du Vatican, une phrase, qu’il prenait pour son compte, de M. Palante : « Pour ma part, mon choix est fait. J’ai opté pour l’athéisme social. Cet athéisme, je l’ai exprimé depuis une quinzaine d’années, dans une série d’ouvrages. »

Pendant ce temps, M. Barrès et M. Maurras écrivaient au moins autant d’ouvrages pour établir le réalisme social, pour lui édifier des assises, Terre et Morts, intérêt national et Roi. Comme ils nous l’apprennent eux-mêmes le premier fut « un fameux individualiste » et l’autre, d’abord, « un petit anarchiste » d’où sortit un grand monarchiste. De ces trois individualistes, M. Gide garde aujourd’hui la gauche, M. Barrès occupe le centre, et M. Maurras constitue la droite : l’éventail est harmonieux et complet. M. Maurras remarquerait peut-être que, si tous trois sont des incroyants, tous trois appartiennent par leur culture à trois formations religieuses d’où leur sensibilité et leur pensée paraissent sortir naturellement : M. Gide au protestantisme libéral, M. Barrès au christianisme décoratif de Châteaubriand, M. Maurras au catholicisme positiviste qu’ont dégagé de Maistre et Comte. Le chemin de l’étang de Marthe à la hauteur d’Aristarchè, de la prairie lorraine à la colline de Sion, du marais où Tityre mange des vers de vase aux palmiers où Nathanaël va cueillir les Nourritures des Mille et une Nuits, suit des voies logiques et décrit des courbes déjà connues de Virgile.

M. Maurras devient dès lors une sorte de préposé à la logique, et l’auteur de l’Enquête joue parmi nous un rôle analogue à celui de l’Athénien Socrate parmi ses compatriotes. À M. Barrès il fait voir la doctrine carrée, nette, organique, qui est au bout du nationalisme et qui le fonde seul en raison et en réalité. De son côté, M. Gide se trouve complexe et bizarre d’être « né en Normandie d’un père languedocien et d’une mère neustrienne » et il somme le « sophiste Maurras » de lui dire ses véritables racines et son authentique petite patrie. À quoi M. Maurras en des pages de l’Étang de Berre dorées et légères comme l’huile de Berre elle-même (une autre Berre, mais qu’importe !) s’exclame en souriant : C’est précisément mon cas ! Lui aussi a une petite patrie paternelle, dans le vallon de l’Huveaune, et une petite patrie familiale à Martigues. Et presque tous nous en sommes là. Gardons-les toutes, mais choisissons-en une comme on se choisit une femme. En pareille occurrence M. Barrès choisit la Lorraine et ne se voulut point Auvergnat. Le Jour des Morts ne lui parle plein et pur qu’au pays des mirabelliers. M. Maurras a proposé à M. André Gide une solution analogue au mot du général de Castelnau : « Et vous, colonel, où vouliez-vous mourir ? » « L’illumination annuelle à la nuit qui précède le Jour des Morts, un certain plain-chant que je connais bien aux cérémonies mortuaires, des rites, tels et tels, dont le manque m’affligerait, divers signes, d’autres encore, qu’il est importun de noter, me déclarent où il convient que soit fixé mon lit funèbre : non, il est vrai, par élection délibérée, mais par une nécessité dérivant de l’ensemble de tout ce que j’aime et je suis. M. André Gide a-t-il fait un choix de la place où il dormira ? Cette élection de sépulture pourra le renseigner sur sa véritable patrie[14]. »

« Aucune origine n’est belle. La beauté véritable est au terme des choses. » Au terme des choses, au moment où achevées dans leur Idée, elles vont laisser tomber leurs lambeaux d’être inachevé, passionné et mobile, apparaître comme le rocher au delà du marais, comme la ligne de pierre et le contour éternel qui ne changeront plus. Beauté lumineuse et forte, mais à laquelle l’âme ne s’arrête pas sans avoir traversé une grande lande d’amertume. Et beauté qui peut-être n’existe et ne s’éprouve que comme un belvédère d’où les yeux contemplent les tendres vapeurs des mondes qui commencent, les nébuleuses du ciel et les déesses de la mer. M. Maurras ne récrira-t-il point à soixante ans, dans une manière plus profonde et plus nuancée, ses Deux Testaments de Simplice, idéologie de sa vingtième année ? Deux Testaments qui se succèdent, ou, mieux, un dialogue intérieur où les voix alternées prennent tour à tour le dessus. Toute âme complexe comporte ce rythme de l’ïambe, ce couple élémentaire du temps faible et du temps fort qui se perçoivent dans les premiers vagissements humains. Toute humanité d’élite a deux patries entre lesquelles elle s’oriente, l’une qui frissonne à son berceau, l’autre qui dessine sur sa tombe la stèle idéalisée, — l’une qui naît dans les esprits de la musique et l’autre qui s’achève sous le génie de la sculpture. Un acte de volonté, les clartés réfléchies de l’intelligence, l’interprétation des signes par lesquels nous avertissent autour de nous de secrètes amitiés, — cela peut les équilibrer en un balancement harmonieux ou mettre de l’une à l’autre une suite, une logique, l’ordre : « La plus ancienne Grèce a connu avant nous cette molle et funeste écume de l’Asie. Elle aurait pu la dissoudre et la rejeter ; son vif esprit jugea préférable de l’employer dans le concept sublime de sa Vénus marine et ainsi de tirer de tous les principes des tempêtes de l’âme une divinité rayonnante qui les apaise. La lumière qui brille sur le front des héros ne vient que des luttes antiques accrues du sentiment du triomphe définitif… De nos bas-fonds déserts, de ces platitudes fiévreuses où l’enfance du monde se recommence à l’infini, il ne faut pas marcher longtemps pour gagner les hauteurs où l’ordre se construit et se continue ; tout le temps du trajet, le ciel, le vent, les-astres sont des guides et des amis[15]. »

III
LA DIGUE DE MARTIGUES

Entre l’étang de Marthe et les hauteurs d’Aristarchè, M. Maurras a ainsi cultivé le jardin de sa petite patrie pour qu’il fleurît en idées, en oppositions sagement balancées. Dans la ville des pêcheurs, miracle de la multiplication des poissons et des pains ! Comme sous les yeux et sur la palette de ses peintres, tout foisonne, étincelle, s’équilibre, se trempe des lumières spirituelles. Le mistral avec sa violence fait de la clarté : « Ce puissant fleuve d’air fera régner au ciel une extrême limpidité. De beaux brasiers couleur de pourpre s’élèvent, s’amoncellent, se déplacent au souffle ardent parmi toute la ligne occidentale des nuages ; à l’autre bout du ciel les cornes de la lune s’affinent aux arêtes tranchantes des collines. Aussitôt tout fléchit et se courbe avec des sanglots, mais la clarté du soir se répand et circule avec égalité dans cette douleur. C’est bien ici qu’il conviendrait de situer quelque vieux drame de haine ou d’amour conscients. Pourquoi Stendhal n’a-t-il pas mieux connu ce pays-ci ? Je doute que son Italie lui ait fourni un emblème plus exact de la perfection de l’intelligence dans le désordre des passions[16]. »

Emblèmes de la perfection de l’intelligence : voilà ce que son zèle a cherché avec le plus d’amour parmi les visages de la terre. Dante, qui selon une belle légende félibréenne aurait trouvé dans le paysage des Baux le motif des « poches » infernales, le savait, l’avait vu, qu’il faut en Provence, pour donner au ciel son entière pureté, le souffle du mange-fange, le grand balai de la passion et de la haine sous lequel comme au dernier vers d’un Cantique s’élargissent les étoiles. Ne supposons point le Paradis sans l’Enfer. N’imaginons point les belles amitiés de M. Maurras sans ses vivaces haines. Ne rêvons point l’éclatante Provence sans ses trois fléaux. L’intelligence ramasse sous les passions qui la flagellent sa substance solide.

Martigues cependant, en la fécondité de sa mer poissonneuse (où l’on trouve même, dans le poisson de saint Pierre, de quoi payer le percepteur), ne lui suggère qu’élargissement de ses trente beautés, et que complaisance pour le hasard de ses visages nouveaux. On a mis dans son paysage des panneaux-réclame, des ponts métalliques, on a relié les îles, ce qui en fait un « instar » vénitien moins complet, — et l’on a construit une digue. Peuh ! ce qui est laid, M. Maurras ne le verra pas ; « pour une beauté de perdue deux renaîtront, et, quand il n’y en aura plus, l’ample nature saura bien s’arranger pour qu’il y en ait encore[17] ». Reste la digue, — car on a fait en bordure du nouveau canal une digue de plusieurs lieues, qui fait crier presque autant que celle du Mont-Saint-Michel. Eh bien, cette digue : « Patience ! l’écume et l’embrun auront vite fait de déteindre et d’harmoniser. Même ce déplorable effet total s’évanouira tout entier le jour où quelque promeneur curieux, s’étant avisé de monter en barque et de faire force de rames vers la digue, se dira que la nouveauté qui n’est pas bonne à voir dans le pays est peut-être un très bon endroit pour le voir et pour l’admirer : en effet, qui abordera pour la première fois croira sans doute inaugurer de ce belvédère choisi les délices de l’incomparable reflet nuancé et moiré de nos toits et de nos églises au liquide miroir qui tremble toujours ; on accourra s’asseoir en foule au même lieu, les chevalets des peintres n’y feront qu’un saut, et l’on y sentira une douceur dite nouvelle, car elle aura été à peine entrevue de nos grands-parents… Les moyens de gâter cette vieille planète sont extrêmement limités, et nous n’excellons guère qu’à nous gâter l’esprit[18]. »

L’admirable philosophie, la sagesse nuancée comme les eaux de l’étang de Berre au crépuscule, la santé et l’indulgence que respire M. Maurras au long de son chemin de Paradis ! Quand il ouvre les yeux à sa lumière natale, son intelligence met comme elle chaque objet à sa place, et trouve une place pour chaque objet. Et la digue, dernière venue, ouvrière de la onzième heure qui aura plus tard son histoire et sa patine, il la recueille — et pourquoi pas ? — comme la trente et unième beauté de Martigues et le belvédère des trente premières. Alors, je me dis que si M. Maurras, moins sommé par les nécessités du salut public et par les appels de Paris, était resté Martegal, s’il n’avait point transporté aux alentours des brioches de la Lune et multiplié par les conques des diurnales la chanson qui lui vint en écoutant chanter un si beau rossignol, — si la quatorzième beauté de Martigues, tintante et tentante comme la sonnette diabolique qui fait massacrer au curé du conte de Noël sa messe de minuit (« La quatorzième beauté, c’est le galbe parisien des vagons de notre chemin de fer ») ne l’avait de si bonne heure captivé — peut-être il eût transporté à plus ample matière cette philosophie, cette sagesse, cette indulgence qu’au besoin lui eût confirmées Paul Arène.

M. Maurras a accepté dans son paysage les panneaux-réclame, mais non le régime parlementaire, — les ponts métalliques, mais non le romantisme ; — il n’a point admis sur le char de l’État le principe du canot des six capitaines ; — et il n’a rien transféré à la démocratie de l’indulgence avec laquelle il traitait la digue, pas plus élégante, de son pays. Si les moyens de gâter cette vieille planète sont extrêmement limités, ceux de gâter ce vieux morceau de notre planète qui s’appelle la France lui ont paru bien nombreux et bien actifs : c’est pour y remédier qu’il est allé batailler à Paris et qu’il n’a pas écrit « au flanc d’une colline couronnée d’un moulin qui a cessé de moudre et qu’on prendrait de loin pour un vieux château ruiné[19]. »

On peut l’en louer, on a peut-être le devoir de l’en louer, — peut-être aussi le droit de regretter. J’imagine que Mistral eût, mieux que tout, aimé voir, sur un coin de Provence maritime et grec, onduler doucement, jumeau du laurier de Maillane, un olivier nombreux de sagesse provençale. Pour délivrer de la tour la Comtesse, comme à saint Pierre pour ouvrir le Paradis, il faut les deux clefs.

— À qui le dites-vous ? répondra M. Maurras. C’est la faute de mon temps. Né au temps de l’ordre j’eusse fait partie de l’ordre, je l’eusse aimé et loué et dit, avec Bossuet, même cela que vous me feriez dire aujourd’hui si difficilement : Quam pulchra tabernacula tua, Jacob, et tentoria tua, Israël ! Né au temps du désordre, puis-je faire partie du désordre, aimer et louer le désordre et transférer au ghetto d’Israel l’éloge romain de sa cité mystique ? Du même cœur dont j’eusse autrefois aimé l’ordre, je veux et je dois aujourd’hui le relever. Cela même est un acte d’ordre, d’établir avant l’ordre les conditions de l’ordre. — Si l’homme est un animal politique, le Politique d’abord s’impose comme la démarche élémentaire de tout ordre humain.

MOI. — Le Renan de la Réforme, l’un de vos maîtres, fut le Renan de Caliban. Je crois bien que lorsque Renan écrivit sous le ciel doux d’Ischia son supplément lumineux à la Tempête, son esprit dépouillé et nuancé voyait à la démocratie la laideur et l’utilité de votre digue, et découvrait au fils informe de Sycorax ces mêmes circonstances atténuantes que vous accordez bienveillamment à l’œuvre de nos ingénieurs.

M. MAURRAS. — Prospero a fini par accepter le gouvernement de Caliban, oui. Renan a extrait l’or de ce creuset, parce qu’il y avait déjà de l’or dans le creuset, parce qu’il a supposé Caliban capable d’éducation. Mais l’éducation de la démocratie, c’est une réclame de savon pour blanchir les nègres. Ma digue prendra une patine, mûrira comme un fruit ; mais la démocratie ! Non, laissez-moi rire ou laissez-moi pleurer.

MOI. — Soit. Nous sommes encore dans l’île de la Tempête. Nous ne nous inquiétons pas des problèmes qui se poseront tout à l’heure, quand il s’agira de réorganiser notre duché de Milan. Nous demeurons en ce domaine des idées où la circulation de la pensée dans les intelligences forme une raison suffisante du monde, où des créatures d’air et de lumière ondulent autour de Miranda. Le monde des reflets de Martigues, si vous voulez. Vous y vivez, vous en êtes, comme Sextus Tarquin se vit lui-même dans le palais des possibles. — Que des Génies se groupent en un beau lieu élu de l’esprit ! — J’imagine une terrasse privilégiée, — et sur elle, avant vous, quatre figures dont vous avez parlé avec un inégal respect, Barrès, Renan, Sainte-Beuve, Chateaubriand. Ah celui-ci ! Vous avez tiré sur lui comme Tartarin sur la Mère Grand. (Et si nous sommes en romantisme, il est bien la mère grand de tout notre peuple romantique.)

Je pense aux générations d’Épigones que Nietzsche décrivait dans l’une des Inactuelles. Mais nos Épigones à nous offrent un tableau autrement composé et plein que ceux de la culture germanique. Nous avons en vous, nous avons en eux exactement une Littérature de Génies.

Je ne parle pas des génies qui les hantaient, mais des génies qu’ils réalisèrent. Et les quatre derniers descendent du premier, de Chateaubriand qui a ici tout découvert et tout nommé. Le Génie du Christianisme est le génie qui se dégage du christianisme, comme sa forme et son essence purifiées, idéales, comme une âme survivante et un ordre esthétique, lorsque, libéré de la matière, de la réalité, de la loi par laquelle il presse et soumet l’homme, il n’est qu’un édifice qui va être contemplé du dehors dans son histoire et sa majesté, et non plus dans sa durée suivie et vécue, mais dans sa durée arrêtée et fixée, dans l’image définie et définitive qui demeure, s’équilibre et s’ordonne. Martigues vu de la digue, de la digue neuve, utile et laide. La digue d’où Chateaubriand a vu le Christianisme asseoir sa blanche stature, ouvrir ses ailes lumineuses et roses comme votre Martigues dans le crépuscule, c’est la Révolution. Il fallait qu’il eût la Révolution sous les pieds, et dans sa chair et dans son sang, et le Christianisme, et la monarchie et toute la magnificence d’un passé dans un rêve matériel et dans des prunelles visionnaires. Il fallait que de réalités intérieures la religion, l’Église et le Roi devinssent des réalités décoratives et plastiques. Vous l’avez pour cela interpellé avec âpreté : « Race de naufrageurs et de faiseurs d’épaves, oiseau rapace et solitaire, amateur de charniers, Chateaubriand n’a jamais cherché, dans la mort et dans le passé, le transmissible, le fécond, l’éternel : mais le passé, comme passé, et la mort, comme mort, furent ses uniques plaisirs. Loin de rien conserver, il fit au besoin des dégâts, afin de se donner de plus sûrs motifs de regrets… Cette idole des modernes conservateurs nous incarne surtout le génie des Révolutions[20]. » Si vous transportez à ce génie la majuscule du Génie du Christianisme, et la figure de personnification plastique qui en arrête à un tournant panoramique la définition (vous souvenez-vous, à la sculpture antique du Louvre, de cette figure assez médiocre à laquelle les catalogues donnent le beau nom de Génie du Repos éternel ?) peut-être vous paraîtra-t-il que le Génie des Révolutions se définit loin des Révolutions, sur la digue du conservatisme, et que la monarchie de Louis-Philippe n’était pas un mauvais belvédère pour que Thiers, Tocqueville, Michelet, Lamartine en arrêtassent les contours. Tartarin-Sancho n’existe bien que de la route où ahanne Tartarin-Quichotte, et Tartarin-Quichotte n’atteint toute sa réalité que du lit où Tartarin-Sancho savoure son chocolat.

Vos lignes de tout à l’heure caricaturent simplement une figure nécessaire de tout développement humain supérieur, dans notre Occident, depuis que la Grèce nous a fourni les moyens et le désir de l’idéalisation plastique, — un des deux moments du rythme qui gouverne même tout classicisme. Evidemment le classicisme consiste avant tout à retrouver l’esprit intérieur des modèles grecs pour le revivre et pour que l’œuvre nouvelle, non extérieure et froide, participe aux mêmes étincelles de vie. Mais le classicisme comporte aussi des fonds de critique et d’histoire : il consiste encore à voir du dehors la courbe et la suite classique, dans leur ligne et leur beauté, à les idéaliser non seulement parce qu’elles sont belles, mais parce qu’elles sont anciennes et révolues, non seulement parce qu’elles sont de la durée, mais parce qu’elles sont du passé. Son horizon s’embellit d’un temple, et d’une Apothéose d’Homère qui est bien celle d’Ingres. Et tout le long de son développement il a conservé ce caractère. Cet atelier de Génies où fut sculpté celui de Châteaubriand, il fut ouvert à Athènes, il est incorporé comme l’atelier de Phidias au cœur et au corps d’Athènes, et nulle part ailleurs qu’à Athènes ne pouvaient naître cette lyre de la sensibilité et cette plate-forme de l’intelligence. N’est-ce du même fonds dont vous haïssez Chateaubriand que vous mésestimez Isocrate ? Peut-être pas. Mais enfin cet Isocrate dont les cent ans de vie forment le beau palier incliné par lequel l’Athènes de l’Acropole descend vers l’Athènes panhellénique, comme les cent ans du Fontenelle ménagent du siècle chrétien et français à l’autre un bel escalier du même ordre, Isocrate a écrit dans le Panégyrique d’Athènes un Génie d’Athènes, à l’idée duquel son panhellénisme se mêlait assez naturellement. N’oubliez pas que si le Génie du Christianisme est le premier et l’aïeul parmi les Génies du siècle, il a eu lui-même pour précurseur emphatique et desséché les Ruines de Volney, dont la génération de Châteaubriand a su par cœur les pages où apparaît précisément et parle le Génie des Ruines…

Peut-être voyons-nous maintenant s’énoncer les mesures et se dessiner la ligne du chœur où se répondent et s’enchaînent nos cinq Épigones. Pour que naquît le Génie du Christianisme, il fallait que le christianisme subsistât dans l’âme de Châteaubriand à l’état d’hérédité, à l’état de goût, à l’état de beauté, mais qu’il fût en voie de se détacher, en disposition secrète de s’en aller sur les terrasses sensuelles et savantes d’où s’attendrir et s’émerveiller. Il fallait un mécontentement et une contradiction intérieures, où même les esprits simplistes ont vu de la simple dissimulation, de la manière dont Sarcey trouvait en l’auteur du Culte du Moi un pur fumiste. On demandait à connaître le confesseur de M. de Châteaubriand (qui répondait en donnant son adresse) et Courier l’approuvait de marcher au moins son masque à la main. Aujourd’hui que la critique avisée sait ce que c’est qu’un Génie, et comment il naît, elle ne parlerait plus ainsi.

Sainte-Beuve, dans son Chateaubriand, ne s’y trompait pas. Il se trouvait de plain-pied avec son auteur, lui dont la vie fut d écrire un Génie du Jansénisme et d’esquisser cent fois un Génie du Classicisme. Pour ecrire Port-Royal, il était nécessaire de voir Port-Royal du dehors comme Chateaubriand voyait le christianisme, — de tenir sous ses pieds comme digue de Martigues l’incrédulité épicurienne des tables d’Helvétius ou de Jérôme, — mais d’avoir en même temps une clef secrète du dedans et d’ouvrir la porte basse du jardin, entre ces poiriers de M. Hamon auxquels Racine avait goûté

Je viens à vous, arbres fertiles,
Poiriers de pompe et de plaisir.

Il fallait être sensible à des pompes décoratives et à un plaisir raffiné, prêt à goûter, pour en extraire le miel littéraire, le sommet et la fleur de la grande plante d’amertume. Pour écrire les Lundis, pour composer du classicisme un Génie ondoyant et divers, toujours indiqué, jamais arrêté, mais qui ne transgresse pas certain cercle de coteaux modérés, il fallait avoir traversé le romantisme, s’être appelé Joseph Delorme, avoir désiré le génie et les femmes de ses amis, avoir fait avant de passer entre ses parents le reste de son âge le voyage d’Ulysse.

Ainsi le breton Renan élargit en un Génie des Religions, vu d’un pays et d’une race de pêcheurs, le Génie du Christianisme dont la vie d’outre-tombe s’ébauche dans la lande de Combourg. Séminaire, mais laïcisé, — et cathédrale, mais désaffectée. Le même motif s’enrichit et s’éclaire. Celui-là a porté plus loin en profondeur cette complexité de Châteaubriand qui vibrait surtout dans l’écorce d’un métal sonore et l’airain corinthien des mots. Comme le Yann de Loti, granit enveloppé de brume, entêtement noyé de rêve. Sous ses pieds voyez-la plus solide encore et plus vraie que sur votre rivage provençal, votre digue. Digue de tout cela même qui serait du bloc, de la matière, de tout ce qui excluerait par sa masse les possibilités de musique : érudition, germanisme, même une lourdeur et une honnêteté sulpiciennes, le rivage d’où la mer déploie le mieux sa légèreté, ses nuances, ses îles flottantes et ses paradis de saint Brandan. Âme religieuse pour éprouver le sens intérieur de la religion. Toute Incrédulité critique, assez, pour être personnellement détaché de cette religion, pour ne l’éprouver que par ce qu’elle a d’insubstantiel parfum. Il lui faut à son couchant le linceul de pourpre où dorment les dieux morts. Je ne voudrais pas tout à fait lui appliquer ce que vous dites de Chateaubriand : « Cet artiste mit aux concerts de ses flûtes funèbres une condition secrète, mais invariable : il exigeait que sa plainte fût soutenue, sa tristesse nourrie de solides calamités, de malheurs consommés et définitifs, et de chutes sans espoir de relèvement. Sa sympathie, son éloquence se détournaient des infortunes incomplètes. Il fallait que son sujet fût frappé au cœur. Mais qu’une des victimes roulées, cousues, chantées par lui dans le linceul de pourpre fît quelque mouvement, ce n’était plus de jeu ; ressuscitant, elles le désobligeaient pour toujours[21]. » Mais évidemment Renan se serait trouvé aussi mal à l’aise dans une religion dominatrice qu’il se mouvait heureusement et simplement dans une religion finissante, et, généralement, dans tout ce qui finissait. L’auteur de la Réforme s’était résigné à penser de la France à peu près ce qu’il pensait de l’Église. « La France se meurt, jeune homme, disait-il à Déroulède : ne troublez pas son agonie. » Il la vit du point de vue de Sirius, il la vit du point de vue de Prospero lorsque Caliban l’ayant détrôné, il s’accommode de Caliban. Le fils des pêcheurs finit par détacher sa barque de toute terre réelle, et le Renan des Dialogues, des Drames, de l’Examen de conscience disparut submergé par les Génies qui figuraient ses rêves un peu comme le Saül de Gide sous les démons qui personnifient ses désirs.

On trouva que Renan manquait de sérieux. La littérature des Génies fut autour de lui un moment discréditée. M. Desjardins la rangea dans l’ordre du négatif ; M. de Voguë fit pour s’y soustraire, et surtout pour y soustraire la jeunesse, des tentatives pleines de mérite, mais ayant gardé sur sa table l’encrier de Châteaubriand il demeura toute sa vie, quoiqu’il en eût, envoûté par ce meuble, comme la famille Schwanthaler, des Contes du Lundi, par la pendule apportée de Paris. La littérature des génies eût périclité sans M. Maurice Barrès. Le vicomte de Voguë avait conservé du vicomte breton son encrier. M. Barrès, lui, hérita de beaucoup de ses biens intérieurs. Mais il y eut avec lui quelque chose de changé. À la littérature des génies d’abord il donna une méthode, elle devint plus sèche, elle acquit plus de trait, elle parut plus ramassée dans son schème essentiel, élégant et nerveux. Elle était tout entière contenue dans Un Homme Libre constituée avec sa maxime de sentir le plus possible en analysant le plus possible. Contradiction évidemment, mais nécessaire pour fournir le sel ou le goût d’amertume indispensable au genre. — Ensuite il fallait que l’exemple de ses prédécesseurs le gardât de leur redite. Cette littérature était devenue cliché. Elle se matérialisait en des formules. Avec Sainte-Beuve, avec Renan, elle se confondait avec la critique, et la critique ne fournit qu’une vie intérieure, une vie extérieure et même une vie intellectuelle à deux dimensions, comme un espace sans profondeur. Châteaubriand, Sainte-Beuve, Renan et leurs confrères des ordres mineurs comme Benjamin Constant pouvaient servir d’intercesseurs, il fallait les dépasser et être soi. — Enfin il était bon qu’un autre Génie que le Génie religieux fût produit à la lumière. Génie du Christianisme, Génie de Port-Royal, Génie de l’histoire religieuse s’étaient succédé sous ces trois visages, un peu fraternels, de sensibilité et d’intelligence. Il n’y avait pas eu de Génie de la France au XIXe siècle parce qu’on vivait dans la France intérieure et qu’on la respirait : on n’avait pas à la considérer d’une digue, — pas plus qu’au XVIIe siècle on n’eût cherché le Génie de la religion alors que la religion était une chose vivante, dramatiquement et intensément éprouvée. Le nationalisme de M. Barrès, avec les fonds très riches qui le rendent la plus délicate des œuvres d’art, constitua un Génie de la France, vue des plus différentes digues, — non seulement de la colline de Sion, mais de ce fauteuil de l’Homme Libre hors duquel on ne peut penser noblement, du musée ethnographique qu’est le Palais-Bourbon, des nostalgies grecques et de bien d’autres choses encore, généralement de l’individualisme des Trois Idéologies.

Vous séparerai-je ici de Barrés ? Non. Le Génie de la France, le nationalisme français ont en lui et en vous, comme la France elle-même, leur Nord et leur Midi, leur ionique et leur dorique, leur brève et leur longue. Vous avez joint au Génie de la France un magnifique Génie du Catholicisme, et ce sont ces deux belles Idées que ce livre que j’écris m’aidera à regarder de plus près. Mais la littérature des Génies, la loi même du genre, exigeait que vous vissiez l’ordre dont vous êtes les beaux prophètes — ces Prophètes du Passé dont parlait Barbey — l’un avec les yeux du « fameux individualiste » et l’autre avec les yeux du « petit anarchiste ».

M. MAURRAS. — Monsieur, un philosophe, M. Palante, a écrit un livre qui s’appelle Combat pour l’individu. À la bonne heure ! Voilà un titre clair, qui annonce un sens. Toute mon œuvre écrite, — mes livres, — toute mon œuvre vécue, l’Action Française, sont un combat contre l’individu. Mon Pour un de politique monarchiste est un Contr’un de philosophie sociale. Lisez dans la Politique Religieuse notre réponse au Correspondant

MOI. — Parfaitement. En annonçant qu’il luttait pour l’Individu, M. Palante a suivi le pont aux ânes. L’individualisme qui ne se nie pas raffine bien peu, et il est incapable d’enfanter des Génies. Il faut tourner le dos au soleil levant pour être le premier à le voir, qui dore les crêtes des montagnes. Vos Génies sont plus complexes que ceux de Chateaubriand, mais ils suivent le même schéma. Il leur fallait ces deux points de vue de la digue et de la ville. C’est de la digue que vous voyez le mieux, que vous voyez seulement le crépuscule du soir et le crépuscule du matin asseoir au-dessus du marais dont l’haleine à peine les vaporise ces deux parfaits et immobiles Génies sur les hauteurs d’Aristarchè.

Et vous obéissez ici simplement aux lois de l’Intelligence, à ce qui ordonne, définit et abstrait. Felix culpa quœ talem meruit redemptorem… Aux racines du christianisme de Chateaubriand il fallait pour qu’il s’épurât en Génie la Révolution. Aux racines de l’ordre et d’Aristarchè, une vision et aussi une sensation intérieure et importune du vague et du désordre, du chaos et de la mort. J’aime et j’admire les beaux courants aériens qui conduisirent au XIXe siècle toute cette pensée française vers une philosophie des hauts lieux. C’est des derniers gradins du Jura que Michelet, le grand précurseur, disposait en 1831 son panorama intelligent de la France. Comme vous l’avez dit : « Le genre humain est le principal bénéficiaire de la divine économie qui distribua les hauts lieux. De quelque façon que l’on nomme ce génie, celui qui tailla et mesura leur stature, disposa leurs précipices et leurs gradins, sera loué des hommes auxquels il façonna le vrai socle de leur pensée. »

M. MAURRAS. — D’une pensée qui est de l’action condensée et qui rayonne en action. Le trait net, l’éclat et la densité appartiennent à la faucille du moissonneur autant qu’à la lumière du croissant nocturne. Ne confondez pas avec le sentimentalisme d’un Châteaubriand ni même avec l’infinie curiosité humaine d’un Sainte-Beuve le souci actif et positif de chercher dans la plus grande généralité ce qui est spécial à tout. Aussi bien pourriez-vous appeler le Cours de philosophie positive un Génie des sciences qui se promènerait dans le cimetière des sciences, y cherchant comme Châteaubriand de grands spectacles ou comme M. Barrès une discipline.

MOI. — Ce ne serait point si ridicule… Mais alors nous disputerions sans fin, à moins de finir par disputer sans raison. Les ombres qui grandissent du sommet des montagnes nous ramènent au repos. Retenons si vous voulez bien que vous avez apporté de l’atmosphère provençale ou que vous installez en elle par une harmonie préétablie le goût et l’usage des idées claires, solides et bien découpées. Ne scrutons pas leur origine, ne cherchons pas d’où vous les voyez, ; mais comment vous les voyez, acceptons-les comme une sculpture grecque « idée d’une extrême richesse de mouvements, de passion, d’élans et de forces, mais arrêtés, mais définis étant à leur comble[22] ».

IV
LE STYLE

Pour aller de la sensibilité aux idées d’un auteur, le chemin le meilleur et le plus agréable c’est la ligne de son style. Le style c’est l’homme, nous disons-nous d’abord pour nous encourager. Mais ensuite c’est l’homme tout entier que nous arrivons à définir comme un style.

Aucun style ne se tient plus que celui de M. Maurras dans le sillage de la pensée qui lui donne naissance. Il s’est formé un peu moins vite que celui de M. Barrès. Sa première œuvre, le Chemin de Paradis, est écrite dans une forme grêle et tendue, encore en état de croissance adolescente. Il atteint son point de maturité, de tièdes et riches couleurs qu’il ne retrouvera pas toujours, dans cette Anthinea qui occupe chez lui à peu près la place de Du Sang, de la Volupté et de la Mort chez M. Barrès. Telle page sur la Corse vue de la mer[23] répond, si l’on veut, à ce feu d’artifice verbal, à ce soir sur la lagune, dont celui-ci, dans la Mort de Venise, s’est dit content.

Plus tard M. Maurras abdiqua ces fêtes, cet ionisme de style, pour s’attacher à ce qui dans la langue et dans la phrase est muscle, vigueur, densité. Qui d’entre nous, écrivant les Amants de Venise, eût résisté au plaisir facile d’aller sinon les composer, du moins les retoucher au fil du Grand-Canal ? M. Maurras renonce à ces sensualités, mais, comme il y renonce très volontairement et non par impuissance, il en obtient avec la victoire remportée sur elles la meilleure part.

Dans ce style en pensée et en belle chair méditerranéenne, comme les bras nus d’une fille de Saint-Remy, vous ne trouverez certes pas la transparence, les nuances fluides, la nervosité à fleur de visage qui séduisent dans celui de M. Barrès. Trop robuste pour être visiblement limé, il demeure insoucieux, ainsi que l’étaient un Malebranche ou un Bossuet, de ces petites loupes qui troublaient l’irritable féminité d’un Flaubert.

Comme un cours d’eau suit la vallée qu’il a creusée, le schème de sa pensée est celui même de son style : rythme simple et vivant d’une force qui se dépouille, d’une forme qui se concentre, mûrit, durcit : « Si le goût de la vérité n’est, à son origine, qu’une passion comme les autres, cette passion acquiert, en s’exerçant, tous les éléments de sa règle. Elle sait s’y plier, à condition d’être pure, d’être un vrai désir de savoir, aussitôt qu’elle observe qu’on ne trouve et qu’on ne transmet la vérité que sous certaines conditions, dans un certain ordre, et moyennant certains sacrifices… L’intelligence mue par la passion qui lui est propre prend garde de ne pas se laisser conduire par son moteur[24]. » Et ailleurs : « Le sentiment le plus puissant n’est pas celui qui multiplie les effusions pour se mettre en vue, c’est celui qui, en toute chose, conduit à faire aussi bien que possible ce que l’on fait… Nudité, netteté, justesse, voilà les devoirs stricts, et plus la vérité ainsi serrée et poursuivie se sera dévoilée toute pure, plus la recherche aura été œuvre d’amour[25]. » Formules de pensée où l’on reconnaît, transposées intégralement, des règles de style.

Formules de pensée et règles de style auxquelles s’accordent un certain sentiment et même une certaine sensation de l’être. On sait quel usage le vocabulaire politique de M. Maurras et des siens, reprenant celui d’Aristophane contre les novateurs, fait du terme de Nuées. Évidemment, s’il amenait les Nuées sur le théâtre, il ne répugnerait pas à leur laisser tenir le langage de poésie éclatante qu’elles déploient chez Aristophane et à les personnifier par les belles Sirènes du Romantisme Féminin. Mais dans le domaine de la Pensée, halte-là ! Néphélococcygie est le Beaucaire ennemi du Tarascon maurrasien. Et quelle étendue de la France la cité adverse ne s’est-elle pas annexée ! Il existe une « immense catégorie de Français » qui « baignent dans la confuse atmosphère des Nuées juridico-métaphysico-politico-morales que le XVIIIe et le XIXe siècle ont accumulées[26] ». Quand M. Maurras naquit à la vie littéraire, la critique de la Revue des Deux Mondes et du Temps (particulièrement au rez-de-chaussée dominical) s’accordait à signaler sur la France une grande accumulation de brumes norvégiennes. M. Maurras est arrivé du Midi avec du soleil et de la netteté.

Tout chez M. Maurras s’explique par un sens plastique de l’Être, par une tendance constante à préciser, à définir, à réaliser : « Comme il ne saurait exister de figure sans le trait qui la cerne ou la ligne qui la contient, dès que l’Être commence à s’éloigner de son contraire, dès que l’Être est, il a sa forme, il a son ordre, et c’est cela même dont il est borné qui le constitue[27]. » On le comprendra mieux en se souvenant de son goût pour ces deux grands génies latins, Auguste Comte et Dante. Comte, vrai philosophe du Midi français, tête latine et même romaine, est probablement le seul puissant penseur du XIXe siècle qui se trouve séparé, par une cloison étanche, de la philosophie allemande, qui n’en ait subi d’aucun côté la moindre influence : on lui a reproché plusieurs fois d’avoir philosophé comme si Kant n’avait pas existé. M, Maurras nous apprend que Fustel de Coulanges pressentit en Amouretti son seul vrai disciple possible : je crois bien que si M. Maurras était devenu — ce qui était peut-être une de ses possibilités — philosophe de profession, il eût été par la tournure de son esprit le seul comtiste originel et profond. Le morceau très plein et très fort qu’il a consacré à Comte dans l’Avenir de l’intelligence est remarquable ; personne par exemple n’a mieux compris que lui les racines positivistes, et les analogies philosophiques entre la théorie du Grand-Être et les raisons du culte de l’humanité. « Rien d’inorganique, rien d’impersonnel ni rien de confus ne peut être souffert dans les prescriptions du positivisme. C’est une philosophie extrêmement vivante, figurée avec la dernière précision[28]. »

On comprend aussi que Dante, qui formait d’ailleurs la lecture favorite de Comte, soit devenu son poète. Rencontrant dans un livre de Symonds ces lignes sur Dante : « Nous trouvons quelque peu absurde que Dante enferme les gens dans des cellules, isolées et étiquetées pour l’éternité. Nous savons que tout ce qui vit est mobile, souple, changeant. », il répond : « Ce changement irrationnel équivaut à l’inexistence, et c’est pour exister en toute plénitude qu’un grand poète impose des définitions aussi certaines que possible, certœ fines à chacun des objets de son chant[29]. » Comme en scolastique, l’existence implique la définition « Toute raison fixe ». De là une vue aiguë de l’art et de la pensée de Dante, saisis dans leur affinité avec l’idéal de M. Maurras : « Le poète s’est appliqué à bien définir, comme à bien dessiner, pour bien peindre. Il a considéré à chaque catégorie chaque étage et chaque essence d’humanité. Il a eu soin de la distinguer de toutes les autres par une forte enceinte empruntée au métal de sa volonté et de sa pensée, solide airain qui n’en réfléchira que mieux les couleurs et les flammes propres à la passion[30]. »

Le classicisme, la probité et la netteté de l’art antique ne sont qu’un parti de franchise, qui fait que chaque réalité est nommée par son nom, définie et modelée en lumière. Idéaliser ce n’est pas vaporiser, mais ramasser et solidifier. La vie antique représente « cette fine et puissante conception de la vie, qui, faisant la vertu plus vertueuse qu’aujourd’hui, l’innocence plus innocente, donnait aux différents plaisirs de l’esprit ou du corps un caractère de pureté et de perfections[31] ». De là sans doute chez M. Maurras l’habitude de maximaliser ce qu’il aime ou ce qu’il hait, de maçonner dur et de bâtir, comme Cicéron Branquebalme, des aqueducs romains. C’est sa manière d’exagérer. C’est ainsi qu’il stylise l’idée de la monarchie, l’idée de la démocratie, l’idée du Roi, l’idée de l’Église, qu’il ramène à la substance solide où ils pèsent et à la ligne précise qui les cerne les objets de l’ordre esthétique, de l’ordre politique, de l’ordre religieux, qu’il abstrait pour les présenter en cet état de concrétion le libre et le vivant. Trouvant un jour ces mots sous sa plume, il remarque : « M. Ferdinand Brunetière ne manquerait pas d’écrire ces deux termes, libre et vivant, entre deux paires de guillemets : tels quels et employés ainsi à contre-sens ils me paraissent d’un ridicule si éloquent que nul artifice typographique ne peut l’aggraver. La vie, la liberté distinguées de la perfection qui est la limite de la vie, l’apogée de la liberté… Hérésies qui sont des sottises[32]. » M. Maurras peut se fâcher et employer des mots acerbes : les idées générales, les directions sur lesquelles vit la pensée n’en demeurent pas moins, et je ne vois pas qu’une pensée critique puisse éliminer aux dépens l’une de l’autre soit l’idée de mouvement, de progrès, de liberté qui n’est que le sentiment aigu et la présence intense de la vie, soit l’idée d’achèvement, de perfection, de réalité qui s’est définie et qui demeure. Le dialogue du Sphinx et de la Chimère, dans Flaubert, stylise tout un ordre musical mêlé à la chair même de l’humanité et aux pierres de la cité. Deux directions entre lesquelles l’esprit peut choisir, mais que plus généralement il préfère composer et classer. M. Maurras, lui, tout en composant et classant, a choisi l’une, a parié pour elle. Intelligence méridionale éprise du lumineux, du découpé et du net, volonté d’achever encore, d’épurer et de cristalliser cette intelligence, de manière à l’arrêter, elle et ses idées, en leur perfection. Je n’en trouve nulle part mieux les racines que dans ces trois fortes conclusions sur l’amour qui sont aux dernières pages des Amants de Venise.

D’abord l’amour ne saurait se suffire. « Il agite l’univers et le perpétue, mais, mouvant le soleil et les autres étoiles, il n’est point en état de les détruire et de les rétablir à lui seul, même en la solitude de deux cœurs enivrés. L’homme y reste le vieil animal politique, occupé de la société, et ne cessant jamais de l’occuper de lui-même[33]. » Ce sont les lois éternelles du Banquet, l’œuvre philosophique où cette antithèse de la perfection et du mouvement est aperçue, suivie et scrutée avec l’analyse la plus aiguë et la plus pénétrante poésie. La fin de l’amour n’est point l’amour, elle n’est même point la beauté, elle est la production dans la beauté. Plus que dans l’ordre du corps et que dans l’ordre du plaisir elle l’est dans l’ordre de l’intelligence : production de l’œuvre d’art comme celle inspirée par Béatrice ou Laure, de l’œuvre de pensée comme celle que Comte place sous l’invocation de Clotilde de Vaux, de l’œuvre politique qui convient à l’animal politique et que M. Maurras a symbolisée dans Mademoiselle Monk.

Ensuite « l’amour naturel cherche le bonheur. Il est donc inquiétude, impatience, désir et poursuite de tout autre que lui. Il se rue hors de lui. Quelles que soient ses passions et ses énergies, c’est à leur propre fin, c’est à un calme heureux, à un traité de paix et d’accord internel qu’aspirent toutes ces guerres intérieures. Elles seraient moins vives sans la volonté d’y échapper et de les finir ». Le contraire de l’amabam amare. Ne prenez pas ces lignes pour la formule de tout amour. Mais sentez toujours le même rythme qui chez M. Maurras porte la durée au durable, le musical au plastique, le fait à l’institution.

Enfin « pour bien aimer il ne faut pas aimer l’amour. Il est même important de sentir pour lui quelque haine ». Les joies supérieures sont celles de « l’âme noble qui se règle et s’appartient ». Et « qu’est-ce qu’un amour qui ne fait que se rechercher et se reposer en lui-même au lieu de se fuir ? Est-ce l’amour ? Ont-ils aimé ? » Hoc se quisque modo fugit, écrit M. Maurras au seuil de cette Anthinea où les pages courbent la ligne d’une passion qui se dépouille et se dénude, belle et secrète Psyché nuptiale, en intelligence.

Ainsi M. Maurras avoue l’« amour pour principe », mais dans le sens chronologique du mot principe, commencement et non commandement. Et dans le triple système comtiste de l’amour, de l’ordre et du progrès, l’accent chez lui reste obstinément fixé sur l’ordre. « Romain par tout le positif » de son être, il se veut constructeur. Répondant à un voyageur de profession « fier d’avoir aperçu un grand nombre de pagodes » et qui lui reproche d’avoir « une tête rétrécie, par l’éducation classique », il répond : « Admettons que, de nous, ce soit moi qui fasse l’erreur. Mais l’erreur est précieuse si elle me met en état de comprendre et de ressentir ce que l’histoire intellectuelle de l’univers nous présente de mémorable. Elle me procure une foule d’explications lucides de ce qui nous touche le plus. Au contraire, si l’on admet que vous ayez la vérité, que contient-elle de pratique, de nourricier et d’assimilable pour vous ? Un principe de curiosité infinie… N’ayant rien choisi, ne préférant rien, végétant dans une indifférente inertie, vous affectez une mobilité extrême : elle est, au fond, un simple mode de cette condition des cailloux que l’on roule, des bûches qu’on charrie, et de toutes les créatures dispensées et délivrées de l’activité. C’est un bonheur peut-être. Qu’il soit silencieux et n’insulte pas à la vie[34]. » Réponse de la plus pure orthodoxie positiviste : erreur possible, mais précieuse, hypothèse faiseuse d’ordre, c’est toute la Synthèse subjective. Une vérité qui n’est pas organique, qui reste purement critique, ce n’est rien. La vérité n’existe pour nous que dans un ordre humain (jointure des deux sens du mot positif), scientifique, technique, esthétique ou social. La vérité est politique comme l’animal humain est politique, — en ce sens qu’elle ne se conçoit pas comme positive hors d’une cité : le Cours de philosophie positive qu’est-ce autre chose qu’une Cité des sciences, dont le nationalisme vigilant et jaloux (voyez le mépris curieux de Comte pour l’astronomie stellaire) fait la liaison et la solidité ?

Est-il besoin de marquer nous-mêmes les bornes d’une pensée qui les marque si expressément et se fait gloire de les marquer ? Est-il besoin de nous livrer à des variations sur le « libre » et le « vivant » pour qui M. Maurras réclame sarcastiquement la paire de guillemets familière à Brunetière ? Est-il besoin enfin d’expliquer les haines injurieuses et tenaces de M. Maurras contre le bergsonisme ? « je ne suis pas des fanatiques de la vie, écrit-il ; je ne crois pas que toute évolution soit avantageuse parce qu’elle est signe de vie[35]. » Il est naturel que M. Maurras soit l’adversaire d’une conception où l’intellectuel, le nombre, le pratique et l’avantageux, d’ailleurs réunis comme pour lui en un même ordre, sont placés au dehors ou tout au moins dans le narthex de la philosophie pure et vraie qui serait aperception immédiate de la vie. Et M. Maurras éprouve à peu près pour M. Bergson les sentiments de Tartarin à l’égard du savant allemand qui déclarait au nom de la critique, à la Tellskapelle, que Guillaume Tell n’a jamais existé.

Lorsque M. Maurras, en 1913, à propos d’une visite et de succès personnels de M. Poincaré dans le Midi rencontre dans le Temps cette phrase : « Le positivisme pratique a dominé l’idéologie déclamatoire », on comprend qu’il trouve un peu fort un propos qui méritait de rester mort-né dans la sciure de bois du Grand U, Deux lignes suffisent à faire justice de « l’identification insolente établie entre l’idéologie déclamatoire et le pays de Vauvenargues, de Gassendi, d’Auguste Comte, de Renouvier, de Guizot, de Mistral et de Pomairols[36]. » Admettons qu’en ce septenaire M. de Pomairols garde honnêtement la place de M. Maurras. Voilà sept noms, sept figures, qu’il ne serait pas difficile de disposer, autour d’Auguste Comte, en un groupe monumental, la pensée du Midi français

Qui par set branco s’espandis.

« Voilà déjà un temps infini, dit M. Maurras, que nous ne perdons pas une occasion d’opposer au chaos barbare l’esprit romain, au germain le romain et au gothique le classique. Nous avons élevé patiemment idée contre idée, homme contre homme, goût contre goût et morale contre morale, au fur et à mesure que le temps, ce grand pourvoyeur, présentait des sujets au double mouvement de haine ou d’amour… On nous a rencontré… qui rappelions les principes fondamentaux de notre pensée, ou le rythrne natif, la couleur originelle de notre sang[37]. » Cette pensée du midi, on pourrait la définir comme la triple exigence de la distinction par la pensée, d’un corps de la pensée, d’une fin pour la pensée. Elle s’oppose à la fois au Nord et à l’Asie, qui aiment la pensée fondue, la pensée absolue, la pensée indéfinie. Réalisme de Vauvenargues qui ne veut pas chercher ailleurs que dans un cœur humain orgueilleux, véhément et passionné la source de la vie morale, et par son corps souffrant, sa philosophie de résistance et de réaction, épreuve méditerranéenne de Frédéric Nietzsche, qu’il est singulier que celui-ci n’ait pas connue, — de Gassendi, philosophie offusquée d’images, qui ne peut se déprendre du corps (comme Numa qui ne pouvait penser sans parler) et croit pouvoir réaliser une matière qui pense, — d’Auguste Comte, philosophe de la cité des sciences et de la science de la cité, tout occupé à classer, à organiser, à hiérarchiser, patient à fixer le mouvant, à tout cerner et circonscrire dans un irrévocable trait, — de Renouvier, philosophe de la pensée distincte, du choix entre des contraires qu’il importe de séparer et non d’harmoniser, définiteur de catégories, et, dans son contact avec la pensée kantienne, retranchant de la Critique la sensibilité (soit l’autonomie de l’esthétique transcendentale) par en bas, le noumène par en haut, c’est-à-dire des deux côtés l’élément d’indistinction et de fusion, — de Guizot, politique de la méthode, de la résistance, soucieux de classer et de garder dans son rôle strict chaque élément de l’État, chaque forme de la liberté, chaque nécessité de l’ordre, — de Mistral, qui transporte non seulement dans le monde de la poésie, mais dans le monde de l’action la plus essentielle et la plus haute, celle de récréer une race, la ligne vivante et la forme plastique de la raison, — enfin de M. Maurras lui-même. Formes de l’esprit qui range, hiérarchise, ordonne, opposées aux formes de l’esprit qui fond, accepte, suit. Nous retombons toujours comme dans nos promenades d’Athènes, sur l’Acropole où s’équilibrent ces deux génies contrastés, le dorique et l’ionique, l’un aux racines, l’autre au tronc et aux branches, mouvement de la sensibilité qui se démet dans l’intelligence, de l’intelligence qui s’adapte à l’action, jeu du moi qui noue ces fruits, une foi, une loi, un roi.

V
VERS L’ACTION

L’étoffe intellectuelle de M. Maurras était assez riche pour doter la pensée méridionale d’un bel édifice intellectuel. Une philosophie de l’être affleure dans son œuvre, y pointe par places, comme des lambeaux de granit injectés dans une terre de sédiments. En cette matière M. Maurras reconnaît ne pas être allé bien loin. « Mon enquête ne m’a conduit qu’à des synthèses extrêmement subjectives. En bref, je n’ai pas abouti. En esthétique, en politique, j’ai connu la joie de saisir dans leur haute évidence des idées-mères, en philosophie pure, non[38] » L’échec éprouvé de ce côté fut peut-être un peu pénible. La passion des idées, privée d’une métaphysique qu’elle avait cru saisir, porte une secrète blessure dont elle guérit mal : de là peut-être quelque motif encore aux colères contre M. Bergson…

En tout cas cet échec spéculatif le rejeta d’autant plus vers une pragmatique, vers une pensée toujours sous-tendue par l’action. Un lecteur de Bain et de Spencer, de Ribot et de Fouillée, classera immédiatement les ressorts psychologiques de telle déclaration : « Les idées, engendrées par la vue de faits concrets, ont la destinée essentielle, dans l’ordre naturel, de redevenir faits concrets. Les idées sont des volontés qui demandent passionnément à s’incarner dans les personne et les sociétés[39]. » C’est ainsi que M. Maurras éprouve en lui, comme le métal d’une arme bien trempée, la solidité et l’efficace de quelques idées substantielles et simples : non idées-forces, mais idées-volontés, c’est-à-dire transportant dans la clarté et la distinction d’une fin la clarté et la distinction d’un concept : « Organiser soi-même, mettre d’accord sa pensée avec sa pensée, savoir où l’on va, par quels véhicules et par quels chemins[40]. »

Après 1871 Renan dénomma la consultation qu’il apportait à la France : La Réforme intellectuelle et morale. M. Maurras dissocie avec le plus franc parti ces deux épithètes. Il ne se préoccupe nullement de Réforme morale. Le terme et la chose lui sont antipathiques pour plusieurs raisons. Le « petit anarchiste » d’autrefois tient d’abord à organiser sa vie morale comme il lui convient, sans en rendre compte à personne, sans réclamer la collaboration de personne. Les développements moraux lui présentent une insupportable odeur de protestantisme. Surtout l’Action Française s’est constituée dans un état de méfiance agressive contre l’Union pour l’action morale fondée par M. Desjardins, et qui, dreyfusienne, fut d’autant plus désignée à ses coups que certains disciples nouveaux de M. Maurras arrivaient de l’impasse Ronsin. Il fallait en effet avoir séjourné dans cette impasse pour proclamer le candide défi d’Henri Vaugeois : « Nous ne sommes pas des gens moraux » qui rappelle le : « Ma sœur j’ai fait gras hier » de Cyrano. Une réforme intellectuelle, condition d’une action française, ou, si l’on veut employer la formule de Comte dont M. Maurras venait de subir fortement l’influence : Le sentiment national pour principe, l’ordre intellectuel pour base, l’action politique pour but, — tel est à peu près le système de liaison qui régit chez M. Maurras les rapports entre les idées et l’action : « La réforme de la nation française commencera par la réforme du gouvernement de la France ; mais pour, que cette réforme soit, il convient qu’une élite, aussi petite que la fera le hasard, mais dont l’influence peut être sans bornes, s’exerce à penser et à sentir en commun afin de réagir de même. De fortes réactions communes fondées sur une grande unité de pensées et sur la parfaite communauté du vocabulaire, font la première condition de cet ordre intérieur qui est la condition des premiers succès[41]. »

Ce passage du moral au français, de l’intérieur à l’extérieur, de l’individuel au général, de l’impasse Ronsin à la rue du Croissant, dont le très honnête homme qu’était Vaugeois fut le sujet, ils avaient leur analogie dans les sentiments et l’ordre de pensée, plus subtils, qui avaient conduit M. Maurras à ses conclusions. Vaugeois venait de l’Université, de la Sorbonne, de l’enseignement philosophique, de tout cela dont l’Union de M. Desjardins constituait une chapelle, ou, si l’on veut, un oratoire. On sait à quel point fut vigoureuse et profonde l’influence, dans ce milieu, de Renouvier. Renouvier fut pour la génération de Vaugeois et aussi pour celles qui la précédèrent et la suivirent immédiatement, le maître de la logique exigeante, de la pensée probe, nerveuse et solide. M. Maurras, au temps de l’affaire Dreyfus, pouvait écrire, non sans exagération, mais non pas sans fond de vérité : « Le spirituel de la France républicaine est dirigé par le cénacle de M. Renouvier, absolument comme la France catholique est dirigée par le Pape, par les Congrégations romaines, et par les évêques français[42]. » Il n’en est pas moins vrai que les services intellectuels rendus par Renouvier sont d’ordre fort analogue aux services intellectuels rendus par M. Maurras. Celui-ci le place d’ailleurs parmi les penseurs qui firent l’honneur du Midi : impartialité bien méritoire à l’égard d’un homme qui s’attacha pendant plusieurs années, par une action moins fructueuse que celle de M. Maurras, mais peut-être unie à sa méthode intellectuelle par un lien analogue, à faire du protestantisme la religion de la majorité des Français. Voici une page où l’on trouvera, aux sources abstraites où s’alimente l’action de M. Maurras, au joint où sa pratique s’embrancha sur sa nature d’intelligence, les mêmes rythmes, les mêmes accents que l’on a pu goûter dans les œuvres de la maturité de Renouvier, le Deuxième Essai ou l’Esquisse d’une classification :

« Consentir au malaise de la surprise, en extraire une joie vivace, désirer le secours de l’inconnu, aimer à se trouver désorienté et perplexe, cultiver la sensation de l’inquiétude et de manière à s’endurcir contre cette épreuve, c’est la préface nécessaire de tout mouvement méthodique de la raison.

« Célérité à s’entr’ouvrir, constance et fermeté dans la suite de cet effort, c’est ce qui permet à nos sens et à notre esprit d’accueillir les hôtes nombreux et bourdonnants, chargés de biens mystérieux, sans lesquels nous végéterions dans l’ignorance, l’inertie et la fatuité…

« Le tort essentiel du principe de liberté, c’est de prétendre suffire à tout et de tout dominer. Il se donne pour l’alpha et l’oméga. Or il n’est que l’alpha. Il est simple commencement…

« Que vont devenir tant de biens ? À moins de vous borner à les mettre sous vitre à la façon du collectionneur, ou d’en jouer en sceptiques ou en dilettantes, vous allez en user, vous allez les traiter, vous allez essayer d’en tirer quelque chose. Quoi ? ni la curiosité ni la tolérance ne vous l’apprendront… Pour agir maintenant il faut choisir, il faut classer. Toute la vie est dans ce problème d’organisation

« Certes, par désespoir de trouver la solution satisfaisante ou la hiérarchie supportable, on peut se résigner au modus vivendi qui juxtapose les contraires et conclut la plus médiocre des trêves entre droits équivalents et forces irréductibles. Un esprit énergique ne trouve là qu’une sensation de défaite… Il faut sortir de cet état de liberté comme on sort d’une prison. Il faut adopter un principe et s’en tenir à lui. Ce n’est pas (comme le croit M. Seippel) pour anéantir toutes les idées différentes, c’est pour les composer autour de leur centre normal, pour les ranger et les graduer, au-dessous de lui, aussi nombreuses, aussi vivantes que possible, de manière à ne rien laisser d’inemployé, et pour utiliser plus ou moins toute chose[43]. »

Ainsi pour M. Maurras l’acte décisif et vital de l’esprit c’est le choix. Renouvier a fondé sur une vue analogue toute l’Esquisse. Mais, pour ce philosophe de la liberté, le choix est l’acte par lequel s’affirme la liberté. Pour M. Maurras, qui parle en comtiste orthodoxe et en catholique honoraire, le choix est l’acte par lequel on sort de la liberté pour être déterminé par un ordre et se soumettre aux conditions de l’action. Il semblerait qu’il n’y ait là qu’une dispute de mots. En réalité il y a autre chose, — la question profonde de savoir à qui appartient en nous non l’antériorité chronologique impossible à trouver, mais le primat de qualité et de valeur, ou à l’homme individu ou à l’homme animal politique. La réponse n’est pas donnée dans notre nature, elle ne peut être fournie que par un choix, et bien que l’on s’entende au fond sur le besoin, l’importance et la valeur de ce choix, le langage même par lequel on en exprime la nécessité, indique dès le premier moment dans quelle direction le choix a été fait. Le point de départ originel, le rapport entre l’intelligence et l’action sont à peu près les mêmes, mais l’orientation et les résultats de l’action seront dans les deux cas très différents.

Entre les deux conceptions, aussi bien qu’entre le théoricien positiviste de Martigues et le philosophe kantien d’Avignon, il n’en existe pas moins une sorte de rapport général, et, comme dit Nietzche, d’amitié stellaire. Dans les deux cas une façon franche et virile d’aborder les problèmes, de les attaquer non par leur pente douce, mais par leur cassure escarpée, une méfiance à l’égard non de la simplicité et de la généralité, mais de la facilité. C’est le résultat auquel aboutit d’ailleurs la discipline comtiste. Il faut plus d’énergie pour remonter une pente que pour la descendre, et la « réaction » est de l’action au deuxième degré. Certes M. Maurras est traditionaliste ; il l’est jusqu’à adopter à peu près, pour son apologétique, une théorie du bloc lorsqu’il s’agit de l’Église catholique ou de la monarchie française, mais bloc localisé, délimité et tranché. Mais d’autre part il porte en lui cette idée que nous ne sommes pas esclaves du passé, que nous l’acceptons ou le rejetons en vertu d’une décision, d’un choix. Rien chez lui de cette résignation lucide, fluente, impassible où l’on voit, toutes rames abaissées comme au fil irrésistible d’un fleuve qui coule à pleins bords, dériver à la démocratie dans le dernier volume de la Démocratie en Amérique la pensée de Tocqueville : « Celui, dit M. Maurras, qui voit combien d’effets divers et de conséquences lointaines peuvent naître de la plus petite initiative d’un homme ou d’un groupe d’hommes bien dirigés, quand elle n’est pas exercée au rebours de la mécanique générale de la nature, celui-là devient tout a fait incapable de désespérer[44]. » Sa philosophie à ce sujet tient dans l’élégant et fin apologue de Mademoiselle Monk. Rétablir la monarchie, comme pour Renouvier protestantiser la France, c’est difficile, mais c’est possible, c’est une œuvre intelligente à concevoir et à tenter. Le fait monarchique peut « se rétablir en très peu de temps, moyennant le concours de l’élite pensante et de l’élite armée… Ce qui a commencé peut se recommencer ; ce qui eut un point de départ peut en retrouver un second[45] » Une des raisons pour lesquelles il est monarchiste, c’est que la monarchie réalise à la tête de l’État cet ordre de décision mesurée, forte et clairvoyante qui charpente la tête de son théoricien : « Un gouvernement personnel et dynastique, conscient et stable, peut donc, en matière financière, donner une parole ferme et une promesse certaine. Au contraire, une foule, même déguisée en gouvernement, ne le peut pas. Elle ne conduit pas, elle est conduite ; elle est poussée selon des énergies aveugles[46]. »

Parmi les « nuées » que combat M. Maurras, se trouve l’idée d’un bien se réalisant de lui-même, sans une volonté humaine agissante, responsable, qui le fasse passer à l’acte. Il remarque la présence de cette idée dans la conception pseudo-scientifique de la libre-pensée. « Ce bien futur qui se réalise de soi est une espèce de Messie en esprit et en vérité. Cet optimisme philosophique est un messianisme à peine laïcisé[47]. » Pareillement qu’est-ce, en politique, que la République, sinon le règne de la facilité ? quelle est la loi de la « République des camarades », sinon celle du moindre effort ?

Il me souvient d’une histoire que raconte, je crois, Gustave Téry dans son livre sur Jaurès. À la veille d’un congrès où devaient se décider les destinées du Parti et se trancher d’aigres querelles entre opportunistes et radicaux du socialisme le bon philosophe Edgar Milhaud s’en vint exprès de Genève pour conjurer Jaurès de ramener coûte que coûte à la sagesse les impatients, les purs et les guesdistes. Milhaud avait pris Jaurès dans un coin et le chapitrait avec obstination. Jaurès hochait la tête, levait les bras, s’exclamait : « Comme c’est cela ! comme c’est vrai ! oui, c’est ce qu’il faut leur dire, ils comprendront ! » Et, quand Milhaud eût fini, Jaurès, saisissant une feuille de papier, voulut y tracer, pour en garder la mémoire au Congrès où il parlerait, l’essentiel de ce qu’il venait d’écouter. En travers de la feuille il écrivit ces mots, et rien d’autre : « Les choses ne se font pas toutes seules. »

La révélation que Jaurès avait eue ce jour-là, M. Maurras en a fait l’élément ordinaire de sa pensée. C’est parce que les choses ne se font pas toutes seules que sa politique civile et religieuse est une étude des organes, des pouvoirs nécessaires pour qu’elles se fassent, s’ordonnent et se maintiennent : car elles se conservent par la perpétuité de leur acte créateur, et si elles ne se font pas toutes seules, elles se défont fort bien toutes seules.

Ce sera une digne maxime d’une action belle, utile, méritante que de se proposer un but difficile, mais excellent, d aider les choses à se faire et non d’attendre passivement qu’elles se fassent : Rusticus expectat… Mais si l’action proposée par M. Maurras comporte les éléments de difficulté, de fortune et de chance qui lui donnent des possibilités dramatiques et une qualité humaine, la pensée qui doit diriger cette action ne prétend nullement être une pensée difficile. « Rien n’est possible sans la réforme intellectuelle de quelques-uns. » Mais cette réforme intellectuelle, proposée à tous, est la plus simple du monde. Elle consiste à considérer quelques vérités de bon sens (la chose du monde la mieux répartie entre les hommes) qui avaient toujours fait partie du patrimoine de la sagesse humaine avant que le monstre à trois têtes, Réforme, Révolution, Romantisme fût venu tout brouiller. M. Maurras nous dit qu’il aimerait à gagner la réputation d’un Sarcey ou d’un Prudhomme occupé à remâcher quelques grosses évidences. La doctrine royaliste est une doctrine où l’on est à l’aise et qui ne fait courir aucun danger de fièvre cérébrale : « Les objections, les répugnances mêmes perdent toute signification dès que l’on a repris contact avec ce nom oublié de roi. D’abord surpris de se réveiller royaliste, on s’étonne bientôt de ne pas l’avoir été de tout temps. Les satisfactions d’intelligence et de patriotisme se doublent en effet d’un sentiment de bien-être, d’allègement, de facilité à penser et à vivre qui résulte de convenances préétablies entre l’institution royale et les instincts des hommes ou le sens des choses dans notre pays… L’âme républicaine, incessamment émue sans objet et sans espérance, fournit un abrégé de l’anarchie intense à laquelle la République soumet l’ensemble et les éléments du pays. Mais, à l’inverse, cette paix intérieure dont les royalistes ont le partage et que M. Jules Lemaître a décrite avec volupté donne un avant-goût de la paix publique profonde que la monarchie tend à réaliser[48]. » C’est très intéressant et il y a là évidemment quelque chose de vrai. Ainsi le voyage dans la Vallée de la Moselle faisait voir à Sturel et à Saint-Phlin « le boulangisme comme un point dans la série des efforts qu’une nation, dénaturée par les intrigues de l’étranger, tente pour retrouver sa véritable direction. Une suite de vues analogues leur composaient un système solidement coordonné où ils se reposaient et prenaient un appui pour mépriser le désordre intellectuel du plus grand nombre de leurs compatriotes[49]. » Voilà un élément commun aux formes du nationalisme, du nationalisme en tant qu’il est une méthode, — élaborée en somme dans les méditations de l’Homme Libre. Et (c’est M. Maurras lui-même qui l’écrit) « Les néophytes de tous les cultes connaissent ce parti bienheureux du repos et de l’inertie de l’intelligence[50]. » C’est à ce point de facilité suprême et de maturité que commence peut-être le déclin de toute doctrine, ainsi que commença, lorsqu’il descendit chez les hommes, le déclin de Zarathoustra.

Si l’action, la politique, dépendent d’une réforme intellectuelle, si M. Maurras nous donne les plans de cette réforme intellectuelle, reste à savoir si et comment elle est possible. Question pratique : elle est possible parce qu’elle apparaît en effet réelle dans un homme ou dans un groupe. Mais question théorique aussi : dans quelle mesure cet homme et ce groupe pourront-ils atteindre à un résultat général, faire passer dans l’institution les lumières, les données, les conclusions de l’intelligence ? C’est cette dernière question que, dans l’Avenir de l’Intelligence, M. Maurras a étudiée. Les quatre études envisagent quatre aspects du problème. Dans le premier, qui donne son titre au livre, il se demande quel est l’avenir de ce pouvoir spirituel diffus représenté aujourd’hui par la corporation des écrivains. Dans la seconde, l’Ordre positif d’après Comte, il étudie le type abstrait le plus approfondi de l’ordre intellectuel et social ; dans le troisième, le Romantisme Féminin, le type le plus caractéristique du désordre dans l’esprit et dans la société ; et le quatrième, Mademoiselle Monk, est un tableau élégant de la méthode par laquelle on peut remonter de ce désordre à cet ordre, une peinture des fruits que donne avec un peu de bonheur la réforme intellectuelle non pas même de quelques-uns, mais d’un seul, quand une jolie femme veut bien s’en mêler. Mademoiselle Monk est de 1902 environ : subtil apologue proposé à de belles et bonnes volontés salonnières qut ne nuisirent pas à la fondation de l’Action Française.

Dans les pages pressées, parfois un peu désordonnées, de la première étude, M. Maurras regarde la France moderne du point de vue des gens de lettres, et particulièrement des journalistes. C’est ce qu’il définit l’Intelligence, au sens un peu spécial de groupe des écrivains professionnels. L’Intelligence, ainsi entendue, a été au XVIIIe siècle et au temps de la Révolution l’héritière des anciens pouvoirs qui abdiquaient alors devant l’écrit. Mais depuis 1830, avec le romantisme, la grande littérature attisa des révoltes ou s’isola dans des cénacles. Elle perdit le courant de la vie nationale. Elle occupe aujourd’hui un rang subalterne qui, vis-à-vis des autres valeurs sociales, deviendra de plus en plus bas.

Doit-elle chercher à reconquérir cette maîtrise, cette royauté ; qui parut sienne à la fin du XVIIIe siècle ? Mais qu’elle y prenne garde ? L’Intelligence par elle-même ne saurait raisonnablement vaincre, dominer : « La dignité des esprits est de penser, de penser bien, et ceux qui n’ont point réfléchi au véritable caractère de cette dignité sont seuls flattés de la beauté d’un rêve de domination[51]. » L’Intelligence peut seulement acquérir un pouvoir spirituel qui entre plusieurs pouvoirs en conflit lui permette de désigner le plus digne. Nous sommes en présence de deux pouvoirs possibles, celui de l’Or, celui du Sang. L’Intelligence peut se mettre au service de l’Or ; elle y est déjà, elle s’y engage de plus en plus, elle finira par y dissiper tout son prix spirituel. Mais qu’elle soit au service de l’Or, elle doit le dissimuler, elle ne saurait l’avouer. Au contraire elle peut avouer sans honte qu’elle se met au service du Sang, c’est-à-dire consacrer des valeurs de durée, d’hérédité, d’institution. Elle peut l’avouer par une déclaration publique, l’expliquer par sa logique, l’illustrer et le rendre sensible au cœur par un style, un art, un ordre esthétique. La seule action possible pour l’Intelligence, celle qui lui permettra de retrouver sa place normaie dans un pouvoir qu’elle aura suscité, reconnu et sacré, l’action dont M. Maurras dessine la courbe idéale dans l’Avenir de l’Intelligence, est celle à laquelle il s’est voué. Devant un horizon sinistre, « l’Intelligence nationale doit se lier à ceux qui essayent de faire quelque chose de bien avant de sombrer. Au nom de la raison et de la nature, conformément aux vieilles lois de l’univers, pour le salut de l’ordre, pour la durée et les progrès d’une civilisation menacée, toutes les espérances flottent sur le navire d’une Contre-Révolution[52]. »

Ce rapport de l’intelligence à l’action, ce passage de l’une à l’autre, ils ont pris, chez M. Maurras, leur rythme et leur réalité du drame par lequel il a été happé et ensorcelé tout entier, l’affaire Dreyfus. L’affaire Dreyfus fut son Contr’un, le grand duel de sa vie contre l’individualisme. Mais comme il est naturel et comme aucun psychologue ne s’en étonnera, M. Maurras a gouverné et prolongé cette lutte dans un terrible esprit d’individualisme. L’obstination avec laquelle jusqu’au 1er août 1914 il s’est attaché à entretenir et à ranimer une ténébreuse affaire qui avait fait assez de mal à la France pour que les bons citoyens la voulussent classée et oubliée, s’explique tout de même un peu par la fierté intérieure du « petit anarchiste » qu’avait mal réduit Mgr Penon. Loin d’exorciser ce démon de l’Affaire, M. Maurras l’a installé, habitué. Depuis le rôle fameux qu’il joua dans la défense du lieutenant-colonel Henry, il a fait de ce démon sa raison d’être ; enfin il a été ce démon. « Ceux qui tiennent l’affaire Dreyfus pour un épisode sans importance, écrit-il dans la préface de la Politique Religieuse, ne seront pas plus contents de mon nouveau livre que de ses aînés. Pourtant, ils y verraient plusieurs raisons nouvelles de comprendre que cette grande Affaire a bien été l’âme, et pour ainsi dire le démon de notre vie publique depuis quinze ans[53]. »

N’ayant jamais été, même en pleine ère dreyfusomachique, passionné pour cette Affaire, j’en parle avec la plus grande froideur. L’année où la bataille atteignit son paroxysme, il me souvient d’avoir copié quelques lignes de Montaigne sur un carton que j’avais pendu au mur de ma chambre et que je remettais pour qu’ils ne s’indignassent pas de mon indifférence aux visiteurs trop excités : « Je vy en mon enfance un procès que Coras, conseiller de Toulouse, fit imprimer, d’un accident étrange : de deux hommes qui se présentaient l’un pour l’autre. Il me souvient (et ne me souviens d’autre chose) qu’il me sembla avoir rendu l’imposture de celui qu’il jugea coupable si merveilleuse et excédant de si long notre connaissance et la sienne qui était juge, que je trouvay beaucoup de hardiesse à l’arrest qui l’avait condamné à être pendu, Recevons quelque forme d’arrêt qui die ; « La Cour n’y entend rien » plus librement et ingénuement que ne firent les Aréopagistes, lesquels, se trouvant pressés d’une cause qu’ils ne pouvaient développer, ordonnèrent que les parties en viendraient à cent ans[54]. » Hélas ! ce que je présentais comme grain d’ellébore devenait huile sur le feu ! « Je voy bien qu’on se courrouce, et me deffend-on d’en douter, sur peine d’injures exécrables. » L’antidreyfusisme de M. Maurras se cristallisa autour de deux faux, ou, comme disait Montaigne, « impostures », qui s’équilibrent vraiment de façon symbolique : celui du colonel Henry, que M. Maurras s’est efforcé de vider subtilement de toute apparence frauduleuse, et celui attribué jusqu’en août 1914, par chaque numéro de l’Action Française, à la Cour de Cassation. Celui-ci risquait, comme limite de son injustice possible, d’innocenter un coupable[55]. Le faux Henry risquait, comme limite de son injustice possible, de perdre définitivement un innoceht. Or la conscience publique a toujours jugé ce dernier crime beaucoup plus grave que le premier. Le salut du coupable (par exemple s’il dénonce ses complices, si le prince lui fait grâce, s’il jouit du droit d’asile, etc…) a été prévu par beaucoup de législations. Aucune n’a admis comme légalement possible la perte de l’innocent. M. Maurras non plus d’ailleurs. On sait que Dreyfus, quand il eût été déclaré innocent par arrêt de la Cour de Cassation, continua à être coupable pour les anti-dreyfusards d’avoir été le drapeau des dreyfusards, et même, pour certains dreyfusards, de n’être pas dreyfusard. Cette lutte religieuse rappela à bien des points de vue une autre grande lutte religieuse, celle du jansénisme au XVIIe siècle : ce n’est pas la faute de M. Paul Desjardins si Pontigny n’est pas devenu un Port-Royal, et, dans le paysage de passions soulevé du haut en bas de la France, le bordereau, comme les cinq propositions, ne parut plus qu’un petit point. M. Maurras parle quelque part de sa « critique concordante du romantisme, du germanisme et de la révolution, idées juives ou idées suisses, idées antiphysiques comme nous disions encore, ou, de façon plus pittoresque, Nuées. L’analyse de ces absurdités fut le principe de notre résistance aux fables dreyfusiennes[56]. » Quand une Affaire doit s’envisager à ce point de vue idéologique complexe et vaste, et qu’elle se relie à tout un pan de l’histoire humaine, depuis les migrations des Beni-Israël jusqu’à l’installation en France de la famille Monod, qu’est-ce que deviennent de pauvres questions matérielles comme celle de chercher à grand renfort de besicles si les cinq propositions sont dans l’Augustinus ou si l’écriture du bordereau est de Dreyfus ?

Là où M. Maurras a raison, c’est lorsqu’il voit dans l’affaire Dreyfus un pinceau de lumière jeté sur la décomposition de la France. L’absence d’État s’y est révélée à nu. Des « États » pour employer l’expression de M. Maurras qui les limite bien arbitrairement à quatre, ont tiré chacun de leur côté, et l’État a été le patient écartelé. État militaire, obstination de la corporation des officiers à soutenir l’« honneur » d’une justice en pantalon rouge qui ne saurait s’être trompée, et finalement l’honneur d’un simple bureau. État intellectuel, dont la fonction est de construire, de défendre, d’attaquer des flottes d’idées ou d’abstractions rivales et d’enrégimenter comme dans la presse de la marine anglaise à bord de ses bâtiments tout homme ou toute idée qui allait paisiblement à ses affaires. État juif, état protestant, état maçon, état métèque, d’accord — État catholique. État parlementaire. Et surtout, puisqu’il s’agit de M. Maurras et que son État particulier nous intéresse davantage, État des journalistes. L’Affaire est née moins des passions propres à une corporation de militaires que de celles particulières à une corporation d’écrivains quotidiens. Son atmosphère fut créée entièrement par un journal, la Libre Parole qui, très lu dans le monde militaire, avait complètement remplacé, dans le clergé, de vieux journaux sérieux comme l’Univers et le Monde. L’antisémitisme qu’elle créa et exploita était né dans le monde du journal, du théâtre, des livres, des professions libérales où des Juifs occupaient une place remuante, encombrante, et jouaient des coudes dans la poitrine des concurrents ; il n’a guère de racines en dehors de ce milieu. La création de campagnes, le lancement d’« Affaires » est une nécessité vitale pour la presse, — et l’affaire Dreyfus fut vraiment l’âge d’or des journaux, comme l’année de l’influenza fut l’âge d’or des médecins. N’oublions jamais que M. Maurras est journaliste, qu’il a l’information et la déformation de son milieu professionnel, comme tous nous gardons celles des nôtres. Le P. Descoqs, écrivant un livre d’examen sympathique sur l’œuvre de M. Maurras, dit : « Comment oublier enfin le jugement que M. Maurras porta naguère sur le faux du colonel Henry ? Force, décision, finesse, rien ne manqua au colonel, si ce n’est un peu de bonheur. » Et le P. Descoqs rappelle avec énergie qu’un faux est un faux, et que saint Paul a dit : Non faciarnus mala ut veniant bona. M. Maurras estime que son critique s’est placé au point de vue de la corporation des théologiens, qui n’est pas le sien à lui. Le P. Descoqs, membre d’une illustre congrégation enseignante, s’est placé aussi à celui de l’éducation. Accordons tout cela à M. Maurras, mais n’oublions pas, pour la clarté de nos idées, que lui aussi appartient à une profession déterminée, et que le monde des chapeaux, des morasses et des bouillons a, comme le monde des tableaux noirs et des thèmes latins, son équation personnelle.

La défense du colonel Henry s’expliquait du point de vue d’une morale de partisan, celle dont M. Barrès, dans les pages de Scènes et Doctrines du Nationalisme consacrées au procès de Rennes, a donné des exemples et déployé des attitudes. Du point de vue de l’art elle comporte beaucoup d’élégance (on peut aimer la défense de Libri par Mérimée) et elle permit à M. Maurras de faire l’épreuve de ce que peut une puissante faculté d’exposition sur une opinion hésitante et moutonnière. Sans lui l’affaire Dreyfus n’eût été peut-être qu’une pièce en trois actes : l’ayant fait rebondir au trois, selon la formule sarceyenne, ayant rendu, le premier, aux antidreyfusards une bonne conscience et une pugnacité quand même, il la conduisit au cinq, et, en somme, ne la lâcha jamais. L’affaire Dreyfus ayant été le tournant décisif de sa vie, l’individualiste retourné qu’est M. Maurras n’admit pas, avant la guerre du moins, qu’elle ne fût point le tournant décisif de la vie française. Mais est-il isolé ? Le sub specie Dreyfusi ne marquât-il pas une bonne partie de sa génération, et lui-même n’a-t-il pas fait de bien justes remarques sur le cas de M. Millerand, ministre de la guerre du cabinet Poincaré, et « emporté, balayé, sur la simple apparence du soupçon de ne pas pratiquer tous les rites de la religion dreyfusienne : un cas de conscience véritablement byzantin posé par le seul nom du lieutenant-colonel du Paty de Clam sut primer ou couvrir tout souci d’intérêt public[57]. »

Sans doute faut-il espérer que la guerre classera l’Affaire. Quand on la verra avec quelque recul, peut-être estimera-t-on qu’un démiurge subtil, homme de théâtre, la disposa spécialement pour placer la France en état de clarté dramatique. Après avoir joué, tourbillon aspirant, son rôle classificateur, elle apparut intelligemment, comme les situations de Molière, sans issue. Dreyfus fut condamné deux fois, la première fois illégalement, la seconde fois absurdement avec des circonstances atténuantes pour un crime qui n’en comportait pas, (c’est-à-dire que les juges se les accordaient à eux-mêmes pour le cas où ils se seraient trompés), puis toutes les cartes étant brouillées, la Cour de Cassation dut le réhabiliter illégalement et le Parlement faire une loi spéciale pour lui et le colonel Picquart. On en tirerait une belle illustration du chapitre de Montaigne sur les lois. Quand M. Maurras écrira ses Mémoires, peut-être le recul lui permettra-t-il, à lui aussi, de classer l’Affaire.

De la classer dans une hiérarchie de causes. En tout cas, pour ce qui est de lui-même, elle fut la cause efficiente qui le conduisit, en cette grande mobilisation des « intellectuels », de l’intelligence à l’action. Avant l’Affaire, M. Maurras avait commencé la campagne royaliste sur le divan doctrinaire de la Gazette de France. Et jamais il n’eut plus de talent que dans sa longue, libre et ondoyante collaboration à ce vieux journal plein d’élégance et de tenue. Il a raconté lui-même comment il y fut amené. Avant d’entrer à la Gazette, M. Maurras n’était pas un inconnu : il était le cinquième membre de l’Ecole Romane, et il tenait auprès du pittoresque Jean Moreas de l’Enquête hurétique la place du jeune Sainte-Beuve auprès du Victor Hugo du Cénacle. C’est, paraît-il, après la lecture d’une page de Démosthène, — cette page sportive sur le bon athlète et le bon politique qu’il a depuis colportée avec feu comme un précieux talisman, — qu’il se décida, sur la courtoise invitation de M. Janicot, à collaborer au vieil organe monarchiste fondé par Théophraste Renaudot, symbole de solidité et de perpétuité. « Ce Démosthène aidant, il se demanda s’il n’y avait pas quelque chose de profond, d’éloigné, d’à long terme, mais d’utile et d’unique à proposer à la France contemporaine dans le sens de prévoir, de parer et de prévenir. Pourquoi pas[58] ? »

C’était la Monarchie. Il y avait bien des chances pour que l’idée de M. Maurras naquît et mourût, comme l’idée romane, sur un divan à cinq : la Gazette en fournissait les coussins, et trois fauteuils d’un Louis XVI exquis attendaient dans le petit salon le Comte, le Chevalier et la Marquise. Pourtant ce ne fut pas cela. On remarquait chez M. Maurras un tour d’esprit philosophique, argumentateur et obstiné, et cette facilité que Jules Lemaître prisait chez lui de penser par idées liées. Libre de parler, avec charme et persuasion, à la gazette, de tous sujets, il semblait désireux, par une démarche naturelle à son esprit, d’abandonner cette liberté où il se trouvait comme dans une prison, et de se limiter plus étroitement à un sillon plus profond et plus fertile. D’autre part le public qui se montrait favorable à ces idées n’était point tout à fait celui qu’on aurait pu croire. Elles étaient accueillies plutôt avec quelque froideur dans le vieux monde conservateur, qui s’ouvrait alors au ralliement et auquel les pensées de M. Maurras apparaissaient par leur côté escarpé et paradoxal. N’oublions point d’ailleurs qu’avec quelque souci peut-être de vivre dangereusement, ce monarchiste ne dissimulait point son paganisme et parlait avec mésestime de tout ce qui étant chrétien n’était pas strictement catholique. Mais il était goûté des lettrés, et dans certains groupes littéraires intéressants, comme à Aix celui des Pays de France qui réunissait Joachim Gasquet, Georges Dumesnil et Louis Bertrand, l’arrivée quotidienne de la Gazette était impatiemment attendue.

C’était l’ombre encore, pourtant, ou, si l’on veut, un clair-obscur où la pensée de M. Maurras réunissait pour une élite toutes ses puissances de fraîcheur et de solidité : temps de la musique de chambre. M. Maurras en sortit avec cette Affaire Dreyfus qui l’accoucha décidément à la place publique et à la lumière complète. Il en sortit à deux reprises éclatantes. Ce fut d’abord lorsque, la découverte du faux Henry ayant jeté le désarroi dans le parti nationaliste, M. Maurras s’élança le premier dans la mêlée pour couvrir le colonel auteur du document que les dreyfusards rangeaient parmi les faux.

Ils mettront ma vengeance au rang des parricides.
Ce fut ensuite lors de la publication de l’Enquête sur la Monarchie qui marque un tournant dans l’action de M. Maurras. L’Enquête, conçue comme un dialogue avec des amis dont on sollicitait les réponses, devait agir nécessairement par la vigueur de sa dialectique, l’éclat robuste et la flamme subtile de la discussion. Un tel livre fait évidemment grand honneur à M. Maurras, mais l’influence d’un tel livre fait un honneur plus grand encore à la génération qui s’en est nourrie et qui sut y trouver non seulement une matière politique sur laquelle penser, mais une véritable méthode de logique par laquelle penser. Quelques principes simples, mais d’une fécondité indéfinie. Il y avait à cette époque des partis politiques agissants, des luttes politiques violentes, il n’y avait pas de doctrine politique qui s’adressât à la pensée, l’intéressât et l’exerçât. Ou plutôt il n’y en avait qu’une, le socialisme. L’année de l’Enquête était celle précisément où l’influence du socialisme atteignait son point le plus haut. Le cœur de la jeunesse battait avec lui. Les Universités Populaires s’étaient épanouies subitement de façon étonnante. Les trois quarts de l’Ecole Normale appartenaient au collectivisme. L’Humanité débutait avec une rédaction d’agrégés. Le petit oratoire républicain des Cahiers de la Quinzaine, rue de la Sorbonne, marquait, comme la pointe d’une aiguille aimantée, les directions de la rive gauche.

Dix ans après, changement complet. Toute la substance pendante du socialisme, à laquelle le verbe sonore de Jaurès donnait un corps apparent comme cette nuée qu’embrassait Ixion s’est écoulée, a disparu. Il ne reste qu’un parti dont la place intellectuelle est devenue très faible dans le temps même où sa place parlementaire s’accroissait si vite. Aujourd’hui il n’y a pas besoin d’être royaliste pour constater que la doctrine de M. Maurras est la seule qui réunisse un public, une jeunesse autour d’idées, autour d’une idée. Dans l’Action Française et la Religion Catholique, parue en 1913, M. Maurras pouvait écrire avec droit : « Voilà quinze ans que nous sommes les seuls conservateurs à connaître ce phénomène d’avantages et d’accroissements continus. » et « Le ton du jour est d’invoquer l’autorité, la continuité, l’ordre, l’organisation professionnelle, en bref le contre-pied du formulaire libéral. Le prestige perdu par la Révolution est allé à la tradition, l’activité perdue par les idées démocratiques anime aujourd’hui les doctrines que l’on peut appeler archistes. Cela est l’œuvre propre de l’Action Française[59] » Mais l’Action Française est un peu aussi l’œuvre de cela.

Quelle qu’ait été dans l’influence et dans l’action de M. Maurras la part de son idée monarchique, en tous ses caractères d’unité, de simplicité, de fécondité, je crois que cette idée n’aurait donné que des fruits mal venus si les livres de M. Barrès ne leur avaient ouvert la voie, ne les avait sollicités et provoqués à la lumière. Il serait exagéré de dire que M. Barrès a formulé une philosophie nationaliste. Mais enfin l’auteur d’Un Homme Libre et des Déracinés a créé par ces deux livres dans toute une génération l’état d’âme, les dispositions sentimentales et l’orientation intellectuelle dont devaient bénéficier Trois Idées Politiques et l’Enquête. Cela d’ailleurs, M. Maurras, dont la pensée eut de si beaux jours à la Cocarde barrésienne de 1894, n’a pas manqué de le rappeler lui-même, et, mieux encore, dans l’Enquête il écrivait :

« Ce n’est qu’une petite synthèse à déterminer. Les éléments sont en présence.

« La royauté doit être traditionnelle : il y a justement une orientation toute neuve des esprits, favorable à la tradition nationale, et, comme dit Barrès, aux suggestions de notre terre et de nos morts.

« La monarchie doit être héréditaire : il y a un mouvement favorable à la reconstitution de la famille, fondement de l’hérédité.

« La monarchie doit être antiparlementaire : Le parti nationaliste, presque tout entier, se prononce contre le parlementarisme en faveur d’un gouvernement nominatif, personnel, responsable.

« Enfin la monarchie doit être décentralisatrice : un puissant mouvement décentralisateur se dessine et grandit de jour en jour dans le pays[60]. »

L’idée monarchique donnait son sens, son but, sa définition à tout le nationalisme, qui devenait par elle intégral. Pour créer ainsi un mouvement intellectuel, pour provoquer une réflexion, réunir un public et déterminer une action autour d’une idée, M. Maurras était désigné par deux qualités précieuses. D’abord la netteté d’intelligence qui permet de concevoir et de réaliser solidement cette idée, de l’asseoir et de la définir complète comme un sculpteur fait d’une statue achevée. Puis l’idée étant ainsi constituée dans son Olympe, comme un domaine spirituel concret et parfait, le goût de la mettre en relation avec les hommes par une pente abrupte du côté des principes, inclinée et douce du côté des faits. Ainsi Comte, dont M. Maurras rappelle si souvent le tour d’esprit, se déclarait, en une ligne froidement présentée par lui comme un vers alexandrin

Conciliant en fait, inflexible en principe.

En principe M. Maurras aime la discussion, provoque la discussion, se meut en elle comme dans son élément, mais avec la décision et la certitude de ne pas relâcher une ligne de ses principes ; il concevra la discussion ainsi qu’un moyen de prosélytisme à l’égard d’autrui, jamais comme un moyen de réforme pour lui-même. Rien, comme on voit, des idées qui présidaient, impasse Ronsin ou dans les Universités populaires, aux rapports Intellectuels. Mais en fait l’auteur de l’Enquête paraît le plus insinuant et le plus subtil des fils d’Ulysse. M. Maurras nous restitue dans l’Enquête un peu de cet art socratique qui se déploie lorsque Simmias et Cébès ont terminé leurs objections. Car la propagande patiente de M. Maurras ne prétend pas se borner à circonvenir le public choisi de l’Enquête. Comme Socrate, cet ennemi de la démocratie est un parfait démophile. M. Léon Daudet, dans ses Souvenirs, raconte qu’il ne connaît que Paul Bourget pour supporter les raseurs avec autant de patience que M. Maurras. C’est d’un bon chef. Dès sa vingtième année, M. Maurras ne descendait point chercher dans la rue populeuse du Dragon le décime de lait qui servait à son déjeuner matinal sans expliquer à la crémière avec une éloquente douceur qu’il fallait rétablir le roi. Comme M. Lavisse se félicite en septembre 1914 d’avoir été véhiculé de l’Ecole Normale à l’Institut par un automédon patriote, M. Maurras sourit et ne s’étonne point : « Nous nous honorons, observe-t-il, d’avoir de nombreux amis dans la corporation des cochers[61]. » C’est en effet une belle et harmonieuse courbe d’action que de séduire, comme Jean-sans-Peur et M. de Sabran firent des bouchers de Paris, ce corps de métier valeureux, mais véhément, du même fonds dont on se propose de rendre le char de l’État à son conducteur naturel.

Le passage de l’intelligence à l’action, tel qu’il a plu à M. Maurras de le conduire, peut ne pas agréer à tous les esprits. On peut regretter le divan de la Gazette. Mais enfin n’oublions pas que M. Maurras est, depuis sa jeunesse extrême, journaliste quotidien de profession et que cette profession a dû nécessairement le mener dans ses voies, qui ne sont point celles d’un homme d’études ou d’un contemplateur de vérités éternelles, ni celles d’un subtil académicien ou d’un amateur d’émotions rares. N’oublions pas que son idée de l’action persévérante, immédiate dans son entreprise, à long terme par ses résultats, impliquait la courbe d’une action politique complète, avec des arguments pour tous les cas, pour tous les esprits et même pour tous les corps, depuis la discussion sous les platanes d’Athènes jusqu’à l’argumentum baculinum, depuis Pierre Gilbert et M. Jacques Bainville jusqu’à la crémière de la rue du Dragon et les chapeaux cirés de l’Urbaine. Enfin l’organisation de M. Maurras a réussi, et certains éléments qui n’agréent point à des délicats excessifs peuvent fort bien avoir été pour elle des éléments de succès.

L’essentiel est que des idées réelles se soient développées et soient devenues vivantes, que tout ce fluide et ce lumineux aient éclairé, baigné, découpé des contours harmonieux et solides. Lumière d’Attique, atmosphère de Provence ont pu donner à M. Maurras une limpidité d’esprit, une clarté et une distinction de pensée. Mais une idée romaine, une idée française, sont pour lui des réalités extérieures, substantielles, plastiques. Le Ziem des Martigues, au centre de sa fabrique, en se tournant à droite trouvait la lagune de Venise, en se tournant à gauche le Bosphore, deux mondes de brume, d’humidité et de reflet. M. Maurras, bien moins coloriste que dessinateur et sculpteur, des deux côtés de son atelier en plein air, voit faites de la pierre romaine et de la terre de France une Idée de l’Église et une idée du Roi. C’est, dans son esprit, la part de l’extérieur, de l’institution, du permanent. Ce sont ces œuvres, ces réalités, ces solides, qu’il nous appartient d’examiner.

  1. Cité par le P. Descoqs : À travers l’Œuvre de Charles Maurras.
  2. La Politique Religieuse, p. 86.
  3. Id., p. 85.
  4. La Politique Religieuse, p. 173.
  5. Trois Idées Politiques, p. 76.
  6. Anthinea, p. 241.
  7. Id., p. 238.
  8. Anthinea, p. 239.
  9. Id., p. 237.
  10. Id., p. 229.
  11. Id., p. 224.
  12. L’Avenir de l’Intelligence, p. 18.
  13. Anthinea, p. 218.
  14. L’Étang de Berre. p. 115.
  15. Anthinea, p. 243.
  16. 'L’Étang de Berre, p. x.
  17. L’Étang de Berre, p. 26.
  18. Id. p. 28
  19. Id., p. vii.
  20. Trois Idées Politiques, p. 14.
  21. Id., p. 12.
  22. Quand les Français ne s’aimaient pas, p. 355.
  23. Anthinea. p. 123.
  24. Trois Idées Politiques, p. 39.
  25. La Politique Religieuse, p. 102.
  26. L’Action Française et la Religion Catholique, p. 147.
  27. La Politique Religieuse, p. 398.
  28. L’Avenir de l’Intelligence, p. 133.
  29. Préface à la traduction de l’Enfer, de Mme Espinasse-Mongenet, p. XXIV.
  30. Id., p. xxv.
  31. Anthinea, p. 234.
  32. Quand les Français ne s’aimaient pas, p. 351.
  33. Les Amants de Venise, p. 265.
  34. Anthinea, p. 17.
  35. Quand les Français ne s’aimaient pas, p. 367.
  36. L’Étang de Berre, p. 324.
  37. Quand les Français ne s’aimaient pas, p. l06.
  38. L’Action Française et la Religion Catholique, p. 66.
  39. Quand les Français ne s’aimaient pas, p. 368.
  40. id., p. 182.
  41. Quand les Français ne s*aimaient pas, p. 178.
  42. La Politique Religieuse, p. 216.
  43. Quand les Français ne s’aimaient pas.
  44. Enquête sur la Monarchie, p. 498.
  45. Id., p. 231.
  46. Id., p. 249.
  47. La Politique Religieuse, p. 30.
  48. Enquête sur la Monarchie, p. XLI.
  49. L’Appel au Soldat, p. 390.
  50. Les Amants de Venise, p. 152.
  51. L’Avenir de l’Intelligence, p. 23.
  52. Id., p. 99.
  53. La Politique Religieuse p. XVII.
  54. Esssa', I. III, ch. XI.
  55. N’oublions pas, pour réduire à sa juste portée le talisman de M. Maurras, que, pendant tout le XIXe siècle, la Cour de Cassation, comme l’ancien conseil des parties dont elle est l’héritière, a toujours refusé tacitement de s’en tenir à la lettre de son mandat. Elle a interprété, spécifié la loi, elle s’est donné la charge d’élaborer une jurisprudence, et le pouvoir suprême en jurisprudence se confond pratiquement avec le pouvoir législatif.
  56. Kiel et Tanger, p. 378.
  57. Kiel et Tanger, p. LXXIV.
  58. Quand les Français ne s’aimaient pas, p. 339.
  59. L’Action Française et la Religion Catholique, p. 4-5.
  60. Enquête, p. 181.
  61. La France se sauve elle-même, p. 202.