Un cœur vierge/11

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Ernest Flammarion (p. 100-106).


XI


J’étais dans mon lit, la nuit, au milieu du lourd silence du fort. J’avais les yeux clos, mais je ne dormais pas : le bonheur me tenait éveillé. Insomnie que je bénissais. Car j’étais encore avec elle… Anne ! Je ne l’avais point quittée. Nous étions à côté l’un de l’autre, sur le sable, dans cette anse étroite, et pour moi comme une baie du Paradis. Je respirais son parfum. Je baignais dans l’atmosphère divine que créait sa présence, tout devenait d’une beauté surnaturelle, tout rayonnait, tout était suave et harmonieux… Je la regardais : qu’elle était belle, et comme ses gestes étaient parfaits ! Elle était debout. Je l’admirais, grande, fine, délicate, élancée, ses deux bras tombant si naturellement le long de son corps, aux mouvements si simples, si libres et si aisés. Elle n’était pas une créature épanouie, pareille à un beau fruit mûr, velouté et savoureux, sensuel et voluptueux. C’était une jeune fille, pleine encore des grâces de l’enfant, déjà femme cependant, et sous sa fragile apparence, robuste, nourrie par la mer, fortifiée par le sel de l’air, ayant poussé dans la nature et, comme une liane, flexible et résistante.

Elle était assise. Je l’admirais. Elle était assise, la tête un peu penchée, s’inclinant comme une rose trop lourde, le buste long et d’une ligne pure, avec ses deux seins mignons de vierge que je devinais sous la blanche étoffe. Chastement, je la déshabillais : une adorable nymphe de Jean Goujon naissait. Je regardais ses attaches fines, ses mains petites, ses petits pieds. La race était inscrite partout sur elle. Et jusqu’en cet îlot perdu, sa mère, qui l’avait élevée, avait dû conserver ses anciennes habitudes de femme élégante : Anne était fraîche et nette comme une Anglaise, sa robe était immaculée.

Je ne savais plus si je dormais, si j’étais éveillé. Mon songe m’emportait. Anne était penchée sur moi : je me perdais dans ses yeux. Sur son visage, j’épiais la moindre de ses impressions : tout s’y lisait. Un sourire voltigeait sur ses lèvres enfantines : il se posait à peine, puis s’envolait. L’âme s’ouvrait entièrement, puis soudainement se repliait, infiniment confiante, infiniment farouche. Mon regard la caressait, la flattait, la charmait, mais parfois, subitement, elle restait interdite, vaguement effrayée, parce que je lui avais souri avec trop de douceur, que mes yeux avaient été trop tendres ou ma voix trop tremblante. Alors, je prenais bien garde de ne pas recommencer, pour la rassurer, pour l’apprivoiser, pour qu’elle, si disposée à s’ouvrir entièrement, ne se refermât plus… Et, enfin, elle avait eu entièrement confiance. La vierge innocente s’était rassurée, et elle s’était laissée aller, sans plus une arrière-pensée, au plaisir d’être avec moi.

Et elle s’était mise à parler à cœur ouvert, et d’abondance. Et sa voix m’avait transporté, comme une musique d’ange.

Et une âme, telle que j’en avais jamais connue, une âme d’une essence unique s’était exprimée pour moi. Et cela était devenu divin.

Et, maintenant, j’entrais dans une vie nouvelle. Et j’y entrais de plain pied. J’y entrais par une porte d’or sous un soleil éclatant… Je savais bien que c’était l’amour, et j’allais aimer comme jamais je n’avais aimé !

Mais j’abordais cet amour avec allégresse, je n’en redoutais rien, on eût dit que je ne devais connaître par lui nulle souffrance, nulle tristesse. Je pénétrais dans l’éden : l’air serait toujours doux, l’horizon toujours lumineux. Je ne redoutais rien, je n’hésitais pas, je donnais ma vie avec enthousiasme.

Je n’étais pas incertain, inquiet, anxieux. Je n’étais pas à la fois attiré et effrayé. Je n’éprouvais pas un vertige contre lequel je me défendais. Je ne me demandais point si ce Seigneur qui m’appelait et qui me semblait si beau, n’allait pas me faire bien du mal. Et, en franchissant le seuil de l’amour, je n’avais pas le cœur serré, regardant derrière moi pour voir encore la vie que je laissais, le passé, puis, devant moi, un avenir obscur, enveloppé de nuages. Je ne m’interrogeais pas sur la suite, ni l’issue. Non, je courais droit, les bras levés, et le visage au ciel. Je chantais un chant d’allégresse, car j’aimais, car ma vie allait s’épanouir, car j’allais connaître le suprême bonheur !

Et je m’élevais, je me dépouillais comme dans une transfiguration. Toutes les petitesses de ma vie tombaient autour de moi comme des guenilles. Mon existence passée était lointaine, était achevée. Je montais dans la lumière vers l’extase. Je m’élançais vers la réalisation parfaite de moi-même. Les ailes de mon âme s’ouvraient. J’allais connaître l’harmonie divine. J’étais prêt à vivre dans un univers sublime au milieu des pures essences.

J’éprouvais un grand calme. Je n’avais aucun doute. Je sentais ma destinée s’accomplir. Cela était écrit… Je comprenais maintenant… Lorsque je voguais vers Houat : ce sentiment singulier que quelque chose de considérable m’y attendait… Puis, tout de suite, chez Toussaint, la conversation sur le comte de Kéras, puis Roudil, puis moi tournant autour du Goabren. C’est vers le Goabren que j’allais quand je venais vers Houat. C’est vers le Goabren que me dirigeait Marcel Schwob, dix ans auparavant. Je le savais maintenant. Cela était clair. Je comprenais tout.

Oui, en remontant plus haut, en considérant toute mon existence antérieure, je la voyais se combiner, se déterminer, en vue de cet amour. Ce n’était point par hasard que je n’étais pas venu plus tôt à Houat, à laquelle je songeais si souvent. Je n’y devais venir que pour Anne, et quand elle serait prête pour moi. Elle grandissait ici solitaire. J’existais là-bas inconnu. À présent, c’était l’heure. L’heure avait sonné de m’approcher du Goabren. Alors, je m’étais mis en route et de loin j’étais venu. Et, maintenant, par une volonté supérieure, s’effectuait la conjonction de nos chemins. Il n’y avait point là de hasard. Cela était écrit. La destinée s’accomplissait.