Un cœur vierge/12

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Ernest Flammarion (p. 107-112).


XII


Elle me regardait peindre. Cela demeurait pour elle étonnant et légèrement mystérieux. Elle suivait tous mes gestes avec attention, les sourcils levés, la bouche entr’ouverte, et si j’avais posé un ton qui précisait pour elle un détail, qui rendait plus lisible telle ou telle partie de ma toile, elle battait des mains en riant, son plaisir éclatait. C’était une enfant, l’enfant la plus vraie et la plus adorable… Je m’amusais à provoquer sa surprise, son admiration, en étalant sur ma palette les couleurs les plus vives, en y disposant les arcs-en-ciel et les feux les plus éclatants. Elle était sensible à cette beauté, elle s’extasiait.

Je lui parlais de tous les pays où j’avais peint, je les lui décrivais. Je lui expliquais la différence qu’il y a entre la Méditerranée et cette mer-ci, et comment là-bas est le ciel, et comment est la terre. Elle m’écoutait en rêvant, s’abandonnant à l’imagination. Mais si elle ne trouvait à Houat aucun point de comparaison pour se représenter ce dont je lui parlais, elle mettait son front dans sa main, elle devenait triste. Elle ne pouvait plus me suivre. Tout à coup, l’infinité des choses qu’elle ignorait lui était apparue, le monde dont elle était séparée, le monde était devenu immense et incompréhensible, elle était écrasée, elle était perdue ; elle avait envie de pleurer. Alors, j’allais m’asseoir près d’elle, je tirais mon crayon, mon carnet à croquis, et ce qu’elle n’avait pu imaginer, je le lui dessinais. Et déjà le plaisir, l’étonnement qu’elle éprouvait en voyant sortir de ma main tant de formes et d’aspects effaçait sa tristesse, elle l’oubliait. Si mobile et si entièrement à l’instant présent, déjà elle ne pensait plus qu’aux objets qui naissaient de mon crayon, elle était encore une fois émerveillée, elle me regardait avec bonheur.

Me rappelant ce qu’elle m’avait objecté la veille quand je lui parlais de Fleur-des-Bois : qu’elle, elle n’avait jamais vu de bois, j’avais dessiné un bois… Et je lui disais la douceur de l’ombre fraîche, la mollesse de la mousse, le murmure des ruisseaux, le chant des oiseaux cachés dans les feuilles. Puis j’avais fait des arbres pour lui montrer les différentes espèces, celles qui poussent en Bretagne, celles qui viennent dans le Midi : un chêne, un peuplier, un pin, un oranger. Je lui avais parlé des fruits aussi : elle ne connaissait guère que les fraises que ses parents cultivaient dans l’île, et les pommes dont ils faisaient rapporter du continent des paniers par Toussaint. J’avais peint des cerises, des pêches, des oranges, du raisin. Je me perfectionnais dans la nature morte… Elle connaissait presque toutes les bêtes par son livre de contes, mais elle en savait mal la forme. Je lui fis le portrait de Babiole, la petite guenuche, et celui du gros singe Mirlifiche. Cela l’amusa.

Je la regardais avec ravissement. Était-il jamais arrivé à personne une pareille aventure ?… À celle que j’aimais j’apprenais tout. Je lui apportais véritablement l’univers.

Et maintenant que sa curiosité était éveillée, et que j’avais trouvé ce moyen de lui dessiner ce qu’elle ne pouvait se représenter, et ainsi d’écarter d’elle le découragement, elle me questionnait à perte de vue. Tout l’attirait, tout l’intriguait, tout la séduisait. Elle voulait tout connaître. Son premier éblouissement était déjà passé ; elle avait soif de savoir. J’avais la clef du monde : j’avais ouvert la porte ; elle était entrée, d’abord timidement, à pas hésitants ; maintenant elle n’avait plus peur, elle se lançait, elle voulait aller partout, elle voulait que je lui montrasse tout.

Elle était suspendue à mes lèvres. Les yeux brillants, elle m’écoutait avec enthousiasme. Quand je m’arrêtais, elle me prenait la main et disait d’un ton mutin et suppliant : « Encore, encore, encore… »

Alors, je me promenais avec elle dans les villes, je lui montrais les maisons, les rues, les automobiles, les monuments, les places, les parcs, les passants. Je la conduisais au bord du fleuve, et je la faisais passer sur un pont, puis je suivais avec elle le cours de l’eau jusqu’à la sortie de la ville, dans la campagne, au milieu des champs. Elle regardait les chalands chargés de marchandises. Ensuite, nous grimpions sur une montagne, nous découvrions un glacier, nous voyions à nos pieds une vallée profonde…

Enfin, elle était un peu étourdie, elle était fatiguée ; son entrain diminuait ; son attention commençait à baisser… Alors, pour la reposer, la distraire, j’esquissais sur mon carnet la silhouette de Laouen. Elle se levait, elle riait, elle trépignait et courait sur place comme une petite fille. Il lui fallait maintenant se délasser. Elle avait besoin de mouvement. Son sang ardent et jeune voulait dépenser de la vie : elle sautait avec sa chèvre de roche en roche, et je tremblais qu’elle ne tombât. Mais non, elle était d’une souplesse et d’une adresse infinies !