Un gentilhomme/Un joyeux drille !

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Ernest Flammarion (pp. 197-205).


Un joyeux Drille !


Figurez-vous un petit tonneau, planté sur de courtes jambes et surmonté, en guise de visage, d’une tomate rougeoyante et dodue, d’une belle tomate à qui une large fente dans le travers de sa pulpe donnerait une constante expression de rire. Tel est l’exact, succinct et symbolique portrait de M. Cléophas Ordinaire. Depuis deux ans qu’il est mon voisin de campagne, il ne m’est pas arrivé une seule fois de surprendre un air d’ennui, d’inquiétude ou de tristesse sur ce visage gras, souriant, et somptueusement coloré de bonheur. C’est peut-être la seule créature humaine qu’il m’ait été donné de rencontrer dont la physionomie sans remords révèle aussi lumineusement une existence exempte de malheurs et de ces accidents qui perpétuent sur le visage des autres hommes, les empreintes de la souffrance et les morsures du souvenir ! Ah ! le brave homme que M. Cléophas Ordinaire et combien il dut être heureux pour que, jamais le passé ne revienne voiler d’une ombre, même furtive, la joie éternelle de ses yeux !

Eh bien ! voici ce que, un soir, en dînant chez moi, et le vin l’incitant aux confidences, me raconta l’excellent et joyeux M. Cléophas Ordinaire :

— J’ai eu, moi qui vous parle, une existence vraiment drôle, et je vous assure que je n’ai pas volé — ah ! non, par exemple ! — la petite pension de retraite que j’ai fini par toucher l’année dernière, Dieu sait après combien de difficultés, car la Compagnie des chemins de fer, où je servais comme chef de gare, voulait me la contester — n’est-ce pas une honte ?  — et, ma foi, me la contesta, durant trois ans !… Si je n’avais pas trouvé une bonne place d’agent d’assurances — assurances sur la vie, et contre les accidents, à votre service, mon cher monsieur — je ne sais pas comment j’aurais fait pour vivre, durant ces trois années… non, en vérité, je ne le sais pas… mais, j’aurais vécu tout de même !…

Et, ici, M. Cléophas Ordinaire, se mit à rire bruyamment. Jamais, d’ailleurs, je n’ai vu un homme rire d’aussi franc rire que M. Cléophas Ordinaire. Son rire calmé, il continua :

— S’il fallait que je vous raconte tout ce qui m’advint d’extraordinaire, je n’en finirais pas, et nous serions encore autour de cette table à cinq heures du matin. Il faut savoir se borner, hé ! hé !… Parmi mes nombreuses aventures — dont quelques-unes sont inconcevables, et même, j’ose le dire, uniques, — j’en choisirai deux seulement — elles vous donneront une idée des autres — une de mon enfance… une de ma… mettons vieillesse, qu’est-ce que ça fait ? On n’est vieux que par la tristesse, n’est-il pas vrai ?… Or, moi, j’ai toujours la gaieté imperturbable de mes quinze ans… Et quand la gaieté va, tout va !… Demandez plutôt à ma gouvernante, cette chatte de Rosalie que, chaque jour… Hé oui !… Hé oui !…

Tout son ventre fut secoué d’un rire qui se prolongea comme la sonnerie dansante, roulante et sursautante d’un réveille-matin. M. Cléophas Ordinaire avala un plein verre de cognac et, tapant ensuite sur la table, il reprit, verveux :

— Attention !… C’est le moment… J’avais alors treize ans, et ceci se passa pendant les vacances… Une après-midi, comme j’avais été bien sage, je fus autorisé à accompagner mon père et mon oncle, qui étaient de grands chasseurs, à la chasse. Nous montions — je la revois encore — une sente étroite qui, bordée de ronces et d’ajoncs, menait au petit bois de Galante-Fontaine, lequel fourmille de lapins… Mon père et mon oncle, coude à coude, marchaient devant, causant de je ne sais quoi… Moi, à quatre pas d’eux, je venais derrière, portant le carnier. Mon père m’avait aussi, ce jour-là, confié son fusil : imprudence fâcheuse et qu’il doit bien regretter, aujourd’hui, s’il est dans l’usage des morts qu’ils regrettent quelque chose, là-haut ! Pour me donner un air plus martial, plus saint Hubert, j’eus l’idée de charger le fusil… idée bien naturelle, en somme, et qui fût venue à n’importe quel gamin de mon âge… Les cartouches étant dans un des compartiments du carnier, cette opération m’était facile… Je chargeai donc le fusil. Et, voilà que, par suite d’une fausse manœuvre, pan ! le coup part… et que mon père à droite, mon oncle, à gauche, s’abattent dans les ronciers de la sente et qu’ils restent étendus sans un mouvement, sans un cri, la face tournée contre le sol et la nuque toute rouge de sang. La charge de plomb, serrée et drue, les avait atteints en plein crâne, au moment précis et malchanceux où leurs têtes rapprochées se confiaient, sans doute, quelque touchant secret de famille… Ils avaient été foudroyés, ils étaient morts ! Ah ! par exemple !… Ce n’était pas mal pour le début d’un aussi jeune chasseur, et j’avais lieu d’être fier de ce résultat… Mais j’étais en même temps très surpris, très embarrassé, et je ne savais vraiment pas à quoi me résoudre !… Situation complexe !… Par bonheur, un paysan se montra dans les ajoncs, qui voulut bien me tirer d’affaire, et ramena cahin-caha, dans un tombereau, les deux cadavres à la maison.

— Malheureux Cléophas !… Qu’as-tu fait ?… cria ma mère, saisie d’horreur à la vue d’un tel gibier que, certes, elle n’attendait pas si copieux, comptant sur une simple gibelotte, selon la coutume.

Et moi, ne sachant pas, non, en vérité, ne sachant pas quelle attitude prendre, et si je devais tirer vanité de ce coup rare, ou bien pleurer, je balbutiai bêtement :

— J’ai fait… j’ai fait… coup double, donc !

Il faillit s’étrangler à force de rire, et c’est à peine si deux ou trois verres de cognac, avalés coup sur coup, purent le remettre en état de poursuivre son récit. La boisson le rendit familier et bredouillant :

— Eh bien, qu’est-ce que tu as ?… fit-il. Je vois que cette petite anecdote ne t’a pas déridé. Elle n’est pourtant pas banale, allons, avoue-le… Mais j’ai mieux à t’offrir, mon vieux copain… Et je pense que celle que je vais te conter maintenant dilatera ta rate morose et racornie… À ta santé, et vive la bonne humeur !

Après avoir choqué nos verres, voici comment ce diable d’homme parla d’une voix qui, de plus en plus, s’avinait.

— Je ne te dirai pas à la suite de quelles infortunes familiales je dus entrer, humble et joyeux employé, dans l’administration des Chemins de fer de l’Extra-Centre. Qu’il te suffise de savoir qu’à l’époque où j’illustrai ma vie de l’incroyable aventure que je vais te faire connaître, j’étais chef de gare depuis des années et des années. Chef de gare et marié. Ah ! oui, marié !… Jusqu’à la garde, mon vieux copain. J’entends par là que ma femme m’exaspérait outre mesure par ses tracasseries, ses tyrannies, et cætera, et cætera… Non que j’eusse perdu ma bonne humeur ; mais elle m’exaspérait, na !… Et elle m’exaspérait au point que j’eusse été capable de me livrer à des folies de reconnaissance envers celui qui m’en eût débarrassé, per fas et nefas, si j’ose m’exprimer ainsi… Eh bien ! par un trait de génie, je fus celui-là… tu vas voir comment.

« Rien n’est plus simple… Ma femme qui, depuis quelques jours, était allée chez un sien parent, devait rentrer, le soir du 24 septembre 1890, par le train 18. Or, voici l’argument… La ligne étant à voie unique, le train 18 croise, à la station, le train 437, lequel se gare en arrivant et attend, pour repartir, que le train 18 soit passé. Ce jour-là il y eut, dans le service, je ne sais plus quelle complication, dont je profitai habilement, malgré les protestations du mécanicien, pour faire repartir immédiatement le train 437. Mon calcul était mathématiquement limpide : faire se rencontrer les deux trains et amener une épouvantable collision. C’est toujours drôle… Mais, dans ce cas particulier, la drôlerie se compliquait de ceci que ma femme, ma chère et horrible femme, se trouvât dans le train tamponné !… Ha ! ha !… ha !… Comme le mécanicien hésitait à exécuter mes ordres, je lui expliquai : « Le train 18 a 45 minutes de retard… En lâchant toute vapeur, vous atteindrez K… avant le passage du train. Là, vous vous garerez… et vous aurez gagné une bonne heure… D’ailleurs, je prends tout sur moi. » Il partit… Oui ! je pouvais prendre tout sur moi ! La nuit était profonde et sans lune ; il y avait, en outre, une brume épaisse, une de ces brumes dont on dit qu’elles peuvent se couper au couteau… Bonsoir, adieu… Bien des choses à la camarde, chers petits agneaux !… Naturellement, ce que j’avais prévu arriva, dans l’ordre où je l’avais prévu… À peine deux kilomètres avaient-ils été franchis que, boum ! bing ! patatras ! les trains se rencontrent, se montent l’un sur l’autre, se broient, s’enflamment… Les machines explosent… des bras, des jambes, des crânes, des troncs épars, toute une bouillie de chair humaine s’agglutinant à toute une pulvérisation de bois, de fer et de cuivre… Total : 150 morts, 212 blessés… Et, parmi les morts, méconnaissable, hideusement mutilée, ma femme !… Était-ce assez génial, ce que j’avais combiné là !

M. Cléophas Ordinaire trépigna, dansa sur sa chaise. Toute sa face de tomate dodue et rougeoyante s’alluma d’une illumination de joie. Mais il avait hâte de terminer son récit.

— Poursuivi ?… Parbleu !… Tu le penses… Négligences dans le service, infractions aux règlements… homicide par imprudence… Oui, je pouvais attraper cinq ans de prison… Mais voilà où le comique atteint les vertigineuses hauteurs du prodige… Je fus acquitté à l’unanimité, pour cette raison que j’avais chèrement payé l’inconscience de ma faute en perdant ma femme, ma femme adorée, dans la catastrophe… Tout le monde fut d’accord pour me plaindre, les avocats, les juges, et la Compagnie !… Enfin — et je t’offre le bouquet — remercié par la Compagnie, je trouvai tout de suite, en attendant la liquidation de ma retraite, une excellente et productive place d’inspecteur d’assurances — assurances sur la vie et contre les accidents. — Oui, mon vieux, et à ta disposition…

Et, me tapant sur la cuisse, le corps soulevé par les hoquets d’un rire, il ajouta :

— Et tu voudrais que je ne fusse pas gai, pas joyeux drille, pas bon enfant !… Devant les miraculeuses chances dont se décora toujours ma vie, tu voudrais que ma face de joyeux garçon se voilât de tristesse et s’encrassât de mélancolie !… Mais, tu es fou… tu es fou… Ah ! il est fou !… Et il ne rit pas !… Ris donc, brute rêveuse et sentimentale, bourrique… Sois gai… Soyons gais !…

Puis, ce furent des mots sans suite, des mots désordonnés et capricants… Je ne l’écoutai plus, car il était complètement ivre…