Un cœur vierge/06

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Ernest Flammarion (p. 68-74).


VI


Je suis retourné au Goabren. C’est curieux, l’attraction que cet endroit exerce sur moi. Mais aujourd’hui le temps était radieux, je n’avais point de sombres et tragiques pensées. L’île ne me semblait pas mystérieuse, la mer me paraissait amie. Une grande torpeur envahissait tout. La lande était engourdie, au milieu de l’océan qui dormait, immobile et chaud.

Le fortin m’a paru moins hostile : les rochers qui l’entourent ne sont pas rouges, ils sont roses. Les chèvres m’ont regardé avec indifférence. Je me suis assis sur une pierre au soleil, puisqu’il n’y a pas d’arbres et que l’ombre est inconnue dans cette île. Je ne sais pas combien de temps je suis resté là, songeur. Les chèvres avaient fini par s’habituer tout à fait à moi, elles venaient jusque près de mes pieds, tirer du sol des pousses, de leurs longues dents. C’est vrai que ce sont de belles bêtes et qu’elles ne ressemblent pas à des chèvres ordinaires…

Il ne se passait rien dans le fort. Comme l’autre jour, on l’aurait cru inhabité. Mais tout à coup il est arrivé quelque chose, une chose que je n’attendais pas : la silhouette d’une femme s’est montrée, elle s’est avancée un peu dans la direction de la mer, elle a paru la considérer un instant, et puis elle est rentrée.

L’attention, l’avidité presque, avec laquelle j’ai regardé cette apparition est singulière. La forme était longue, gracieuse. Elle portait une robe blanche et un grand chapeau de paille avec des rubans qui flottaient. Je n’ai pas du tout distingué son visage, elle était trop loin. Je ne pense pas qu’elle m’ait vu. Ce doit être la fille du comte.

Je suis resté là longtemps encore. Sans doute que j’escomptais une nouvelle apparition. Mais ce fut tout. Le petit fort a repris son aspect abandonné. Pourtant il n’était plus pareil à mes yeux. Je savais qu’à l’intérieur respirait cette grande jeune fille, que ses salles basses et sombres étaient éclairées par une robe blanche.

Je me suis éloigné. Je suis allé à la plage que j’avais découverte le lendemain de mon arrivée, cette plage de sable vierge entourée de rochers sur lesquels j’avais cueilli des moules… Je me suis dévêtu, et je me suis baigné : l’eau était délicieuse ; après ce soleil brûlant, la fraîcheur du bain était voluptueuse. J’en suis sorti cependant, et me suis allongé sur la grève. Comme l’autre jour, j’ai noyé mes yeux dans le ciel, et j’ai rêvé à perdre haleine. Je ne sais pas pourquoi cette jeune fille m’a fait penser à Fleur-des-Bois. Fleur-des-Bois, l’héroïne des Boucaniers, un roman que je lisais quand j’étais enfant, dans un très ancien journal illustré, l’Omnibus, que ma grand’mère me donnait pour me faire rester tranquille. Il y avait des gravures qui représentaient Fleur-des-Bois, l’une entre autres où elle dormait dans une forêt au pied d’un arbre, sous la garde d’un nègre, fidèle comme un chien. Elle était aimée du Chevalier. On rencontrait aussi, dans ce roman passionnant, Montbard l’Exterminateur et, si je ne confonds pas, la prise, par la flibuste, d’une ville qui s’appelait Santiago. J’adorais Fleur-des-Bois, quand j’avais dix ans… Et maintenant il me semble que sur les images, elle avait un chapeau tout à fait pareil à celui que portait cette jeune fille… Dieu ! que je l’ai aimé, le chapeau de Fleur-des-Bois ! D’ailleurs tout ce qui la touchait et tout ce qu’elle disait me mettaient dans l’extase.

J’ai rêvé à cette jeune fille… Mais d’abord, voyons, quand je pensais que cette apparition je ne l’attendais pas, était-ce juste ? Je croyais ne pas l’attendre, je ne m’étais pas aperçu, je ne savais pas que je l’attendais… Cependant par quoi étais-je attiré vers le Goabren ? Vers qui mes pas m’y portaient-ils d’instinct ? La raison de cette attraction indéfinissable ? Pourquoi étais-je allé m’asseoir là, sur cette pierre au soleil, pendant des heures, avant qu’elle ne parût ?… Est-ce que je n’attendais pas ? Est-ce que je ne l’attendais pas ?

Je suis retourné au village, plein de réflexions. Je n’aurais pu dissimuler aux yeux de la famille Toussaint, ils auraient remarqué mon air absorbé. J’ai prétexté la migraine, j’ai dit que le soleil m’avait fait mal, et je suis allé me coucher sans m’être mêlé à la conversation du soir devant la porte.

Mais il s’est produit pourtant une chose extraordinaire. C’est demain que Toussaint Leblanc et le gendre vont faire les commissions et chercher le courrier au continent. Je pensais quitter Houat demain matin, je n’en avais pas encore parlé, mais je suppose que les Leblanc le croyaient aussi. Cependant, quand Toussaint a dit que demain il allait à Quiberon, au lieu de lui répondre : « Je vous accompagne », je lui ai demandé de passer chez le marchand de couleurs et de me rapporter des toiles. Ça m’a pris tout à coup, cette envie de peindre. J’ai plus envie de peindre que d’écrire. J’ai ma boîte et un carnet à croquis ici, mais je n’avais guère l’intention d’y travailler. Pourquoi ?… En somme on peut fort bien vivre à Houat — et c’est très beau… J’ai prié Toussaint de me rapporter des provisions en même temps.

Et il m’est venu une idée. Germaine, la fille des Leblanc, est charmante, et elle est bien aimable avec moi. Mais enfin je ne veux pas l’encombrer ; tout de même on n’est plus chez soi, quand on loge un étranger… Si j’essayais d’habiter dans le grand fort ?… J’en parlerai à Toussaint à son retour. Je ferai un petit don à la commune, et le maire m’accordera peut-être l’autorisation ?…