Un Mort vivait parmi nous/38

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La Sirène (p. 175-177).


XXXVIII



MA vie est un long rêve éveillé. Je vais, les yeux éblouis, sur la route ardente, comme un convalescent qui marche en chancelant dans un jardin ensoleillé.

Ma vie est semblable à une barque désemparée sur le fleuve. Je ne sais rien des forces mystérieuses qui me conduisent.

Cependant, chaque jour, l’image de l’Indien apparaît devant moi.

Je sais que, partout présent et invisible, le Peau-Rouge thaumaturge conduit et domine toute chose. Je sais que j’obéis à sa volonté, et que les voix de la Solitude, des arbres et du Fleuve et la voix même du fantôme viennent de lui.

Il est là, près de moi… Je lui parle… Et, comme si mon âme était désormais absorbée par la sienne, c’est lui qui parle par mes lèvres.

.   .   .   .   .   .   .   .  

— C’est ainsi que l’Indien se dédouble… C’est par lui que la folie est venue aux hommes sur le camp…

Pierre Deschamps a suivi mon récit avec attention. Craignant de n’être pas cru par lui, j’ai raconté les événements mystérieux du placer avec mesure.

— Je ne suis, dis-je, qu’un scribe égaré dans la brousse… Je jure que tout cela est vrai, peut-être me suis-je trompé…

Il lève lentement les yeux vers moi :

— L’Indien ne t’a jamais parlé d’El Dorado et du lac magique ?

— Jamais…

— Écoute… J’étais un homme aveugle et sans âme, peinant sans raison. Un jour, j’ai rencontré cet homme sur le fleuve… Il est maintenant dans ma vie comme un phare sur la côte…

— …

— Tous les mineurs le connaissent. II appartient à une tribu du haut Maroni. C’est le meilleur pagayeur du bassin ; il connaît toutes les criques et tous les tracés ; la Compagnie l’emploie depuis vingt ans. Les Pères à Mana disent qu’il est possédé du diable.

— …

— Il m’a parlé… C’est par lui que j’ai connu le secret. Il m’a donné la Révélation qui a germé en moi. Longtemps, j’ai gardé dans mon âme la semence magique…

Pierre semble transfiguré. Ses yeux ont un éclat inconnu ; il respire péniblement…

— L’Indien est au placer, dit-il. Pourquoi ne me l’avais-tu pas dit ? Il m’attend… Il sait que je dois revenir… Je savais bien que je répondais à son appel. C’est par lui que je découvrirai le lac Parimé…

— Écoute… Je lui appartiens…

Les paroles de Pierre Deschamps éclairaient mon esprit et me révélaient la lumière éblouissante qui brillait en moi comme une scène ruisselante de feux lorsque se lève le rideau du théâtre.

La vérité éclatait… Tout venait de l’Indien… Le délire des hommes du camp, la folie de Marcellin, les hallucinations collectives, mon propre égarement et le rêve insensé de Pierre, tout trouvait sa source dans les incantations de l’Indien.