Un cœur vierge/07

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Ernest Flammarion (p. 75-79).


VII


C’est arrangé. J’ai la permission. L’affaire s’est conclue à la cantine. Toussaint Leblanc était là, car il est adjoint, — ce que j’ignorais, — avec le maire, un pêcheur sérieux et qui porte la barbe : le seul d’ici, je crois, car ils sont tous rasés. On a bu une chopine — ils ne sont vraiment pas buveurs — et on a topé là. Ils n’ont même pas voulu entendre parler d’un loyer. C’est tout simple : le maître d’école est au Continent, il rentrera seulement le 15 octobre. Je n’ai qu’à m’installer à sa place dans le fort, cela ne dérange personne… En sortant de la cantine, je suis passé à la boutique de la bonne sœur, et j’ai demandé des cigares, les plus luxueux de l’île : ce sont des demi-londrès. J’en ai offert une douzaine au maire et autant à Toussaint. Ils étaient ravis et reconnaissants, mais un peu scandalisés d’une telle prodigalité.

À la cantine, en même temps que nous, se trouvait un ivrogne. On refusait de le servir. Il insistait. Il répétait d’une voix pâteuse : « M’sieu l’recteur… M’sieu l’recteur… a pas dit… a pas dit… » J’ouvrais de grands yeux. Mais on m’a expliqué : « Ce n’est pas un Houattais, c’est un ouvrier d’Auray, un couvreur. Ceux d’Houat, on ne les rationne pas, ils boivent ce qu’ils veulent, puisqu’ils n’abusent pas. Celui-là il se saoûle, et il fait du potin quand il est saoûl, et il insulte les sœurs. Le recteur a dit qu’on lui serve six sous de goutte le matin, et un litre de vin en mangeant. « J’crois qu’il peut bien se contenter avec ça… » dit le maire en tirant sur sa barbe.

J’ai opéré mon déménagement avec Yvon. Ce n’était pas bien considérable. J’étais chargé de mon attirail de peintre et de ma musette à provisions, et lui il portait mes sacs. Pas très loin, mais c’est égal, nous avions chaud. Et j’ai beaucoup regretté de n’avoir pas pris une bouteille de cidre. Nous aurions volontiers fait une libation en l’honneur des dieux lares de mon nouveau logis, afin de me les rendre favorables.

Donc, je suis dans la salle d’école des petits gars d’Houat, laquelle sert en même temps d’appartement à leur instituteur. C’est vaste. De grandes fenêtres grillées ouvrent sur le fossé du fort ; mais la lumière ne va pas jusqu’au fond de la salle où règne un apaisant demi-jour. Il fait une fraîcheur délicieuse. Le mobilier est tout à fait simple ; dans un angle sont rangés les tables et les pupitres des enfants avec le tableau noir ; au mur une grande carte de France : les cours d’eau, et un placard de propagande en couleurs contre l’alcoolisme. À l’autre extrémité, l’installation personnelle du maître : un lit-cage, une armoire et une table de cuisine, deux chaises de paille, et sur une tablette une cuvette et un pot à eau. Mais j’ai trouvé aussi une lampe, sur laquelle je pourrai faire cuire mes œufs, me faire du thé et du café, et une casserole. À la tête de son lit, mon prédécesseur a piqué une photographie d’amateur : un groupe de Bretons dans une cour de ferme, — probablement sa famille.

Je ne sais pas si cela tient aux gros barreaux des fenêtres et au fossé qu’on voit derrière : j’éprouve un peu l’impression d’être en prison. Le silence du fort est profond, l’épaisseur des murs énorme. On est accablé par cette masse formidable de pierres, de plâtre, de ciment et de terre accumulée au-dessus de votre tête : j’ai vaguement l’idée que je vis dans une grotte, sous une montagne. Mais tout cela, c’est de l’imagination, et certainement je m’habituerai vite à mon logement. Le soleil éclaire le fossé, de onze heures à trois heures, et j’entends dans l’herbe le chant des grillons.

D’ailleurs tout le fort est à moi. Mon cœur se serre un peu quand j’avance dans ces longues et sombres galeries voûtées où mon pas résonne trop, et où je devine que mon approche fait s’enfuir toutes sortes de bêtes qui sont ici chez elles ; mais si je sors dans la cour, quel éblouissement !… Là enfin je vois le ciel, que je ne puis apercevoir de ma chambre, caché qu’il est par les hauts talus du fossé. Et que je monte sur les remparts, je découvre toute l’île et toute la mer !… Et, par là, c’est le Goabren…

Dans la cour du fort, il y a une pompe qui fonctionne encore très bien. J’ai de l’eau autant que j’en veux.