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Trente ans de vie française/II. – La vie de Maurice Barrès/La figure sociale

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La vie de Maurice Barrès
Éditions de la Nouvelle Revue Française (p. 85-143).

LIVRE  II

LA FIGURE SOCIALE

I
LA SORTIE DE L’INDIVIDUALISME

M. Barrès commença par étonner ou scandaliser bien des gens par l’insolite apparent de sa sensibilité et de ses attitudes. On le confondit quelque temps avec d’excentriques porteurs de lys. Puis on affecta de croire que cet individualisme avait par un raffinement dernier coupé la queue de son chien. Depuis, M. Barrès a déclaré souvent qu’il n’avait rien eu à couper, et que si le Velu avait la queue courte, c’est qu’il était venu au monde comme cela. Nous n’avons nulle raison de le contester. M. Barrès a peut-être changé un peu plus qu’il ne le dit en toute bonne foi. Mais, de l’intérieur, ce changement se confond avec la vie. Nous nous croyons non seulement plus complexes, mais plus uns et plus suivis que les autres ne nous voient. Nous nous percevons sous l’aspect d’une durée continue, alors que l’œil d’autrui est porté à nous réaliser comme une suite de saccades analogues à celles qui font avancer l’aiguille d’une horloge pneumatique. Bien que le second point de vue aie aussi sa vérité, que nous puissions l’utiliser pour nous juger et nous éclaircir, le premier, celui de nous-mêmes sur nous-mêmes, n’en demeure pas moins le fondement sous-jacent de notre vérité. Quoi qu’il en soit du développement de M. Barrès, ce développement n’intéresse pas comme celui d’une nature d’exception, mais comme une courbe toute ordinaire et habituelle de la nature humaine. C’est là une des raisons qui lui font justement une place si importante dans notre vie d’aujourd’hui (ou qui la lui faisaient dans notre vie d’hier). Ainsi que les analystes classiques et les lyriques romantiques, il a raconté, se prenant comme source et type, en termes neufs, délicats et profonds, une aventure, des aventures intérieures qui sont à peu près celles de tout le monde. Tout le monde débute par un individualisme violent, qui ensuite se couvre, s’étoffe, se ploie aux conditions de la vie sociale. Tout le monde croit que cet individualisme découvre l’Amérique, et s’aperçoit ensuite que ce nouveau monde était déjà découvert. Tout le monde éprouve le modelage par la vie, un affinement par une usure, un enrichissement par les formes de sympathie humaine qui réparent et qui balancent cette usure. La suite des livres, des attitudes, des analyses de M. Barrès est une suite humaine, très humaine. En se regardant vivre, en alignant une littérature d’analyse dont la sincérité, la finesse, l’accent direct, sont servis par tous les dons d’un grand écrivain, il s’est tenu beaucoup plus près de l’humanité moyenne que ne l’ont fait les Senancour ou les Amiel. La manière dont il est sorti du moi, ou l’a élargi, est conforme au style classique tel que nous le reconnaissons dans Pascal ou dans Sainte-Beuve. C’est de l’étude de lui-même, c’est de l’analyse du Moi, que l’Apologie de la Religion chrétienne veut mener son lecteur au cœur du christianisme : elle ne le sortira de lui qu’après l’avoir puissamment enfoncé en lui. Et, comme cette acropole de la foi, la grande terrasse d’intelligence que sont Port-Royal et les Lundis prend racine dans les jardins inférieurs et méticuleux d’analyse que sont les Pensées d’août et Volupté. Eux aussi pourraient dire : « D’autres se décomposent par l’analyse ; c’est par elle que je me recompose et que j’atteins ma vérité »[1].

Il est fort juste que M. Barrès dédie Un Homme Libre aux collégiens. Les Trois Idéologies, qui trouvèrent tout de suite leur public, exprimaient parfaitement les façons de sentir et de penser auxquelles s’essayaient avec la même fièvre et plus de gaucherie les adolescents parisiens autour de 1889. Plus exactement elles sont le livre de l’internat universitaire, — que le Roman de l’Énergie Nationale prolongera. Cette vie artificielle qui fripe et froisse une âme, rend plus grossières les âmes grossières, mais plus fines les âmes fines, leur donne de force l’habitude de la vie secrète, aide à construire des palais orientaux, murs communs à l’extérieur, rêve et délice au dedans. Effet très ordinaire des institutions égalitaires qui fournissent chez nous depuis un siècle et quart les verges dont elles sont fouettées. L’institution universitaire vers 1889 conduisait à la tour d’ivoire, et M. Barrès écrivit dans Sous l’œil des Barbares le livre de cette tour. Je l’ai lu moi-même pour la première fois dans la vieille tour du lycée Louis-le-Grand qui porte les inscriptions Horœ Europeœ et Astronomicœ et qui encastrée aujourd’hui dans la bâtisse neuve y rappelle seule à peu près l’ancien collège de Clermont : un été où quelques philosophes avaient trouvé le filon de passer dans les combles du vieux collège tout le temps des classes d’histoire et de physique… Couché dans un chéneau du toit, ayant sous moi la populeuse montagne Sainte-Geneviève, je rythmais voluptueusement, en les animant de noms propres, telles phrases : « De sa tour d’ivoire, comme Athéné du Serapeum, son imagination voyait la vie grouillante de fanatiques grossiers. Il s’instituait victime de mille bourreaux, pour la joie de les mépriser. Et cet enfant isolé, vaniteux et meurtri vécut son rêve d’une telle énergie que sa souffrance égalait son orgueil »[2]. « Qu’on le classe vulgaire ou d’élite, chacun hors moi n’est que barbare. À vouloir me comprendre, les plus subtils et bienveillants ne peuvent que tâtonner, dénaturer, ricaner, s’attrister, me déformer enfin, comme de grossiers dévastateurs auprès de la tendresse, des restrictions, de la souplesse, de l’amour enfin que je prodigue à cultiver les délicates nuances de mon moi. Et c’est à ces barbares que je céderais le soin de me créer chaque matin puisque je dépendrai du soin de leurs opinions quotidiennes ! »[3] Evidemment le moi adolescent, pris encore dans l’âge ingrat, que développe Sous l’œil des Barbares, tend une figure encore grêle et gauche. Bien que le livre ait été rédigé dans les premières années d’écrivain de M. Barrès, il utilise en se rejetant quelques années en arrière une sensibilité froissée et formée par le lycée de Nancy. Comme il arrive souvent, et comme cela sera le cas presque de tous les livres de M. Barrès, ces petits mémoires mêlés de récits alexandrins, froids, étudiés, scolaires, sont faits pour libérer l’auteur d’une forme de vie déjà surannée, qui lui pèse, et qu’il jette dans un livre, loin de lui, pour être désormais dispensé de la vivre. À peu près comme Delrio qui vendit sa villa de Tolède « sous condition expresse qu’on en fît un hôtel, afin que ce lieu étant profané par n’importe qui, par tout le monde, les souvenirs en fussent restitués à l’universel et possédés par personne »[4].

Cette vie, qu’il exprime avant de la dégager (« encore un citron de pressé ! ») c’est la vie de lutte, de contraction et de défiance contre un milieu. M. Maurras, lui aussi, s’est dépeint enfant comme un petit sauvage dont toute l’âme disait : Non ! Excellente préparation, d’ailleurs, pour tomber dans un Oui immodéré. « Notre Moi, c’est la manière dont notre organisme réagit aux excitations du milieu et sous la contradiction des Barbares… Tout le livre c’est la lutte de Philippe pour se maintenir au milieu des Barbares qui veulent le plier à leur image »[5]. Cette lutte, si provisoire qu’elle soit, si illusoire qu’elle apparaisse plus tard, est nécessaire : c’est la lutte pour l’existence. Un peuple ne passe pas autrement à l’être : l’Espagnol en luttant contre le Maure, le Français contre l’Anglais, l’Allemand contre le Français, l’Italien contre l’Autrichien, se sont créés comme nation, « Le premier point c’est d’exister. Quand ils se sentiront assez forts et possesseurs de leur âme, qu’ils regardent alors l’humanité et cherchent une voie commune où « harmoniser »[6]. Tel est le début de toute belle destinée humaine individuelle ou nationale, ou même de toute grande œuvre d’art ou de pensée. Il y faut cette préparation des dessous dont les grands philosophes œkistes ont donné dans le γνῶθι σεαυτον (gnôthi seauton) et le Cogito le schème étoilé. L’Évolution de l’Individu dans les Musées de Toscane transpose les mêmes idées, d’une manière ingénieuse et appliquée, dans le monde de l’art.

Mais « voici qu’à Milan devant le sourire du Vinci le Moi fait sa haute éducation ; voici que les Barbares, vus avec une plus large compréhension, deviennent l’adversaire, celui qui contredit, qui divise. Ce sera l’Homme libre, ce sera Bérénice »[7]. Le sourire du Vinci (au fait il est tout au Louvre ; on ne sourit point dans les Léonard de Milan) paraît bien un artifice quelque peu scolastique comme l’Athéné des Barbares. Admettons qu’il exprime l’acceptation, l’indulgence, et qu’il élargisse l'âme comme il élargit les parties fines du visage : passage de la contraction à la distraction. « Le mépris des individus a de l’allure, mais nulle fécondité : à l’usage il ne vaut pas plus que la philosophie du doute subjectif. Il fait partie des vérités de cabinet »[8]. Le rapprochement est parfaitement exact : un lycéen très intelligent, un de ces jeunes juifs de Condorcet, par exemple, débute à peu près nécessairement par ce mépris des individus et cette philosophie du doute objectif, les émeut du même fonds et les nourrit des mêmes aliments, les abandonne en même temps au contact de la vie. À moins de remâcher toujours le même vide, de se tenir en dehors des nécessités humaines, on ne saurait y demeurer. Sous l’œil des Barbares, comme la plupart des livres de M. Barrès, est d’ailleurs conçu et donné comme un passage. « Cette légende alexandrine, qui m’engendra jadis à la vie personnelle, m’enseigne que mon âme, étant remontée dans sa tour d’ivoire qu’assiègent les Barbares, sous l’assaut de tant d’influences vulgaires se transformera. Pour se tourner vers quel avenir ? Tout ce récit n’est que l’instant où le problème de l’avenir se présente à moi avec une plus grande clarté… Toi seul, ô mon maître, je te supplie que par une suprême tutelle tu me choisisses le sentier où s’accomplira ma destinée. Toi seul, ô maître, si tu existes quelque part, axiome, religion ou prince des hommes. » Ce sont là les derniers mots du livre, l’horizon qui met derrière les livres suivants une sensibilité dépassée.

À aucun moment même, je crois, M. Barrès n’a dû s’arrêter d’une manière quelque peu stable au doute subjectif et au mépris des individus. Notons d’ailleurs que la question de la réalité du monde extérieur, posée superbement par les professeurs de philosophie devant leurs élèves ébaubis, est alors purement verbale. Il faut pour la saisir — je ne dis pas pour la résoudre — une réflexion étendue sur plusieurs années et une intelligence spécialisée. M. Barrès ne s’est point attardé dans ces méandres, et il n’a tiré de la philosophie du doute subjectif que son contenu utile et sec : « Il y a en nous un certain nombre d’appétits qui ne peuvent se satisfaire que dans cette relation avec le monde des apparences, dite vie active. Je leur ai trouvé là des joujoux ; et la certitude que j’ai de l’inanité de tout ce qu’ils poursuivent me laisse une parfaite indifférence quant aux résultats, et une profonde paix intérieure tandis qu’ils bataillent contre des apparences »[9]. Le doute a pour effet et pour bienfait (et Descartes donne toujours ici le schème supérieur qui se retrouve dans toutes ces formes plus grossières) d’éliminer de nous l’adventice, l’appris, l’extérieur pour nous permettre de nous développer selon nous-mêmes. « Ma méthode valait pour des esprits qui constatent douloureusement à vingt ans la contradiction et le sans racines de toutes les notions dont on les a chargés »[10].

De cette contradiction et de ce « sans racines » deux conséquences.

Échapper à ce sentiment douloureux de la contradiction par la souplesse intérieure de la pensée, la souplesse verbale de la phrase, l’ondulation d’une ligne vivante capable de comprendre successivement tous les contraires, — voire même une intention de lire Hegel exprimée dans le recueil d’articles : De Hegel aux Cantines du Nord.

Chercher des racines. « Cet homme sincère est bien décidé à ne jamais se parer de sentiments qui, chez lui, ne seraient que des mots, fleurs coupées sur d’autres âmes et qui, dans son propre cœur, ne peuvent prendre de racines profondes »[11]. M. Barrès est resté fidèle à ces directives. Evidemment on peut voir une certaine étroitesse dans le refus (habituel chez lui et dont le Voyage de Sparte fournit l’exemple-type) de sympathiser avec des valeurs intellectuelles qui ne font rien vibrer en lui de profond. Mais s’il perd en sympathie du dehors il gagne en vie présente et directe. S’il ne se livre pas tout entier, il ne livre rien qui ne soit de lui, qui n’aie des racines en lui.

Aussi n’est-ce pas par des opérations logiques, par une dialectique que M. Barrès s’est efforcé de sortir de la contradiction et du « sans racines ». Il s’est confié aux puissances, au courant de l’individualisme juvénile, avec la conscience que cet individualisme comme cette jeunesse n’aurait qu’un temps et le mènerait sûrement quelque part : « Chère vie moderne, si mal à l’aise dans les formules et les préjugés héréditaires, vivons-la avec ardeur, avec clairvoyance aussi, avouons-en toutes les nuances, et que diable ! elle finira bien par dégager d’elle-même une morale et des devoirs nouveaux »[12]. Ici encore nous suivons avec M. Barrès une pente tout à fait commune de la nature humaine. Il est commun que nous appelions précisément morale et devoir cette vie que notre ardeur nous mène à vivre, que notre clairvoyance nous fait analyser et réduire en théories.

Vivre la vie moderne avec ardeur et clairvoyance, c’est ici descendre de la tour alexandrine chez les hommes, les utiliser avec ironie ou amour, voir en les barbares d’abord les adversaires, ensuite les amitiés. Vivre c’est élargir le moi, c’est le nourrir. On ne l’élargit, on ne le nourrit qu’en le répandant hors de lui. Après avoir éprouvé son existence, il l’augmente : « Si je suis passé de la rêverie sur le moi au goût de la psychologie, sociale, c’est par des voyages, par la poésie de l’histoire, c’est surtout par la nécessité de me soustraire au vague mortel et décidément insoutenable de la contemplation nihiliste »[13]. Ce besoin de réagir contre l’ennui mène à la vie active. Héritier, voyageur, M. Barrès ne saurait suivre le conseil de Pascal et demeurer dans une chambre, voire même dans un fauteuil devant un beau spectacle. Il lui faut du divertissement : « Le monde des arts et les couloirs de la politique, les salons et la rue, la Bourse et le Palais, autant de théâtres où, sans grand effort, se trouvera un bon fauteuil d’orchestre celui qui sait utiliser les libertés de 1789… En vain voudrions-nous borner notre jeune instinct au rôle d’observateur ! Amusement d’épiderme »[14]. À ces raisons morales ajoutons les raisons ou les besoins littéraires qui les doublent. Un art égotiste, nihiliste, peut donner une note originale, mais s’arrête, s’épuise et date vite : « Il est fréquent qu’un passionné de tulipes rares se désintéresse de ses plus belles fleurs, du jour que meurt un amateur avec qui c’était son bonheur d’exaspérer sa vaine ardeur »[15]. Après le Jardin de Bérénice qui porta la suprême corbeille de tulipes, il était naturel que M. Barrès cherchât des fleurs plus communes, qui se cultivassent sur des assises plus larges, et qu’il allât jusqu’aux « fleurs de pomme de terre » des Baillard.

Ces valeurs de sensibilité, M. Barrès les exprime en valeurs d’intelligence lorsqu’il nous montre l’individualisme des Trois Idéologies se heurtant à deux limites, ou plutôt les traversant pour se répandre sur deux terrains. D’abord, en creusant l’idée du Moi, on arrive « à trouver au fond et pour support la collectivité. » Ensuite l’intelligence n’apparaît à la réflexion que comme une petite chose. « Nous ne sommes pas les maîtres des pensées qui naissent en nous. Elles ne viennent pas de notre intelligence : elles sont des façons de réagir où se traduisent de très anciennes dispositions physiologiques »[16]. De même que le mépris des hommes et le doute subjectif ne figurent que des vérités de cabinet, l’individualisme pur est incompatible avec le déterminisme social, et l’intellectualisme avec le déterminisme psycho-physiologique. Vieille philosophie un peu courte, mais que M. Barrès rend fraîche et dont il fait pour un temps, en la repensant et en la vivant, un des châteaux d’eau de l’âme française.

Le sentiment de la collectivité, qui supporte et commande le moi, permet la plus riche manière de l’accroître en profondeur et de le fondre, par sa racine, dans l’éternel. La question qui s’est posée de manière sensible à M. Barrès est celle de savoir lequel de ces deux plaisirs produit plus de rendement, celui qui découvre la vie comme une source vierge, ou celui qui la rattache à une longue série, à une image d’expériences et de conscience accumulée. L’Homme Libre, avec la lettre à Simon, finit sur la note de liberté hyperbolique. « Je vais jusqu’à penser que ce serait un bon système de vie de n’avoir pas de domicile, d’habiter n’importe où dans le monde. Un chez soi est comme un prolongement du passé ; les émotions d’hier le tapissent. Mais, coupant sans cesse derrière moi, je veux que chaque matin la vie m’apparaisse neuve, et que toutes choses me soient un début »[17]. D’autre part cinquante pages plus haut M. Barrès écrit : « Mon être m’enchante, quand je l’entrevois échelonné sur des siècles, se développant à travers une longue suite de corps. Mais dans mes jours de sécheresse, si je crois qu’il naquit, il y a vingt-cinq ans, avec ce corps que je suis et qui mourra dans trente ans, je n’en ai que du dégoût. » Il appartient à l’élan juvénile, à la plénitude de vie, de s’essayer dans les deux directions, de sonder l’une et l’autre profondeur de plaisir. Mais pour faire de la vie une œuvre harmonieuse, pour lui donner une direction générale, il faut choisir ; demeurer penché sur l’avenir ou incliné sur le passé. On ne peut jeter ses mains à la fois sur les deux côtés du temps. M. Barrès a été au parti le plus riche, à celui aussi qui après le Jardin s’accordait le mieux à certaine pente descendante, à certaine phase historique de son être, à une sensibilité romantique d’Épigone utilisée par une volonté positive et sèche : « J’ai trouvé une discipline dans les cimetières où nos prédécesseurs divaguaient, et c’est grâce peut-être à l’hyperesthésie que nous transmirent ces grands poètes de la rêverie que nous dégageons des vérités positives situées dans notre profond, subconscient »[18]. La discipline barrésienne a réussi élégamment à trouver un équivalent mécanique de cette chaleur, à employer l’hypèresthésie pour en faire de l’intelligence, à faire luire de l’intensité de la chauffe l’intensité d’un foyer lumineux. L’analyse de l’Homme Libre résolvait d’ailleurs l’image du Moi en des images de collectivités, Églises, intercesseurs, Lorraine, Venise. Le Moi y apparaissait comme une poussière d’individus intérieurs, la même qui avec l’Évolution de l’Individu dans les Musées de Toscane, allégorise le « petit peuple des musées. » L’analyse perçoit, dans l’âme, des peuples et des paysages. « Une partie de mon âme, toute celle qui n’est pas rattachée au monde extérieur, a vécu de longs siècles avant de s’établir en moi. Autrement, serait-il possible qu’elle fût ornée comme je la vois ? Elle a si peu progressé, depuis vingt-cinq ans que je peine à l’embellir ! l’en conclus que, pour l’amener au degré où je la trouvai dès ma naissance, il a fallu une infinité de vies. L’âme qui habite aujourd’hui en moi est faite de milliers de morts ; et cette somme, grossie du meilleur de moi-même, me survivra en perdant mon souvenir[19]. » Inversement, à Sainte Odile, « je m’enfonce dans ce paysage, je m’oblige à le comprendre, a le sentir : c’est pour mieux posséder mon âme. Ici je goûte mon plaisir et j’accomplirai mon devoir. » Heure de la paix entre le paysage et l’homme, entre la, nature et l’âme, entre le plaisir et le devoir. « Quand je ramasse ma raison dans ce cercle, auquel je suis prédestiné, je multiplie mes faibles puissances par des puissances collectives, et mon cœur qui s’épanouit devient le point sensible d’une longue nation[20]. »

C’est ainsi que, dès le Culte du Moi, M. Barrès se montre soucieux de construire en lui et autour de lui sub specie civitatis. Une Cité en lui : Église militante, Église triomphante de l’Homme Libre. Une Cité autour de lui : le sentiment et l’idée nationalistes. Il peut appliquer à sa vie intérieure ce qu’il dit du Quartier Latin dans les Déracinés : « Un quartier de jeunes gens ne constitue pas une cité »[21]. Le chapitre de l’Homme Libre sur la Lorraine figure la plaque tournante sur laquelle il passe, par une démarche souple, de l’une à l’autre de ces voies analogues parallèles, et qui ne paraissaient pas d’abord, par leurs lignes, lui permettre de les joindre.

Le sentiment du déterminisme double pour l’intelligence celui de la collectivité. Pour en éprouver la sensation âpre et salutaire, il fallait le goût de la sensation contraire, l’appétit de la liberté. Le déterminisme, d’où M. Barrès a tiré de si belles harmonies, est d’abord l’un de ces froissements, l’une de ces humiliations qui lui sont nécessaires pour, mettre en valeur toutes ses puissances : « Que je cesse d’être froissé, et je ne produirai plus rien d’intéressant. » « Saturé et humilié de lui-même, Sturel, à se comprendre comme conditionné et nécessité, ressentait cette sorte de paresse morne que donne le bromure[22]. » M. Barrès nous l’apprend dans Un Homme Libre. « En 86, je pris du bromure ; je ne pensais plus qu’à moi-même. Dyspepsique, un peu hypocondriaque… » L’usage de ce produit pharmaceutique paraît donc accompagner chez M. Barrès les moments où il pense à lui, où il se pense lui-même et se pèse à lui-même, avec excès. Alors le déterminisme où son âme et son corps sont pris paraît l’emplir de dégoût : « J’aime voir l’orgueilleux cochon qui entre à un bout de la machine en faisant mille difficultés, toujours les mêmes, et qui sort à l’autre bout en belles saucisses et jambons[23]. » Il n’en a que plus de mérite à trouver dans ce déterminisme une raison de jouir, de penser et d’agir : « De plus en plus dégoûté des individus, je penche à croire que nous sommes des automates. Nos élans les plus lyriques, nos analyses les plus délicates sont d’un ordre tout à fait général. Enchaînés les uns aux autres, soumis aux mêmes réflexes, nous repassons dans les pas et dans les pensées de nos prédécesseurs[24]. » Dans le Jardin, dans l’Ennemi des Lois, ce dégoût des individus, transposé en goût pour l’inconscient, pour la mort, pour le mystère des foules sensitives et souffrantes, s’incorporait fort naturellement au culte du Moi. M. Barrès, qui est un artiste et fort peu un logicien, qui se préoccupe de rendre exactement les nuances de sa sensibilité plutôt que de les ordonner en un tableau compact et vigoureux, a toujours suivi sur une même ligne de pensée le goût de l’individu, qui se confond avec le goût de la vie, et le dégoût de l’individu qui se confond avec le goût de ce qui dépasse l’individu en s’appuyant sur lui, c’est-à-dire avec un goût encore de l’individu. Comme Platon l’a longuement montré dans la République, la cité qui n’est que l’individu agrandi appartient au même ordre et le révèle à lui-même comme un miroir grossissant. M. Barrès dépasse-t-il, accroît-il, nie-t-il l’individu ? Ni l’un ni l’autre et tous trois successivement dans l’unité d’une même ligne : « Je veux me modeler sur des groupes humains, qui me feront toucher en un fort relief tous les caractères dont mon être a le pressentiment. Les individus, si parfaits qu’on les imagine, ne sont que des fragments du système plus complet qu’est la race, fragment elle-même de Dieu »[25]. Sur la nature de « Dieu » M. Barrès n’est d’ailleurs pas très fixé, car dix lignes plus haut il vient d’appeler Dieu, comme dans tout le reste de l’Homme Libre, le Moi. Mais précisément si le moi se fond dans la race, la race se recompose consciemment dans le moi. La ligne dont nous parlions plus haut devient un cercle. Le sentiment des groupes humains apparaît, en même temps que comme un déterminisme de l’individu, comme une libération de l’individu. Les élèves de l’Université « ne comprennent guère que la race de leur pays existe, que la terre de leur pays est une réalité, et que, plus existant, plus réel encore que la terre ou la race, l’esprit de chaque petite patrie est pour ses fils instrument de libération »[26]. Il est de fait que le problème de la liberté et du déterminisme, qui reste, dans l’enseignement de la philosophie, si théorique, gagnerait en clarté à être exposé sur un exemple concret comme celui-là : comme du vin solide qui supporte l’eau, les idées de M. Barrès supporteraient parfaitement ici la systématisation.

Aussi bien en ce qui regarde M. Barrès qu’en ce qui concerne toute vie intérieure un peu poussée, c’est exactement la même chose qui peut s’appeler enrichissement du moi ou négation du moi. On ne s’enrichit qu’en sortant de soi, on ne vit qu’en se dépassant, on n’atteint quelque bonheur qu’en s’oubliant. Il y a quelques vieux truismes de vérité morale éternelle que nous ne pouvons, depuis les Grecs, que répéter, au même titre que leurs démonstrations géométriques. La contradiction apparente des termes vient de ce que la vie intense comporte indifféremment les étiquettes extérieures les plus opposées. Il en est ici de nos pensées claires et définies comme de nos actes : « Les actes n’ont aucune importance, car ils ne signifient nullement l’âme qui les a ordonnés et ne valent que par l’interprétation qu’elle leur donne »[27]. Nos actes ce n’est pas nous, c’est ce que les autres voient de nous ; les termes par lesquels nous exprimons notre âme ne sont pas davantage cette âme, mais une manière de la présenter aux autres. « L’important n’est point les formules par lesquelles on exprime son émotion, mais d’être un peu échauffé par la vie »[28]. Cette émotion, cette chaleur de vie, resteront à peu près identiques en s’exprimant selon l’heure par les formules les plus diverses, même les plus opposées. « Prendre un sentiment net des côtés par où nous blesse la société actuelle, la renier en soi ! Ah ! que chacun fasse cette tâche et ce sera le monde transformé »[29], écrit M. Barrès dans l’Ennemi des Lois qui est l’hyperbole de son individualisme. On écrirait fort bien, dans le cadre de la même formule, pour résumer les Amitiés Françaises qui sont, sur l’autre versant, l’hyperbole de son déterminisme historique : « Prendre un sentiment net des côtés par où nous crée la patrie, la construire en soi ! Ah ! que chacun fasse cette tâche et ce sera la France transformée. » La différence spécifique des deux formules serait peu de chose, à côté de leur genre commun qui tient tout entier dans les deux syllabes : en soi, manomètre qui indique à peu près, en l’une et en l’autre, le même degré d’« échauffement par la vie ». Et les Amitiés Françaises suivent exactement L’Ennemi des Lois comme le fruit la fleur. Les paysages des Amitiés, de Sion-Vaudémont à Lourdes sont convoqués, pour la formation d’un jeune Français, à la même œuvre que l’Abbaye de Thélème qui termine l’Ennemi des Lois. « Ici, dans une atmosphère épurée de toutes les idées mortes, se forment de jeunes individus qui, à ne respirer rien que de vivant, épanouiront cette sensibilité nouvelle que nécessite le nouvel aspect du monde. Oui, dans ce plein air, c’est un laboratoire de sensibilité »[30]. Les Amitiés tournent vers le passé ce que l’Ennemi orientait vers l’avenir, elles sont, elles aussi, un laboratoire de sensibilité. Non un nouvel aspect du monde, mais « quand chacun de nous tourne la tête sur son épaule, il voit une suite indéfinie de mystères, dont les âges les plus récents s’appellent la France »[31]. Le Jardin de Bérénice, le verger de l’Ennemi des Lois se sont agrandis ; mais de même que Louis XIV tenait à garder intact comme noyau de Versailles le rendez-vous de chasse de Louis XIII, M. Barrès a prolongé par les longues ailes de son palais nationaliste l’oratoire égotiste demeuré entier.

Ce qu’on appelle l’évolution de M. Barrès est simplement une démarche, la plus ordinaire, de la vie. « Toute bête, écrivait M. Barrès dans l’Ennemi des Lois, c’est près de nous, dans une outre agréable à voir, un peu de vie pure de mélange pédant »[32]. Les premiers livres de M. Barrès élaborent de même, comme une eau distillée, de la vie, aussi pure que possible de ce mélange pédant, la vie que les personnages de l’Ennemi partagent avec le Velu, et qui vaut à celui-ci une situation de moniteur à l’institut de psychothérapie. Vers l’époque où parut l’Ennemi des Lois, le monde philosophique universitaire était très occupé par la thèse que M. Bergson venait de soutenir précisément pour distiller dans un laboratoire de philosophe professionnel cette notion de la vie pure. Il me souvient qu’on reprochait à sa théorie de la vie et de la liberté de montrer la vie psychique plus pure et la liberté plus grande chez l’animal que chez l’homme. L’Évolution Créatrice a révélé depuis quel rapport cette objection, ou cette remarque, peut soutenir avec les thèses fondamentales du bergsonisme. Mais il serait facile de dégager les analogies entre les théories de M. Bergson et le sentiment vif de la vie pure, du spontané, que le Jardin, l’Ennemi, les Amitiés, expriment en dts langages différents. Surtout il serait facile de leur reconnaître des origines dans un romantisme commun, dans cette présence musicale de la vie, que Rousseau, le romantisme allemand, et tant d’autres sources ruisselantes ont fait entrer si avant dans la sensibilité moderne : « Ô mon cher Rousseau, mon Jean-Jacques, vous l’homme du monde que j’ai le plus aimé et célébré sous vingt pseudonymes, vous un autre moi-même[33]. » M. Barrès se traitera-t-il un jour lui-même de musicien extravagant ?

Mais cette « vie pure de tout mélange pédant » est, comme l’eau distillée, une abstraction de laboratoire. L’eau vivante porte en suspension des matières qui tendent à stabiliser l’organisme nourri par elle, à construire autour de cet organisme une coquille protectrice. L’acte de la vie n’est pas seulement de couler selon sa loi de mobilité, mais de suivre cette loi avec une mauvaise conscience, de chercher l’unité, de se réaliser en fixité. Nous naissons tous platoniciens, dit M. Bergson. Plutôt nous naissons avec une tendance à le devenir. « Pour une âme de qualité, dit M. Barrès, il n’est qu’un dialogue, c’est celui que nous tiennent nos deux moi, le moi momentané que nous sommes et le moi idéal où nous nous efforçons[34]. » Cet effort platonicien vers un moi idéal, ou plutôt cette réalisation d’un moi plastique, matériel et solide, nous le suivons tout le long de la vie de M. Barrès, nous le suivons en ramassant ce qu’il laisse tomber, en observant ce qu’il acquiert. « Je suis un jardin où fleurissent des émotions sitôt déracinées. Bérénice et Aigues-Mortes ne sauraient-ils m’indiquer la culture qui me guérirait de ma mobilité ? Je suis perdu dans le vagabondage, ne sachant où retrouver l’unité de ma vie[35]. » Autour d’un jeu de mots sur la tour de Constance s’agrège négligemment l’idée, le schème de cette unité : « C’est en effet l’idée de tradition, d’unité dans la succession, qui domine cette petite sentimentale et cette plaine ; c’est leur constance commune qui leur fait cette constance si forte que, pour désigner l’âme de cette contrée et l’âme de cette enfant, pour indiquer la culture dont elles sont le type, je me sers d’un même mot : le jardin de Bérénice[36]. » Le Jardin était un effort vers cette unité, mais unité en largeur et en superficie colorée, comme les tapisseries du Musée du Roi René, non encore en-dessous, en charpente, en profondeur. Tradition, unité, sont des vues du dehors auxquelles la sensibilité est ralliée par la raison, par la volonté. Et M. Barrès finit par conclure qu’évidemment ce n’est là qu’une impression, — une idée artificielle de constance autour de laquelle cristallise « notre vieux fonds de sentiments et d’émotions héréditaires ». Cristallisation, formation de la coquille calcaire qu’il a éprouvée, dès sa première jeunesse, de la façon la plus aiguë, parfois avec mélancolie et parfois avec volupté. Question d’équilibre entre la masse vivante et la coquille, « équilibre pourtant difficile à tenir. L’homme intérieur, celui qui possède une vision personnelle du monde, parfois s’échappe à soi-même, bouscule qui l’entoure, et se révélant annule des mois merveilleux de prudence ; s’il se plie sans éclat à servir l’univers vulgaire, s’il fraternise et s’il ravale ses dégoûts, je vois l’amertume, amassée en son âme, qui le pénètre, l’aigrit, l’empoisonne »[37]. Cette formation de la coquille est liée souvent dans Sous l’œil des Barbares et Un Homme Libre à cette tristesse, à cette défiance, à tout ce qui fait voir à M. Barrès l’intelligence des Lundis comme la déchéance et la fin de Sainte-Beuve, redouter pour lui un destin analogue, pressentir les jeunes gens du XXe siècle qui rediront à M. Barrès ce que le Barrès de l’Homme Libre dit au jeune Sainte-Beuve : « Jeune homme, si dégoûté que tu cédas devant les bruyants, ne souillons pas notre pensée à contester avec les gens de bon sens qui sacrifient ton adolescence à ta maturité[38]. »

Il serait bien vain de s’étonner ou de rire en voyant M. Barrès grouper aujourd’hui ces gens de bon sens autour de sa maturité. Le fruit mûr procède non d’un autre fruit mûr, mais d’une fleur, — et il ressemble non à une fleur mais à un autre fruit mûr : voilà une logique vivante qui suffit à M. Barrès. De quoi vous plaignez-vous ? Il vous avait prévenu. « Beaucoup nier à vingt ans, fait-il dire par Renan à l’Eckermann pour tous qu’était Chincholle, c’est signe de fécondité. Si la jeunesse de cette heure approuvait intégralement ce que ses aînés ont constitué, ne reconnaîtrait-elle pas d’une façon implicite que sa venue en ce monde fut inutile ? » Certes. Et inversement quel personnage plus ridicule qu’un ancien jeune homme ? Francis Chevassu avait appelé le jeune Barrès Mademoiselle Renan. C’est joli de porter ce nom à vingt ans, ce l’est moins de le porter comme vieille fille. « Il est nécessaire qu’à mi-chemin de son développement le littérateur ou le politicien cesse de pourchasser son prédécesseur afin d’assommer le plus possible de ses successeurs. C’est ce qu’on appelle devenir un modéré, et cela convient tout à fait au midi de la vie. Cette transformation est indispensable dans la carrière d’un homme qui a le désir bien légitime de réussir »[39]. Ces tournants, M. Barrès, à vingt ans, les expliquait par le dehors, par le désir de réussir. Aujourd’hui il les explique par le dedans, par le mûrissement de l’intelligence. Tout simplement l’animal secrète sa coquille. Voyez les tendres nacres, les roses crépusculaires de la merveilleuse conque en tant de phrases chatoyantes des Amitiés Françaises. « En vérité ne serait-il pas dommage que de telles puissances de sentiment se dissipassent, alors que leurs vapeurs peuvent être solidifiées sur de dignes objets qu’elles doreront pour toute sa vie ? Fixons ce bel émerveillement sur quelque chose de réel, et mêlons ces images qui fuiraient à des images qui demeureront »[40]. Et, dans cette page admirable d’Un Homme Libre, que j’ai déjà citée, n’avez-vous pas la sensation de ces coquilles vides pulvérisées par le flot et qui accumulent pour les continents futurs au fond tranquille des mers les couches de calcaire uniforme : « J’approche de cette dernière période. Quand ce corps où je vis sera disparu, mon Être dans une nouvelle étape ne vaudra que pour classer froidement toutes les émotions que le long des siècles il a créées. Moi, fils par l’esprit des hommes de désir, je n’engendrerai qu’un froid critique ou un bibliothécaire. Celui-là dressera méthodiquement le catalogue de mon développement, que j’entrevois déjà, mais où je mêle trop de sensibilité. Puis la série sera terminée[41]. » Ainsi chaque instant de la formation de cette croûte s’accompagne du Qualis artifex pereo !

Fils des romantiques, il sait retrouver chez eux ceux de leurs mouvements qui concordent à cette formation de sa coquille. « Tout ce qu’il y a de mauvais et d’irritant chez George Sand, c’est son romantisme de désorbitée, de désencadrée. Tout ce qu’elle a de santé, c’est le régionalisme. Tant qu’elle n’eut point trouvé son terrain, sa pente et son cours, elle faisait une force de destruction. Cette protestante qui avait des sens se querellait elle-même et nous obligeait à prendre partie dans son éloquente anarchie intérieure. Enfin, avec beaucoup d’énergie et une rare sûreté d’instinct, elle sut se conquérir un milieu, une tradition »[42]. La métaphore de l’eau courante signifie la même réalité que la précédente. L’image de George Sand sert à M. Barrès pour décrire ici le mouvement intérieur sous lequel il aperçoit sa vie propre : une figure analogue à celle de la Moselle que descendent Sturel et Saint-Phlin. Les anciens donnaient aux fleuves des figures humaines. Nous donnons à l’âme la figure de nos cours d’eau familiers.

C’est à l’égard de M. Barrès un {{Corr|lien}lieu} commun de la critique que de dénoncer la figure égotiste de ses doctrines nationalistes, d’élargir ironiquement autour de lui le Jardin de Bérénice. Évidemment lui-même sait parfois à quoi s’en tenir et des observations comme celle-ci valent pour tout homme, quoi qu’en pense l’hypocrisie : « Certaines idées à l’ordinaire ne sont publiquement signalées qu’après qu’on leur permet d’atteindre les hautes altitudes, et pourtant, si l’on veut qu’elles soient intelligibles, il fait remarquer de quelles basses régions de notre âme elles furent propulsées… Fusées qui dans un ciel noir s’élèvent du plus profond de notre égoïsme et montent, montent semer des éblouissements mystérieux, cependant qu’elles laissent, une seconde, entrevoir une plaine livide »[43]. La vérité est que l’égotisme et le nationalisme de M. Barrès gardent entre eux exactement le rapport de la masse vivante à la coquille, — que la coquille se moule sur le corps qui l’a à peu à peu, à petits coups d’expériences, secrétée. M. Barrès n’est pas un Bernard-l’Ermite, qui se loge dans une coquille toute faite. Il a construit la sienne aux mesures de son corps. L’intérêt de son œuvre consiste précisément à nous permettre de manier une intelligence déposée immédiatement par une sensibilité, de suivre de l’une à l’autre l’une des opérations supérieures de la vie.

Aussi est-il devenu naturellement, par la conscience même qu’il avait de cet état, le théoricien d’une telle conception de l’intelligence, celle même que tant d’empiristes français et anglais ont traitée sur le plan de la psychologie didactique ou de la critique littéraire. Sur cette place commune se réuniraient les voies par ailleurs si divergentes, de Michelet, de Sainte-Beuve, de Taine. Et d’ailleurs n’est-ce pas le postulat même de toute œuvre d’art touchant à l’intérieur de l’homme, que nos idées ne soient pas pures, mais indiscernablement mêlées de sentiment, que l’on ne sache pas, par exemple, et qu’André Maltère lui-même ne sache pas si André Maltère « cède, en biffant les lois, à une utopie de cabinet ou à un attrait moins cérébral ? » Dès son premier jour, M. Barrès a voulu aller de la sensation à l’idée, ne pas couper les communications entre elles, comme une armée qui ne s’avance pas sans garder le contact avec ses centres d’approvisionnement. De là le sens et le goût de la vérité vivante, la défiance, le dégoût de la vérité objective, froide, classée. Exaltant le Sainte-Beuve de la vingtième année, il écarte dédaigneusement le critique et son « travail obstiné de bouquiniste ». Le Voyage de Sparte est d’un bout à l’autre un malaise, un hérissement, un refus devant la vérité toute intellectuelle. Du Charles Martin de Bérénice au Ribot de Leurs Figures, il n’a pas caché son dégoût pour les « produits décharnés de l’École ». Les Trois Idéologies, l’Ennemi des Lois, les Déracinés, les Amitiés Françaises, c’est-à-dire le massif principal de l’œuvre de M. Barrès, sont commandés par le point de vue qu’exprime une petite phrase dans la préface de l’Ennemi des Lois : « Les préjugés qu’on impose à nos enfants dans nos écoles et ailleurs contredisent leurs façons de sentir. » Il a souffert de ces préjugés, bénéficié de la réaction qu’ils provoquaient en lui. De là, haine de ses mauvais maîtres, — bienfait des froissements, de la souffrance qui l’ont éclairé sur lui-même, des Barbares qui lui ont donné en le forçant à la retraite et à la défense le goût de la vie secrète et de l’analyse, — idée d’un monde heureux où la sensibilité et l’intelligence s’épanouiraient d’accord, d’abord le rêve individualiste de l’Ennemi des Lois, puis la notion de cette pédagogie nationaliste où les préjugés qu’impose nécessairement l’éducation seraient accordés aux façons héréditaires de sentir qu’apportent les enfants. De l’un à l’autre de ces trois moments, il y a une ligne parfaitement vivante, une suite intelligente et logique.

M. Barrès, dans la préface de 1904 à Un Homme Libre, rappelle que les Déracinés, avant l’Affaire Dreyfus, qui posa la question en grosses lettres, « obligèrent de choisir entre le point de vue intellectuel et le traditionalisme ». Un Homme Libre indiquait déjà le sens et les motifs de ce choix. M. Barrès ne s’est jamais intéressé bien fort à des problèmes de pensée pure, mais à la manière dont ils étaient impliqués dans sa façon de sentir. Il lui faut ces vérités personnelles, ces vérités vivantes ou vécues qui sont la raison du traditionalisme. Il n’y a pas de nationalisme sans cela. C’est dire qu’il n’y a pas de nationalisme sans une façon égotiste, liée à une personne, à un temps, à un pays, de poser les problèmes. Et pour M. Barrès pas d’éducation fructueuse, de politique saine — c’est-à-dire de formation de l’individu et de la collectivité — sans ce nationalisme. C’est toute la thèse du Roman de l’Énergie nationale.

Une telle façon de sentir et de penser entretient la vie intérieure la plus intéressante et la plus fraîche. Si nous la regardons dans ses produits intellectuels, nous dirons qu’elle mène le moi à prendre figure de nation, la nation à recevoir l’apparence d’une personne.

Un Homme Libre, avec ses deux chapitres sur la Lorraine et sur Venise éclaire curieusement la première tendance. En Lorraine et Mon Triomphe de Venise font des deux pays le symbole, la figure extériorisée d’une âme. « À suivre comme ils ont bâti leur pays, je retrouverai l’ordre suivant lequel furent posées mes premières assises. C’est une bonne méthode pour descendre dans quelques parties obscures de ma conscience[44]. » Lisez surtout le morceau intitulé : «  Description de ce type qui réunit, en les résumant, les caractères du développement de mon Être et de l’Être de Venise[45]. » M. Barrès conçoit ici ses expériences propres comme des figures de l’histoire éternelle d’une nation. Cette idée en se dépouillant peu à peu de son caractère paradoxal et précieux rejoint les grandes assises de la psychologie historique. De la Lorraine de l’Homme Libre M. Barrès passe à la Vallée de la Moselle de l’Appel au Soldat, et de là à la Sainte Odile d’Au Service de l’Allemagne. Du paysage allégorique la manière s’élargit au paysage d’histoire.

Inversement M. Barrès pensera en grand artiste la nation sous la figure d’une personne. Dans la Lorraine de l’Homme Libre on discerne l’influence du grand écrivain qui modela plus qu’aucun autre M. Barrès, Michelet, et du Tableau de la France. Probablement aussi l’influence de Taine, du morceau brillant sur la Champagne dans La Fontaine et ses Fables lu à seize ans dans une bibliothèque de quartier. De même, dans le nationalisme de M. Barrès, on discerne vivement le cœur de Michelet sous la raison de Taine, l’œuvre des deux lectures entrecroisées. Michelet appelle quelque part l’Angleterre un empire, l’Allemagne une race, la France une personne. Ainsi, pour M. Barrès, dans la psychologie et le sentiment de la France-personne se mêleront, se coloreront l’un l’autre égotisme et nationalisme. L’habitude de fixer son regard sur la complexité des analyses intérieures dispose l’esprit à saisir les complications délicates que sont, dans l’espace et dans le temps, des nations. Dans l’espace : « Ce procédé de concevoir nos expériences propres comme des accidents de l’histoire éternelle de notre nation, un peu pédant aux yeux des Parisiens, est, je crois, très approprié à des esprits formés sur la frontière franco-allemande »[46]. L’acuité, l’inquiétude du sens national sera aussi vif chez un Français de Lorraine qui vit sous l’œil des Germains que l’acuité, l’inquiétude du sens intérieur l’étaient chez un adolescent élevé sous l’œil des Barbares et sans cesse froissé par eux. Dans le temps, M. Barrès plus que personne a éprouvé quelles séries contradictoires d’hommes sont réunies sous notre unité apparente, quelle opposition entre nos heures, nos années, nos visages successifs. S’étonnera-t-il de voir les mêmes différences dans le passé d’une nation, refusera-t-il d’accepter ces différences moins qu’il n’accepte les siennes ? « Chacun refait l’histoire de France… Nous trouverons un profit plus certain à nous confondre avec toutes les heures de l’histoire de France, à vivre avec tous ses morts, à ne nous mettre en dehors d’aucune de ses expériences… Sans doute toutes ces oscillations ne sont pas à la mesure de la raison individuelle. Il semble qu’il vaudrait mieux ne pas se développer dans de telles incertitudes et contradictions. Mais quoi ! nous voudrions dans la nature un éternel printemps, et pourtant l’expérience accumulée des générations a fini par nous faire entendre que les neiges de l’hiver et les pluies de l’automne étaient précisément nécessaires pour le printemps… Ainsi notre patriotisme est fait de tous éléments que les dialecticiens s’efforcent de maintenir séparés et en opposition[47]. » La nation est une synthèse comme le moi. La psychologie contemporaine a réagi, dans l’étude de la vie intérieure, contre les séparations et les oppositions des dialecticiens. Que l’étude de la vie nationale suive la même voie !

Ainsi ce n’est point en se retranchant, c’est en poussant ses expériences dans tous les sens que M. Barrès a enrichi sans cesse, humanisé indéfiniment son idée d’abord frémissante et rétractée du moi. Évidemment il dépose et perd en route beaucoup de ses possibles. Qualis artifex pereo. Toute évolution est à ce prix. Le fruit mûrit au dessus d’une neige de pétales tombés Mais le rythme général est celui d’une détente, d’une compréhension plus large, d’un établissement de l’été dans le paysage intérieur. Ce serait poser injustement les séparations et les oppositions des dialecticiens que de distinguer trop expressément ses diverses époques. S’il fallait les réunir ici sous un même point de vue, je dirais que l’effort de M. Barrès, depuis Sous l’œil des Barbares jusqu’à la Colline Inspirée, depuis le Culte du Moi jusqu’à la Grande Pitié des Églises, tend plus ou moins consciemment, orienté par une idée constante de l’énergie, à constituer une sorte d’énergétique générale, capable de fournir des méthodes tant à l’activité égotiste qu’à l’activité collective, capable surtout de cette translatio dont parle Bacon, d’appliquer avec la plus perspicace mobilité les méthodes de l’une au domaine de l’autre. « Les ordres religieux ont créé une hygiène de l’âme qui se propose d’aimer parfaitement Dieu ; une hygiène analogue nous avancera dans l’adoration du Moi[48]. » Cette utilisation de Loyola, cette transposition des choses de l’Église aux choses de l’âme, remplissent tout l’Homme Libre. Il est possible que les dernières années de M. Barrès soient religieuses, qu’il convertisse en sa vie propre les suggestions de la Colline Inspirée et de la Grande Pitié. Il aura alors fermé le cercle. Il nous fera dire : « M. Barrès a créé une hygiène de l’âme qui l’a avancé dans l’adoration du Moi ; une hygiène analogue lui propose d’aimer parfaitement Dieu. » Et les deux phrases portent sur d’assez larges assises humaines, puisque l’une est en somme le point de départ et l’autre le point d’arrivée du plan de Pascal, dans l’Apologie de la religion chrétienne. Le même transfert naturel de méthode et d’expérience a toujours tenu chez lui convertibles l’une dans l’autre les deux tables égotiste et nationaliste. « je sens, dit Sturel à Saint-Phlin, diminuer, disparaître la nationalité française, c’est-à-dire la substance qui me soutient, et sans laquelle je m’évanouirais. Il faut reprendre, protéger, augmenter cette énergie héritée de nos pères[49]. » Les Déracinés se développent de la cuve de marbre, aux Invalides, et de Napoléon professeur d’énergie. Cette énergie, valeur suprême pour M. Barrès, implique cette énergétique, — cette identité des diverses énergies implique la généralité de cette énergétique. Quelles que soient la mobilité, la diversité de ses visages, il nous laisse imprimée avec une vigueur extraordinaire cette idée : l’unité de force, d’une force qui est l’âme humaine. Ainsi M. Paul Bourget, dans l’article prophétique du 15 août 1890 qui lança M. Barrès dans le grand public saluait en lui « un courageux, un fervent dévot de l’âme humaine ». Et « c’est là ce qui eut rendu ce jeune homme si cher à Michelet ». Un jour « il prononcera la phrase admirable de notre maître Michelet : Je ne peux me passer de Dieu. Tous les dons si rares de sa noble nature seront alors éclairés et harmonisés ». Comme Michelet, M. Barrès, en attendant peut-être d’entendre par Dieu tout simplement Dieu, a trouvé dans le sentiment de la terre française le substitut de ce Dieu dont il ne peut se passer, et dont il avait d’abord donné le nom à l’objet du culte du Moi.

II
LA TERRE ET LES MORTS

Si M. Barrès (cela lui arrive souvent) prononce des phrases de son maître Michelet, c’est d’un fonds, d’une pensée à la Chateaubriand. Une sensibilité, une intelligence qui ne peuvent se passer de Dieu imaginent, si elles sont riches, Dieu d’après elles-mêmes, installent sous son nom leur figure agrandie ou idéalisée. Sur l’emplacement de toutes les beautés, de toutes les majestés ruinées, la littérature des génies, dont Chateaubriand a donné les magnifiques formules, établit des doubles, des réalités décoratives où subsistent sur un corps de cendre le jeu de leurs lignes épurées. Les esprits de la solitude et de la contemplation s’installent sur une montagne, devant la lande et la mer. Sur l’emplacement d’une ville ruinée se compose son idée historique parfaite et pure qui monte comme la pleine lune, émanée sur l’Orient, d’un transparent crépuscule. L’âme, comme une eau, comble idéalement le vide que la mort a creusé, établit sur lui une atmosphère élyséenne, une vie fluide d’outre-tombe.

Toute cette littérature des génies, et spécialement sous la forme que lui a donnée M. Barrès, tient dans une fine observation de madame Gallant de Saint-Phlin à son fils : « C’est curieux, mon père et mes frères, qui parlaient très bien le patois, n’en tiraient ni vanité ni plaisir. Toi, Henri, tu ne le sais pas, et il te rend heureux et fier[50]. » On étendrait loin cette observation : c’est le militarisme des guerriers civils, c’est l’enthousiasme catholique des incroyants, et je songe un peu à la passion des bergeries à la cour finissante de Versailles. On admire ce qu’on aperçoit du dehors, ce qu’on est dispensé de vivre du dedans. Ainsi nous avons vu M. Barrès se féliciter d’un mode d’existence intelligemment voyageuse qui permet d’écrémer ce qu’une terre comporte d’intéressant et d’émouvant sans participer aux mesquineries et à l’intolérance des petites villes.


« Ce n’est pas la Lorraine, dit Henri Franck, qui a créé Maurice Barrès ; c’est lui qui a créé la Lorraine. Elle n’est rien, au sens où il l’entend, que le beau nom qu’il a donné à son âme : c’est son âme qui est pleine de mirabelles tombées ; c’est elle que traversent les routes romanesques entre les peupliers décoratifs »[51]. Et M. Barrès se faisait dire par la Lorraine : « C’est peut-être en ton âme que moi, Lorraine, je me serai connue le plus complètement »[52]. La Terre et les Morts, tels qu’ils se sont imposés à M. Barrès, ce sont les voix de sa solitude. Dans la Colline Inspirée, il a matérialisé ces voix autour de Léopold Baillard. Mais les voix, sur la terre lorraine, ont de plus anciens titres de noblesse. « La pure victime dit qu’elle entendait ses voix surtout à l’heure des complies (qui sont le dernier office du jour) et aussi le matin, quand les cloches sont en branle. Alors maître Pierre Maurice, un des misérables habiles hommes qui l’épiaient, l’observaient, la poussaient dans les pièges, dit que diverses personnes, lorsqu’elles entendent sonner les cloches, croient entendre et comprendre, des paroles. Quel méchant homme ! Je me demande s’il fut jamais rien chuchoté de pire que cette phrase grisâtre…[53] » Je ne pense pas que M. Barrès (qui a écrit Huit Jours chez M. Renan) voie en le pauvre et charmant Henri Franck (qui a écrit Maurice Barrès en Auvergne) un aussi misérable habile homme, et qu’il pense que la critique, dans l’exercice de son métier, vise à sécher un sentiment profond et frais. S’il a créé la Lorraine, c’est en se connaissant comme créé par elle, et qui fera la part de l’un et de l’autre dans ce modelage réciproque ? Comme Chateaubriand, il a tiré de la littérature des Génies un principe de vie, un moyen et une raison d’établir en lui le bienfait de l’ordre : « Combien j’envie, dit-il d’Aigues-Mortes et de Bérénice, à cette enfant et à cette vieille plaine cette continuité dans leur développement, moi qui ne sais pas même accorder mes émotions d’hier et d’aujourd’hui ![54] » Une volonté méthodique, celle d’Un Homme Libre, ne se contentera pas d’envier platoniquement cette continuité. Elle s’efforcera de se l’appliquer, de s’en attribuer le bénéfice, et de disposer les émotions selon la ligne continue que lui fournissent des imaginations de paysage, selon la figure qui cristallise autour d’une présence humaine. Aigues-Mortes et Bérénice, ce sont les noms que M. Barrès donne à une continuité factice, littéraire, oratoire, superposée au hasard des émotions passagères. Illusion bien naturelle de sentir et de saisir autrui, au contraire de nous, comme un être fixé, identique à lui-même. Nous épousons ici le tournant psychologique qui va du culte du moi au sentiment nationaliste. M. Barrès, amené dès Un Homme Libre à chercher en dehors de lui la continuité dans le développement, crée, en artiste, avec la Lorraine et Venise, des figures de groupes humains qui demeurent dans sa vie les Idées de la continuité, comme les figures de Michel-Ange, pensées du dehors et quelque peu prises dans la rhétorique, extériorisent pour lui des Idées d’humanité héroïque. « Nulle, dit-il de Bérénice, ne fut dans de meilleures conditions que cette petite fille, toute ramassée dans l’amour d’un mort, pour avoir une grande unité de vie intérieure ! Je désirai y participer[55]. » Tel est le sens de la décision de Philippe : « Je veux me modeler sur des groupes humains. » Ces groupes prennent la suite des Intercesseurs. Une méthode très logique, très vivante, se dégage naturellement de tout cela.

Une organisation riche et souple, une âme en disponibilité, ondoyante et molle, enthousiaste et changeante, se définit, se durcit, acquiert charpente ou coquille : elle va d’elle-même aux éléments calcaires qu’elle transformera pour se créer un squelette intérieur ou une protection extérieure : « Tout l’univers, pour nous, je le vois maintenant, était désossé, en quelque sorte, sans charpente, privé de ce qui fait sa stabilité dans ses changements[56]. » M. Barrès parle ici de Guaita et de lui, à dix-huit ans, soucieux seulement d’exception, de sensations singulières, de baudelairisme. « Frivole, ou plutôt perverti par les professeurs et leurs humanités, j’ignorais le grand rythme que l’on donne à son cœur si l’on remet à ses morts de le régler. » Il fallait d’ailleurs l’ignorer pour le découvrir, et le découvrir pour le connaître vraiment, d’une connaissance intérieure. M. Barrès n’est pas allé là tout droit. Il a, comme c’est l’ordinaire, tâtonné. Il estimait en 1892 que la sensibilité actuelle, dont l’Ennemi des Lois est un témoignage, eût été « incompréhensible pour nos pères et grands-pères. Eh bien ! notre malaise vient exactement de ce que, si différents, nous vivons dans un ordre social imposé par ces morts, nullement choisi par nous-mêmes. Les morts ! ils nous empoisonnent… Les préjugés qu’on impose à nos enfants dans nos écoles contredisent leurs façons de sentir. De là leurs malaises et mes conclusions. » M. Barrès pensait à cette époque que l’Université empoisonnait les jeunes Français avec la discipline des morts, et cinq ans plus tard il écrivait les Déracinés pour l’accuser de les soustraire dangereusement à l’influence des morts. L’essentiel, c’est qu’ayant souffert de ses maîtres il leur envoie des reproches avec un accent énergique. Qu’importe que leur sujet varie pourvu que leur véhémence demeure ! Mais Un Homme Libre et le Jardin sont là pour nous montrer M. Barrès hanté précisément depuis longtemps par cette discipline des morts. Il a écrit l’Ennemi des Lois pour s’en libérer. Il n’y a pas réussi. Il s’y est trouvé au contraire engagé plus profondément par la tentative de s’en affranchir, et il a écrit le Roman de l’Énergie Nationale. Rien ici que de naturel aux démarches les plus ordinaires de la vie.

En ces années 1892-1898 parait s’être formée sa conception vivante de la Terre et des Morts : c’est l’époque du Panama et de l’affaire Dreyfus, celle où M. Barrès, après avoir oscillé entre un socialisme sentimental et une discipline nationaliste, est amené à opter pour celle-ci. Que les idées de M. Barrès aient ainsi pris le temps d’accroître et d’enfoncer leurs racines, qu’il ait eu besoin de se chercher et de s’éprouver à l’aise dans une certaine durée, c’est pour ces idées une excellente garantie de profondeur et de spontanéité. Il participe par là à une discipline de caractère gœthien : car nul ne s’est soumis plus placidement et fortement que Gœthe à ces lois bienfaisantes de la durée. À cette conception, à ces images de la Terre et des Morts on peut reconnaître facilement trois origines ou trois figures : l’une de volonté combative, une autre de rêverie sentimentale, une troisième d’intelligence.

N’oublions pas que cette idée a pris corps alors que M. Barrès était engagé dans le plein des luttes politiques. Le boulangisme a été la réaction d’une partie de l’opinion publique contre un gouvernement qui paraissait faire prédominer le souci intérieur de la politique des partis sur le soin extérieur des intérêts nationaux. Le Panama révéla l’influence de la finance étrangère sur les coulisses de ce gouvernement. L’affaire Dreyfus, comblant les aspirations de la théâtrocratie française, fit de la question nationale le nœud de la tragédie la plus passionnée. La place que dans ces trois circonstances la fortune politique attribua à M. Barrès, le tourbillon de disputes civiles où il fut soulevé le conduisirent naturellement à placer sa vie intérieure dans le cadre de son action publique. Il était naturel que la politique nationaliste fût présentée par lui comme l’expression morale d’une âme française, autochtone, racinée, ardemment attachée tant au bien qu’elle possédait qu’à ceux que son gouvernement lui refusait. « Dreyfus, c’est un champ de bataille où un Français né de sa terre et de ses morts doit accepter le défi des naturalisés et des étrangers[57]. » Pendant le procès de Rennes M. Barrès consacre l’un de ses dimanches à aller se recharger de sentiments français au château natal de Chateaubriand. Cette méditation de Combourg est fort belle, avec des phrases sorties du moule même de Chateaubriand : « Dans cette âme dégoûtée jusqu’au nihilisme, l’honneur est installé solitaire comme le manoir seigneurial sur la lande bretonne »[58]. Et M. Barrès est amené « à confronter, avec cette grande figure de Chateaubriand, Dreyfus transformé en thème philosophique par le poids de sa honte », et qui, en tant que Juif, doit être étranger au sentiment français de l’honneur. Quand à Zola son cas est clair : il est dreyfusard comme fils d’Italien. « Parce que son père et la série de ses ancêtres sont des Vénitiens, E. Zola pense tout naturellement en Vénitien déraciné. » M. Barrès rappelle même que Taine avait dit de lui : C’est le Bassan. Et le nom de Taine vient ici fort à propos. Ce sont bien ses théories sur la race qui fournissent du charbon à la chauffe de nos guerres civiles ! Comme dans l’aventure d’Adrien Sixte, Dieu porte sa pierre au diable.

Mais plus souvent et surtout plus longtemps, la Terre et les Morts prennent figure de rêverie sentimentale, douce, molle, indéfinie. M. Barrès a mis en lumière avec une grande variété de synonymes « cette rêverie sur l’histoire, cette vue nette de l’écoulement des siècles et de leur dépendance qui deviennent toute mon âme sitôt que je pénètre en Lorraine »[59]. Lui qui a appelé Rousseau un autre lui-même pourrait reprendre leur titre aux Rêveries du promeneur solitaire, ces rêveries que les Amitiés Françaises fondent harmonieusement dans un Émile traditionaliste. Mieux qu’à Rousseau encore on songeait à Lamartine, qui a fait vibrer si complaisamment ses vers et sa prose selon les influences de son Maconnais, qui a introduit vraiment chez nous, en toute sa plénitude, cette poésie de la terre natale et des racines, l’a répandue avec abondance, l’a mise en valeur, en contraste avec la vie des voyages : le tout servant de toile de fond à une harmonieuse et pathétique existence d’homme. Voici des lignes qu’on transposerait exactement sur les collines de Saint-Point : « Il y a dans mon rêve une douce terrasse, pareille aux promenades qui dominent le gave et la prairie de Pau : c’est un espace de méditation qu’aux meilleurs moments chaque semaine je parcours : rien ne m’y heurte, tout m’y rassérène, et dans cette langueur des monts qui le soir se vaporisent vers l’azur liquide des cieux, je trouve pour me cicatriser l’apaisante certitude du repos acquis à nos morts[60]. » On songe à la Vigne et la Maison dont surnagent d’ailleurs ici des vers entiers :

Des monts vaporisés l’azur tiède et liquide
S’y fond avec l’azur des cieux.

En même temps M. Barrès est un fils spirituel de Michelet et de Taine. Il semble que le premier ait été, de ses influences intellectuelles, la forme féminine, et le second la forme mâle. Le sentiment de la Terre et des Morts tend à devenir chez lui une doctrine, une vue de l’intelligence, et la nécessité de se trouver une philosophie politique l’a dirigé encore dans ce sens. Dans le morceau de l’Homme Libre sur la Lorraine, le parti d’imagination et d’allégorie est franc. La Lorraine sert de décor à un individu, aux nuances d’une âme. La Vallée de la Moselle est certainement moins originale, moins nerveusement primesautière : mais elle offre plus de solidité, et, en somme, un modelé plus savant. De l’Homme Libre à l’Appel au Soldat la rivière a approfondi son cours, s’est enfoncée en des terrains plus anciens, nous montre à nu une variété de coupes géologiques plus riche : « Il faut comprendre le système général de ces contreforts qui soulèvent, creusent et enserrent le pays. Une race est née entre leurs bras, avec la mâchoire forte et la tête carrée, célèbre par son entêtement. Comme des divinités assoupies, toujours pareilles à elles-mêmes, les Vosges sont assises dans l’éminente splendeur du midi et au romanesque couchant du soleil et dans le tombeau étoilé de la nuit. Belle assemblée de montagnes, forte et paisible, et si salutaire qu’à nos nerfs mêmes elle donne une discipline ! De ces colosses immobiles naît la frivolité, la pente, la fuite. La Moselle est la délégation de leurs énergies intimes[61]. » Je parlais de coupes. Si l’on sait lire une carte géologique littéraire on reconnaîtra dans chacune de ces lignes où est le Chateaubriand, où est le Michelet, où est le Taine, où est le Barrès. On comprend que les deux cyclistes, Sturel et Saint-Phlin jouissent (le mot revient à chaque page) de sentir l’histoire leur expliquer le paysage, s’émerveillent de découvrir eux-mêmes ce qu’on ne leur a pas enseigné au lycée. Et ces promenades sont bien des leçons. La Vallée de la Moselle me fait penser au vieux et bon Tour de France par deux enfants. La pédagogie que Saint-Phlin veut appliquer à l’éducation de son fils Ferri, et sur laquelle M. Barrès fait chanter la musique des Amitiés Françaises, consiste, en somme, à resserrer, comme sur des visages, sur les coins de terre privilégiés de notre naissance, une promenade analogue au tour de France des deux petits Alsaciens. Le livre scolaire fut écrit par une femme distinguée, la mère de Guyau et la femme d’Alfred Fouillée. J’accumule ici, rapidement et à dessein, des noms, qui nous font penser à ce qu’aurait pu être chez nous un nationalisme systématique où des philosophes, des historiens, des artistes et des pédagogues eussent été conduits naturellement à collaborer.

L’Allemagne, avec son organisation du sentiment national et du travail intellectuel, a connu ce qui nous a manqué. Peut-être y fallait-il en effet certaines qualités germaniques, un sérieux un peu lourd, dont M. Barrès n’est pas exempt. Sturel et Saint-Phlin « se préoccupent d’organiser dans leur connaissance, pour en tirer un profit immédiat, tous les éléments de ce paysage »[62]. On songe à M. Asmus qui en arrivant en Lorraine se réjouit d’y perfectionner son français. Mais rien de plus solide comme base que ce pédantisme d’organisation, cette âpreté à utiliser. Quand nos deux Lorrains reviennent de leur voyage, le bon Rœmerspacher, qui est lui-même un livresque, morigène : « Il faudrait veiller à s’interdire les idées de professeur… Saint-Phlin fait l’archéologue. » Comme si ce n’était pas par « des idées de professeur » qu’un État moderne respire l’air des siècles, pense par principes, se donne une conscience claire ! « Je reviens de cette leçon de choses plus boulangiste que jamais, dit Sturel, parce que Boulanger, en 1889, a rendu les deux Lorraines, l’annexée et la française, plus confiantes en la France, plus énergiques à vivre[63] » Mais si le boulangisme est resté une agitation populaire de demi-soldes, s’il n’a pu prendre à peu près aucun contact avec les forces de l’intelligence française, est-ce la faute du boulangisme ou celle de l’intelligence ?

Le sentiment de la terre et des morts est resté chez M. Barrès une magnifique capacité de musique. Il a pris naturellement la suite de tout un ample mouvement de fleuve qui traverse le XIXe siècle ; il nous donne quelques-uns des plaisirs dont jouissent Sturel et Saint-Phlin en descendant la Moselle. Il serait exagéré de dire que M. Barrès en a tiré une doctrine : ce qui s’en dégage c’est une préparation sentimentale à une doctrine. « J’ai trouvé, a dit M. Barrès, une discipline dans les cimetières où nos prédécesseurs divaguaient. » Quand il reproche aux romantiques de divaguer, à Rousseau d’extravaguer, j’entends bien que M. Barrès le dit dans la louable intention d’exorciser en lui, en les dénonçant chez les autres, les puissances de vague et de vagabondage qu’il porte avec une mauvaise conscience. Et quand il parle de la discipline qu’il a trouvée, j’entends surtout qu’il parle de la discipline individuelle dont tous les traits étaient dans Un Homme Libre. Nous avons vu le beau voyage de Sturel aboutir à une agitation boulangiste qui, ayant eu le tort de ne pas réussir, nous fait penser qu’elle ne pouvait réussir. L’essentiel est que M. Barrès ait tiré de la terre et des morts une belle musique, qu’il ait mis au jour une idée de la terre et une idée de la mort.

III
LA TERRE DE LORRAINE

« Ah ! que la mort de M. Renan sera intéressante ! » s’exclamait, avec la férocité de la jeunesse, M. Barrès dans le petit livret bleu de ses débuts. Je ne sais ce que sera celle de M. Barrès. Mais le fait est qu’il a voulu en goûter lui-même, comme Charles-Quint à Saint-Juste, tout l’intérêt pendant le temps qu’il avait à vivre. Il s’est aménagé dans l’idée de la Lorraine, dans un bastion de l’Est pareil à un mastaba égyptien, la belle tombe aux lignes harmonieuses où il goûte le plaisir de la retraite et le fruit de la pleine pensée en accord, comme avec sa branche, à toute la ligne flexible d’une race. La Lorraine c’est le lieu de M. Barrès, et le 2 novembre c’est le jour de M. Barrès. Chateaubriand et Lamartine avaient donné, sous des visages différents, la formule idéale de ce genre de vie, de ce morceau de terre française en lequel se confond comme son âme le génie d’un homme.

Les Déracinés se terminent sur le compliment de Bouteiller à l’avocat Suret-Lefort, qu’il félicite de s’être affranchi dans sa prononciation de toute particularité lorraine. M. Barrès, lui, est demeuré Lorrain beaucoup par volonté (Saint-Phlin pleure d’attendrissement devant le patois lorrain, qu’il ne sait pas, comme faisait devant un manuscrit d’Homère Pétrarque qui n’entendait pas le grec) et beaucoup aussi par nature. M. Barrès a la chance d’être resté un peu provincial. L’éducation en province (Stendhal l’avait remarqué) donne le sérieux, que Paris enlève. « Nous n’étions pas, dit M. Barrès de Guaita et de lui, de ces petits esthètes, comme on en voit à Paris, qui collectionnent chez les poètes des beautés de colifichet, et qui en rimaillant se préparent à être des vaudevillistes ou des mondains[64]. » M. Barrès, heureusement, parle de sa province en provincial. Il écrit de la campagne de Metz : « Ce grand pays, large et simple, à plusieurs plans, délicieux de souplesse, avec des fonds très noyés, c’est, en plus humide, l’atmosphère de Florence. Toutefois l’Arno toscan n’a pas la noblesse fière, la chasteté de notre rivière, quand les saules, etc… »[65] Si l’Arno avait de la noblesse fière et de la chasteté, ce serait une petite Moselle. M. Barrès n’aurait-il pu apprendre de Claude Gelée qu’il existe, même entre les paysages, des hiérarchies nécessaires ? Paul Louis Courier nous avertit avec discrétion : « Mes bons amis, je suis Tourangeau », mais ne veut pas qu’on méconnaisse la distance qui sépare Tivoli de Pontoise et Gonesse d’Albano. À la bonne heure ! Ces réserves faites, on ne peut que sourire amicalement à d’aimables provincialismes. M. Barrès a transporté dans son imagination littéraire la sensation de la bonne et confortable prospérité provinciale, lui a donné une sorte de figure héraldique et symbolique analogue à celle de la tour d’ivoire chez les romantiques. « Le premier soin de celui qui veut vivre, c’est de s’entourer de hautes murailles ; mais dans son jardin fermé il introduit ceux que guident des façons de sentir et des intérêts analogues aux siens »[66]. On retrouve, une fois de plus, le sens qui relie cet égotisme intelligent à l’intelligence nationaliste, lorsqu’on voit ces lignes de l’Homme Libre se transformer naturellement dans celles-ci de l’Appel au Soldat, où Saint-Phlin parlant à Sturel retrouve quelques inflexions du hobereau Simon, sensible au plaisir d’écraser une motte de terre à lui : « Ayant fait usage de bien des libertés, on constate que la meilleure et la seule, c’est précisément cette aisance dont jouit celui qui resserre volontairement ses liens naturels avec quelque région, avec un groupe humain et avec les emplois de son état, c’est-à-dire quand, bannissant les inquiétudes de notre imagination nomade, nous acceptons les conditions de notre développement. Indépendance et discipline, voilà quelle formule je me propose depuis Maillane[67]. » Ce traditionalisme provincial (et, comme disait M. Barrès, cette fleur de pomme de terre) se confond aujourd’hui avec toute une bonne floraison académique, mais prend tout son intérêt quand on le voit issu en ligne directe de l’orchidée rare, jadis cultivée à Jersey, à Saint-Germain, à Venise. Et, pour peu qu’on y regarde, on reconnaît encore dans la fleur de terre, incorporés à une figure commune, la délicatesse et le paradoxe égotiste de la fleur de serre.

La méthode qui a servi à M. Barrès pour grouper en trois moments, en trois livres, les trois étapes du culte du Moi servirait aussi bien de cadre pour étager et définir sa conception de la Lorraine, la formation progressive de la Lorraine en lui. Sous l’œil des Barbares : le moi dans l’hostilité de son milieu prend conscience de lui-même. Un Homme Libre : le moi se donne l’être, se constitue, se connaît par une discipline. Le Jardin de Bérénice : arrivé à la plénitude de son style, à la floraison parfaite, le moi s’épanouit comme un parterre nuancé, délicieux d’émotions fines, pointe extrême d’une Europe intérieure, chef-d’œuvre de l’art. Qualis artifex pereo ! Pour la refaire et la revivre, il faut que l’œuvre d’art soit brisée. M. Barrès admire le maître de la mécanique spirituelle, Ignace de Loyola, d’avoir fait du point final de son mécanisme un point initial : « Et maintenant le fidèle n’a plus qu’à recommencer. » M. Barrès a recommencé. Comme l’Égyptien, il a construit son tombeau sur le plan de sa maison. Le Qualis dives vivo suit trois étapes pareilles à celles du Qualis artifex pereo. En attendant que des Amitiés Françaises forment Philippe à l’image de la Lorraine, la Lorraine se constitue à l’image de M. Maurice Barrès.

Dans un « billet du matin » écrit en 1889, reproduit en tête de l’Appel au Soldat, Jules Lemaître demande si les lecteurs qui élurent député de Nancy, cette année, M. Barrès, ne prenaient point Sous l’œil des Barbares pour un opuscule patriotique. C’est douteux, mais enfin le nationalisme lorrain de M. Barrès subit les conditions et prend la figure d’une province frontière, d’un morceau de France placé sous l’œil de l’ennemi et commandé tout entier dans son histoire, sa politique, son intérêt, son âme, par cette situation. M. Barrès fait observer avec raison que le sentiment de la patrie produira des réactions plus vives chez un homme de la frontière que chez un homme du val de Loire. Même à ses moments les plus détendus, à ses heures d’intelligence et de jouissance morale, il reste sous cet œil ouvert et sous ce voisinage hostile. Ainsi « M. Asmus et Colette n’ont pas oublié ni cessé de ressentir les événements de la guerre ; seulement ils les pensent par une claire journée de soleil, au cours d’une partie de plaisir »[68]. M. Barrès aussi a connu les idées de la guerre pensée par de belles journées, au cours d’une partie de devoir qui se confond avec son plaisir. Boulangiste, anti-dreyfusien, auteur des Bastions de l’Est, directeur spirituel puis président de la Ligue des Patriotes, il s’est toujours porté, avec une spontanéité réfléchie, au parti qui lui paraissait la pointe extrême, la frontière du patriotisme. À vingt ans, dans le premier numéro des Taches d’Encre, en protestant contre la littérature braillarde d’un certain Victor Tissot, il écrivait : « Nous-mêmes qui revoyons la sombre année au vague brouillard de notre jeunesse, nous sentons dans le défilé d’un régiment tenir l’honneur de la Patrie ; toutes les fanfares militaires nous entraînent à la terre conquise ; le frisson des drapeaux nous semble un lointain signal aux exilés ; nos poings se ferment ; et nous n’avons que faire d’agents provocateurs. » C’est de Frœschwiller, où il passait ses vacances, qu’il se rend à Rennes, au second procès Dreyfus. Il se souvient qu’à l’âgé de huit ans il visita le champ de bataille jonché de cuirassiers. « Le souvenir de ces héros infortunés lui ordonne de combattre sur tous les terrains pour la cause française et notamment contre le parti Dreyfus »[69]. «  Notamment » est remarquable. M. Barrès voit alors la guerre étrangère surtout sous les espèces de la guerre civile, qui donne en effet, en littérature, plus de rendement. Le recueil d’articles sur la grande guerre, qui commence par l’ Union Sacrée, sera, au point de vue du service, une œuvre respectable, éminemment utile : littérairement elle prendra une place inférieure aux tableaux de guerre civile, panamiste ou dreyfusienne, où M. Barrès est arrivé à des chefs-d’œuvre. Mais, dans la Vallée de la Moselle, il trace exactement la tâche qu’il se propose et qui forme le domaine propre de son pouvoir spirituel : « Il faut affermir la mentalité française sur toute la surface de notre territoire, car jusque chez nous les étrangers tendent à appliquer la méthode destructive sous laquelle se transforment les territoires annexés[70]. » Pour un Lorrain, devenir Allemand représentait alors un péril prochain, et qu’il se figurait sans nul effort d’imagination, mais simplement par un regard jeté de l’autre côté du poteau-frontière, d’un poteau-frontière qui ne demandait qu’à s’avancer vers l’Ouest ; la lutte contre le germanisme est incorporée à son être, à son héritage direct et à son devoir immédiat.

Réagir contre les « barbares », combattre le germanisme, prendre conscience de la terre lorraine comme d’une série de bastions, telle est la première démarche d’un méthodique nationalisme lorrain, d’une construction de la Lorraine analogue à la construction du Moi. L’idée du Moi implique une idée des Barbares. L’idée de la Lorraine implique une idée de l’Allemagne. M. Barrès — bien qu’il ait écrit des pages respectueuses sur Gœthe, qu’il ait essayé de se soumettre à son influence et qu’il présente certaines parties en effet assez gœthiennes — se préoccupe, tant devant les Barbares que devant les Allemands, de démasquer et de déclasser l’ennemi plus que de le comprendre. Il procède en bon Lorrain, à la manière militaire. Dans les deux Bastions de l’Est, Colette Baudoche et Au Service de l’Allemagne, le procédé apparaît avec évidence. Ce qu’il y a d’inférieur en Allemagne est mis en contraste avec ce qu’il y a de supérieur en France, et la comparaison est donnée comme celle de l’Allemagne et de la France toto genere. « Tout me crie que la raison deutsche, en travaillant à détruire ici l’œuvre welche, diminue la civilisation. Et par exemple les édifices militaires français du XVIIIe siècle tels qu’on les voit à Marsal, avec leurs façades blanches, avec leurs proportions élégantes et naturelles, qu’on les compare aux abominables et coûteuses casernes qui, non loin de là, dominent Dieuze : il apparaît jusqu’à l’évidence que chez l’Allemand la culture des sens demeure encore barbare[71]. » M. Barrès est peu difficile en fait d’évidence. Tout le monde sait qu’une caserne française d’aujourd’hui ressemble à une caserne allemande d’aujourd’hui, et non à une caserne française d’autrefois ; jugerons-nous la Lorraine et la culture des sens chez les compatriotes de M. Barrès d’après le style des casernes de Toul ? M. Asmus, que M. Barrès a peint avec une certaine sympathie, n’est pas seulement un Prussien, mais un professeur. Il appartient à une corporation que mésestime M. Barrès. Il a de la lourdeur et de l’honnêteté, comme Charles Martin « le genre de distinction que peut avoir un professeur » enté sur le genre d’éducation que peut avoir un Allemand. M. Asmus venu de Kœnigsberg et Bouteiller venu de Paris font d’ailleurs aux jeunes Lorrains des deux côtés de la frontière un tort analogue : ils déracinent, dissocient, décérèbrent. Et M. Ehrmann à la caserne de Strasbourg, ce n’est pas seulement un Alsacien parmi des Allemands, c’est un homme bien élevé parmi des rustres. Mais enfin M. Barrès ne pouvait guère peindre les Barbares que du point de vue du moi, et les Allemands que du point de vue français.

Les Bastions de l’Est sont des ouvrages de guerre. Ils préparent les volumes de l’Âme Française et la guerre. L’œuvre du romancier est le massif solide d’où roulent avec une abondance inlassée la pierraille menue et la mitraille du journaliste. L’analyse cèdera la place à l’éloquence chaude et passionnée, et le nationalisme prendra avec la guerre sa corde d’airain, sa forme salubre d’éternelle violence : « La puissance germanique sera brisée, morcelée, ramenée à la raison, et les Allemands eux-mêmes, redevenus Saxons, Bavarois, Badois, protestants, catholiques et le reste, baiseront nos genoux en nous remerciant de les avoir guéris de leur coûteux délire collectif d’orgueil. Encore un effort ! Les données de cette grande lutte sont presque mathématiques et le résultat abstrait est certain : seulement les éventualités concrètes restent multiples et terriblement cruelles »[72]. Renan avait bien raison de voir dans les prophètes juifs les types du journalisme. Des terres foulées par l’ennemi dégagent les mêmes puissances de colère, les mêmes appels à la justice ; le prophétisme juif a gardé comme un sel une race immortellement vivante. Une âme nationale pas plus qu’une âme de poète ne peuvent vivre sans certaines fureurs sacrées.

Sous l’œil des Barbares M. Barrès prend conscience d’une culture lorraine qui reproduit dans ses grandes lignes, avec des traits ethniques, celle d’Un Homme Libre. Culture d’un pays frontière qui reçoit, filtre, discute à la française des sentiments germaniques, leur associe des sentiments français. « Je m’ennuierais vite d’un esprit soustrait aux influences du Rhin, et pourtant ce serait trop d’habiter directement sur ce fleuve. L’excellent, à mon goût, c’est de communiquer avec lui par les méandres délicats de la Moselle[73]. » Image géographique à la Michelet, où il ne faudrait pas chercher une idée trop claire, mais qui mélange de façon spirituelle quelque chose de français et quelque chose de germain. Nous avons la sensation de cette Moselle, de ces méandres délicats, lorsque nous apercevons la pente allemande de la méthode inspirée de l’Homme Libre et transposée dans la Vallée de la Moselle : sentir le plus possible en analysant le plus possible.

C’est la méthode qu’exploite puissamment un Gœthe, ingénuement et gauchement un Asmus. Chez M. Asmus M. Barrès nous montre un certain pédantisme, un besoin naïf d’avoir des explications, de faire des réflexions commençant par : « Ce qui m’a frappé c’est… », de traduire en abstraction ce qui a été vécu spontanément sous ses yeux. Quelque chose de cela, aménuisé dans un style français, ne le retrouverait-on pas chez M. Barrès ? Mais peut-être que pour un Parisien, chez un jeune juif souple deux fois Parisien, citoyen-né d’une ville cosmopolite, cela s’appellerait tout simplement du provincialisme. Voyez les pages où M. Barrès commente Nancy pour M. Asmus, à la manière de M. Asmus. Les trois places de Nancy sont présentées un peu à la manière du chameau en soi de l’apologue. La place Stanislas, « véritable place royale, étale largement aux regards un principe bien assis de gouvernement, réglé, contenu par les hommes d’étude, policé par le sentiment féminin, obéi par l’énergie ouvrière. Toute voisine, la Carrière, où nous conduit un arc de triomphe, avec les graves maisons qui bordent son rectangle, nous laisse l’idée d’une classe solide, fortement installée pour la défense sociale[74]. » Et je passe la troisième. Cette lourdeur, aérée ici de clarté française, s’associe fort bien à un principe de sérieux et de profondeur tel qu’il réside au foyer de la philosophie et de la musique allemande : « C’est peu d’avoir consciencieusement tourné autour d’une belle chose ; l’essentiel c’est de sentir sa qualité morale et de participer du principe d’où elle est née »[75].

Là est ce qui donne à la Vallée de la Moselle quelque chose d’un peu factice : une sensualité presque scolastique qui provoque, localise, exploite ses émotions, jouit avec méthode de tous les points de vue et de tous les incidents de la route. C’est Jersey, Haroué, Saint-Germain, — à l’état de couvents nomades. « Un tel paysage est une bonne leçon d’art, car rien n’y figure dont on ne discerne la nécessité, et la beauté sûre qui s’en dégage est faite du rapport d’utilité où vivent depuis une longue suite d’années tous ces objets que l’œil simultanément embrasse[76]. » Ce leit-motiv, l’équivalent du « ce qui m’a frappé » et qui lui répond comme les forts de Toul aux forts de Metz, revient une centaine de fois. À Igel Sturel et Saint-Phlin se rappellent que Gœthe a visité cette ruine romaine. Ils sont frappés de ceci que Gœthe, à chaque forme de l’activité, « savait trouver une place dans sa vision de l’Univers qu’il travaillait sans cesse à élargir… Dans ces dispositions, où les mettait le contact de Gœthe, à tout prendre avec sérieux pour en tirer de l’agrément intellectuel, Sturel et Saint-Phlin jouissaient que le pays fut riche en civilisations superposées »[77].

Il est dès lors naturel et intéressant que M, Barrès lorsqu’il va en Grèce, emporte avec lui cette méthode d’exploitation, de profit intellectuel et moral, qui contraste avec le goût hellénique de la vérité impersonnelle et générale, et répugne par là aux directions données à l’élite humaine tant par un Platon que par un Thucydide. Ce sont là les parties vraiment gœthiennes de M, Barrès, Le chapitre intitulé symboliquement : « Je quitte Mycènes » est consacré à l’Iphigénie de Gœthe, qu’il installe à Mycènes, naturellement, de même que Taine, au grand scandale de M. Barrès lui-même, l’installait à Sainte-Odile. L’Iphigénie, dont la rédaction définitive est un fruit du voyage de Gœthe en Italie, range les valeurs du Voyage de Sparte à la suite des valeurs goethiennes du Voyage d’Italie. Ce que Gœthe « cherche en Italie, et ce qu’il obtient fût-ce des œuvres pseudo-antiques, c’est un secours pour mettre en œuvre l’énergie intime que madame de Stein et les leçons de la vie lui avaient communiquée… Le pédantisme et l’aplomb d’un Gœthe pourraient déconcerter. Gardons-nous de méconnaître sa magistrature. Il nous ouvre mieux qu’aucun maître la voie du grand art, en nous montrant que pour produire une plus belle beauté, le secret c’est de perfectionner notre âme. Gœthe travaille sans cesse à se développer en s’élevant. L’artiste est grand selon qu’il possède une imagination de héros. De là l’effort si raisonnable de Gœthe pour épurer, ennoblir continuellement sa sensibilité. Il nous est utile par l’exemple de sa vie mieux encore que par son œuvre. La société de Gœthe nous apprend à tirer parti sans vergogne des moindres éléments, à ne pas nous intimider, ni enfiévrer, ni désespérer »[78]. Cette dernière phrase servirait aisément de devise à toute l’activité de l’Allemagne depuis celle de ses universités jusqu à celle de ses commerçants. Le roi-sergent appelait cela faire ein Plus. Et d’autre part rien de plus gœthien, en ce sens, que la méthode d’Un Homme Libre.

« Tirer parti » telle est la devise que ce Lorrain clairvoyant et volontaire propose du même fonds tant à la méthode égotiste du Culte du Moi qu’à la méthode nationaliste de la Terre et les Morts et des Amitiés Françaises. Dans la lettre, si intelligente, qu’écrit Rœmerspacher à Sturel pendant son séjour en Allemagne, il observe : « Je me figure que dans ce milieu allemand, on aurait pu tirer parti de Racadot et de Mouchefrin ; on n’aurait pas mis dans leur tête qu’ils devaient se mépriser s’ils n’étaient pas les rois de Paris[79]. » M. Barrès qui fait voyager Sturel en Italie ne l’eût pas envoyé dans une université allemande. Mais le robuste estomac de Rœmerspacher peut avaler tout germanisme, comme Gargantua mange les cinq pélerins en salade, et s’en nourrir. « Au contact de cette grande Allemagne, j’ai senti ma propre patrie et entrevu notre vérité[80]. » Et le dernier mot de sa lettre est : revanche…

Notons d’ailleurs que ce tournant, par lequel le culte du moi individuel se transforme si naturellement en culte du moi national, l’égotisme en nationalisme, a son équivalent dans une phase importante de la culture allemande. C’est le philosophe du moi, c’est Fichte, qui devient après Iéna le chef spirituel du nationalisme allemand, et les Discours à la Nation allemande nous le montrent concevant bien le moi germanique selon les images méthodiques et musicales qui lui ont servi à éprouver la réalité unique du moi individuel.

La méthode d’analyse et d’hédonisme d’Un Homme Libre se transporte en entier dans une doctrine nationaliste : « Sentir le plus possible en analysant le plus possible » c’est le premier principe auquel arrivent Philippe et Simon dans leurs réflexions de Jersey. Pareillement le sentiment national fondé sur la conscience de la terre et des morts doit se doubler pour M. Barrès, d’une doctrine. Le malheur est que, chez l’individu comme dans la nation, il est difficile et rare que les deux ordres, sentiment profond et analyse ou doctrine croissent en raison directe l’un de l’autre. M. Barrès a pu connaître dans le boulangisme un état de conscience politique où le sentiment était très fort, la doctrine médiocre ou nulle : la préoccupation de fournir cette doctrine fut même un des soucis principaux de M. Barrès entre 1890 et 1900. Inversement nous trouvons aujourd’hui dans notre atmosphère intellectuelle une doctrine politique monarchiste très forte, celle de M. Maurras, accompagnée, dans l’assentiment de ses partisans (là aussi il y a un trou par en haut), d’un sentiment monarchique assez faible.

Le nationalisme lorrain de M. Barrès est avant tout un sentiment nationaliste. Un Lorrain, homme des marches, peut être Français avec des nuances délicates, plus de conscience, de fraîcheur, de goût qu’un homme des provinces centrales. La qualité de Français est chez lui quelque chose de précaire et de menacé. La Lorraine divisée tragiquement en deux dominations ennemies, vaut pour donner le sens national comme une inscription bilingue pour éclairer la signification d’une langue. Telle est la leçon de la Vallée de la Moselle, moitié française moitié allemande, et c’est ce qui lui fournit dans l’œuvre de M. Barrès une place centrale. Ces Lorrains annexés, « voilà des exilés ! voilà des diminués ! À chaque pas sur ce territoire spolié, Sturel et Saint-Phlin constatent le déracinement de la plante humaine. Un beau travail des siècles a été anéanti[81]. » À côté de ce déracinement sous la cognée allemande, s’accomplit sourdement un déracinement sous l’esprit de Paris. Là, conquête imposée et violente, ici conquête acceptée, même sollicitée, mais celle-ci, pour M. Barrès, vient au secours de l’autre. De la Lorraine se volatilise et se perd, au lycée de Nancy sous l’enseignement de Paul Bouteiller, au lycée de Metz sous les leçons de Frédéric Asmus et de son collègue le Pangermaniste. « Que vaudraient-ils ces admirables patriotes du pays annexé si leur amour pour la France était raciné dans ce terrain universitaire, bon seulement pour qu’il y pousse des fleurs de cosmopolitisme ? Ils resteront autant qu’ils tiendront fort dans le sol et dans l’inconscient[82]. »

Cet inconscient qui formait au Jardin de Bérénice son terreau, M. Barrès l’a éprouvé comme le fondement et la nourriture d’une sensibilité lorraine et nationale, comme le moyen non plus d’un jardin égotiste, mais d’un Parc National aménagé sur le modèle de ce jardin. « J’ai essayé ces temps-ci, disait Philippe à Simon, au dîner qui les réunit avec Bérénice, le contact avec les groupes humains, avec les âmes nationales, et ce que j’en ai tiré, tu le verras, dépasse singulièrement toutes prévisions[83]. Ce contact, d’ailleurs, Philippe et Simon l’avaient essayé ensemble, dans l’Homme Libre, à Saint-Germain. Mais c’est le Jardin de Bérénice qui lui donne sa figure délicate et vivante. M. Barrès a pensé un jour à une Bérénice de Tolède, mais il a pensé des années à une Bérénice de Lorraine, il a pensé la Lorraine comme une Bérénice, Bérénice délicate et froissée. Ce n’est point Colette, c’est Metz entière qu’il s’est plu à concevoir comme une épreuve nouvelle de l’enfant fine, nerveuse, humiliée d’autrefois. « Quelque chose d’écrasé, mais qui éveille la tendresse… C’est ici une caserne dans un sépulcre, mais c’est aussi un parfum, une manière de vieille province »[84]. C’est Bérénice devenue madame Charles Martin, une chose exquise et mélancolique aux mains indignes de l’Adversaire. « Metz est l’endroit où l’on mesure le mieux la dépression de notre force. Ici l’on est fatigué pour une gloire, une patrie et une civilisation qui toutes trois gisent par terre. Seul un cercle de femmes les protège encore »[85]. On se souvient du Musée du Roi René, de ce passé saisi dans l’acte qui le fait couler et résider désormais dans une présence féminine. Metz, c’est la voix française qui dit, comme dans la Mort de Venise : « Je fus humiliée. »

Sur son pays froissé, comme sur un Jardin de Bérénice agrandi, extérieur, une âme se penche et cherche une volupté triste : « Le sort, en me faisant naître sur la pointe demeurée française de ce noble plateau, m’a prédisposé à comprendre, non seulement avec mon intelligence, mais d’une manière sensible, avec une sorte de volupté triste, le travail séculaire qui pétrit et repétrit sans cesse ma patrie[86]. » Cette volupté triste devant quelque chose qui se défait, elle se portait entière, avec une bonne conscience, lorsqu’il s’agissait de l’amour et d’une beauté humaine périssable : « Une merveille qui est en train de disparaître ! Voilà le trait qui complique de fièvre toute volupté ! Être périssable c’est la qualité exquise. Voir dans nos bras notre maîtresse chaque jour se détruire, cela parfait d’une incomparable mélancolie le plaisir qu’elle nous procure. Il n’est point d’intensité suffisante où ne se mêle pas l’idée de la mort[87]. » Mais la Cité, qui est une chose vivante, et qui veut la vie, n’admet pas la riche mélancolie sur « la merveille en train de disparaître ». C’est même une des raisons pour lesquelles le sentiment patriotique, en matière de rendement poétique, de suggestion musicale, tourne court, alors que l’amour, la religion, la mort, l’humanité développent librement les sources de poésie. M. Barrès sait bien qu’il ne lui serait pas permis de compliquer d’une volupté à la Chateaubriand la blessure et le froissement de la Lorraine. Nous l’acceptons du sentiment de l’amour, qui a pour privilège la divine liberté, nous ne l’acceptons pas du sentiment de la patrie, qui, hors de ses lois strictes, se défait et perd sa raison.

Mais si nous démêlons ici, dans le terreau du Jardin, quelques racines du nationalisme de M. Barrès, l’arbre s’est levé, est allé loin dans la lumière. L’âme rétractile de Sous l’œil des Barbares, l’âme méthodique d’Un Homme Libre, l’âme voluptueuse et mélancolique du Jardin ont collaboré pour conduire M. Barrès à ce principe : tout considérer, tout penser du point de vue de la Lorraine. Il en est allé chercher le conseil en Grèce : « Je me suis aperçu qu’entre les romans que la vie me propose, la Lorraine est le plus raisonnable, celui où peuvent le mieux jouer mes sentiments de vénération[88]. » Il s’est concentré sur ce visage lorrain, il a repensé dans la langue propre d’une civilisation frontière et d’une province menacée toutes les idées dont avait vécu sa jeunesse. Il a poussé à la clarté, dans les Amitiés Françaises, la conscience d’un capital lorrain, dans les Bastions de l’Est la conscience d’une mobilisation et d’une défense lorraine. Il a dépassé le domaine sentimental de la volupté triste. « Il convenait, dit-il du jeune Philippe, de mettre une goutte d’amertume, quelques éléments réalistes dans son patriotisme, afin que ce ne fût pas le fade breuvage dont les sots se gargarisent et que les demi-clairvoyants rejettent, mais un âpre sentiment de la nécessité[89]. » Depuis, la nécessité a marché, s’est appesantie. Elle a sous ses chaînes de fer donné à tout patriotisme cette figure d’effort et d’âpreté. La France entière est devenue une Lorraine. « Alsace-Lorraine, fille de la douleur, sois bénie ! Depuis quarante-trois ans, par ta fidélité, tu maintenais sous nos poitrines souvent irritées une amitié commune. Les meilleurs recevaient de toi leur vertu. Tu fus notre lien, notre communion, le foyer du patriotisme, un exemple brûlant. Aujourd’hui le feu sacré a gagné la France entière. Tu nous a sauvés de nous-mêmes. À nous de te délivrer, Rédemptrice[90]. » La délivrance est achevée, dans la joie je le sais, mais est-ce afin que le breuvage soit moins fade que subsistent tant de gouttes d’amertume et que Salammbô, le Zaïmph repris, demeure encore mélancolique devant son rêve accompli ? Peut-être l’esprit triomphant du vainqueur rendra-t-il moins, rend-il déjà moins, en harmonies barrésiennes, que naguère l’esprit froissé du vaincu. Que je cesse d’être froissé, disait M. Barrès jeune, et je ne produirais plus rien d’intéressant. Aujourd’hui que dans les éternelles luttes rhénanes c’est au tour du Rhin allemand d’être froissé, sera-ce aussi son tour de produire quelque chose d’intéressant ?

III
L’ARBRE

Au couple de la Terre et des Morts, on pourrait joindre, dans le blason idéal de M. Barrès, cette image qui symbolise continuellement chez lui une vie réglée par eux : l’arbre. Elle revient aux occasions diverses comme le totem de ses cultes successifs. Son éthique se résumerait volontiers en ceci : Sois un arbre conscient, total, harmonieux ; vis en leur temps et à leur place ta vie de racines, ta vie de tronc, ta vie de branches ensoleillées. Dans les Déracinés Taine apparaît comme le maître des meilleurs entre les sept jeunes Lorrains, mais le maître de Taine lui-même, c’est ce platane de l’esplanade des Invalides qu’il visite dans sa promenade quotidienne. « Cet arbre est l’image expressive d’une belle existence… Il n’était pas besoin qu’un maître du dehors intervînt… Lui-même il est sa loi et il l’épanouit… Quelle bonne leçon de rhétorique, et non seulement de l’art du lettré, mais quel guide pour penser ! Lui, le bel objet, ne nous fait pas voir une symétrie à la française, mais la logique d’une âme vivante et ses engendrements… Sans se renier, sans s’abandonner, il a tiré des conditions fournies par la réalité le meilleur parti, le plus utile[91]. » Le platane de M. Taine occupe, avec une très juste entente de la perspective, le centre des Déracinés, Idée d’une vie soumise à la terre, à l’opération profonde des racines obscures, à la fixation sans hâte de la lumière dans les masses de sa chevelure et dans le poids de son tronc lisse. Et tout cela, comme le motif arménien d’Astiné Aravian, se trouvait esquissé dans un morceau de Du Sang écrit en 1893, un an avant que M. Barrès commençât les Déracinés : Amitié pour les Arbres : « De la petite table où j’écris, par un coin de rideau levé, je vois, dans le jardin de mon voisin, un grand arbre, grave et patient sous la neige. Sous ce ciel bas et gris il paraît immense ; encadré par ma fenêtre, il m’emplit tout l’univers… Côte à côte nous nous transformons selon notre instinct. L’admirable force que la sienne, si sûre, si paisible ! Quel modèle pour un travailleur[92]. » Les Déracinés sont en effet l’œuvre la plus travaillée, la plus dense, — et peut-être la plus forte — de M. Barrès. Il nous plaît d’imaginer qu’elle fut conçue et composée dans la présence d’un bel arbre, et qu’un peu de cette présence descendit, s’incorpora dans l’œuvre.

Le meilleur et le plus solide des idées de M. Barrès a trouvé dans cette métaphore végétale une illustration, un appui. L’auteur des Déracinés est aussi redevable à la métaphore de l’arbre que Spencer l’était à celle de l’organisme social, Tarde à celle du cerveau social. Que la métaphore soit d’ailleurs aussi fossile que celle de l’organisme et du cerveau, M. André Gide l’a montré en quelques remarques justes que Rémy de Gourmont cita et commenta avec joie. Quoi qu’il en soit, et bien que sa santé lui vienne de ses déracinements, comme à M. Barrès lui-même, cet arbre idéal porte dans ses branches les fruits que la vie méthodiquement suivie, pensée, réglée, a produits en M. Barrès. L’arbre exprime chez lui une sorte de philosophie de la terre qui comporte quatre caractères : spontanéité, continuité, assimilation, discipline.

« Un arbre, sans rien soupçonner des belles théories de l’École forestière, sait mieux qu’aucun garde général quand il doit se développer, dans quel sens, selon quelle forme. C’est le secret de la vie, que trouve spontanément la foule[93]. » Tout le principal de l’œuvre de M. Barrès, le Culte du Moi, l’Ennemi des Lois, le Roman de l’Énergie nationale, les Amitiés Françaises, différents dans leurs conclusions, s’accordent à dénoncer les méthodes ou les sociétés qui soumettent les enfants ou les hommes à une discipline qu’ils n’ont pas choisie, au moins inconsciemment, c’est-à-dire qui est contredite par leur terre, leurs traditions, leurs vénérations. La Lorraine annexée est la figure sensible, en quelque sorte planétaire, de cet abus de la force, de cette violence faite à la spontanéité végétale. Elle requiert, excite chez M. Barrès les mêmes puissances de défense que celles qui arment le moi de Philippe contre Charles Martin, les méfiances de Sturel et de Saint-Phlin contre Bouteiller.

Contrarier chez un arbre ou chez un homme ses puissances spontanées, c’est briser sa continuité. « J’ai besoin qu’on garde à mon arbre la culture qui lui permit de me porter si haut, moi pauvre petite feuille[94]. » Un homme, une nation, sont essentiellement cela : une continuité. L’arbre qui se nourrit de façon continuelle alors que l’animal s’emplit par intervalles présente le symbole de cette continuité, telle que M. Barrès la revendique pour lui-même contre ceux qui, le voyant mal, comme un arbre en différentes saisons, lui reprochent d’avoir changé capricieusement. « L’école ne m’aida point. Je dois tout à cette logique supérieure d’un arbre cherchant la lumière et cédant avec une sincérité parfaite à la nécessité intérieure[95]. »

Spontanéité, continuité, sont données dans les productions de la nature. Mais pour les retrouver, pour les créer en nous-même alors que l’état social tend à les dévoyer ou à les briser, il faut une discipline. Un arbre, sans racines, n’est pas. Et, tout en conservant ce qu’il y a de juste dans la remarque de M. André Gide, notons que pour M. Barrès le racinement est très compatible avec la transplantation. Il loue M. Bourget de s’être raciné à Costebelle. Et ses ancêtres, Auvergnats transplantés, n’en sont pas moins Lorrains racinés. Par une discipline réglée sur notre terre, sur nos spontanéités reconnues, nous nous retrouvons ou nous nous donnons des racines : « Je fus écœuré de cette surcharge d’émotions sans unité dont je défaille, et je songeai avec amertume qu’il est sur la terre mille paradis étroits, analogues à celui-ci, où, pour être heureux, il suffirait d’être, comme mon amie, une belle végétation et de me chercher des racines[96]. » Ces lignes du Jardin prennent le rythme du Qualis artifex pereo ! Se chercher des racines, se faire une âme hamadryade, c’est se ramener à un paradis étroit, c’est obtenir, par une discipline, sur la plus petite surface, la plus grande profondeur. Mais la discipline ne s’exerce bellement que si elle doit saisir avec vigueur quelque chose qui lui résiste. Dans l’arbre, la profondeur des racines et la vastitude du feuillage se développent ensemble et par le même acte. Dans l’homme, qui est même, chez M. Barrès, un candidat toujours imparfait à la dignité d’arbre, il semble que l’un doive être sacrifié à l’autre, et la vie intérieure prend son intérêt, son pittoresque ou son tragique, de la lutte entre ces deux directions, vers la profondeur, vers la lumière : « La curiosité ! c’est la source du monde, elle le crée continuellement ; par elle naissent la science et l’amour »[97]. Suit l’apologue du jeune Touchatout, qui, ayant goûté du levain, s’envole par la fenêtre paternelle. N’est-ce point lui que M. Barrès retrouvera, cheval ailé, sur l’Acrocorinthe ? Mais ce cheval ailé, le héros grec veut le retenir, le discipliner. Dès le Culte du Moi, M. Barrès réagissait avec une méfiance nerveuse contre le dilettantisme, l’éparpillement, la critique. Il avait souci de construire, de préparer des fondations avec méthode, de se chercher et non de se fuir, de n’accepter le divertissement qu’avec mauvaise conscience. « Pour un véritable homme, la discipline, c’est toujours de se priver et de maintenir fortement sa pensée sur son objet. Rien de pire que des divertissements et des excitations de hasard, quand il faut veiller que toutes nos nourritures fortifient un dessein déjà formé »[98]. Précisément ce vagabondage de l’imagination était peut-être le péril de M. Barrès, en puissance, en présence dans son intelligence, dans sa mobilité, dans le rapide et l’instable de ses associations. Il lui fallait pour frein le convertissement par l’examen intérieur. « J’ai horreur des apports du hasard, écrit-il dans le Voyage de Sparte, je voudrais me développer en profondeur plutôt qu’en étendue[99]. » « La curiosité qui m’oriente vers Athènes m’est venue de mon dehors plutôt que de mon cœur profond[100]. » Il faut en effet, a Athènes, s’abandonner à certaines puissances de curiosité libre et désintéressée. « Qu’il arrive vite, le temps où des beautés derrière nous seront seules pleines, touchantes, sérieuses[101] ! » Mais d’autre part « jusqu’à mon extrême fatigue mon intelligence voudra chercher et conquérir des terres nouvelles, pour que mes activités profondes s’étendent, s’enrichissent, s’expriment par des formes de vie plus saisissantes. » Les deux rythmes de l’arbre, celui qui l’enfonce dans la terre, celui qui l’étend dans la lumière, reproduisent, allégorisent le dualisme, les directions de vie double que nous remarquions chez M. Barrès. Mais l’arbre ne se nourrit pas, ne prospère pas, sans cette diversité à ses racines, cette chimie complexe et savante du terreau que l’acte même de la vie est de surmonter, de prendre pour moyen d’une unité vigoureuse et tendue. Cette unité M. Barrès la cherche, plus qu’il ne la trouve, la voit plus qu’il ne la vit. Merveilleuse condition pour idéaliser l’arbre, pour en faire cette œuvre d’art, ce totem de la vie harmonieuse. Image littéraire, un peu, jardin du voisin plus que propre jardin. « De la petite table où j’écris…, je vois, dans le jardin de mon voisin, un grand arbre, grave et patient sous la neige… »

III
LA FIGURE DE LA MORT

« J’ai trouvé une discipline dans les cimetières où mes prédécesseurs divaguaient. » M. Barrès veut, en ces derniers mots, parler de la hantise romantique de la mort, celle qui prend un caractère hallucinatoire dans la poésie de Théophile Gautier et de Victor Hugo. La discipline lorraine et nationale est surajoutée comme une vue classique de l’intelligence et une décision de la volonté à une sensibilité diffuse, à une « divagation » (au sens mallarméen) sur la mort, qui garde sur M. Barrès toutes les vieilles puissances de l’incantation romantique. J’ai toujours aimé ce dialogue de Royer-Collard et d’un vieux haut fonctionnaire à visage lisse et fleuri qui l’entretenait au cours d’une soirée : « Moi, monsieur, je voudrais mourir subitement, sans le savoir. Et ma femme aussi. N’est-ce pas, Aglaé ? — Monsieur, cela est animal. — Comment ! monsieur, il vous plaît donc de penser à la mort ? — Tous les jours, monsieur. » M. Barrès a fixé sur la mort un œil intelligent et angoissé. Il a pu trouver dans la méditation sur les morts un principe de vie intérieure, mais, dans une vie plus intérieure encore, là où gouttent les sources profondes, cet artifice tombe : « Mes tristesses m’empoisonnent lorsqu’elles ont perdu leur lyrisme[102]. » Tristesses qui se tournent en une volupté lointaine, poisons qui composent les électuaires souverains : « Si l’on veut bien s’assurer de ses sensations, toutes nues, on reconnaîtra que la forme sensible de la vie, c’est la douleur. Pour moi, je connais les heures du jour et les saisons par l’angoisse, la beauté par un délire qui dure autant qu’elle m’enchante, l’histoire par mon désabusement et mes forces par mon usure[103]. » Une vie nerveuse trop rapide, qui accumule jusqu’à le distendre trop de désirs dans un instant, se tourne en douloureuse érosion : le remède est dans un ralentissement du mouvement vital, dans l’abandon aux espaces, dans la docilité fluente à laisser agir sur soi « les grands paysages modelés par l’histoire ». Mais en même temps que la forme sensible de la vie, la douleur en est la forme consciente. Nos sens retiennent ce que leur filet arrête de captif et de souffrant, non ce qui circule de vivant, de souple et d’aisé par leurs mailles. L’extrême sensation se confond avec l’extrême conscience. La douleur en nous brûlant éclaire nos profondeurs. Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais trouvé, tu ne me trouverais pas si tu ne m’avais perdu, telles sont les deux voix alternées du même chœur. La mort est donnée comme leur pointe nécessaire à toutes les formes aiguës de la vie.

Et, dans la sensation toute nue, la mort est déjà présente ; c’est à elle que M. Barrès s’arrête volontiers avec une âcreté voluptueuse. « Dans l’amour et dans la volupté, Sturel appréciait la tristesse charnelle qui suit »[104]. Et ce double de lui-même il le peint se détournant de son caprice pour s’enivrer de désillusion.

Désillusion de la chair et du sang à laquelle se joint une désillusion de l’âme, liée au labeur même et à la production de l’artiste. Celui qui, comme M. Barrès, se représente beaucoup, et avec une grande vérité, dans son œuvre, celui-là arrive à donner, à écouler, à mettre dans la circulation commune le meilleur de lui-même, à se retrouver appauvri auprès d’un foyer éteint. M. Barrès trouve dans le livre de M. Christomanos sur l’impératrice Elisabeth « cette magnifique image, lourde et sombre et qui fait miroir à nos plus secrètes pensées : « J’ai vu une fois à Talz une paysanne en train de distribuer la soupe aux valets. Elle n’arriva pas à remplir sa propre assiette »[105]. Et de cette loi inévitable un artiste pourra s’étonner comme d’une grand injustice : injustice de se vider en se donnant à autrui, de ne pas sentir un afflux correspondant à ce qu’il rend, de s’épuiser comme une nappe d’eau en train de se dessécher.

Engendrées d’un cimetière, les mêmes pensées peuvent aller du côté de la « discipline » ou du côté de la « divagation », du côté de la terre ou du côté de la mort. Sur une cime balayée d’air vivant, sur un toit du monde comme l’Aigoual, la goutte d’eau peut sous la plus insensible influence, et presque indifféremment, glisser sur un versant ou l’autre, vers une mer ou l’autre. Ainsi ce vertige des cimetières, cette vision de l’individu qui se défait, sont, au hasard, délicieux ou tristes, nourriciers ou stériles : « De la campagne, en toute saison, s’élève le chant des morts. Un vent léger le porte et le disperse, comme une senteur, et c’est l’appel qui nous oriente. Au cliquetis des épées, le jeune Achille, jusqu’alors distrait, comprit, accepta son destin et les compagnons qui l’attendaient sur leurs barques. La fatalité se compose dans les tombes. Le cri et le vol des oiseaux, la multiplicité des brins d’herbe, la ramure des arbres, les teintes du ciel et le silence des espaces nous rendent intelligible la loi de l’incessante décomposition [106]. »

Du Sang, de la Volupté et de la Mort faisait de la mort, sentie et colorée à l’espagnole, une figure, une condition de la vie intense et sensuelle, de la vie arrêtée et refluant sur un instant de plénitude et de passion. Mais en même temps qu’elle prenait pour M. Barrès son visage des cimetières et du 2 novembre lorrains, et qu’elle dégageait une discipline, la mort est devenue ce qu’elle est normalement pour la nature, une pente descendante et douce. « Cette période où, avec des sens épointés, une énergie moins aventureuse, nous commençons à accepter notre existence telle qu’elle, ses charges, ses responsabilités, c’est la préparation à la mort »[107]. Et c’est aussi une préparation à l’intelligence, à une arrière-vie qui pour un homme passionné d’énergie équilibre en poids serrés dans l’autre plateau de la balance le premier lot de sa vie ardente et multiple. « Souvent les approches de la mort et de l’usure affinent des hommes qui semblaient incapables de recueillement. À bout d’excitation, ils s’arrêtent ; leur désir décidément mort leur permet enfin d’écouter. Ils entendent le bâillement universel, l’aveu d’impuissance, l’à quoi bon qui fait le dernier mot de toutes les activités. Cette connaissance ne décolore pas l’univers : il est plus richement diapré sous les yeux avertis d’un Faust que sous le regard impatient d’un jeune brutal »[108]. On ne voit pas trop ce qu’il y a de si richement diapré dans un : à quoi bon ? Mais enfin M. Barrès se montre délicatement sensible à cette belle idée de la vieillesse qui se promène une lampe à la main sur le cimetière des émotions passées. « Le père d’Origène se levait la nuit pour se pencher sur la petite poitrine de son fils, en adorant la grâce cachée, le germe divin des belles moissons. C’est un geste charmant de respect, de confiance dans la vie et d’espérance. Mais, pour mon goût, je préfère peut-être à tous les jeunes arbres de la forêt un chêne séculaire. La vieillesse même d’un chien m’intéresse. Il me semble que toutes les promenades qu’il a faites, tous les bons morceaux qu’il a happés, toutes les compagnes qu’il a aimées lui tiennent compagnie, et que la pauvre bête, sur son tapis, auprès du feu, est riche des plus hautes émotions de sa race. Qu’est-ce donc s’il s’agit d’un prophète, d’un de ces hommes mystérieux qui ont reçu l’esprit de Dieu ? »[109]

La mort est le cas limite et privilégié de ce « froissement », de cette humiliation, que la sensibilité, ou la sensualité de M. Barrès met au principe de toute vie intelligente et complexe. Peu de ses femmes où l’amour ne soit quelque chose de souffrant (Bérénice), de pleurant (Marina), de froissé (Thérèse de Nelles) d’assassiné (Astiné Aravian) et cette misère féminine entretient chez l’homme un reflet d’intelligence à la fois complaisante et triste. Il faut, dirait-on, chez lui, que l’amour finisse par la mort de l’autre. Cela est dans la chair et dans le sang. On songe à la mante religieuse, à ces insectes qui se dévorent après l’amour. Dans l’expérience d’amour qui termine Un Homme Libre, Philippe se demande : « Pourquoi n’est-elle pas morte ? La nuit, durant mes détestables lucidités, elle ne m’apparaîtrait plus comme un bonheur possible et que je ne sais acquérir. Elle serait un cadavre doux et triste, une chose de paix[110]. » Ses tristesses l’empoisonnent quand elles ont perdu de leur lyrisme ; c’est pourquoi à ces tristesses et particulièrement à celle de la mort il attachera pour les soulever de terre et les faire flotter dans le ciel idéologique, des ailes. Ce qui est mort, c’est ce qui est devenu définitif, ce qui tient docile sous les yeux de l’intelligence et dans les yeux de la rêverie. Ce sont les grands paysages modelés par l’histoire, tout ce qui accepte les déterminations de la pensée contemplative, ce qui nourrit de passé humain et fait pleine comme un fruit mûr la terre sur laquelle se promène une pensée délicate. C’est l’ordre des émotions gratuites qui portent sur l’impossible et l’irréalisable, qui font de notre désir et de notre déception un principe de tranquillité, et de toutes nos morts intérieures, quotidiennes, ces cadavres doux et tristes, ces choses de paix : « Dans la douceur d’une église, on écoute couler le temps. Je convoque ici tous mes rêves, je les épure des médiocrités que nécessiterait leur réussite, et cependant que je mesure le néant de mes possessions, je me brûle des feux où je sais ne pouvoir jamais atteindre. Longues psalmodies intérieures, sentiment égoïste de l’existence, stérile remâchement, où nous revenons comme à notre refuge, après avoir participé aux émotions du vulgaire[111]. »

Ni le soleil ni la mort, disait La Rochefoucauld, ne se peuvent regarder fixement. Est-ce bien sûr ? Le soleil, lorsqu’il se couche, se contemple sans peine : la vapeur d’or et les lits de flamme douces qui l’entourent, comme un sable filtre une eau trouble, en décantent pour les yeux la lumière et ne le manifestent que par une bienfaisante beauté. La mort, elle aussi, se regarde fixement quand nous lui associons tout le décor dont la nature et l’intelligence savent envelopper la décomposition. C’est pour garder sans blessure les yeux sur elle, des yeux d’homme et de poète, que M. Barrès, selon la méthode de la composition de lieu, comme le soleil du soir à ses paysages de belles nuées l’incorpore à des lieux privilégiés, tire d’elle un principe de paix en la méditant, après les cimetières de Lorraine, à Versailles ou à Venise.

« Sous cette grande cathédrale effeuillée de Versailles et des Trianon, j’écoute, je vois ; je supporte tout un torrent d’indéfinissables beautés qui passe durant des heures sur moi. C’est dans le jardin du grand Trianon, plus bas que la terrasse, à la droite et au-dessus du grand escalier qui descend au canal qu’est une pelouse bien faite pour accueillir un cadavre et devant votre imagination l’épurer de ses parts répugnantes. Ici, enfin, j’accepte la mort. » C’est un jour d’automne de 1893, celui de l’enterrement de Gounod : « En quel endroit mieux qu’ici pourrait s’achever la destinée d’un musicien qui n’a plus qu’à restituer ses dons aux éléments ? »[112] C’est le lieu, c’est l’heure des musiciens, des Rousseau, des Chateaubriand. Le palais, les jardins construits par Louis XIV pour constituer la figure de l’État, le cerveau méthodique et réglé de la raison politique, deviennent, cet automne, l’orchestre profond des musiques de la mort. C’est à Versailles que le Roman de l’Énergie nationale se ferme brusquement, le jour d’extrême automne où Bouteiller et Sturel se rencontrent dans le parc, où la fissure française, les lézardes sur la séculaire maison, apparaissent tragiquement entre le disciple déraciné et le maître dévoyé : « Versailles, harmonieux symbole, contient toute la théorie de la discipline française ; un plan raisonnable et les siècles contraignent les pierres, les marbres, les bronzes, les bois et le ciel à n’y faire qu’une immense vie commune… Dans cette puissante discipline, quand les feuilles gelées à terre, les branches noires, les marbres rongés sous un ciel où courent les nuages, utilisent en beauté les apprêts de leur mort, et, précaires, vibrent ensemble comme un seul grand cœur, quel spectacle pitoyable deux Français tourmentés, qui n’ont plus une patrie où leur sang puisse refluer et se recharger d’amour ! »[113]

Mais Versailles, même le Versailles d’automne, grand sceau d’or qui pend par les soies historiques à la charte de l’unité et de la force françaises, défend, de ce bras qu’étend dans sa cour le Louis XIV de bronze, qu’on s’abandonne aux puissances du doux désespoir et à l’incantation des images funéraires. Les nuées multicolores qui drapent sur les horizons de l’âme le soleil mortuaire, à M. Barrès c’est Venise qui les donne.

Venise indécise, molle, diaprée, comme une méduse, comme la nuée de Polonius, et qui se prête docile à toutes les rêveries, beauté liquide, féminine, plastique, de laquelle se connaît le maître un esprit nomade et souple. Dans Un Homme Libre M. Barrès vient aux lagunes pour se « conformer » à Venise. Mais ensuite « aux attraits que cette noble cité offre aux passants, je substituais machinalement une beauté plus sûre de me plaire, une beauté selon moi-même[114]. » Dans sa construction religieuse autour du Culte du Moi, la Venise de ses jeunes années c’est l’Église triomphante, une photosphère idéale de lui-même, qui soit le Moi extériorisé et sur l’exemple de laquelle se réglera le Moi intérieur : « Au lieu de replier ma sensibilité et de lamenter ce qui me déplaît en moi, j’ordonnerai avec les meilleures beautés de Venise un rêve de vie heureuse pour le contempler et m’y conformer. » Tandis que la Lorraine lui offrait une image de lui-même par ce qu’elle gardait de timide et d’incomplet, Venise disposait une gerbe de feu pour développer ses désirs.

Déjà dans cette Église triomphante l’irréel et l’idéal se confondaient avec la mort, les figures du désir sans objet avec les nuances du rêve comme avec cette conscience de l’impossible qui nous montre pour seule fin logique une tombe. « Rêve fait de tous les soupçons de beauté qui me troublent parfois jusqu’à me faire aimer la mort, parce qu’elle hâte le futur[115]. »

Douze ans plus tard, dans la Mort de Venise, la ville des mers, sur laquelle les nuées d’été disposèrent un soir l’Église triomphante, ne dégage plus que les puissances nues et mûres, âprement conscientes, de la mort. L’Église triomphante est redevenue l’Église souffrante. C’est le moment où M. Barrès monte dans la gondole noire, atteint le fond de sa plus morne et plus lourde dépression, passe par cette chambre funéraire où le milieu de la vie paraît successivement enfermer pour un temps toute sensibilité romantique. Quand Sturel voyage en Italie « il avait à se plaindre d’une femme. Aussi éprouva-t-il la beauté des objets et de la nature avec plus de sensibilité »[116]. M. Barrès pense avoir à se plaindre de désillusions politiques (le dreyfusisme triomphe), d’échecs électoraux (M. Barrès qui a cessé d’être prophète à Nancy ne l’est point devenu à Neuilly) et peut-être d’autres chagrins. Les sentiments qu’il apporte à Venise ne sont point très différents en nature de ceux que nourrit dans le parc de Versailles Bouteiller évincé par Suret-Lefort. Mais tandis que Bouteiller à Versailles « marche comme un loup maigre dans les bois de décembre » et ne cherche qu’à brûler dans l’air et la verdure l’âcreté de ses humeurs, un prince des lettres romantiques va prendre à Venise la suite de ses pairs, y marcher drapé comme Chateaubriand dans le crépuscule des villes mortes : « Ici, disait-il dans l’Homme Libre, se réfugièrent des rois dans l’abandon et des princes dans le marasme. Venise est douce à toutes les impériosités abattues. »[117] Il ne l’a point oublié, et douze ans plus tard il lui apporte son marasme pour qu’elle en fasse de la beauté. Alors, encore, c’est la ville de ceux « qui s’acceptent comme diminués, touchés dans leur force, leur orgueil, leur confiance »[118]. « Images constantes de notre échec qu’une ville dégradée nous met constamment sous les yeux[119]. » C’est « la musique monotone de chambre close qui berce un vaincu quand, sur la lagune, il se gorge de solitude. » La Mort de Venise est une « solitude » qui dans Amori et Dolori Sacrum s’équilibre par cette autre solitude : le 2 novembre en Lorraine. Ainsi la Lorraine et Venise formaient, dès l’Homme Libre, les deux strophes alternées de son chant, là-bas de son chant de vie, ici de son chant de mort. Un long morceau, sur Une Impératrice de la Solitude, les réunit. Elisabeth d’Autriche prend ici la place de Marie Bashkirtseff : une Notre-Dame du Sleeping agrandie et parée de perles. Impératrices de la Solitude, c’est le nom que reçoivent à Venise, cristallisées de sels roses, les impériosités abattues : « En Italie, pour un jeune homme isolé et romantique, c’est Venise qui chante le grand air. À demi dressée hors de l’eau, la sirène attire la double cohorte de ceux qu’a touchés la maladie du siècle : les déprimés et les malades par excès de volonté »[120].

La présence d’une Venise sur la terre nous atteste, par des puissances de beauté, que la mort est liée à la vie au point de lui donner le meilleur de son sel et de sa saveur. Le Barrès de l’Homme Libre a épousé, comme du Bucentaure d’où tombait l’anneau d’or, sur la lagune de Venise l’Église triomphante. Mais, dans la Mort de Venise, une émotion plus délicate est d’épouser en elle cette Église souffrante, d’en faire un reposoir aux luttes médiocres de l’Eglise militante : « Au terme d’un livre fameux, Condorcet, qui vient de tracer le tableau des progrès de l’esprit humain, déclare : Cette contemplation est pour moi un tranquille asile où le souvenir de mes persécuteurs ne peut pas me poursuivre. Cette phrase qui me touche vivement ne me vint jamais à l’esprit quand j’essayais de m’imaginer la Venise glorieuse, mais plusieurs fois elle exprima délicieusement ma pensée intime, tandis que j’errais aux solitudes de la Venise vaincue. Le génie commercial de Venise, son gouvernement despotique et républicain, la grâce orientale de son gothique, ses inventions décoratives, voilà les solides pilotis de sa gloire ! Nulle de ces merveilles pourtant ne suffirait à fournir cette qualité de volupté mélancolique qui est proprement vénitienne. La puissance de cette ville sur les rêveurs, c’est que, dans ses canaux livides, des murailles byzantines, sarrasines, lombardes, gothiques, romanes, voire rococo, toutes trempées de mousse, atteignent, sous l’action du soleil, de la pluie et de l’orage, le tournant équivoque où, plus abondantes de grâce artistique, elles commencent leur décomposition »[121]. Ce tranquille asile que Condorcet, fils du XVIIIe siècle, cherchait dans la contemplation des progrès de l’esprit humain, un romantique du XIXe siècle, un héritier de Chateaubriand le cherche dans la contemplation de la mort et de l’humanité qui se détruit. La beauté sensuelle qu’évoquent et font lourdes ces phrases de musique, c’est la beauté de ce qui va cesser d’exister. Un Condorcet peut oublier vraiment ses persécuteurs, en pressant contre son cœur, comme une postérité, l’avenir, en se pressentant ce qu’il deviendra, le père spirituel d’Auguste Comte. Mais n’est-ce point le souvenir de vos persécuteurs qui dans cette beauté de la mort vous hallucine, le souvenir de vos ennemis, et l’image de la force, ennemie de vous, qui est en vous ? Achèverez-vous de mourir là-bas des coups qu’ils vous ont donnés ?

Peut-être non… Comme au fil serpentin du Grand Canal, après ce tournant équivoque un autre tournant équivoque. « Le centre secret des plaisirs, tous mêlés de romanesque, que nous trouvons sur les lagunes, c’est que tant de beautés qui s’en vont à la mort nous excitent à jouir de la vie »[122]. Souci de la vie intérieure qui cristallise autour de cette pensée de la mort ; jouir de la vie extérieure qui s’en détache voluptueusement, comme une barque quitte la terre, par le contraste ; jouir enfin comme d’un ordre et d’un chœur, du groupe de ces beautés qui s’en vont à la mort dans un tourbillon de musique.

C’est ainsi que M. Barrès réunit, comme leur noyau intelligible, au centre de ces beautés, le Conseil des Dix romantiques qui, après les rois exilés de Candide, ont promu Venise à son éminente dignité de mélancolie poétique. Chateaubriand, Gœthe, Byron, Musset, George Sand, Léopold Robert, Taine, Wagner. Les dix sont ici neuf, parce que la place du dixième est réservée, — M. Barrès sait et le lecteur voit à qui. Il semble d’abord que ce dixième manque : en réalité, M. Barrès n’a demandé aux neuf que des traits pour que chacun d’eux reçoive le visage du dernier, soit incorporé, comme les intercesseurs de l’Homme Libre, à son Église intérieure. M. Barrès figure les Dix de Venise en se plaçant entre deux glaces, en énumérant les visages qu’il s’aperçoit ; les Dix sont tous où il est, il peut taire sans fausse modestie le nom du dixième.

C’est Chateaubriand et Gœthe qui à Venise « cherchaient des formes pour incarner avec plus de noblesse une idée d’exil ».

Byron. C’est le méchant, l’amateur de souffrance, le néronien que tout romantique porte en lui. Ainsi, dans les sept Lorrains des Déracinés, où M. Barrès a extériorisé et poussé à leurs conséquences ses propres possibilités, il y a celui qui est amené à tuer, à lutter pour la vie selon l’instinct primitif, Racadot. Byron « a fait souffrir, torturé tout le monde autour de lui : il a aussi exprimé les plus nobles idées. C’était très naturel qu’il y fût sensible. Dans chacune de nos tourmentes françaises, n’avons-nous pas vu des personnages qui étaient, en même temps que des bandits, les êtres les plus accessibles aux grandes causes généreuses et capables de se faire tuer pour elles ? »

Musset, l’impaludé-type de Venise, et George Sand. George Sand qui dans les Dix s’oppose à Byron comme Saint-Phlin, parmi les Sept, est placé au pôle opposé à Racadot. « J’admire dans la romancière apaisée du Berry une racinée qui, des déracinements mêmes dont elle pâtit, sut faire sortir une démonstration très forte que l’acceptation d’une discipline est moins dure, au demeurant, que l’entière liberté. » Un des plaisirs que Venise ménage à M. Barrès, c’est que dans ce monde de pierres et de couleurs lui apparaît plus fine, plus attendrie et plus végétale l’image de la Lorraine. Il faut cette vie des lagunes, de reflets et d’eau pour projeter plus intense l’idée de racines terrestres.

Léopold Robert, suicidé par un amour désespéré pour une princesse d’Italie qui porte le nom de Bonaparte. « Ce printemps de 1835 est magnifique de sentimentalité romantique. C’est le suicide de Léopold Robert qui brûle avant de mourir les lettres de sa princesse ; c’est la rupture de Vigny avec madame Dorval ; c’est le conflit de Musset avec madame Sand. Et l’on remarque qu’à deux de ces fièvres le paludisme de Venise collabore activement. » On imagine bien l’auteur d’Un Amateur d’Âmes retrouvant dans le paludisme de Venise la suite de ses fièvres et plaçant une image de sa tragédie intérieure dans le sillage de ces princesses romantiques.

Théophile Gautier, sur le nom de qui chante, élémentaire et nu, un peu ingénu et gros, le motif du voyage. Cette musique, qui fut la sienne, M. Barrès en une jolie page à la façon des programmes de concert essaye de la résumer : « Un homme s’imagine qu’il serait mieux où il n’est pas. » Et de ses désillusions, de ses impossibilités, « cette nostalgie, cette grande fatigue que cause une perpétuelle et vaine tension de l’âme… Il se convainc que toute la terre est gâtée, et sans cesser de poursuivre les parties excellentes qu’elle conserve, il éprouve un dégoût fait de saturation et d’exigence, parce qu’il voudrait participer à la civilisation totale dont il croit que ces parties sont des survivances fragmentaires. » Cet appétit de totalité qui veut compléter la Lorraine originelle par la Venise marine, le Callot que dans la gravure de Lemud une bohémienne mène à l’Italie, et cette union des contradictoires qu’est le maximum d’analyse avec le maximum de sensation, tout ce barrésisme est ici fort bien transposé sur la personne de Gautier. Seulement, là où Gautier, gros bonhomme pittoresque qui flotte à la dérive, est agi par les circonstances, M. Barrès les utilise, les exploite, les domine par une méthode.

Taine, qui vint rêver sur un banc de marbre du quai des Esclavons. N’est-il point, lui aussi, une possibilité qu’imaginerait de lui M. Barrès, une valeur analogue à celle de Rœmerspacher à côté de Sturel ? M. Barrès, qui convoque, sur la lagune, à l’occasion de ses mécomptes, tout le conseil romantique des dégoûtés de la vie, se souvient que ce dégoût toucha et saisit fortement aussi le raisonnable M. Taine. Contre ce dégoût Taine s’abrite dans une tâche, un travail systématique, se réfugie dans les palais d’idées qui paraissent à M. Barrès si froids, si inconfortables à habiter. « Sa peur de la vie ne lui permit jamais les expériences préalables. » M. Barrès qui jugeait dans l’Homme Libre que rien ne fut jamais pensé d’estimable hors d’un fauteuil, épouse sur le banc dur et froid des Esclavons l’attitude de M. Taine : « Nul homme réfléchi ne peut espérer. Acceptation de l’échec, connaissance que toute vie, nécessairement, implique un échec, voilà qui enrichit le sens de cette Venise considérée comme le refuge des vaincus. »

Wagner enfin qui, malheureux d’un amour impossible, vient composer à Venise le deuxième acte de Tristan. Là c’est Venise qui se défait, s’annule dans la musique, dépose Wagner au rivage sonore, et n’est plus ensuite que « la barque qu’il repousse après avoir touché la rive… Dès lors, Venise, tu nous deviens inutile… Effondre-toi sous la lagune. Que les grandes ondes de l’océan musical s’épandent, que les vagues sonores noient et anéantissent tous les accidents. » Le Conseil des Dix est suspendu entre ces deux musiciens, Chateaubriand et Wagner. Et la Mort de Venise est certainement une des belles musiques de la prose française. Ces pages, comme l’eau sur le canal derrière une gondole en fête, sont trempées, saturées de musique. Du pressé, de l’essentiel : c’est écrit dans la volupté de dépasser tout l’oratoire, de sauter les images et les idées intermédiaires, de n’être plus que les étoiles d’artifice en pluie dans une « ville qui fait sa splendeur, comme une fusée au bout de sa course, des forces qu’elle laisse retomber ». On a besoin d’un effort pour retrouver sous cet écroulement de roses le sentiment ingrat et la sèche péripétie qu’elles recouvrent : un échec électoral. Dans les dernières pages de Leurs Figures Sturel et Bouteiller promènent au long du grand Canal de Versailles des sentiments parallèles : « Je souffre dit Sturel du mépris de Saint-Phlin, de Rœmerspacher, de Suret-Lefort, de Mme de Nelles, qui me tiennent pour un révolté. — Je souffre dit Bouteiller de l’affront que m’a fait mon parti ; si je pense au succès de Suret-Lefort qu’applaudit à cette heure la Chambre, je ressens les tortures d’un amant qui sent qu’à cette minute sa maîtresse caresse son rival[123]. » Au fil du Grand Canal de Venise M. Barrès redit les mêmes plaintes, mais nourries des rythmes de Chateaubriand et des musiques de Wagner : « Ville vaincue, convenable aux vaincus. Comme un amant abandonné au lit de sa maîtresse, glisse toujours vers le centre où leurs corps réunis d’un poids trop lourd ont pesé, le véritable voluptueux dans Venise revient toujours à quelques psaumes monotones… Tel un sultan dépossédé, dans les villes bleuâtres de l’Asie, des femmes que la nuit embellit, des roses que la nuit parfume, du jet d’eau que le sérail endormi fait plus secret, ne reçoit que des confidences sur l’insolence de ses ennemis triomphants »[124].

À Venise Musset vit son double, l’étranger vêtu de noir qui lui ressemblait comme un frère. Là il semble que les puissances intérieures s’extériorisent, que l’âme se dédouble comme les palais dans l’eau. Là M. Barrès voit et nomme ses images, neuf étrangers vêtus de pourpre. La vie de l’âme, la vie des yeux se fondent, s’unissent échangent leurs reflets, hors du monde solide, dans la féerie de feu et d’eau : « Qui pourrait être pleinement malheureux s’il trouve dans la souffrance une suite indéfinie de régions où s’enfoncer et s’enrichir ? Tel le chalut, au soir d’un dragage remonte à bord d’un navire le butin phosphorescent des grandes profondeurs »[125]. Aussi, plus loin que la musique, dans ces régions extrêmes où la vie nue s’épure en des schèmes, ce sont des images de la danse, de la danse entre des étoffes lumineuses, qu’appelle pour désigner la pointe dernière de douleur et de volupté, M. Barrès. Quatre bayadères de Bénarès animent les sentiments qu’il dérive dans la lagune. « L’une murmure : Tout désirer. L’autre réplique : Tout mépriser. Une troisième renverse la tête, et belle comme un pur sanglot, me dit : Je fus offensée. Mais la dernière signifie : Vieillir. Ces quatre idées aux mille facettes, ces danseuses dont nous mourons, en se mêlant, allument tous leurs feux, et ceux-ci, comment me lasser de les accueillir, de m’y brûler, de les réfléchir ? »

Le froissement, l’humiliation, l’échec, — le feu du désir, l’âcreté du mépris, la blessure de l’offense, l’usure de la vieillesse, animent sur une sensibilité, comme un crépuscule vénitien, toutes les nuances du lyrisme : « Ô mort, disait grandement et froidement Bossuet, nous te rendons grâce des lumières que tu répands sur notre ignorance. » La mort à Venise ne diffuse pas cette lumière égale de dialectique et de tradition qui tombe de la grande chaire louisquatorzienne, elle participe de toutes les couleurs merveilleuses et fondues par lesquelles la poésie romantique vient retrouver, par un tour savant, Tiepolo, Véronèse et Giorgione, et les mosaïques byzantines, et les verreries de Murano, et réalise cet état de connaissance qui tire de la défaite par la mort une victoire sur la mort.

  1. Scènes et Doctrines, p. 12.
  2. Sous l’œil des Barbares, p. 101.
  3. ld., p. 141.
  4. Du Sang, p. 55.
  5. Le Culte du Moi, p. 24.
  6. Id., p. 21.
  7. Id., P. 28.
  8. Les Déracinés, p. 164.
  9. Toute Licence sauf contre l’Amour, p. 174.
  10. Id., p. 175.
  11. Toute Licence sauf contre l’Amour, p. 201.
  12. Trois stations, p. 91.
  13. Amori et Dolori sacrum, p. 137.
  14. Trois stations, p. 117.
  15. Du Sang, p. 10.
  16. Scènes et Doctrines, p. 17.
  17. Un Homme Libre, p. 224.
  18. Amori et Dolori sacrum, p. VII.
  19. 'Un Homme Libre, p. 178.
  20. Au Service de l’Allemagne, p. 44.
  21. Les Déracinés, p. 125.
  22. Leurs Figures, p. 271.
  23. Le Voyage de Sparte, p. 143.
  24. Scènes et Doctrines, p. 112.
  25. Un Homme Libre, p. 21.
  26. L’Ennemi des Lois, p. 26.
  27. Un Homme Libre, p. 149.
  28. Les Déracinés, p. 33.
  29. Les Déracinés, p. 21.
  30. Id., p. 210.
  31. Scènes et Doctrines, p. 181.
  32. L’Ennemi des Lois, p. 206.
  33. Le Jardin de Bérénice, p. 90.
  34. Id., p. 119.
  35. Le Jardin de Bérénice, p. 54.
  36. Id., p. 60.
  37. Sous l’œil des Barbares, p. 183.
  38. Un Homme Libre, p. 93.
  39. Id., p. 12.
  40. Les Amitiés Françaises, p. 107.
  41. Un Homme Libre, p. 188.
  42. Amori et Dolori sacrum, p. 77.
  43. Les Amitiés Françaises, p. 98.
  44. Un Homme Libre, p. 103.
  45. Id., p. 180.
  46. Au service de l’Allemagne, p. 62.
  47. Scènes et Doctrines, p. 82.
  48. Un Homme Libre, p. 75
  49. L’Appel au Soldat, p. 282.
  50. L’Appel au Soldat, p. 268.
  51. Henrî Franck, La Danse devant l’Arche, p. 202.
  52. Un homme libre, p. 134.
  53. Les Amitiés Françaises, p. 177.
  54. Le jardin de Bérénice, p. 50.
  55. Le Jardin de Bérénice, p. 67.
  56. Amori et Dolori sacrum, p. 131.
  57. Scènes et Doctrines, p. 158.
  58. Scènes et Doctrines, p. 149.
  59. Au Service de l’Allemagne, p. 16.
  60. Les Amitiés Françaises, p. 213.
  61. L’Appel au Soldat, p. 288.
  62. L’Appel au Soldat, p. 385.
  63. Id., p. 402.
  64. Amori et Dolori sacrum, p. 133.
  65. Colette Baudoche, p. 150.
  66. Un Homme Libre, p. 109.
  67. L’Appel au Soldat, p. 370.
  68. Colette Baudoche, p. 196.
  69. Scènes et Doctrines, p. 401.
  70. L’Appel au Soldat, p. 352.
  71. Au Service de l’Allemagne, p. 39.
  72. L’Union Sacrée.
  73. Colette Baudoche, p. 88.
  74. Id., p. 136.
  75. Id., p. 140.
  76. L’Appel au Soldat, p. 353.
  77. Id., p. 355.
  78. Le Voyage de Sparte, p. 178.
  79. L’Appel au Soldat, p. 35.
  80. Id., p. 43.
  81. L’Appel au Soldat, p. 345.
  82. Id., p. 350.
  83. Le Jardin de Bérénice, p. 76.
  84. L’Appel au Soldat, p. 332.
  85. Colette Baudoche, p. 15.
  86. Au Service de l’Allemagne, p. 11.
  87. Du Sang, p. 137.
  88. Le Voyage de parte, p. 282.
  89. Les Amitiés Françaises, p. 127.
  90. L’Union Sacrée, p. 79.
  91. Les Déracinés, p. 200.
  92. Du Sang, p. 295.
  93. Le Jardin de Bérénice, p. 91.
  94. Scènes et Doctrines, p. 124.
  95. Un Homme Libre, p. 233.
  96. Le Jardin de Bérénice, p. 65.
  97. ld., p. 8.
  98. Amori et Dolori sacrum, p. 63.
  99. Le Voyage de Sparte, p. 12.
  100. Le Voyage de Sparte, p. 39.
  101. Id.,.p. 97.
  102. Le Voyage de Sparte, p. 144.
  103. Les Amitiés Françaises, p. 237.
  104. L’Appel au Soldat, p. 488.
  105. Amori et Dolori sacrum, p. 187.
  106. L’Appel au Soldat, p. 527.
  107. Les Déracinés, p. 427.
  108. Amori et Dolori sacrum, p. 11.
  109. L’Abdication du Poète, p. 18.
  110. Un Homme Libre, p. 209.
  111. Les Amitiés Françaises, p. 216.
  112. Du Sang, p. 294.
  113. Leurs Figures, p. 294.
  114. Un Homme Libre, p. 171.
  115. Id., p. 164.
  116. L’Appel au Soldat, p. 17.
  117. L’Appel au Soldat, p. 181.
  118. Amori et Dolori sacrum, p. 111.
  119. Id., p. 113.
  120. L’Appel au Soldat, p. 22.
  121. Amori et Dolori sacrwn, p. 21.
  122. Id., p. 36.
  123. Leurs Figures, p. 293.
  124. Amori et Dolori sacrum, p. 108.
  125. Id., p. 117.