Un cœur vierge/14

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Ernest Flammarion (p. 120-124).


XIV


Maintenant, elle parlait des choses auxquelles elle pensait avant de me connaître. Je lui demandais si elle avait envisagé qu’elle resterait toujours à Houat, si elle avait réfléchi à l’avenir qui l’attendait.

Elle m’avait d’abord répondu avec un peu d’embarras. Et bientôt j’avais compris que ses idées étaient si étranges, si romanesques, toutes formées par la solitude, par le souvenir des récits de sa vieille nourrice, dans sa petite enfance, et par la lecture de ses contes, qu’elle osait à peine les avouer. Mais je l’avais pressée, je lui avais fait comprendre qu’au contraire tout ce qu’elle disait, tout ce qu’elle pensait me semblait délicieux, me ravissait, et à la fin, elle m’avait tout dit.

Elle n’avait jamais eu beaucoup de crainte. Elle redoutait à peine l’avenir. D’abord elle ne s’ennuyait pas à Houat entre son père, sa mère et ses chèvres. Elle travaillait, on faisait venir des étoffes et de la toile et c’est elle qui cousait le linge et toutes les robes de la maison. Elle aimait à coudre et à broder, parce que cela ne l’empêchait pas de rêver. Elle rêvait beaucoup, elle rêvait au prince Pigeon, à Dandinardière, à Belle-Étoile, à Zélonide, et il y avait tout un univers où elle vivait, qui était complètement ignoré de ses parents, car elle ne leur en avait jamais parlé, et où elle éprouvait mille plaisirs. Tout en travaillant, au dedans d’elle, elle faisait la conversation avec Gracieuse et elle lui demandait des nouvelles de Percinet, ou bien se promenant avec la Belle aux cheveux d’or, elle jouait avec Cabriolle, le petit chien si sage et si malin.

Dans ses contes, elle avait toujours vu que les jeunes filles rencontraient un Prince Charmant, qu’elles l’épousaient et qu’elles avaient beaucoup d’enfants. C’était là ce qui lui arriverait, c’était ce qui arrivait aux jeunes filles. Elle ne savait pas d’où, ni comment cela arriverait, mais sûrement cela arriverait un jour.

Et elle, sa destinée ressemblait à celle de la princesse Violette qui était enfermée dans un château. Et un jour un dragon était venu, et il l’avait délivrée.

Non, elle n’avait guère craint l’avenir. Une heure devait sonner où tout changerait. Certains jours d’hiver seulement, jours affreux, elle avait été sur le point de désespérer, elle s’était dit : Non, cela n’arrivera jamais.

Mais le lendemain elle pensait de nouveau : Mais si, patience,… un jour viendra !

Je la faisais parler de moi, elle me disait des choses délicieuses. En apprenant qu’un jeune étranger était arrivé dans l’île, elle avait tout de suite pensé que c’était pour elle. Aussi elle n’avait pas été surprise de me voir, ni de la façon dont je lui avais parlé : elle s’attendait à tout cela.

Et cette occupation bizarre que j’avais, peindre, cela qu’elle ne connaissait pas, lui avait en somme paru naturel. Parce que, dans ses contes, les princes déguisés avaient toujours une occupation singulière, éloignée de leur condition… Pourquoi n’aurais-je pas été un prince, qui aurait su d’un génie, le secret de sa retraite, et qui viendrait la délivrer ?… Son existence à elle-même, à Houat, n’était-elle pas étrange ? N’était-ce pas une existence de conte de fées ?

Elle me disait aussi que d’abord elle s’était demandé si je n’étais pas un magicien. Cette faculté extraordinaire que j’avais de dessiner exactement les choses lui semblait surnaturelle. Et la peinture elle-même, ce que je faisais là, c’était peut-être une opération magique, que j’entreprenais dans un but qu’elle ignorait. Elle s’était demandé si je n’allais pas changer subitement en jeunes gens et en jeunes filles toutes les chèvres du Goabren, et si le Goabren lui-même ne se métamorphoserait pas en un palais superbe, où son père et sa mère seraient un roi et une reine entourés d’une cour brillante, — et regardant sa chèvre, elle disait :

— Laouen, Laouen, ne serais-tu pas une jolie jeune fille qu’une méchante fée a changé en bête ?…

De ma baguette de peintre, je touchai le front de Laouen et je dis :

— Reste chèvre, Laouen… Laouen aimée de la plus délicieuse enfant de la terre entière !