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Troisième éclaircissement du système de la communication des substances

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Œuvres philosophiques de Leibniz, Texte établi par Paul JanetFélix Alcantome premier (p. 656-658).

Troisième éclaircissement
extrait d’une lettre de M. Leibniz

sur son hypothèse de philosophie
et sur le problème curieux qu’un de ses amis propose aux mathématiciens
Journal des Savants, 19 novembre 1696.

Quelques amis savants et pénétrants, ayant considéré ma nouvelle hypothèse sur la grande question de l’union de l’âme et du corps, et l’ayant trouvée de conséquence, m’ont prié de donner quelques éclaircissements sur les difficultés qu’on avait faites, et qui venaient de ce qu’on ne l’avait pas entendue. J’ai cru qu’on pourrait rendre la chose intelligible à toute sorte d’esprits par la comparaison suivante.

Figurez-vous deux horloges ou deux montres, qui s’accordent parfaitement. Or, cela se peut faire de trois façons. La première consiste dans l’influence mutuelle d’une horloge sur l’autre ; la seconde, dans le soin d’un homme qui y prend garde ; la troisième, dans leur propre exactitude. La première façon, qui est celle de l’influence, a été expérimentée par feu M. Huygens à son grand étonnement. Il avait deux grandes pendules attachées à une même pièce de bois ; les battements continuels de ces pendules avaient communiqué des tremblements semblables aux particules du bois ; mais ces tremblements divers ne pouvant pas bien subsister dans leur ordre, et sans s’entr’empêcher, à moins que les pendules ne s’accordassent, il arrivait, par une espèce de merveille, que lorsqu’on avait même troublé, leurs battements tout exprès, elles retournaient bientôt à battre ensemble, à peu près comme deux cordes qui sont à l’unisson.

La seconde manière de faire toujours accorder deux horloges, bien que mauvaises, pourra être d’y faire toujours prendre garde par un habile ouvrier qui les mette d’accord à tous moments, et c’est ce que j’appelle la voie d’assistance.

Enfin la troisième manière sera de faire d’abord ces deux pendules avec tant d’art et de justesse qu’on se puisse assurer de leur accord dans la suite ; et c’est la voie du consentement préétabli.

Mettez maintenant l’âme et le corps à la place de ces deux horloges. Leur accord ou sympathie arrivera aussi par une de ces trois façons. La voie de l’influence est celle de la philosophie vulgaire ; mais, comme on, ne saurait concevoir des particules matérielles ni des espèces ou qualités immatérielles qui puissent passer de l’une de ces substances dans l’autre, on est oblige d’abandonner ce sentiment. La voie de l’assistance est celle du système des causes occasionnelles ; mais je tiens que c’est faire venir Deus ex machina dans une chose naturelle et ordinaire, où selon la raison il ne doit intervenir que de la manière dont il concourt à toutes les autres choses de la nature. Ainsi il ne reste que mon hypothèse, c’est-à-dire que la voie de l’harmonie préétablie par un artifice divin prévenant, lequel dès le commencement a formé chacune de ces substances d’une manière si parfaite, si réglée avec tant d’exactitude qu’en ne suivant que ses propres lois qu’elles a reçues avec son être elle s’accorde pourtant avec l’autre ; tout comme s’il y avait une influence mutuelle, ou comme si Dieu y mettait toujours la main au delà de son concours général.

Après cela, je ne crois pas que j’aie besoin de rien prouver, si ce n’est qu’on veuille que je prouve que Dieu a tout ce qu’il faut pour se servir de cet artifice prévenant dont nous voyons même des échantillons parmi les hommes, à mesure qu’ils sont habiles gens. Et, supposé qu’il le puisse, on voit bien que c’est la plus belle voie et la plus digne de lui. Il est vrai que j’en ai encore d’autres preuves mais elles sont plus profondes, et il n’est pas nécessaire de les alléguer ici [1].

Pour dire un mot sur la dispute entre deux personnes fort habiles, qui sont l’auteur des Principes de physique publiés depuis peu, et l’auteur des Objections (mises dans le journal du 13 d’août et ailleurs) parce que mon hypothèse sert à terminer ces controverses, je ne comprends pas comment la matière peut être conçue, étendue, et cependant sans parties actuelles ni mentales ; et si cela est ainsi, je ne sais ce que c’est que d’être étendu. Je crois même que la matière est mentalement un agrégé et par conséquent qu’il y a toujours des parties actuelles. Ainsi, c’est par la raison, et non pas seulement par le sens, que nous jugeons qu’elle est divisée ou plutôt qu’elle n’est originairement qu’une multitude. Je crois qu’il est vrai que la matière (et même chaque partie de la matière) est divisée en un plus grand nombre de parties qu’il n’est possible d’imaginer. C’est ce qui me fait dire souvent que chaque corps, quelque petit qu’il soit, est un monde de créatures infinies en nombre. Ainsi je ne crois pas qu’il y ait des atomes, c’est-à-dire des parties de la matière parfaitement dures ou d’une fermeté invincible. Comme d’un autre côté je ne crois pas non plus qu’il y ait une matière parfaitement fluide, mon sentiment est que chaque corps est fluide en comparaison des plus fermes, et ferme en comparaison des plus fluides. Je m’étonne qu’on dit encore qu’il se conserve toujours une égale quantité de mouvement au sens cartésien, car j’ai démontré le contraire, et déjà d’excellents mathématiciens se sont rendus. Cependant, je ne considère pas la fermeté ou consistance des corps comme une qualité primitive, mais comme une suite du mouvement, et j’espère que mes dynamiques feront voir en quoi cela consiste, comme l’intelligence de mon hypothèse servira aussi à lever plusieurs difficultés qui exercent encore les philosophes. En effet, je crois pouvoir satisfaire intelligiblement à tous ces doutes dont M. Bernier a fait un livre exprès, et ceux qui voudront méditer ce que j’ai donné auparavant en trouveront peut-être déjà les moyens.


  1. Nous supprimons ici deux alinéas qui n’ont aucun rapport avec le problème de la communication des substances, et qui portent sur des problèmes exclusivement mathématiques proposés par Bernouill.