Trente ans de vie française/II. – La vie de Maurice Barrès/La figure individuelle

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
La vie de Maurice Barrès
Éditions de la Nouvelle Revue Française (p. 11-84).

LIVRE  I

LA FIGURE INDIVIDUELLE

I
LA VIE NUE

À la base de cette vie littéraire, souple, nuancée et subtile, on voit distinctement de la vie abondante, vivace, sans forme encore comme une force prête à toutes les déterminations, — le terreau, la nourriture chimique à même laquelle mangent les racines de l’arbre. C’est là que M. Barrès, dans une page serrée et sombre de Leurs Figures paraît distinguer « ce que Gœthe appelle les Mères… Vaste monde inhabitable, sans couleurs, où il venant de comprendre les nécessités de toutes choses »[1]. De ce monde inhabitable sortent pourtant comme d’une carrière aujourd’hui humide et impraticable toute la pierre de nos constructions. Et cette présence taciturne des Mères, basse musicale de vie nue, d’élément, de mouvement, d’élan, d’où le déterminé et le plastique naissent par limitation et sacrifice, M. Barrès, avec une conscience fiévreuse, s’est attaché à en garder autour de ses figures la buée fraîche. Là sont les sources mêmes de sa sincérité. Dans ce domaine des Mères nous apercevons les schémas essentiels qui dessinent déjà en un raccourci rapide les grandes attitudes ailleurs amplement développées de sa sensibilité et de son intelligence.

« Soirées glorieuses et douces ! Son cerveau gorgé de jeunesse dédaignait de préciser ses visions ; ainsi son génie lui parut infini, et il s’enivrait d’être tel.

« La réaction fut violente. À ces délices succédait la sécheresse. Tant de nobles aspirations anéanties lui parurent soudain convenues et froides. Et son cerveau anémié, ses nerfs surmenés s’affolèrent pour évoquer immédiatement, dans cet horizon piétiné comme un manège, quelque sentier où fleurît une ferveur nouvelle » [2]. Lignes un peu gauches écrites à vingt-deux ans, l’âge ingrat d’une âme qui a déjà le mérite de s’exprimer de la façon la plus directe. Retrouvez-les mûries et substantielles, qui dessinent sur la figure de Sturel ce même visage qu’ébauchait le premier livre de M. Barrès.

« Peut-être en lui la vie est-elle si intense et dans toutes les directions qu’il n’arrive pas à se faire une représentation très nette des objets sur lesquels il dirige ses sentiments. Capable d’atteindre quelque jour des états élevés, car il a l’essentiel, c’est-à-dire l’élan, mais affamé tour à tour de popularité, de beauté sensuelle, de mélancolie poétique, il ne vérifie pas les prétextes où il satisfait son soudain désir, et, bientôt dissipée sa puissance d’illusion, il se détourne de son caprice pour s’enivrer d’une force sur lui plus puissante encore que toute autre, pour s’enivrer de désillusion »[3].

Les deux passages se superposent assez exactement. Ils enregistrent le même graphique : celui d’une énergie où l’accent porte sur cette énergie bien plutôt que sur les moyens qu’elle emploie et sur la fin qu’elle recherche. L’essentiel ici c’est l’élan, c’est le désir, ce sont les puissances vivaces de l’Amour et le bandeau sur ses yeux. Toute existence un peu riche et féconde connaît ces instants, reconnaît en eux ses clefs ou ses racines. Le moment de l’amour physique, dans son être et dans ses suites, nous en donne même l’essence, et il ne faudrait pas déranger beaucoup les traits généraux de ces deux passages pour y loger une psychologie de cet instant charnel et de la « réaction violente », de la sécheresse qui suit les délices. Si l’homme n’échappe point à la loi de l’omne animal, du moins un héritier de Chateaubriand sait-il utiliser et magnifier sa tristesse, et un Sturel s’enivrer de désillusion. Mais enfin nous trouvons là une figure de la vie à l’état brut telle que l’éprouve et la saisit M. Barrès. Sous cette forme, cette richesse de vie paraît stérile, et ces alternatives de désir illimité, et de sécheresse, de Volonté schopenhauerienne et de désillusion useront rapidement une âme. Pour construire une vie vraie, utile, fructueuse, il faut que ce désordre soit aménagé, que des limites interviennent, que cette sécheresse soit prévenue et cette désillusion employée.

« Cette nuit célèbre la résurrection de son âme ; il est soi, il est le passage où se pressent les images et les idées, Sous ce défilé solennel il frissonne d’une petite fièvre, d’un tremblement de hâte : vivra-t-il assez pour sentir, penser, essayer tout ce qui s’émeut dans les peuples, le long des siècles »[4].

Telle est la première manière d’utiliser cet état : être soi, être de la vie qui passant dans une forme l’alimente, la rafraîchit, la tend, la renouvelle sans cesse. Quand on a atteint une certaine plénitude passionnée de vie, on pourra l’abdiquer, la discipliner, la canaliser pour une fin supérieure tant qu’on voudra. On n’en gardera pas moins sinon l’idée du moins l’instinct de riches possibilités qui dépassent toutes les réalisations et qui donnent à tous nos trésors réels l’apparence d’un résidu. Cet être pur, joyeux, ce désir accueillant tout, tendu vers tout, il fallait bien que les premiers enthousiasmes de M. Barrès fussent pour lui — puisqu’il est le cœur même, le cœur bondissant de l’enthousiasme, et il fallait bien que M. Barrès lui gardât encore, ensuite, d’une âme romantique qu’il n’a pas abdiquée, quelque sourire et quelques faveurs. Dédiant Un Homme Libre a quelques collégiens qu’il voulait aider, il écrivait : « Chercher continuellement la paix et le bonheur, avec la conviction qu’on ne les trouvera jamais, c’est toute la solution que je propose. Il faut mettre sa félicité dans les expériences qu’on institue et non dans les résultats qu’elles semblent promettre. Amusons-nous aux moyens sans souci du but. » Dès lors les valeurs justes sont les valeurs instantanées. Dilettantisme de de la sensibilité bien plutôt que de l’intelligence. Ce qu’il s’agit de chercher et de ne pas trouver, c’est la paix et le bonheur. Mais tandis que le dilettantisme de l’intelligence se suffit fort bien à lui-même, et que la recherche sinon de la vérité tout au moins de ses approximations et de ses masques peut remplir une vie et la rendre à peu près heureuse, le dilettantisme de la sensibilité n’y réussit point, et la recherche expresse du bonheur n’aboutit jamais à la découverte de son objet. Le dilettantisme de la sensibilité conduit nécessairement, par le fil de son eau capricieuse, à un espace d’amertume, à une Mer Morte. Tantôt il mène au suicide, dont cette préface prétend détourner justement les collégiens. Tantôt et le plus souvent il guide vers la religion. Le Barrès de l’Homme Libre a simulé, accompli sur un théâtre un suicide (Qualis artifex pereo !) avec son goût de la mort, et peut-être a-t-il simulé de même une religion avec son sentiment de la terre et des morts.

Le Chant de Confiance dans la Vie qui termine les Amitiés Françaises garde intacts sur le visage de la vie ces prestiges tristes du désir. « Après avoir beaucoup attendu de la vie… on voit bien qu’il faudra mourir sans avoir rien possédé que la suite des chants qu’elle suscite dans nos cœurs »[5]. Nous vivons dans le tourbillon de nos désirs déçus, ou mieux nous sommes la figure mouvante de ce tourbillon lui-même. « Ne vouloir que des possessions éternelles et nous comprendre comme une série d’actes successifs »[6]. Ainsi des instants privilégiés du désir nous font saisir un instant la vie dans sa plénitude et dans son être, mais ils ne nous élèvent haut que pour nous faire tomber de haut. « Pour vaincre la vie et pour triompher du découragement, il faut régler la culture de nos sentiments et de nos pensées… sortir d’un désordre barbare pour l’accomplissement de notre destin »[7]. Notre sentiment individuel, notre désir vivant, instantané, s’exaspèrent en Furies ; mais en suivant certaines directions privilégiées, en pratiquant l’art des sacrifices, nous voyons se former des déesses.

Ces directions privilégiées, cet art des sacrifices M. Barrès les dégagera, les pratiquera avec une clairvoyance sans cesse plus instruite. À la manière qui utilisait dans la vie abondante et désireuse l’intense volupté d’une matière nue, il substituera peu à peu la manière qui utilise en elle la capacité de recevoir une forme, de s’assimiler une discipline. Sa courbe est en grande partie ceci, une forme qu’il cherche, une discipline qu’il vérifie et qu’il accepte. Mais cette forme ne sera belle que si de l’intérieur la richesse, la pression de la matière y maintiennent une tension et une lutte.

« Moi qui suis la loi des choses, disait-il dans Sous l’œil des Barbares, et par qui elles existent dans leurs différences et dans leur unité, pouvez-vous croire que je me confonde avec mon corps, avec mes pensées, avec mes actes, toutes vapeurs grossières qui s’élèvent de vos sens quand vous me regardez ?… Ma tâche, puisque mon plaisir m’y engage, est de me conserver intact. Je m’en tiens à dégager mon moi des alluvions qu’y rejette sans cesse le fleuve immonde des barbares »[8]. Comme l’explique M. Barrès dans le commentaire qu’il donna plus tard de son premier livre, il s’agissait pour le Moi d’exister, avant qu’il se connût, se limitât, se cultivât avec sagesse, et cet accès à l’existence ne va point sans quelque excès, quelque tumulte qui annoncent seulement que l’enfant est bien venu et robuste. Plus tard cet effort pour dénuder la vie se tournera insensiblement en un effort pour l’habiller ; la tendance à se dégager des alluvions deviendra tendance à laisser fixer sur la branche de l’arbre dont il épouse tout le détail le dépôt cristallisateur. « À mesure qu’il s’éloigne de sa jeunesse, chacun se sent une vie moins maigre. La solitude surtout est peuplée… J’ai fait beaucoup d’étapes diverses dans la vie, et, dans chacune, quand je marchais, une cadence passait de tout mon être dans mes pensées »[9]. Mais ces pensées autour de l’être faisaient un manteau de plus en plus lourd, somptueux, opaque.

Une cadence, ou, plutôt, des cadences. « La musique peut-être saurait trouver une expression aux mouvements intérieurs et au nihilisme de Sturel dans cette minute, mais la parole ne peut pas traduire avec certitude un tel tumulte d’âmes, ni conduire dans les vastes nappes souterraines d’où il voyait l’envers et les racines de notre société »[10]. Ainsi c’est de la musique, ou quelque algèbre de la qualité, qu’il faudrait que la critique employât pour rendre visibles cet envers et ces racines d’une pensée. Des musiques que je vois plutôt que je ne les entends sont liées a cette présence, affleurante plus ou moins, de la vie. M. Barrès, s’il n’est pas musicien, a au moins l’idée de la musique comme il a l’idée de la vie, — et Schopenhauer a montré avec profondeur que ces deux idées sont les mêmes. Le spontané, le direct, ce filet d’eau musicale dont les modes alternés, majeur et mineur, sont d’écarter ou d’utiliser ses concrétions, il relie, permanent et fidèle sous leur diversité, toutes les figures où se dévoile M. Barrès. « J’avais une tendance à conduire au grand jour tout ce que je trouvais dans mon âme, car tout cela voulait intensément vivre ; or il y a dans ma conscience un moqueur qui surveille mes expériences les plus sincères et qui rit quand je patauge »[11]. Tout désirer, — tout mépriser, disent les danseuses de la Mort de Venise. Et ce ne sont point là des contraires ; mais une musique unit l’un et l’autre en une telle fluidité qu’il apparaît par elle, ou dans son miroir, que l’un et l’autre sont deux airs ou deux aspects d’un même visage. Les alternatives d’enthousiasme et de sécheresse, de désir et de désillusion deviennent ici l’alternative de la vie qui s’échauffe et de l’ironie qui la refroidit. Mais toujours sous ces deux formes persistent cette sincérité, cette spontanéité de la vie nue, cette tendance à jeter d’abord, en vrac, comme une nature, une quantité, les puissances du désir et les plaisirs de l’intelligence, à s’enivrer de tout, fût-ce et surtout de désillusion. Par ces basses, jusqu’au bout, subsisteront sous toutes les démarches de l’esprit une sorte de réalité physique, et, comme la chair par le mouvement du sang qui l’arrose, tendue par cette circulation intérieure de musique.

II
L’INDIVIDUALISME LYRIQUE

Quelles que soient l’ampleur et la riche imprécision du terme de romantique, ce sentiment direct, violent, saccadé et orgueilleux de la vie fait bien de M. Barrès un romantique, dans la plupart des sens variés du mot. Mais les influences parmi lesquelles il s’est développé, les sacrifices qu’il a été conduit à pratiquer tant dans son art que dans sa vie, ont affecté çà et là son romantisme de quelque mauvaise conscience. Avant que le coq gaulois ait chanté trois fois dans le nationalisme intégral, M. Barrès a renié de façon éclatante son ancêtre Rousseau. Plus modérément mais du même fond il dit dans le Voyage de Sparte : « Avec tous mes pères romantiques je ne demande qu’à descendre des forêts barbares et qu’à rallier la route royale, mais il faut que les classiques à qui nous faisons soumission nous accordent les honneurs de la guerre, et qu’en nous enrôlant sous leur discipline parfaite ils nous laissent nos riches bagages et nos bannières assez glorieuses »[12]. Ces bagages les premiers livres de M. Barrès les contiennent abondamment, et cette bannière est celle de l’individualisme, qu’il a rangée sous une discipline, mais qu’il n’a pas abdiquée : simplement le drapeau est devenu un fanion.

Individualisme qui est sorti comme un fruit naturel d’une enfance concentrée et captive. On a beaucoup analysé l’influence de l’internat sur la sensibilité française, jamais peut-être avec des raccourcis plus vigoureux, plus vrais que dans les premières pages des Déracinés.

Mieux que toute dissertation, mieux que les pages mêmes de M. Barrès, la mesure de l’angle qui sépare ces deux passages en apparence contradictoires nous donnera ici une image ou une sensation vraie : « Cet enfant qui plie sa vie selon la discipline et d’après les roulements du tambour, ne connaissant jamais une minute de solitude ni d’affection sans méfiance, ne songe même pas à tenir comme un élément, dans aucune des raisons qui le déterminent à agir, son contentement intime »[13]. D’autre part : « Ce milieu, s’il salit tout l’extérieur des adolescents, du moins fortifie la puissance du rêve en le refoulant. Celui qui grandit hors de la société des femmes, appliqué à ne pas différer de compagnons vulgaires et railleurs, n’éprouvera jamais sur son visage et dans tous les mouvements de son corps la grâce sublime d’une âme confiante ; mais ses jouissances intimes, qu’il ne pourra partager avec personne, y gagneront en âpreté »[14]. Le premier passage s’applique évidemment au commun, au troupeau, à ceux-là que les heures normales de solitude vraie et d’affection sans méfiance eussent probablement élevés et promus aux délicatesses intérieures, mais qui n’ont point l’étoffe ni la force nécessaires pour y suppléer, lorsqu’elles manquent, par leurs ressources propres. Le second s’entend des exceptions heureuses que la contrainte du milieu exerce et fortifie comme font du vrai génie poétique le mètre et la rime. Le bonheur de telles exceptions (qui sans doute, cette contrainte manquant, n’auraient pas laissé pour cela de produire de beaux fruits) ne saurait évidemment suffire à justifier un système d’éducation, puisqu’un tel système ne doit être jugé que du point de vue d’intérêts généraux. Mais enfin une adolescence comprimée et fiévreuse entre des murailles, tel est bien le milieu naturel et logique d’où sont sortis Sous l’œil des Barbares et Un Homme Libre. Et quand M. Barrès fait suivre ses trois idéologies par Le Roman de l’Energie Nationale, ce sont sept internes d’un lycée lorrain qui lui servent à établir une coupe dans cette énergie nationale, et à diversifier sous sept figures l’individualisme né du milieu universitaire. Alfred de Musset dans les premières pages de la Confession a pareillement situé dans l’atmosphère, passionnée et glacée comme un soleil d’Austerlitz, des lycées impériaux, les sources des grands sentiments romantiques. Les lycées de la République ont aidé évidemment M. Barrès à devenir ce « fameux individualiste » divisé depuis en des aspects qui eurent des fortunes diverses.

Individualisme qui, placé sur un certain terrain, se ramène à ceci : laisser s’épanouir librement, faire épanouir davantage encore par une méthode une sensibilité à laquelle se ramènent toutes les valeurs. M. Barrès se plaint avec mépris parce que « le problème de l’individualisme qui passionne nos députés quand on le leur pose sous la forme d’une marmite à renversement (Vaillant) ne leur parut in abstracto qu’un phénomène de prétention littéraire »[15], — cela à propos d’un ministre de l’Instruction publique qui aurait amusé la Chambre par des plaisanteries sur le Moi de M. Barrès. Gardons-nous d’aborder ce problème avec l’âme tant parlementaire que ministérielle ici récusée. Considérons bien plutôt cet individualisme comme un phénomène de lyrisme, cet « Hippolyte, figure primitive en qui parle toute la nature et qui se refuse à fixer, c’est-à-dire à limiter les ardentes inquiétudes dont son cœur est rempli »[16]. C’est primitivement qu’il se refuse à les fixer. Mais dans ce lyrisme nu est un principe mortel. « Ce ne fut pas un monstre, mais son triste emportement qui jeta Hippolyte sous la vague. » Plus tard l’image contraire — ce qui se perd dans les cieux — exprimera la même pensée, et, dans le Cheval Ailé sur l’Acrocorinthe, le héros veut retenir le triste emportement dont brûle Pégase de s’enfoncer dans la solitude des aigles. C’est que là sont le paradoxe, la limite douloureuse et la contradiction de l’individualisme : Hippolyte, le Tasse, Louis de Bavière, « composés des meilleures vertus de l’homme et de la femme, ils ne peuvent mieux aimer que soi-même », — c’est-à-dire qu’ils demeurent fatalement sans amour. Ce sont ceux-là que Charles d’Orléans put convoquer pour leur proposer ce refrain de ballade sur lequel il exerçait les poètes de sa cour :

Je meurs de soif auprès de la fontaine.

M. Barrès n’indique jamais ces valeurs d’individualisme anarchique que pour les déclasser aussitôt, pour esquisser sur elles le frein d’une discipline, pour réunir cette matière sous le rayon qui lui confère sa forme. Mais d’autre part jusqu’au bout il a maintenu sur toute discipline certaines valeurs individualistes. Tant dans les Trois Idéologies que dans le Roman de l’Énergie Nationale et les Amitiés Françaises, c’est pour lui un grand malheur et un grand vice que de subir une discipline que l’on n’a pas choisie, sans qu’il précise s’il s’agit d’un choix individuel ou d’un choix que font pour nous notre être, notre sang, notre vie, nos morts. Les collégiens « sont soumis à une discipline qu’ils n’ont pas choisie : cela est abominable »[17], écrivait-il dans la première préface de Un Homme Libre. Et quinze ans plus tard dans une nouvelle préface au même livre : « Une de mes thèses favorites est de réclamer que l’éducation ne soit pas départie aux enfants sans respect pour leur individualité propre. Je voudrais qu’on respectât leur préparation familiale et terrienne. J’ai dénoncé l’esprit de conquérant et de millénaire d’un Bouteiller… »[18] Quand Saint-Phlin se décide à se marier et dit à Sturel : Imite-moi, — Sturel, choqué, se demande : « Comment ose-t-on ériger en loi sa méthode propre, sa convenance, et proposer à un égal d’abandonner ses buts naturels ? »[19]

Toute saine discipline est donc celle que nous nous donnons à nous-mêmes ou celle qui nous est donnée par une sympathie développée avec nous et vibrant à notre unisson. Malgré les larges concessions que la vie politique l’a conduit à faire à tous les ordres de discipline, M. Barrès ne paraît jamais avoir transigé sur ce principe, jamais avoir livré cette Acropole de l’individualisme. Les Amitiés Françaises complètent, en s’opposant à elles exactement, les cent premières pages des Déracinés. À ce tableau délicieux d’une éducation in hymnis et canticis on trouverait peut-être à redire. On craint devant l’abondance de ces ruisseaux de miel une fadeur à la saint François de Sales ; on voudrait à cet or trop pur l’alliage d’un plus dur métal. Le vrai bénéfice d’une discipline ne s’obtient pas sans contrainte ni froissement, sans tout un ordre lacédémonien que M. Barrès malgré ses enthousiasmes ne paraît point avoir rapporté de Sparte. Il n’a pas médité sur « la Diane dérobée en Tauride par Iphigénie, devant laquelle on fouettait les éphèbes »[20]. Il s’est développé à la suite de Rousseau, — et, en prenant le mot extravaguer dans son meilleur sens, il a écrit sur ses thèmes individualistes, avec l’Ennemi des Lois, une musique exquisement extravagante.

L’Ennemi des Lois se ferme sur une sorte d’Abbaye de Thélème, sur une société « où nul ne demeure, s’il ne trouve son plaisir ». Pour Marina, Claire et André, « les autres moi existent au même titre que le leur, en sorte que les conditions du bonheur des autres se confondent avec les conditions du leur propre. Ils ne cassent pas les fleurs qu’ils aiment à respirer ; qu’elles souffrissent, cela diminuerait leur plaisir ; leur sensibilité affinée supprime toute immoralité »[21]. Le tableau, le paysage idyllique vers lequel son individualisme oriente M. Barrès, ne participe-t-il pas, sur le domaine sentimental, à l’essence qu’il croit reconnaître dans le rationalisme moral de Bouteiller et son absolutisme kantien ? Le Bouteiller de la loi morale devient un chéquard : ainsi cette sollicitude pour le bonheur des autres, cette pitié universelle d’une sensibilité affinée figurera peut-être pour le psychologue l’une des routes souterraines qui conduisent M. Barrès à son goût espagnol de la cruauté. Telle la guillotine s’allonge à l’horizon du sentimentalisme révolutionnaire de Rousseau.

Évidemment l’Ennemi des Lois prend place, dans l’œuvre de M. Barrès, sur une frontière excentrique et il paraît avoir voulu y exaspérer pour la liquider une partie de sa nature. « Les lois ont été nécessaires… Rejetons cet appareil désormais superflu et gênant… Expulsons ces détritus et suivons avec la spontanéité de l’indigent Velu les mouvements de notre sang enrichi »[22]. Le tout pour aboutir au baron d’Holbach revu par Spencer. « La date où recevront une heureuse solution tous les problèmes moraux, et les économiques, qui en dépendent, n’est-elle pas précisément cet instant où le bonheur des autres apparaîtra à chacun comme une condition de son propre bonheur ? »[23] Nous tombons là en plein XVIIIe siècle et il est bien amusant de voir, comme en ce siècle humide, le sentimentalisme encore se délayer en des torrents de larmes. Dans Colette Baudoche M. Asmus prend un jour rendez-vous avec ses collègues du lycée « pour une partie de pédantisme ». Les personnages de l’Ennemi des Lois arrangent continuellement des parties de larmes. André Maltère a même l’idée de publier « un livret, chaque mois, pour faire pleurer », comme il y a chaque semaine des illustrés pour faire rire. Ils cherchent avec passion des sources de larmes : « Ô André, je voudrais que tu fusses mort… Si tu étais mort je n’aurais plus qu’à soigner l’image que je garderais de toi. — Moi aussi, lui répondait-il, je voudrais que tu fusses morte »[24]. Et à cette idée chacun — André et Marina — pleure abondamment. Chacun aime en l’autre un prétexte précieux de larmes. Ils s’aiment dans les larmes jusqu’au paroxysme en s’exaltant sur la perte et la misère de Velu II, — et il est remarquable que Claire Pichon-Picard, qui nous est présentée comme une abonnée des mardis du Théâtre-Français, ne dise pas : « Tirez ! » Bien au contraire l’intellectuelle, rachetée par l’amour du Velu, entrera en tiers dans le pluvieux et doux royaume.

Quand M. Barrès écrivit l’Ennemi des Lois, notre XVIIIe siècle, sous une peau d’ours, nous revenait de Russie, — et c’est sous cette figure russe qu’intensifié et ensauvagé il permet à M. Barrès de grouper sur lui et d’exprimer par lui certaines parties spontanées de sa propre nature. C’était le temps (1893) de « ce charme russe, brutal et raffiné, qui seul nous émeut à cette heure »[25]. Et de la Russie M. Barrès écrivait : « Dans ce là-bas, se forme la beauté où, j’en suis sûr, s’épanouira ce sentiment informe qui nous remplit tous, jeunes gens, en qui les torrents de la métaphysique allemande ont brisé les compartiments latins (Une bonne cure à Sainte-Odile, monsieur Barrès !) Là-bas, c’est où mademoiselle Bashkirtseff reçut comme les choses du monde les plus naturelles cette vigueur d’esprit et de sensualité qui nous restituerait le sens de l’amour à nous autres de qui les pères ne savaient plus que comprendre »[26]. La Marina de l’Ennemi des Lois figure ce charme russe, qui aide M. Barrès, comme beaucoup de ses contemporains d’alors, à préciser littérairement et à situer géographiquement cet élan et cette intensité de vie palpitante et nue qu’il trouve à ses racines. Il écrit alors Toute Licence sauf contre l’Amour pour faire admettre qu’« il n’y a qu’une loi : l’amour ; qu’une barrière : faire de la peine à un être »[27]. M. Maurras, Provençal qui se veut épuré de la sensibilité romantique et slave, écrivit précisément les Amants de Venise pour se débarrasser de cette idée.

Cette idée, M. Barrès, fils spirituel de Rousseau, de Chateaubriand, de Michelet, au contraire s’y complaît et s’y enfonce. « Observer, prendre des notes, les rassembler systématiquement, toute cette froide compréhension par l’extérieur nous mène moins loin que ne feraient cinq minutes d’amour. Nous ne pénétrons le secret des âmes que dans l’ivresse de partager leurs passions mêmes. C’est la méthode où se rejoignent les grands analystes et les purs instinctifs. Michelet mal renseigné sur l’Inde védique, les Iraniens, les Égyptiens, les Juifs, les enveloppe d’un tel élan d’amour qu’ils sont mieux éclairés (dans sa Bible de l’Humanité) que par tous les savants mémoires des érudits spécialistes… Et encore, s’il s’agit de comprendre la direction de l’univers et la vie qui emporte les êtres, seuls verront loin les passionnés »[28].

Nous retrouvons ici ces limites et cette musique ténue dont nous éprouvons seulement qu’ils sont un paroxysme, une corde tendue, un lyrisme gratuit, — « direction », « vie qui emporte », et « l’essentiel, c’est-à-dire l’élan », toute cette réalité vibrante de durée pure et de mouvement que M. Bergson amène au clair-obscur de la métaphysique. M. Barrès s’efforce souvent de transposer en mots, en termes mystérieux, en musique, cet état d’émotion intense, voluptueuse et douloureuse, qui ne peut devenir ni intelligence claire ni poésie, et qui demeure incertaine, nerveuse, légère comme un oiseau inquiet, entre elles. Car intelligence et poésie gardent ce caractère commun d’être soumises aux lois du nombre, à des rythmes exacts. « Que de fois nous gagnâmes ces extrêmes régions où ne subsistent plus d’idées ni de raisonnements, mais, seule, une poussière de douleur, de bonheur, qui nous prend dans son tourbillon ! »[29]. Comme le Michelet du Tableau de la France et de la Fête des Fédérations c’est un de ces états de lyrisme, mais en confiance et en joie, qu’il voudrait incorporer à la France : « Les grands états d’émotivité que chacun connut de l’amour, qu’un homme viril reçoit des héros et des chefs de sa race, je voudrais que la terre française chargée de tombes le communiquât au promeneur pensif… Il est des lyres sur tous les sommets de la France »[30]. Les Amitiés Françaises retrouvent ici dans la continuité complexe de M. Barrès le fil de l’Ennemi des Lois. Le même élément persiste dans la vie brute et dans la vie supérieure. Si l’Ennemi des Lois se termine sur la bizarre apothéose de « Velu II confesseur et martyr », c’est que « toute bête, c’est, près de nous un peu de vie pure de mélange pédant »[31]. La forme lumineuse et vibrante de la patrie, l’étendard significatif et très haut qui la résume, c’est cette autre figure de vie pure, — une lyre sur un sommet. Tout l’univers se compose du point de vue d’une promenade sur la colline de Sion-Vaudémont.

« La nuit couvrait les espaces, la terre ne semblait qu’un aride gravier ; nul amour ne montait du jardin, nulle gloire ne montait des cieux, et pourtant, à notre insu, il y avait une divine préparation. Si les branches se courbaient, c’était du poids de leurs parfums ; nous ne semblions abattus qu’à cause de nos désirs sans objet et le souffle de la grâce pouvait mollir, ordonner ce chaos. On le vit bien quand, du milieu de ce silence, soudain une voix chanta, jet d’eau pour féconder notre desséchement, fusée-signal dont la courbe souveraine et la pluie de feu ne me laissèrent plus ignorer quel était le centre du monde »[32].

Oui, le centre du monde, réellement, pour un beau mysticisme lyrique. Ici une prose nostalgique paraît attendre la poésie, s’ouvrir pour elle comme Danaé à la pluie d’or, se modeler d’en bas par ses étangs crépusculaires sur ses nuages et ses rythmes. Elle n’ignore point le centre du monde, mais à ce centre est incorporé le doigt qui, posé sur des lèvres, défend de le désigner. Poésie, musique, sont là, informulées, et qui demeurent le feu sacré, la dalle où s’assied une Vestale en voiles blancs, le centre d’où l’éclatante fusée du rossignol va dessiner dans la vie comme dans une feuille au vent frissonnante son jeu de nervures intérieures.

III
LE VOYAGE

Ce mouvement, cet élan, ces puissances du désir sans objet, il semble qu’aujourd’hui le voyage leur confère une réalité, un acte à leur mesure et selon leur vœu. Je pense à la définition qu’Aristote donnait du mouvement : l’acte de la puissance en tant que puissance. On en partirait aisément pour écrire une psychologie du voyage. La culture de M. Barrès tient en partie à cet esprit du voyage. Et rappelons que tous les romantiques, à la lignée desquels il se relie, se connurent, se renouvelèrent par le voyage : Chateaubriand, Lamartine, Flaubert, ont été transformés presque par le voyage d’Orient ; les carnets de voyage de Victor Hugo nous font voir en lui un amateur passionné de la route ; Gautier qui, dépourvu du grand génie qui transcende le romantisme est demeuré le romantique-type comme Boileau est le classique-type, Gautier donna le voyage au romantisme comme son corps même et sa substance. M. Barrès, dans Un Homme Libre, n’a garde de ne pas faire du voyage une des libertés de cet homme. « Wagon léger dans lequel je traverserais la vie, prévenu de toute les stations, et considérant des paysages divers, sans qu’une goutte de sueur mouille mon front, qu’il faudrait couronner des plus délicates roses si cet usage n’était pas théâtral »[33].

Évidemment M. Barrès ne pouvait en rester à cet hédonisme de chemineau, dont il n’observait la plénitude que chez des êtres incomplets. « Cette cosmopolite, dit-il de Marie Bashkirtseff, qui n’a ni son ciel, ni sa terre, ni sa société, c’est une déracinée. Dans le bréviaire des idéologues, pour exprimer son bohémianisme moral, si étrangement compliqué de délicatesse, par un trait un peu grossier, mais significatif, nous l’inscrirons sous le vocable de Notre-Dame du Sleeping-Car »[34]. Le voyage perpétuel, le voyage pour le voyage, les vrais voyageurs « qui partent pour partir » tout cela constitue un ordre passif, un domaine où nous nous soumettons et subissons. M. Barrès éprouve l’émotion pour la discipliner et l’utiliser ; le voyage n’est point accepté brut par lui, mais employé dans un ordre. Là est d’ailleurs l’attitude d’une humanité normale : le cosmopolitisme à la Marie Bashkirtseff s’accorde à la fois avec le sang slave et avec une certaine nature féminine. Il n’y a guère que des femmes — et surtout des étrangères du Nord — pour passer leur vie dans le sleeping et le caravansérail.

M. Barrès sait voyager. Il se connaît des parties de sécheresse qui sont rafraîchies et vivifiées par le voyage, ou plutôt par les deux mouvements qui font le rythme du voyage comme d’une houle, le départ et le retour. Baudelaire a tort : les vrais voyageurs ne sont pas ceux qui partent pour partir, mais ceux qui partent pour revenir, ceux qui, comme Ulysse, ayant fait leur beau voyage, retournent pleins d’usage et raison. Le voyage, pour M. Barrès prend la forme d’un pèlerinage, et il faut entendre ce mot dans le sens un peu strict. La table des matières d’Un Homme Libre (En état de grâce — L’Église militante — L’Église triomphante — Prière-programme. — Examen moral. — Méditation spirituelle) nous font voir toutes les ressources de la discipline catholique utilisées par le Culte du Moi. Le pélerinage est une de ces ressources. Ce sont d’ailleurs deux pélerinages proprement dits, le pélerinage religieux de Terre-Sainte et les pélerinages classiques d’Italie et de Grèce, qui charpentent au XIXe siècle toute notre littérature de voyages ou qui en font le massif central. Le pélerinage c’est précisément le voyage utilisé pour un intérêt spirituel, l’homme qui se soumet pour un bénéfice et pour une fin aux influences d’un pays.

Au-dessus du voyage des yeux, du daguerréotype littéraire à la Gautier, qui vous répand vers le dehors et qui fait que vous oubliez, il y a le voyage qui vous rappelle à vous-même, met de l’ordre et de la suite dans votre être, fait que vous vous connaissez mieux. « Où que je sois, je suis mal à l’aise si je n’ai pas un point de vue d’où les détails se subordonnent les uns aux autres et d’où l’ensemble se raccorde à mes acquisitions précédentes »[35]. Consacrant dans le Voyage de Sparte un long chapitre à Gœthe en Italie et à l’Iphigénie il admire là le type même du voyage utile, assimilé. À Mycènes où il ne trouve aucune nourriture et où son imagination « reste bête » il évoque cette Iphigénie transportée, comme jadis d’Aulis en Tauride, par Gœthe de Weimar en Italie : « Un voyage d’ignorant sur la terre classique a permis à Gœthe de donner une voix à tout ce qu’il avait entrevu dans ses moments de plus haute vénération »[36].

Comme la plupart des voyageurs du Nord que guide l’instinct migrateur transporté, au XIXe siècle, des oiseaux à l’homme, comme l’homme des vallées septentrionales mené par la bohémienne vers les pays du soleil, M. Barrès s’est soumis pour les utiliser à quatre visages de la terre étrangère, — Italie, Espagne, Grèce, Orient.

Les Trois Idéologies sont écrites dans le pressentiment, la présence ou le souvenir de l’Italie. « Les petites filles bien nées rêvent toutes confusément d’une renaissance italienne ; c’est l’état d’âme de notre race au XVe siècle, un peu seule et desséchée, aspirant au baiser sensuel de l’Italie »[37]. C’est tout le rythme d’Un Homme Libre que dessine cette phrase du Jardin, — et le Jardin lui-même où l’on discerne certain goût des conteurs florentins ne paraît-il pas écrit sous l’influence de ce baiser sensuel ? L’Italie a donné à M. Barrès une étoffe de beauté décorative ; elle l’a émancipé d’une légère gracilité septentrionale et gothique, elle l’a sorti d’une adolescence un peu fiévreuse et ingrate, elle l’a porté au point de plénitude charnelle, des magnolias d’été et de la chair romaine. Si dans les Derniers jours du Tasse les phrases ont cette robustesse dorée et cette solidité de fruit, voyez-y la présence même de la lumière romaine sous laquelle elles ont été pensées et pesées. Mais, Italie de l’Italie comme Athènes est la Grèce de la Grèce, Venise surtout exerce sur lui ses prestiges. Venant après tant d’autres, ajoutant à leurs phrases d’autres phrases sur sa beauté composite, sa défaite et sa mort, il a pourtant suscité sur elle des nuances qui ne s’effaceront pas de notre regard et des images que nous y conduisons avec nous. Dans Un Homme Libre il se retrouve, se connaît et se contemple en Venise : « Au contact de Venise, délivré pour un instant de l’inquiétude de mes sens, je pus me satisfaire du spectacle de tous mes caractères divinisés en un seul type de gloire »[38]. Et la Mort de Venise accorde le même spectacle à une vision de ces caractères qui se déploient dans toutes les nuances de la mort.

Si, en Italie, il se complète et s’enrichit, il semble qu’en Espagne au contraire il se retrouve, se connaisse mieux dans une précision, une netteté ramassée, musclée et sèche. L’Espagne, a en propre « la tendance à l’exaltation des sentiments ». C’est par là qu’elle lui fournit une école pour éliminer de lui tout l’artificiel, s’accepter dans la pleine et franche couleur, se garder à vif une sensibilité nue, cultiver ces plantes aiguës de la passion, de la haine, de la cruauté, qui veulent un soleil cru, une nature africaine.

La Grèce, pour M. Barrès comme pour tout le monde, figure la raison, bien qu’il ait cru reconnaître en Athènes une simple divinité municipale et qu’il ait, pour se créer des motifs de l’aimer, surchargé Sparte de couleurs romantiques. Il a écrit avec quelque froideur que « la beauté de Phidias s’impose à tous les êtres raisonnables ». L’éloge, de lui, est mince. Athènes « ne tient que ma raison. Et qu’est-ce que ma raison, qui me semble à certains jours une étrangère, une personne instruite ; préposée de l’extérieur à mon gouvernement ? »[39] La Grèce lui représente une discipline surajoutée qu’il considère froidement, et non une discipline épousée du dedans,

Le conflit historique de la Grèce et de l’Orient se pose à nouveau, d’une certaine manière, en toute âme très cultivée. Toute la passion de M. Barrès le jette du côté de l’Orient, qui lui permet de rêver avec abondance, de se plaire voluptueusement au fil d’une eau enchantée. « C’est avec une sorte de maussaderie et pour remplir un devoir de lettré » qu’il est allé « se soumettre à la discipline d’Athènes »[40]. Mais il « refuse la mort avant de s’être soumis aux cités-reines d’Orient ». Sturel est initié aux beautés pénétrantes et mortelles par l’amour oriental et par cette poésie d’Arménie que Tigrane (qui paraît avoir été d’après ce qu’en cite et dit le Voyage de Sparte un être admirable) introduit lui-même dans la vie de M. Barrès. « Achetez une maison, disait-il à cet Oriental hellénisant, dans l’allée des Poivriers, à Athènes. Pour moi, mon rêve demeure une vérandah pleine d’œillets blancs, là-bas, sur l’Indus, aux extrémités de l’empire d’Alexandre »[41]. M. Barrès, contrarié par les occupations d’une vie remplie, a fait son voyage d’Orient très tard, et assez vite, en 1914, l’été de la guerre. Il a dû écrire de belles pages sur la Byblos d’Adonis, les ruines de Balbeck et les cèdres du Liban.

Un Homme Libre opposait comme deux temps successifs d’une unité poétique Venise et la Lorraine. M. Barrès a senti peu à peu la beauté vivante du monde déposer ce qu’elle a de meilleur sur le visage de sa terre natale. Le voyage est devenu pour lui un simple intermède, au fur et à mesure qu’il éprouvait le besoin de se développer moins en étendue et plus en profondeur. L’usage et la raison tirés du beau voyage, il les a employés, approfondis, sur ses terres. Si en les paysages il a trouvé de grands états de l’âme, les états de son âme chez lui se sont disposés d’eux-mêmes et délicatement en paysages qui flottent indiscernables sur les limites du monde moral et du monde matériel. On pense au marais de Tityre : « Il y a dans ce paysage, dit-il des étangs lorrains, une sorte de beauté morale, une vertu sans expansion. C’est triste et fort comme le héros malheureux qu’a célébré Vauvenargues. Et les fumées industrielles de Dieuze, qui glissent, au-dessus des arbres d’automne, sur un ciel bas d’un bleu pâle ne gâtent rien, car on dirait une traînée de désespoir sur une conception romanesque de la vie »[42]. À la limite du voyage barrésien il n’y a ce que Rodenbach appelle le Voyage dans les yeux.

Sans doute ne faut-il pas voir là uniquement une évolution, un passage sans retour d’une forme à une autre, de la poésie du voyage et des fleurs à la poésie de la terre natale et des racines. M. Barrès, comme tout le monde presque en cette matière, entend alterner jusqu’au bout ses plaisirs, les faire valoir par le contraste et rêver l’un au sein de l’autre (c’est en Toscane et non en Bourgogne que Lamartine écrit la divine Harmonie de Milly). Mais l’une et l’autre tendance se sont fondues dans un genre qui atteint sa perfection avec les Amitiés Françaises, et pour lequel il faudrait qu’eût été trouvé un titre qui lui fût propre, comme la « méditation » ou l’« harmonie » de Lamartine, l’« élévation » d’Alfred de Vigny. Il participe même, si l’on veut en flottant un peu, de ces trois genres. C’est la réflexion ou la rêverie sur un paysage, dans une manière poétique, pénétrante ou somptueuse qui fait penser à Claude Lorrain. « La plus belle, la plus sûre la plus constante des trois déesses qui donnent un sens à la vie, c’est la Nature en France je veux dire nos paysages formés par l’histoire. Je leur dois mes meilleurs moments. Devant eux la grâce toujours descendit sur moi avec même efficace ».[43]. Probablement ils auront mûri dans l’art de M. Barrès ses fruits parfaits.

Si l’on s’en tient sur lui à cette image de l’arbre qui lui fut docile et utile on verra que chacune des terres où il s’est plu à voyager et à demeurer nourrit en lui quelque forme végétale spontanée et qu’elle peut être prise comme le décor de l’une de ses natures. L’Espagne donne son atmosphère sèche et ses fonds violents à tout ce que cette nature a de direct, de convulsé et de cruel. La Grèce s’associe à ses problèmes et à ses jeux d’intelligence — une Grèce qu’il délimite et qualifie à sa manière. L’Orient, pays de son imagination, se lie à ses évocations romanesques, condense ses rosées et ses pierres précieuses autour de fleurs exotiques comme Marina et Astine Aravian, peut-être comme Élisabeth d’Autriche et Tigrane. Venise, multiforme, complaisante, exaltante, comme une flamme mobile au ras des eaux, développe un horizon à l’idée de l’analyse, à l’idée de la mort par excès d’analyse. La Lorraine incarne fidèlement le sentiment de la Terre et des Morts. Aussi allons-nous retrouver ces paysages décoratifs, ces harmonies nomades ou terriennes autour des formes successives où il nous plaira de diviser, d’analyser, de connaître tant de riche sensibilité.

IV
LES JEUX DU CIRQUE

Jules Tellier, qui avait des parties d’humaniste précis et sensuel, donna à M. Barrès, durant quelques mois de jeunesse, le goût de Sénèque. De là probablement, à la fin du Jardin, qui est de cette époque, la charmante lettre du philosophe à Lazare le Ressuscité. M. Barrès, après la mort de Tellier, n’a plus touché à l’artiste de vie et de mots dont le souvenir était pour lui probablement trop lié à celui de son ami. Mais ce n’est pas en vain que ce nom fut prononcé souvent dans leurs propos. M. Barrès peut fort bien nous faire songer quelquefois à Sénèque, dont l’ascétisme lui paraît être « de mésestimer ce dont il use » La vie de Sénèque dut lui paraître une des manières en somme les plus élégantes de passer, dans une civilisation descendante d’héritier comblé, les soixante à quatre-vingt années de vie sur lesquelles on peut, quelque chance aidant, compter. Dans cette existence M. Barrès se fut trouvé à peu près à l’aise. Je l’imagine se plaisant aux jeux du cirque avec toute la bonne conscience que lui eût permis non seulement sa qualité de citoyen romain, mais son sang espagnol, et cultivant son hispanisme avec autant d’ardeur qu’aujourd’hui son lotharingisme. Si, depuis, il a laissé tomber quelque peu Sénèque, et si Pascal lui parle bien davantage, il nous est permis tout de même de grouper par ce souvenir de Sénèque tout un ordre de nature espagnole que s’est voulu M. Barrès, qu’il a pris soin de garder, de cultiver et de défendre, et qui soutient peut être comme un mur de pierre sèche ses jardins les plus secrets.

Du Sang, de la Volupté et de la Mort, dédié par une somptueuse préface à la mémoire de Jules Tellier, dégage « l’aveu pour quoi j’adore l’Espagne ; la plus violente vie nerveuse qu’il ait été donné à l’homme de vivre »[44]. Le livre, juvénile, âpre, éclatant, est plein des détentes à la fois animales et artificielles de cette vie nerveuse. Il marque la phase romantique, exaltée et coloriste de M. Barrès. C’est un carnet de notes pour une Bérénice de Tolède, à laquelle il présente ses excuses de ne l’avoir pas amenée à l’être. « Au lieu d’être une de celles que goûtent les esprits fatigués, tu aurais été pressée dans les bras d’hommes passionnés »[45]. Ce qu’était à la Bérénice du Jardin le Musée du Roi René, Greco l’eût été à la Bérénice de Tolède, lui qui manifeste ce qui est propre à l’Espagne, « la tendance à l’exaltation des sentiments »[46]. Et Tolède, Espagne de l’Espagne « secrète et inflexible, dans cet âpre pays surchauffé, Tolède apparaît comme une image de l’exaltation dans la solitude, un cri dans le désert »[47]. Le jardin de Bérénice ne se fût pas volatilisé, mais bien exaspéré, il eût passé des jeux électoraux contre l’Adversaire aux jeux cruels de l’arène ou bien aux jeux intérieurs et passionnés d’Un Amateur d’Âmes dans ce « pays pour sauvage qui ne sait rien ou pour philosophe qui est blasé de tout sauf d’énergie »[48].

Cette tendance à l’exaltation des sentiments s’oppose à peu près exactement à ce qui est le propre d’une culture hellénique, la tendance à la mesure des sentiments. Certes le sens français de la mesure, le goût, manquent moins qu’à personne à M. Barrès. Mais lui-même délimite les parties de son imagination où il cultive de parti-pris ce qui s’exaltera librement. Les paysages espagnols seront les blasons de cette culture. « Ainsi que nous essayâmes en Lorraine, je veux me modeler sur des groupes humains qui me feront toucher en un fort relief tous les caractères dont mon être a le pressentiment »[49]. C’est dire que ce qui existe réellement dans une âme à l’état de virtualité, de tendance, de disponibilité et de pressentiment, les groupes humains, réalisés dans leur idée littéraire, le dégagent, le modèlent, l’idéalisent en le relief artificiel (comme les cartes où les hauteurs sont exagérées n fois) de l’imagination.

Certaines parties de M. Barrès ne pourraient se satisfaire que dans le cirque romain qui fut le cœur ou le cratère vivant de l’Empire. Les théâtres divers où la vie parisienne le promènent ne lui en offrent qu’une image affadie : « Le monde des arts et les couloirs de la politique, les salons et la rue, la Bourse et le Palais, autant de théâtres où, sans grand effort, se procurera un bon fauteuil d’orchestre celui qui sait utiliser les libertés de 1789 »[50]. L’Espagne, seul pays qui ait conservé dans les centres de sa vie, dans sa moelle épinière, avec ses arènes de taureaux, une image de cirque, fournit à M. Barrès, à un certain goût chez lui de guerre et de cruauté, un fauteuil sur les scènes vivantes et sanglantes d’un théâtre vrai. Des images espagnoles donnent à la vie parisienne la figure du Cirque. Tigrane lui développait que la rue de la Paix « avec ses diamants le faisait toujours songer aux vieilles civilisations égyptiennes »[51]. Ainsi la vie politique, les tumultes et les luttes parlementaires fournissent une excitation plus grande lorsqu’elles satisfont chez un spectateur les puissances de haine, une soif de voir la bête saigner, une volupté de regarder l’homme souffrir.

Du Sang, de la Volupté et de la Mort, Leurs Figures, toute la partie des Scènes et Doctrines du Nationalisme consacrée au procès de Rennes, épanouissent ces instincts. Une belle histoire espagnole de volupté et de meurtre se termine ainsi : « Une vraie haine emporte tout ; c’est dans l’âme une reine absolue, devant qui disparaissent tous autres sentiments. Et entre toutes les haines, la plus intense, la plus belle, la reine des reines enfin, c’est celle qu’exhalent les guerres civiles et que j’entrevis, en décembre 1892, dans les couloirs du Palais-Bourbon »[52]. La haine des guerres civiles, telle que le Panama et l’affaire Dreyfus en gorgèrent M. Barrès, dans le fauteuil d’orchestre parlementaire, la tribune des anciens députés, ou les files que coupe la carte, a l’avantage de ne point s’apaiser, comme la haine de la guerre étrangère, avec la bataille. On n’y fait pas de prisonniers. On ne s’y attendrit pas mal à propos comme il advint lors de la bataille que M. Barrès se fait raconter dans les champs de Frœschwiller. « Un habitant de Niederbronn qui, le lendemain, fut réquisitionné pour travailler sur le champ de bataille, étant entré dans un bois, vit trois blessés, deux Prussiens et un Français, qui s’étaient réunis, pansés tant bien que mal et faisaient bon ménage ». C’est qu’ayant satisfait pendant la bataille « à la plus haute dignité des hommes civilisés, ils s’abandonnèrent, comme c’était leur droit de pauvres blessés, à un certain animalisme »[53]. M. Barrès, indulgent ici à de pauvres diables, lève le pouce patricien qui fait tout de même grâce au gladiateur blessé : cela est bien. Évidemment la guerre étrangère rachète — elle a surtout racheté depuis — son infériorité en profondeur de haine par son extension dans l’espace et dans le temps. Mais rien ne vaut (ou ne valait avant l’âge mûr et les responsabilités) pour un amateur vrai comme M. Barrès la guerre civile. Il serait naïf de se scandaliser. La nature de son art et peut-être de l’art requiert bien un instinct de ce genre. Leurs Figures et telles pages des Scènes et Doctrines ont une valeur littéraire bien supérieure aux dix à quinze volumes où M. Barrès a réuni ses articles quotidiens de guerre. Les uns et les autres sont pourtant, à peu près, du journalisme. Ainsi les Châtiments valent mieux que l’Année Terrible. Brunetière a expliqué assez bien pourquoi il ne peut guère y avoir de bonne poésie lyrique patriotique. La poésie, comme les arts, est une victime de la guerre, il n’y a que l’histoire qui y trouve son bénéfice. Le Cirque pour M. Barrès n’a dégagé toutes ses puissances que lorsqu’il y a vu combattre ou courir des panamistes comme dans Leurs Figures et des dreyfusards, comme dans les Scènes. La Grande Pitié des Églises de France qui appartient à une période plus pacifique et plus détendue, y ajoute comme intermède comique des anticléricaux.

Cette âme de Romain au cirque, M. Barrès a évidemment la sensation de la porter avec quelque anachronisme. Au procès de Rennes, c’est pour la France que « durant vingt-deux séances nous oserons l’observer (Dreyfus) avec une clairvoyance cruelle »[54]. Il ne voudrait point être dit spectateur, mais « soldat des batailles de Rennes ». C’est affadir ad usum Delphini une belle nature espagnole (et sans grand bénéfice, le métier de soldat in partibus ayant prêté depuis à quelque ridicule). À Rennes M. Barrès tombe même sur un mauvais numéro. Dreyfus vole son observateur. Il se tient trop muré, trop raide. « Ses réactions ne livrent rien. On se fait mal sans bénéfice sur cette face toute rétrécie par la détresse. » Le lion du Cirque qui sommeille dans le cœur de M. Barrès n’a pas sa belle part de chrétien (on sait que c’était à Rome le nom des Juifs). En d’autres temps et en Espagne, les amateurs étaient mieux servis. Dans une église de Tolède on voit la chaire « où saint Vincent Ferrer, au début du XVe siècle, enflammait la population contre les Maures et les Juifs. Il obtenait de très nombreuses conversions, mais, pour aller plus vite, un beau jour il descendit de sa chaire et suivi de son auditoire gagna le quartier juif. Il envahit et purifia leur synagogue, aujourd’hui Santa Maria la Blanca, tandis qu’on jetait dans le Tage un grand nombre d’infidèles… Rien n’est plus beau dans les dernières heures de la journée que ces précipices où le grand fleuve roule des eaux toujours jaunâtres »[55] (Le jaune était alors la couleur des rondelles imposées aux juifs, qui ont du y déteindre). Le brave pays et le bon temps ! (Mère Ubu : Pouah ! En voilà un qui a le crâne fendu. — Père Ubu : Quel beau spectacle !)

L’Espagne a perdu l’habitude de ce genre de spectacles. Mais les courses de taureaux demeurent, et leur excitation, mêlées à l’électricité d’une assemblée parlementaire, figurent pour M. Barrès un centre de volupté nerveuse. « Le cirque parlementaire, plus avide que les arènes de Valence ou de Séville » fait foisonner Leurs Figures de magnifiques images tauromachiques : toutes les grandes séances de l’ère panamiste sont transposées sur cette clé. « On va débusquer, pousser du toril dans l’arène le plus sauvage, le plus féroce de tout le pâturage parlementaire, le petit taureau au large poitrail, au mufle carré, celui qui épouvante les meilleurs espadas, M. Clémenceau »[56]. Mais Millevoye dans l’affaire des papiers Norton, « c’est l’espada qui, manquant le taureau, se fait siffler par tout le cirque et détourne de son quadrille la faveur publique »[57]. La dernière page du chapitre Gâteux depuis Panama nous porte aux limites ou aux racines physiologiques d’un tel sentiment.

« Au dernier acte d’une course en Espagne, quand l’espada a mal planté son épée et que, demi-assassiné, le taureau blanchit d’écume et beugle, on voit, pour en finir, le cachetero sauter par-dessus la barrière. Le coup de grâce ! Le couteau court et atteint la moelle : la bête tombe, lourde, foudroyée. À cette seconde, un jour, aux toros de Séville, près de Sturel, une belle jeune fille trouva l’un de ces gestes impurs de volupté qu’il y a dans les danses espagnoles, pour révéler par un mouvement involontaire de tout son corps, que la douleur, le plaisir, quelque chose de suprême enfin avait pénétré. L’excitation de cette longue tauromachie parlementaire empêchait, en décembre-janvier, Sturel de dormir, et dans ses longues insomnies, mêlant la jeune Espagnole en mantille, souliers de satin aux pieds, et fleurs à la tête, avec Baïhaut tout blême qui s’embarrasse les pieds dans ses entrailles, comme un cheval éventré, et avec Rouvier congestionné, qui beugle dans le Cirque, il se répétait : « Je n’aurai d’apaisement qu’après le poignard du cachetero coupant la moelle de la bête, achevant enfin le parlementarisme »[58].

L’image de la corrida dans ce livre de belles haines espagnoles revient comme un leit-motiv espacé, moins étonnante encore que celle qui court tout le long des trois chapitres Un Rat empoisonné, l’Agonie du Baron de Reinach et Le Cadavre bafouille. On y trouve pour épigraphe une phrase tirée d’un récit de martyre en Chine, et M. Barrès s’est complu avec une grande volupté au détail de cette chasse que subit dans le brouillard sale et gras d’un novembre parisien, le misérable baron de la rue Murillo. Déjà, dans son voyage avec Saint-Phlin par la fine vallée de la Moselle, Sturel, à Varennes « jouissait beaucoup de suivre sur les lieux mêmes le récit d’un tel événement, de cette chasse royale »[59]. Mais c’est là une émotion fade à côté de cette chasse au Reinach qui prend Clémenceau, Rouvier, Constans dans son tourbillon, et qui passe par des fourrés où nous perdons la bête. « Nous découvrons des traces, nous entendons les chiens, mais la bête, nous l’apercevons par rares intervalles »[60], qui fait lever avec elle, comme le gibier d’une chasse infernale, des parlementaires « gibier palpitant qui bavait », — et qui morte devient un de ces gros rats « qui, ayant gobé la boulette, s’en vont mourir derrière une boiserie d’où leur cadavre irrité empoisonne ses empoisonneurs »[61]. Le ministère Ribot, poussé par le tumulte, finit par ordonner l’exhumation et l’autopsie du cadavre pourri dans une baraque en planches dont les yeux des journalistes fouillent furieusement les fentes. « M. Ribot fréquentait les chasses du baron à Nivillers, et voici la curée froide qu’il organise avec les lambeaux faisandés de son ancien camarade »[62].

Du Panama à l’affaire Dreyfus, l’atmosphère des haines civiles, chargée davantage d’électricité, augmente encore la tension de ce génie à la Goya, ou encore à la Ribera, ce peintre de supplices que Naples appela l’Espagnolet. Pour donner à M. Barrès, en cette matière, toute liberté et bonne conscience, il faut que le supplicié soit juif : ainsi le peuple romain préférait à tout, dans l’arène, les chrétiens, ennemis du genre humain. Quand Dreyfus, en 1894, fut dégradé au Champ de Mars, M. Barrès, amateur de sensations fortes, n’eut garde de manquer le spectacle. Au moment de l’agitation dreyfusiste il le rappelle avec volupté dans la Parade de Judas. « Spectacle plus excitant que la guillotine fichée dans les pavés, à l’aube du jour, place de la Roquette. C’était un heureux de ce monde, méprisé, abandonné de tous : « Je suis seul dans l’univers, aurait-il pu s’écrier »[63]. Et tout le morceau rappelle les dernières pages de Salammbo, roule comme vers l’achèvement de son vœu intérieur à la promenade de Mathô dans Carthage. « Les poussées instinctives de la foule réclamaient avec plus de fureur qu’on tuât ce bonhomme doré devenu un bonhomme noir. Mais la loi le protégeait pour lui faire subir les outrages réglementaires. » Images pareilles, à Rennes, quand Dreyfus entre dans la salle du Conseil. « Une boule de chair vivante, disputée entre deux camps de joueurs et qui depuis six ans n’a pas eu une minute de repos, vient d’Amérique rouler au milieu de notre bataille »[64].

La guerre civile arrose ici une plante qui fleurissait spontanément dans le jardin de M. Barrés, — une plante d’Espagne, en feuilles à forme de poignard. Villiers de l’Isle-Adam a écrit un Convive des dernières fêtes qu’on évoquerait volontiers. On tirerait de l’œuvre un jardin des supplices assez complet. La guillotine y rendrait peu. « Quand j’ai vu Émile Henry pieds liés, mains liées, qu’on traînait à la guillotine, je n’eus dans mon cœur que la plus sincère fraternité pour un malheureux de ma race ; mais qu’ai-je à faire avec le nommé Dreyfus ? »[65] Dans le récit de la dégradation de Dreyfus à l’École Militaire, sur la place où il fut cinq ans après décoré de la Légion d’honneur, l’enlèvement des boutons, des galons et des épaulettes est décrit avec d’affreuses visions d’écorchement. Au temps du Panama « les amateurs des choses tragiques n’y perdirent rien. Ils eurent de belles étrennes : le lent étranglement de Baïhaut. On peut comparer ce que subit l’ancien ministre au supplice du garrot… On ne perdit pas un jeu des muscles du chéquard »[66]. M. Barrès idéalise un peu le garrot, qui est moins beau, puisqu’il étrangle d’un coup et que la tête du condamné est couverte d’un voile sur lequel les regards inutiles des malheureux spectateurs se font « mal sans bénéfice. »

Toute cette première partie de Leurs Figures est en images de boucherie, de chasse, de torture et de tauromachie. « Les professeurs veulent que la nature satisfasse les besoins idylliques de leurs honnêtes esprits rétrécis »[67]. M. Barrès dédaigne évidemment de leur donner cette satisfaction. Il est un homme, un homme vivant. L’Espagne — ou plutôt les sentiments naturels auxquels l’Espagne lui a paru prêter un décor — lui apprend à se livrer au lecteur de façon franche, audacieuse, directe. Tension, éréthisme nerveux qui, chauffés par des sentiments d’occasion, et, ici, par les passions de la guerre civile, se traduisent naturellement en cruauté joyeuse et sèche. Mais toute tension implique une détente. La tension dans l’acte de laquelle nous apercevons M. Barrès paraît se résoudre en deux détentes, l’une physiologique et sentimentale, l’autre intellectuelle.

La première, reflux qui s’affaisse d’un flux violent, c’est une sensibilité triste qui se complaît dans sa tristesse, son abattement, son étiage. Le goût de la cruauté — certains passages cités plus haut de M. Barrès l’illustreraient clairement — est lié par une dépendance physiologique, une communauté de nerfs et de centres nerveux, à la sexualité. Et, à l’état brut, l’amour et la haine, l’amour et la mort, sont les deux versants d’un même mouvement de terrain. L’omne animal triste suit la cruauté comme il suit l’amour. M. Barrès donne à son beau livre sensuel de 1894 le titre romantique Du Sang, de la Volupté et de la Mort. Il eût appelé fort bien un autre livre, paralipomènes de l’Ennemi des Lois, Des Larmes, de la Tristesse et de la Mort : la mort demeurant ici le niveau de base pareil où coulent de versants contrastés le sang et les larmes. Mais plutôt le livre même de M. Barrès implique en une de ses parties le second versant et pourrait se comprendre aussi bien sous le second titre.

L’intelligence si lucide de Baudelaire a donné au jeune bourgeois d’une grande capitale moderne, — capable d’utiliser, comme dit M. Barrès, les libertés de 1789 et de développer son imagination (sans argent, dit le Philippe du Jardin, comment développer son imagination ?) — la conscience, la volupté et le remords de son néronisme. Il est une monnaie de César comme son bulletin de vote en fait une monnaie de Louis XIV. M. Barrès, qui emprunte à Néron dans le Jardin son Qualis artifex et dont le Lazare a bien du mal à se détacher du dilettantisme néronien pour s’en aller faire du fanatisme en Gaule, paraît vibrer sympathiquement avec ces alternatives violentes, ces douches écossaises de cruauté et de sentimentalité, de sang et de larmes, qui donnent piquant et mordant à la vie d’un despote oriental. « Pour ce Xerxès, tant molesté par l’opinion universitaire, je me sens un goût vif. Il possédait une puissance et une largeur de mélancolie que les Grecs et nous tous n’avons pas héritée. Certes, il se faisait de la liberté individuelle et surtout de l’égalité un sentiment que nos démocraties réprouveraient, mais il avait un sens de la fraternité dès êtres qui, depuis, s’est totalement perdu »[68]. On sait en effet que Xerxès, devant le défilé de son armée, pleura en songeant que pas un de ces hommes ne vivrait dans cent ans : elle défilait d’ailleurs, cette armée, entre les enfants coupés en morceaux d’un seigneur dont les propos lui avaient déplu. Ces sautes de sensibilité secouent terriblement l’organisme : le grand roi mourut gâteux, et fut livré en cet état à l’opinion universitaire qui commença à sévir sur le monde avec Hérodote.

Dans un chapitre de Du Sang, Sur la Volupté de Cordoue, M. Barrès imagine sur des vers de Jules Tellier un pauvre petit empereur de douze ans, Philippe l’Arabe, « dont le teint mat ne fut altéré que du sang qui jaillit, le jour qu’on le planta sur une pique »[69]. Devant une danse de femmes nues l’empereur-enfant pleure comme Xerxès. « C’est, dit-il, que je pense qu’aucune d’elles ne sera belle dans vingt ans ». Le monde est pour lui décoloré parce qu’« il manquait à cet enfant le minimum de contrariétés auxquelles, depuis des siècles, l’espèce humaine est habituée, au point que pleurer un peu est devenu une fonction naturelle qu’il nous faut satisfaire à tout prix. » À Cordoue, « sinistre et attirante dans l’histoire comme une bague dans une mare de sang », « on a des pleurs dans les yeux, sans cause et sans douleur, simplement pour dépenser la quotité de larmes qui a été dispensée à chaque créature. »

Ce goût des larmes, cette culture de la tristesse intérieure, ne s’oppose peut-être à la cruauté que comme un extrême d’un genre à l’autre extrême. Racine avait saisi en Néron tout aussi bien que Renan la nature du Qualis artifex

J’aimais jusqu’à ses pleurs que je faisais couler

Mais les pleurs qu’il versait se distinguaient à peine de ceux qu’il causait. L’essentiel est d’être ému, de se sentir vivre, de saisir son moi dans son acte, d’augmenter le sentiment de la vie personnelle : la cruauté et la pitié sont deux moyens d’y parvenir. Ainsi l’égotiste de Sous l’œil des Barbares « après des semaines de visions banales, soudain réveillé à la vie personnelle par quelque froissement »[70]. M. Barrès a un mot profond sur Jules Tellier : « Celui-ci d’ailleurs, comme tant de voluptueux, de la réalité n’utilisait que les tristesses »[71]. En effet le voluptueux est littéralement entraîné par son plaisir — trahit sua quemque voluptas — comme un terrain érodé par ses torrents. Il n’est arrêté et retenu, il ne s’agrippe à lui-même que par l’échec de la sensibilité, par l’arrêt du plaisir, par les tristesses. D’une part le voluptueux comme tel souffre profondément de la tristesse, d’autre part il arrive à la goûter comme telle, à vibrer avec elle, à l’incorporer à son sentiment et à sa passion d’être. S’il la goûte c’est en l’utilisant. Sa nature voluptueuse fait rendre de la volupté à ce qui contredit la volupté. Voluptueux il porte en lui l’idée, la disponibilité du plaisir, qu’il déverse sur la tristesse même. La vraie volupté est remportée comme une victoire sur la tristesse, comme la vraie santé — Nietzsche — sur la maladie, comme la vraie richesse — Socrate — sur la pauvreté. La volupté toujours coulante est stérile ; la tristesse seule, le froissement, en repliant l’homme sur lui-même, lui permet de se connaître, de vivre double. Le voluptueux, se connaissant dans la tristesse, tire d’elle cette volupté, la plus subtile, la connaissance. Il n’y a pas de grands voluptueux sans une certaine mélancolie, pas de mélancoliques qui ne soient des voluptueux trahis.

Larmes, tristesse, figurent la détente âpre et brusque d’une cruauté tendue, d’une sécheresse frémissante. Mais, après le Roman de l’Énergie Nationale, l’œuvre de M. Barrès se déploie, d’un certain point de vue, comme une autre détente, plus lente, plus douce, inclinée sous des présences d’intelligence et de paix. Dans sa jeunesse, raconte-t-il, un moine de Monte-Oliveto lui donna à choisir entre deux devises. « Pax aut Bellum ! m’a dit le solitaire de Monte Oliveto. J’ai répondu : Bellum ! Aujourd’hui je connais la stérilité de ces luttes… Après trente années la voix du vieil homme s’est fait accueillir : les cordes qu’elle devait frapper se sont mises à vibrer, et l’enthousiasme qui me disposait à une vie dangereuse se résout en une nostalgique aspiration à l’harmonie »[72]. Avec l’âge M. Barrès est passé de ce que Nietzsche appelait le dionysiaque à l’apollinien, de l’esthétique directe du cirque à l’esthétique idéalisée du théâtre, — et, somme toute, de Tolède, de Venise et de Sparte à Athènes. Dans cette Colline Inspirée qui figure parmi les livres de M. Barrès le clocher aérien, et qui en est la couronne comme il y a à Coutances la Couronne de Normandie, ce n’est pas un hasard, c’est un symbole, que revienne si obstinément le motif du théâtre : « C’est ici l’un des théâtres mystérieux de l’action divine et l’un des antiques séjours de l’Esprit ». « La colline apparaissait de loin comme le plus rare des tréteaux, où des scènes de miracle se joignaient à une véritable comédie. Et pour achever d’intéresser le populaire, voici que des effets de drame s’annonçaient. » « La Reine éternelle de Sion… goûtons-la dans un décor qui varie des diamants d’une gelée d’hiver aux illuminations d’un coucher de soleil en automne. » « Cette nuit de Sion formait un vaste drame musical où, sur le fond d’un large motif de religion éternelle, se détachaient le chant catholique des Oblats et le thème en révolte de Léopold. » Les images espagnoles de la corrida ont fait place aux images grecques du théâtre. On dira que les unes étaient littérairement à leur place dans Leurs Figures et que les autres le sont de même dans la Colline. D’accord. Mais le passage d’un sujet à l’autre, c’est précisément le passage de la guerre à la paix, du cirque au théâtre, de la sensibilité à l’intelligence. La Grande Pitié des Églises de France s’oppose même à Leurs Figures comme une Grande Pitié des Parlementaires. M. Bouffandeau y est incorporé à une amitié nationale, et les cruautés de la corrida panamiste font place à de reposants tableaux du Jardin des plantes. L’apaisement par la connaissance, la détente douce de la sensibilité fraîche dans l’intelligence, c’est un des rythmes éternels de la créature humaine. Considérons en M. Barrès ses valeurs d’intelligence.

V
L’INTELLIGENCE

Dans les choses de l’ordre moral et politique, M. Barrès a porté une intelligence extrêmement aiguë. Il appartient à cette catégorie d’artistes littéraires qui, à la différence des Goncourt par exemple, subirent l’influence des philosophes, des historiens, des intellectuels purs. On peut le rapprocher ici de Paul Bourget et d’Anatole France. L’en rapprocher et l’en distinguer, car la comparaison excelle à nous faire comprendre une nature d’esprit. M. Bourget est un dogmatique, M. Anatole France un critique. Néanmoins tous deux présentent ce caractère de penser, l’un avec application et l’autre avec aisance, par idées liées, par chaînes et par suites. Ils sont des esprits à formation et à dessins logiques et oratoires. L’intelligence de M. Barrès procède autrement : par touches discontinues. Elle a de même que son style la logique extérieure et l’oratoire pour ennemis. Elle cerne et désigne un sujet par éclairs rapides, par indications. « Nos paysages formés par l’histoire. Je leur dois mes meilleurs moments. » Sa pensée en effet a besoin d’être soutenue par le spectacle, par une excitation extérieure, qui lui permette de se reprendre et de se reposer entre ses saccades. On connaît l’apologue classique de l’Anglais, de l’Allemand et du Français qui entreprennent un ouvrage sur le chameau. L’Anglais part pour l’Arabie et en rapporte des carnets bourrés d’observations sur le vaisseau du désert. L’Allemand s’enferme dans son cabinet et y produit un livre sur le chameau en soi. Le Français va se promener au Jardin d’Acclimatation et rédige en contemplant le dromadaire qui fait la joie des enfants un essai ingénieux. M. Barrès est ici bon Français. Il n’écrirait pas sur le chameau sans traverser le bois de Boulogne pour le voir. L’application empirique de l’Anglais et la concaténation métaphysique de l’Allemand lui répugneraient également. Sa manière de penser — qui s’accorde en effet admirablement à la méditation sur un paysage historique — demeure intermédiaire entre l’intelligence et la rêverie, pleine de goût, juste de ton, allant, d’un trait qui n’insiste pas, au cœur des choses. Il est servi par une admirable imagination, plus intense que vaste, plus profonde que large. Imagination qui nourrit et colore sans cesse l’intelligence, lui donne les mouvements et le sang de la passion, l’incorpore à de la vie et à de la chair. « Le Sourd, dit-il d’un lourd garçon, n’avait pas d’imagination. Quand nous touchions à un magnifique cas de conscience, et dans un problème où toute une nation était intéressée, il ne pensait qu’à sa personne »[73]. Le mot est très juste. C’est bien par imagination que M. Barrès sort de sa personne et par images qu’il pense.

Une intelligence nourrie d’imagination ne tombe point dans cette sécheresse qui ne voit comme dignes d’être pensées que des idées claires. M. Barrès dans les Trois Idéologies était préoccupé à la fois d’aller loin dans l’ordre de la conscience et d’aller loin dans le sens de l’inconscient. Simon et Bérénice, les deux belles raquettes par lesquelles s’exerce son imagination, figurent l’une et l’autre tâche. Le Culte du Moi a pour fin d’amener l’individu à la conscience la plus claire : sentir le plus possible en analysant le plus possible, rendre consciente pour en jouir davantage après l’avoir inventoriée, la plus riche sensibilité. D’autre part le Jardin de Bérénice est le livre de l’inconscient : le monde de Petite-Secousse, de l’âne et des canards développe comme dans les tapisseries du roi René les mystères de l’instinct populaire. Même opposition, plus tard, dans le nationalisme qui forme le second étage de la formation barrésienne. « Penser solitairement c’est s’acheminer à penser solidairement »[74]. La pensée solidaire comme la pensée solitaire implique ces deux grands partis du conscient et de l’inconscient. « Un nationaliste, c’est un Français qui a pris conscience de sa formation »[75]. D’autre part c’est sur l’inconscient de la Terre et des Morts que le sentiment nationaliste se fonde.

Dans l’un et dans l’autre sens, il n’y a nullement contradiction. Bien au contraire ce sont là les deux seaux alternés d’une pensée qui se nourrit d’images, d’images qui s’élèvent à la vie de la pensée. La pensée consciente et claire s’avance avec des images comme avec des flambeaux dans le monde obscur et les replis de l’inconscient. Et ce qui n’était d’abord qu’images sentimentales affleure par une patience appliquée, par la réflexion et le style à la lumière de la pensée claire.

Les deux tendances ne se contredisent donc pas, mais aussi elles ne se raccordent pas complètement. Elles ménagent à l’intelligence de M. Barrès l’heureuse possibilité de penser sur deux registres différents.

Le premier peut se définir ainsi : volonté d’utiliser et non de subir. Voir clair par un acte de volonté, et voir clair en soi d’abord. « Un moi qui ne subit pas, voila le héros de notre petit livre. Ne point subir ! C’est le salut quand nous sommes pressés par une société anarchique… »[76] De là l’intelligence de M. Barrès, à travers tous ses raffinements et toutes ses subtilités, a porté sur tous les sujets un bon sens, une finesse lorraine qui, du même fonds dont il prétendait ne point subir, lui ont défendu de céder et d’être crédule à des prestiges extérieurs. L’Ennemi des Lois, le Roman de l’Énergie Nationale, le Voyage de Sparte, la Grande Pitié des Eglises de France présentent par bien des parties un souci de voir clair, une soumission presque scientifique aux humbles et complexes conditions de la réalité, un souci de cerner tous les éléments d’une question et de leur faire rendre tout ce qui apportera une solution.

C’est à cette clarté sur lui-même que l’ont amené les « intercesseurs » d’Un Homme Libre. Mais vers les profondeurs de l’inconscient se penche la fine et frémissante Bérénice, et, avant Bérénice, la méditation d’Un Homme Libre sur la Lorraine. « C’est l’instinct, bien supérieur à l’inconscient, qui fait l’avenir. C’est lui seul qui domine les parties inexplorées de mon être, lui seul qui me permettra de substituer au moi que je parais le moi auquel je m’achemine les yeux bandés »[77]. C’est d’ailleurs à juste titre que le Jardin de Bérénice et le livre de l’inconscient servent de cadre à la campagne électorale de M. Barrès. Il pouvait accorder avec eux l’une ou l’autre des deux doctrines entre lesquelles il paraissait hésiter alors, socialisme et nationalisme, parce qu’elles étaient mêmes hésitantes. « Dans ces questions de patriotisme, de religion, il n’y a pas de logique qui persuade, c’est de l’ordre sentimental, héréditaire, c’est du vieil inconscient… Il n’y a pas d’esprit libre »[78].

Entre ces deux figures de son intelligence il y a tout un ensemble de rapports, de problèmes, de vire-voltes qui en font le mouvement et la vie. C’est dans le pays de l’intelligence, en Grèce, que la question s’est posée particulièrement à lui et que des puissances de logique, rencontrées par lui à Athènes, l’ont sommé de choisir.

M. Barrès a appelé son voyage en Grèce le Voyage de Sparte. Si Athènes l’a déçu, Sparte a touché son cœur. Il en a dit avec une grande honnêteté et en des pages très belles la raison.

Plus encore que Sparte, Mistra, la ville franque morte, la fleur champenoise et byzantine dont les racines se nourrissent dans la plaine de Laconie, fut le grand enchantement de son voyage. « Cette montagne, dit-il de la colline de Mistra, est construite comme une intelligence. Des débris de toutes les époques et des races les plus diverses y prennent une couleur d’ensemble ; ils sont tapissés, reliés par un lierre vigoureux où bourdonnent les abeilles »[79].

M. Barrès n’écrit pas : construit comme mon intelligence, — mais comme une intelligence. Et en effet c’est cette même figure composite de la colline de Mistra qu’il voudrait voir à l’Acropole d’Athènes pour y aimer une intelligence vivante. On a reconnu la question de la tour franque. « Ce Parthénon incongru (avec la tour franque) dit-il aigrement à l’archéologue classique, était justifié par l’histoire. Il n’était pas plus absurde que mon cerveau, où des parties grecques et romaines sont associées à une première conception celtique »[80]. L’impérialisme néronien de M. Barrès se refuserait-il à admettre que le Parthénon pourrait fournir tout de même à l’humanité — fût-ce celle d’aujourd’hui — un état de pensée je ne veux pas dire moins absurde, mais plus logique, mieux lié, plus semblable à l’Idée de l’intelligence produite par les philosophes grecs, que le cerveau de M. Barrès ? Ce cerveau qui se reconnaît dans la colline de Mistra ne veut pas que l’Acropole d’Athènes relève d’une autre esthétique, d’une autre intelligence que le composite greco-français. Ne pouvant plus faire beaucoup d’individualisme en France, sinon avec une mauvaise conscience, il est allé en faire avec une conscience allègre contre Athènes. « Les ducs de Brienne sont sur le chemin que je prends pour aller en Lorraine. Fabvier est de Pont-à-Mousson. Notre sang nous force à sentir dans le mot de Grèce autre chose que ce que l’Hellade était pour Périclès »[81]. Évidemment. Il y a tout de même une hiérarchie entre la conception de la Grèce qui cristallise autour de l’origine mussipontine de Fabvier et celle qui se définit autour de l’idée du temple dorique. L’acte propre d’un cerveau humain n’est pas de trouver et de reconnaître passivement en lui des débris composites et superposés, mais de les classer, d’établir entre eux une ligne, un ordre. Un homme civilisé, qu’il soit de Kœnigsberg ou de Pont-à-Mousson, qu’il aie Winckelmann ou Gautier de Brienne pour compatriote, trouve en effet dans son cerveau composite plusieurs idées de la Grèce, ou, si l’on veut, plusieurs idées sur la Grèce. Mais, parmi elles, il est juste de mettre au premier rang l’idée qui nous permet de grouper sous ce nom, sur une aire d’intelligence, l’Acropole du genre humain. Toutes les autres idées humaines, y compris les plus nationales, celles que nous localisons sur notre terre paternelle, en recevront, de loin, comme d’un soleil, chaleur et clarté. II. y a peut-être autant d’indiscrétion à installer sur l’Acropole une manière nationaliste de penser qu’il y en avait — ce fut le cas de M. Romain Rolland — à faire pendant la guerre, au-dessus de la mêlée, des Alpes suisses une Acropole de jugement historique et de justice internationale. À Athènes je ne me connais que comme un homme civilisé et dans la France de 1914 que comme un homme mobilisé. Il me semble que le propre de l’intelligence est précisément de poser ces limites et de remplir ces cadres.

Le principal chapitre du Voyage sur Athènes s’appelle : « J’analyse mon désarroi ». Désarroi beaucoup plus intéressant et plus intelligent que ne le serait un chapelet de clichés et d’admirations convenues. M. Barrès y sent à vif, s’y explique loyalement : « Après huit jours, je crois sentir que l’interprétation classique ne pourra être la mienne. À mon avis Pallas Athéné n’est pas la raison universelle, mais une raison municipale, en opposition avec tous les peuples, même quand elle les connaît comme raisonnables »[82]. « Après trois semaines d’Athènes, j’ai trouvé sur l’Acropole la révélation d’une vie supérieure qui ne pouvait pas être la mienne. Cela m’irrite et me peine… La perfection de l’art grec m’apparaît comme un fait, mais en l’affirmant je me nie »[83]. « Le sang des vallées rhénanes ne me permet pas de participer à la vie profonde des œuvres qui m’entourent »[84]. Tels sont les deux motifs de son désarroi : désillusion qui ne trouve à Athènes qu’une raison athénienne, désillusion qui ne trouve en lui qu’un cœur aride et sans écho pour une beauté qu’il ne peut que respecter froidement.

Il serait hors de propos de discuter longuement sur le « municipal » athénien. M. Barrès, dans une note élégante à la fin du Voyage, s’est effacé courtoisement, lui et son idée, devant la sage Anthinea de M. Maurras. On peut, je crois, concevoir la raison athénienne, celle de Phidias, de Sophocle, de Thucydide et de Platon sous trois points de vue : raison municipale comme le veut M. Barrès ; — raison d’autant plus universelle qu’elle est plus municipale, d’autant plus humaine qu’elle est plus attique, c’est la conception de M. Maurras. — On peut enfin la comprendre comme l’acte même du classique, le passage du municipal à l’humain, du local à l’universel, passage non définitif et stylisé, mais suivi dans son mouvement et sa fleur, maintenu dans sa ligne par un effort persévérant, aisé, réussi : passage qu’atteste et symbolise avec exactitude une Acropole comme celle où nous nous promenons aujourd’hui, ruinée, étudiée, ramenée à la fois par la ruine et par l’étude à une idée, à une épure, à une arithmétique frémissante que l’esprit épouse au point où elle va se résoudre en musique.

Les trois conceptions peuvent également se soutenir, et même elles se nourrissent fort bien l’une de l’autre, par des discussions et des rapprochements. M. Barrès, il est vrai, donne son localisme pour une impression personnelle et ne l’appuie que de raisons un peu faibles : le dialogue des Athéniens et des Méliens dans Thucydide (qui tient tout entier, au fond, dans cette identité : la guerre est la guerre) et quelques images comme celle-ci : « L’Athena colossale dressée en bronze par Phidias à l’entrée de l’Acropole enveloppait sa ville d’un sourire caressant : c’est un sourire électoral »[85]. Cette Athena ne souriait pas, non plus qu’aucune statue de Phidias ou de son école. Mais l’imagination ne serait-elle pas aussi complaisante à aimer dans le sourire des statues grecques une image de ce « caractère doux et bienveillant de la mer Égée » qui répand Athènes et la Grèce vers le dehors par le palier incliné de l’hellénisme ? Il est vrai que M. Barrès décide que « ce que les meilleurs de nous appellent leur hellénisme est un ensemble d’idées conçues dans Alexandrie, dans Seleucie, dans Antioche et que nos professeurs débitent »[86]. M. de Goncourt appelait déjà avec profondeur l’antiquité le pain des professeurs. L’ensemble d’idées qu’on appelle hellénisme est plus complexe, il consiste dans une chaîne qui va d’Athènes à Paris par Alexandrie, Rome, Florence. « Nous avons accepté, dit dédaigneusement M. Barrès, la fiction d’une sorte de nationalité hellénique où l’on s’introduit par une culture classique »[87]. Cette fiction se prouve par ses fruits, puisqu’elle est précisément cette culture classique. Hellénisme, culture classique sont des « suites » au sens où Bossuet, intitulant le second livre du Discours la Suite de la Religion, fait de l’Église catholique le type même de la « suite ». Un homme cultivé voit là une nationalité hellénique au même titre qu’un catholique se sait membre d’une nationalité romaine : en seront-ils moins Français ? J’apercevrais fort bien le meilleur de cet hellénisme lié, de cette culture classique en sa vie et sa durée, comme le faisceau de trois suites : une suite littéraire qui irait d’Homère à M. Barrès en atteignant son point de perfection dans Sophocle et Thucydide ; une suite philosophique qui relierait Thalès à M. Bergson en touchant sa maturité dans Platon ; une suite plastique qui conduirait de Calamis à Rodin en réalisant à son plus haut point la plénitude de Phidias. Je vois fort bien les trois « discours » par lesquels on pourrait établir l’unité de ces trois suites.

Évidemment. Mais tout cela implique une conception livresque de l’hellénisme, une ascension — ou une ascèse — de l’Acropole par le musée et la bibliothèque, et M. Barrès n’y apporte pas, n’y veut pas apporter « des nerfs protégés par la poussière des livres ». Quatre pages plus loin cependant « les ombres de Byron et de Chateaubriand, que j’avais amenées de Paris, m’accompagnaient dans toutes mes dévotions ». Un livre en remplace un autre. Retenons que M. Barrès produit sur l’Acropole une sensibilité romantique que lui ont transmise les livres romantiques. Les romantiques qui y sont venus, Chateaubriand, Lamartine, Gautier, Flaubert, se croyaient ou se sentaient obligés d’apporter une sensibilité, un goût que leur avaient transmis les livres classiques. Mais les livres classiques c’est pour M. Barrès, en même temps que des souvenirs désagréables de collège, le cinquième étage de Louis Ménard sur la place de la Sorbonne, un délicieux vieux pauvre « à la main prodigieusement sale », à l’esprit orné et bizarre, qui tient dans le Voyage de Sparte une place semblable à celle de Choulette dans le Lys Rouge : Madame de Noailles et l’Arménien Tigrane y occupent une situation plus éminente.

Et le nom de madame de Noailles — cette Gasmule de notre poésie — dans l’admirable dédicace du livre y met une valeur aussi significative que les noms de Louis Ménard et de Tigrane. M. Barrès prend ici la suite non seulement du romantisme, mais d’un certain romantisme féminin. L’Acropole mécontente et repousse une sensibilité avide. « Même après la leçon classique, je continuerai à produire un romanesque qui contracte et déchire le cœur »[88]. Tout le voyage de Grèce était, comme presque tout ce qu’a écrit depuis M. Barrès, préfiguré dans Un Homme Libre. « Invincible égotisme qui me prive de jouir des belles formes ! Derrière elles, je saisis leurs âmes pour les mesurer à la mienne et m’attrister de ce qui me manque. L’univers est un blason, que je déchiffre pour connaître le rang de mes frères, et je m’attriste des choses qu’ils firent sans moi »[89]. À défaut de lui-même la tour franque maintenait sur l’Acropole quelque signe de ses pères, quelque ombre verbale de lui. Les archéologues la lui ont démolie. Mycènes l’a ennuyé : « J’arrive pour que l’on me dise : M. Schliemann s’est bien amusé. M. Schliemann, soit, mais moi ? Le chercheur emporta la truffe[90]. » Dans la Nouvelle Espérance de madame de Noailles, lorsque Philippe quitte Sabine de Fontenay, il emporte dans sa malle des livres : « Vous allez lire tout cela ? — Oui, c’est très intéressant. — Ah ! c’est intéressant ? Et moi, qu’est-ce que j’aurai ? »

On est dès lors au point pour juger le jugement de M. Barrès sur le Parthénon : « Rien de plus beau que le Parthénon, mais il n’est pas l’hymne qui s’échappe naturellement de notre âme ; il ne réalise pas l’image que nous nous composons de notre éternité de plaisir. Epictète disait : Malheureux l’homme qui meurt sans avoir gravi l’Acropole ! Ah ! s’il existait un pélerinage que Pascal nous eût ainsi recommandé comme la fleur du monde ! »[91] Il y a évidemment de beau romantisme, mais en voilà de curieusement intempérant, de l’authentiquement féminin. Le Parthénon, comme toute œuvre d’architecture appartient à l’ordre de la beauté réfléchie et calculée. L’architecture n’a jamais été, même chez les gothiques — surtout chez les gothiques — un hymne qui s’échappât naturellement de l’âme. — La phrase suivante classerait le Parthénon bien après l’Alhambra et le Généralife, qui sont en effet en architecture l’image et les lieux du plaisir. L’Erechthéion d’Athènes, qui servait, du temps des Turcs, de harem au gouverneur, et que M. Barrès semble vouloir rendre à cet emploi, était bien le lieu du monde le plus mal fait pour une maison de plaisir. — La phrase d’Épictète s’applique au Jupiter d’Olympie et non à l’Acropole. — Et enfin Pascal qui a dit : « Tout notre malheur vient de ne pas savoir demeurer dans une chambre, » n’est point un guide vers ces fleurs du monde. Si M. Barrès écrivait : Huit jours chez Blaise Pascal, il lui poserait peut-être des questions aussi incongrues que celles qui courroucèrent jadis l’entourage de Renan.

De voir M. Barrès méconnaître le Parthénon, conclurons-nous qu’il n’a point le sens des valeurs d’intelligence ? Nullement. Il n’y a pas d’intelligence plus saine et plus fine que la sienne, personne mieux que lui ne subodore l’intelligence dans les choses ou dans les hommes. Dans le Voyage de Sparte, composé et pondéré de la plus ingénieuse manière, il y a un chapitre purement intelligent, lucide avec beaucoup de goût, livresque avec quelque gaucherie, consacré à Phidias. Avec un sens d’artiste très juste, il a pensé qu’il fallait placer dans ces pages sur Athènes autre chose que de la sensibilité : il y a mis, comme en son lieu naturel, de l’intelligence nue. Ces lignes sur Anaxagore et Phidias me rappellent les deux chapitres élégants de l’Ennemi des Lois sur la sensibilité des réformateurs français et allemands, l’étude sur l’Évolution de l’Individu dans les Musées de Toscane. Ce n’est pas très profond, cela manque de dialectique et de liant, les idées sont frôlées plutôt qu’embrassées, mais c’est lumineux, c’est intelligent. M. Barrès a pu considérer le νοῦς (noûs), d’Anaxagore, l’incorporer à la statuaire de Phidias, du même fonds exactement qui lui fournissait ses admirables notations sur Vinci : « Il a donné à l’intelligence une valeur morale… La moindre des créatures qui nous est parvenue de Vinci connaît les deux côtés de la tapisserie qu’est l’univers, de là le sourire de leurs yeux baissés et encore leur calme énigmatique »[92]. Phrase admirable qui fait vivre vraiment la figure dans la surface colorée.

Ainsi M. Barrès a fait à cette Acropole qui lui paraît un peu scolaire l’offrande parfaite de son dernier devoir d’écolier. Acte de correction et d’élégance d’un Français bien né, mais qui ne vient pas du cœur. Quelles que soient les valeurs d’intelligence que nous admirons dans le Voyage de Sparte, les origines égotistes de M. Barrès et son fond romantique l’amèneraient invinciblement à déclasser l’humanisme, à déclasser l’image commune de la Grèce, — à leur opposer cette image selon lui-même, cette image romantique qu’est la Sparte de son livre.

Déclasser l’humanisme. Si la raison athénienne lui paraissait vraiment une raison universelle, il en dénoncerait l’erreur et la malfaisance pédagogique comme il a dénoncé longuement celle de la maxime kantienne (mal comprise) : « Agis toujours de façon que la maxime de ton action puisse être érigée en loi universelle. » La généralité de l’humanisme répugne à sa raison nationaliste. L’éducation de l’Université (et de toute la pédagogie française, catholique ou laïque) aboutit par là à l’anarchie. M. Barrès évoque en Grèce des images françaises, sur l’Acropole des bâtisses de notre moyen-âge. Il est très mécontent qu’à Sainte-Odile M. Taine ait inversement évoqué l’Iphigénie de Goethe : « On n’imagine point de lieu où disconvienne davantage qu’à Sainte Odile la tradition normalienne, pseudo-hellénique, anticatholique et germanophile. Les événements de 1870 prouvent mieux qu’aucune dialectique l’erreur de M. Taine, ou, pour mieux parler, son insubordination[93]. » Il est d’autant plus curieux de voir Taine malmené comme type de la culture universitaire que les Déracinés sont sortis en somme des thèses profondément posées par les Origines de la France Contemporaine. Mais enfin cette tradition normalienne, si elle conduit les jeunes gens et surtout les hommes faits à l’idée d’une Athènes idéale et d’une Rome éternelle, à ces pointes et à cette couronne de l’humanisme, commencent, principalement dans cette imagination des enfants que Plutarque nous aide à embellir, par poser une Athènes et une Rome toutes municipales, pittoresques, vivantes, par faire épouser aux jeunes cœurs un patriotisme athénien et romain, par leur rendre chères des images comme celles de Léonidas, d’Épaminondas et de Démosthène. Ce dernier est pour M. Barrès « un type vague, un pâle esclave des professeurs »[94] tandis que le pauvre Holopherne, je veux dire Xerxès, si méchamment « molesté par l’opinion universitaire » excite son imagination. Que M. Barrès se souvienne cependant des leçons puissantes de nationalisme que Démosthène a données à M. Maurras. Je puis l’assurer que pour beaucoup de Français Démosthène est aussi vivant que Déroulède. L’Athènes municipale où il vit pour les yeux d’un enfant est le vestibule nécessaire de l’Athènes idéale où sa raison et ses discours tracent l’épure de tout nationalisme.

Voici qui fera encore mieux saisir le parti pris de M. Barrès. Le Sturel et le Rœmerspacher des Déracinés voyagent, à vingt ans, l’un en Italie, l’autre en Allemagne : « Sturel au Lido, Rœmerspacher au Brocken, tendent à étouffer l’anarchie mentale, dite humanisme, que met en eux l’Université : ils filtrent l’amas encombrant déposé dans leurs âmes ; ils s’épurent pour retrouver la discipline de leur race »[95]. Et voici comment Sturel en Italie s’épure de l’humanisme : « C’est dans l’histoire, dit M. Barrès, que peuvent s’aguerrir des êtres trop susceptibles pour se mêler d’abord aux spectacles de la vie. Celle-ci, en devenant la mort, leur semble s’épurer ; du moins elle se dépouille : simplifiée et fixée elle fait un plus facile objet d’études. La branche qui pourrit dans une tourbière laisse après des siècles l’empreinte délicate et nette de toutes ses nervures entre deux feuilles de schiste. Plus immédiatement que Paris, Pise et l’intacte Sienne nous rendent nationalistes[96]. » Mais, monsieur, voilà précisément l’humanisme, et cette tradition universitaire, humaniste, que vous mésestimez si fort ! Remplacez Pise et Sienne par Athènes, Sparte, Rome, — et vos lignes fourniront un schème admirable d’éducation historique. Athènes nous rendra nationalistes avec un bénéfice plus évident que Pise : Sophocle, Thucydide, Démosthène la fixent en traits encore plus purs, en font un objet d’étude sinon plus facile, du moins plus beau. Etait-ce la peine d’aller chercher au delà des Alpes ce que votre jeunesse pouvait découvrir entre les feuilles de schiste de vos ardoises d’écolier ?

Mais cette image de la Grèce, M. Barrès, qui la déclasse ici devant Pise et Sienne, la déclasse ailleurs et surtout devant l’Orient. Dans ses Notes d’un Voyage en Grèce si paradoxales d’intériorité et de nervosité musicienne, Charles Demange écrivait : « Sur l’Acropole d’Athènes, c’est toujours vers l’Asie que nous retombons… Quand nous disons l’Asie, ce ne sont pas des masses que nous voulons décrire, ni même des paysages singuliers… Mais comme nous n’avons plus assez de noblesse, de goût, pour donner à nos tableaux comme Claude Gelée plus de force émotive par des architectures, nous dégageons de leur grâce l’universalité des choses. » Ainsi M. Barrès garde rancune à la Grèce d’avoir, en son goût de netteté et de pureté plastique, séparé, isolé, desséché l’individu : « En nous léguant un sentiment si hautain de la qualité d’homme, on a atrophié l’imagination que nos ancêtres se faisaient de la vie universelle[97]. » Ce joli chapitre de Du Sang, Amitié pour les Arbres, nous ferait volontiers imaginer un troisième jardin de Bérénice — Bérénice d’Orient — installé autour du platane que Xerxès orna de colliers d’or, un jardin où serait recueilli, comme l’âne et les canards de la villa d’Aigues-Mortes, tout ce qui a été stérilisé, offensé et refoulé par la Grèce. Mais cela le Voyage d’Orient de 1914 nous le donnera peut-être. En est-ce le schème que M. Barrès, vingt ans auparavant, traçait dans ce même morceau de Du Sang ? « Régions où la bête atteignit à l’humanité, conclut ses premiers pactes : le dressage, la culture ! Quel fervent petit livre on en rapporterait, avec des couplets, des rêveries, tout un appel à ces mystérieuses intuitions qui, parfois, nous ramènent si profond vers les lointaines origines de notre Moi ! »[98]

L’Orient lui sert à situer l’imagination indéfinie qu’il préfère aux formes plastiques d’Athènes, aux idées de l’intelligence. « L’intelligence ! quelle petite chose à la surface de nous-mêmes. »[99] « De plus en plus dégoûté des individus, je penche à croire que nous sommes tous des automates »[100]. On comprend que Sturel mêle au parfum oriental d’Astiné Aravian le souvenir des cosmogonies ioniennes que lui développait Bouteiller. Tout cela déborde à la fois avec les molles puissances du mirage oriental.

La tentation constante de l’homme intelligent est d’ailleurs de déclasser l’intelligence. Pas d’intelligence sans une critique de l’intelligence : depuis Socrate tout intellectualisme l’admet. M. Barrès cirait volontiers, peut-être, de l’intelligence ce que Hérédia disait de la poésie : « Ce n’est que l’une de mes élégances. » Entendons-le au meilleur sens. Il est élégant que l’intelligence reconnaisse les profondeurs sensibles sur lesquelles elle est fragilement portée. Il est élégant qu’elle aperçoive ses limites, qu’elle soit prémunie contre les infirmités et les infatuations où elle peut glisser. Il est élégant qu’elle s’endorme et s’oublie parfois comme les chevaliers croisés dans les palais d’Orient : une race de Gasmules peut en naître.

On a vu comment alternaient dans la sensibilité véhémente et riche de M. Barrès tension et détente, cruauté sèche qui le rétracte en lui, amour, pitié, larmes, qui le répandent vers une sorte de panthéisme oriental et de molle religion syrienne. Il est allé à Byblos où les femmes pleuraient Adonis, et il nous dit quelque part qu’il ne mourra pas sans avoir vu Kerbela « qui but le sang des Alides » et boit chaque année le sang que de leurs corps tailladés les Persans font couler pour Ali. L’Orient illustre pour lui le monde voluptueux des larmes, mais à l’horizon de la Grèce il n’a aimé vraiment que la fleur dure de fer et d’or, Sparte. Il a marché contre l’Acropole avec Xerxès et avec celui que Renan appelle « l’infâme Lysandre ». Je sais des humanistes farouches qui le regardent de l’œil dont les Tarasconnais voyaient Tartarin après qu’il eût tiré sur la mère-grand. Je le féliciterais plutôt d’avoir fait sentir que Sparte n’appartient pas exclusivement à la Prusse : mais qui sait si dans deux mille ans un dilettante bien barrésien n’écrira pas sur les mêmes thèmes un Voyage de Potsdam ?

« Aux attraits que cette noble cité offre à tous les passants, je substituai machinalement une beauté plus sûre de me plaire, une beauté selon moi-même[101]. » Ainsi parle M. Barrès de Venise. Il a éprouvé qu’à Athènes cela n’est absolument pas permis ; lorsque Caligula voulut substituer sa tête à celle du Jupiter Olympien, le dieu, dit-on, éclata de rire. Mais à Sparte M. Barrès a ses coudées franches : rien n’en reste à peu près qu’un paysage splendide et un grand nom, matière passive aujourd’hui et table rase qui prendra comme un étang sous les nuages les formes de l’esprit qui passe. Puis Athènes est le champ de la culture littéraire, repensée, indirecte. Alexandrie en émane naturellement. Sparte, comme Tolède, est le lieu de l’être, du direct. « Deux bras nus nous saisissent l’âme. »

Du même fonds et dans le même ordre, M. Barrès s’est appliqué à « jouir de la Chambre comme du lieu d’une grande tragédie spirituelle. Les flots d’un immense océan, les vagues de l’histoire et les éternels instincts de notre nation composite s’y épandent et jouent sous notre regard. C’est la beauté des grands paysages chargés d’histoire où pour ma part je trouve plus de plaisir que devant aucune œuvre d’art.

« Il arrive dans la vie un jour où l’on voit à cru et à nu ce que c’est qu’un poète. Un poète c’est un homme qui possède l’art de fixer un frisson et de donner un caractère d’intensité et d’éternité à ce qu’il sait éphémère et superficiel ; c’est un homme enfin qui coule une existence où les mots le dispensent des actes. Quand on a senti cela jusqu’à la nausée on se détourne des génies individuels et l’on cherche la poésie dans la nature et les collectivités[102]. »

Il y a ainsi chez M. Barrès un mouvement général pour déclasser sous les valeurs de la vie le livresque et le littéraire. Un mouvement qui se continue à travers les plans différents qu’il traverse. « Entre Mégare et Corinthe, aujourd’hui, je déclasse les Poèmes Antiques, Barbares et Tragiques : je les rangerai dorénavant sur le rayon que préside Boileau. Nul n’est poète s’il n’a des ailes…[103] » À son tour le poète ailé, le monde des mots, sont déclassés sous le monde des actes, sous le mystère des foules (le titre du roman que M. Paul Adam fit sortir de la même campagne électorale nancéenne qui produisit chez M. Barrès le Jardin de Bérénice). Le Jardin cherchait la poésie dans la nature et les collectivités ; plus tard M. Barrès, de Leurs Figures à l’Union Sacrée, la cherche, rabique ou idyllique, dans une foule, parlementaire ou autre, c’est-à-dire dans du vrai, du vivant et du nu. Une Bérénice de Tolède, un Voyage de Sparte, suivent ce même fil.

Le Voyage de Sparte sous son apparent désordre témoigne d’une composition extrêmement adroite. Tous les morceaux qu’y fait entrer du dehors M. Barrès pour étoffer un carnet de voyage trop maigre s’adaptent les uns aux autres. Le chapitre sur l’Assassinat de Capo d’Istria à Nauplie, pareil aux morceaux que Stendhal aimait tirer des chroniques italiennes, prétend nous mettre dans les approches de Sparte : « Une chanson orientale empoisonne une âme passante. Mais la vision nette de quelques faits cruels nous redresse et nous tonifie. L’homme n’est pas fait pour qu’il rêve, mais pour qu’il morde et qu’il déchire[104]. » La Sparte militaire, la Sparte d’Hélène dispose sur le voyage de Grèce du sang, de la volupté et de la mort. Elle porte les grandes murailles franques de Mistra, et les deux ordres d’images guerrières, la grecque et la franque, forment les deux moitiés justement accordées d’une même figure héroïque. À Sparte « les Motifs de mon Enthousiasme » s’opposent au « J’analyse mon désarroi » d’Athènes. Une forme de la vie nue comme à Tolède, une figure de la patrie comme à l’Arc de Triomphe et au Panthéon, une colline de contemplation historique comme le Sion-Vaudémont lorrain, le tout uni sur le paysage éclatant de Sparte, entre la neige et les lauriers-roses, dans les noms d’Hélène, de Léonidas et de Villehardoin. Une statue de la vie héroïque, en toute sa chair et toute son âme, s’y assied avec ampleur : « Un cœur noyé de poésie, s’il connaît une fois cette virilité du mont sous lequel tressaille la plaine pécheresse, veut mourir pour un idéal. Sa volonté d’être un héros jaillit claire et joyeuse. Rien désormais ne le contentera qu’un fier repos au sein de la cité, une mémoire bien assise et resplendissante[105]. »

Rien moins que l’intelligence de M. Barrès ne donne l’idée d’un miroir passif qui refléterait fidèlement, purement et froidement les choses. Il n’est point comme M. Maurras un artiste en intelligence, mais il est pourvu d’une intelligence d’artiste. Une intelligence qui se meut entre un peuple d’images comme une jeune femme entre les bibelots, les tableaux et les soies d’un salon. Le type exact de la pensée qui manque de ligne, de jet, de suite, qui souffre et jouit à la fois sous l’abondance, l’entassement, le discontinu de ses biens, et qui, à défaut d’un plan logique, sait les ordonner de trois manières. D’abord en les rapportant au moi, en donnant à leur confusion l’apparence d’une fusion, en laissant épouser à leur mouvement le mouvement même de l’âme qui se cherche, se connaît, s’éprouve, en les faisant participer de l’ordre intérieur. Ensuite en les animant par la figure de personnages qui les assimilent, les rendent en intuitions et en courbes vivantes. Enfin (et c’est proprement la manière intellectualiste de M. Barrès) — en dégageant de l’intelligence une sorte d’élément décoratif idéal, en l’incorporant à des paysages, en la répandant comme une lumière sur des masses terrestres ou végétales. De ces paysages modelés par l’histoire, les Amitiés Françaises et le Voyage de Sparte réalisent les chefs-d’œuvre. « Ce matin, je me promène avec mon compatriote, l’harmonieux Claude Gellée. Il m’enseigne l’amour des époques primitives et me fait reconnaître au Nord, sur les horizons d’Arcadie, le séjour des personnages fabuleux[106]. » Mais voici, plus près, sur d’autres horizons, toutes les formes de la lumière, l’aurore de Sparte, le crépuscule de Venise, l’or et le vert doux des paysages français, le séjour des personnages de notre sang et de notre âme ; voici du soleil, des nuées, des souffles, de la couleur, tout ce qui brise et diversifie par une atmosphère humaine, terrestre, locale, l’impersonnelle et pure clarté de l’espace éternel.

VI
L’HÉRITAGE

M. Barrès, qui est un homme de goût, ne nous a jamais, sauf une fois, parlé de sa « philosophie ». Si la critique, à qui une lourdeur est permise comme une nécessité du genre, plaçait sur ses idées cette étiquette, le terme le plus général qu’elle pût employer serait, je crois, celui-ci : une philosophie d’héritier. Le philosophe proprement dit vit heureux avec son capital de philosophie. M. Barrès, lui, a la philosophie du capital. Il se connaît, il se développe, il légifère sous la fortune et le destin d’un héritier comblé. Un Homme Libre est une méditation d’héritier qui approfondit ses biens, qui prend possession des deux maisons que symbolisent la Lorraine et Venise. Les Amitiés Françaises sont une pédagogie d’héritier. Le Roman de l’Énergie Nationale pourrait s’appeler tout aussi bien Le Problème de l’Héritage National.

« Quand tu t’abaisses, lui dit la Lorraine, je veux te vanter comme le favori de tes vieux parents »[107] Mais André Maltère précise en termes plus décidés : « Certes, je les admire, les héroïques chasseurs d’idées et les patients laborieux qui nous composèrent ce menu. Mais, imitateurs serviles plutôt que continuateurs de leurs efforts, entasserons-nous toujours sans jamais profiter ? Le vigneron qui planta les raisins fut un bon homme, mais celui qui buvant le vin avec des compagnons, dont à chaque verre il se sent plus le frère, transforme en sensibilité les paniers du vendangeur, fait une tâche sans quoi les efforts du premier n’auraient pas eu de sens. Donnons un sens aux travaux de nos pères, faisons des mœurs avec leurs philosophies accumulées. Conformons-nous à l’image que nous suggèrent de la beauté toutes les vieilles notions morales mises sous le pressoir »[108].

Ce franc parti n’a rien de mal plaisant. M. Barrès en a tiré son sentiment de la terre et des morts. Il donne à sa sensibilité et à son intelligence leur étoffe solide et large. Il se répand avec aisance sur de multiples registres, depuis le matériel jusqu’au spirituel. Le matériel, d’abord, c’est le capital au sens grossier du mot, — l’argent : « Sans argent, dit le Philippe du Jardin, comment développer son imagination ? » Et l’une des premières questions que M. Taine adresse à Rœmerspacher est de savoir s’il a quelques rentes, quelque héritage qui lui permette de vivre librement selon son âme. Le Repasseur, le second chien de l’Ennemi des Lois, avait coutume de prendre dans sa bouche des pièces de monnaie. « Avait-il été dressé à les ramasser sous les pieds des ivrognes dans les cabarets ? Les personnes qui ont eu des soucis d’argent dans leur jeunesse en gardent toujours une légère tare extérieure[109]. » C’est la tare originelle de Renaudin, de Racadot et de Mouchefrin. Mais ces soucis sont certainement plus épurés chez le Philippe du Jardin qui doit obtenir par les femmes, du chef de l’État, la concession d’un hippodrome suburbain : « L’argent, voilà l’asile où des esprits soucieux de la vie intérieure pourront le mieux attendre qu’on organise quelque analogue aux ordres religieux qui, nés spontanément de la même oppression du moi que nous avons décrite dans Sous l’œil des Barbares, furent l’endroit où s’élaborèrent jadis les règles pratiques pour devenir Un Homme Libre, et où se forma cette admirable vision du divin dans le monde, que sous le nom plus moderne d’inconscient, Philippe retrouva dans le Jardin de Bérénice[110], »

Voyons le réel sous l’ironie. M. Barrès a volontiers denigré et méprisé l’aristocratie de la naissance (Le Nelles du Roman de l’Energie Nationale, la réponse à l’Enquête sur la Monarchie). Il a attaqué et ridiculisé au temps de l’Affaire celle des « intellectuels ». Mais il a de la considération pour la troisième aristocratie, celle de l’argent. Il appartient au journalisme qui la défend. Comme Chateaubriand, Taine ou Vallès dans la leur, il se maintient avec force et sincérité dans sa classe sociale, celle des grands bourgeois.

Le Philippe des Amitiés Françaises est « petit-fils d’une longue suite de propriétaires lorrains »[111]. Il est instruit, en pages délicieuses, à connaître, à conserver, à développer son héritage. Vraie famille française, à fils unique, héritier comblé, — toujours heureuse lorsqu’elle voit que son enfant ne se ruinera pas. Quand le petit garçon, âgé de trois ans, quitte son hôtel sans se soucier de ses petits amis, « son père et sa mère, sans hésiter, se félicitent : C’est très heureux ! Nous croyons qu’il n’aura presque pas de cœur. Il en acquerra en devenant grand, pour ses parents, pour ses grands-parents, pour deux ou trois amis. Avec tous les autres il sera aimable, mais ils pourront bien aller dans le trou sans que le pauvre chéri se fasse de chagrin »[112]. C’est, dans l’ordre sentimental, l’équivalent de la bonne économie de nos pères. À Menton les magnifiques oliviers sont fumés avec des chiffons. Au pied de l’arbre barrésien voyez les bas de laine de nos vieilles familles.

Evidemment M. Barrès a tiré de là une belle philosophie nationaliste, celle des Amitiés Françaises. Tout capital comporte trois actions : le maintenir, l’accroître, le défendre.

L’intelligence a précisément pour effet de le maintenir, de le connaître, de le goûter. Elle en jouit et le consomme sous la forme littéraire. Chateaubriand, qui est l’ancêtre incontestable de M. Barrès, nous fournit le type de cette littérature porphyrogénète, née dans une richesse solide qu’elle exploite en mots et dépense en idées. « Chateaubriand, dit M. Barrès, dépensa dans sa littérature les tristesses hautaines accumulées par des féodaux sans emploi sur leur terre »[113]. Cette dépense littéraire d’un capital héréditaire représente pour M. Barrès le type de la félicité puisqu’il l’appelle « l’existence la plus heureuse qui soit à notre époque, et qui passe singulièrement, pour prendre deux termes vulgaires de comparaison, celle des rois et des milliardaires »[114]. Comme les rois et les milliardaires à la plèbe, elle s’oppose à celle du plus grand nombre des intellectuels « ces prétendus inventeurs de leur pensée, qui sont les esprits les plus serfs »[115]. Au-dessous même du serf « l’idéaliste qui révise chacun de ses actes est dans la pénible situation de Robinson Crusoé recréant toute la civilisation de son île »[116]. Un Jardin de Bérénice, une Venise, le plateau de Sion, voilà exactement le contraire de l’île de Robinson.

Mais justement cet héritage, sous sa forme de vie littéraire, apparaît à M. Barrès lui-même comme un héritage d’Épigone. L’ombre de Chateaubriand continue à le gouverner et à le modeler. « Aujourd’hui, écrit-il de Karyténa, nous devons rêver où nos pères ont vécu… Des vies sans nombre et des forces choisies ont été pressées comme des roses pour que ce burg nous fût un flacon de parfum »[117]. C’est sa ruine qui en fait un flacon de parfums pour l’écrivain, y transforme la vie en rêve, l’incorpore à la littérature des Génies. Tout existe, disait Mallarmé, pour aboutir à un livre. Tout a existé dans un tel burg pour aboutir à l’exaltation de la vie littéraire.

Dans la Venise des rois sans royaume de même que sur une colline de ruines idéalisées, M. Barrès se connaît et s’explique comme un Épigone littéraire : « Mon vrai nom c’est Tiepolo… En lui l’âme vénitienne qui s’était accrue instinctivement avec les Jean Bellin, les Titien, les Véronèse s’arrêta de créer ; elle se contempla et se connut… Comme moi aujourd’hui Tiepolo est un analyste, un analyste qui joue du trésor des vertus héritées de ses ancêtres…

« Tiepolo est le centre conscient de sa race. En lui comme en moi, toute une race aboutit. Il ne crée pas la beauté ; mais il fait voir infiniment d’esprit, d’ingéniosité… Il sentait une fatigue confuse des efforts héroïques de ses pères ; et tout en gardant la noble attitude qu’ils lui avaient lentement formée par leur gloire, il en souriait[118] ».

Mieux encore qu’en se plaçant sous l’invocation de Chateaubriand et de Tiepolo, M. Barrès donne la note exacte et profonde lorsqu’il évoque un jour de sa jeunesse où, causant avec Anatole France et Leconte de Lisle dans la bibliothèque du Sénat, Victor Hugo vint les rejoindre : « Ah ! dit-il, si quelque jour je pouvais mériter que l’Histoire acceptât ce groupe de quatre âges littéraires[119] ! » M. Barrès, dont la place est entre les grands écrivains de son temps, énonce là l’ambition la plus justifiée. Probablement, de l’une à l’autre de ces quatre figures, il aperçoit une ligne, une suite, un passage, j’imagine, de la spontanéité à la conscience, quelque chose comme le mouvement de Titien à Tiepolo. Une bibliothèque somptueuse comme celle du Luxembourg est en effet le lieu propre à grouper ces âges littéraires et à encadrer, comme un concert du Giorgiorne, les quatre personnages. Les quatre Épigones, héritiers de Chateaubriand figurent l’exploitation d’une richesse, l’utilisation du passé. Utilisation morale et politique avec Victor Hugo, décoratrice avec Lecomte de Lisle, ironique avec Anatole France, égotiste avec M. Barrès, — deux bibliothécaires sur les quatre.

« Et moi qui suis Tiepolo, et qui, replié sur moi-même, ne sais plus que répandre la lumière dans ma conscience, combiner les vertus que j’y trouve, et me mécaniser, j’approche de cette dernière période. Quand ce corps où je vis sera disparu, mon Être dans une nouvelle étape ne vaudra que pour classer froidement toutes les émotions que le long des siècles il a créées. Moi, fils par l’esprit des hommes de désirs, je n’engendrerai qu’un froid critique ou un bibliothécaire. Celui-là dressera méthodiquement le catalogue de mon développement, que j’entrevois déjà, mais où je mêle trop de sensibilité. Puis la série sera terminée[120]. »

Série terminée quand est formulé le livre auquel aboutit tout. Série terminée lorsqu’à « la pointe extrême de l’Europe, en face du grand large de l’Amérique, sur la terrasse du sémaphore du cap Sagrès, nous songions, ayant draîné à travers l’Europe toutes les façons de sentir, et les voyant avec les yeux de l’imagination qui se jouaient autour de nous dans cette grandiose solitude. Nul moyen d’augmenter ce troupeau, de le mener plus loin… »[121] Par sa pente spontanée une telle âme irait à un capital, au poids mûr ou mort d’un héritage terminé, M. Barrès nous apparaîtrait comme un cerveau de consommation, dans le sens et dans la mesure où M. Maurras appelle la République un état politique de consommation. M. Frédéric Asmus, le jour de la visite de l’Empereur à Metz « jouissait comme d’une vertu et d’une volupté d’entrer, avec toute sa force individuelle, dans un ensemble, pour devenir l’humble molécule d’un grand corps »[122]. Voilà un sentiment germanique que comprend M. Barrès, mais que du fond de lui-même il n’approuve peut-être pas entièrement et qu’il n’est pas loin de railler. À la suite de Chateaubriand, il se verrait plutôt monade centrale d’un corps qui atteint, comme Venise en Tiepolo, comme la Lorraine en l’auteur d’Un Homme Libre, son harmonieuse, consciente et dernière plénitude. Ces quelques lignes de l’Appel au Soldat sont peu de choses ; elles me paraissent cependant, rapprochées des précédentes, typiques : « C’est un grand plaisir de parcourir ainsi les villes en profitant des empreintes lentement données par les hommes et sans supporter les conditions du particularisme, par exemple, tout ce que les petits endroits contiennent de taquineries, de curiosités mesquines et d’intolérance[123]. » Fort bien. Mais enfin il se voit que la situation de molécule dans un corps grand ou petit ne dit rien qui vaille au bon Français qu’est M. Barrès. Dans cette société de consommation (où paraît retenu par un pied son programme de décentralisateur ) il s’agit de « profiter » et non de « supporter ». Le malheur est que l’un va difficilement sans l’autre. Le Génie du Christianisme, en faisant remonter les puissances du christianisme vers leur dehors décoratif, leur séduction sensuelle et leur beauté, donne, lui aussi, une méthode pour profiter du christianisme sans le supporter. C’est un droit de l’intelligence, évidemment (et voyez ce qu’a rendu Port-Royal sous le dilettantisme d’un Sainte-Beuve) mais enfin ce n’est point pour une doctrine, pour un ordre social ou religieux, une marque de vigueur et de santé : ces teintes éclatantes, cette atmosphère lucide et douce annoncent un crépuscule. Et quand on croit apporter par elle une contribution apologétique, on tient, comme Courier le disait de Chateaubriand, son masque à la main.

Ce cerveau de consommation apparaît donc plus propre à exploiter un héritage qu’à l’accroître. Mais d’autre part toute une partie de l’œuvre de M. Barrès est donnée comme une défense de cet héritage. Lorrain, il le voit sous la figure d’un domaine précaire et toujours menacé. Vision qui, se tournant à l’intérieur s’est, pendant des années, approfondie en passionnées méditations. D’abord, dans Un Homme Libre, figure emblématique du Moi au même titre que l’Église militante ou l’Église triomphante, elle devient avec le Roman de l’Énergie Nationale, les Amitiés Françaises et les Bastions de l’Est, le tout, presque, de l’œuvre de M. Barrès. La philosophie de l’héritage s’étoffe en philosophie nationaliste. « Je suis un héritier, dit l’Alsacien Ehrmann ; je n’ai ni l’envie ni le droit d’abandonner des richesses déjà créées »[124]. M. Barrès, de l’autre côté des Vosges, se sent l’envie et le devoir de les défendre. Et — voyez — encore cette envie et ce devoir demeurent pris pour lui dans une habitude et un goût de consommation. Ce n’est plus Ehrmann, c’est lui-même qui dit dans Au Service de l’Allemagne : « Par une chance à la fois détestable et bienheureuse, je vis ma courte vie lorraine précisément dans une période où la bataille, sur ce point géographique, est de plus grande conséquence qu’elle ne fut depuis quatorze siècles. Le sort, en me faisant naître sur la pointe demeurée française de ce noble plateau m’a prédisposé à comprendre, non seulement avec mon intelligence mais d’une manière sensible, avec une sorte de volupté triste, le travail séculaire qui pétrit et repétrit sans cesse ma patrie[125]. » Capital d’intelligence, encore, que la bataille amenée à son point le plus lucide, dans le champ exact de la jumelle. Et le sort a continué à favoriser M. Barrès en élargissant cette bataille historique au point de faire, comme lui-même le disait en 1917, de la terre presque entière, autour de l’Europe centrale, une Alsace-Lorraine.

M. Barrès nous conte qu’en sa jeunesse, et lorsqu’il écrivait Huit Jours chez Renan, il ébaucha à l’intention de Taine une autre petite malice intitulée : M. Taine en voyage. M. Taine prend le matin le bateau du lac de Côme, passe sa journée à copier et à revoir son chapitre sur Venise, lève le nez de son papier pour recevoir des documents que lui apporte l’archiviste de Côme, et commence la description de son tour du lac par ces mots : « Tout le jour j’ai vogué dans une coupe de lumière ». Mais réfléchissant qu’il devait beaucoup à M. Taine et qu’il ne fallait pas le contrister, il jeta son apologue ironique dans un tiroir où il est encore.

J’ai la conscience de devoir à M. Barrès presque autant que lui-même devait à Taine. Mais je ne crois pas qu’il y ait de ma part plus d’ingratitude à rappeler un article de M. Barrès, du 20 septembre 1914, qu’il a recueilli dans l’Union Sacrée : un M. Barrès en campagne qui fait un joli pendant à M. Taine en voyage. M. Barrès s’en va de l’Écho de Paris à Montmirail, qui vient d’être évacué par les Allemands. Visite au château du duc de La Rochefoucauld, où est né le cardinal de Retz, mais qui est aujourd’hui « souillé par le passage des sales gens d’Allemagne. » De Montmirail M. Barrès se rend à Château-Thierry. Il songe que « Victor Hugo est venu là il y a quatre-vingts ans chercher la trace de l’épopée impériale ». Il y a vu une charrette d’émigrant, et M. Barrès y revoit des charrettes d’émigrants. Il croise des cuirassiers, leur donne des cigarettes. À Châteàu-Thierry « j’ai voulu visiter la maison de La Fontaine. Le chien du fabuliste jouait derrière la grille ; le chat ronronnait sur l’appui d’une fenêtre, mais la gardienne m’a dit qu’on ne visitait pas pendant la guerre. Je me suis consolé en causant avec des soldats anglais. » Puis visite à l’évêché, à Mgr Marbeau, ami de Déroulède. (Probablement un tour à la charmille historique où se promenait Bossuet). Et M. Barrès conclut : « Quelle coupe de patriotisme qu’une telle journée[126] ! »

Évidemment il ne se trompe pas. Si M. Taine avait été réellement le professeur qu’imagine sur le bateau du lac M. Barrès, sa journée d’étude n’en eut pas moins été, à l’intérieur et à l’extérieur, une belle coupe de lumière. Et M. Barrès trouve, aux jours de guerre, en de riches vallées françaises, cette coupe de patriotisme intelligent, complexe, nuancé, patriotisme paisible, que Jules Lemaître aimait dans sa vallée de la Loire.

Mais le sentiment de la patrie, comme tous les sentiments, se transforme et vit — vit double et triple, les années de la guerre. Nous saurons dans dix ans sous quelle forme la guerre l’aura, comme un fleuve perdu qui reparaît sous une table calcaire, rendu. J’évoquais M. Taine en voyage. Je pense aussi à Huit jours chez M. Renan. « Tandis qu’il roule sur ses épaules sa tête grossièrement ébauchée, et qu’il tourne ses pouces sur son ventre merveilleux d’évêque, tous lui sont indifférents. Il ne s’intéresse qu’aux caractères spécifiques ; pour lui l’individu n’existe pas[127]. » Alors M. Barrès et d’autres mettaient inoubliablement à l’horizon du quartier des Écoles, en ce Renan populaire des dernières années, un énorme Bouddha, incorporé à la rive gauche, comme l’est le Penseur à la perspective de pierre du Panthéon. Sarcey, qui fut aussi sur la rive droite un petit bouddha de même nature, disait à Jules Lemaître, qui s’en glorifie quelque part : « Allez ! allez ! après moi c’est vous qui serez la vieille bête ! » Renan, qui s’irrita des Huit jours n’eût-il pas fait mieux de tenir à l’adolescent Barrès un propos analogue ? En attendant de rentrer, comme Renan, dans la solide et calme famille des grands écrivains, M. Barrès doit s’attendre à faire un stage, un Purgatoire du même genre, à figurer, lui aussi, non près du Collège de France, mais entre l’Arc de Triomphe et le bois de Boulogne, une figure considérable prise un peu entre un immense respect et quelques ironies trop usées pour que j’en allonge ce chapitre.

VII
LA VIE DOUBLE

Un moi, une destinée, nous apparaissent comme un héritage si nous les regardons dans leur source ; mais on peut se plaire davantage à les considérer dans leur cours, à les suivre comme Sturel et Saint-Phlin suivent la vallée de la Moselle, à les éprouver en leur durée comme une vie. M. Barrès est un grand vivant, l’artiste le plus rare et le plus expert à faire rendre à la vie tout ce qu’elle peut de donner en délicatesse et en force, en connaissance de soi et en puissance sur soi. Nous lui devons d’avoir approfondi et nuancé nos valeurs de vie, d’avoir renouvelé ou tout au moins cultivé parmi nous quelque chose de grec, cette action sur la vie conçue comme une œuvre d’art, composée ou disposée selon une suite intelligible… Qualis artifex ! cette idée d’une existence construite, artificielle qui se réalise sur des registres différents tant chez Socrate que chez Néron. Or l’art de la vie rentre dans les cadres et dans les lois générales de toute œuvre d’art : c’est le multiple dans l’unité. Il comporte toujours ces deux points de vue plus ou moins raccordés.

Le premier mouvement, dans cet ordre, c’est toujours de jeter les mains sur le plus de vie possible, d’embrasser le plus d’objets, de chercher plus de jouissance, d’assumer plus d’être. Il y a longtemps que Platon a comparé cette tendance naïve et spontanée à l’avidité des enfants à la foire qui veulent indifféremment tout ce qu’ils voient. Il est bien évident qu’on ne peut être ni avoir tout à la fois, mais il n’y a pas de contradiction logique à ce que l’on devienne successivement tout. Philippe et Simon, dans Un Homme Libre, arrivent, en leur journée de Jersey, à cette conclusion qu’il faut sentir le plus possible en analysant le plus possible. Mais les épisodes mêmes du Culte du Moi et des deux livres qui suivirent Un Homme Libre indiquent qu’on n’atteint pas simultanément au maximum dans les deux ordres. Un Homme Libre est un livre d’analyse, le Jardin, Du Sang des livres de sensations. Toute idée de la vie implique donc déjà cet échec, cette diminution, de n’admettre que comme successifs et s’excluant les biens dont on la conçoit nourrie : « J’avais le culte de ce qui est en moi d’éternel, et cela m’amena à me faire une méthode pour jouir de mille parcelles de mon idéal. C’était me donner mille âmes successives ; pour qu’une naisse il faut que l’autre meure ; je souffre de cet éparpillement. Elles se contredisent et se nient en moi, et pourtant je les reconnais comme des aspects d’une âme indivise… Ne pourrais-je réunir tous ces tons discors pour en faire une large harmonie ? »[128] Eh non ! Lorsque dans la Tentation Antoine surmené de vision veut embrasser et posséder toute la vie : « J’ai envie de voler, de nager, de beugler, d’aboyer, de hurler, je voudrais avoir des ailes, une carapace, une écorce, souffler de la fumée, porter une trompe, tordre mon corps, me diviser partout, être en tout, m’émaner avec les odeurs, me développer comme les plantes, couler comme l’eau, vibrer comme le son, briller comme la lumière » ; il termine de la façon la plus logique : « être la matière ». Il n’y a en effet que la matière, l’indéterminé, la puissance, l’Autre, pour accueillir à la fois dans sa matrice obscure et ses virtualités, sous l’idée de la simultanéité dans l’espace, toutes réalités coexistantes. Mais le propre de la vie, et particulièrement de la conscience, c’est de suivre la loi de la durée, de passer par le couloir unilinéaire du temps. Sturel voudrait « aimer en même temps l’amour et la gloire, une belle jeune femme et une belle aventure, mais l’intensité ne s’obtient qu’au prix de sacrifices »[129]. Et l’auteur du Discours sur les passions de l’amour appelait belle non la vie qui réunit l’amour et l’ambition, mais celle qui commence par l’un et finit par l’autre. « Nos méditations comme nos souffrances, dit M. Barrès, sont faites du désir de quelque chose qui nous compléterait. Un même besoin nous agite, les uns et les autres, défendre notre moi, puis l’élargir au point qu’il contienne tout[130]. » Bien plutôt c’est ce moi lui-même qui est fait du désir de quelque chose qui le compléterait, ou qui se défait dans ce désir. Nous sommes agités de deux besoins contradictoires : défendre notre moi en le concentrant, l’élargir au point qu’il se détruise en contenant tout, qu’il détruise en lui la raison en prétendant contenir ce qui s’exclut.

Aussi cette nécessité de vivre dans le temps, de n’éprouver les nuances de la vie que successivement paraît à une sensibilité exigeante une cruelle infirmité de la nature humaine : le désir se dessèche et s’épuise dans une poussière d’instants discontinus. « Je considère avec affolement combien la vie est pleine de fragments de bonheur que je ne saurai jamais harmoniser, et d’indications vers rien du tout[131]. » La réalité fournissant le multiple et le discontinu, c’est l’imagination qui en composera une figure fictive et complaisante. De telles sensibilités « souffrent délicatement et composent, dans leur imagination enfiévrée, des bonheurs avec les fragments qu’ils ont entrevus[132]. » C’est une grande nervosité tendue sur un vide intérieur comme les cordes de musique sur la caisse sonore.

« Cette mort perpétuelle, ce manque de continuité de nos émotions, voilà ce qui désole l’égotiste et marque l’échec de sa prétention. Notre âme est terrain trop limité pour y faire fleurir dans une même saison tout l’univers. Réduits à la traiter par une culture successive, nous la verrons toujours fragmentaire[133]. » Le Culte du Moi a pour objet de tirer de cette culture, en se ployant à ses nécessités, le meilleur parti. Puisque l’égotiste ne peut éviter le temps, la succession, il les prendra pour éléments d’une vie bien pensée et bien pesée. Il donnera a ses émotions un centre de ralliement, une direction, un objet qui les unifie. Soit le désir soit la possession fournira pour le moment qui passe une apparence, un schème d’unité.

« Une chose demeure, qui seule importe, c’est que tu désires encore. Voilà le ressort de ton progrès, et tout le ressort de la nature[134]. » Bérénice figure un moment de ce désir. « Reconnais en moi la petite secousse par où chaque parcelle du monde témoigne de l’effort secret de l’inconscient ». Effort, désir, malaise aigu et voluptueux qui suivent la pente ascendante d’une sensibilité. Mais elle se veut bientôt plus facile, plus ordonnée et plus riche, elle atteint son palier et sa pente principale, une image de possession, et d’un capital. Ces cours d’eau d’une vie voluptueuse ont pour niveau de base la philosophie capitaliste de la Terre et des Morts, une belle propriété où, comme dans la terre de Saint-Phlin, on jouit « des habitudes accumulées ».

Ces habitudes accumulées peuvent dégager une grande poésie. Des poètes furent admirables pour les avoir puissamment exploitées. La visite de Saint-Phlin à Mistral paraît celle d’un jeune seigneur à son suzerain spirituel. Et Mistral, poète des habitudes accumulées, tant individuelles qu’ancestrales, poète des eaux profondes et non des eaux sauvages, est un fils spirituel de Lamartine, le héros œkiste de cette poésie. Mais Lamartine la préparait, la balançait, la mettait en valeur et en contraste par un magnifique vagabondage, une nonchalance à la dérive flottante, autant de beaux nuages dans son ciel que de profondes racines dans sa terre. Entre ce romantisme de désirs renaissants et cette épaisseur pacifique d’habitudes oscille pour M. Barrès l’idée de la poésie. Donnant, à la fin des Amitiés Françaises, un état lyrique du traditionalisme, il dit : « On s’exclame sur des richesses, et des beautés, et des puissances du dehors… Quand je reviens toujours à ma rude Lorraine, croyez-vous donc que j’ignore tant de douceurs, tant de merveilles épandues dans le vaste monde ? Si je m’en tiens à Corneille, à Racine, ne distinguez-vous point que j’ai subi comme d’autres, et plus peut-être, ce flot de nihilisme et ces noirs délires que par-dessus la Germanie nous envoie la profonde Asie ? »[135] M. Barrès s’en tient à Corneille plus peut-être comme président de la Ligue des Patriotes que par le fond de sa sensibilité littéraire. Cinq pages plus loin il écrit sans doute avec une meilleure conscience : « On ne chasse plus Tristan et Yseult s’ils mirent un jour leur poison dans nos veines. Accablante musique et qui veut notre ruine ! En vain, comme le sage Ulysse, me ferais-je attacher au mât : j’arrache tous mes liens ; ardent jusqu’au désespoir, je veux chercher sous le flot les Sirènes[136]. »

Les poètes que lui révèle au lycée Stanislas de Guaita, voilà, pour M. Barrès, « des voix enfin qui conçoivent la tristesse, le désir non rassasié, les sensations vagues et pénibles bien connues dans les vies incomplètes[137]. » Une vie ambitieuse de tout embrasser et vouée par là nécessairement aux échecs est par force une vie incomplète ; mais ici elle se résume, en « neuf années d’emprisonnement », la vie d’internat. Celui qui en a été froissé gardera toujours pour en faire de la conscience le pli qui l’a ramené de force sur lui-même. Et ce froissement, comme celui d’une fleur, dégagera invinciblement le parfum de la vie secrète, l’habitude du rêve. « Ce sont toujours ma compagnie et mon occupation du moment que je juge les plus misérables » et « si j’essaie de me rappeler le temps que j’ai vécu depuis ma jeunesse, je n’y retrouve que mes rêves. En remontant leur pente insensible, je m’enfonce dans une demi-obscurité qui leur est facile comme les nuits d’Orient[138]. »

D’autre part M. Barrès a demandé à l’Espagne, celle de Tolède, celle de Loyola, celle de la tauromachie, l’intensité de la vie directe, âpre, violemment et vivement sentie. Sa sensibilité admet deux pôles : le goût vif de la sensation présente, l’amour délicat d’une série, d’une mémoire, d’un passé, cela même qui apparaît comme un déroulement de rêve, puisque le passé, si fort qu’il ait été vécu, s’interfère dans le présent comme une fumée indéfinie. Les deux goûts se contrarient, et il est difficile de porter l’un et l’autre à leur extrémité et à leur plénitude. Le moyen terme entre eux est l’imagination, qui paraît bien une façon de superposer artificiellement à l’un la réalité de l’autre. Mais on ne les vit fortement qu’à la condition de les opposer bien plus que de les superposer.

Opposer la vie active et la vie contemplative, c’est, depuis les philosophes grecs, un lieu commun toujours nouveau. « Grande inconséquence de notre éducation française, qu’elle nous donne le goût de l’activité héroïque, la passion du pouvoir et de la gloire, qu’elle l’excite chaque jour par la lecture des belles biographies et par la recherche des cris les plus passionnés, et qu’en même temps elle nous permette de considérer l’univers et la vie sous un angle d’où trois cents millions d’Asiatiques ont conclu au Nirvâna, la Russie au nihilisme et l’Allemagne au pessimisme scientifique ! Cette contradiction ne serait-elle pas le secret essentiel de cette élégante impuissance de nos jeunes bacheliers, que l’on n’a pas comprise et qu’on a appelée décadence ? »[139] Au fond, ce dualisme a toujours été la condition de toute culture européenne supérieure ; — même (et surtout) de notre XVIIe siècle chrétien et français. Il lui donne du tragique. Il plaît ici à M. Barrès de présenter la vie contemplative et la vie active dans leur hyperbole. Mais à la fin du Jardin il leur voit des visages plus simples. Il réfléchit que « dans la vie, les sentiers les plus divers mènent à des culbutes qui se valent ». Sénèque invite Lazare à se demander « si ce lui sera un mode de vie plus abondant en voluptés de partir en Gaule avec Mesdemoiselles ses sœurs pour être fanatique, ou de demeurer à faire de l’ironie et du dilettantisme avec Néron ». Et il estime que certainement « un fanatique (c’est-à-dire un homme qui transporte ses passions intellectuelles dans sa vie) est mieux accueilli par l’opinion que l’égotiste (homme qui réserve ses passions pour les jeux de sa chapelle intime) »[140]. Action et contemplation se rapprochent ici jusqu’à n’être que les deux versants, extérieur et intérieur, des passions intellectuelles : le « fanatique » est celui qui pense passionnément et vit comme il pense ; l’égotiste, qu’il pense passionnément ou non, vit autrement qu’il ne pense. Mais quel que soit le mode de vie que l’on aura choisi, il est inévitable que l’on regrette de l’avoir sacrifié pour l’autre. « A chaque fois que nous-renouvelons notre moi, c’est une part de nous que nous sacrifions, et nous pouvons nous écrier : Qualis artifex pereo ! »[141] « Un sentiment intense, qui, sans raison apparente, se lève en moi à de longs intervalles : l’idée qu’un jour, ne fût-ce qu’à ma dernière nuit, sur mon oreiller froissé et brûlant, je regretterai de n’avoir pas joui de moi-même, comme toute la nature semble jouir de sa force, en laissant mon instinct s’imposer à mon âme, en irréfléchi[142]. » Mais d’autre part : « J’ai tout l’orgueil du succès quand j’en ai tracé les lois. C’est posséder une chose que s’en faire une idée très nette, très précise [143]. ». Ces pentes diverses, opposées, d’une âme, apercevons-les ainsi comme sur une carte en relief, et voyons dans les deux vies, extérieure et intérieure, les deux mers où vont leurs eaux.

Dès lors une vie complète implique pour M. Barrès deux ou plusieurs vies qu’il est intéressant, difficile, tonique et beau de mener ensemble, d’associer, d’opposer, de contraster. L’une prend du voisinage ou de la succession de l’autre plus de saveur. L’art de la vie devient quelque chose d’analogue à cet art de la cuisine auquel Platon compare la sophistique : il nous appartient de lui faire subir les savantes préparations d’un repas. « Combien il doit être vif, le frisson de ces aventureux qui, tout en s’accommodant de leur milieu ordinaire, goûtent et réalisent les voluptés de deux ou trois vies morales, différentes et contradictoires ! C’est peu vivre de ne faire qu’un seul personnage ! »[144] Cette vie en partie double c’est « le secret merveilleux ». Il est vrai que M. Barrès, dans le curieux morceau de Du Sang qui porte ce titre, le ramène à une figure assez vulgaire, la dualité de l’intérieur et de l’extérieur. « Vivre une existence double ! Être et paraître ! Les grands aventuriers affirment qu’ils y trouvent une intensité de plaisir nerveux qui triple la joie de vivre ». Seulement l’intérieur lui-même peut comporter plusieurs âmes différentes, alternées, sur lesquelles l’extérieur, une fois adopté, maintient cette glaçure, « le sérieux qui couvre toutes les fantaisies ». La présence de ce secret merveilleux, la figure de la vie double, nuancent tous les livres de M. Barrès, y animent comme les couleurs du sang sur le visage une vivante et changeante sensibilité.

« Dans l’âme le bohémianisme, à l’extérieur l’austérité », c’est très justement qu’il appelle cela « la culture morale des sociétés vraiment civilisées »[145]. Très justement en tant que cette figure élémentaire symbolise la pluralité des âmes qu’implique une nature complexe. À quelqu’un qui s’étonnait de voir aux petits Provençaux un esprit plus vif qu’aux enfants du Nord, Gaston Boissier, Nîmois et professeur de rhétorique, répondait : « Ce n’est pas étonnant : comme ils parlent deux langues, ils passent leur vie à faire des versions. » C’était assez fin. L’homme de qui la nature intérieure a de même plusieurs systèmes d’attitudes, plusieurs langues, s’assouplit en faisant de l’une à l’autre des versions. Ainsi Sénèque, avant de devenir lui-même matière à version pour les écoliers. La lettre que M. Barrès, dans le Jardin, lui fait écrire à Lazare, ne le trahit pas beaucoup : « Le comprendrez-vous, Lazare, ce luxe m’excitait infiniment à aimer la pauvreté. Avez-vous jamais mieux goûté la pudeur que dans les bras de Marie-Madeleine ? »[146]

Alors le nationalisme de M. Barrès ? Eh ! le nationalisme de M. Barrès est pris, lui aussi, dans ce chœur. Si M. Barrès ne l’avait ni éprouvé, ni conçu, ni pensé du point de vue du bohémianisme, je suis persuadé que ce serait un nationalisme fade. Les délices des belles Amitiés Françaises viennent de ce qu’elles sont soutenues par la sensibilité de l’Homme Libre. Allons plus loin. Ce n’est pas seulement un nationalisme vivant et fort, c’est une nation vivante et forte qui comporte cette dualité ou cette pluralité. J’aime la pureté et la justesse de termes avec lesquelles M. Barrès parle de l’Entretien avec M. de Saci, qui, dit-il, « avec ses deux pentes contrastées est, pour mon goût, le sommet le plus solide à l’œil, le plus fier et le plus caractéristique du grand massif français »[147]. Ce sont ces pentes contrastées, c’est cette variété et cet équilibre que la culture établit dans une âme. Elle fera cette âme à l’image d’un pays. La Lorraine d’Un Homme Libre, bien que prise dans la vérité et éclairée de beaux aperçus à la Michelet, n’en est pas moins conçue en partie comme un paysage intérieur qui rappelle ceux qu’aima le symbolisme, ceux du Voyage d’Urien. Et inversement ce sont des paysages intérieurs qui ont conformé à leur finesse, pour M. Barrès, tant d’aspects de la terre et de l’âme françaises. L’image de la vie double ou multiple vaut dans les deux ordres. Vie de l’individu et vie de la nation fournissent deux figures analogues. M. Barrès a écrit pendant la guerre les Familles spirituelles de la France. Mais une intelligence, une sensibilité complexes admettent, elles aussi, plusieurs familles spirituelles. Mes familles spirituelles : ainsi pourraient s’intituler, dans Un Homme Libre, l’Église militante et l’Église triomphante (les Benjamin Constant et les Sainte-Beuve, Venise et la Lorraine, Simon et Bérénice).

Leur multiplicité, il est naturel que, comme celle des familles spirituelles françaises, elle se réduise à une dualité, — image de ce que sont, dans notre nation divisée et pourtant une, la gauche et la droite, les deux langues morales que parlent les deux France. Ces deux langues intérieures, l’instinct d’artiste de M. Barrès l’a amené naturellement à les symboliser, à les exprimer par deux femmes.

Les Deux Femmes du Bourgeois de Bruges ne sont qu’une épreuve un peu étudiée et scolaire de la Marthe et de la Marie de l’Évangile. Mais les deux femmes entre lesquelles s’écoule une vie intéressante et compliquée, ou plutôt les deux femmes qui traduisent cette vie en des termes de chair et de style, M. Barrès les a figurées par deux fois, dans l’Ennemi des Lois et dans le Roman de l’Energie Nationale, aux deux côtés d’André Maltère et de François Sturel. Images de la vie double, comme la Lia et la Rachel du Moïse.

Dans l’Ennemi des Lois la princesse russe Marina figure la sensualité exotique, et Claire Pichon-Picard l’intellectualisme à goûts sociaux : tous deux, vers 1892, représentaient assez exactement les deux pentes du quartier latin. La première couvrant un large pays, animé par le roman russe, et flottant de l’encrier de Chateaubriand détenu par M. de Voguë aux souliers mystiques de Yasnaïa-Polaïa. La seconde, de Millerand qui recrutait des cerveaux pour le socialisme parlementaire, allait à la marmite de Ravachol. Et l’Ennemi, qui soumet un professeur de l’École des Hautes Études à la discipline du chien Velu, confesseur et martyr, s’accorde assez bien à ce genre d’amplitude. André Maltère mène une vie qui « prenait une saveur plus forte de la secrète contradiction qu’il mettait à être tout générosité, tout optimisme humanitaire avec Claire Pichon-Picard, et à se livrer au vice sentimental le plus raffiné avec la petite princesse Marina »[148]. Et l’Ennemi des Lois, l’un des livrets les plus agréables de M. Barrès, se construit tout entier en partie double, lui aussi, autour de ce couple.

Marina, cette Russe de toucher voluptueux et fleuri, avec beaucoup de bijoux, de loufoquerie et de caprices, image des sens, du plaisir et de l’aventure, nous est une première épreuve d’Astiné Aravian. Les récits de leur jeunesse que l’une et l’autre font à leurs amants sont construits avec les mêmes procédés. Mais de l’Ennemi des Lois aux Déracinés, de 1892 à 1897, le couple Claire-Marina fait place au couple Astiné-Thérèse. (Un chapitre des Déracinés s’appelle les Deux Femmes de François Sturel). À l’idéologue de la rue Claude-Bernard succède la femme élégante de la rue de Prony, passage d’une rive à l’autre qui est, pour un écrivain, une étape banale de la vie littéraire parisienne.

Toutes les valeurs d’Astiné se trouvent déjà dans Marina. « Profonde sensualité, dit-il de celle-ci, dont est vêtue celle qui naquit au pays des songes épais et parmi les barbares impurs ! Elle vient du côté du monde où tout est puissance de détruire ; puis, en pressant dans mes bras cette étrangère, je sens que je vole ma race, je participe à la grande confusion où se plaît la nature, dans son mépris de nos divisions administratives. La violence de notre plaisir mêle deux sèves préparées par une longue suite de vies contradictoires »[149]. Et François Sturel parle et pense de même d’Astiné Aravian, parle et pense de même par elle. Ces longs voyages d’Astiné et de sa race autour de l’Ararat, au long de l’Euphrate et de la Volga, ces turquoises des princes persans, voilà qui disposera Sturel à jouir plus voluptueusement, avec Saint-Phlin, de la vallée de la Moselle. Il aimerait moins sa race, sa sève, s’il ne revenait pas à elles. L’image de l’une des deux femmes se fond dans le rêve et l’autre s’achève dans le retour. C’est Hélène et c’est Pénélope. Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage ! Mais il était de ceux qui jurèrent et souffrirent pour Hélène, celui que dans le lit d’olivier sauvage attendait Pénélope.

Cette idée de la vie double peut être figurée de même par une femme entre deux hommes. Un Amateur d’Âmes est bâti un peu comme cet « amateur d’idées » qu’est l’Ennemi des Lois. De même que Claire et Marina illustraient deux âmes de Maltère, de même Delrio et Lucien symbolisent les deux âmes de la Pia, son frère selon la nature qui est son maître selon l’esprit, son amoureux selon la nature qui ne lui est qu’un petit frère selon l’esprit. Quand elle a laissé ses lèvres à celui-ci, elle éprouve qu’elle a commis une sorte d’adultère envers son frère, elle se blesse mortellement « sentant qu’elle ne pouvait se conformer à sa destinée et que son bonheur n’eût été qu’un affreux péché »[150]. Elle meurt « d’avoir entrevu pour qui elle voulait se réserver », et Delrio ne le sait pas, croit qu’elle a aimé Lucien et qu’elle meurt pour lui. Dans les dernières étreintes de la Pia, il sent pourtant son secret plus qu’il ne le saisit, et « dès lors il fut plus heureux parce qu’il eut un point sensible autour duquel grouper et fortifier sa personnalité ». Conclusion toute égotiste qui ne rappelle guère les derniers mots de la Confession d’un Enfant du Siècle. Delrio remercierait Dieu que de trois êtres qui ont souffert par sa faute il en reste un d’heureux, qui est lui. « Il pria ses amis que nul désormais ne prononçât le nom de cette morte ; il voulut connaître seul la terre soulevée où cette Pia acheva de se défaire »[151]. Un Amateur est en contraction espagnole ce que l’Ennemi est en diffusion nonchalante. Mais le premier n’atteste-t-il point l’incapacité de la femme à posséder les deux âmes — le minimum de deux âmes requis par la culture barrésienne, ou tout au moins à se posséder dans ces deux âmes ?

L’idée de la vie double forme un cadre à souhait pour une vie consciente. Mais gardons-nous, sous peine de contradiction, d’y enfermer M. Barrès.

D’abord, si M. Barrès trouve son compte, son plaisir et son art dans ce dualisme, s’il se complaît en lui, il ne s’ensuit pas du tout qu’il l’aimera chez autrui. Il s’intéressera bien plutôt à l’homme qui aura poussé inflexiblement son caractère à l’unité, exagéré l’unité de ce caractère. La vie double d’André Maltère est mieux à l’aise si Claire et Marina ne vivent pas elles-mêmes à double, si chacune lui garde entièrement l’intégrité de ce type. La vie n’est savoureuse et belle qu’à condition de présenter de pleins originaux. M. Barrès rappelait sur la tombe de Déroulède, pour l’appliquer au grand patriote, ce mot d’un ancien : « Si vous avez vu un homme un, vous avez vu une grande chose ». Dans le chapitre du Voyage de Sparte sur le Dernier Apôtre de l’Hellénisme, Louis Ménard, il appelle son maître « un vieux pauvre animé par une allégresse d’enfant et qui éveillait notre vénération par sa spiritualité. Nul homme plus épuré de parcelles vulgaires. Si j’aime un peu l’humanité, c’est qu’elle renferme quelques êtres de cette sorte, que d’ailleurs elle écrase soigneusement… Il a été passionné d’hellénisme et de justice sociale, et toute sa doctrine, long monologue incessamment poursuivi, repris, amplifié dans la plus complète solitude, vise à nous faire sentir l’unité profonde de cette double passion »[152]. L’homme à tiroirs, à vie multiple, garde pour lui seul la plus grande part de son intérêt : comme M. Barrès le dit de Schliemann, le chercheur emporte la truffe.

Et puis la vie double elle-même n’acquiert toutes ses nuances que si elle s’oppose à la vie une, — si la vie une est comprise comme le second terme d’un dualité, si elle aussi est, d’un certain point de vue, pratiquée, aimée.

Enfin, à mesure que le temps d’un homme s’accroît, que sa vie devient plus complexe et plus étoffée, un certain progrès le conduit à se voir, à se connaître sous une forme plus une, à embrasser le paysage avec plus d’ensemble tandis que le point de vue s’élève, à fondre dans l’unité d’une vie ancienne ce qui d’abord apparaissait comme divers dans les découvertes d’une vie neuve. M. Barrès pouvait bien écrire dans Un Homme Libre : « Une idée que j’ai exprimée, désormais n’aura plus mes intimes tendresses… Peut-être qu’ayant tout avoué dans ces pages, il me faudra tenter une évolution de mon âme, pour que je prenne encore du goût à moi-même[153]. » Mais plus tard, ajoutant à l’Homme Libre la préface de 1904, il apercevait au contraire l’unité, l’harmonie, de sa pensée, de son être. Plus précisément, comme tous ceux qui en ont eu vraiment quelque chose à dire, il n’a vraiment exprimé qu’une idée, une idée vivante qui se confond avec lui. « Ma pensée était, que dis-je ! elle est encore une chose vivante, la forme de mon âme… En 1890, au lendemain de l’Homme Libre, je sentais mon abondance, je ne me possédais pas comme un être intelligible et cerné[154]. » Bien au contraire, dans l’Homme Libre il redoutait le moment où il allait devenir cet être intelligible et cerné. « Comme il serait triste, disait-il en s’adressant à Sainte-Beuve, qu’un jour, faute d’une source intarissable d’émotion, j’en vinsse à imiter ton renoncement !… Que j’aie fini d’être froissé, et je n’aurai plus que de l’intelligence, c’est-à-dire rien d’intéressant[155]. » Certainement l’intelligence de M. Barrès (pas plus d’ailleurs que celle de Sainte-Beuve) n’est jamais devenue cette chose définie et morte en laquelle il craignait que se refroidît sa sensibilité. Mais enfin, de plus en plus, on a été sollicité de le voir sous une figure d’unité qui d’abord lui convenait mal.

S’il a pu redouter de se stériliser dans l’intelligence, il a aussi porté avec une crainte analogue et quelque mauvaise conscience les sentiments de la vie double : « Pour donner quelque saveur à des sentiments trop banalisés, écrivait-il À la pointe extrême d’Europe, nous n’avons plus qu’un expédient, c’est de les mêler : comme l’Espagne, nous composer une vie intense et contrastée. L’âpre plaisir de vivre une vie double ! La volupté si profonde d’associer des contraires ! Comme la sirène doit être heureuse d’avoir la voix si douce ! Mais rien qui use plus profondément : c’est la pire débauche. Quelques-uns sentirent leur âme en mourir à tous sentiments profonds ! »[156] M. Bourget, dans son consciencieux Démon de Midi, a montré l’idée de la vie double envahissant une âme au milieu de sa carrière, et la « débauchant » au sens exact du mot. M. Barrès, en une certaine mesure, aurait plutôt déposé, en avançant dans la vie, son goût de la vie double, voulu vivre en profondeur et s’ouvrir aux sentiments simples.

De là les diverses idées de vie une, artificiellement et violemment une, qui s’opposent à l’idée de vie double, — à la fois la repoussent et la mettent en valeur.

Une idée d’énergie humaine, de tension, que M. Barrès voit réalisée dans Michel-Ange et dans le génie espagnol. Si le culte du moi est une méditation infinie sur les manières d’accroître, d’élargir, d’intensifier l’homme, il est tout naturel que M. Barrès se soit plu à placer dans son cabinet de travail les figures de l’humanité héroïque créée par Michel-Ange et à vivre dans la familiarité de ces images. Mieux encore, la nature et l’humanité espagnoles, dans leur sécheresse, leur ardeur et leur âpreté, leur tendance à l’exaltation, à la nudité et au vif des sentiments, figurent sous une forme sensible et dans les paysages qui lui conviennent cette humanité. Delrio, l’amateur d’âmes, connaît tout sous la catégorie d’une nature humaine, voit dans tout des énergies vivantes, élimine de tout, comme du muscle la graisse, l’abstraction. « Il avait, et poussé jusqu’à un goût passionné, le sentiment de l’énergie humaine »[157]. « Cette exaltante Tolède, voilà la complémentaire désignée pour cet être, enfiévré au point que dans les arts il n’eût trouvé de contentement qu’auprès des violents raccourcis de Pascal et de Michel-Ange, qui eurent eux aussi l’âme solitaire et tendue ». C’est parmi de telles images que M. Barrès se fût plu à créer une Bérénice de Tolède à laquelle Un Amateur d’Âmes eut été ce que l’Ennemi des Lois est au Jardin, — une Bérénice d’Espagne, « pays pour sauvage qui ne sait rien ou pour philosophe qui est de tout blasé sauf d’énergie »[158].

L’énergie dont les personnages de Michel-Ange, comme les torrents alpestres, paraissent les figures indéfinies et solitaires. « La chapelle des Médicis, la Sixtine sont des réservoirs d’énergie probablement immortels. Bien des philosophies qui enseignent le même individualisme seront devenues incompréhensibles, que l’on viendra ici encore se convaincre que la seule tâche noble est, par un constant effort, de se créer soi-même, jusqu’à substituer à la réalité conventionnelle, c’est-à-dire admise par le commun des hommes, sa propre conception du monde, en un mot recréer l’univers »[159]. M. Barrès, depuis, a reconnu cette conception plutôt illusoire. Il s’est plu au contraire à se sentir créer, modeler par les influences du passé, à se connaître comme un prolongement de la terre et une influence de ses morts. Lui serait-il impossible, d’ailleurs, de tourner et d’utiliser dans cet ordre l’enseignement de Michel-Ange ? Lorsque, dans un esprit tendu d’individualisme il écrit : « Ses Sibylles, ses Prophètes, sont si tragiques de fièvre parce que, dans l’avenir, ils aperçoivent des conditions où ils eussent été eux-mêmes plus beaux, plus heureux, cependant qu’ils distinguent aussi que leur sort sera de ne pas atteindre le terme de cet éternel devenir »[160]. N’oriente-t-il pas bien arbitrairement dans une direction étrangère l’esprit de la Sixtine ? Les Prophètes et les Sibylles de Michel-Ange ne sont point préoccupés d’eux-mêmes, mais d’un objet divin qui n’est pas eux. Ils annoncent, ils pensent le Christ, les uns intérieurement et les autres en une formidable proclamation. Il ne serait pas difficile de ployer leur enseignement vers cette idée d’un passage, d’une transmission, d’une tradition, comme les sources vives du traditionalisme de M. Barrès.

Puis une idée de mécanisme, de nature humaine montée, organisée, exploitée artificiellement par un ensemble de procédés que peuvent inspirer les grands mécanistes de l’âme. Comme la complexité et la systématisation, dans une philosophie de l’évolution, vont se développant parallèlement, ainsi passion et discipline intérieure croîtront l’une avec l’autre, l’une en raison de l’autre. Ce n’est pas un hasard si cette terre de l’énergie nue qu’est l’Espagne produit l’homme qui donne une méthode à l’énergie comme Bacon et Descartes en donnent une à la pensée : Ignace de Loyola. « Une méthode pour que chacun se crée lui-même, voilà sa force incomparable »[161]. Méthode qu’il met au service de l’Église, — que les trois idéologies mettent au service d’une église intérieure, — qu’ensuite M. Barrès s’emploiera à mettre au service, lui aussi, d’églises extérieures, d’une collectivité.

Ainsi Un Homme Libre est le livre de la méthode appliquée non à l’intelligence, mais à la volonté. « Pour ne pas succomber sous l’âme universelle que nous allons essayer de dégager en nous, commençons par connaître les forces et les faiblesses de notre esprit et de notre corps. Il importe au plus haut point que-nous tenions en main ce double instrument, pour avoir une conscience nette de l’émotion perçue, et pour pouvoir la faire apparaître à volonté »[162]. Une méthode qui permette d’utiliser l’énergie présente, de récupérer l’énergie absente ! « La vie toujours chez nous rencontra des obstacles. Nous n’avons pas, eu le sentiment de la force, cette énergie vitale qui pousse le jeune homme hors de lui-même… Ce sentiment de nos forces émoussées nous engage vivement à ne négliger aucune de celles qui nous restent, à en augmenter l’effet par un meilleur usage, à les fortifier de toutes les ressources de l’expérience »[163]. Comme Didon, en découpant en lanières une peau de bœuf il y a fait tenir l’enceinte d’une cité. « De plus en plus dégoûté des individus, j’arrive à croire que nous sommes tous des automates » et de plus en plus il a pris conscience de son déterminisme intérieur. Voyez Nationalisme, Déterminisme, le premier livre des Scènes et Doctrines du Nationalisme. S’il est passé d’un homme libre à un homme déterminé, c’est par l’intermédiaire d’un homme qui crée lui-même son déterminisme, qui ploie en lui la machine. Tout le ressort essentiel de ce double déterminisme est caché, comme celui qui fait mouvoir les deux aiguilles d’une montre dans le colloque qui termine le IVe chapitre d’Un Homme Libre.

« Pourquoi les philosophes s’indigneraient-ils contre ce machinisme de Loyola ? Grâce à des associations d’idées devenues chez la plupart des hommes instinctives, ne fait-on pas jouer à volonté les ressorts de la mécanique humaine ? Prononcez tel nom devant les plus ignorants, vous verrez chacun d’eux éprouver des sensations identiques. À tout ce qui est épars dans le monde, l’opinion a attaché une façon de sentir déterminée, et ne permet guère qu’on la modifie. Nous éprouvons des sentiments de respectueuse émotion devant une centaine d’anecdotes ou devant de simples mots peut-être vides de réalité. Voilà la mécanique à laquelle toute culture soumet l’humanité, qui, la plupart du temps, ne se connaît même point comme dupe. Et moi qui, par une méthode analogue, aussi artificielle, mais que je sais telle, m’ingénie à me procurer des émotions perfectionnées, vous viendriez me blâmer ! L’humanité s’émeut souvent à son dommage, tant elle y porte une déplorable conviction ! Quant à moi, sachant que je fais un jeu, je m’arrêterai presque toujours avant de me nuire »[164]. M. Barrès a complété et enrichi la méthode qui lui apportait ces émotions perfectionnées. L’automatisme créé se résoud dans l’automatisme subi, se jette en lui comme le fleuve dans la mer. Cet automatisme subi c’est la vertu physiologique qui fait de nous la continuité de nos parents. « Celui qui se laisse pénétrer de ces certitudes abandonne la prétention de penser mieux, de sentir mieux, de vouloir mieux que ses pères et mères, il se dit : Je suis eux-mêmes. Et de cette conscience, quelles conséquences dans tous les ordres il tirera ! Quelle acceptation ! Vous l’entrevoyez. C’est tout un vertige délicieux où l’individu se défait pour se ressaisir dans la famille, dans la race, dans la nation, dans des milliers d’années que n’annule pas le tombeau »[165]. Le mécanique, ainsi, chez M. Barrès, se fond avec la vie même, un instant vient où la perfection de l’un est la perfection de l’autre, comme dans le magnifique chapitre de l’Ève future : « Ami, ne me reconnais-tu pas ? Je suis Hadaly. »

Enfin, et à la suite de cette idée du mécanisme, une idée de la vie complète, harmonieuse, où se résolvent toute dualité, toute multiplicité. Antigone « se désigne comme la sainte patronne de ceux qui veulent donner, jusqu’au bout, témoignage à leur maison, à toutes leurs traditions, fût-ce sans autre espoir que d’accomplir une vie qui soit une note juste »[166]. Une note juste à la Chateaubriand, le beau, grave et conscient point final d’une race illustre ; l’ampleur achevée, définitive et mélancolique d’une vie idéale ; voilà une image qui peu à peu prend pour M. Barrès la place des images qui se formaient autour d’une vie je ne veux pas dire artificielle, mais tout au moins artisane. Il est pris de plus en plus par la figure végétale d’une existence, d’une âme, d’une pensée, se développant d’une terre favorable selon son déterminisme intérieur, et trouvant, affirmant, réalisant sa vérité. « C’est un malheur, une perte irréparable, qu’un enfant grandisse en dehors de sa vérité propre et qu’il échange son chant naturel contre une cantilène apprise, car il devient un être artificiel, un homme mensonge »[167]. Peu s’en faut qu’à ce moment l’homme de la vie double, dont M. Barrès, dans Du Sang, idéalisait le dilettantisme et le merveilleux secret, ne devienne ici précisément cet homme-mensonge. M. Barrès, il est vrai, limite le sens aux snobs qui « s’attribuent de bonne foi des goûts et des dégoûts qui ne sont pas les leurs ». L’homme-mensonge est de même celui qui a été déformé par une éducation mal raccordée à sa nature, à ses hérédités. « D’étape en étape, j’ai vérifié cette grave parole faiseuse de paix, qu’on ne donne à un homme que ce qu’il possède déjà. L’amour et la douleur, les plus beaux livres et les plus beaux paysages, toutes les magnifiques secousses de la vie, ne font qu’éveiller nos parties les plus profondes, nos territoires encore mornes »[168]. Ce développement de l’intérieur, c’est l’inconscient qui s’éclaire, qui nous montre en nous-mêmes, sous-jacents, l’essence de la terre et des morts, le thème des livres et le terreau des paysages. Les Amitiés Françaises sont un livre d’éducation qui se relie ainsi au courant de Montaigne et de Rousseau, qui plaide, comme eux, pour l’éducation intérieure contre l’éducation extérieure, pour la nature contre l’artifice, qui, toujours comme eux, suppose l’homme naturellement bon, l’enfant meilleur que l’homme parce que plus proche de la nature. « Ces élans que nous donnent la vue d’un très beau paysage ou la connaissance de quelque action héroïque sont courts, pauvres, artificiels, auprès de l’enthousiasme où vit naturellement un petit être de qui la pensée s’élève avec la flamme qui monte, se fait angélique avec la blanche neige, gazouille à la lune et chante à nous attendrir à cause d’une heureuse digestion »[169]. Évidemment il faudrait se garder de chercher trop de système dans ce petit livre délicieux. C’est le livre d’un grand artiste, mais aussi celui d’un papa. « On voit bien, dit M. Barrès, que l’éloquent Bossuet n’a jamais eu de petit garçon dans sa chambre à coucher pour écrire que l’enfance est la vie d’une bête »[170]. Mais le petit garçon à l’heureuse digestion des Amitiés Françaises ne paraît-il point un moniteur de vie spontanée pareil au Velu II de l’Ennemi des Lois ? Ne rêve-t-il pas et ne nous mène-t-il pas, lui aussi en ce verger entouré de hautes futaies où Claire, Marina et André « processionnaient au soleil levant parmi des enfants et des bêtes, sous la direction de Velu II, leur moniteur. Tous ne s’occupaient que de brûler leurs humeurs matinales au grand air »[171]. L’éloquence de Bossuet procède par partis francs, un peu militairement ; mais, enfin, Montaigne et M. Barrès élèvent du même fonds à la fois ironique et sincère tant les bêtes que les enfants au-dessus de l’homme.

Ce naturel, ce spontané, cette note juste dont Antigone, méditée au théâtre de Dionysos, donne à M. Barrès la profonde intuition, toute conception esthétique, longuement mûrie et vivement sentie de la vie humaine y parvient comme à sa branche la plus haute aussi bien qu’à sa racine la plus profonde. Il est toujours dans une grande vie un reposoir, un promenoir, une terrasse d’où elle s’ordonne entièrement et sous un seul coup d’œil comme un paysage terminé. Les anciens avaient coutume de la comparer à une œuvre d’art, statue ou tragédie, ou bien à une production de la nature, olive mûre qui tombe de l’arbre à son heure et selon sa loi. Mais la durée a travers laquelle elle se poursuit nous fournit, dans l’année dont elle est faite, une image plus juste qui nous aide à la figurer à la fois complexe, diverse et sériée. L’homme qui vit, profondément, consciemment, d’un printemps à un printemps, sait que l’espace de cette année enferme en ses quatre saisons l’espace d’une vie que cent années répètent, peuvent diversifier, mais ne transforment pas. Qu’il suffise à la vie d’être ordonnée comme une année, comme un chœur de saisons. « Une belle vie a des saisons. Qu’elle se fane, ce n’est point nécessairement la mort »[172]. M. Barrès a connu au temps du Culte du Moi cette Primavera idéologique, raffinée, tourmentée, sèche et passionnée comme les femmes de Botticelli dans les oliviers florentins. Du Sang, de la Volupté et de la Mort, Amori et Dolori Sacrum le mènent par les heures d’un été intense jusqu’à L’octobre où Venise est sur la mer une corbeille abandonnée de fruits. Les Amitiés Françaises installent dans l’horizon d’automne leur verger de mirabelles mûres, la Colline Inspirée et les Bastions de l’Est lèvent de la terre, dans la brume paisible de novembre, dans la paix agricole des labours, leurs lignes d’horizons pleins de pensée. Et il semble que M. Barrès nous désigne avec une robuste mélancolie dans la dernière saison celle des trésors les plus secrets et des essences en lesquelles se distille une vie. « Contre l’obscur, le ténébreux hiver, je ne blasphémerai pas. L’hiver élimine l’éphémère, met en vue les solidités. Voici les troncs, le sol, les rochers. J’embrasse mieux l’ensemble dans ce qu’il a de persistant. Cette sainte Odile de novembre, concise et dépouillée, semble vue par un froid vieillard. Dans la trame des siècles les vieillards suppriment les particularités éphémères ; ils s’en tiennent aux masses éternelles, aux blocs sur quoi se fonde l’humanité. Quand l’hiver dépouille ma montagne, je vois mieux les dolmens préceltiques, le castellum romain et les tours féodales, témoins quasi géologiques des moments dépassés de notre civilisation »[173]. « Comme je les aime, ces œuvres mystérieuses des grands artistes devenus vieillards, le Second Faust de Goethe, la Vie de Rancé de Chateaubriand et le bruissement des derniers vers d’Hugo, quand ils viennent du large s’épandre sur la grève. Pressés de s’exprimer, dédaigneux de s’expliquer, contractant leurs moyens d’expression comme ils ont resserré leur paraphe, ils arrivent au poids, à la concision des énigmes et des épitaphes »[174]. C’est le moment où la figue-fleur devient la figue de miel solide, où le fruit se durcit en amande, où le grain va tomber, où l’image de l’olive mûre soutient, comme une basse antique, de délicates musiques françaises. Alors l’art de la vie, la science et la conscience de la vie, ne s’achèvent pas tout à fait sur le Qualis artifex du Jardin. Toutes images de la nature naturante le cèdent à des images de la nature naturée. « Au pays de la Moselle, je me connais comme un geste du terroir, comme un instant de son éternité, comme l’un des secrets que notre race, à chaque saison, laisse émerger en fleur, et, si j’éprouve assez d’amour, c’est moi qui deviendrai son cœur »[175]. Une pente descendante de la vie s’achève dans la plaine, l’eau courante n’est plus que la paix du lac où comme de leurs racines idéales les montagnes se doublent de leur image renversée. Une fois de plus une pensée, une âme, une vie ont décrit une courbe gouvernée par les mêmes lois, régie par la même gravité terrestre que toutes les courbes humaines.

  1. Leurs Figures, p. 179.
  2. Sous l’œil des Barbares, p. 102.
  3. L’Appel au Soldat, p. 484.
  4. Sous L’œil des Barbares, p. 160.
  5. Les Amitiés françaises, p. 250.
  6. Les Amitiés Françaises, p. 253.
  7. Id., p. 254.
  8. Sous l’œil des Barbares, p. 164.
  9. Les Amitiés Françaises, p. 37.
  10. Leurs Figures, p. 178.
  11. Nouvelle préface de Un Homme Libre, p. 8.
  12. Le Voyage de Sparte, p. 279.
  13. Les Déracinés, p. 2.
  14. Id., p. 16.
  15. Nouvelle préface de Un Homme libre.
  16. L’Ennemi des Lois, p. 151.
  17. Un Homme libre, p. 19.
  18. Id., p. 16.
  19. L’Appel au Soldat, p. 394.
  20. Le Voyage de Sparte, p. 218.
  21. L’Ennemi des Lois, p. 211.
  22. Id., p. 200.
  23. Id., p. 203.
  24. L’Ennemi des Lois, p. 187.
  25. Trois stations, p. 37.
  26. Id., p. 48.
  27. Toute Licence, p. 177.
  28. Trois stations, p. 31.
  29. Les Amitiés Françaises, p. 247.
  30. Id.
  31. L’Ennemi des Lois, p. 206.
  32. Les Amitiés Françaises, p. 240.
  33. Un Homme Libre, p. 215.
  34. Trois stations, p. 140.
  35. Le Voyage de Sparte, p. 60.
  36. Id., p. 279.
  37. Le Jardin de Bérénice, p. 29.
  38. Un Homme Libre, p. 188.
  39. Le Voyage de Sparte, p. 278.
  40. Id., p. 38.
  41. Id., p. 145.
  42. Au Service de l’Allemagne, p. 10.
  43. Les Amitiés Françaises, p. 245.
  44. Du Sang, p. 158.
  45. Id., p. 121.
  46. Greco, p. 139.
  47. Du Sang, p. 14.
  48. Id., p. 30.
  49. Un Homme Libre, p. 165.
  50. Trois stations, p. 25.
  51. Le Voyage de Sparte, p. 146.
  52. Du Sang, p. 85.
  53. Scènes et Doctrines, p. 407.
  54. Id., p. 141.
  55. Greco, p. 116.
  56. Leurs Figures, p. 142.
  57. Id., p. 246.
  58. Leurs Figures, p. 164.
  59. L’Appel au Soldat, p. 272.
  60. Leurs Figures, p. 95.
  61. Id., p. 112.
  62. Leurs Figures, p. 114.
  63. Scènes et Doctrines, p. 134.
  64. Id., p. 138.
  65. Id., p. 135.
  66. Leurs Figures, p. 160.
  67. Le Voyage de Sparte, p. 226.
  68. Du Sang, p. 302.
  69. Id., p. 125.
  70. Sous l’œil des Barbares, p. 10.
  71. Du Sang, p. 9.
  72. La Grande Pitié des Églises de France.
  73. Au Service de l’Allemagne, p. 22.
  74. Scènes et Doctrines, p. 15.
  75. Id., p. 10.
  76. Nouvelle préface d’Un Homme Libre, p. 14.
  77. Le Jardin de Bérénice, p. 80.
  78. L’Appel au Soldat, p. 359.
  79. Le Voyage de Sparte, p. 247.
  80. Id., p. 73.
  81. Le Voyage de Sparte, p. 76.
  82. Id., p. 61.
  83. Le Voyage de Sparte, p. 67.
  84. Id., p. 64.
  85. Id., p. 62.
  86. Le Voyage de Sparte, p. 64.
  87. Id., p. 66.
  88. Le Voyage de Sparte, p. 278.
  89. Un Homme Libre, p. 158.
  90. Le Voyage de Sparte, p. 165.
  91. Le Voyage de Sparte, p. 275.
  92. Du Sang, p. 260.
  93. Au Service de l’Allemagne, p. 57.
  94. Le Voyage de Sparte', p. 51.
  95. L’Appel au Soldat, p. 44.
  96. Id., p. 18.
  97. Du Sang, p. 302.
  98. Id., p. 298.
  99. Les Déracinés, p. 315.
  100. Amori et Dolori sacrum, p. 51.
  101. Un Homme Libre, p. 177.
  102. L’Union Sacrée, p. 312.
  103. Le Voyage de Sparte, p. 157.
  104. Le Voyage de Sparte, p. 199.
  105. Id., p. 236.
  106. Le Voyage de Sparte, p. 222.
  107. Un Homme Libre, p. 134.
  108. L’Ennemi des Lois, p. 209.
  109. Id., p. 115.
  110. Le Jardin de Bérénice, p. 123.
  111. Les Amitiés Françaises, p. 84.
  112. Ib., p. 50.
  113. Scènes et Doctrines, p. 169.
  114. Scènes, p. 263.
  115. L’Appel au Soldat, p. 118.
  116. Les Déracinés, p. 427.
  117. Le Voyage de Sparte, p. 259.
  118. Un Homme Libre, p. 187.
  119. Un Homme Libre, préf. de 1904, p. 15.
  120. Id., p. 188.
  121. Du Sang, p. 171.
  122. Colette Baudoche, p. 125.
  123. L’Appel au Soldat, p. 304.
  124. Au Service de l’Allemagne, p. 64.
  125. Id., p. 11.
  126. L’Union Sacrée, p. 219.
  127. Huit jours chez M. Renan, p. 10.
  128. Le Jardin de Bérénice, p. 48.
  129. L’Appel au Soldat, p. 176.
  130. Le Jardin de Bérénice, p. 48.
  131. Un Homme Libre, p. 211.
  132. Le Jardin de Bérénice, p. 45.
  133. Id., p. 109.
  134. Le Jardin de Bérénice, p. 119.
  135. Les Amitiés Françaises, p. 257.
  136. Id., p. 262.
  137. Amori et Dolori Sacrum, p. 124.
  138. Id., p. 157.
  139. Amori et Dolori Sacrum, p. 137.
  140. Le Jardin de Bérénice, p. 107.
  141. Id., p. 109.
  142. Un Homme Libre, p. 141.
  143. Id., p. 189.
  144. Du Sang, p. 76.
  145. Id., p. 75.
  146. Le Jardin, p. 108.
  147. Amori et dolori sacrum, p. 148.
  148. L’Ennemi des Lois, p. 81.
  149. L’Ennemi des Lois, p. 139.
  150. Du Sang, p. 51.
  151. Du Sang, p. 54.
  152. Le Voyage de Sparte, p. 13.
  153. Un Homme Libre, p. 48.
  154. Id., p. 9.
  155. Id., p. 97.
  156. Du Sang, p. 171.
  157. Id., p. 15.
  158. Du Sang, p. 31.
  159. Id., p. 268.
  160. Id., p. 264.
  161. Les Déracinés, p. 211.
  162. Un Homme Libre, p. 58.
  163. Id., p. 63.
  164. Un Homme Libre, p. 75.
  165. Id., p. 18 (écrit en 1900).
  166. Le Voyage de Sparte, p. 103.
  167. Les Amitiés Françaises, p. 12.
  168. Id., p. 4.
  169. Id., p. 8.
  170. Les Amitiés Françaises, p. 68.
  171. L’Ennemi des Lois, p. 209.
  172. Les Amitiés Françaises, p. 239.
  173. Au Service de l’Allemagne, p. 53.
  174. Gréco, p. 154.
  175. Les Amitiés Françaises, p. 267.