Un Clan breton/4

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Éric le MendiantUn Clan bretonHippolyte Boisgard, Éditeur (p. 127-133).
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LE DÉPART


Banni de la cour de son père, seul au milieu d’une cour étrangère aux affections de son enfance, on eût pu croire que Hlodowig se reportait avec regret vers les objets aimés dont il était séparé, et que son âme ambitieuse aspirait secrètement à ressaisir le pouvoir qu’on avait arraché de ses mains. Il fuyait la chasse et les festins bruyants, il se montrait rarement dans les fêtes ; on le voyait souvent se perdre sous les allées ombreuses de la forêt, pour ne reparaître que le soir bien tard à la table du comte Érech. Là, entre le vieux comte et Pialla, il semblait oublier qu’il avait une autre patrie, et que des destinées brillantes l’attendaient peut-être dans une contrée lointaine. Il racontait au vieillard les terribles batailles auxquelles il avait assisté, et le vieillard disait à son tour les combats de géants que s’étaient livrés de son temps les Bretons et les Danois. Pialla qui s’abandonnait naïvement aux délicieuses impressions d’un amour pur, écoutait les récits du jeune et du vieux guerrier, et semblait oublier, elle aussi, que sa main était promise à Alain, et que jamais, sans doute, sur cette terre, le sentiment qu’elle éprouvait ne trouverait sa satisfaction.

Hlodowig sentit enfin sa fausse position vis-à-vis de ses hôtes.

Peu à peu déjà, l’image d’Œlla s’était éloignée, et il l’avait vue se dresser tout à coup devant lui, au moment où il y pensait le moins. Œlla avait perdu sur son esprit la puissance d’un souvenir, elle n’avait plus que celle d’un remords… Hlodowig ne se demanda pas en vain la cause de ce changement, il devina bien vite que Pialla n’y était pas étrangère, et résolut presque aussitôt de s’affranchir pour toujours de ce nouveau sentiment qui menaçait de s’emparer de lui. Son projet fut sur-le-champ arrêté, et quelques jours après la scène que nous avons racontée, il se présenta à elle. Celle-ci ne s’attendait pas à le voir, elle rougit et baissa les yeux :

— Pialla, dit Hlodowig en s’avançant d’un pas assuré, je viens vous dire adieu !

— Vous partez, dit-elle.

— Je pars, repondit Hlodowig, j’ignore vers quelle terre hospitalière je porterai mes pas ; mais je ne veux point rougir plus longtemps de mon indigne repos : et avant de mourir, j’espère que mon nom méritera encore une fois d’être chanté par les bardes de ma patrie.

— Vous partez répéta Pialla atterée.

— Par delà vos montagnes, reprit Hlodowig, bien loin d’ici, est un pays fertile, baigné par un large fleuve et habité par des guerriers redoutés — c’est là que je suis né. — Mon père y possède d’immenses domaines sur lesquels je dois régner un jour. Mille souvenirs s’attachent au sol où l’on a vu le jour. — C’est cette contrée, c’est mon père que je veux revoir ; c’est aussi, vous le dirai-je ? la femme aimée que j’y dois retrouver.

Pialla garda le silence, mais un mouvement convulsif agita ses membres ; elle posa ses bras sur son cœur brisé, et levant enfin vers Hlodowig ému ses deux grands yeux noirs :

— Je l’avais prévu dit-elle en essayant de raffermir sa voix tremblante, cela devait être ; vous étiez étranger : un jour devait venir où l’amour vous rappellerait vers votre patrie ; moi qui ai vu le jour sous un autre ciel, qui ne tiens à ce pays que par un faible lien qui sans doute va se briser bientôt, je comprends la puissance des regrets qui vont vous éloigner pour toujours de ceux que vous avez à peine connus.

Elle s’interrompit un instant, et reprit avec plus de force.

— Allez donc, Hlodowig, quittez à jamais cette terre sauvage dont le soleil détourne ses regards ; allez vers les contrées où vous comptez de nombreux vassaux, et si les prières d’une femme peuvent appeler sur votre front les bénédictions du ciel, de grandes joies vous seront réservées, et vous vivrez de longs jours au pays de vos pères !

Puis elle ajouta, mais avec moins de fermeté cette fois, et en lui tendant la main :

— Adieu encore une fois, adieu ; au milieu des nouvelles destinées qui vous sont offertes, souvenez-vous de votre séjour parmi nous, et pensez quelquefois à ceux qui ne doivent plus vous oublier !

En ce moment de joyeuses fanfares retentirent dans la cour de la ferme, et Hlodowig s’arracha du lieu de cette scène douloureuse pour aller rejoindre le comte Érech. Cependant, en quittant Pialla, il obéissait plutôt à un mouvement de curiosité qu’à toute autre pensée ; en effet, la fanfare qui venait de retentir avait réveillé dans son cœur un écho depuis longtemps endormi ; il lui sembla l’avoir déjà entendue à la cour de son père : c’était comme la voix du passé qui l’arrachait tout à coup aux préoccupations du présent. Le fils du comte Érech, averti de son départ, avait-il voulu le saluer du bruit de cette fanfare comme d’un noble adieu fait à un hôte aimé ? Était-ce simplement le hasard ?

Toujours est-il que Hlodowig arriva le cœur plein d’émotions à la porte de la grande salle, où l’attendaient le comte, son fils Alain et une foule de guerriers bretons, leurs vassaux : un spectacle singulier frappa alors ses regards.

Le comte Érech était assis au milieu de la salle, ayant à sa droite son fils et à sa gauche le juge de la cour. Derrière eux se tenaient, debout et découverts, les vassaux de leurs domaines revêtus chacun des insignes barbares de leur dignité respective.

En face de ce groupe imposant, quatre seigneurs, qu’à leur costume Hlodowig reconnut pour des guerriers francs, étaient assis dans une attitude respectueuse ; tous gardaient le silence, attendant sans doute l’arrivée d’un personnage important.

À l’aspect de cette assemblée vénérable, Hlodowig s’arrêta sur le seuil de la porte, indécis s’il devait avancer ou demeurer à sa place ; mais le vieux comte avait déjà descendu les marches de l’espèce de trône sur lequel il se trouvait, et, allant à lui, dit en le présentant aux seigneurs francs :

— Seigneurs, voici Hlodowig lui-même, le fils de votre maître, celui que vous êtes venus chercher dans ma demeure. Il est noble et brave, éprouvé par l’adversité ; il a retrempé son âme dans l’exil, et vous le retrouverez digne de monter sur le trône de son père.

Les quatre seigneurs s’inclinèrent à la fois devant Hlodowig et le plus âgé d’entre eux ayant pris la parole, raconta alors comment le père du jeune chef franc était mort dans un combat nocturne livré contre les Burgondes, puis il ajouta :

— Lorsque ton père eut rendu le dernier soupir, les chefs les plus renommés par leur courage se réunirent autour de son corps et convinrent que quelques-uns iraient vers toi après les funérailles, et que tout serait disposé pour te recevoir dignement. On se souvient encore de ta valeur, on sait que malgré ta jeunesse tu as laissé un nom redouté de nos voisins. Dès que les funérailles eurent été achevées, nous sommes venus, ainsi qu’il avait été dit. D’autres sont allés vers Œlla, la fiancée de ton cœur, et tu la retrouveras aux lieux que tu as quittés. Reviens donc avec nous, Hlodowig, tu seras honoré comme ton père l’a été, et tu commanderas, comme lui, aux riches pays qu’il a conquis sur ses ennemis.

Hlodowig regardait son interlocuteur avec stupéfaction ; tout ce qu’il voyait n’était point un rêve, c’était bien un guerrier franc qui lui parlait, il le reconnaissait à la fois au costume et à l’idiome de sa nation. Il venait bien de la part de ses amis, puisqu’il avait parlé d’Œlla et de son père ; cependant il ne pouvait croire que tout cela fût vrai, il craignait qu’il n’y eût sous ce dehors plein d’aménité quelque dessein caché, et pour s’assurer d’une manière certaine que ces hommes étaient mus par des sentiments sincères d’affection, et qu’ils s’acquittaient d’une mission dont on les avait véritablement chargés, il leur dit :

— Si vous êtes réellement envoyés par Œlla et par les amis de mon père, prouvez que vous ne me trompez pas et que vous dites la vérité.

— En croiras-tu l’anneau d’Œlla et l’épée de ton père ? demanda le plus vieux.

— Je les en croirai ! dit Hlodowig.

Et comme on lui présentait l’anneau et l’épée, Hlodowig les saisit avec une émotion haletante :

— Ô mon père ! s’écria-t-il, ô Œlla !

Tous les spectateurs de cette scène n’osèrent ni élever la voix ni faire un pas ; chacun respectait la douleur dont il était accablé.

Cependant le vieux guerrier franc s’approcha de lui.

— Hlodowig, dit-il, nous suivras-tu maintenant.

— Oh ! dit Hlodowig avec enthousiasme, voilà bien l’anneau d’Œlla, voilà bien l’épée de mon père ; partout où brilleront cette épée et cet anneau, j’irai !

Puis se tournant vers le comte Érech :

— Comte, lui dit-il, voici des guerriers qui vont m’escorter au pays des Francs. Pour votre royale et noble hospitalité, merci ! et si, dans l’avenir, le secours de quelques guerriers hardis et courageux vous était nécessaire, rappelez-vous que vous avez en moi un ami généreux et dévoué !

— Mon fils, repartit le vieux comte, ne parlez pas d’avenir à un vieillard dont les jours sont comptés, et qui ne verra peut-être pas se coucher le soleil qui se lève en ce moment. Vous êtes au commencement de la carrière que j’ai terminée, et mes pieds sont poudreux et je suis loin de la route. Allez donc où la jeunesse, les plaisirs et les combats vous convient ; marchez droit dans le chemin que vous avez à parcourir ; allez devant vous sans trop regarder ce que vous laissez derrière : le regret ne doit pas naître votre âge.

Hlodowig s’adressa alors au fils :

— Alain, lui dit-il, je vais combattre les ennemis de mon père : ils ont de nombreux troupeaux, et nous leur enlèverons de riches dépouilles. Si ces expéditions lointaines tentent votre courage, venez avec moi, et, je vous le jure, la place que vous occuperez sera digne de votre valeur.

Le regard d’Alain s’alluma à cette proposition, mais il se contint aussitôt, et réprimant ce premier mouvement :

— Je combattrai les ennemis de mon père et les miens, répondit-il ; je défendrai notre pays de l’Armor, et si les dépouilles que j’enlèverai à mes ennemis sont moins riches que celles dont vous parlez, du moins je ne quitterai pas le pays de mes ancêtres, et je mourrai là où ils sont morts !…

Un festin somptueux fut aussitôt servi, et dès que les préparatifs du départ furent terminés, de nouvelles fanfares se firent entendre, et Hlodowig et ses compagnons, ayant salué leurs hôtes, montèrent à cheval et s’éloignèrent.

Pialla les suivit longtemps du regard, jusqu’à ce qu’enfin elle les eût vus disparaître, prenant la voie romaine qui conduisait vers Kerhaès.