Trente ans de vie française/II. – La vie de Maurice Barrès/Les figures de roman

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La vie de Maurice Barrès
Éditions de la Nouvelle Revue Française (p. 145-238).

LIVRE  III

LES FIGURES DE ROMAN

I
LES VIES POSSIBLES

Si fortement qu’il soit tourné vers lui-même, M. Barrès n’en a pas moins écrit des romans peuplés de personnages vivants. La plupart de ces personnages nous apportent des lumières sur lui, et ils ne sont pas lui. Ou plutôt ils sont lui virtuellement. Le romancier ou l’auteur dramatique qui anime les individus de son œuvre les fait avec ses possibilités à lui, ses « moi » latéraux, comme la femme fut créée d’une côte de l’homme. Il oscillera dès lors entre deux extrémités. Ou bien il créera avec son sang et son cœur des personnages qui seront lui-même, sauf qu’il parlera à la troisième personne : tel l’Adolphe de Benjamin Constant. Ou bien il les créera, avec son imagination, de vapeurs et de fantaisies situées au lointain de lui-même, comme ses utopies : c’est le cas de tous les auteurs dramatiques et des grands romanciers constructeurs de vie, comme Balzac, Flaubert, George Eliot ou Dostoiewsky. Entre les deux, telles figures qui représentent l’auteur reconnaissable, mais idéalisé, comme le Saint-Preux de la Nouvelle Héloïse ou le Dominique de Fromentin, ou Lelia ; telles autres qui sont faites avec des parties abstraites et recomposées de lui, comme Julien Sorel et Fabrice Del Dongo. Sur cette ligne glissante et graduée on peut situer facilement M. Barrès.

D’autant plus facilement qu’il amène en lui cet état littéraire à la pleine conscience. La vie multiple, la vie double, sont données dans sa nature : tantôt il les goûte voluptueusement, tantôt il accomplit un effort méthodique, énergique, à moitié réussi, pour s’ordonner et s’unifier. Mais précisément la vigueur de cet effort est en raison directe de la diversité et de la divergence de ces directions. Pour un homme doué d’imagination, voilà un excellent état d’âme où créer avec ces directions des personnages intéressants.

L’idéal serait évidemment de vivre également toutes ces vies, et, puisqu’elles peuvent se résumer en deux versants opposés, de sentir le plus possible en analysant le plus possible ! « Le paradis c’est d’être clairvoyant et fiévreux[1] ». Mais il est aussi difficile de réunir les deux natures que les deux sexes. L’imagination aidera un Racine ou un Flaubert à se faire, pour épouser flexiblement la nature féminine et pour l’incarner dans un personnage vivant, une âme féminine. L’art fournit ainsi un substitut de cette bi-sexualité qui devrait, nous le sentons obscurément, appartenir à l’être complet. Il en est de même des deux natures, celle de sensation et celle d’analyse. M. Barrès compare l’image de Bérénice à « ces œufs de Pâques, dit-il, dont les couleurs m’émouvaient si fort que je ne voulais pas les manger[2] ». Voilà bien le choix malgré tout nécessaire entre sentir et analyser. L’analyste est celui qui ne mange pas ses œufs de Pâques, le sensitif est celui qui les mange, mais alors, pour celui-ci, ils deviennent des œufs ordinaires et n’ont plus rien de pascal. Heureusement l’imagination est là. L’analyste évoque et goûte le plaisir qu’il aurait à manger ce bel œuf qu’il garde, et le sensitif, après le repas, reste mélancolique devant son rêve accompli. L’une des deux natures demeure toujours pour l’autre un idéal, un demain, une possibilité de sortie. Quand M. Barrès — et en général quand un artiste — vit l’une, il crée un personnage qui vive l’autre. Après avoir proclamé, à Jersey, qu’il faut sentir le plus possible en analysant le plus possible, il ajoute : « Je remarque que pour analyser avec conscience et avec joie mes sensations, il me faut à l’ordinaire un compagnon. » Le compagnon c’est le support de l’analyse. Le même ne pourrait porter à la fois et dans leur plénitude les deux fruits.

Il est des âmes qui réalisent dans cet exercice de l’imagination, dans ce romanesque souverain, une vie parfaitement heureuse. Tel n’est point le cas de M. Barrès. La culture de la seule imagination lui figure une fumée de rôti qui laisse sec le pain mangé dans son odeur. « C’est un grand dépit d’être enfermé dans un corps et dans un siècle, quand on se sent les loisirs et le goût de vivre tant de vies[3] ». Accumuler ainsi, comme des essences, plusieurs vies, plusieurs idées de vie, voilà au fond l’existence de l’homme de lettres. Si ces essences coexistent, elles ne sont que dans l’imagination, et restent vaines. Si l’une est réalisée et d’autres sacrifiées, ces autres crient misère. Telle, dit-il, « cette trop forte vie parisienne qui créait en moi la volonté, mais laissait en détresse des parts de ma jeunesse[4]. » Une manière de cultiver à la fois ces parts fut pour lui de mener ensemble ou successivement plusieurs existences, d’assoler en matière d’égoculture : vie politique, vie littéraire, et d’autres. Quel que soit le succès de cette méthode au point de vue de l’intensité et de l’intérêt d’une existence humaine, elle entretient, comme la gymnastique et la lutte quotidiennes, une grande souplesse, la souplesse même qui se transpose naturellement dans l’art de M. Barrès, lui permet de composer des personnages substituts de lui-même, et de mettre en culture sous d’autres noms ces parts de sa jeunesse et de ses autres âges, qui autrement se fussent stérilisées.

Ces parties, demeurées en lui à l’état d’exigence irréalisable d’être, à l’état de malaise, à l’état de poids, leur sortie au jour sous d’autres visages qui les vivront idéalement fait pour l’artiste une manière de libération : « J’écrivais pour mettre de l’ordre en moi-même et pour me délivrer, car on ne pense, ce qui s’appelle penser, que la plume à la main[5]. » Une fois mis dehors sous cette forme, ils cessent de vous tourmenter. « J’envoyais chacun de mes rêves brouter de la réalité dans le champ illimité du monde, en sorte qu’ils devinssent des bêtes vivantes, non plus d’insaisissables chimères, mais des êtres qui désirent et qui souffrent[6]. » C’est l’exercice naturel d’une âme d’artiste : des rêves qui prennent de la chair et du sang, comme les ombres autour du sacrifice d’Ulysse.

Des êtres qui désirent et qui souffrent, mais qui épargnent peut-être du désir et de la souffrance à celui qui les crée. Pour atteindre à ces jeux supérieurs de l’art, il faut avoir le sentiment du jeu. « Je me suis morcelé en un grand nombre d’âmes. Aucune n’est une âme de défiance ; elles se donnent à tous les sentiments qui les traversent. Les unes vont à l’église, les autres au mauvais lieu[7]. » Avant de vouer définitivement aux unes sa vie politique, M. Barrès veut sauver au moins en imagination les autres. Avant d’écrire le Roman de l’Énergie nationale et de se représenter en Sturel, il lui plaît d’écrire l’Ennemi des Lois et de décorer André Maltère de parties de sa sensibilité qu’il serait dommage de laisser perdre. Dans chaque Qualis artifex pereo, l’accent pèse sur artifex. Il s’agit de le faire vivre avant de le tuer, et, une fois mort, de vivre encore de son souvenir et de sa belle image.

La création artistique porte, comme son lointain et son air respirable, ce jeu libre et souverain qui permet à l’artiste de surnager, de se mouvoir sur son œuvre : « Nul endroit, dit de Ravenne M. Barrès, plus désigné pour s’abandonner à l’âcre plaisir de se désintéresser de tout et de se sentir sans attache réelle avec aucune des passions auxquelles nous nous consacrons[8]. » Ainsi ce qu’il y a de supérieur, de libre en M. Barrès, le moi futur toujours suspendu aux pointes du moi présent, rompt par quelque côté les attaches avec les personnages vivants, charnels et passionnés qui l’incarnèrent un instant. Mais nous ne nous éprouvons que comme le support et la suite de passions diverses auxquelles s’ajoute la passion de les dépasser et de nous mépriser. De même, la suite des personnages créés par la belle imagination de M. Barrès nous fournira, image d’un peuple intérieur, une coupe intéressante sur lui, complètera et rectifiera celle que l’analyse critique peut de son côté prendre directement. Cette vie possible tient aux mêmes attaches que la vie réelle et se dispose sur le même plan. Et, malgré sa richesse pittoresque, elle doit figurer pour une ardente personne humaine une vie d’ombre. Tous ces fragments possibles nous donneront l’image d’une magnifique harmonie brisée, nous conduiront vers un Moi idéal dont la plénitude de nuée suspendue exclut l’existence réelle. « Toute vraie richesse, disait Charles Demange, est dans le cœur de l’homme ; il ne doit aimer dans les êtres que des allégories. » Une sensibilité élevée dans les tapisseries du roi René est portée à ne présenter les figures qu’elle met au jour, même Ehrmann ou Baillard, que comme des allégories d’elle-même ; tout au moins sera-ce pour nous une hypothèse commode de les voir sous ce jour. Car Demange, après avoir écrit cette phrase, évoque le mythe des Danaïdes : victimes du particulier, de l’analyse, dont chacune ne connut que son mari, le tua — dut puiser dans son urne à elle de l’eau qu’elle ne buvait pas, qu’elle écoulait au néant, dans un tonneau percé : « Qu’elle eût été belle, la large expansion de cinquante hyménées en un seul, plus haut, toujours plus haut, dans l’azur égyptien, près du désert que rien de visible n’emplit ; au lieu de cette chute mesquine et perpendiculaire d’une passion fragmentée, maladroitement conduite. »

II
SIMON

Il n’a été question jusqu’ici que de Philippe, qui est le double de M. Barrès. Philippe, dans les trois idéologies, sort de lui-même en se créant ces deux variantes, Simon et Bérénice, « les deux plus belles raquettes pour exciter son imagination. » Chaque individu, homme ou femme, dans ses disponibilités profondes, a de quoi se traduire sur le mode majeur ou sur le mode mineur, en génie mâle ou en génie féminin. Il semble que M. Barrès ait construit Simon en abstrayant, groupant et coordonnant ce qu’à l’époque du Culte du Moi il trouvait en lui de plus masculin et de plus sec, tandis qu’il faisait de Bérénice l’expression docile de son ordre sentimental et féminin.

C’est, Simon, un Philippe aussi intelligent, mais plus volontaire et plus net, plus sceptique en pensée et plus décidé en acte, « Une sensibilité peu poussée mais très complète, qui me ravit, bien qu’elle manque d’âpreté[9]. » M. Barrès a fait modeler Rœmerspacher par l’Allemagne, Sturel par l’Italie, de grandes parties de lui-même par Venise et l’Espagne : Simon est un type anglais, et il indique une voie qu’avec plus de renseignements sur l’Angleterre et de rapports avec les Anglais, M. Barrès aurait pu suivre. Bonne figure britannique de l’égoïste sain, bien installé dans son être : sa fortune, son milieu. « Les soins dont j’entoure la culture de ma bohême morale, c’est à sa tenue, à son confort, à son dandysme intérieur qu’il les prodigue. Vous ne sauriez croire quel orgueil il met à trancher dans les questions de vénerie[10]. » Pour nourriture intellectuelle « des notions abondantes et froides de Spencer à débrouiller pendant six mois. » Un jeune Anglais bien né représentait pour Taine le meilleur type humain d’aujourd’hui, et Simon a de quoi acquérir la considération de M. Paul Bourget. Mais il incarne une capacité d’égoïsme que la sentimentalité un peu frêle de Philippe tolère difficilement chez les autres. « Cet odieux sentiment de la dignité ! cette morgue anglaise ! cette respectabilité qui n’abandonne pas son Spencer lui-même ![11] » Ajoutons que M. Barrès vit alors dans le culte de Michelet, et qu’il figure en Simon le moqueur qu’il porte en lui pour rire de ses expériences. Étudiant de la rue Saint-Guillaume, Simon « est un historien d’une réserve extrême. Il collectionne et cite les petits faits, sans consentir à recevoir d’eux cette abondante émotion qui pour moi est toute l’histoire[12]. » Un type équilibré et court « intéressé par la vie (amour des forêts et du confort) et la précision scientifique (philosophie anglaise)[13]. »

Simon, c’est la partie calleuse et sèche de la sensibilité de M. Barrès. Un Homme Libre la définit, l’éclaire, la liquide. Simon, quand il reparaît dans le Jardin de Bérénice, comprend « encore ce qu’est la vie intérieure, mais il ne croit plus qu’aux satisfactions des choses… C’est là que j’avais été sur le point d’en arriver[14]. » Dans la lettre qui termine Un Homme Libre et qui fait pendant à celle de Sénèque à la fin du Jardin, nous assistons au Qualis artifex pereo de Simon, qui précède d’un livre celui de Philippe : « Vous êtes entré dans une carrière régulière ; vous utiliserez notre dédain, qui nous conduisit à Jersey, pour en faire de la morgue de haut personnage ; notre clairvoyance, qui fit nos longues méditations, deviendra chez vous un scepticisme de bon ton ; notre misanthropie, qui nous sépara, une distinction et une froideur justement estimées de ce monde sans déclamation où vous êtes appelé à réussir. Nul doute que vous n’arriviez à proscrire pour des raisons supérieures ce que le vulgaire proscrit, et à approuver ce qu’il sert[15]. » Il paraît ici que cette carrière régulière est tout simplement la Carrière, pour laquelle l’ancien élève de la rue Saint-Guillaume est bien indiqué. Mais, dans le Jardin, Simon affirme décidément sa vraie destinée ! « Moi, dit-il, je me fais hobereau après avoir médité sur les autres vies et parce que c’est encore de celle-ci que s’accommode le mieux mon dégoût d’effort et ma pénurie d’argent[16]. » Philippe, lui aussi, va faire une fin : le jardin se termine sur la demande de concession d’un hippodrome suburbain, parce que s’en accommodent son goût de réussite et son besoin d’argent. Mais le hobereau constituera une valeur durable dans la littérature barrésienne, et Galland de Saint-Phlin tournera au bien, à la satisfaction de sa grand’mère et à l’édification de Sturel un état où M. Barrès arrête en Simon ce que, par manque de foi en lui-même, il a pu craindre de devenir : de l’individualisme à bout de souffle, et de l’égotisme en liquidation.

III
BÉRÉNICE

Le Jardin de Bérénice est le livre le plus complexe et le plus délicat de M. Barrès. La création de Bérénice émerveilla en son temps les plus raffinés. Moréas y retrouvait la manière de conter de nos fabliaux, ce en quoi il se trompe ; mais la subtilité, la complexité et la vie des allégories y rappellent le Roman de la Rose. Nous sommes bien dans le musée du roi René. Si la rose allégorisait l’amour, Bérénice allégorise le Moi au moment où, comme une chaîne de montagnes sous le couchant, il va prendre avant de s’éteindre toute sa gamme de nuances et de pierreries, — le Moi dans tout son beau jardin d’émotions, sa réceptivité féminine. « Telle que j’ai imaginé cette fille, elle est l’expression complète des conditions où s’épanouirait mon bonheur ; elle est le moi que je voudrais devenir. Or pour une âme de qualité, il n’est qu’un dialogue, c’est celui que tiennent nos deux moi, le moi momentané que nous sommes et le moi idéal où nous nous efforçons[17]. »

Ce moi idéal où s’efforce M. Barrès avant de se résigner au Qualis artifex pereo, il le compose avec des plans d’images sympathiques, des symboles différents et qui s’éclairent les uns les autres, s’associent et se muent comme les teintes d’une même couleur.

Image de ce qu’est Philippe, mais image aussi de ce qu’il n’est pas : c’est-à -dire image de ce qu’il est en rêve et en pensée, de toute une délicatesse sentimentale à laquelle il renonce par l’impossibilité de la concilier avec une vie complète et solide. Il s’en délivre par le Jardin, comme il s’est délivré par le Simon de l’Homme Libre de la nature inverse. Bérénice, Moi idéal, c’est une imagination caressée : « Eûtes-vous jamais un sentiment plus ardent des arbres verts et des eaux fraîches que dans la paperasse des bureaux ? Jamais plus le goût d’une passion vive qu’au soir d’une journée de confus ébats ? Cette petite fille contentait le besoin de sincérité et de désintéressement qui grandissait en moi, tandis que je me soumettais aux conditions de ma réussite[18]. » Phrase dure à la Retz, grain de sable qu’on mord avec un beau fruit et qui crie sous la dent.

Mais que Bérénice, l’enfant qui « fait d’une défaillance une beauté » nous initie à cette méthode ! En elle trois motifs s’enlacent et se confondent : c’est une petite fille complaisante et mélancolique, c’est le musée du roi René, c’est l’inconscient qui s’agite dans la foule qu’émeut alors une campagne électorale. Trois puissances qui présentent ce caractère commun de ne pas être pour elles-mêmes, mais de figurer une matière délicate, séduisante et docile entre des mains désabusées. Le « protecteur » de la petite Bérénice est à la fois Dieu le Père, le roi René et un vieux monsieur. Mais Dieu le Père et le roi René ne sont là que pour figurer le « Moi idéal » du vieux monsieur et le proposer au-dessus du vieux monsieur aux respects de Bérénice : « Bérénice considérait qu’il est de puissants seigneurs à qui l’on ne peut rien refuser, mais elle ne perdit jamais le sentiment de ce qu’elle valait elle-même[19]. » Tout dans la nature de Bérénice et des symboles au centre desquels elle est placée se prête passivement à l’artifex, à l’arbre qui assure ses racines, cherche sa nourriture, explore et palpe son terreau.

Une petite fille, le musée du roi René, la foule… Philippe à tous trois demande avec des alternatives de passion et de lassitude, de sécheresse et d’ironie, ce qu’ils peuvent offrir : la sensualité, l’intelligence, la popularité. Ce sont les figures de ces danseuses de Bénarès qui paraissent dans la Mort de Venise. À chacune il a donné des traits, des reflets qui la confondent avec les deux autres. Et Bérénice se tient au centre de ces reflets, comme leur simple interférence, leur rapport, et qui sans eux ne serait rien, « parmi ces beautés finissantes qu’elle vivifiait de sa jeune énergie et qui lui faisaient une âme chimérique[20]. » De l’un à l’autre reflet, de l’un à l’autre plan, un glissement continuel, à l’imitation parfaite d’un feu vivant, entretient comme un mouvement de feuillage dans un arbre, comme une respiration dans une poitrine, l’aisance ingénue et l’alchimie ingénieuse d’un symbolisme fluide. Nul part nous ne satisferons mieux le goût paradoxal des abstractions animées.

Cette campagne électorale dans laquelle Bérénice est prise, elle ne provoque pas chez Philippe le sentiment de l’action, mais celui de l’inquiétude, de la mélancolie, de l’extrême vie intérieure. Toujours le sentiment des arbres verts et des eaux fraîches dans la paperasse des bureaux. Mais enfin Bérénice est destinée précisément à faire participer cette campagne à cette inquiétude, à cette mélancolie, à cette vie intérieure. Ce qui plaît à Philippe dans le paysage d’Aigues-Mortes et dans Bérénice, ce n’est point seulement leur atmosphère fiévreuse, ce sont les attaches par lesquelles cette terre et cette fille prolongent et préparent une continuité historique. Elle est la fleur d’où mûriront les fruits d’une philosophie et d’une politique nationalistes.

On voit en elle le fin crochet par lequel la vie présente se lie à cette continuité, et fait de la continuité. Vers 1892, on parlait beaucoup de la Vie, on rêvait à la Vie comme les enfants à la lune. Nul symbole n’a épousé plus fidèlement que Bérénice le dessin, la coulure de la Vie. Bérénice, dit Philippe à Simon, « ne te parlera que de M. Transe ; elle croit regretter le passé ; simplement dans un effort douloureux elle enfante quelque chose qui sera mieux qu’elle. Par cette tension que lui donnent son chagrin et son regret sans réalité, elle atteint un objet qu’elle n’a pas visé[21]. » C’est cette tension qui se résoud en petites secousses, qui fait de Bérénice Petite-Secousse : ce déclenchement imprévisible qui à tout moment transforme en du nouveau un pathétique sentiment du passé. « Reconnais en moi la petite secousse par où chaque parcelle du monde témoigne l’effort secret de l’inconscient ; où je ne suis pas c’est la mort, j’accompagne partout la vie[22]. » La vie qui s’oppose à la logique, aux cadres, aux spécialités, à tout ce qui tient sous le signe de l’ingénieux opportuniste Charles Martin. « La société entière se transformera bien plus par malaise et sous la poussée des circonstances que par la logique et à la suite de ses apôtres[23]. » Cultiver, analyser ce malaise, épouser consciencieusement cette poussée des circonstances, sentir vivants et poétiques en lui le travail de l’inconscient et l’âme des foules, c’est le genre d’exercice et d’excitation que Philippe demande tant à sa campagne électorale qu’à ses méditations sur Bérénice. De cette même campagne électorale faite à Nancy avec M. Barrès, M. Paul Adam a tiré cette Bérénice extérieure, bousculée et diffuse, mais pleine d’intérêt qui s’appelait le Mystère des foules. On y retrouvait même certains motifs du Jardin, par exemple l’âne, figure du peuple : e il popolo, utile, paziente et bastonato

Le Jardin était destiné à témoigner « qu’un goût profond pour les opprimés est le développement logique du dégoût des Barbares et du Culte du Moi », comme dit la préface. « Mon inclination ne sera jamais sincère qu’envers ceux de qui la beauté fut humiliée : souvenirs décriés, enfants froissés, sentiments offensés[24]. » Bérénice assume ces humiliations avec toutes les nuances de l’histoire, de la douceur, de la mélancolie. « Elle était née sans aucun goût pour refaire la société, ni même la contester ; puis les tableaux du roi René lui avaient enseigné que l’Univers est un vaste rébus. C’est ainsi qu’elle avait accepté dès sa dixième année tant de familiarités qui convenaient peu à son âge[25]. » Passive et résignée, elle ne découragera rien de la timide et secrète tendresse. Et le Jardin fleurit comme le poème de la tendresse inemployée. Inemployée par l’être social de Philippe ; ce qu’il appelle les conditions de sa réussite ne lui permettent pas cette tendresse, sinon à la dérobée et avec une mauvaise conscience. On peut recéler beaucoup d’êtres moraux, beaucoup de possibilités de vies refoulées, mais une seule vie s’adapte entièrement à notre manière d’être, à notre corps. Si la tendresse n’est pas physique, si la voix et les yeux ne l’accompagnent pas, elle restera à l’arrière-plan dans la vie intérieure. Elle se portera là où elle n’a pas à faire effort et à vivre, sur les êtres soumis, dociles et sans défense. Les petites filles, disait l’ami (qui devint gaga) de M. Barrès « seules font voir intacte la part de soumission que la nature a mise dans la femme et que gâtent les premiers succès mondains[26]. » Bérénice à Aigues-Mortes demeure cette petite fille, emploie sa soumission à s’étendre sur la table psychologique. C’est cela que Philippe aime en elle, c’est pour cela que Philippe s’aime en elle. Quand Bérénice l’a quitté, il recueille un chien égaré, agissant toujours « avec douceur envers un être qui avait de beaux yeux et de la tristesse[27]. » Seulement il ne faut pas que cet être ait une âme à lui, que sa part de soumission soit entamée, qu’il soit gâté par le succès, il faut qu’il soit maintenu humilié : « Je pleurais dans la solitude, dit à Philippe l’ombre de Bérénice, mais peut-être allais-je me consoler : tu me poussas dans les bras de Charles Martin pour que j’y pleure encore[28]. » Charles Martin fait de Bérénice sa femme légitime, et prétend qu’elle soit heureuse : il va changer l’étang aux belles fièvres en marais de carpes. Bouteiller a appris aux élèves du lycée de Nancy que Bérénice est « une fin en soi ». Voilà les Adversaires. Il faut que Bérénice soit toute « à l’instinct et à la race » qui en même temps qu’ils la maintiennent intéressante et pleurante fournissent l’essentiel de ses idées à un programme politique.

Tout poète, tout écrivain délicat et complet éprouve une fois au moins le besoin de formuler une somme de la nature féminine, telle qu’il la conçoit idéalement, telle qu’en fermant sa paupière au dernier jour il en emportera l’image : la Graziella de Lamartine, l’Eva d’Alfred de Vigny, la Salammbô de Flaubert, l’Hérodiade de la poésie symboliste. Bérénice demeure dans l’œuvre de M. Barrès ce confluent de tout ce qu’il éprouve de féminin dans son moi idéal, de tout ce qui dans l’ensemble contradictoire de la nature féminine lui paraît particulièrement mériter la tendresse, suggérer des musiques, de l’émotion, de la beauté. Les œuvres conçues sous un tel signe demeurent ordinairement, comme les enfants de l’amour, les plus favorisées, celles que le sentiment public se plaît à marier au génie de l’auteur. Certes Bérénice est descendue moins profondément dans les couches populaires et dans le public des livres à bon marché qu’Aphrodite. Mais, pour l’opinion littéraire, elle demeure liée plus qu’aucune de ses autres créations au nom de M. Barrès. Elle est chère entre toutes aux barrésiens d’autrefois, elle permet l’ironie aux adversaires dont M. Barrès s’est formé au cours de sa vie politique une riche collection. Les uns l’aiment en Bérénice, les autres aiment Bérénice contre lui. Se promène-t-il aujourd’hui volontiers dans un jardin où l’âne et les canards sont devenus vieux, où les massifs sont outragés par les pierres que de mauvais voisins y ont jetées, où les visiteurs du dimanche ont laissé des os et des journaux graisseux ? Le voit-il pareil à cette villa dont Delrio voulut que l’on fît un hôtel, « afin que ce lieu étant profané par n’importe qui, par tout le monde, les souvenirs en fussent restitués à l’universel et possédés par personne ? » Peut-être bien.

Mais par là Bérénice serait rendue à sa vérité. Le Jardin de Bérénice, le Qualis artifex pereo, n’était qu’un passage, et Bérénice qu’un moyen : « À interroger son Moi dans son accord avec des groupes, Philippe en prit le vrai sens. Il l’aperçut comme l’effort de l’instinct pour se réaliser. Il comprit ainsi qu’il souffrait de s’agiter, sans tradition dans le passé et tout consacré à une œuvre viagère[29]. » Bérénice aide ainsi M. Barrès à sortir du viager ; elle est la petite secousse qui le tire vers ses destinées, l’élan qui en suscitant devant lui l’image d’une foule encore passive, le consacre ou du moins l’achemine à une œuvre durable. Mais la petite fille formée entre les tapisseries du roi René figurait déjà de l’authentique nature française. Elle atteste en M. Barrès l’ami de Michelet, de cet homme qui, par la sympathie d’une âme entre toutes féminine, dégagea les puissances féminines, souples, tendres, enthousiastes de notre histoire. Nous reconnaissons son visage, nous voyons en elle le peuple français, en sa finesse souffrante, en son âme artiste tel exactement qu’il s’élève de l’Histoire de France et de l’Histoire de la Révolution. Nous pensons à l’art délicat du XIVe siècle, à la sculpture amenuisée, souriante et libre de Reims. Nous nous sentons sur ces confins de la tendresse, de la sécheresse et de l’ironie qui permettent les jeux les plus sincères, les plus dépouillés, les plus vifs de notre âme autochtone.

IV
ANDRÉ MALTÈRE

Le Qualis artifex pereo du Jardin était un faux départ puisque l’Ennemi des Lois suivit Bérénice. Avant de liquider l’artifex M. Barrès a voulu le pousser à son paradoxe logique. Il a exprimé dans André Maltère l’élégante et sèche hypothèse d’un Barrès indifférent aux conditions de sa réussite, soucieux seulement de se développer dans la plus lucide conscience, réduit en somme à une sorte d’espace à deux dimensions.

C’est le jeu de sa passion la plus tendre et en même temps du moqueur qui surveille en riant ses expériences les plus ardentes, — moqueur au rire duquel il doit d’avoir été ramené vers un centre plus profond. Il semble que dans l’Ennemi des Lois M. Barrès qui va devenir avec le Roman de l’Énergie nationale un ami intelligent des lois, et qui dans le Voyage de Sparte ne lira Antigone qu’avec un voile sur le visage, se débarrasse, en la mettant à nu pour la railler, d’une part surabondante, gênante, inutilisable, de sa sensibilité. Il abat, pour sculpter sa statue, un gros morceau de marbre : mais comme il serait dommage de le laisser perdre, il commence par sculpter dans un esprit libre de fantaisie ce déchet, il y fait ses écoles, et revient, mieux informé, à sa statue principale.

L’artifex, avant de mourir, veut avoir comme l’Abbesse de Jouarre son heure de plénitude et de totalité. En André Maltère M. Barrès tente l’expérience, poussée comme dans un laboratoire, d’une vie double parfaite, — d’une vie double qui d’un certain point de vue se ramène à une vie unique. Elle est faite en effet d’une sensibilité réduite à la pure sensualité, et d’une intelligence conduite à la liberté la plus entière. Or la sensualité et l’intelligence, à leur état parfait et nu, participent d’une même nature de volupté : ils sont comme les deux attributs d’une substance unique. Ils participent de l’être sans chaînes et sans lendemain. Un Saint-Evremond, un Sainte-Beuve, un Gourmont nous en font sentir aisément les points communs. La flamme unique et lucide où se mêlent les deux puissances devait tenter M. Barrès.

Le Lazare du Jardin était obligé de choisir entre les voies du fanatisme en Gaule et du dilettantisme avec Néron. M. Barrès voyant en ce choix une pénible nécessité de carrière, André Maltère lui fournit une occasion de le différer, et l’image d’un monde où il pourrait être indéfiniment différé. Ce professeur de l’École des Hautes Études mène, sur ce terrain de l’anarchie et du socialisme où il rencontre les sympathies de Claire Pichon-Picard, une vie de fanatisme logique, et il conduit à de pareilles extrémités avec la princesse Marina une vie de dilettantisme sensuel. Ce fanatisme et ce dilettantisme sont transposés dans l’ordre idéologique familier à M. Barrès. André Maltère fait de l’« optimisme humanitaire » avec Claire Pichon-Picard, et du « vice sentimental » avec Marina. N’oublions pas en effet que si le Lazare du Jardin dut vraisemblablement débarquer en Gaule avec une pacotille d’instruments d’optique, André se laisse traiter par Marina, tout sec, de « marchand de participes ». M. Barrès l’a peut-être voulu professeur afin de le liquider rapidement et sans regret.

Dans l’ordre de l’intelligence, c’est un indépendant. « Je révise les principes de l’éthique avec autant de liberté que tel autre ceux de l’économie politique : c’est le droit de chacun de collaborer ainsi à la réfection des mœurs[30]. » M. Barrès écrira plus tard qu’en morale tout ce qui n’est pas aussi ancien que l’humanité est une erreur. Mais André Maltère termine sa plaidoirie devant le tribunal par ces mots : « Je me crois d’une race qui ne vaut que pour comprendre et désorganiser »[31]. Avant de déclarer « décidément insoutenable » le nihilisme intellectuel, il était bon que M. Barrès essayât de le soutenir jusqu’au bout. Il semble passer chez les jeunes juifs si intelligents de la Revue Blanche comme Sainte-Beuve à travers le Saint-Simonisme.

Un voyage en Allemagne avec Claire Pichon-Picard sert d’illustration à ces jeux intellectuels. Mais c’est — naturellement — à Venise qu’André pousse à l’extrême avec Marina ceux de la sensualité, « ses insomnies, ses cauchemars, ses nerfs brisés que seule calmait la chaleur de ce corps jeune de femme, tandis qu’elle veillait des nuits entières pour le servir et l’adorer ! »[32] C’est une Venise pleine de voluptés, de fièvres, de fruits, de vin et de fleurs. « Ivre de beauté forte et de l’éclat de tous ces garçons et de toutes ces filles nés pour les caresses, il s’enfonçait hors de soi-même dans une noblesse où il eût voulu confondre et évanouir tous les sexes de toutes les races qui pullulent et tourbillonnent de désir sur la face de la terre »[33]. Mais, comme dans Bérénice, la pente la plus naturelle et la forme la plus ordinaire de la sensualité chez ce professeur et cette étrangère, c’est un écoulement de larmes. Quand les larmes de Bérénice allaient sécher, Philippe l’a poussée entre les bras de Charles Martin afin qu’elle y pleurât encore. Et quand Bérénice meurt, Philippe recueille un chien perdu. Il est naturel que dans l’Ennemi des Lois Bérénice, l’instinct, la petite chose attristée et dévouée à la mort, qu’il faut consoler et aimer, se retrouve dans Velu I et Velu II. Le jardin de Bérénice devient ce verger entouré de hautes futaies où André, Claire et Marina « processionnaient au soleil levant parmi des enfants et des bêtes, sous la direction de Velu II, leur moniteur ». C’est le laboratoire de la sensibilité nouvelle. Ce parc s’oppose à ce muséum, temple exécrable de la science et des lois, fondé par Pichon-Picard et où le Velu frôle la vivisection, comme le Jardin où Philippe cultive ses tristesses, ses fièvres, et celles de Bérénice contraste avec les canaux aménagés et les viviers à carpes rêvés par Charles Martin à la place des étangs du Bas-Rhône. Le Nordau de Dégénérescence dénonçait comme un signe évidemment morbide ce qu’il appelait la zoophilie de M. Barrès. N’exagérons pas. Mais enfin c’est au temps du Jardin et de l’Ennemi que M. Barrès apparut comme l’authentique prince de la jeunesse : et l’enfant Bérénice amorce une sensibilité de vieux monsieur, comme le Velu complaît à une sensibilité de vieille fille. Ces petites filles et ces chiens ne disaient rien de bon au lourd Nordau. Il ne comprenait point ce que M. Barrès appelle « le secret merveilleux : le sérieux qui couvre et qui permet toutes les fantaisies ».

Il ne me souvient plus si c’est de Fortunio ou de Mademoiselle de Maupin que Théophile Gautier disait que c’était le dernier livre où il se fût exprimé extrêmement et franchement : depuis, écrivait-il à peu près, j’ai dû déférer au cant et me mettre au pas des idées reçues. Il serait bien exagéré et bien injuste de transporter cet aveu à M. Barrès, dont le racinement, le développement en profondeur, le considérable et sérieux et loyal effort d’esprit, qu’attestent les Déracinés, méritent d’être regardés à un autre point de vue. Mais enfin André Maltère peut être dit dans une certaine mesure, son Fortunio : « Je m’accuse, déclare-t-il dans sa défense au tribunal, de désirer le libre essor de toutes mes facultés, et de donner son sens complet au mot exister. Homme, et homme libre, puissé-je accomplir ma destinée, respecter et favoriser mon impulsion intérieure, sans prendre conseil de rien du dehors. Nulle dépendance, une vie aisée, l’entière harmonie avec les éléments, avec les autres hommes et avec notre propre rêve, voilà quel besoin m’agite, et le satisfaire, c’est toute ma conviction[34]. » Le livre se termine par une note qui montre M. Barrès, pour avoir donné à Maltère l’épithète de goethien, rabroué par M. Bourget, lequel « tient pour du désordre l’action d’hommes qui ne possèdent une vue nette ni de ce qu’ils détruisent ni de ce qu’ils édifient. » (M. Maurras nous a fait sentir depuis que ce point de vue de M. Bourget était fort raisonnable). M. Barrès, désireux de maintenir le goethisme de Maltère, remarque pour le rapprocher du maître de Weimar que celui-ci « acceptait la vie et même, ce qui est le trait essentiel, sympathisait partout où il distinguait une force qui s’épanouira. » Bien que la façon dont M. Barrès explique le mot de Gœthe : « J’aime mieux commettre une injustice que supporter un désordre » soit vraiment insoutenable, ces dernières lignes éclaircissent la direction où l’Ennemi des Lois et la figure d’André Maltère engageaient en 1893 M. Barrès. Il ramenait toute valeur vraie à la vie directe et nue, à un développement indépendant émané tout entier de l’intérieur. La vie intérieure posée avec ce parti de franchise et de pureté implique les possibilités les plus diverses, et cette logique de la vie, cette logique des arbres qui « pour s’élever étagent leurs ramures » peut fort bien faire commencer à M. Barrès les Déracinés sur le bureau où sèchent les épreuves de l’Ennemi des Lois.

V
LES RACINES BARRÉSIENNES DES DÉRACINÉS

L’Ennemi des Lois et les Déracinés posent en effet sur des plans différents le même problème, le seul après tout qu’ait jamais traité M. Barrès : celui de la formation d’un être. Le Culte du Moi le traitait du point de vue d’un individu. Les Bastions de l’Est le traitent du point de vue de la collectivité lorraine. Individu et collectivité sont d’ailleurs, ici, des opprimés qui se libèrent, à qui l’on propose une méthode pour se libérer. Le Roman de l’Énergie Nationale, et particulièrement les Déracinés, qui en forment le massif solide, analysent un de ces états d’oppression, l’état de sept individus, victimes d’une mauvaise méthode d’éducation, la méthode contraire à celle qui aboutit au verger idéal de l’Ennemi des Lois, contraire à celle qui, mise au point autour d’un petit garçon de chair et d’os, s’éclaircira avec les Amitiés Françaises.

« Nos collégiens, disait l’Ennemi des Lois, surchargés d’acquisitions intellectuelles qui demeurent en eux des notions, non des façons de sentir, alourdis d’opinions qui ne sont pas dans le sens de leur propre fonds, réapprendraient du chien la belle aisance, le don d’écouter l’instinct de leur moi. Faire des actes spontanés, suivre sans lutte son âme perfectionnée par tant de siècles d’éducation morale, user enfin de ces beaux trésors amassés, ah ! c’est la méthode de la vie bienheureuse[35]. »

Les Amitiés Françaises ne manquent point de donner au jeune Philippe ce moniteur, un professeur velu. C’est Simon le chien, appelé à tenir auprès du petit garçon une place analogue à celle de l’autre Simon près du Philippe de l’Homme Libre. Simon le chien donne au petit Philippe des leçons non seulement d’aisance et d’instinct, mais de nationalisme. C’est un chien français, peut-être lorrain, qui hérisse son jeune maître contre l’étrangère allemande, la Fraulein. Ainsi Philippe a appris du chien à écouter l’instinct de son moi individuel autant qu’ethnique. On peut placer les Amitiés Françaises dans le sillage de Rousseau. Quand Voltaire écrivait au Génevois qu’après l’avoir lu il se sentait des envies de marcher à quatre pattes, il pressentait avec justesse certaine direction de cette pédagogie.

Les Déracinés développent l’histoire de sept Lorrains auxquels a manqué une telle éducation, et qui sont victimes de l’éducation inverse. Au lieu de Velu II ou de Simon pour moniteur, ils ont eu pour maître le professeur Bouteiller… Ces maximes : Fais des actes spontanés, suis sans lutte ton âme perfectionnée par tant de siècles d’éducation morale, use de ces beaux trésors amassés, furent remplacées pour eux par la maxime Kantienne : Agis toujours de façon que la maxime de ton action puisse être érigée en loi universelle. À l’heureuse spontanéité d’une éducation ingénue, in hymnis et canticis, entre des animaux et des fleurs, fut substituée chez ces sept internes lorrains une éducation entre des murs froids, qui fixa leur raison sur des abstractions, leur énergie sur des buts chimériques. Un chapitre du livre montre M. Taine dans sa vieillesse se mettant à l’école d’un platane voisin des Invalides. Ce platane, plus encore que le chien velu, figure le moniteur d’une formation idéale. Mais nos Lorrains manquent de la première condition qui (selon une arboriculture mal informée) les rendrait de beaux arbres : ils sont des déracinés.

Les Déracinés forment probablement le sommet de l’œuvre de M. Barrès, le grand plateau plein d’espace et de lumière où l’on se promène longuement et d’où les vues sont larges. Nulle part plus qu’en ce panorama, placé entre les deux versants de sa montée juvénile et de sa descente vers les belles plaines, il n’a jeté d’expérience, de talent, d’humanité. Il semble qu’il y réalise un de ses rêves de Venise. Le livre est débordant d’intelligence comme un plafond de Tiepolo est débordant de lumière. Même dans la contexture de l’œuvre on retrouverait un peu la technique d’un bel art vénitien. La beauté étant la lumière, cela se meut entre des valeurs savantes de lumière et d’ombres, depuis cette lumière d’Orient allumée sur Sturel par Astiné Aravian jusqu’au trou d’ombre infect où pourrit entre des préparations anatomiques le sacrifié Mouchefrin. Un portrait étudié de M. Taine, beau comme ceux de Lamartine et de Balzac, y représenterait même l’art des grands figurateurs vénitiens de l’homme. En écrivant les Déracinés dans la force, l’intelligence, la maturité et la joie, M. Barrès s’est senti à nouveau en l’atmosphère où l’Homme Libre mettait son Église triomphante.

Le Roman de l’Énergie Nationale aurait pu demander son titre à une parole (et au grand acte) de Napoléon : « La carrière ouverte aux talents ». Les sept bacheliers lorrains qui arrivent à Paris comme M. Barrès y arriva vers 1887, pour y gagner culture, jouissance, considération, gloire, suivent l’appel d’air impérial qui continue à s’exercer sur la France comme un vent puissant sur une plaine nue où rien ne l’arrête. En ces sept Lorrains, c’est encore lui-même que M. Barrès a peint, ce sont encore des parties ou des possibilités de lui, comme l’étaient Simon, Bérénice, André Maltère, qu’il a fait vivre en chair et en sang, et non plus sur les champs héraldiques de l’idéologie, mais dans l’intrigue et la bataille parisiennes. C’est lui-même, mais commandé par tout un ordre politique et littéraire à trois temps qui s’appellent : Napoléon, Julien Sorel, Bouteiller. Napoléon, professeur d’énergie, — Julien Sorel, l’élève de ce professeur — Bouteiller, l’idéologue qui adapte à la pensée de 1885, à la France de la République opportuniste, les cadres napoléoniens.

À peu près à l’époque des Déracinés Ernest la Jeunesse écrivit un livre dont le titre seul m’est resté dans la tête : l’Imitation de Notre Maître Napoléon. Les Déracinés, groupés autour du chapitre Au Tombeau de l’Empereur pouvaient recevoir ce titre. Dans un lot de bacheliers lorrains, M. Barrès en a choisi sept qui, à différents titres, ne sont pas de ceux qui se résignent et se classent, mais de ceux qui veulent commander, arriver, être des capitaines. « Sept Lorrains notables, c’est-à-dire chez qui les impressions peuvent prendre une forme individuelle et les idées développer toutes leurs conséquences, » au contraire d’un reste qui « marqué par le régime du lycée, se confondra avec la vaste vie qui sait faire des galets avec les quartz les plus durs[36]. » Ce sont des morceaux de Napoléon, de la monnaie qui porte derrière l’exergue : République française, la face impériale. « Au tombeau de Napoléon professeur d’énergie, jurons d’être des hommes » dit Sturel[37], et le premier qui jure c’est Mouchefrin « le petit Mouchefrin qui s’était glissé au premier rang ». Napoléon professeur d’énergie « telle est sa physionomie définitive et sa formule décisive[38]. » Un homme nu, une force souveraine devant une magnifique carrière, voilà l’image que le jeune Bonaparte, médité fiévreusement, propose à des imaginations. Un individu est la seule réalité qui subsiste dans la France dissociée et décérébrée. La littérature nous montrait en Rousseau et Chateaubriand ces mêmes types d’individus solitaires et souverains, qui préoccupèrent le romantisme de M. Barrès, et qui, conjurés avec la figure de Napoléon, mettaient à l’horizon du Culte du Moi une montagne puissante, une forme fière de personnalité.

Dans le Tombeau de l’Empereur M. Barrès épouse la passion napoléonienne des sept Lorrains, mais si ce chapitre est une apothéose de l’homme, le livre entier est un réquisitoire contre l’œuvre. Les Déracinés illustreraient ces mots du Voyage de Sparte : « Ce n’est point dans les livres, c’est tout autour de moi que j’ai appris combien étaient rares les circonstances où le héros est utile à l’État. Pour l’ordinaire, ce genre de personnage est un péril public[39]. » Un Napoléon n’est utile qu’à l’individu, à l’énergie individuelle qui veut un exemple et un type. Il est néfaste à l’énergie nationale qui exige l’acceptation et la subordination. « Des hommes qui n’ont pas de devoirs d’état, qui sont enfiévrés par l’esprit d’imitation en face d’un héros, et qui prétendent intervenir avec leurs volontés individuelles dans les actions de la collectivité, c’est pour celle-ci tout à fait terrible[40]. » La carrière ouverte aux talents, cela se traduit par des forces lâchées à grand risque pour tous ; le culte de l’individu, cela se traduit par une réalité sociale bornée de partout et sous toutes ses formes à l’individu. L’individu Napoléon a fait, a laissé, a excité des individus. M. Barrès a appris dans Taine le grand massacre accompli par la Révolution et par son soldat couronné, massacre des réalités et des institutions interposées entre l’individu et l’État. Lorrain il a pu reconnaître là l’une des causes qui affaiblissent la résistance lorraine à la germanisation : « Le code napoléonien poursuit la division à l’infini des propriétés, déracine moralement et matériellement nos fils, nous limite à une œuvre viagère et supprime les familles-chefs, ou, si vous voulez, les influences indigènes[41]. » Si nous nous représentons aujourd’hui Napoléon professeur d’énergie comme le type de l’individu obligé de se recommencer avec une grande dépense de forces, à chaque génération, nous le devons un peu aux Déracinés. Et si le tombeau de Napoléon aux Invalides excite peut-être moins la pensée vivante de la jeunesse que le Louis XIV de bronze dans la cour du château de Versailles, c’est que M. Barrès a collaboré plus ou moins volontairement à infléchir dans la direction de M. Maurras la courbe de cette pensée.

Napoléon professeur d’énergie, c’est une idée stendhalienne, c’est l’histoire de Julien Sorel, le jeune homme brûlant au XIXe siècle de « ce feu sacré avec lequel on se fait un nom[42]. » Julien se ronge dans le regret du temps où « un homme comme moi était tué ou général à 36 ans[43]. » Et Sturel, un Julien Sorel avec des rentes (« Ma vie, dit Julien, n’est qu’une suite d’hypocrisies parce que je n’ai pas mille francs de rente pour acheter du pain. ») ne césarisera qu’en un Boulanger, à l’âge duquel, comme Floquet le fit savoir, Napoléon était mort. Nos « sept Lorrains tous petits-fils de soldats de la Grande-Armée[44] » sont, à la suite de Julien, une énergie française qui essaie de se recomposer (Saint-Phlin) ou se défait en sensibilité (Sturel) ou se connaît en intelligence (Rœmerspacher). Le Rouge et le Noir et les Déracinés suivent ce qui est depuis cent ans le grand thème français : la conscience d’une génération d’épigones : « Pour chaque génération de France, comme il fit avec sa garde, vers la fin du jour, dans le suprême effort de Waterloo, il forme lui-même les premières lignes des combattants, et, quand tout le régiment passe, il leur adresse une courte allocution, en leur montrant de l’épée les positions à enlever[45]. »

L’univers de Julien Sorel a été créé par les Confessions et le Mémorial. Napoléon a pu dire qu’il eût mieux valu pour l’humanité que Rousseau et lui n’eussent pas existé. Mais enfin ces deux existences, ces deux influences, ont donné au siècle sa pente et sa logique, telles que les épousent fidèlement après Julien les Déracinés. M. Barrès mieux que le sec, lucide et classique Stendhal a réalisé la synthèse de ces deux courants faits d’une source de sentiments et d’une sourde d’énergie. Bouteiller arrive au lycée de Nancy en 1885. Rappelons-nous la prophétie de Stendhal : Je ne serai compris que vers 1885.

Là est d’ailleurs l’écueil qui brise Julien : il est entraîné vers deux vies entre lesquelles il ne sait pas choisir, ou desquelles il ne veut sacrifier aucune : la vie sentimentale et instinctive, la vie d’ambition, Rousseau et Napoléon. Comme Stendhal lui-même, il a été en proie à deux passions contradictoires, qui n’ont pour point de contact que le courage et le goût du risque, « la résolution inébranlable de s’exposer à mille morts plutôt que de ne pas faire fortune[46]. » Il s’expose à la mort, et la trouve, non pour faire fortune, mais pour se venger. Les deux passions se rencontrent en ce qu’elles rendent nécessaires de tuer. L’échafaud de Julien, l’obligation de l’assassinat, se retrouvent dans le Racadot des Déracinés. Chez Julien et chez Racadot le sang paysan, la dureté héritée d’un père rude et avare aboutissent à l’acte de sang. C’est la « plante homme » encore forte et gorgée de terre rustique, que la déviation, le déracinement, une contradiction intérieure poussent inévitablement vers une rupture avec la loi sociale. Un pur ambitieux ne doit pas être plus passionné que l’hypocrite. L’apprentissage d’ambition et d’hypocrisie fait par Julien au séminaire finit par se démentir sous l’afflux d’un sang passionné et grossier. D’ailleurs, comme l’observe Mathilde de la Môle, « la haute naissance ôte la force de caractère sans laquelle on ne se fait point condamner à mort[47]. »

Les sept Lorrains sont conduits par leur époque vers un ordre d’ambition différent de celui de Julien. Ces déracinés, « depuis le lycée, qu’ils en prennent conscience ou non, ils attendent d’écrire dans les journaux[48]. » La pente où ils coulent, c’est le papier imprimé du jour. Julien Sorel voulait d’abord être soldat, mais, comme Napoléon est mort, il est amené, en considérant la Société de 1825, à cette conclusion : « Voilà ce juge de paix, si honnête homme, jusqu’ici, si vieux, qui se déshonore par crainte de déplaire à un jeune vicaire de trente ans. Il faut être prêtre[49]. » L’homme arrivé est en effet depuis la Restauration celui que sert la magistrature. La magistrature sous la Restauration avait peur du prêtre ; sous la troisième République elle a peur du parlementaire en province et du journaliste à Paris. Pour obtenir le pouvoir occulte et réel, Julien et les Déracinés, celui-là par raison, ceux-ci par impulsion naturelle, entrent du même fonds l’un au séminaire de Besançon et les autres à la Vraie République. Dans un pays divisé contre lui-même, le séminariste et les journalistes sont conduits à s’adapter à cette division, à y ajouter, — à conspirer : « Une conspiration, se dit Julien, anéantit tous les titres donnés par les caprices sociaux. Là un homme prend d’emblée le rang que lui assigne sa manière d’envisager la mort. L’esprit lui-même perd de son empire[50]. » Seulement, la conspiration de Julien, en un temps où subsiste encore certain ordre politique, s’égare comme celle des sergents de la Rochelle ou celle de Strasbourg en une fantaisie de roman, — tandis que les Déracinés sont pris par une conspiration intéressante à laquelle s’emploie toute une partie du pays, et qui n’en conserve pas moins son piquant et son mystère : le boulangisme. Julien Sorel et François Sturel ont même tout ce qu’il faut pour se mêler à une conspiration qui ne réussit pas. Ce sont des romanesques plus que des sensuels, des ambitieux plus que des hommes d’action, destinés à tout faire à côté, à échouer, à ne garder que la volupté stérile et le remâchement de leur effort.

Mais entre Julien Sorel et les Déracinés, il faut noter deux grandes différences. D’abord les Déracinés sont un Julien à sept figures dont chacune exprime une partie du type. Ensuite Julien est un produit direct de la méditation solitaire, entre Rousseau et Napoléon, obligé de se créer en concentration, en volonté, par une méthode personnelle qu’il invente, par une hypocrisie savante qu’il exerce chez les Rênal et au séminaire, tandis que nos sept Lorrains ont un maître, un auteur, un Napoléon de chair et d’os dont l’enseignement et l’exemple les dirigent, Bouteiller.

VI
BOUTEILLER

Le personnage de Bouteiller ne contient évidemment rien par quoi M. Barrès ait voulu s’exprimer ou se transposer lui-même ; au contraire il est comme la somme de ses antipathies, de ses impossibilités. Il fait un pendant assez exact au Charles Martin de Bérénice, il représente, pour M. Barrès, l’Adversaire. Mais tandis que Charles Martin, esquissé d’un trait léger, prend place dans une sorte de tapisserie comme un personnage allégorique, Bouteiller est poussé, mis en saillie et en valeur avec une diligence d’analyse extrêmement minutieuse : il représente, dans cet ordre de création romanesque, l’effort le plus sérieux et le plus suivi de M. Barrès. En outre il a pour noyau un être réel, Auguste Burdeau qui fut le professeur de M. Barrès à Nancy, son collègue et son ennemi politique à la Chambre. Enfin, il offre à M. Barrès un moyen de mettre en lumière et en action un des problèmes capitaux de son existence et l’un des tournants tragiques de la vie nationale française.

Cependant, quand nous regardons de près la construction savante de Bouteiller, nous retrouvons encore en lui le schème idéologique des personnages qui allégorisent le culte du Moi. M. Barrès a eu beau se mettre à l’école de Stendhal, de Balzac et de Taine, ce trait original subsiste. Bouteiller demeure quelque peu un être de raison, et cela ne lui disconvient pas : cette raideur scolastique et démonstrative paraît taillée assez à sa mesure, lui aller comme la redingote universitaire. M. Barrès l’appelle « le délégué parfait d’une espèce psychologique et d’un parti social[51]. » Perfection d’une preuve plus que d’un être. Et c’est à la fois son procédé d’auteur et la figure de son personnage que M. Barrès exprime en ces mots : « Il est un produit pédagogique, un fils de la raison, étranger à nos habitudes traditionnelles, locales ou de famille, tout abstrait et vraiment suspendu dans le vide[52]. » Le système une fois compris et accepté, la démonstration dont le type de Bouteiller est le moyen apparaît sérieuse et puissante.

Notons d’abord au principe de Bouteiller les rancunes gardées par M. Barrès contre une éducation dont il souffrit. Ses années d’internat au lycée de Nancy furent des années de sécheresse et de froissement, tourmentées par la froide présence de maîtres qui ne le comprirent ni ne le connurent. En toute franchise, on doit reconnaître que si, avec le génie d’écrivain et la puissance de réflexion qui lui permettaient d’écrire avant vingt-cinq ans, en l’Homme Libre, un des plus aigus écorchés de psychologie qui soient dans notre langue, M. Barrès ne put faire au lycée qu’un élève ordinaire et révolté, la faute en est beaucoup à ceux qui ne surent rien ouvrir ni voir d’une nature d’adolescent privilégié. Les rancunes gardées par lui contre l’éducation universitaire s’expliquent et se légitiment. Et son professeur de philosophie étant devenu l’un des principaux du régime politique qu’à l’âge d’homme M. Barrès haït et combattit, il est naturel que le personnage de Bouteiller soit devenu pour M. Barrès l’Adversaire complet et typique.

Le mot de Renan sur le Code civil, fait pour un Français qui naîtrait enfant trouvé et mourrait célibataire, va loin. Il semble que M. Barrès ait voulu réaliser en Bouteiller ce Français en tant qu’il est régi et en tant qu’il légifère. Fils d’ouvrier qui ne s’est jamais connu de parents, boursier qui passait même ses vacances au lycée, célibataire, Bouteiller à Nancy réalise l’épure de l’éducation officielle, et au Palais-Bourbon l’épure du Code.

M. Barrès, qui impute à l’Université une part de la puissance spirituelle et des dégâts moraux que l’opinion libérale sous Louis-Philippe attribuait aux Jésuites, a traité un peu Bouteiller comme Eugène Sue traite son Rodin. Bouteiller est le type d’homme — et il mène le type de vie — où les grands ordres religieux recrutent leurs fanatiques. L’Église lui eût fait peut-être une plus grande habitude de se contraindre. Mais devant cet ambitieux décharné et ce sectaire M. Barrès retrouve un peu les sentiments d’un vivant comme Saint-Simon en face du P. Tellier.

Bouteiller incarne en lui un « sentiment de classe » et il semble que M. Barrès le poursuive d’une haine de classe. Ce boursier républicain est pour lui le patron des ambitieux pauvres. « À vingt ans, il avait eu l’orgueil, bien moderne, de son humble naissance : il méprisait les fils de famille[53]. » C’est au nom des fils de famille (au sens le meilleur du mot, si mal à propos dégradé dans le langage courant) que M. Barrès écrit les Déracinés. Bouteiller représente à l’état nu, avec la sécheresse expressive d’un grand d’Espagne ou d’un hobereau du Brandebourg, cette aristocratie de l’intelligence que postule une démocratie. Boursier, arrivé par son unique valeur personnelle aidée des secours impersonnels de l’État, il a acquis « une pensée dure, esclave de sa logique intérieure, et qui ne s’embarrasse pas à remettre en question les vérités qu’elle a décrétées[54]. » L’orgueil de son humble naissance est une aristocratie retournée, mais individuelle, viagère, critique, abstraite.

L’abstraction, tel est son domaine, tel est son ordre, c’est d’un monde d’abstractions qu’il a été fait en France missionnaire et prophète. Dînant pour la première fois à la table du baron de Reinach, il y promulgue ces oracles : « La France, c’est l’ensemble des notions que tous les penseurs républicains ont élaborées et qui composent la tradition de notre parti. On est Français autant qu’on les possède dans l’âme… Sans philosophie d’État, pas d’unité nationale réelle[55]. » Dans cette tablée des maîtres cosmopolites, en partie allemands, du régime, ce professeur pauvre apporte une valeur, ce qu’un évêque gaulois apportait aux compagnons de Clovis : un pouvoir spirituel, le pouvoir spirituel descendu d’un ciel abstrait. C’est ce pouvoir spirituel que Bouteiller a exercé avec un succès inégal sur la classe de philosophie du lycée de Nancy et ensuite à la Chambre des Députés.

Les premières pages des Déracinés, le tableau de la classe de philosophie à Nancy, sont un chef-d’œuvre d’intelligence volontaire et nerveuse, un document de premier ordre. M. Barrès dit que les jeunes gens, depuis 1870, font de médiocre rhétorique et de l’excellente philosophie. Cela dépend de ce que l’on entend par philosophie. Un adolescent de dix-sept ans n’est point apte à saisir les grands problèmes de la pensée, mais il est propre à subir une excitation de l’esprit vers l’enthousiasme ou la critique. La psychologie de l’élève de philosophie se trouve déjà bien reconnaissable dans le Phidippide des Nuées. Et l’acte d’accusation de M. Barrès contre Bouteiller rappelle assez exactement les trois chefs d’accusation contre lesquels succomba Socrate en 399. Corrompre la jeunesse, inspirer aux jeunes gens le mépris de leurs pères, introduire de nouveaux dieux. « Déraciner ces enfants, les détacher du sol et du groupe social où tout les relie pour les placer hors de leurs préjugés, dans la raison abstraite, comment cela le gênerait-il, lui qui n’a pas de sol, ni de société, ni pense-t-il, de préjugés ?[56] » Quant aux nouveaux dieux introduits par son enseignement, M. Barrès les voit dans ces divinités germaniques dont le chien Simon, Kobold velu, bon génie du foyer, garde heureusement contre la Fraulein étrangère le jeune Philippe. C’est Kant, de qui Bouteiller et les professeurs de philosophie se sont faits les prophètes. M. Barrès a dénoncé avec une verve intelligente, mais hâtive, la prétendue conquête morale de l’Université par le kantisme ; il s’est glorifié, en 1904, d’avoir « marqué pourquoi le kantisme, qui est la religion officielle de l’Université, déracine les esprits[57] », et cette marque est visible sur beaucoup des absurdes lieux communs littéraires d’aujourd’hui sur Kant.

M. Barrès répugne aux idées de Kant sur le devoir et sur l’impératif catégorique comme le jeune Philippe, dans les Amitiés Françaises, répugne aux idées de sa Fraulein sur l’âme des chiens. Mais ces répugnances, ces suggestions des « climats » s’accompagnent ordinairement, chez un animal raisonnable, de théories qui les justifient. Ainsi Philippe : « Ces Allemands sont stupides de dire que les chiens n’ont pas d’âme. Le caniche, avec quoi qu’il aurait eu sa fidélité ? » Pareillement, distinguons chez M. Barrès une sensibilité qui répugne à la morale de Kant et une intelligence qui s’efforce clopin-clopant de donner les raisons de cette répugnance.

L’état de sensibilité s’aperçoit facilement. Il tient déjà dans une épigramme de Gœthe ou de Schiller sur le formalisme kantien, qui dit à peu près : « J’aurais du plaisir à faire le bien. Je ne le ferai pas, de peur d’agir par motif de plaisir. » Cette obéissance à la loi pour la loi, cette défiance de tous les motifs sensibles, voilà ce que ne saurait admettre M. Barrès : « Ma tâche et mon plaisir, ce sont deux mots que je confondrai toujours[58]. » Et la carrière politique de Bouteiller est destinée à nous montrer qu’un kantien lui-même est conduit à confondre sinon sa tâche et son plaisir, au moins son devoir et son intérêt, que l’égoïsme inconscient est pire que l’égoïsme conscient. Il semble même que l’idée de loi morale soit étrangère à M. Barrès, que la morale individuelle tienne pour lui dans le sentiment de l’honneur, la morale sociale dans le sentiment des racines, de la tradition nationale. « Il est d’une haute moralité d’obéir à la loi. Le cas de Socrate illustre cette conception indiscutée. Mais je ne puis accepter que la loi à laquelle mon esprit s’identifie. Plus j’ai d’honneur en moi, plus je me révolte si la loi n’est pas la loi de la race[59]. » Rien n’empêcherait de fondre à peu près ces lignes dans la doctrine kantienne de la volonté autonome. Mais M. Barrès les pense et les écrit évidemment pour maintenir dans l’acte et dans la loi, comme leur fraîcheur et leur vie, un consentement joyeux, une invention poétique, un plaisir.

Bouteiller étant l’Adversaire, la morale de Kant, qu’il est censé incarner, est une morale adversaire de M. Barrès ; en luttant contre une conception étrangère qu’il croit voir agir sur la France et déraciner des Français, M. Barrès épouse l’attitude et la fonction d’un bon bastion de l’Est. La morale de Kant est comme l’épure de polytechnicien par laquelle le Charles Martin du lycée de Nancy conduit ses travaux sur le pays lorrain.

La formule qui gouverne cette épure est, selon M. Barrès, la règle : Agis toujours de façon que la maxime de ton action puisse être érigée en loi universelle. Je ne sais comment Burdeau l’expliqua à ses élèves, mais certainement M. Barrès la comprend mal et l’accuse de la rage pour la noyer. Selon lui « elle équivaut à dire que l’on peut connaître. la règle applicable à tous les hommes[60] ». C’est pourtant une vérité évidente que, si l’on donne de l’homme une définition quelconque, les règles qui ressortiront de cette définition seront applicables à tous les hommes. Montesquieu qui écrivit l’Esprit des Lois bien avant que Kant eût pensé sa morale, fonde sur ce principe toute la notion de loi humaine, toute la notion humaine de loi. Et l’on ne peut contester à Kant que la loi qui exige que l’on soit reconnaissant d’un bienfait vaut non seulement pour un Français, mais pour tout homme, et non seulement pour tout homme, mais pour tout être raisonnable.

Ce genre de vérité n’est pourtant point encore, exactement, celui que Kant veut incorporer à la maxime que M. Barrès comprend mal. Cette maxime est simplement fondée sur le principe de contradiction. Elle exprime en l’appliquant à la pratique la catégorie de l’universalité. L’universalité relevant de la raison pure, et se trouvant en même temps pourvue d’une valeur pratique, le grand principe de la morale kantienne, qui est la valeur de la raison pure pratique, se trouve par là établi. Cette doctrine délicate et puissante n’a rien de commun avec la caricature un peu épaisse qu’en donne M. Barrès, et la manière naïve dont il l’incarne en Bouteiller.

Dès son arrivée au lycée de Nancy, l’austère Bouteiller rédige des fiches sur les fonctionnaires qu’il faut déplacer ou révoquer. Même le concierge du lycée est dénoncé par lui comme bonapartiste et chassé. Et des sept Lorrains, il en est deux qui finissent comme mouchards : Renaudin, placé dans la batterie de cuisine par Bouteiller lui-même, et Mouchefrin. Pour M. Barrès, qui puise sa morale dans le sentiment de l’honneur à la française, la délation est d’ailleurs la marque dont il ne manque pas de stigmatiser une humanité inférieure : dans Au Service de l’Allemagne, il la fait pratiquer et glorifier par des Allemands. La délation de Bouteiller a le caractère occulte qui la rend le plus méprisable : « Ses menées étaient secrètes : il ne s’en expliquait pas au préfet, et pas davantage à la loge[61]. » Il relève directement de Gambetta, patron de la République opportuniste, comme Rodin ne relevait que du général des Jésuites à Rome.

Or, de même que dans le Juif Errant c’est la doctrine catholique entière qui est visée derrière Rodin, c’est Kant qui, pour M. Barrès, est responsable de la bonne conscience avec laquelle le professeur Bouteiller se fait mouchard : « Ce rôle de dénonciateur n’inquiétait pas sa conscience : elle se fiait tout entière à une règle morale acquise dans des méditations de cabinet et qu’elle ne remettait jamais en discussion. Quand M. Bouteiller était encore élève, un de ses condisciples déroba une montre, fut convaincu, puis sur ses pleurs et ses supplications, pardonné par le volé ; mais lui, solennellement, porta plainte au proviseur, exigea l’expulsion du coupable ». Cette conduite reposait dit M. Barrès, « sur le principe kantien qu’il formulait ainsi : je dois toujours agir de telle sorte que je puisse vouloir que mon action serve de règle universelle. Dans les cas particuliers que nous citons, il avait jugé qu’il n’appartient pas à un brouillon qui se pique de générosité, de maintenir quelque chose de pourri dans une collectivité[62]. »

Bouteiller professeur et Bouteiller élève dénoncent donc par application de la première maxime kantienne. Notons d’abord que les deux cas sont très différents. Dans le premier, la dénonciation est secrète, hypocrite, faite par quelqu’un qui refuse d’en prendre la responsabilité. L’acte de Bouteiller tombe alors sous la critique exposée dans la deuxième section des Fondements de la Métaphysique des Mœurs. La maxime de ne pas prendre la responsabilité de ses actes ne saurait être érigée en loi universelle de la nature sans se contredire. Une nature où personne ne se voudrait responsable exclurait l’idée d’agent moral sur laquelle sont fondés tous rapports entre des êtres raisonnables. Dans le second cas, la maxime de l’action de Bouteiller ne peut pas davantage servir de règle universelle, ou plutôt un être raisonnable ne saurait vouloir qu’elle en serve. Ce serait en effet vouloir qu’aucune faute ne soit pardonnée. Or, comme l’explique Kant pour un cas analogue : « Bien qu’il soit parfaitement possible qu’une loi universelle de la nature conforme à cette maxime subsiste, il est cependant impossible de vouloir qu’un tel principe vaille universellement comme loi de la nature. Car une volonté qui prendrait ce parti se contredirait elle-même : il peut en effet survenir malgré tout bien des cas où cet homme ait besoin de l’amour et de la sympathie des autres, et où il se serait privé lui-même de tout espoir d’obtenir l’assistance qu’il désire par cette loi de la nature issue de sa volonté propre[63]. » C’est d’ailleurs exactement le cas qui se réalise pour Bouteiller. Celui qui a refusé d’admettre le pardon d’autrui est lui-même obligé d’aller prier Sturel, à la fin de Leurs Figures, de ne pas publier sa honte de panamiste. La lecture de Kant lui aurait donné en ces matières des idées saines et justes.

Le jour de mai où Bouteiller va quitter ses élèves pour un lycée de Paris, et où il leur joue la plus étrange scène de comédie, il regrette de n’être pas arrivé à son cours dans « une grande pensée, la plus ample et la plus décisive : comment Kant aboutit au scepticisme absolu et puis comment il rétablit le principe de certitude disant : une réalité existé, c’est la Loi morale[64]. » Si son inspecteur général eût été là, ce fonctionnaire eût peut-être écrit sur le petit carnet noir pareil à celui où les sergents de ville verbalisent contre les marchandes des quatre-saisons : « Belles qualités extérieures de professeur, mais parle de ce qu’il connaît mal. Paraît en être resté sur Kant à l’Allemagne de Henri Heine. » La Critique de la Raison pure n’est nullement le livre du scepticisme absolu, mais une physiologie de la sensibilité, de l’entendement et de la raison. Le criticisme de Kant n’est pas plus un scepticisme que le positivisme de Comte. La Critique, qui se propose d’établir comment les mathématiques pures et la physique pure sont possibles, de donner une base philosophique à la science newtonienne, n’a jamais ruiné le principe de certitude. La loi morale n’établit nullement un principe formel de certitude, mais elle confère un caractère de certitude à certaines idées déterminées de la raison, ce qui n’est pas du tout la même chose.

De sorte que, lorsque M. Barrès dénonce « les professeurs de l’Université ivres d’un kantisme malsain[65] » et lorsqu’on voit quelle chose étrange et quelle imagination littéraire il entend par kantisme, il prête à sourire. Mais M. Barrès ne paraît pas moins se tromper sur la place de Kant dans l’enseignement universitaire que sur la nature de sa doctrine.

« Il y a en France, dit-il, une morale d’État ; on peut dire que le kantisme est cette doctrine officielle. M. André Cresson, professeur distingué du lycée d’Alençon, écrit : « La morale de Kant, plus ou moins modifiée, est la base de presque tous les cours de philosophie morale professés, en France particulièrement. On la retrouve dans la plupart des manuels destinés à l’éducation des enfants. Par là elle prend comme un caractère officiel[66]. » Je ne crois pas que M. Cresson ait raison. Toute grande et puissante doctrine morale a laissé des traces dans ce résidu qu’est la morale des manuels, où l’on trouve, comme les couches géologiques d’un terrain plissé, du platonisme, du stoïcisme, du spinozisme, où l’on trouvera demain du bergsonisme. Ce que le kantisme paraît avoir déposé dans l’enseignement de la morale en France, c’est l’idée de la dignité humaine, de la personne fin en soi et non moyen. Il a fourni une formule heureuse à une morale de culture individuelle dans laquelle les philosophes qui la rédigent aujourd’hui comprennent beaucoup d’hellénisme et de christianisme, et qui, en somme, a toujours été la forme générale de la morale d’Occident. Elle s’accorde jusqu’à un certain point avec la religion qui voit dans l’individu et dans le salut de l’âme individuelle sa fin la plus haute. À cette doctrine de la culture personnelle où convergent de Socrate à Kant les morales des grands philosophes, une partie de l’Université a précisément opposé, sous des influences anglaises comme celle de Spencer et allemandes comme celle du socialisme marxiste, une morale de l’homme rouage social, l’impératif spencérien : « Sois un agent conscient dans l’évolution de l’univers », une morale sociologique comme celle de Durkheim dans la Division du travail social. D’une façon générale, je crois que fort peu de professeurs de philosophie se sont ralliés à la morale intégrale de Kant, dont la réfutation est au contraire un des lieux communs de leurs cours.

Quand M. Barrès dénonce « un verbalisme qui écarte l’enfant de toute réalité, un kantisme qui le déracine de la terre et des morts »[67], il m’a tout l’air de vouloir rehausser, en lui figurant un considérable ennemi germanique, la doctrine même de la terre et des morts. Mais aucune maxime n’est plus propre que celle-ci : « Aime ta terre et tes morts », à être érigée en loi universelle, tout aussi bien que : tes père et mère honoreras. Ce n’est pas la faute de Kant si M. Barrès, donnant à sa maxime un sens absurde, y voit « une méconnaissance totale des droits de l’individu, de tout ce que la vie comporte de varié, de peu analogue, de spontané dans mille directions diverses[68] ».

Ce qui est intéressant ici, c’est l’état général de sensibilité dans lequel M. Barrès juge les philosophes et la philosophie. Il ne paraît pas à seize ans y avoir pris ce genre de fièvre, si décisive chez un Demange ou un Henri Franck : il semble que son esprit rapide ait manqué du genre d’application un peu pesante nécessaire pour suivre les raisonnements qui sont la matière de la philosophie. Il n’est point entré dans le jardin de Damas, mais il en a, le long du mur, respiré les parfums. « Dans l’âge où il serait bon d’adopter les raisons d’agir les plus simples et les plus nettes, il (Bouteiller) leur proposait toutes les antinomies, toutes les insurmontables difficultés reconnues par une longue suite d’esprits infiniment subtils, qui, voulant atteindre une certitude, ne trouvèrent partout que le cercle de leurs épaisses ténèbres. Les lointains parfums orientaux de la mort, filtrés par le réseau des penseurs allemands, ne vont-ils pas troubler ces novices ?[69] » Mais Orient et Allemagne sont ici secondaires : la philosophie est grecque. Et les Grecs lui ont donné les caractères qui en font, non point un cercle d’épaisses ténèbres, mais, pour les yeux de l’intelligence, un monde de certitudes approximatives, un ordre de vérités non immobiles mais vivantes, un jeu d’ombres et de lumière, un clair-obscur.

M. Barrès nous a dit que sa philosophie à lui tenait dans la lettre que Saint-Phlin écrit à Sturel à la fin de Leurs Figures, et qui amorce les Amitiés Françaises : « Nos vignes, nos forêts, nos rivières, dit Saint-Phlin, nos champs chargés de tombes qui nous inclinent à la vénération, quel beau cadre d’une année de philosophie, si la philosophie c’est, comme je le veux, de s’enfoncer pour les saisir dans nos vérités propres»[70]. Eh bien, la formule de Gallant de Saint-Phlin, bien comprise, pourrait parfaitement servir à désigner la nature de certitude où le consensus des grands philosophes nous oriente et dont un « novice » bien doué et bien dirigé n’est pas indigne de prendre sa part. De Socrate à Kant, de Kant à Bergson, qu’est-ce que l’évolution de la philosophie sinon une manière de nous enfoncer de plus en plus, pour les saisir, dans nos vérités propres ? La Critique de la raison pure n’est autre chose que cela. Évidemment, cette chaîne des philosophes manque de « vignes, de forêts, de rivières ». Elle est réduite jusqu’ici au platane du Phèdre, à l’Ilissus où Socrate et Phèdre baignent leurs pieds nus en s’entretenant de l’Amour. Toute la végétation nouvelle que l’on ajoutera aux boqueteaux d’Athènes et aux jardins d’Apadémus sera la bienvenue. Le platane de M. Taine y prendra place. Le genre humain finira bien par planter son bois sacré autour du temple de la Sagesse. Mais enfin il ne faut demander à la philosophie que ce dont sa définition, prise dans les grands penseurs de tous les temps, la rend capable. Si elle nous enfonce, pour les saisir, dans nos vérités propres, entendons que ce sont des vérités humaines, qu’elles s’appliquent à l’homme en tant qu’homme et non à l’homme qui s’appelle Callias. Les Amitiés Françaises sont un livre délicieux, et tout père, tout éducateur, fera son profit de ce rayon de miel. Mais ce nationalisme sentimental, ce catéchisme de petit garçon n’est qu’une préparation à un humanisme plus large, qu’une expérience incorporée à trois siècles de vie française désigne comme le couronnement, l’étape dernière et solide d’une belle éducation. Au fond, il semble que M. Barrès, le Barrès du Roman de l’Énergie nationale, des Amitiés Françaises, du Voyage de Sparte en veuille, sans l’avouer, à toute la culture gréco-latine. Démosthène, « type vague, esclave des professeurs », rejoint un peu pour lui le Kant de Bouteiller. À la place d’une discipline qui a fait ses preuves, quelle sensibilité et quelle musique susciterait le nouvel Émile de M. Barrès ?

M. Barrès fait à Bouteiller les deux reproches — en somme contradictoires — que l’on adresse souvent (et que les professeurs de philosophie ont même coutume d’adresser) à la morale de Kant : un excès de caporalisme et un excès d’individualisme.

Schopenhauer appelle l’impératif catégorique un vieux reste de Décalogue, et l’empereur Guillaume, attribuant à ce même impératif les victoires de Hindenburg, n’hésitait pas, lui non plus, à en faire une figure de son vieux dieu militaire allemand. Évidemment il y a chez le philosophe de Kœnigsberg bien des éléments prussiens. Pourtant, s’il est une idée contre laquelle toute la morale kantienne soit à l’état de défiance et de refus, c’est celle de consigne reçue du dehors, celle de l’hétéronomie de la volonté. Le caporalisme formel de Kant n’est pas un caporalisme matériel. Rien de plus opposé à la pensée centrale de la morale kantienne (raison pure pratique, volonté autonome, maxime : Agis toujours de façon à traiter l’homme comme une fin et non comme un moyen) que la morale du caporalisme social telle que la formule Bouteiller, « sergent instructeur qui communique à des recrues la théorie réglée en haut lieu[71] ». M. Bouteiller sait qu’un individu n’a pas de droits contre la société et il connaît ce qui convient le mieux à la société[72] ».

Tout Bouteiller, tout Charles Martin, est précisément construit contre cette idée de développement intérieur et spontané qui s’accorderait en somme assez bien avec l’idée kantienne de l’autonomie de la volonté. Dans le Jardin, l’Adversaire montrait d’ailleurs « le genre de distinction que peut avoir un professeur». « Au lieu de chercher à connaître le peuple, sa tradition, ses besoins profonds, cet ingénieur, qui le méprise et ne cherche pas à le pénétrer, veut lui imposer ce qu’il considère comme raisonnable[73] ». Bouteiller agit avec les Lorrains du lycée de Nancy, comme Martin avec le marais électoral qui entoure le jardin de Bérénice. Il devient naturellement, comme Martin, l’adversaire politique, le député centralisateur, fanatique, opportuniste d’affaires, ennemi de l’enthousiasme et des forces spontanées : les arbres de la cour du lycée de Nancy et les plantes délicates du jardin de Rosemonde sont déracinés par le même souffle.

Bouteiller aboutit ainsi non à la morale kantienne, mais à une morale du travail spécialisé et divisé, assez analogue à celle que proposa Durkheim dans sa thèse laborieuse et sévère. Sorte de Robinson intellectuel et pauvre, au contraire d’un « fils de famille », d’un héritier, d’un Barrès, d’un Sturel, il a tout reçu au grand jour : pas de fonds, pas d’hérédité, pas de lointains, mais un rouage sec, brillant, exact et fanatique dans le mécanisme social. « Ses mœurs, ses attaches, il les a discutées, préférées et décidées. Et comme il a administré sa vie, il ne lui répugne pas d’admettre que toutes les vies doivent relever d’une sage administration, qui leur impose un emploi, un but[74] ». Sa fonction de « déraciné supérieur sans famille et sans patrie[75] » est de déraciner les autres, de sécher, de flétrir la vie spontanée, de peupler l’herbier d’État : « L’âme un peu basse de cet homme, qui leur faisait l’illusion d’un philosophe et qui n’était qu’un administrateur, se trahissait en ceci qu’il les avertissait sur leur emploi et non sur leur être. Il voyait partout des instruments à utiliser, jamais des individus à développer[76].

Mais, d’autre part, Bouteiller nous est donné comme un professeur d’individualisme. Bouteiller, « loin d’atténuer ou de nationaliser leur moi, l’a exalté[77] ». La classe de Bouteiller les dispose au conseil que leur donnera le tombeau de Napoléon. « Accepter, voilà ce que n’enseigne pas l’Université. On y raille la bonne et saine philosophie qu’entrevit Saint-Phlin au lycée, un jour que classé à la queue il disait : Il faut bien qu’il y ait un dernier[78] ». (Est-ce bien sûr ? Au lycée, un garçon comme Saint-Phlin est généralement sympathique à ses professeurs et à ses camarades ; et les professeurs de philosophie ont continué de placer très haut la doctrine spinoziste et stoïcienne de l’acceptation). On voit bien comment et pourquoi les sept Lorrains deviennent des individus désencadrés et déracinés : c’est que, sauf Suret-Lefort, successeur de Bouteiller, aucun n’a suivi ses conseils, pris la carrière qu’il leur indiquait, ni même une carrière quelconque. — Mais Bouteiller avait le tort de ne pas les connaître dans leur hérédité et leurs disponibilités lorraines : « Pour qu’il prévît sa moisson, il eût fallu qu’il connût son terrain : c’est une étude qu’il dédaigne[79]. » — Il connaît au moins leur nature individuelle, leur caractère. Il a reconnu que Sturel pouvait relever le niveau de la magistrature, contribuer à reprendre une tradition de l’ancienne France qui voulait des juges riches, indépendants, lettrés : soyez sûrs que la place refusée par Sturel a été saisie par une créature à tout faire, et que le passage d’un discours de Jules Ferry cité en tête de Leurs Figures en a reçu une confirmation de plus. Et les autres horoscopes de Bouteiller avaient la même justesse.

De sorte que l’artifice de la thèse de M. Barrès serait celui-ci : Le professeur Bouteiller exerce une action mauvaise sur ses élèves, il les jette au déracinement et à l’individualisme, précisément dans la mesure où il cesse d’être un professeur, dans la mesure où il se défroque, dans la mesure où il se sent un homme politique. Il les entraîne dans son sillage d’arriviste. Il est lui-même un déraciné de l’Université. Son action professionnelle, son action de professeur — les justes conseils, et qui méritent d’être pesés, laissés à ses élèves, — sont démentis par son rayonnement de politicien, par son exemple de candidat, par son mépris pour l’ordre universitaire lui-même. Dès lors, comment M. Barrès peut-il solidariser en un bloc les reproches dont il charge Bouteiller et ceux dont il écrase l’Université ? Comment l’accident d’une destinée individuelle — ou de sept destinées individuelles — causé par le passage de Bouteiller à Nancy, peut-il être élevé à cette valeur française d’exemple et de type ?

Bouteiller dans l’Université est un politicien, essaye sur ses élèves l’argumentation qu’il développera dans les Assemblées, mais à la Chambre il demeure un professeur. « Bouteiller, pour avoir fait le pion depuis dix ans, se refusait à descendre des intérêts généraux aux vues particulières ; même au café, il aimait que les mots s’accordassent avec la religion kantienne ; enfin, il entendait faire le maître et non le confident[80] ». M. Barrès a pu remarquer à la Chambre que les gens les plus autoritaires sont les médecins qui ont l’habitude de trancher auprès des malades et les professeurs qui tranchent devant les enfants. « Un avocat est rompu à écouter les plus insipides arguties tandis qu’un professeur veut toujours régenter[81]. » Bouteiller est inapte à comprendre l’homme comme animal ; il manque de l’esprit de finesse. On le respecte pour « sa gravité et sa solitude, cette sorte de magistrature démocratique qu’il exerçait au Parlement[82] » mais aussi « on le déteste, on le trouve pion[83] ».

Bouteiller est-il un hypocrite ? Il ne semble pas. Évidemment, au lycée de Nancy, devant ses élèves, il joue un rôle. Mais, comme il manque d’imagination et qu’il se prend toujours au sérieux, il s’incorpore vite à ce rôle. « Il n’eût gardé de valeur qu’à renier intérieurement ce qu’il disait : or, profondément, il croyait à la bassesse du boulangisme[84] » (dont, même à travers le récit tendancieux qu’écrit M. Barrès, la hauteur n’éclate pas encore à tous les esprits). C’est une âme de prêtre ambitieux. « Depuis longtemps incapable d’amitiés, il se défend toutes préoccupations particulières. Il croit ne considérer que la chose publique, et la confondant avec ses intérêts il atteint au plus implacable égoïsme[85] ». Son alter ego du Jardin, Charles Martin, est construit de même. « C’était avec toute la fureur d’un sectaire et même avec la réflexion d’un homme méthodique qu’il composait ses préférences. Par un mécanisme très fréquent, ses convictions d’ailleurs s’accordaient toujours avec ses intérêts. Il eût été incapable de trouver les torts à celui qu’il aimait[86] ». Il semble que Bouteiller ou Martin, ce soit, à l’antipode de M. Barrès, et vraiment pour lui l’Adversaire, l’homme qui est incapable de vie double, qui ne possède point « le secret merveilleux », qui n’a qu’une seule âme, comme Pierre Schlemihl n’avait qu’un corps sans ombre.

D’autre part, « Bouteiller qui ne parlait que de tout sacrifier à la justice et qui aurait volontiers préféré, avec nos intellectuels kantiens, la destruction de la société au maintien d’une injustice, deviendra un chéquard[87] ». Et M. Barrès cite à l’appui une épigramme de Gœthe : « Que l’on crucifie chaque enthousiaste à sa trentième année ! S’il connaît le monde une fois, de dupe il deviendra fripon ». C’est Bouteiller vu du dehors. Le Roman de l’Énergie nationale ne nous montre nullement en lui cette désillusion de l’enthousiaste. Au contraire cet homme froid qui a vécu dans les abstractions devient panamiste par enthousiasme, pour user sur un objet poétique à sa portée des facultés d’enthousiasme inemployé, à l’âge précisément où les hommes qui n’ont pas eu de jeunesse sombrent dans des passions qui les affolent (le panamisme, ou le lessepsisme, parait bien le « démon de midi » de Bouteiller). Le professeur de philosophie est devenu un financier, le meilleur financier de la Chambre. L’ombre a bu le sang noir qui lui permet d’être : « Le philosophe surnourri de livres, lassé de la timidité de son monde universitaire, avait exactement ce qu’il faut d’avidité et de naïveté intellectuelles pour se gorger des projets positifs qui flottaient dans le monde de ceux qui s’intitulaient eux-mêmes les lessepsistes »[88]. « Le plan lessepsiste, par son ampleur et par les efforts qu’il nécessitait, avait séduit le poète qui meurt difficilement chez un enfant des livres »[89].

D’autre part, Bouteiller est pauvre. Il n’a pas de grands besoins d’argent. Il est célibataire. M. Barrès nous le montre une fois à table : il y déjeune de deux œufs à la coque. Et au bout d’un an de Parlement ses 9.000 francs ne lui suffisent pas, il a des dettes. Alors, les dirigeants du Panama lui font donner douze mille francs d’appointements comme directeur de la Vraie République : les bas de laine de la petite épargne française succèdent pour nourrir ce quotidien au bas de laine vidé de la mère Racadot. Le professeur pauvre qui croit que sa place est dans la politique, qui identifie avec la France le parti qu’il sert, ne saurait être arrêté par faute d’argent. « Notre société serait à la fois à flétrir et à plaindre si elle était privée du concours d’un tel serviteur faute de cinquante mille francs »[90]. C’est une psychologie de boursier comme celle de M. Barrès est une psychologie de fils de famille. Pour préparer ses examens, Bouteiller a eu des bourses d’études, de licence, d’agrégation. On lui doit une bourse pour préparer le ministère ou la présidence de la République, et la Compagnie de Panama lui fournit une bourse de ministre comme M. Kahn fournit aux jeunes agrégés des bourses de voyage. Ce boursier n’a d’ailleurs jamais été un paresseux. « Bouteiller, avec ses habitudes de travailleur, répugnait à admettre que l’argent ne fût pas représentatif d’un travail réel. Aussi était-il disposé à préférer, entre tous les expédients, la combinaison que lui ménagea le baron Jacques de Reinach. Il prit en main l’organisation de l’enthousiasme pour la compagnie de Panama »[91].

Tout ce qu’il y a de Burdeau sous Bouteiller et de M. Barrès sous Sturel étant admis, c’est pour Sturel une riche instruction de voir tous les objets de ses haines politiques personnifiés par son professeur de philosophie et la vie entière continuer pour lui cette classe de philosophie. La Compagnie de Panama a payé l’élection de Bouteiller. Mais M. Barrès, observant que sans argent on ne peut développer son imagination, nous montrait le héros du Jardin de Bérénice, soucieux de maintenir cet arrosage sur son imaginative, qui faisait intervenir les femmes pour obtenir du chef de l’État la concession d’un hippodrome suburbain. Et pour Emmanuel Arène, qui pillota autant et plus que Bouteiller, M. Barrès n’a dans Leurs Figures qu’indulgence souriante. Seulement, ni le concurrent de Charles Martin, ni le jouisseur corse du boulevard n’avaient enseigné la philosophie, n’avaient fait partie du pouvoir spirituel de l’État. « Serait-il si naïf, dit Bouteiller en parlant de Ricard et du Panama, de confondre les principes de la morale avec les lois de la politique ?[92] » M. Barrès évidemment n’a pas cette naïveté. Mais Bouteiller peut et doit être jugé par son ancien élève selon la loi morale qu’il a un moment, dans la chaire de Nancy, personnifiée. Quand il vient s’humilier devant Sturel celui-ci répond : « C’est vous-même qui présent en moi malgré moi, vous donnez la réplique et vous réfutez victorieusement quand aujourd’hui vous prétendez me faire admettre la nécessité des trafics et des pilleries[93]. » Aventure éternelle de l’homme qui, investi d’un pouvoir spirituel, se fait de ce pouvoir un marche-pied pour s’élever au temporel, et doit déclasser le spirituel, scandalisant ainsi ceux qui ne se nourrissent pas seulement de pain, mais de la parole de Dieu. Dès lors, cet homme se débat dans l’antagonisme de ces deux pouvoirs, de ces deux êtres. Il n’est pas un hypocrite, il croit violemment et fanatiquement, et pourtant il paraît aux autres le type de l’hypocrisie. Il porte l’hypocrisie, au rebours des hypocrites, comme son masque apparent. Déraciné de deux pouvoirs, il incarne un type de vie manquée. Il transporte au temporel l’habitude et la nécessité spirituelles de procéder par maximes et d’appliquer ces maximes. Il transporte au spirituel, pour les légitimer devant lui-même, pour les justifier par des principes, des défaillances temporelles. Et celui qui nous fut donné comme le disciple et le propagateur de Kant arrive à réaliser en tout son être la figure que Kant a particulièrement détestée et contre laquelle il a dressé comme une forteresse laborieuse non seulement sa morale, mais toute sa critique : la figure d’un homme-mensonge.

VII
L’ÉQUIPE LORRAINE

Avant de suivre chacun des sept Lorrains dans sa destinée individuelle, il faut les comprendre comme un bloc, comme un être unique dont les possibilités ne peuvent être développées ensemble et doivent être lancées sur des lignes divergentes. Cet individu unique ressemble dans ses grandes lignes à M. Barrès. Évidemment les sept Lorrains le représentent de façon bien inégale. Il est évident qu’il s’est figuré principalement dans Sturel, qui est Maurice Barrès dans la mesure où Bouteiller est Burdeau, où le Philippe du Jardin était le même Barrès. Mais les autres n’en expriment pas moins des sortes de Barrès manqués, de Barrès possibles, dont il trouvait, en creusant sa sensibilité, les amorces disponibles, les racines, des courants ou des marais de vie ralentie, spécialisée, empêchée, dans lesquels avec moins de souplesse vivante et un héritage moins comblé il eût pu demeurer engagé. Tout homme en se développant abandonne sur sa route des possibles de lui-même que l’artiste seul sait reprendre, exploiter, incarner idéalement. À côté de Sturel, Rœmerspacher représente le Lorrain solide, équilibré, développé dans le sens d’une intelligence lumineuse et saine, tel que M. Barrès aurait pu penser le devenir par exemple en 1888, avec moins de besoins en quinquinas, bromure, et toute la pharmacie d’Un Homme Libre. Les Taches d’encre, par exemple, nous le montrent hésitant un moment entre l’étude et ce qu’il appelle lui-même l’intrigue. Suret-Lefort, lui, exprime précisément dans cet ordre d’intrigue appliqué à la politique les possibilités de M. Barrès : le jeune député de vingt-six ans, qui achevait toutes ses phrases, qui avait le sens de la géographie électorale et de la zoologie parlementaire, certes pouvait suivre l’une des voies que présageait en souriant Jules Lemaître en 1889, nager dans le sein des commissions vers les maroquins, « employer couramment le mot d’agissements, cauchemar de Bergerat » et celui de compromissions. Gallant de Saint-Phlin, qui se retrouve si vite des racines, c’est la figure de lui-même qu’a rêvée tout déraciné parisien, la vie obscure, confortable et saine qu’il aurait menée s’il était demeuré dans son milieu, un Fortunatus nimium, comme celui dont M. Lavisse, dans ses Souvenirs de jeunesse, imagine lui aussi avec complaisance la destinée paisible. Si Suret-Lefort utilise les expériences d’homme politique de M. Barrès, Renaudin met au jour ses expériences de journaliste. Pauvre et placeur de copie, que fût-il devenu ? Racadot indique la possibilité de guillotine qui est à peu près dans l’existence de tous. Depuis la Révolution (c’est peut-être l’enseignement du Rouge et noir), chaque homme, dans sa tentative d’arriver et de césariser, peut se considérer comme un guillotiné possible (Mathilde de la Môle dirait sans doute un guillotiné manqué) et il nous appartient de discerner avec clairvoyance pour la surveiller celle de nos passions dont la force nous conduirait à l’échafaud. Sturel, c’est-à-dire M. Barrès, paraît d’ailleurs reconnaître en Racadot sa propre possibilité de guillotiné : « Pauvre Racadot ! prononça Sturel avec un accent plus grave que sa voix n’en avait d’ordinaire, car dans cette minute, il se sentait commandé, lui aussi, par la série de ses ancêtres, et qu’aurait-il valu, fils d’une série de malheureux esclaves agricoles ?[94] » Enfin Mouchefrin figurerait ce visage que nous imaginons à notre destinée quand nous la supposons dénuée, en nos ancêtres et en nos contemporains, de tout appui, de toute compagnie, de tous cadres, livrée passivement à ces courants, obscurs, fangeux, qui portent les épaves sur les voies des grandes villes cosmopolites. On pense devant les deux assassins, Racadot et Mouchefrin, à ce qu’écrit Mallarmé d’un enfant, futur guillotiné : « Tu paieras pour moi, tu paieras pour les autres. » « Dans l’essai de notre petite bande pour se hausser, dit Sturel, il était certain qu’il y aurait du déchet. Racadot et Mouchefrin sont notre rançon, le prix de notre perfectionnement. »

Ce sens de la vie possible, ou des vies possibles, certains y trouvent une source de bonheur, un moyen de se mieux connaître, la gerbe de leurs directions convergentes. Il en est de plus belles que la réelle, il en est de plus déchues. M. Barrès est touché par ce genre de romanesque au point qu’il en fait, semble-t-il, le centre ordinaire de son imagination : « Je sais du moins ce que nous dit ce coucher de soleil sur Tolède. Il assemble toutes les formes, toutes les couleurs, tous les rêves pour nous parler d’une vraie vie, à laquelle nous sommes prédestinés, et qu’il nous reste à conquérir[95]. » Aucun personnage des Déracinés n’exprime cette « vraie vie » de M. Barrès. Saint-Phlin et Roemerspacher qui représentent les destinées réussies, sont resserrés dans un horizon précis. L’assemblage de toutes les formes, couleurs, rêves dans les désirs et les fièvres de Sturel aboutit à une grande stérilité, et ce Bonaparte en disponibilité ne conquiert en somme pas grand’chose. Cet assemblage aérien dans un crépuscule, ce beau destin suspendu dans la lumière répondent dans l’espace et l’idéal à ce que figurent par en bas les destinées pesantes, les ténèbres et les cauchemars qui nous menacent d’une vie fantôme et que nous évitons par une chance inespérée. C’est l’ombre inférieure, le trou de choses empoisonnées où sont tombés Racadot, Mouchefrin, Fanfournot. La conférence de Racadot dans les Déracinés exprime grossièrement la géographie de ce monde que développent dans le cerveau de Sturel deux gorgées d’absinthe bues avec Fanfournot. Sturel y reconnaît les Mères de Gœthe, quelque chose d’originel, « de vastes nappes souterraines d’où il voyait l’envers et les racines de notre société ». Il s’y voit participant de l’animalité, né « pour mordre, saisir, déchirer », comme le platane de M. Taine, pour Racadot, ne s’était élevé qu’en tuant plusieurs de ses congénères : « Après une demi-heure de cette stérile clairvoyance, Sturel se ressaisit ; il quitta délibérément ce vaste monde, inhabitable, sans couleurs, où il venait de comprendre les nécessités de toutes choses : il redevint un individu conditionné par ses aïeux, par son milieu, par ses intérêts[96] ».

M. Barrès n’a probablement écrit les Déracinés qu’après avoir médité Balzac, essayé de transposer intelligemment quelques-uns de ses procédés techniques. Mais il n’avait pas besoin de Balzac pour arriver à la même conclusion réaliste et dure : que la carrière ouverte aux talents est fermée à la pauvreté. Les Déracinés sont dédiés à M. Paul Bourget, qui a écrit L’Étape à peu près dans la même voie balzacienne et qui, en vingt ouvrages, a pris son parti de cette puissance nécessaire de l’argent. M. Barrès s’attache fortement à caractériser la nature et l’effort de ses sept Lorrains : « Destinée, devoir, culture, voilà bien les trois termes ou Sturel, Saint-Phlin, Roemerspacher, se devaient résumer. — Suret-Lefort, lui, pensait à paraître ; Racadot et Mouchefrin à jouir ; Renaudin à manger »[97]. Ailleurs, M. Barrès les classe en actifs et passifs. Sturel, Saint-Phlin, Mouchefrin « flottent au fil de l’eau sans réagir ». Racadot, Rœmerspacher, Suret-Lefort sont des réalistes, avec « de la volonté, et, dans les détails, une méthode ». En réalité, il y a le côté blanc et le côté noir. D’une part, ceux que leurs pères ont procréés avec un capital, de l’argent où ils pourront puiser leur substance et leur surface sociales, et qui vivent une vie moitié réussie, moitié manquée : Sturel, Rœmerspacbei, Saint-Phlin, Suret-Lefort ; d’autre part, ceux qui n’ont pas d’argent, et qui sans être foncièrement plus mauvais que les autres, roulent à l’échafaud ou au ruisseau. Les quatre fils de famille aisée peuvent se donner le luxe de vivre honnêtement, au sens de la comtesse de Pimbesche :

Je n’en vivrai, monsieur, que trop honnêtement.

« Sturel et Saint-Phlin, avec les différences de caste, sont jusqu’à cette heure des Mouchefrin, en ce sens qu’ils flottent au fil de l’eau, sans réagir. Il faut l’avouer, Racadot leur est supérieur ; réaliste, il ressemble plutôt à Rœmerspacher… Heureusement, Sturel, avec ses tantes, sa vieille maison de Neufchâteau, Saint-Phlin, fils de la terre de Saint-Phlin, s’appuient sur des familles raisonnables, qui ont constitué un capital… Peut-être, un peu vaincus, deviendront-ils, sur le tard, des éléments sociaux très passables. Mais un garçon sans le sou n’est pas dans la vie comme dans un beau cirque, à tournoyer et à faire jeu de son activité. Il doit l’employer à se nourrir, Racadot et Mouchefrin en sont incapables. Ils ne savent pas un métier déterminé, et ils n’ont pas le bon sens de renoncer aux rêves de domination que suggère à ses meilleurs élèves l’Université[98]. »

On reconnaît là l’ordre de thèses familier à M. Paul Bourget, et né en partie de réflexions sur Taine. Les sept Lorrains sont des individus à qui l’éducation universitaire a donné le goût de la domination sans les encadrer dans une société, dans un ordre qui en les dominant eux-mêmes les eût aidés à dominer. « L’homme soutenu, soit par les bureaux, soit par une des deux églises de la révélation et de la science, soit par la terre, soit par l’argent de banque et d’industrie, soit par les associations ouvrières, c’est une puissance[99]. » Or, nos Lorrains sont à peu près (sauf en quelque mesure Saint-Phlin lié à sa terre) sans attache avec aucun de ces groupes. Et « de cette situation les bureaux sont responsables… L’administration les a préparés seulement pour elle et pour qu’ils deviennent des fonctionnaires. Ils s’y sont refusés ». Ces individus isolés (ou réduits au groupe puéril d’eux sept) symbolisent « la France dissociée et décérébrée ».

Tout cela vit et vaut beaucoup comme psychologie de M. Barrès, comme tableau singulièrement animé et intelligent du milieu où il eut à lutter, à se former un moi social autant qu’un moi individuel. Mais il semble que la thèse déborde de beaucoup les vérités de fait que prouve la carrière de nos sept Lorrains. M. Barrès attribue le principe de leurs mécomptes à la culture universitaire et à l’influence de Bouteiller. Les Déracinés rappellent par certains côtés Le Disciple. Ils traitent de la responsabilité d’un maître dans la déchéance de ses élèves, et, plus particulièrement, plus romanesquement, dans une cause célèbre. Mais l’Université et Bouteiller sont-ils réellement les causes premières de ces trois causes secondes qui déracinent, désencadrent et dégradent l’équipe lorraine : le passage de la province à Paris, — le refus d’adopter une carrière régulière, — la vie du journalisme politique ?

Évidemment l’appel d’air constant de Paris entretient la France en un certain état de fièvre. Les « deux femmes de François Sturel », Astiné et Thérèse, sont, l’une détraquée, l’autre déviée par la vie cosmopolite d’hôtels et de saisons. La vie parisienne exerce la même influence sur les hommes des Déracinés et les deux sexes se rejoignent dans deux maladies sociales du même ordre. Nos Lorrains sont entraînés fatalement à Paris, et il est certain que la déchéance des capitales locales, le mépris de la culture lorraine par des Lorrains, diminue le capital moral de la France. M. Barrès (qui débuta en 1886 par une plaquette sur le Quartier Latin) fait de ce quartier et de la jeunesse qui y vit, dans les Déracinés, un tableau désenchanté et triste. Mais est-ce la culture universitaire qui tire les jeunes provinciaux de leur ville pour les jeter dans Paris ? Le Père Sertillanges conte qu’on lui demanda un jour, très sérieusement, quelle était l’opinion catholique touchant le bimétallisme. Il répondit qu’il n’y avait pas du tout d’opinion catholique à ce sujet. Je ne crois pas qu’il y ait une opinion ni même une action universitaire concernant ce que M. Barrès appelle le déracinement. L’Université ne recrute pas pour Paris, mais elle est l’Université de France, et la France est un pays très centralisé, bâti sur le type physique du bassin de Paris : les cours d’eau y convergent vers le centre d’une concavité, et les ingénieurs sociaux depuis Richelieu ont renforcé par leur canalisation ces traits de la nature. Notre système d’éducation qui ne saurait guère arrêter ou enrayer ce mouvement (c’est l’affaire de l’institution et l’institution en cette matière serait l’effet d’une bonne politique : politique d’abord, dit avec raison M. Maurras), ne fait non plus pas grand’chose pour le précipiter. Depuis Les Deux Nigauds (car Innocent et Simplicie, avec les deux Polonais comme « valeur » d’Astiné Aravian, sont le prototype enfantin des Déracinés) des bibliothèques de petit quartier jusqu’aux Universités provinciales, il existe même tout un réseau tissé tant bien que mal pour retenir l’enfant chez lui.

Mais M. Barrès reproche à l’Université, et surtout à Bouteiller, son délégué, d’avoir péché par omission plus que par action. Bouteiller n’a pas su engager ses élèves dans leurs « séries », dans les « pas de leurs morts », dans une tâche locale. Son départ, son sillage, les appellent à Paris. Ils veulent être des individus, « comme lui », non des fonctionnaires, des rouages. Ce genre d’influence se comprend mal. Bouteiller qui voit dans ses élèves de futurs serviteurs de l’État, ou qui, plus simplement, sait que l’enseignement secondaire a pour but de recruter le personnel des carrières libérales, les oriente, dans sa dernière classe, vers celles de ces carrières qui leur conviennent : Rœmerspacher vers l’École Normale, Sturel vers la magistrature, Saint-Phlin vers Saint-Cyr, sauf consentement de sa bonne grand’mère, Racadot vers l’agrégation de grammaire, Suret-Lefort vers le barreau ; vis-à-vis de Renaudin et de Mouchefrin, il s’abstient, il se contente de leur serrer la main parce qu’ils sont boursiers comme il l’était lui-même. « Entre les études universitaires et les emplois rémunérateurs, il y a une fosse qu’un pauvre est à peu près impuissant à franchir[100]. » (M. Barrès est mal informé : les neuf dixièmes des professeurs sont des boursiers de lycée devenus boursiers de licence et d’agrégation. Il est vrai qu’ils n’exercent pas un emploi puissamment rémunérateur). Mais comment se fait-il que de ces jeunes gens un seul — Suret-Lefort — suivra la voie que lui trace Bouteiller, et y réussira d’ailleurs brillamment ? C’est que Suret-Lefort qui, au lycée, « copie les attitudes de Bouteiller », représente dans le groupe le Bouteiller de demain, celui qui, à la Chambre, noiera son maître dès qu’il le jugera utile à sa carrière politique. Il est le seul qui entre dans le barreau et la politique comme dans une carrière régulière. Les autres ne sont pas seulement déracinés de la terre, mais déracinés a une place, d’un emploi, d’une fonction sociale qu’ils renoncent, malgré Bouteiller, à remplir. La raison qu’en donne M. Barrès a été trouvée tout simplement par l’auteur du culte du moi devant son miroir. « Tous les jeunes Français, déclare-t-il, dans les lycées, sont dressés pour faire des hommes de lettres parisiens. C’est l’affirmation de leur virilité totale, leur premier acte après tant de singeries qui les y préparaient »[101]. Observez que le futur homme « de lettres parisien » est toujours traité (M. Barrès en fut peut-être la preuve) soupçonneusement par les professeurs. Mais retenons simplement ceci : M. Barrès avait indubitablement l’étoffe d’un homme de lettres parisien. Il a transposé cette tendance chez les sept Lorrains qui incarnent ses possibilités. Et puisque ses sept Lorrains paraissent représenter toute la jeunesse française des lycées, il a vu toute cette jeunesse formée pour donner des hommes de lettres. Ce spectre du Brocken, qui paraît s’étendre sur tout un pays, n’est que l’ombre de l’homme qui le voit.

Reproche qui paraît se cumuler chez M. Barrès avec un reproche contraire. D’une part, l’Université ne prépare que des hommes de lettres parisiens, réussis une fois, manqués dix mille fois : elle exagère donc dans le sens de la culture générale, ou, si l’on emploie le terme péjoratif, de la facilité avocassière. D’autre part, elle forme des professionnels, les spécialistes de carrières libérales : Bouteillèr ne conçoit pas autrement l’horoscope qu’il tire de ses élèves, leur indique les services qu’ils auront à rendre, non la manière dont ils développeront leur être intérieur. La supériorité est même considérée au lycée comme une collection de spécialités : « On disait couramment au lycée de Nancy qu’un homme qui serait fort comme le maître de gymnastique, polyglotte comme les maîtres d’allemand et d’anglais, latiniste comme un agrégé, dominerait le monde[102]. » Il semble que M. Barrès voie dans ces deux tendances divergentes un contraste de l’instruction et de l’éducation, d’une instruction qui tend à faire des hommes de culture générale, d’une éducation qui inspire le culte de la connaissance positive et de la capacité technique. Les Déracinés sont évidemment l’œuvre d’un homme étonnamment froissé par l’une et l’autre de ces tendances auxquelles, adolescent, il n’était pas adapté et résistait. Il a estimé d’un prix médiocre un ordre ou deux ordres, dans lesquels il ne brillait pas. Ce verbalisme de l’éducation oratoire, que la classe de philosophie renforce plutôt qu’elle ne le discipline, répugnait à son réalisme précis, ardent et sec. D’autre part une distinction de bourgeois raffiné, d’homme libre aspirant à l’otium, le dressa de bonne heure contre la médiocrité, l’horizon restreint du professionnel, lui fit constituer sa culture contre le spécialiste. Il lui répugne d’être un rouage dans un mécanisme quelconque. Il se veut comme un tout, d’abord le tout du moi, puis le tout d’une société elle-même, dans sa conscience claire et son essence pure, de la Lorraine en son fruit mûr. Ces lignes de Sous l’œil des Barbares nous expliquent les Déracinés : « L’imperfection des plus distingués, la niaiserie de quelques notoires, le tapage d’un grand nombre lui donnaient l’horreur de tous les spécialistes et la conviction que, s’il faut parfois se résigner à paraître fonctionnaire, commerçant, soldat, artiste ou savant, il convient de n’oublier jamais que ce sont là de tristes infirmités, et que seules deux choses importent : 1e se développer soi-même pour soi-même ; 2e être bien élevé. Principes auxquels il prêtait une exclusive importance[103]. » Un Homme Libre est l’application méthodique de ces deux principes. Dans le Jardin de Bérénice, Charles Martin, l’Adversaire, réalise le type contraire : « un cerveau d’enfant dominé par des mots de spécialiste[104]. » Définition heureuse : on est un artiste vrai, comme M. Barrès lui-même, quand on a au contraire un cerveau de « généraliste » servi par des mots d’enfants, c’est-à-dire par des mots neufs, un langage inventé. L’Adversaire s’impose à Bérénice et à Aigues-Mortes comme Bouteiller aux élèves du lycée de Nancy : « La singularité de Charles Martin, c’est que dans sa suffisance de fonctionnaire et d’ingénieur, il imagine qu’il doit plier cette région sur la formule d’un beau pays, telle que l’établissent les concours qu’il a brillamment subis[105]. » M. Barrès, dans son ardeur généreuse contre les spécialistes, va jusqu’à toucher ce qui sera plus tard l’arche sainte. Le culte du Moi exclut pour lui, à cette époque, celui de l’officier. André Maltère est poursuivi et condamné (en 1892) pour un article où il juge insupportable qu’un officier, dont la fonction est de représenter une autorité, un pouvoir de chef, soit désigné pour ses succès dans des examens de géographie et de mathématiques. Évidemment nos officiers de 1870, qui n’avaient jamais vu de carte d’état-major avant d’en trouver dans la poche de l’officier prussien qu’ils avaient abattu d’un coup de sabre, ne tombaient pas sous ce reproche. Mais enfin il est certain que l’armée aussi a ses Bouteiller. Toute l’œuvre antérieure de M. Barrès, le franc, complexe et progressif exposé de sa nature, de ses amitiés et de ses antipathies, conduisaient donc fort logiquement aux Déracinés.

L’André Maltère de l’Ennemi des Lois est une de ces « intelligences aussi pleinement affranchies des préventions de la misère que des préjugés de l’école de droit ou de l’école polytechnique[106] » Préventions de la misère et préjugés d’école sont les deux périls qui, pour M. Barrès, guettent les bacheliers selon qu’ils sont pauvres ou riches. Mais enfin il n’y a pas de société sans certaines préventions de la misère qui donnent une conscience à ses classes, à ses ordres, ni surtout sans des préjugés professionnels qui sont généralement nécessaires au bon exercice des professions. Les professions qui excluent le spécialisme sont celles-là même où sont entraînés les déracinée : celle de l’avocat et celle de l’homme de lettres, entre lesquelles flotte le genre mixte du journalisme. La prépondérance de ces trois états n’est-elle pas dans un pays plus dangereuse que celle du spécialiste, du technicien ?

Bien que sur sept destinées il y en ait au moins trois réussies (celles de Rœmerspacher, de Saint-Phlin, de Suret-Lefort), les Déracinés sont le roman d’un échec, d’un malaise. La France dissociée et décérébrée, telle que la lecture de Taine et l’expérience de la vie l’ont révélée à M. Barrès, appartient à son église militante et même à son église souffrante. L’église triomphante par rapport à laquelle elle est conçue, s’exprimerait assez bien dans ces lignes : « Pour chaque individu, la vérité c’est son innéité jouant avec aisance dans une discipline collective[107]. » Au souterrain enchevêtré et comprimé des Déracinés, s’oppose la flèche, aérienne et baignée dans le bleu, des Amitiés Françaises, leur contre-partie ou, mieux, leur conclusion. Évidemment, on ne saurait reprocher à M. Barrès de n’avoir pas écrit quoi que ce soit d’autre que le livre délicieux des Amitiés, ni élu pour grouper autour de lui ces amitiés de la nature et de l’histoire un autre héros que le jeune Philippe. On me permettra cependant de regretter, d’un point de vue tout égoïste, que Philippe n’ait pas subi le travail romanesque d’idéalisation, de construction, qui m’eût permis de lui donner place dans cette galerie des possibilités de M. Barrès, et de le placer dans sa lumière littéraire à côté des sept Lorrains. Celui qui recommencera cette étude dans un demi-siècle, quand l’heure du « froid bibliothécaire » sera venue et quand M. Barrès aura pris place parmi les sujets de thèse, pourra s’essayer à combler cette lacune.

VIII
STUREL

Si chacun des sept Lorrains comporte quelques éléments que plus ou moins, de plus ou de moins loin, M. Barrès a détachés de lui-même pour en animer les problèmes de l’énergie nationale, il en est un en qui il paraît avoir versé la plus grande partie de sa nature, de sa vie, de ses rêves. C’est Sturel. À mesure que l’on va des Déracinés à Leurs Figures par l’Appel au Soldat, Sturel perd d’ailleurs sa personnalité propre pour devenir simplement le pseudonyme et le porte-parole de l’auteur. Évidemment il ne faudrait pas limiter M. Barrès à Sturel, mais il n’y a presque rien dans Sturel qui ne fasse partie de la sensibilité de M. Barrès.

D’un mot, il représente chez les sept Lorrains les valeurs féminines, comme Rœmerspacher figure les valeurs mâles. Fils d’un chasseur brutal qu’il n’a pas connu, élevé par sa mère, il est « vraiment l’enfant des femmes. Il doit tout à sa chère grand’mère… à ses tantes[108] ». Comme sa mère a été froissée par son violent chasseur, les délicatesses de Sturel ont été blessées, refoulées en lui par l’internat. « C’est une grande peine pour un petit enfant qui a l’âme simple de n’embrasser personne avant de se coucher. Quand cette habitude est perdue par une rude nécessité, quelque chose se dessèche dans le cœur et il demeure pour toute la vie méfiant et peu communicatif. » Il vivra donc d’une vie ardente qui aura pris le pli d’être opprimée, exaspérée en vie intérieure. Ses passions en recevront plus de feu sombre, de mélancolie, de romantisme. Il lui faudra, pour se sentir vivre, des occasions de froissement, de fièvre, de désillusion. « Parmi les causes qui ont le plus aidé à sa formation, l’une des plus importantes est l’action continue des femmes. Sturel n’a que faire de ces amples loisirs dans lesquels une nature virile saurait se développer : il lui faut des soucis et une tâche qui pèse sur sa vie comme pèserait un maître[109]. » Il lui faut comme à tous les voluptueux inquiets cette nouveauté et cette intensité du moment présent, qu’il estime terne et perdu pour la vie vraie s’il n’est armé d’une pointe aiguë et s’il n’est lourd aux sens comme un fruit à la main.

« C’est un jouisseur délicat que M. Sturel », dit avec un ricanement envieux le nain Mouchefrin. C’est exact. Dans l’Appel au Soldat, le mot « jouir » à propos de Sturel revient plus de cent fois. Qu’il s’agisse d’amour, de politique, d’intelligence, c’est par un âpre plaisir qu’il prend contact avec la vie. Toutes les fois qu’il comprend quelque chose, qu’un jour lui est ouvert sur une idée générale, il « jouit », il « s’enivre » et cela est « magnifique ». On songe aux deux mots que les femmes passionnées appliquent à tout : « J’adore » et « j’ai horreur » et qui figurent une raison dernière à laquelle on serait mal venu d’opposer un argument. Sturel est l’homme qui comprend avec ses nerfs, qui jouit d’une vérité au lieu de la peser et de la penser.

« Un nerveux à la recherche de son bonheur[110]. » « C’est, au net, un débauché[111]. » Une vie ainsi vouée aux plaisirs, appelle, exige presque ceux d’un cœur mélancolique, les sombres et les lourds. « Sa volupté la plus fine, dans le secret de son cœur, semble être de gâcher un bonheur ; il y trouve une façon d’âpreté qui irrite en lui des parties profondes de la sensibilité et le fait d’autant mieux vivre. C’est ainsi que son âme, fréquemment livrée au tumulte des passions d’amour-propre, désire maintenant la solitude et, parmi son double désastre amoureux et boulangiste, jouit de se sentir méprisante et détachée[112]. »

Elle en jouit parce qu’à côté du plaisir de la jouissance directe Sturel garde une porte nerveuse sur le plaisir de l’analyse. Il est trop voluptueux pour se donner animalement et sans réserve à la jouissance. Comme pour le jeune Lacrisse, le bonheur est pour lui ce Parnasse à double cime : avoir une femme du monde et entrer dans une conspiration. Et les ardeurs repliées de Julien Sorel émeuvent tout de même plus que l’Allons, saute marquis ! d’attaché de cabinet où s’ébroue l’aimable François : « Peut-on être plus heureux que je ne suis ? J’aime une femme que tout le monde désirerait et qui veut bien me croire aimable. Je suis engagé dans une grande aventure historique. En même temps, je garde la possession de moi-même et je mêle à ces excitations une clairvoyance de blasé[113]. » Quand il perd sa maîtresse et que sa conspiration échoue il retombe sur la mélancolie. (Le féminin, c’est d’ailleurs le sensitif et le discontinu, les « alternatives de plaisir passionné et de mélancolie. ») Alors la clairvoyance de blasé passe au premier plan. Sturel a de quoi la nourrir, car il « aimait la solitude et la perfection : timide, avide et dégoûté, il faisait des objections à tous les bonheurs et ne jouissait pleinement que de la mélancolie. Au reste, il sentait avec une intensité prodigieuse, mais, désireux de mille choses, il était incapable de se plier aux conditions qu’elles imposent[114]. » Enfant, adolescent, ses valeurs étaient faites de ses froissements. Que je cesse d’être froissé, disait M. Barrès, et je cesserai d’être intéressant. Sturel, enfant de volupté voué à l’échec et au mécontentement, tire de là de quoi nous intéresser à lui, de quoi s’intéresser à lui-même.

Reconnaissons en ses nerfs féminins la postérité de Rousseau, la harpe prête pour les musiques romantiques. Le jour de l’enterrement de Gambetta, il fait sa première lecture de La Nouvelle Héloïse. « L’univers peut bien enterrer Gambetta : pour ce jeune homme, ce 6 janvier, Jean-Jacques Rousseau vient de naître. » Une nature féminine comme celle de Sturel met en valeur ces éléments de sensualité, d’humiliation et de révolte par lesquels, depuis Rousseau, prend ordinairement conscience d’elle-même une sensibilité littéraire.

François Sturel trouve sa Madame de Warens en la personne d’Astiné Aravian, une Orientale placée là pour concentrer sur le jeune homme tous les esprits, tous les parfums, tous les poisons de l’Orient, et fondre leur romantisme sentimental et pittoresque avec le romantisme intellectuel déposé par la culture universitaire. Astiné est une Arménienne qui ne se distingue guère des belles Pérotes de Constantinople et que M. Barrès enveloppe de turqueries un peu faciles. Elle introduit le petit Sturel, sortant du lycée, dans le monde des sens, « délicieuse révélation de joli corps, frais sous sa chemise légère, comme un fruit choisi, venu de très loin, avec mille précautions, dans des papiers de soie[115]. » L’imagination de Sturel s’excite fort là. dessus : « J’ai une femme de Ninive et c’est en outre une fille d’Ionie. » Il est naturel qu’une telle femme procure à un jeune homme de vingt ans de grandes satisfactions, et il est curieux que cette Orientale soit engagée comme Bérénice dans le jardin idéologique, continue auprès de Sturel la classe de Bouteiller, comme Petite-Secousse prolongeait sur Philippe la poésie du Musée du roi René. C’est en effet l’enseignement universitaire qui, selon M. Barrès, a livré Sturel désarmé à cet énervement voluptueux, à ce venin d’Asie, à un nihilisme asiatique prolongé en le nihilisme des philosophes allemands. « Il ferait face à l’assaut s’il était dès l’enfance demeuré dans son domaine national, parmi ses vraies propriétés psychiques. Mais l’enseignement universitaire l’a conduit sur le plan de la raison universelle. » Il me semble pourtant qu’à cette raison universelle l’enseignement universitaire donne le visage classique, gréco-romain : Il déclasse l’orientalisme, et M. Barrès le lui reproche, ailleurs, assez aigrement, prend en pitié « formule consacrée dans les Sorbonnes de célébrer le triomphe des libres Hellènes sur les hordes de Darius et de Xerxès ». Alors comment l’Université, après Bouteiller, est-elle responsable de ceci : « une ville d’Orient, parmi des vergers, assise au crépuscule auprès d’un cimetière, telle devait être désormais la patrie de ses rêves, la cité de ses trésors ?[116] » M. Barrès eût voulu sans doute qu’un vrai maître donnât à Sturel adolescent l’enseignement de la terre et des morts dont la promenade de la Vallée de la Moselle avec Saint-Phlin lui fournira un équivalent tardif. Mais pourquoi les imaginations orientales de Sturel se fussent-elles moins plu à contredire cet enseignement lorrain qu’elles ne se plaisent à contredire l’enseignement philhellène et les formules consacrées dans les Sorbonnes ? Et pour un jeune homme de vingt ans, des théories vaudraient-elles mieux que d’autres devant le fruit choisi enveloppé dans des lingeries de papier soyeux ? « À dix-neuf ans, pour l’ordinaire, un jeune homme favorisé pense : Quand ma maîtresse entre dans sa loge, à l’Opéra, aux Français, les hommes l’admirent et envient celui qu’elle doit aimer. Mais François Sturel se disait : « J’ai une femme de Ninive et c’est en outre une fille d’Ionie. Les détails exaltants que Bouteiller avait donnés aux lycéens de Nancy sur les philosophes ioniens profitaient aux plaisirs que Mme Astiné reçut de son petit ami. » Anaximandre et Héraclite, c’est pourtant de la Grèce, ce n’est pas de la sensualité orientale, de la confiture de roses et des kiosques de perles. « Un enfant de Neuf-château, dit M. Barrès, le fils d’une province militaire et disciplinée, saurait sans périr prétendre à s’assimiler tout l’hellénisme. Mais le rêve de l’Orient, la cendre des siècles asiatiques, n’est pas pour lui respirable[117]. » Souvenons-nous que Burdeau, qui est le prototype de Bouteiller, a, par ses traductions, fait lire Schopenhauer aux jeunes Français. M. Barrès pouvait embrancher Astiné sur le philosophe de Francfort et faire du tout un curieux composé de cendre orientale tourbillonnant autour d’un honnête bastion de l’Est. Mais, précisément, M. Barrès ne nomme pas Schopenhauer qui fut, sur les têtes ardentes de la génération de Sturel, la grande influence philosophique.

L’orientalisme de Sturel ne subsiste pas très longtemps. Les récits d’Astiné paraissent dénoter l’influence et un peu la manière du jeune Arménien Tigrane qui, dit M. Barrès, « durant quelque temps guida mon imagination dans le monde asiatique[118] » et qui lui « donne une idée de ces poètes persans qui menaient une vie errante et de qui l’œuvre est une riche collection d’anecdotes ornées[119] ». Et, dans les Amitiés Françaises, M. Barrès dira : « Voyons clair, et, si c’est notre lâche dessein de nous abandonner, livrons-nous à ce flot stérile, à cet appétit du néant. Mais si nous préférons l’allégresse créatrice, la belle œuvre d’art française, rejetons le poison de l’Asie[120]. » Astiné Aravian est un état, l’état romanesque, de sa sensibilité. Son Voyage d’Orient nous montrera ce qu’il en gardait en 1914 et après 1914. Il en gardait pas mal dans le Voyage de Sparte, qui est dédié à Mme de Noailles et qui aurait pu l’être par Sturel à Astiné Aravian. Astiné, c’est une Gasmule et M. Barrès, ou bien Sturel, la retrouve au château franc de Karytena, comme Pierre Loti cherche dans Fantôme d’Orient ce qui reste d’Aziyadé : cette Gasmule « qui, dans l’ombre de Karytena, mystérieuse et délicate corolle, prit en échange d’un parfum toute la force d'un barbare » nous la reconnaissons : « Elle est tantôt une enfant, alanguie, les pieds joints, tantôt une prophétesse aux cheveux épars… Je ne regrette pas le troupeau délicat des Gasmules, dont je cherche, sous Karytena, le cimetière. Chaque génération porte avec elle de quoi souffrir : nous avons nos vivantes[121]. »

Astiné satisfait chez Sturel l’imagination et les sens, et Bouteiller en le déracinant, est censé, assez étrangement, l’avoir conduit vers elle. Il est vrai qu’Astiné, assassinée en même temps que meurt Victor Hugo, est incorporée au romantisme. Elle entrera sans doute chez les ombres par la même porte que le poète. « Sturel, par Victor Hugo, arrivait au même résultat que par Astiné… Hugo venait confirmer Astiné[122]. » Cette synthèse de l’orientalisme, du romantisme et des mauvais maîtres démocratiques porte la marque de son époque : on en retrouve la figure chez M. Maurras, qui nous montre la prophétesse Marthe apportant de Syrie toute cette cargaison à Martigues. De là une littérature de bastions. La Martigues de M. Maurras est une digue contre l’Orient, alors que sa vieille voisine et rivale, Marseille, ouvre chez nous une porte à l’Orient. Ce Provençal est ami des idées nettes, nous savons ce qu’il aime et ce qu’il n’aime pas. M. Barrès, lui, a hésité, hésite encore, entre la digue et la porte. Il ne sait pas si avec son beau grès des Vosges il fera l’une ou l’autre. Son édifice ressemble à l’une et à l’autre, comme la grarde muraille de Chine qui est à la fois un mur et une route.

Astiné et Victor Hugo, dans ce jour exaltant de mai 1885 où l’Arménienne, laissée dans le fossé tragique par Sturel, est égorgée à Billancourt, et où le poète s’en va parmi les roses et les hommes sous l’Arc de Triomphe, collaborent pour conduire Sturel à une acceptation orientale de la fatalité, mais d’une fatalité splendide qui comble ses puissances de vivre et de sentir. Il épouse comme le courant du fleuve d’Héraclite cette descente de la destinée qui porte pêle-mêle l’épave où se cramponne et se décompose un Mouchefrin, la barque de fleurs ou la gondole vénitienne dans laquelle un Sturel appareille pour la vie. Seulement, le vieil Hellène Héraclite était le philosophe de la loi. Sturel est emporté par le flot passionné et sensuel. Il abandonne Mouchefrin à sa bonne chance d’assassin ignoré, comme il l’avait abandonné à sa mauvaise chance d’assassin possible, comme il avait abandonné Madame Aravian à cette destinée de victime égorgée qui convenait pour empourprer tragiquement l’horizon des sept Lorrains : « Hélène ! mais du moins, cette fois, pour que soit complète son atmosphère de volupté, il ne manque pas au tableau l’appareil du carnage[123]. » Et quand Sturel sort du bouge où Mouchefrin cuve, parmi la charogne de préparations anatomiques, le sang de son crime, les propos de Sturel ressemblent à peu près à ceux d’un sultan oriental qui sort de la chambre où les muets viennent d’étrangler ses frères : « D’après l’intérêt de ces trois années à peine écoulées, comme il est probable que la vie me sera par la suite dramatique et imprévue !… Car j’ai augmenté en si peu de temps mes surfaces de sensibilité[124]. »

Si François Sturel, à la minute tragique, est passé en détournant la tête à côté d’Astiné, c’est que la voiture, sous les jeunes feuillages de mai, l’emportait dans le bois avec une autre figure de sa destinée, aux côtés de Thérèse Alison.

Sturel est un joli Lorrain, gâté par l’enseignement et le cloître universitaires, jeté par eux au romantisme et à l’Orientale, et de qui la vie toujours demeurera touchée par ces poisons. De même Thérèse Alison, qui serait sa femme charmante, est dévoyée par le cosmopolitisme, la vie des villes d’eaux, le flirt avec de Nelles, le nomadisme qui dessèche pour en faire des poupées tant de jeunes filles. M. Barrès, qui a goûté si fort Marie Bashkirtseff et qui a élevé dans l’église du Moi, non loin de la chapelle de Velu II, confesseur et martyr, un oratoire rococo à Notre-Dame du Sleeping, n’en recommande point le culte aux jeunes filles françaises. Sturel et Thérèse sont recouverts d’un factice qui flétrit et dissimule leur fine bourgeoisie lorraine : « L’un et l’autre se cachent leur véritable et touchante naïveté d’adolescence ; ils sont secrètement gênés de tout l’esprit qu’ils prêtent à leurs cœurs[125]. » Ils sont inclinés l’un vers l’autre et faits l’un pour l’autre. Mais trop de vie artificielle étant interposée entre eux, ils cherchent à s’étonner l’un l’autre et ils passent à côté du bonheur. Ou plutôt ils connaissent le genre de bonheur qu’appelaient ce factice et cette littérature. Il convient, pour que Sturel possède Thérèse, qu’elle soit devenue la femme de M. de Nelles. Quand M. Barrès dédia les Déracinés à M. Paul Bourget, l’adultère était la forme normale de la vie amoureuse dans la littérature parisienne, et deux déracinés comme Sturel et Thérèse ne pouvaient manquer d’y être conduits.

Pas plus Thérèse qu’Astiné n’apportent dans la vie de Sturel de l’amour pur et nu. Astiné lui révélait la figure sensuelle de ce que son imagination avait caressé dans les poètes et les philosophes. Hugo et Bouteiller l’avaient conduit vers cette Orientale. Mais, dans l’Appel au Soldat, l’enfant des Orientales veut de la poudre et des balles. Thérèse de Nelles est incorporée à sa vie politique comme Astiné l’était à sa vie intellectuelle. Cette vie politique, — l’agitation et la conspiration boulangistes — implique, à la française, un parterre de femmes du monde. Le soir où Thérèse devient la maîtresse de Sturel est le soir où du jour Boulanger a été blessé en duel par Floquet. « Sachant, comme toute la France, la grave blessure de Boulanger, elle imaginait qu’un jour Sturel pourrait se battre, courir des risques à cause de sa politique[126]. » Et, en effet, Sturel s’est battu : il a été, pour cri séditieux, bousculé par la police, et il porte quelque trace d’un passage à tabac, — tabac très doux pour cigarette russe. Mais Boulanger ayant eu la gorge percée, un boulangiste est autorisé à bénéficier de sa blessure : « Dans ce désastre de l’armée boulangiste dont le chef gisait, ce jeune homme romanesque trouvait les émotions d’un magnifique sauve-qui-peut à se jeter au lit d’une femme. » Boulanger, qui avait quelque chose du caractère innocent, chevalin et loyal de la Léontine, pouvait dire comme celle-ci à la fin des Déracinés : « Notre malheur aura toujours servi de quelque chose à ces messieurs. »

Sturel paraît un type un peu flottant entre le Julien de Rouge et Noir et le jeune Lacrisse de L’Histoire Contemporaine, et Thérèse flotte pareillement entre Mathilde de la Môle et Mme de Bonmont. Mathilde remarque Julien le jour où elle imagine qu’il pourra, comme celui des La Môle qui conspira sous Charles IX trouver l’échafaud sur le chemin de son ambition. Ayant observé qu’une condamnation à mort est peut-être la seule chose qui ne s’achète pas, elle aime en Julien le candidat à l’échafaud. Et Julien paiera en effet la lettre de change romanesque tirée sur lui. Mais la vie de Sturel est bâtie au contraire sur l’échafaud de Racadot, son ambition c’est la mort des autres, et ses images de bataille font sourire comme celles de Lacrisse. Depuis Julien, l’ambition, dissoute en l’intrigue politique, est devenue une chose médiocre. M. Barrès lui-même, en cette Karytena où il écrivit de si jolies choses sur les Gasmules, nous aide à mettre au point les incidents de la petite guerre autour des chevaux militaires qui portaient à Longchamp le général Boulanger et à Reuilly le général Roget. « Geoffroy de Villehardouin, Guillaume de Champlitte, Hugues de Saint-Quentin, Robert de Blois, Jean comte de Brienne, le seigneur de Caritène et tous les autres, je les ai connus, quand je faisais de la politique française aventureuse avec les beaux chevaliers qui s’appellent Boulanger, Morès, Déroulède ; et je connus pareillement le jeune Rambaud… Il suivit à la croisade le marquis et en reçut de riches fiefs, outre-mer. C’est un ancêtre aimable de nos journalistes auxquels on donne une préfecture ou bien une recette générale si leur parti a triomphé[127]. » M. Barrès ajoute, lui dont les sept Lorrains sont tous petits-fils de soldats de la Grande-Armée, que « nous devons rêver où nos pères ont vécu » et s’écrie : « Pouvait-il se dépenser tant d’énergie française, sans que l’amour courût en profiter ? » M. Barrès appartient à une génération dont les fils ont vécu où leurs pères ont rêvé. Il serait beau qu’il écrivît sur sept autres Lorrains le roman de l’Énergie nationale de 1914. Comme celles du moyen âge, la Geste peut indéfiniment se poursuivre.

L’amour et l’ambition qui sont les deux passions humaines se transmuent incessamment l’une dans l’autre. Dans l’Appel au Soldat, les images d’amour servent sans cesse de métaphore aux images d’ambition. Sturel en Italie donne assez bien la formule de leur frontière ou de leur terrain commun : « Que me servira-t-il de me sculpter beau et parfait, si dans l’Univers rien ni personne ne m’attendent pour que je me prouve tel ! — Arrivé à ce point, il se serait mis volontiers à parcourir les terres et les mers pour rencontrer l’occasion qui fait les héros. Le monde moderne, que ne sillonnent plus les chevaliers errants, connaît celui qui veut agir. Avec toute la noblesse qu’on voudra, Sturel se créait une âme d’aventurier[128]. » Sturel veut agir. Et il veut être ému. Et il veut encore savoir qu’il est ému. Ce sont des imaginations d’aventure qui flottent à la surface de lui-même comme les figures des peintres italiens sur lesquelles il s’excite. Rien ne descend en lui pour faire quelque chose de dur, de lancé, d’inflexible. Il marche à la dissolution et à l’échec.

Dès lors, au contraire des deux « ordonnés » du groupe, Saint-Phlin et Rœmerspacher, ce nerveux, et cet aventurier tend à devenir un révolté. Il a « l’esprit partisan », c’est-à-dire qu’il est commandé par ses haines et par ses nerfs. « Comme tous les purs, qui n’ont rien à ménager, chez qui l’idée ne trouve pas de cloison et envahit tous les compartiments de l’être, ce noble jeune homme, pour la cause, aurait froidement brisé tout et soi-même[129]. » Tout d’abord, et soi-même ensuite. Dans ses luttes contre l’opportunisme et les panamistes il se fait peu à peu une âme d’anarchiste. Fanfournot figure à peu près un Sturel pauvre, décharné, populacier, un Sturel tel que l’eût formé le ruisseau : « Dans ce jeune anarchiste, quelque chose de pur, d’orgueilleux, de tendu, présentait des affinités avec l’âme de Sturel[130]. » L’anarchie, avec laquelle l’Ennemi des Lois mit un moment M. Barrès en coquetterie, est le plus bas degré du barrésisme, au sens où Descartes disait que la liberté d’indifférence est le plus bas degré de la liberté. Mais rien ne demeure chez Sturel de la pitié à la russe, humide et débordante, qui s’étendait, dans l’Ennemi des Lois, jusqu’à l’extrême animalité. L’Arménienne assassinée lui fait un fond plus dur que la princesse russe ne le faisait à Maltère. Il se regarde un instant, deux gorgées d’absinthe et le souvenir de Faust aidant, en Fanfournot comme en un miroir qui lui rend une image de lui-même, mais il la voit d’un œil froid, sans la vivre : « Quant aux misères de Fanfournot, il leur opposait une brutale insensibilité d’homme que ses passions accaparent. Volontiers il eût dit à ce malheureux le mot magnifique du maréchal Ney dépassant un vieux brave qui, tombé, le suppliait sur le champ de bataille : « Eh ! mon ami ! vous êtes une victime de la guerre[131]. » Aussi, quand Sturel devient à son tour une victime de la guerre il n’intéresse pas beaucoup. Fanfournot lance sa bombe au moment où Sturel, sur les prières de Mme de Nelles, se résigne à ne pas lancer la sienne. Et pourtant les deux bombes ont le même résultat. Sturel est politiquement détruit comme Fanfournot l’est matériellement. La même scène s’est jouée sur deux registres.

Sturel est politiquement détruit. Mais une sensibilité à la Chateaubriand garde de quoi exploiter ses ruines et s’y plaire. Les derniers mots de Rœmerspacher à Sturel liquident admirablement la situation : « Tu es un anarchiste… Tu devrais écrire. Cette passion, cette excitabilité, c’est le ton qui plaît le plus à notre époque : un grand nombre de personnes sentent ainsi la vie[132]. » Malheureusement, Sturel est un homme de lettres manqué. Il figure à l’horizon de M. Barrès le domaine de la vie ardente, des belles fièvres stériles, ce que M. Barrès eût été sans certaines qualités à la Rœmerspacher, de volonté et de discipline, sans une nature de « bon petit soldat lorrain ». Le Roman de l’Énergie nationale se termine comme de la vie qui se poursuit : par l’échec des uns et la réussite des autres, mais échec et réussite qui paraissent donnés dans la nature de chacun. « Suret-Lefort, avocat du terrianisme lorrain, Mme de Nelles fiancée à Rœmerspacher : ces faits du jour consacrent le double échec de Sturel et le disposent à la rêverie, à la solitude[133]. » Dans une circonstance pareille, M. Barrès écrivit La Mort de Venise. Sturel qui vient d’atteindre par une fin d’automne le jour de sa trentième année va le passer dans le parc de Versailles, où il rencontre Bouteiller.

Sturel est des sept Lorrains, le seul qui rompe durement et douloureusement avec Bouteiller. Il est aussi celui que sa nature rendait le plus digne de s’attacher à un véritable maître, de l’aimer avec orgueil et de le défendre avec passion. Avec son âme de « partisan », il était fait pour vénérer un roi de l’intelligence. Et l’une des plus nobles parties de M. Barrès lui-même est évidemment son beau culte des grands exemplaires humains. Le malheur des temps a voulu que Sturel n’ait pu se dévouer qu’à Boulanger. La société désorganisée où Sturel et Bouteiller ont vécu les a rejetés logiquement vers deux voies différentes, leur a interdit d’être un vrai maître et un vrai disciple. « Sturel sentit qu’il ne poursuivait pas Bouteiller d’une haine toute simple, mais d’une sorte d’amour trompé ». Surtout il le poursuit d’une haine qui souffre de se voir engagée dans une « basse péripétie », qui voudrait se déployer sur un théâtre digne des grandes idées qu’elle sert, des grands courants français qui la portent ou la battent.

Sturel et Bouteiller sont, au XIXe siècle, les deux représentants irréductibles de deux espèces opposées : le fils de famille et le fils de ses idées, — le maître de sa maison et le « contremaître des ateliers intellectuels », — l’héritier d’un patrimoine réel et le possesseur d’un domaine d’abstractions.

En outre et dans le même ordre, ce sont deux formes contraires de sensibilité. Tout pour Sturel doit se ramener à des valeurs de jouissance, à des émotions voluptueuses. À tout propos un Sturel jouit. Mais un Bouteiller légifère et raisonne. Bouteiller est l’homme sans plaisir. À la place vide du plaisir, il a installé ce qu’il appelle son devoir, sincèrement, et qui n’est souvent qu’une forme de son intérêt ou de sa haine. Cette opposition de l’homme de plaisir et du fanatique abstrait tient une grande place dans l’histoire et dans la vie. C’est elle qui fait haïr d’une telle haine recuite un Danton ou un Herault de Séchelles par un Robespierre. À un étage très inférieur elle expliquera la haine de Trubert pour Birotteau. Mais si l’homme de plaisir est un héritier riche, si le fanatique abstrait est un fils de pauvre, l’antagonisme des deux espèces psychologiques sera porté à son carré par la haine de classes, car les deux tempéraments, par l’effet d’une illusion naturelle, apparaîtront au bout des deux branches comme les fruits logiques des deux états sociaux. L’un et l’autre se méprisaient de naissance[134] »

Enfin, tout le Roman de l’Énergie nationale allait à la double confrontation (celle de la rue des Mathurins et celle de Versailles) entre l’élève qui a cru le spirituel du maître et le maître qui sur les ruines d’un spirituel qu’il a trahi s’est élevé au temporel : « C’est peut-être votre enseignement, dit candidement Sturel à Bouteiller, qui m’a empêché de me plier aux conditions qui eussent permis mon succès[135]. » Mais il est élégant de voir que Sturel ne demeure pas en reste avec Bouteiller, et que, trahissant à son tour le spirituel, « sur le soupir d’une femme, voilà que ce vengeur de la morale publique n’obéissait plus qu’à son bon plaisir »[136].

Or Bouteiller et Sturel pareillement frappés, pareillement vaincus, viennent au long du grand canal de Versailles méditer sur leur échec et faire l’inventaire de ce qu’il laisse d’intact en eux, de possible dans leur destinée. Tous deux, environnés du paysage sacré où la France se construisit et se connut comme un ordre, s’efforcent de se placer dans la vie humaine qui les encadre, qui peut leur permettre encore d’être.

Les conclusions de Sturel, après ces onze années d’expérience, sont celles-là même de M. Barrès. En elles le nationalisme terrien prend conscience de son identité avec les mouvements de la vie intérieure : « C’est à ma nécessité intérieure que je me livrerai. Si je maintiens ma tradition, si j’empêche ma chaîne de se dénouer, si je suis le fils de mes morts et le père de leurs petits-fils, je puis ne pas réaliser les plans de ma race, mais je les maintiens en puissance. Ma tâche est nette : c’est de me faire de plus en plus Lorrain, d’être la Lorraine pour qu’elle traverse intacte cette période où la France dissociée et décérébrée semble faire de la paralysie générale. » Sturel donne un sens à sa vie s’il comprend qu’il doit être, pour la Lorraine, en sensibilité et en jouissance, ce qu’un Saint-Phlin est en utilité, un Rœmerspacher en équilibre. À eux trois ils retrouveront, en les élevant à une généralité française, quelques-unes de ces particularités lorraines dont Bouteiller, à la dernière page des Déracinés, félicitait Suret-Lefort d’avoir entièrement purgé son accent.

Bouteiller : « Nous sommes les héritiers de cette noblesse qu’il y a un siècle nous avons dépossédée. Les privilèges appartiennent légitimement à mon parti qui assume le gouvernement de la France. C’est avec cette élite seule que je dois compter ; c’est par rapport à elle, et selon qu’ils la servent ou desservent, que je dois juger mes actes. »

L’un aboutit à une tradition dans la durée, l’autre à un parti, à une coupe dans le simultané. L’idée de Bouteiller est celle d’une aristocratie viagère dont il est, d’une société où chacun commencerait par « porter l’oiseau », comme il a fait, pour s’élever ensuite, oiseau lui-même, dans le Plein Ciel de Victor Hugo. Cette aristocratie, professeur il la concevait comme intellectuelle, député il la conçoit comme politique. Homme qui n’a pas vécu la vie des sens, homme de l’École, il aboutit dans cette méditation de Versailles à une idée du viager. L’ardent et voluptueux Sturel, qui prend conscience, à Versailles mieux qu’ailleurs, de sa qualité, de sa valeur, de sa noblesse d’héritier, aboutit à une idée de l’acquis, du conservé, du transmissible. Le Roman de l’Énergie nationale (bien que ce dernier chapitre sente la fatigue, la hâte d’aller vers une tâche nouvelle) se clôt en somme noblement, sur des thèmes qui rappellent le début des Déracinés et la première classe de Bouteiller aux jeunes philosophes de Nancy. Bouteiller, missionnaire de l’État, était venu à Nancy pour faire de ces jeunes gens des hommes. Avec beaucoup de déchet, avec un peu de succès, ils ont tenu, le maître et les élèves, un rôle dans un moment de la vie française, ils ont été cette vie elle-même. Ils en ont poussé les puissances sur ce théâtre où de grandes idées vêtues de blanc purifient tout avec le rameau lustral de l’intelligence, conservent la noblesse de quiconque les a servies de toute son âme, permettent de voir, malgré tout, un Bouteiller et un Sturel, « déracinés, désencadrés, mais non dégradés ».

IX
RŒMERSPACHER

M. Barrès, qui a versé dans Sturel, sans la décanter, toute sa sensibilité, semble avoir figuré en Rœmerspacher certains points un peu froids ou morts de sa pensée, sa bonne conscience intellectuelle, sa raison. Nous portons tous ainsi en nous une sorte d’aîné de nous-mêmes, de délégué au Video meliora. L’homme de santé physique et morale, de labeur, de suite et d’équilibre, s’oppose au nerveux et discontinu Sturel. Avec Saint-Phlin et Suret-Lefort il représente dans les sept le noyau solide de ceux qui réussissent, se construisent une vie, une maison, avec un coup d’œil sûr et un bras solide. Ce gros garçon roux, fort et franc, demeure toujours de sang-froid, se possède comme un beau domaine moral, d’un seul tenant, étendu sous ses regards et bien administré. De même que Sturel, « enfant des femmes », n’a presque pas connu son père, Rœmerspacher se souvient à peine de sa mère, n’a connu dans sa famille que des hommes, des Lorrains solides, terriens et soldats.

Ce Lorrain de nom et de carrure germanique a certaines qualités de l’Allemagne. Il est étranger aux délicatesses nerveuses d’un Sturel, mais son cerveau organise tout, lui fournit abondamment ce liant, ce ciment qui manquent à Sturel comme à M. Barrès, et qu’excluent certaines pointes fines d’émotion. « Gros travailleur, fort mangeur, grand parleur », il est maintenu en état par une bonne machine. « Il est capable d’accomplir une besogne énorme et très bien faite, grâce à sa force de coordination et à la faculté de mettre de la clarté dans les idées qu’il envisage »[137]. Une bonne fourchette intellectuelle qui représenterait la quantité là où Sturel mettrait raffinement, qualité. « C’est peut-être, dit-il lui-même, que je n’ai pas beaucoup de goût littéraire, et que trop de clarté me répugne, mais je trouve mon bien-être et ma volupté dans l’effort de tenir à la fois sous ma pensée une quantité de plus en plus considérable de faits[138]. »

Rœmerspacher dont le plaisir consiste à lier des faits et des idées, n’est pas un homme d’action. Il a vite fait, en historien, de classer les boulangistes et le boulangisme, d’en sourire, d’en déblayer la route. Son intelligence n’en est pas moins tournée vers de la volonté et du réalisme, de même que celle de Sturel est tournée vers de la sensibilité et de belles fantaisies. Comme le dit Saint-Phlin, « c’est un homme, parce qu’il reste profondément Lorrain et qu’au lieu de se laisser dominer par les éléments parisiens, il les maîtrise, les emploie à sa guise »[139]. Étudiant, après son service militaire, il débarque à Paris avec une bonne figure joyeuse et un gros cahier de papier blanc où il va tout noter pour tout classer. Il s’installera dans la vie, comme dans Paris, avec patience et optimisme. « Tandis que Sturel se plaignait de toutes les circonstances, aurait voulu qu’elles se pliassent sur sa volonté, Rœmerspacher prétendait que le sort nous guide »[140]. Il a été chercher en Allemagne l’habitude intellectuelle de tout considérer du point de vue de l’évolution, — ce qui est une vue reposante bien faite pour entretenir la santé morale, au contraire de Sturel, « mal habitué à la notion de développement, dont les conséquences parfois peuvent faire peur »[141]. Il s’est installé d’une façon franche et carrée dans sa destinée pour la vivre entièrement, sans vaines subtilités et sans crainte. Comme tous les gens robustes, il passe dans la vie sans jalousie et sans haine. L’étude de la réalité, de l’évolution, l’ont complètement débarrassé de tout ce que M. Barrès dans l’enseignement de Bouteiller met au compte du kantisme. Au contact d’un homme de pensée vivante comme Taine il a oublié leur professeur de Nancy, dont Sturel, tout en le haïssant, restera si mal dépris. « Ce travailleur, de vie austère, pensait, en effet, qu’il n’y a pas une règle pour l’homme, mais des règles selon les hommes, et il se plaisait à voir les divers fruits mangés par ceux à qui ils conviennent »[142].

Ce qu’on trouve peut-être de plus fin, de mieux senti, de mieux réussi dans le Roman de l’Énergie nationale, c’est, en Rœmerspacher et en Thérèse de Nelles, la reconstitution progressive d’un beau couple lorrain solide et normal. Sturel, l’enfant des femmes, avait gâché et dévoyé Thérèse, appuyé et prolongé en elle cette vie factice dont elle avait pris dans les voyages de sa jeunesse les premiers plis. Rien ne fait plus souffrir une femme, rien n’est moins fait pour la femme, qu’un homme à nerfs féminins. La génération du bonheur corrompt alors, comme s’abâtardit dans les mariages consanguins la génération de la race. Avant que Mme de Nelles tombât dans les bras de Sturel froissé par la police, M. Barrès avait peint en elle, avec une justesse de tons parfaits, le passage de la jeune fille à la femme. Le passage de Mme de Nelles, maîtresse de Sturel, à Thérèse, femme de Rœmerspacher, est conduit dans la même note complaisante d’heureuse délicatesse. C’est notre plaisir, dans l’Appel au Soldat, que d’apercevoir entre les grands plateaux crayeux de politique monotone, ces fonds dans lesquels s’écoule l’exquise Vallée de la Moselle, et surtout cette source bleue que forme le joli chapitre intitulé, avec quelque ironie triste, la Journée décisive (le 22 septembre, date du scrutin où s’effondra le boulangisme), cette belle journée d’été que passent à la campagne Rœmerspacher et Thérèse, où la figure de leur bonheur leur apparaît, et où Rœmerspacher oublie de voter.

Thérèse auprès de l’ardent Sturel s’éprouvait sans cesse foulée, froissée, blessée. « Sturel, se dit Thérèse, jouit de ses ennuis, de sa fièvre. Moi, comme Rœmerspacher, j’ai horreur du chagrin, des inquiétudes, de tout ce qui arrête mon libre développement. » Elle se forme le sentiment d’une vie étoffée, acceptée, habituelle, où tout ne soit pas constamment remis en question par une âpre inquiétude comme celle où se complait Sturel. Il lui faut effacer « une Mme de Nelles nerveuse, une romanesque en l’air, créée par l’influence de Sturel. D’elle-même, c’était une Lorraine pleine de bon sens. Pour la ramener à son véritable fonds et aux vérités d’une vie féminine normale, Rœmerspacher est puissant. La solidité, l’équilibre de ce jeune homme de la Seille rappellent à Thérèse, par-dessus les années précédentes où Sturel, son mari et le ton à la mode la dévoyèrent, les temps heureux que, petite fille confiante, elle passa auprès de sa grand’mère en Lorraine »[143]. Rœmerspacher joue auprès d’elle pour l’aider à se retrouver Lorraine le rôle de Saint-Phlin auprès de Sturel. Elle élague d’elle comme acquis, superficiel et dangereux ce qui déplairait à Rœmerspacher dans la femme de son foyer et la mère de ses enfants. « Avec une force d’oubli admirable, elle triait dans son passé ses jours sains et normaux pour les faire complices de leur amitié. Elle répandait pour Rœmerspacher ses qualités de loyale Française du Nord, avec un geste aussi aisé et franc qu’elle dénouait le beau torrent de ses cheveux, au soir, dans sa chambre solitaire »[144]. À mesure qu’elle-même prend plus de simplicité, ouvre sur la vie des yeux plus pleins, plus profonds, plus calmes, Rœmerspacher, bien qu’inélégant, s’ouvre à une vie sentimentale qui lui manquait. L’enrichissement qu’il tient de Thérèse n’est pas très différent de celui que M. Asmus doit à Colette et à la Lorraine, et il est exprimé de la même manière doctorale et germanique. L’aimable chapitre de la Journée décisive se termine ainsi : « Même il tenait pour une étape importante dans son développement, d’avoir aperçu qu’on ne peut pas exclure tout un ordre de besoins moraux »[145]. Bouteiller a laissé dans le Panama son honneur, Sturel des lambeaux d’une vie gâchée, et Saint-Phlin une partie de la fortune de sa grand’mère ; mais Rœmerspacher avait bien raison de ne pas plus s’exciter sur les chéquards que sur l’homme au cheval noir, puisque le Panama amène le divorce de Mme de Nelles, qui devient Mme Rœmerspacher. Suret-Lefort et lui auront été les deux bénéficiaires. Il se félicite alors « d’avoir trouvé les conditions d’une vie complète et normale »[146]. Et il en tire cette conclusion dont il est bien étonnant que, licencié d’histoire, docteur en médecine, élève de Taine, il ne se soit pas plus tôt aperçu, que « nous sommes profondément des êtres affectifs… Je dégradais mon intelligence en laissant s’atrophier en moi les qualités délicates de la vie affective. » C’est de l’Asmus, et cela déteint sur Sturel lorsque celui-ci, voyant sa maîtresse devenir la femme de son ami, pense : « À l’émotivité Rœmerspacher fera sa part, tandis que par elle je me laissais envahir et détruire. » Ces germanismes, tantôt M. Barrès les étale, tantôt il les élève à une belle figure gœthienne, tantôt il s’en moque. Ils ne déplaisent pas sur ces figures lorraines.

Ce que Rœmerspacher appelle la vie affective, révélée par Thérèse, c’est sans doute un ensemble d’habitudes heureuses qui lui laisseront la tête calme. Mais enfin cela vient à point pour nous montrer que sur les sept Lorrains il n’y aura pas eu un intellectuel pur. Rœmerspacher, qui représente en leur groupe les valeurs de lucidité, de raison, d’équilibre, applique en somme ces valeurs à l’économie de sa vie plutôt qu’à l’objet de ses études, sur lesquelles M. Barrès ne nous renseigne que de quelques mots en passant. Celui des sept qui aura le mieux réussi sa vie l’aura construite avec de la terre lorraine pour soutien invisible, de l’intelligence pour plaisir et pour but, du bonheur pour fruit. Il aura été un exemplaire complet, solide, un peu gros, d’humanité. Dans le Roman de l’Énergie nationale, il tient le rôle du raisonneur, et nul doute que pour M. Barrès ce ne soit lui qui pense le plus juste. Il refuse de faire de l’action politique avec son intelligence, et la vie comble, comme cela arrive souvent, une intelligence qui était disposée à se satisfaire d’elle-même et de peu. Il met en jeu, probablement, celles des possibilités lorraines que M. Barrès eût vu se développer en lui-même, s’il eût été maître de son destin, avec le plus de complaisance, celles qui aident le mieux à construire une belle vie, solide et spacieuse comme une maison.

X
SAINT-PHLIN

Saint-Phlin, c’est une des terres, ou plutôt c’est la terre de M. Barrès. M. Barrès a incorporé Gallant de Saint-Phlin à un morceau de Lorraine, et c’est la Lorraine que goûte en lui le voluptueux Sturel. M. Barrès nous a dit que tout le meilleur de sa philosophie tenait dans la lettre qu’écrit Saint-Phlin à Sturel à la fin de Leurs Figures et qui est développée dans les Amitiés Françaises. Ce bon Saint-Phlin qui, au lycée, était volontiers dernier et qui s’en consolait en disant qu’il faut bien un dernier, fait, comme Velu II, dans un domaine de vie heureuse et spontanée fonction de moniteur. Il ne garde en somme de liaison suivie qu’avec Sturel, à l’imagination duquel son nationalisme lorrain fournit à la fois un contrepoids et une nourriture. Les autres se moquent ordinairement de lui, depuis l’affreux Mouchefrin qui l’insulte jusqu’à Rœmerspacher, « rude travailleur qui parle d’un hobereau spiritualiste » et qui dit : « Je n’ai jamais imaginé d’effort plus consciencieux pour rester en arrière de la transformation française[147]. » S’il fait quelques études à Paris, il ne se déracine pas du tout, il reste authentiquement l’homme de la terre de Saint-Phlin. M. Barrès reproche à Bouteiller d’avoir voulu l’envoyer à Saint-Cyr au lieu de le laisser à Saint-Phlin. Mais Bouteiller en a donné, devant ses camarades, cette belle définition : « C’est un bon Français, que le pays trouverait au jour du danger. »

En ce temps-là d’ailleurs le danger est heureusement loin, car Saint-Phlin, fils aîné de veuve, ne portera pas plus l’as de carreau que le casoar. Bon Français, donc, mais ainsi que le dit M. Barrès des membres de la Patrie Française, bon à quoi ? Bon à demeurer chez lui, à être Lorrain, et, comme Mac-Mahon en donnait à un homme d’une race plus humble le conseil, à continuer.

Il est, des sept Lorrains, le délégué à la continuité. M. Barrès se flatte d’avoir trouvé une discipline dans les cimetières où ses prédécesseurs divaguaient. Ayant pas mal suivi sur ce terrain ses prédécesseurs, il a chargé Sturel, fils de Rousseau, de ses divagations, et Saint-Phlin de sa discipline. « Si je voyageais seul, dit Sturel, je visiterais tous les cimetières sur ma route. » Et Saint-Phlin lui répond : « Tu trouves ta poésie à te considérer comme un prolongement et jamais comme un point de départ. Dès le début de notre voyage, j’ai vu ton imagination se fixer chez les morts. L’idée que le sol où tu naquis prendrait une figure inconnue de tes ancêtres te choque gravement. Pour moi… je suis un optimiste décidé… Je n’ai jamais senti dans les cimetières cette odeur du néant où tu t’abîmes. J’y vois l’arbre de la vie et ses racines y soulèvent le sol.[148] » M. Barrès ne nous a point montré Saint-Phlin à Varennes dans une fonction d’autorité sociale, ou du moins d’utilité sociale. Il lui confère plutôt un pouvoir spirituel, lui fait prêcher doctrinalement la Terre et les Morts.

C’est par l’intermédiaire de Saint-Phlin que M. Barrès a incorporé au Roman de l’Énergie nationale une valeur qui devait nécessairement s’y trouver, Mistral, l’homme qui « des cimetières dégage la vie ». À une époque où les Bouteiller régnaient, où l’élite française était faite de déracinés, le héros provençal a mis superbement dans l’autre plateau de la balance son génie et son exemple. Victa Catoni. « Son œuvre, dit Saint-Phlin qui lui a rendu visite, est une magnifique action. Il est le souvenir d’une petite patrie.[149] » Il est le patron de quiconque veut sauver en lui ou bien autour de lui quelque reste d’une petite patrie. Mistral se tient à l’horizon intellectuel de Saint-Phlin comme une grande présence bienfaisante. « Mistral, dit-il, ne m’a rien exprimé qui fût tout à fait nouveau pour moi ; mais à voir dans sa maison cette paix et cette dignité, j’apercevais plus justement le parti que je pourrai tirer de ma terre de famille.[150] »

Les leçons de continuité tirées de Mistral, Saint-Phlin les mettra à profit dans la famille qu’il fonde. Les Amitiés Françaises sont, dans l’œuvre de M. Barrès, le livre de Saint-Phlin. « J’ai tracé, dit-il, pour mon premier fils Ferri de Saint-Phlin, plusieurs plans d’études littéraires, philosophiques et artistiques en Lorraine… Mon petit garçon s’en assurera au cours de belles promenades. » Il discernera « la pensée maîtresse de cette région : une suite de redoutes doublant la ligne du Rhin[151] » et se créera « une discipline lorraine ». Ce qu’il y aura eu de manqué dans la grande expérience instituée sur les jeunes Lorrains par l’enseignement de Bouteiller sera ainsi pour la génération suivante un avertissement et une indication.

Saint-Phlin reconstruira ainsi autour de lui un peu de Lorraine, peut-être artificielle. Dans La Vallée de la Moselle, Sturel et Saint-Phlin ne peuvent assez s’admirer d’être Lorrains, s’émerveiller de découvrir la Lorraine, au contraire des Parisiens qui s’étonnaient tant qu’on fût Persan et non Parisien. Ce traditionalisme décoratif a la figure d’un été de la Saint-Martin. On comprend que Rœmerspacher trouve tout cela peu solide, sans vie, et passe.

Avec beaucoup d’esprit et un sens très juste des valeurs, M. Barrès a fait naître Saint-Phlin à Varennes. L’infériorité, l’avilissement pour tout dire où Drouet, le 22 juin 1791, a réduit le roi et dont la vieille Mme Gallant de Saint-Phlin garde la tradition locale, empêcheront que le jeune homme, pourtant traditionaliste, devienne jamais monarchiste »[152]. Ainsi son antipathie pour la monarchie comme son goût pour la tradition (et pour le patois lorrain) sont déterminés par ce que M. Barrès appelle des façons de sentir. Saint-Phlin est rendu heureux et fier par le patois qu’il ne sait pas. Il est rendu méfiant à l’égard de la monarchie qu’il n’aperçoit que dans la berline de Varennes : peut-être, là aussi, ne sait-il pas. Ce terrien délicat et naïf, sans arrière-pensée, un peu virgilien et lamartinien, paraît dans le cadre de sa terre et de ses grands arbres une jolie nature, un peu passive et molle. Elevé par sa grand’mère, il est comme Sturel l’enfant des femmes. Il rassemble heureusement dans une figure intéressante ce qu’il y a dans le traditionalisme de M. Barrès de confortable, de reposant et d’un peu court.

XI
SURET-LEFORT

On trouve dans Le Roman de l’Énergie nationale une Somme copieuse et un peu lourde où M. Barrès a déversé tout le produit de son expérience politique depuis le boulangisme jusqu’au commencement de l’Affaire Dreyfus. Expérience politique à trois compartiments : expérience électorale, expérience parlementaire, expérience de journaliste, et d’une façon générale expérience de l’intrigue. Les trois livres du Culte du Moi témoignent d’un goût de l’intrigue où M. Barrès aurait pu se perdre. Benjamin Constant est un des « intercesseurs » de l’Homme Libre. « Si cet appétit d’intrigue parisienne et de domination qui parfois nous inquiète au contact du fiévreux Balzac arrivait à nous dominer, notre sensibilité et notre vie reproduiraient peut-être les courbes et les compromis que nous voyons dans la biographie de Constant[153]. » Suret-Lefort, si nettement dessiné, incarne parmi les sept Lorrains cette ambition patiente, lucide et sèche, « la joie d’être mêlé à une intrigue, de la comprendre, de la déjouer chez ses adversaires, de la tourner à son profit. Voilà comment on peut être un politique sans avoir l’esprit de gouvernement et avoir plus de goût pour l’intrigue que pour le pouvoir[154]. » Ce genre d’intrigue s’exerce et s’épanouit dans des milieux fermés que l’on connaîtra à fond, où l’on circulera subtilement. Ces milieux fermés c’est, pour Suret-Lefort étudiant, la conférence Molé, et, pour Suret-Lefort député, le Parlement. M. Barrès réalise en ce Lorrain l’épure, la forme élégante du parlementaire. Sa formation se fait en trois temps : « Bouteiller, au lycée de Nancy, lui avait enseigné les attitudes nobles et l’autorité du ton ; la vie de Paris, qu’il réduisait, tant était forte sa passion, à la Conférence Molé, venait d’en faire un être étranger à la notion du vrai ; le vrai Palais-Bourbon le compléta en lui donnant de la lâcheté. De ce jour, le Parlement s’augmentait d’un digne parlementaire et la France d’un roi »[155].

Suret-Lefort est le seul disciple authentique de Bouteiller, le seul qui suive exactement et réalise son horoscope. Fils d’un homme de loi conservateur que des magistrats opportunistes ont brisé, il arrivera par la loi, il fera rendre à la loi, à l’atelier des lois qui est le Palais-Bourbon toute la satisfaction, toute la revanche qu’il exige. Son intelligence est un joli instrument de précision qu’il emploie non pour éclairer les questions, mais pour les compliquer et parvenir dans ce nuage lumineux aux fins de son ambition. Au lycée, s’il parle, il achève toutes ses phrases. Il a tous les moyens de parvenir : « Élancé, un peu raide, et pourtant agréable par un joli air de bête de proie, il semble frêle, mais, à bien l’examiner, il a des bras énormes »[156]. Dans la physionomie, « quelque chose de félin, d’hypocrite et de fermé »[157].

M. Sembat définit la République la prédominance des luttes intérieures sur les luttes extérieures. Suret-Lefort, petit-fils d’un soldat de la Grande-Armée, c’est le Saint-Cyrien de ces luttes intérieures ; il va à ces luttes avec le souci de carrière et d’annuaire, le rétrécissement volontaire, la froide lucidité d’un officier professionnel. « Suret-Lefort est autrement combatif et vaillant que la plupart de ces militaires. D’ailleurs, pour un jeune homme qui veut agir, que propose aujourd’hui l’armée ? Son volontariat terminé, il courra aux vrais champs de bataille »[158].

L’opposition des deux générations politiques, celle de Bouteiller et celle de Suret-Lefort, est très intelligemment marquée par M. Barrès. Bouteiller enveloppe d’un ordre spirituel rigide ses ambitions. Suret-Lefort ne les drape que de formules politiques et d’intérêts parlementaires. Le premier pense politiquement par principes, le second par combinaisons. « On voit bien ce qu’un Bouteiller ne ferait point, et, par exemple, qu’il ne trahira jamais son parti ; rien ne serait plus indifférent à Suret-Lefort. Il est déraciné de toute foi ; il subit simplement l’atmosphère, les fortes nécessités du milieu »[159]. Et M. Barrès l’explique finement en disant que fils d’un homme d’affaires, il ne possède pas un esprit religieux, à l’encontre de Bouteiller, fils d’ouvrier. Mais il y a autre chose. Quand Suret-Lefort entre au Parlement, les anciens partis commencent à se dissoudre, et le moment vient où l’on arrivera moins par la fidélité à son parti que par le coup d’œil qui perçoit le moment — l’heure des Saxons — où on le lâchera fructueusement. La logique veut que le Parlement, microcosme de la France, produise le parlementaire déraciné de son parti, et les déracinements de Suret-Lefort l’ont préparé à cette dernière évolution. Mais un Bouteiller, professeur nomade, a porté avec lui, comme le Juif, ses dieux abstraits et il leur reste croyant. En outre l’un et l’autre viennent de formations professionnelles différentes. L’un est un professeur qui enseigna des principes, l’autre un avocat, un fidèle de la Conférence Molé, qui n’aborde les principes que pour les utiliser.

Aussi est-il naturel que Bouteiller soit exécuté par Suret-Lefort. Le chapitre : « Suret-Lefort mange Bouteiller », forme une péripétie élégante et logique des Déracinés. Suret-Lefort succède à Bouteiller comme patron local en Lorraine. Ayant épousé exactement les plis du vêtement parlementaire, les nécessités du métier, il sait s’appliquer aussi exactement à son rôle de courrier, de défenseur, d’avocat des intérêts auprès des bureaux. C’est lui qui, après le boulangisme, maintient le lien de la petite équipe lorraine, — des cinq qui restent — les appuie dans les ministères pour leurs affaires personnelles, s’entremet pour les protégés et même pour les idées du traditionaliste Saint-Phlin. C’est lui qui a défendu Racadot, sauvé Mouchefrin, tout en s’élevant sur leurs épaules au moment où ils s’enfonçaient. Dans le clan lorrain, il conserve par le seul poids de son égoïsme intelligent de l’ordre politique, de l’ordre social, de l’ordre local. Il faut à tout groupe français, pour subsister, non seulement la présence d’une loi, mais d’une action de légiste. Les légistes qui ont collaboré avec la monarchie française, avec la terre de France, aujourd’hui sur la nation décapitée et sur la forêt déracinée sont seuls. De même qu’un Gallant de Saint-Phlin peut être regardé comme préposé à la continuité d’une tradition vivante, un Suret-Lefort maintient, dans un ordre sec, abstrait et nécessaire, du même fonds qu’un Molé, un Talleyrand et un Fouché, la continuité de l’État, l’armature à la fois logique et animale de l’association humaine, et ces puissances de ruse, poison qu’utilise en aliment ou en remède le corps d’une nation.

XII
RENAUDIN

Le journalisme étant l’une des professions de M. Barrès, il était naturel que des sept Lorrains l’un au moins la représentât. Le portrait de Renaudin ne flatte guère plus cette corporation que les portraits de Charles Demailly. Néanmoins nous le reconnaissons et M. Barrès a pu le trouver souvent autour de lui dans un bureau de rédaction. Dans le groupe des sept, Renaudin participe à la damnation des pauvres. Un bachelier qui, à Paris, doit gagner sa vie de bonne heure, est-il nécessairement conduit à devenir une canaille ? Le journalisme n’a-t-il pas, comme les autres professions, son honneur et sa grande majorité de travailleurs honorables ? Renaudin, installé à Paris, doit faire vivre par son travail trois personnes, sa mère, sa sœur et lui. Comme depuis leur enfance les sept Lorrains attendent d’écrire dans les journaux, comme l’éducation littéraire de l’Université ne les a dressés réellement qu’à ce métier, dès leur débarquement au Quartier Latin, Renaudin devient naturellement, pour quelque temps, leur guide et leur oracle.

Ces bacheliers, ces élèves de Bouteiller, sont impatients de voir clair. Ces intellectuels prisent la clairvoyance comme la qualité essentielle. C’est elle que cherche dans l’étude, par l’intermédiaire de Taine, Rœmerspacher. À l’âge où Rœmerspacher prend contact avec un représentant de l’humanité supérieure, connaît en chair et en os un de ces hommes qui jusqu’alors vivaient pour lui dans l’espace à deux dimensions des livres, Renaudin trouve en Portalis un initiateur à sa portée et selon son besoin, qui est alors de manger. Renaudin, dans le groupe, figure les parties basses de la clairvoyance parisienne, cette blague impitoyable qui révèle, à une terrasse de café, l’envers de tout. « Sa puissance est de tuer en eux la notion du respect ; sa faiblesse, c’est qu’après avoir discerné les intrigues, — généralement des ventes d’influence qui dégradent député et publiciste — il conclut épanoui d’admiration : Comme il est fort ![160] » Dans Leurs Figures, M. Barrès n’est pas exempt de ce genre d’admiration devant la nature d’un Rouvier ou d’un Arène.

Il a cette combativité impitoyable, âpre et brutale, de ceux qui ont dû se mettre en chasse de bonne heure sur le pavé parisien. « Naturellement cruel, il assumait avec plaisir des tâches nécessaires, mais dangereuses ». C’est un de ces journalistes violents dont le nom, à la porte d’un journal, signifie : chien dangereux ! Député boulangiste, il a été employé par M. Barrès pour figurer les pillards pauvres engagés dans l’aventure politique par l’appétit du butin. Il trahit Boulanger quand le boulangisme entre en liquidation. Il a servi à M. Barrès pour mettre en lumière les parties malpropres du mouvement boulangiste. Leurs Figures ne l’utilise plus.

M. Barrès l’emploie dans les Déracinés et l’Appel au Soldat à poursuivre auprès de ses camarades le travail de déracinement engagé par l’éducation universitaire de Bouteiller. Par lui, « ces jeunes gens, feuilles détachées du grand chêne lorrain » sont entraînés un moment dans la direction de Portalis. « De ces êtres tout abstraits, il est le premier, le seul qui ait trouvé sa corporation »[161]. Mais c’est la corporation de la critique et de la négation. À sa suite, ils sont déracinés non seulement de leur terre, mais d’un emploi régulier, de ces fonctions qu’avait élues pour eux Bouteiller. Pas assez marqués par leur terre pour lui demeurer fidèles, pas assez marqués par l’influence de Bouteiller (sauf Suret-Lefort) pour occuper des places et devenir des rouages sociaux, ils s’en vont naturellement dans le sillage que leur laisse Renaudin. Quand Renaudin s’effondre, un Rœmerspacher, un Saint-Phlin trouvent dans la robustesse de leur nature et dans la solidité de leur terre des bouées qui leur permettent d’atteindre le rivage. Un féminin, un nerveux, comme Sturel, désencadré, demeurera toujours un journaliste en puissance.

XIII
RACADOT

Dans un groupe mêlé de pauvres et de riches, lâchés sur Paris pour triompher, animés par la sensibilité de Rousseau, conduits par la suggestion de Napoléon, construits par la société qu’a peinte Balzac, dans cette monnaie de Julien Sorel, il y a une possibilité d’assassinat. Jules Lemaître a écrit un conte charmant, le Second Mouvement, pour montrer que le premier mouvement de l’homme est d’écarter, de supprimer ce qui le gêne. Le meilleur de nous tue continuellement en pensée quelqu’un de ses semblables, et le Touriri du conte est bien obligé de dire comme un ministre de la République : J’assassine moi-même. Heureusement que le « second mouvement » est là pour réparer, mettre au point, verrouiller la cage du gorille féroce. Dans les sept, un sanguin rude et avide, un descendant d’esclave, pris encore dans la servitude rurale, assume la responsabilité du crime.

Racadot descend de ces paysans de Custine qui restèrent serfs jusqu’en 1789 et qui, dominés aujourd’hui par les hauts fourneaux au lieu des tours d’un château, sont retombés dans le même état sous la dynastie juive des Fould. De sang servile, il est robuste, laborieux, sérieux, violent, un bloc de solidité physique, une brute à la nuque de taureau. « Sur les bords de la Moselle, avec ses petites ressources, haussé de la catégorie des serfs dans la bourgeoisie exploitante, il aurait été un des plus durs prêteurs qui rançonnent ce pays. À Paris, dans un milieu où son tempérament et son outillage n’étaient pas adaptés, il a satisfait avec la plus mauvaise entente du réel ses appétits d’agrandissement.[162] » Possesseur de quarante mille francs qui lui viennent de sa mère et qui furent économisés sou à sou dans des bas de laine avares, il les emploie à acheter un journal à Paris au lieu d’une étude en Lorraine. L’entreprise est folle, et les quarante mille francs sont volatilisés d’avance, mais l’Université n’apprend point à un bachelier le sens pratique : « Ce Racadot, ce Mouchefrin, avec leur méconnaissance toute universitaire des conditions d’une réussite, que n’oseront-ils pas entreprendre ?[163] » Aucun de ses camarades ne voit l’absurdité de la tentative (sauf Renaudin qui le dépouillera sans scrupule) mais tous s’embarquent avec enthousiasme sur le bateau dont ils rêvaient dans leur lit de collégien. Ce que M. Barrès a peint de façon saisissante, c’est la solidarité qui, quoiqu’ils en aient, les unit à Racadot, les agglomère dans ce poudingue lorrain au dur caillou paysan. Comme Renaudin, bête en chasse, a le sens de la tanière, de la famille qu’il fait vivre, Racadot seul des sept peut-être avec Suret-Lefort a conscience de cette solidarité. Dans l’affaire du journal, seul, il « s’est conduit en être social, qui a le sens du groupe… Il a tenu pour utile tout ce qui fortifiait la collectivité[164]. » Seulement il est « associé à des faibles », à des gens qui travaillent et luttent pour eux. Certes il veut parvenir, il le veut avec une avidité de brute. Mais, fils de serfs, il veut parvenir avec un clan qu’il aura servi, à qui il se sera imposé par ses services. Il ne s’amusera pas à l’envier, alors qu’il sait qu’en le poussant, il se poussera avec lui.

Ce qui monte en intelligence et en sensibilité chez Rœmerspacher et Sturel, que l’hérédité et la fortune bourgeoises ont filtrés, s’étale chez Racadot en appétit matériel et en brutalité servile. Que Rœmerspacher prenne sous le platane de M. Taine une belle leçon d’acceptation, de philosophie, de force et de santé morale ! Racadot s’autorise pour tuer de l’arbre des Invalides, comme Greslou cherchait les raisons de sa cruauté dans la pensée d’Adrien Sixte. Le platane de M. Taine, dit-il, « n’a pu se conserver à l’existence qu’en opprimant deux de ses voisins » et sans doute un troisième « que l’administration des promenades a dû faire enlever ». Que Rœmerspacher devienne un beau platane lorrain, Sturel un fin peuplier mosellan, Saint-Phlin un aimable mirabellier pour les confitures de famille et les desserts de M. Barrès, il sera, lui, Racadot, le platane que l’administration judiciaire et pénitenciaire devra faire enlever. Racadot a « césarisé » et il a échoué. C’est un des millions de Napoléons manqués dont les cadavres tragiques ont engraissé le sol et nourri les fleurs passionnées du siècle, et quand, dans sa conférence de la fin des Déracinés, il affirme que « tout être a le droit de césariser », Rœmerspacher fait remarquer qu’il leur rend la conférence de Sturel au tombeau de Napoléon.

Mais plus encore que ses paroles fiévreuses au tombeau de l’Empereur, les ardeurs de Sturel dans le lit d’Astiné Aravian sont mêlées d’indissoluble manière à la destinée de Racadot et à la tragique soirée de Billancourt, aux deux têtes coupées du Bois de Boulogne et de la Roquette. Sturel qui, des sept, est le délégué à la jouissance, doit avoir pour correspondant et pour associé le délégué à l’assassinat. L’assassinat, la suppression d’autrui, sont donnés dans la logique d’une société individualiste. Mais la mort, — et M. Barrès l’a senti souvent de puissante façon, — est donnée dans la logique de l’amour. Racadot paiera sur l’échafaud, comme il a payé à la Vraie République.

Il paiera la traite tirée par Sturel. M. Barrès l’a expressément voulu. (Peut-être l’auteur de l’Ennemi des Lois a-t-il conçu cette idée après avoir assisté, comme reporter du Journal, à l’exécution d’Émile Henry. Et Fanfournot est lié d’un autre côté à la destinée de Sturel, dont la tragédie idéale s’achemine vers un théâtre de verdure entre ces deux tragédies de chair et de sang.) Sturel a sur l’une de ses mains le sang de Racadot, sur l’autre main le sang d’Astiné. C’est lui qui, pour ne pas être humilié par M. de Nelles devant Thérèse Alison, empêche Racadot de toucher l’argent qui l’aurait sauvé. Et, à Billancourt, il a croisé dans la voiture heureuse qui l’emportait avec Thérèse le groupe terrible d’Astiné et de ses deux camarades assassins. Il les a reconnus, et « quand il passait avec son bonheur, il les a laissés dans le fossé du chemin[165] ». M. Paul Bourget eût écrit là sans doute un pendant à L’Échéance, eût montré avec une probité laborieuse et un fonds sérieux de doctrine chrétienne un Sturel que le remords torture, et qui expie. Le Sturel de M. Barrès, « plus tard, comprendra que ces circonstances tragiques étaient de nécessité et les instruments atroces de la parfaite biographie d’Astiné Aravian… Une telle vie, à moins d’être incomplète et même contradictoire, ne supportait que ce dénouement où il y a du vice, de l’horreur et des accents désespérés[166] ». Sturel a accouché à sa logique le caractère d’Astiné. Comme le Renan de Jules Lemaître était gai, Sturel « jouit » sur tout cela et de tout cela. Le bilan de l’affaire, — après des pages de cas de conscience trop littéraires, — tient dans ces mots : « Que la vie me sera par la suite dramatique et imprévue !… Car j’ai augmenté en si peu de temps mes surfaces de sensibilité[167]. » Ne reprochons d’ailleurs rien à Sturel, et tout à ce galeux qu’est l’enseignement de la classe de philosophie… « L’idéaliste qui revise chacun de ses actes, est dans la pénible situation d’un Robinson Crusoé recréant toute la civilisation dans son île »[168]. Le Roman de l’Énergie nationale n’est pas le roman de Robinson, mais de Robinsons. Sturel, Rœmerspacher, Saint-Phlin, Suret-Lefort sont, comme Robinson Crusoé, favorisés par le bon vaisseau qui les conduits et qui, bien que naufragé, contient encore des stocks précieux de marchandises qui permettent de vivre et d’attendre. Racadot, Mouchefrin, Renaudin sont amenés dans l’île déserte par des vaisseaux vides. Ils doivent, dès lors, recréer la civilisation avec des moyens et des méthodes bien différentes. Dépourvus de capital humain, ils sont ramenés violemment à la nature animale, et le petit-fils des sept serfs de Custine assume dans sa nature rustique et violente toute cette animalité. Lui faire assassiner une Orientale prédestinée aux tragédies sanglantes, jeter dans le creuset d’un journal après le bas de laine de paysans français les turquoises des princes persans, c’était une belle idée de poète que l’on imagine soutenue par des musiques magnifiques et qui est au moins élucidée par une œuvre hautement intelligente.

XIV
MOUCHEFRIN

Racadot et surtout Mouchefrin sont traités dans les Déracinés un peu comme ces mascarons du Pont-Neuf où Victor Hugo dans son fragment épique de La Révolution, personnifie le peuple anonyme, souffrant, grimaçant. Fils d’un petit photographe besogneux et aigri, ce gnome laid et malpropre figure dans les sept Déracinés l’étudiant raté faute d’argent plutôt que par faute de bonne volonté. C’était au lycée de Nancy un jeune homme « assez doux et intelligent »[169]. M. Barrès lui a fait assumer progressivement toutes les dégradations physiques et morales qui l’acheminent vers la pire boue du ruisseau. Du lycée, il passe non dans les salles de cours (il n’a pas les moyens de payer les inscriptions et Bouteiller ne lui met entre les mains que la monnaie de singe d’une morale abstraite), mais au café, « chenil des jeunes bacheliers ». Pour se maintenir sur le flot qui l’étouffe et le rejette, il se cramponnera au crime avec Racadot, puis il tombera dans la police secrète. Les sept Lorrains valent dans la proportion où ils sont incorporés à une durée, qu’ils la trouvent faite autour d’eux ou bien qu’ils la recomposent par des épreuves, des réflexions, un travail. On peut les graduer, de ce point de vue, entre ces deux extrêmes, un Saint-Phlin et un Mouchefrin. Saint-Phlin et Mouchefrin se ressemblent, jusqu’à un certain point, en ceci qu’ils sont deux natures plutôt passives et neutres, peu capables de réagir contre leur milieu, portées à se laisser vivre. En se laissant vivre sur la terre de Saint-Phlin, en acceptant ses suggestions, en suivant les directions de son passé, de sa famille, de sa fortune, Gallant de Saint-Phlin trouve une philosophie spontanée que M. Barrès avoue en somme pour la sienne. Mouchefrin est un Saint-Phlin des tables de marbre et de la sciure de bois. L’étudiant miséreux est mené par les courants du Quartier Latin comme Saint-Phlin par l’esprit de sa terre lorraine. Le pauvre se déracine jusqu’au bout par le jeu de la même nature qui aide l’autre à refaire ses racines. La vie normale de celui qui se classe progressivement et la vie normale de celui qui se déclasse peu à peu vérifient, comme on peut s’y attendre, les mêmes principes et les mêmes lois de classement social, comme l’homme qui nage et l’homme qui se noie vérifient également le principe d’Archimède.

L’Université, pour M. Barrès, est responsable de la dégradation sociale de Mouchefrin. C’est elle qui en élevant ce boursier l’a préparé pour un prolétariat de bacheliers. L’Université est une personne bien vague. Pourquoi Mouchefrin s’est-il voulu étudiant en médecine ? Tout le monde aurait dit à Mouchefrin que si les études médicales et la carrière médicale sont fermées aux gens sans fortune, la carrière de l’enseignement, par exemple, avec son système de bourses, leur convient. Mais enfin, Mouchefrin, entraîné dans le sillage de Bouteiller, a voulu, sous n’importe quel prétexte, aller à Paris. Il est, dans le café où il devient par l’habitude du lieu le chef du chœur lorrain, le premier qui les invite à crier : « À bas Nancy ! vive Paris ! » C’est ce cri qui se retournera contre lui et peu à peu le dévorera vivant.

Les leçons de Bouteiller ont donné à Mouchefrin une mauvaise conscience : « Mouchefrin, préparé dès l’enfance, eût fait un délicieux et heureux Scapin : il pillerait l’argent des filles sans en souffrir ; au contraire, pour un élève de la morale kantienne, c’est une humiliation intolérable[170]. » Ainsi la morale kantienne fait fonction dans le ciel de Mouchefrin de la croix paternelle au chevet de la jeune fille tentée : « Oh ! la croix de ton père est là qui te regarde ! » Sa conscience, sur le trottoir, se dit fille d’un officier supérieur, — l’officier supérieur qu’est la morale universitaire. Mais enfin on ne saurait guère être préparé honnêtement dès l’enfance, même par le moniteur Velu II, au rôle de Scapin : et le reproche étrange que fait M. Barrès à la morale kantienne, qui trouble la conscience de Scapin, on le ferait aussi bien à la morale chrétienne, qui ne s’en porterait pas plus mal. Je sais bien que M. Barrès préfère, du même fonds, un Emmanuel Arène qui pille l’argent de la Compagnie de Panama sans en souffrir le moins du monde à un Bouteiller qui se croira obligé d’accorder son droit au chèque avec la Critique de la Raison pratique. En outre, l’éducation universitaire a fait de Mouchefrin un déclassé, tandis que pas d’éducation du tout lui eût épargné ce déclassement. Mouchefrin, comme Racadot, est construit avec les procédés de thèse familiers à M. Bourget pour faire remonter à des idées, à des hommes, à un ordre politique adverse la responsabilité de malheurs individuels et de carrières manquées. « En haussant les sept jeunes Lorrains de leur petite patrie à la France, et même à l’humanité, on pensait les rapprocher de la Raison. Voici déjà deux cruelles déceptions : pour Racadot et Mouchefrin, l’effort a complètement échoué… Mouchefrin et Racadot n’avaient pas naturellement de grandes vertus, mais il faut voir aussi qu’ils furent trahis par des chefs insuffisants du pays. Sur sept Lorrains, un double déchet, c’est trop : l’opération a été mal menée[171]. »

Quel pays a donc jamais eu des chefs suffisants à déblayer le chemin de toute une évolution politique et sociale ? M. Barrès arrive à cette conclusion que dans toute société les pauvres sont sacrifiés. C’est évident. On aurait pu imaginer l’auteur de l’Ennemi des Lois traitant son sujet des Déracinés dans la formule sentimentale et la grande pitié du roman russe qui le tenta un instant. Mais la coupe et l’esprit de la phrase qui termine un chapitre des Déracinés (celle que je viens de citer) paraissent transportées des Origines de la France contemporaine. La visite de M. Taine à Rœmerspacher semble le noyau solide et dur des Déracinés. On voit ici quelles influences ont agi, ces fécondes années 1894-1898, sur M. Barrès, et de quelles réflexions, de quels liens avec de forts esprits est faite son adhésion à une idée sociale de conservation et de dureté. M. Barrès a eu à se poser sans doute une alternative analogue à celle de Sturel devant Mouchefrin, se demander s’il le traiterait dans l’esprit pitoyable du Jardin et de l’Ennemi des Lois, ou avec la dureté espagnole de Du Sang. Il a conclu en somme à l’inverse de Sturel, il à jugé avec la conscience sociale.

XV
EHRMANN

Jules Lemaître, dans un Billet du Matin, reproduit en tête de l’Appel au Soldat, demandait, quand M. Barrès devint député boulangiste de Nancy, si par hasard les électeurs n’avaient pas pris Sous l’œil des Barbares pour un opuscule patriotique. Une logique, je ne dirais pas ironique, mais tout de même détendue et souriante de la destinée, a voulu précisément que M. Barrès fût amené à écrire un Sous l’œil des Barbares patriotique, et que M. Ehrmann, dans Au Service de l’Allemagne, fût construit, en somme, sur le modèle de Philippe, qui remplit les trois volumes du Culte du Moi. Ehrmann a d’ailleurs existé, et son histoire est celle d’un médecin alsacien qui passa dans l’armée française en 1914. Les analogies de sa situation, et, par certains côtés, de sa nature, avec celles de Philippe n’en sont que plus intéressantes. Philippe chez les Barbares, Ehrmann chez les Allemands sont des expressions, en deux états et deux langues différentes, d’une même idée.

M. Barrès dit de Sous l’Œil des Barbares : « Tout le livre c’est la lutte de Philippe pour se maintenir au milieu des Barbares qui veulent le plier à leur image[172]. » Au Service de l’Allemagne raconte une lutte pareille, lutte où est intéressée non plus une seule destinée individuelle, mais celle d’une nation. L’un des deux livres est traité en petits mémoires raffinés de la vie intérieure, l’autre est aménagé en roman fort artistement construit. Tous deux mettent pourtant en œuvre les mêmes valeurs générales de vie. Sous l’Œil des Barbares, c’est le livre de l’adolescent froissé, concentré, aiguisé par l’internat, tourné, par une série de combats contre lui-même, vers la vie intérieure. Au Service de l’Allemagne est le livre du soldat pressé par la même vie de claustration et de discipline forcée, se créant pour vaincre cette discipline forcée une discipline intérieure et consentie. Le jeune Philippe, élève de l’Université, demandait par une solution élégante au saint patron de la maison ennemie, Ignace de Loyola, la méthode qui lui permettrait de se construire contre un milieu hostile. La situation d’Ehrmann, Alsacien, Français de sang, de cœur et de culture, et qui porte pour rester Alsacien l’uniforme de soldat allemand, transpose cette bataille sur le théâtre des « magnifiques luttes rhénanes ». C’est sous l’œil des barbares, et même sous leur habit, qu’il se sent, lui aussi, homme libre. « Je méprisais, à me crever le cœur, ces Allemands, mais je jugeai nécessaire de purifier et de gonfler en moi la source française, pour ne la laisser jaillir qu’aux heures favorables[173]. »

Par là, Ehrmann se rattache à tous les personnages barrésiens, aussi bien aux Déracinés qu’à Maltère et à Philippe, dont le principe constant est celui-ci : se donner une discipline à soi-même et repousser la discipline qui serait imposée du dehors. Le bonheur de M. Barrès a voulu que cette loi de vie personnelle se trouvât coïncider avec le problème tragique vécu par les provinces frontières, par les marches où il est né, — que le : « Être ou n’être pas ! » de sa conscience et de leur conscience fût commandé par les mêmes rythmes. Par là son nationalisme s’embranche exactement sur son égotisme, ou plutôt tous deux sont les branches du même arbre. C’est ainsi qu’il a bâti André Maltère et ses amies sur cette formule : « Ce qui me paraît le signe d’une humanité supérieure : la volonté de ne pas subir, la volonté de n’accepter que ce qui s’accorde avec leur sentiment intérieur[174]. » Dès lors l’Ennemi des Lois prend une apparence d’anarchie, puisque l’anarchie en 1893 se définissait un peu comme cette volonté de ne pas subir. Mais, d’autre part, le nationalisme se définit aussi comme la volonté ethnique de ne pas subir une conquête. (Je ne dis pas la volonté de ne pas la faire subir à d’autres !) Quand on a trouvé la société sous l’individu, l’individualisme fournit une source d’énergie sociale, d’énergie nationale.

Les mêmes cloches qui sonnaient en Philippe et en Maltère se révèlent en Ehrmann. Ce qu’entend Ehrmann au fond de son cœur, c’est : « Mieux vaut ne pas vivre que de vivre une vie où soient contrariées les tendances de mon âme[175]. » L’Homme Libre était dédié aux collégiens qui se suicidèrent, faute d’une méthode pour supporter la vie. Ehrmann résistera par une méthode et une conscience à l’idée de la désertion qui serait un suicide alsacien. « Préférer la France et servir l’Allemagne, cela semblait malsain, dissolvant, une vraie ruine intérieure, un profond avilissement. Les plus sages pensaient que cette contradiction engendrerait le machinisme, l’hypocrisie et tous les défauts de l’esclave ; mais Ehrmann se place d’une telle manière qu’une nouvelle vertu alsacienne apparaît sous notre regard. D’une équivoque est sortie une fière discipline, sans charme peut-être ni gloire évidente, mais grave et qui réserve la force du passé avec l’espoir de l’avenir »[176]. Ehrmann à Strasbourg, comme Colette Baudoche à Metz, — et même comme Saint-Phlin à Varennes — se garde comme une réserve intacte dans l’interrègne de sa tradition. Le Roman de l’Énergie nationale était une histoire de luttes françaises, entre les intelligences et dans chaque intelligence. Telles, dans Les Bastions de l’Est, « les magnifiques luttes rhénanes, luttes entre les intelligences et dans chaque intelligence »[177]. Ce sont les luttes inter-psychiques et intra-psychiques dont Tarde, à la même époque, avec un joli doigté de sociologue, faisait la double trame du tissu social.

La conscience de ces luttes rhénanes, M. Barrès la prend au monastère de Sainte-Odile, patronne de l’Alsace, qui s’élève au-dessus d’Au Service de l’Allemagne comme la tour d’Athéna au-dessus de Sous l’Œil des Barbares. Toute l’Alsace-Lorraine se range à la suite de l’œuvre qu’accomplit la Sainte. « La romanisation des Germains est la tendance constante de l’Alsace-Lorraine. Telle est la formule où j’aboutis dans mes méditations de Sainte-Odile. Elle a l’avantage de réunir un très grand nombre de faits et de satisfaire mon préjugé de Latin vaincu par la Germanie. J’y trouve un motif d’action et une discipline[178]. » Ainsi la résistance de M. Ehrmann à la germanisation de la caserne s’incorpore à une harmonieuse destinée qui dépasse, légitime, fonde, en raison dans l’histoire du monde cette résistance, en attendant de satisfaire chez M. Barrès le préjugé du Latin vainqueur de la Germanie, et de continuer par sa « politique rhénane » l’œuvre de Sainte-Odile. Pourquoi M. Barrès qui a placé à Mycènes sans regret l’Iphigénie de Gœthe, blâme-t-il si durement Taine de l’avoir, en une belle page, installée à Sainte-Odile ? « On n’imagine point de lieu où disconvienne davantage qu’à Sainte-Odile la tradition normalienne, pseudo-hellénique, anticatholique et germanophile. Les événements de 1870 prouvèrent mieux qu’aucune dialectique l’erreur de M. Taine, ou, pour parler net, son insubordination[179]. » Mais si Sainte-Odile représente la romanisation de l’Alsace, l’Iphigénie de Gœthe est simplement placée plus haut dans cette série. Elle figure le genre de cette espèce, l’hellénisation du monde, l’adaptation des mythes grecs. Elle donne un visage à la raison profonde pour laquelle la romanisation de l’Alsace, et de toute terre d’Europe, est un progrès : la vierge de Mycènes, qui abolit en Tauride les sacrifices humains, n’est nulle part mieux à sa place que sur la montagne qui domine ces plaines historiques engraissées de sang. Serait-ce donc de cela que M. Barrès lui sait mauvais gré ?

Des luttes soutenues par tant d’histoire, enrichies de si grandes images, sont propres à former noblement une conscience, un homme. M. Barrès nous a montré dans les Amitiés Françaises un enfant modelé doucement par une conspiration bienfaisante des puissances amies qui veillent sur sa terre. Mais les inimitiés rhénanes sont peut-être, pour faire un homme, plus âpres, plus toniques, plus fécondes. Les Amitiés Françaises paraissent le livre ou la corbeille du jeune héritier comblé. M. Ehrmann est aussi cela : un héritier, — mais combien plus tragiquement ! « Je suis un héritier, je n’ai ni l’envie ni le droit d’abandonner des richesses déjà créées[180]. »

Précisément parce qu’il est empêché de jouir librement de son héritage, il l’aime doublement : « Nous autres, jeunes bourgeois alsaciens, nous avons grandi dans une atmosphère de conspiration, de peur et de haine, et dans la certitude de notre supériorité de race[181]. » C’est ainsi qu’a grandi dans les froissements du collège et dans l’orgueil intérieur le Philippe du Culte du Moi. Comme a fait Philippe pour devenir homme libre, M. Ehrmann doit, pour dégager sa nature française, se construire, se composer méthodiquement, parfois même un peu germaniquement. De là une belle figure humaine, non point certes la plus complexe et la plus fouillée, mais au contraire la plus simple, la plus antiquement nue, la plus digne peut-être de Gœthe, qu’ait réalisée M. Barrès. Je trouve sur ce jeune Alsacien habillé en soldat allemand quelque chose de l’esthétique dont M. Barrès, dans le Voyage de Sparte, va chercher la formule à Lacédémone, « une mémoire bien assise et resplendissante », une image de cette vertu militaire simple, qui anime le Doryphore de Polyctète. M. Ehrmann n’est pas indigne des jeunes guerriers rhénans qui donnent sous la Révolution et l’Empire leur figure propre à l’Alsace et à la Lorraine : « Dans une époque où tant d’hommes ne se connaissent pas de but, celui-là, du moins, sait à quoi faire servir sa virilité, sa jeunesse, ses forces d’amour et de haine. »[182]

XVI
LÉOPOLD BAILLARD

Il n’existe, semble-t-il, dans l’œuvre de M. Barrès que deux personnages traités longuement, objectivement, de façon complaisante et volumineuse, et qui, l’un et l’autre, témoignent vraiment d’un génie créateur : c’est Bouteiller et Léopold Baillard. Mais en Bouteiller, figure de l’Adversaire, M. Barrès a logé ses impossibilités et ses haines naturelles, tandis que Léopold Baillard, si étranger qu’il soit par bien des points à la nature de M. Barrès et si artificiel que puisse à première vue paraître le rapprochement, est fait tout de même avec certaines parties profondes de M. Barrès lui-même.

Notons que Bouteiller et Baillard ont certains points communs, ou du moins témoignent chez M. Barrès d’une même préoccupation. L’un et l’autre sont deux figures du pouvoir spirituel, deux tentatives pour établir un pouvoir spirituel personnel, deux hommes sortis du peuple chez qui l’esprit religieux est vivant, la source spirituelle présente. Ils répondent à des préoccupations qui ont pris chez M, Barrès une place sans cesse grandissante. M. Barrès a été amené à écrire La Colline Inspirée précisément par l’aspect religieux qu’ont revêtu peu à peu pour lui les sentiments que lui suggérait la colline de Sion. Des promenades, à chacune des belles saisons lorraines, sur ces longues croupes aérées, ont été pour lui pleines de lumière, de rosée et de lourde substance intérieure. C’est la colline de Sion-Vaudémont qui lève, dans les Amitiés Françaises, cette fleur de l’histoire lorraine, héroïsée en celle d’un paladin légendaire et résumée en un mythe parfait, comme une grappe à la portée exacte d’une main de petit enfant. La colline de Sion a levé aussi un mythe rude, puéril, grossier, à la portée d’une intelligence paysanne débridée : celui que Léopold Baillard tint de Vintras et qu’il essaya, avec son génie de bâtisseur rustique, d’implanter sur la hauteur, à la suite et sur la trace des vieux mythes chthoniens. Léopold Baillard, c’est le vieux Lorrain natif, à qui parlent librement, confusément, puissamment, comme elles peuvent parler à M. Barrès dans ses méditations solitaires, toutes les voix confuses, toutes les pensées obscures qui fument de la terre natale. La figure de Baillard pose ou accompagne dès lors pour lui un problème inverse de celui que posait Bouteiller, — inverse, c’est-à-dire l’autre figure du même problème.

Bouteiller était le missionnaire de l’État, le missionnaire d’une doctrine abstraite, universitaire et germanique qu’il venait, d’une chaire dogmatique et froide, imposer à des intelligences lorraines. Des Lorrains seront par lui dévoyés de leurs routes naturelles, déracinés de leur terre natale, dégagés de leurs vénérations propres. Il représente sur eux la discipline uniforme et artificielle qu’ils n’ont pas choisie. Le Roman de l’Énergie nationale est consacré à décrire et à dénoncer les périls de cette discipline. M. Barrès n’a point créé dans ce roman un anti-Bouteiller qui tînt à peu près la place qu’occupe dans l’Étape de M. Bourget le professeur Ferrand en face du professeur Monneron. Mais Gallant de Saint-Phlin retrouve de lui-même quelques directions de la discipline proprement lorraine, et M. Barrès, dans les Amitiés Françaises, prend à son compte, pour en former un petit garçon lorrain, les sentiments et les idées opposés à ceux de Bouteiller.

La Colline Inspirée pousse à son paradoxe cette attitude adverse de l’attitude de Bouteiller. Évidemment, M. Barrès n’a nullement songé à écrire un pendant du Roman de l’Énergie nationale. Il a pris sur Sion-Vaudémont une histoire toute faite, celle d’un petit schisme religieux poussé là bizarrement, et dans lequel il a vu une belle occasion d’établir ses droits de propriété sur « sa » colline. Il a pensé d’abord à se faire l’historiographe de cette curieuse affaire Baillard. Mais cette affaire, il l’a digérée, il l’a subie, il l’a construite à l’air libre, dans ses promenades de Sion où il se trouvait, comme Baillard lui-même, toujours seul avec ses vieilles imaginations. Il l’a pensée en profondeur, en ses propres profondeurs. Comme des eaux nouvelles suivent sur une terre le lit creusé par les eaux anciennes, il a senti l’aventure intérieure de Baillard épouser, à mesure qu’il l’incorporait au spectacle de la même colline familière, la pente dessinée en lui par ses anciennes aventures intérieures. Et c’est ainsi qu’il est arrivé spontanément à voir et à vivre en Baillard le problème inverse du problème de Bouteiller. Léopold Baillard, l’homme de la Vierge de Sion qui succède ici aux anciennes divinités romaines et gauloises, l’homme de La Colline Inspirée, ce sont les voix de la terre à l’état autochtone, les voix intérieures écoutées librement, les voix solitaires acceptées docilement, tout un mysticisme indigène auquel sont opposés l’ordre hiérarchique extérieur, la discipline catholique, c’est-à-dire universelle, et que vient combattre sur ce même terrain, envoyé de plus loin encore que l’universitaire parisien Bouteiller, un soldat de Rome, le Père Aubry. Les dangers de ces voix intérieures pures, pense M. Barrès qui les a épousées sous leur forme idéale si complaisamment, ne sont-ils pas aussi redoutables que les dangers de la discipline extérieure, importée ? Oui, sans doute. Car M. Barrès qui a défendu la Lorraine contre le péril de Bouteiller, est reconnaissant à Rome de défendre la Lorraine contre le péril de Baillard.

Ainsi La Colline Inspirée, comme les Déracinés, se rattache à une littérature de défense, à une littérature de bastions. Mais défense, en somme, de M. Barrès contre les puissances dont il se sent habité. On croira peut-être un peu forcé ce rapprochement entre M. Barrès et Léopold Baillard. Mais c’est lui-même qui nous met sur la voie. On retrouve dans les dernières pages de Du Sang, de la Volupté et de la Mort, Le Regard sur la Prairie, les thèmes de La Colline Inspirée vécus bien avant que M. Barrès songeât à Baillard et aux drames de la vie religieuse, par une conscience littéraire.

Le voyage de Baillard auprès de Vintras, le « mythe à sa portée » que le prêtre lorrain rapporte à Notre-Dame de Sion, ils sont figurés assez exactement dans le voyage de M. Barrès à Bayreuth, auprès du prophète Wagner, et dans l’éthique nouvelle qu’il en rapporte.

Parsifal contient au regard d’un néophyte tous les miracles de Vintras à Tilly : « Qu’elle était triste et belle cette pluie dont tout le sol parut parfumé et fané ! » Puis vient la limite du pathétique : «  Gundry, remontant au fond de la scène, s’accouda sur la barrière, et, sans parler, contempla la prairie. Immortelle minute, bénéfice qui ne saurait se perdre, point suprême où se dissipe tout notre émoi voluptueux pour que nous soyons exténués de sublime ! » La prairie que contemple Gundry, c’est la prairie qui, dans la Colline Inspirée, dialogue avec la chapelle. La prairie « des fleurs sauvages, des simples et qui suivent la nature. » C’est là que Wagner, le Wagner de Parsifal, installe, après le Criton et l’Évangile, l’éthique nouvelle de la vie libre, « rejette tous les vêtements, toutes les formules dont l’homme civilisé est recouvert, alourdi, déformé. Il réclame le bel être humain primitif, en qui la vie était une sève puissante. Ah ! la vie, elle emportait alors chacun vers sa perfection. L’homme ne lui résistait pas ». Socrate qui « a jugé qu’il ne convient pas à un citoyen de se soustraire aux lois de la Cité, même injustes…, promulgue les lois de la Cité. Jésus la loi de Dieu, l’amour. Que fondent Gundry, Tannhauser, Tristan, héros déchirants de Wagner ? Les lois de l’Individu ». M. Barrès a été chercher à Bayreuth le prophète du Culte du Moi comme Baillard a rapporté de Tilly le Culte de l’Esprit-Saint. Et les deux cultes sont de même source, l’Esprit-Saint est le Moi divinisé : « Révélation, Contrat Social, ce sont les moyens par où, jusqu ’à cette heure, l’humanité se dirigea vers sa perfection ; eh bien ! le prophète de Bayreuth est venu à son heure pour collaborer à la préparation du Culte du Moi qui se substituera à ces formes usées et enseignera le renoncement en vue du mieux à ceux qui n’entendent plus les dogmes ni les codes. » Cette prairie de Gundry, nous l’avons revue dans l’Ennemi des Lois. C’est sur elle que se développe derrière Velu II la théorie de ceux qui veulent vivre de la vie spontanée : « Une seule loi vaut : celle que nous arrachons de notre cœur sincère. Pour nous diriger dans le sens de notre perfection, nul besoin de nous conformer aux règles de la Cité, de la Religion. Un citoyen ? un fidèle ? Être un individu, voilà l’enseignement de Wagner. »

M. Barrès au fond n’a jamais abandonné complètement cette idée, celle du spontané, de la foi en les puissances directes, intérieures, centrales de l’individu. Mais il l’a, sans cesse et avec plus de conscience, mise au point. Il en a vu le danger. Il a reconnu en elle le principe de l’éternelle hérésie. Et l’attitude de M. Barrès, dès le commencement, impliquait un certain conformisme extérieur qui n’eut pas de peine à devenir, comme le lui prédisait Simon, un conformisme social éclairé et justifié. De sorte que cette idée et l’idée contraire, confrontées, alternées, opposées, se sont incorporées au rythme même de sa pensée et de son être. Il s’est plu à faire dialoguer en lui les forces de liberté, de spontanéité et les forces d’ordre, de précision, de discipline. Thème musical que trouve dès qu’elle s’écoute la nature humaine, mais que M. Barrès a vécu avec des lumières et sous des fusées nouvelles.

Comme le dit M. Barrès dans Le Voyage de Sparte, « c’est un problème de mesure ». La poésie — et Léopold Baillard est un rude poète paysan — établit sans cesse un équilibre invraisemblable et miraculeux entre la liberté ailée de l’imagination, le vol de nos puissances spontanées, et la discipline du mètre, la rigidité des lois verbales qui circonscrivent la pensée. Ce que le héros, sur l’Acrocorinthe, dit au cheval ailé, ce sont sous une autre forme les paroles de la Chapelle à la Prairie, et de l’Église à Léopold : « Soit ! tu vas t’élever comme une flèche vers le soleil. Mais quel désert autour de toi ! Brûlante colonne de feu qui s’élance pour se consumer ! Tu te satisferas d’orgueil et d’un haut sentiment solitaire de lui-même. Ô mon ingrat ami, si tu comptes sur tes ailes, tu dois cette confiance à ma louangeuse amitié, et si tu te crois le foyer, le cœur ailé de l’univers, c’est d’avoir vu mon chaud regard te presser et te circonscrire[183]. » Dialogue de l’Ordre avec l’Imagination, qui fuit en dépassant ; méditation lyrique qui montre que l’option pour l’ordre ne se fait pas sans résistance chez M. Barrès, qu’elle est maintenue par la raison et la volonté.

Le dialogue de la Chapelle et de la Prairie soustrait ces images à la poétique fumée d’or et les amène à des traits plus nus. C’est qu’elles ont été nourries par un drame véritable, qu’elles sont la conclusion d’un roman minutieux, que la discipline d’une terre, d’une nation, et non plus seulement d’un individu, y est intéressée : « Rien ne rend inutile, rien ne supplée l’esprit qui palpite sur les cimes. Mais prenons garde que cet esprit émeut toutes nos puissances et qu’un tel ébranlement, précisément parce qu’il est de tout l’être, exige la discipline la plus sévère. Qu’elle vienne à manquer ou se fausser, aussitôt apparaissent tous les délires[184]. » Le dialogue de la Chapelle et de la Prairie, comme celui du Sphinx et de la Chimère, fait respirer ces abstractions : « Je suis, dit la prairie, l’esprit de la terre et des ancêtres les plus lointains, la liberté, l’inspiration. » Et la Chapelle répond : « Je suis la règle, l’autorité, le lien ; je suis un corps de pensées fixes et la cité ordonnée des âmes. » La méthode du Culte du Moi consistait à sentir le plus possible en analysant le plus possible. La conclusion de La Colline Inspirée mènerait à sentir le plus possible en ordonnant le plus possible. « Qu’est-ce qu’un enthousiasme qui demeure une fantaisie individuelle ? Qu’est-ce qu’un ordre qu’aucun enthousiasme ne vient plus animer ? L’église est née de la prairie et s’en nourrit perpétuellement, — pour nous en sauver. »

De sorte que La Colline Inspirée reprend ce couple d’une sensibilité et d’une raison auquel M. Barrès s’est plu à reconnaître bien des visages différents : c’est Philippe et Simon, c’est Bérénice et l’Adversaire, c’est Marina et Claire, c’est Sturel et Rœmerspacher, c’est ici Baillard et le soldat de Rome. Mais dans Léopold Baillard, M. Barrès a donné au mysticisme du prêtre lorrain des fonds solides, rustiques, qui ne permettent pas d’y voir une sensibilité pure et libre. Et les deux éléments ne se rejoignent pas toujours, ne sont point, malgré un art prodigieux, fondus dans la courbe unique de la vie. M. Barrès a très bien marqué dans la famille Baillard, paysans anciennement et fièrement attachés à l’Église, un orgueil fort et clair de solides Lorrains. Il a vu dans Léopold une imagination qui ne sait pas inventer, mais qui sait prendre une suite, être fidèle, qui s’excite, disciplinée, sur ce que l’Église, puis Vintras lui fournissent, un bâtisseur trahi. « Sa passion pour les lieux saints est une concupiscence paysanne de posséder la terre[185]. » Ce mélange de mysticisme et de matérialisme, d’âme et de corps, se trouve à la base non de toute vie religieuse, mais de toute fondation religieuse. Il est le génie même de la fondation, et M. Barrès se plaît à y retrouver une marque lorraine, à voir dans la colline de Sion le « symbole d’une nation où s’allie au bon sens le plus terre à terre l’audace de la grande aventure et l’esprit qui fait les sorciers[186]. » Évidemment M. Barrès, en 1912, n’épouse point la cause de l’hérésiarque. Il est devenu un de ces catholiques du dehors, de ces camériers de cape et d’épée qui forment en France la garde d’honneur de l’Église. Mais le Père Aubry sait bien que personne, malgré les égarements de Léopold, n’a aimé Notre-Dame de Sion d’un plus grand amour que lui, et M. Barrès a donné à cette âme comme sa pointe la plus délicate et qui la lui fait le plus chère un patriotisme lorrain. « Plus d’Église imposée de l’étranger, mais une Église qui sorte de ce sol miraculeux ![187] » Le malheur est que la Colline Inspirée apparaît de plus en plus comme une montagne empoisonnée, — empoisonnée de sorcellerie et de délire. Les hauts lieux sont le séjour de l’esprit dangereux. Pour M. Barrès, leur solitude est peuplée de romantisme, Baillard est happé comme le Paphnuce de Thaïs par les puissances du désert que ce grand bâtisseur a créé autour de lui : « Léopold a toujours voulu créer, éterniser son âme. Par la pierre d’abord il bâtissait des murs, murs d’églises et de couvents. Le jour où, faute d’argent, il dut cesser d’assembler des pierres, il ne renonça pas à construire : il assembla et tailla des pierres vivantes. Et maintenant que le cénacle de ses fidèles s’est délité sous l’action du temps, de la misère et de la mort, maintenant qu’il est seul, démuni de tout et de tous, il construit encore : il bâtit avec ses rêves. C’est l’homme aux trois recommencements, qui se parachève, s’éprouve, et, de deux formes imparfaites, se dégage pour surgir rare et bizarre et monter dans les cieux[188]. »

M. Barrès en Léopold Baillard convoque avec les esprits de la solitude les grands esprits de la vieillesse. Pèlerin continuel de Sion-Vaudémont, il a fait parler ici sous un langage religieux les esprits de sa propre solitude. Et aux approches de la cinquantaine, il semble préoccupé de définir, de nommer et d’accueillir les esprits de la vieillesse. La dernière partie de la Colline Inspirée, la plus belle, la plus pesante à la main, met sur la vieillesse de ce prêtre-sorcier une gravité, un sérieux, une puissance admirables. « Les malheurs et les passions, ces fleuves de Babylone, comme les appelle l’Écriture, ont entraîné les végétations et les terres friables, tout le dessus de Léopold : rien ne reste chez ce vieil homme que le granit, les formations éternelles, les pensées essentielles d’un paysan et d’un prêtre, les souvenirs de la vieille patrie et les aspirations vers la patrie éternelle[189]. »

C’est dans la même période que M. Barrès écrit Le Greco et ce beau livre sur Lamartine, qui s’appelle l’Abdication du Poète, une étude de grand vieillard blessé, jumelle de celle de Léopold Baillard. Il essaye les premières mesures d’un livre qu’il fera sans doute plus tard et d’où s’élèvera une symphonie de la vieillesse. Alors, des musiques d’enfance et de jeunesse que furent Sous l’Œil des Barbares et Un Homme Libre à ces harmonies sévères et dépouillées de forêt hivernale, à ces orgues crépusculaires, on verra sans doute avec plus de netteté et d’ampleur circuler ces thèmes identiques, raisons profondes d’une vie et racines d’une âme, qui se retrouvent chez lui sous des figures diverses, et qui, de Philippe à Léopold Baillard, de Sous l’Œil des Barbares à la Colline Inspirée, nous le font connaître comme ce Greco dont il écrit : « Il vit toute sa vie sur les mêmes idées. Il les reprend, il les remâche, les mûrit dans son âme et les porte de tableaux en tableaux, toujours pareilles et chaque fois chargées de plus de sens[190]. »

  1. Un Homme Libre, p. 41.
  2. Le Jardin de Bérénice, p. 17.
  3. Un Homme Libre, p. 70.
  4. Le jardin de Bérénice, p. 31.
  5. Un Homme Libre, préf. de 1904, p. 6.
  6. Le Culte du Moi, p. 54.
  7. Un Homme Libre, p. 219.
  8. Du Sang, de la Volupté et de la Mort, p. 219.
  9. Un Homme Libre, p. 28.
  10. id., p. 87.
  11. Un Homme Libre, p. 145.
  12. Id., p. 128.
  13. Id., p. 42.
  14. Le Jardin de Bérénice, p. 78.
  15. Un Homme Libre, p. 224.
  16. Le Jardin de Bérénice, p. 74.
  17. Le Jardin de Bérénice, p. 118.
  18. Le Jardin de Bérénice, p. 64.
  19. Id., p. 28.
  20. Id., p. 24.
  21. Le Jardin de Bérénice, p. 83.
  22. Id., p. 115.
  23. L’Ennemi des Lois, p. 11.
  24. Le Jardin de Bérénice, p. 31.
  25. Id., p. 41.
  26. Id., p. 17.
  27. Le Jardin de Bérénice, p. 104.
  28. Id., p. 119.
  29. Le Culte du Moi, p. 32.
  30. L’Ennemi des Lois, p. 11.
  31. Id., p. 15.
  32. Id., p. 90.
  33. L’Ennemi des Lois, p. 87.
  34. L’Ennemi des Lois.
  35. L’Ennemi des Lois, p. 206.
  36. Les Déracinés, p. 35.
  37. Id., p. 232.
  38. Id., p. 22.
  39. Le Voyage de Sparte, p. 111.
  40. Les Déracinés, p. 242.
  41. Au Service de l’Allemagne, p. 18.
  42. Le Rouge et le Noir, (éd. Lévy), p. 73.
  43. Id., p. 74.
  44. Les Déracinés, p. 217.
  45. Id., p. 219.
  46. Le Rouge et le Noir, p. 22.
  47. Id., II, p. 39.
  48. Les Déracinés, p. 154.
  49. Le Rouge et le Noir, I, p. 32.
  50. Le Rouge et le Noir, II, p. 47.
  51. Les Déracinés, p. 20.
  52. Id., p. 19.
  53. L’Appel au Soldat, p. 172.
  54. Id., p. 77.
  55. Les Déracinés, p. 268.
  56. Id., p. 18.
  57. Un Homme Libre, préface de 1904.
  58. L’Ennemi des Lois, p. VIII.
  59. Scènes et Doctrines, p. 64.
  60. Les Déracinés, p. 23.
  61. Les Déracinés, p. 22.
  62. Id., p. 22.
  63. Fondements de la Métaphysique des Mœurs, trad. Delbos, p. 142.
  64. Les Déracinés, p. 24.
  65. Scènes et Doctrines, p. 34.
  66. Id., p. 56.
  67. Scènes et Doctrines, p. 57.
  68. Les Déracinés, p. 23.
  69. Id., p. 15.
  70. Leurs Figures, p. 297.
  71. Les Déracinés, p. 211.
  72. Id., p. 19.
  73. Le Jardin de Bérénice, p. 53.
  74. Les Déracinés, p. 19.
  75. Id., p. 302.
  76. Id., p. 27.
  77. Id., p. 300.
  78. Id., p. 144.
  79. Id., p. 18.
  80. L’Appel au Soldat, p. 76.
  81. Id., p. 184.
  82. Id., p. 9.
  83. Leurs Figures, p. 184.
  84. L’Appel au Soldat, p. 187.
  85. Id., p. 184.
  86. Le Jardin de Bérénice, p. 92.
  87. Scènes et Doctrines, p. 57.
  88. L’Appel au Soldat, p. 78.
  89. Id., p. 188.
  90. Les Déracinés, p. 483
  91. Id., p. 484.
  92. Leurs Figures, p. 19.
  93. Id., p. 259.
  94. L’Appel au Soldat, p. 318.
  95. Greco ou le Secret de Tolède, p. 78.
  96. Leurs Figures, p. 179.
  97. Les Déracinés, p. 234.
  98. Id., p. 146.
  99. Id., p. 238.
  100. Les Déracinés, p. 30.
  101. Les Déracinés, p. 294.
  102. Id., p. 57.
  103. Sous l’œil des Barbares, p. 126.
  104. Le Jardin de Bérénice, p. 57.
  105. Id. p, 54.
  106. L’Ennemi des Lois, p. 7.
  107. Scènes et Doctrines, p. 190.
  108. Les Déracinés, p. 318.
  109. Les Déracinés, p. 290.
  110. Leurs Figures, p. 208.
  111. L’Appel au Soldat, p. 483.
  112. Id., p. 484.
  113. L’Appel au Soldat, p. 164.
  114. Les Déracinés, p. 316.
  115. Les Déracinés, p. 95.
  116. Id., p. 117.
  117. Les Déracinés, p. 117.
  118. Le Voyage de Sparte, p. 118.
  119. Id., p. 146.
  120. Les Amitiés Françaises, p. 264.
  121. Le Voyage de Sparte, p. 266.
  122. Les Déracinés, p. 450.
  123. Les Déracinés, p. 405.
  124. Id., p. 459.
  125. Id., p. 172.
  126. L’Appel au Soldat, p. 173.
  127. Le Voyage de Sparte, p. 257.
  128. L’Appel au Soldat, p. 26.
  129. L’Appel au Soldat, p. 235.
  130. Leurs Figures, p. 172.
  131. Id., p. 173.
  132. Leurs Figures, p. 269.
  133. Id., p. 287.
  134. Leurs Figures, p. 264.
  135. Id., p, 259.
  136. Id., p, 264.
  137. Les Déracinés, p. 311.
  138. L’Appel au Soldat, p. 38.
  139. Leurs Figures, p. 224.
  140. L’Appel au Soldat, p. 489.
  141. Id., p. 359.
  142. L’Appel au Soldat, p. 240.
  143. L’Appel au Soldat, p. 489.
  144. Leurs Figures, p. 261.
  145. L’Appel au Soldat, p. 435.
  146. Leurs Figures, p. 268.
  147. L’Appel au Soldat, p. 400.
  148. Id., p. 361.
  149. L’Appel au Soldat, p. 364.
  150. Id., p. 372.
  151. Leurs Figures, p. 228.
  152. Les Déracinés, p. 50.
  153. Un Homme Libre, p. 84.
  154. Les Déracinés, p. 128.
  155. Leurs Figures, p. 12.
  156. Les Déracinés, p. 46.
  157. Id., p. 86.
  158. Les Déracinés, p. 47.
  159. Leurs Figures, p. 12.
  160. Les Déracinés, p. 151.
  161. Les Déracinés, p. 154.
  162. L’Appel au Soldat, p. 316.
  163. Les Déracinés, p. 186.
  164. Id., p. 372.
  165. Les Déracinés, p. 394.
  166. Id., p. 405.
  167. Id., p. 459.
  168. Id., p. 427.
  169. Les Déracinés, p. 184.
  170. Les Déracinés, p. 180.
  171. Les Déracinés, p. 465.
  172. Le Culte du Moi, p. 24.
  173. Au Service de l’Allemagne, p. 97.
  174. L’Ennemi des Lois, p. VI.
  175. Au Service de l’Allemagne, p. 115.
  176. Au Service de l’Allemagne, p. 115.
  177. Id., p. 8.
  178. Id., p. 60.
  179. Au Service de l’Allemagne, p. 57.
  180. Id., p. 64.
  181. Id., p. 71.
  182. Au Service de l’Allemagne, p. 116.
  183. Le Voyage de Sparte, p. 160.
  184. La Colline Inspirée, p. 422.
  185. La Colline Inspirée, p. 39.
  186. Id., p. 6.
  187. La Colline Inspirée, p. 137.
  188. Id., p. 323.
  189. Id., p. 340.
  190. Greco ou le Secret de Tolède, p. 143.