Un cœur vierge/15

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Ernest Flammarion (p. 125-132).


XV


— Que vas-tu m’apprendre aujourd’hui ?

Elle avait sauté près de moi, et s’était assise à mes pieds. Elle levait ses beaux yeux vers les miens en souriant. Elle était reposée, rose et fraîche. Son âme charmante transparaissait sur son visage.

Nous reprenions, au milieu de l’azur, notre divin bavardage.

Ce matin, elle pensait que je n’étais ni un magicien, ni un prince déguisé. Non. J’étais bien un peintre — un peintre ! elle éclatait de rire — j’étais venu à Houat par hasard, et je l’avais rencontrée par hasard, c’était plus étonnant encore que ce qu’elle avait rêvé. D’ailleurs le monde, le monde que je lui décrivais était plus extraordinaire que celui des contes. Mais comment moi, moi qui le connaissais, qui y vivais, qui parcourais ce continent peuplé de merveilles, comment pouvais-je me plaire ici, dans cette île primitive ? Et quand je lui disais que je la trouvais jolie, est-ce que j’étais sincère, est-ce que je ne me moquais pas d’elle, moi qui devais avoir rencontré là-bas tant et tant de femmes si instruites et si élégantes, si brillantes et si belles… À côté de pareilles femmes, qu’était-elle ? — Une pauvre petite sauvage.

Elle faisait une légère moue, inquiète, mais moins inquiète maintenant, que coquette, peut-être Alors je prenais sa main droite, je la posais sur mon front, et je disais, à moitié plaisant, à moitié sérieux :

— Je vous appartiens, Anne. Ma Dame, je suis votre chevalier.

J’avais commencé son portrait. Elle était assise sur un rocher, Laouen couchée près d’elle. Mais à chaque instant, elle se dérangeait pour venir voir la toile, sa chèvre la suivait, la pose était interrompue. Alors je faisais ma grosse voix, pour qu’elle retournât à sa place. Elle s’installait, tranquille quelques minutes, pendant lesquelles je la pouvais contempler à mon aise. Passionnément, je détaillais sa beauté : l’ovale de son visage ombré par son chapeau, ses cheveux blonds légers, l’arc parfait des sourcils, son nez aux narines délicates, la forme puérile et tendre de sa bouche, son joli menton. Elle était toute fraîche et rose. Elle respirait la jeunesse, une divine jeunesse.

Mais elle ne pouvait demeurer longtemps immobile. Elle était impatiente de revenir auprès de moi… Elle disait avec vivacité :

— Combien de temps encore ?

— Deux minutes…

Un moment après, et comme une enfant :

— Il y a deux minutes !

— Je vous en prie, ne remuez pas…

— Oh ! j’en ai assez, j’en ai assez !

Enfin je donnais le signal : « Là, vous pouvez bouger… » Elle faisait ouf, se levait et, d’un bond, sautait jusqu’à mon chevalet. Elle regardait ma toile en poussant des exclamations. Puis elle disait, tendrement : « J’avais tellement envie d’être à côté de vous… » Nous nous asseyions sur le sable, je prenais ses mains dans les miennes et nous nous regardions. Un long silence. Elle soupire, ses yeux se voilent, ses narines battent un peu. Alors je passe mon bras autour de son cou, elle appuie sa tête sur mon épaule, et je lui dis tout bas, comme hier :

— Oui, je t’adore !

Elle, doucement :

— On n’adore que le bon Dieu.

Je répète :

— Je t’aime, je t’aime, je t’aime… Et toi ?

— Je ne sais pas. Je ne pense qu’à toi. Je ne suis heureuse qu’avec toi. Je ne désire que d’être avec toi. Quand je te quitte, je suis impatiente de te revoir. Le temps me dure sans toi. Je le passe à me rappeler toutes tes façons, comment tu t’asseois, comment tu te lèves, comment tu vas et viens, comment tu parles, comment tu souris, et hier quand tu m’as prise dans tes bras, et le bonheur que j’ai eu quand tu as dit que tu ne t’en irais pas. Je me répète toutes tes paroles, tout ce que tu dis, et je cherche longtemps s’il y a une chose que j’ai oubliée. Je suis absorbée. Il me semble que je n’aime plus mes parents, cela m’ennuie…

— Anne, Anne ! mon beau petit oiseau, ma jolie fleur, mon parfum, ma lumière, ma rose, mon cœur…

— Si tu partais, je mourrais…

— Je ne partirai pas, car je mourrais aussi…

Je me suis penché sur sa bouche. J’ai respiré son souffle pur, et j’ai posé mes lèvres sur les siennes.

Elle a fermé les yeux. Elle est devenue pâle comme si la vie se retirait d’elle, et sa tête pareille à un lys trop lourd est tombée sur son épaule. Deux larmes ont glissé sur ses joues, que j’ai bues avidement. Elle était toujours immobile. Je lui ai demandé :

— As-tu mal, mon amour ?…

Elle a rouvert lentement ses yeux troublés, elle a soupiré profondément, elle m’a souri avec extase, et elle a répondu en tremblant :

— Non ! non !… Je suis trop heureuse !

Puis elle s’est blottie dans mes bras contre ma poitrine, et elle n’a plus bougé.

J’ai murmuré :

— Es-tu bien dans mes bras ?

— Ah ! délicieusement bien !

Nous nous sommes allongés sur le sable. J’ai serré chastement contre moi avec émotion, avec respect, ce trésor, ce corps souple et fragile, ce corps admirable de vierge dont je sentais battre le cœur, et nos bouches se sont unies encore dans un long baiser, dans un baiser qui semblait ne devoir jamais finir. Quand enfin elles se sont séparées, mon amour a passé la main sur son front. Elle était étourdie, elle était épuisée.

Je lui ai dit :

— Aimes-tu ce baiser ?

Elle a répondu, comme dans un rêve :

— Je me crois transportée au ciel.

— M’aimes-tu ?

— Je t’adore !

J’ai répété ce qu’elle avait dit tout à l’heure :

— On n’adore que le bon Dieu…

— Je t’adore. C’est ce mot-là qui monte à présent de mon cœur.

Et elle a dit encore deux fois :

— Je t’adore, je t’adore.

Je lui ai demandé :

— Pensais-tu à l’amour avant de me connaître ?

Elle a répondu :

— J’y pensais. J’y ai souvent pensé. On en parlait dans mes contes, mais je ne savais pas que cela était si délicieux.

J’ai repris :

— Quand tu es arrivée ce matin, tu m’as demandé ce que j’allais t’apprendre aujourd’hui. Je t’ai enseigné à dire : je t’adore.

Alors elle a pris ma main, elle l’a portée à ses lèvres, et sans rien dire, elle l’a baisée.