Un monde inconnu/Tome II/23

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Alexandre Cadot, éditeur (Tome IIp. 223-254).

XXIII

— Pour bien me faire comprendre, dit don Luis, je dois vous apprendre d’abord quels sont ces deux bandits que je connais de longue date. Le métis est le plus rusé de tous les misérables que j’aie jamais connus, le plus à craindre de tous les habitants de Nabogame. Il s’est fait ici une grande réputation comme chercheur d’or ; mais à vrai dire, je crois qu’il le trouve plus souvent dans la ceinture des travailleurs écartés qu’il assassine, que dans les flancs de la terre qu’il est trop paresseux pour remuer. Cet homme trop fécond en pensées sanguinaires pour pouvoir les exécuter à lui seul, s’est adjoint Matagente qui vint s’établir ici il y a une quinzaine de mois, et dont il s’est depuis lors constamment servi comme d’une machine. Il serait difficile, du reste, de vous expliquer à quel point le Métis est parvenu à se rendre maître des pensées de l’Indien. Le trompant à chaque crime qu’il lui fait commettre pour le dépouiller ensuite de l’infâme bénéfice qui en résulte, vingt fois déjà il a manqué d’être la victime à son tour des premiers mouvements de rage de Matagente, mais toujours grâce à sa remarquable présence d’esprit (comme vous avez pu le voir ce matin), il est parvenu à sortir sain et sauf de la lutte. Après ces orageuses discussions, le Pelon trouve toujours pour calmer la colère de Matagente, quelque nouveau crime bien productif à lui commander, et dont il lui donne après son entier accomplissement, la juste part qui lui revient, quitte à la lui gagner plus tard au jeu. À présent, senor, vous devez me compremdre, lorsque je vous dis que la réconciliation de ces deux vagabonds doit s’attribuer à une mauvaise action, ou pour mieux dire, à un crime futur — crime, ajouta don Luis, qui doit être bien horrible pour avoir si soudainement calmé la rage de l’Indien.

— Le couteau joue donc un bien grand rôle à Nabogame, senor don Luis ?

— Le couteau et le poison et le feu et le lazo, voilà les quatre grandes puissances de cette Bonanza, caballero. Ici, il n’y a point de parenté, point d’amitié, point de bienfaits ; il n’y a que de l’or, de l’envie et de la trahison. Je suis un homme ignorant, mais il me semble que Nabogame est une peinture de l’enfer, et que ce serait un magnifique sujet pour un grand poète.

— Vous parlez un langage bien différent de celui des hommes qui vous entourent, senor don Luis.

— Je vous remercie infiniment de vos bonnes paroles, reprit mon hôte d’un air évidemment satisfait. Je dois vous avouer que quoique je sois sans instruction, ma vie ne s’est pourtant point écoulée un milieu de cette oisive et brutale apathie dans laquelle croupissent la plupart de mes compatriotes ; je suis un vieux soldat des guerres de l’indépendance, et bien souvent les hommes supérieurs de cette mémorable époque ont daigné consulter la mince expérience et le pauvre bon sens du capitaine don Luis Garcia, votre très humble serviteur.

— Quoi ! vous seriez don Luis Garcia, l’intrépide et fidèle ami de Morellos ! Votre nom est loin de m’être inconnu ; bien souvent je l’ai entendu citer par les habitants de Tepic avec respect et reconnaissance ; seulement on parlait de vous comme d’un personnage historique… et…

J’hésitai à finir ma phrase.

— Et ? dit mon hôte en fixant sur moi un regard scrutateur, quoique plein de bonté.

— Et, repris-je à tout hasard, comme d’une personne morte depuis longtemps.

Don Luis poussa un soupir et resta silencieux.

— Oui, je dois être mort, senor, aux yeux du monde, comme je le suis déjà à ses espérances et à ses ambitions. Puis-je donc attendre de votre générosité que vous voudrez bien me garder ce secret que je viens de vous confier dans un moment de folle amitié, et afin que vous ne me confondiez pas avec les brutes sanguinaires qui peuplent Nabogame ? Puis-je compter sur votre discrétion, senor ?

— Oui, don Luis, sur l’honneur, vous y pouvez compter. — Mais votre histoire…

— Merci, merci, caballero, répondit don Luis en m’interrompant. Quant à mon histoire, vous ne me connaissez pas assez pour qu’elle puisse vous inspirer d’autre sentiment que celui de la curiosité ; ainsi dispensez-moi de vous la raconter, et parlez-moi plutôt de votre intention et de votre but en venant à Nabogame, car peut-être serais-je à même, par ma connaissance de ce pays, de vous donner quelque bon conseil.

— Je répondrai laconiquement à votre question, capitaine. Je suis venu pour voir.

— Et, excepté moi, vous ne connaissez personne ici ?

— Personne.

— Dans ce cas, permettez-moi de vous donner un conseil. Tant que vous serez sous mon toit, vous n’aurez rien à craindre, rien ; c’est-à-dire pas plus que je n’ai à craindre moi-même, car quiconque vous attaquerait m’attaquerait, et celui qui voudrait vous tuer devrait commencer par moi ; mais, hors d’ici, mille désagréments imprévus peuvent surgir autour de vous, mille dangers vous menacer, et vous devez dès ce jour songer à vous en garantir. Allez donc ce soir même, et sans perdre de temps, voir la seule autorité qui existe moralement à Nabogame dans la personne d’un vieux curé espagnol, nommé Yrigoyen, et tâchez de capter le plus qu’il vous sera possible les bonnes grâces de cet ecclésiastique, dont l’amitié est une sauvegarde pour celui qui la possède. À présent faites votre sieste, et bon sommeil. À tantôt.

Fatigué de la route, je jetai mon zarape à terre, puis plaçant à une de ses extrémités ma selle en guise d’oreiller, je m’étendis tout habillé sur ce lit qui m’était si familier, et je mis tant de conscience à suivre là recommandation de mon hôte, qu avant que cinq minutes se fussent écoulées, je me trouvais plongé dans un profond sommeil.

Le bruit que fit la porte de ma chambre qu’on ouvrait pourtant avec précaution, suffit pour me réveiller ; je reconnus mon bienveillant hôte don Luis.

— Eh bien, me demanda-t-il en entrant, comment avez-vous fait votre sieste ?

— Mais… très bonne ; je vous remercie.

— Je le crois. Savez-vous l’heure qu’il est ?

— Non.

— L’oracion ou angelus sonne maintenant, et c’est à midi que vous vous êtes couché.

— Quoi ! déjà six heures !… je me levai.

— Pourrais-je, mon cher don Luis, car il me semble, malgré moi, que vous êtes une de mes vieilles connaissances, pourrais-je vous demander de me rendre un nouveau service ?

— C’est une véritable obligation que je vous aurai, répondit poliment le vieux capitaine.

— Je vous avouerai que, désireux de faire une promenade, et ne connaissant nullement les localités, je serais charmé de vous avoir pour compagnon.

— Pour compagnon, si mon bavardage vous amuse, et pour guide, s’il vous fatigue.

— Ah ! don Luis !…

Le vieil indépendant répondit à mon exclamation par un triste et affectueux sourire et jetant son zarape sur ses épaules après avoir glissé dans les larges poches de sa calzonera une paire de pistolets tout rouillés il se dirigea vers la porte.

— À présent je suis à vos ordres, me dit-il ; où allons-nous ?

— Mais si vous vouliez prendre la peine de me montrer la demeure de ce curé espagnol dont vous m’avez parlé ce matin.

— Volontiers.

Le crépuscule, dans les déserts de Sinaloa n’existe pas, à proprement parler ; la nuit y succède au jour sans transition, et, pour ainsi dire, d’une manière brutale.

À peine avions-nous fait un mille que nous fûmes surpris par l’obscurité.

— Vous allez voir maintenant la Bonanza sous un nouvel aspect, me dit don Luis d’une voix grave. Tous ces points noirs qu’à peine distinguez-vous dans l’ombre, et qui sont des maisons, vont s’illuminer tout à l’heure des feux de mille torches de résine, et se métamorphoser en autant de cavernes hurlantes et infâmes. Le silence qui règne maintenant et que trouble seul le cri de l’iguane, est trompeur comme celui qui précède le bruit d’une bataille ; ainsi ne vous y fiez pas : chaque nabogamien se recueille pour les horreurs de la nuit, horreurs de plaisirs, horreurs de crimes. On prépare les cartes et on aiguise les couteaux. On supplie et l’on menace, supposant toutefois qu’il y ait ici quelque jeune fille qu’on soit encore à prier.

— Avez-vous pris vos armes en sortant ? me demanda don Luis en s’interrompant tout à coup.

— Non.

— Alors retournons à la maison, car devant aller voir le curé, il est probable que vous ne rentrerez que très tard cette nuit, or, le meilleur ami pour se promener ici à pareille heure, est une paire de pistolets qui ne manquent pas, et un sabre sur la trempe duquel on puisse compter.

De retour à la maison, et après avoir pris mes armes, je me disposais à sortir, lorsque don Luis m’arrêta par la manche de mon dolman.

— Je vous demande bien pardon si je ne vous accompagne pas, me dit-il ; mais le digne curé n’est guère de mes amis : vous feriez même bien de ne pas lui dire que vous me connaissez, cet aveu ne pourrait que vous nuire.

— Et d’où provient cette haine, senor capitaine ?

— Oh ! elle date d’une époque bien éloignée, des guerres de l’indépendance.

Un joyeux sourire anima la figure d’ordinaire si mélancolique du vieil insurgé.

— J’étais un peu trop sévère peut-être, alors, ajouta-t-il comme se parlant à lui-même, mais aux grands crimes, il fallait de grands exemples, et la conduite du digne curé était par trop légère.

— Et vous l’avez puni ?

— Non pas précisément, un pareil châtiment ne s’inflige qu’une seule fois. J’avais donné l’ordre qu’on le fusillât dans les vingt-quatre heures, et j’ignore encore aujourd’hui comment le saint homme parvint à sauver sa tête ; ayant, à l’époque dont je vous parle, à peine le temps de commander, nous avions encore bien moins, comme vous devez le penser, celui de voir si nous étions obéis. Je serai bien loin, du reste, de me plaindre de l’issue de cette ancienne affaire, si Yrigoyen vous devient aujourd’hui de quelque utilité. Mais je vous retiens et l’heure se passe, bonsoir. Soyez, bon diplomate et heureuse chance. Je vous attendrai jusqu’à votre retour.

Une demi-heure après, et suivant les indications de mon nouvel ami, je me trouvai devant la maison du curé.

Le premier coup d’œil que je jetai dans la pièce principale de cette espèce de chaumière me présenta quelque chose de tellement baroque et original, que je fus quelque temps à me demander si je ne voyais pas plutôt par mon imagination que par mes yeux. Quelques bouteilles, flacons, et je ne sais quoi en terre, se pressaient confusément à une étagère clouée à la fenêtre, et portaient, assez mal tracé sur leurs flancs, le mot aquardiente ou eau-de-vie.

Autour de la pièce, et incrustée dans la muraille, s’allongeait une sorte d’auge creuse remplie de panocha, de pineli et de frijoles[1]. De dessous ces sacs ; quelques coins de pièces d’étoffes et de robes taillées à la façon indienne, sortaient toutes ternies et toutes fripées.

Les trois murs de la pièce, le quatrième étant rempli par la porte et la fenêtre, laissaient à peine voir les couches sales et inégales de leur argile, tant ils étaient couverts de nombreux objets. Celui du milieu, consacré aux beaux-arts, servait de cadre, et plus de cent mauvaises gravures coloriées, tant sacrées que profanes ; les unes avec le nom de l’imprimeur au bas, représentaient tous les saints elles saintes du calendrier dans leur plus pitoyable laideur ; les autres sans nom d’imprimeur, les pins hardies et les plus scandaleuses, inspirations des Souvet, des Porny, des Piron, etc., etc. Je me rappelle même encore l’expression presque envieuse et tout à fait mignonne, avec laquelle une sainte Cécile (que le hasard avait placée près de Faublas) le considérait occupé à donner une leçon de charade à la sémillante marquise de Lignolles ; car les sujets les plus profanes se mêlaient sans façon dans cet étrange musée, aux sujets sacrés.

Le second mur, celui de gauche, avait été converti en un arsenal : des sabres de toutes formes et de toutes grandeurs y pendaient inoffensifs, mais non vierges de combats, à en juger par leurs laines rouillées du bout et ébréchées ; lames tremblottantes dans des poignées brisées ou faussées en plusieurs endroits la plupart étaient sans fourreaux. Quelques pistolets dépareillés, à l’allure fashionable, de ceux dont se servent les étrangers qui voyagent au Mexique, étaient retenus au mur par des clous, et pouvaient donner à penser qu’ils étaient tombés entre les mains de leur propriétaire actuel, par un tout autre moyen que celui de l’échange légal d’un objet, contre sa valeur en argent.

Le troisième mur, c’est-à-dire celui de droite, vrai magasin de fripier, était entièrement voilé par des habits de formes et de grandeurs différentes ; curieuse macédoine de coupes françaises, anglaises, allemandes, etc., et faisait pendant aux armes dont je viens de parler qui, elles aussi, par leur travail différent, rappelaient la France, l’Angleterre et l’Allemagne. Je dois avouer que de ce rapprochement naquit en ma pensée un doute passablement injurieux pour la moralité du propriétaire de ce magasin.

Entrant enfin sous le prétexte de boire un verre de mescal[2], je trouvai le vieux curé, car cette boutique était bien la sienne qui, habillé moitié en séculier, moitié en prêtre, était couché nonchalamment sur les planches mal jointes qui représentaient un comptoir, et s’occupait gravement à savourer le parfum d’une cigarette.

— Senor curé, lui dis-je en m’inclinant, sera-t-il permis à un étranger qui arrive de la côte, de vous offrir ce que bien difficilement l’on doit trouver à Nabogame, c’est-à-dire un légitimo de la Havane (un vrai cigare de la Havane).

Un éclair de joie brilla dans les yeux à moitié endormis du curé qui, se soulevant de dessus ses planches, et s’appuyant sur le coude, se mit alors à me considérer avec la plus grande attention, reportant alternativement ses yeux de ma figure à mon costume, et de mon costume à ma figure, comme pour tâcher de deviner à qu’il avait affaire. Il paraît du reste que l’examen du vieille homme me fut favorable, car il me répondit au bout d’un instant, avec une voix pleine d’amabilité :

— J’accepte, mon fils, votre cadeau avec d’autant plus de reconnaissance que je vous avouerai que malgré l’or dont nous abondons à Nabogame, il me serait impossible de me procurer un pareil plaisir.

Voyant combien mon offre avait été agréable au vieux curé et remarquant surtout l’inexplicable volupté avec laquelle il humait son cigare, je crus le moment opportun pour faire jouer mes grands ressorts diplomatiques, et j’envoyai son commis, un vilain petit magot tout noir et tout nu, de huit à dix ans, chercher de ma part, chez don Luis, dans mon bagage, une caisse de deux cent cinquante cigares de la Havane et trois à quatre bouteilles d’une vieille et excellente eau-de-vie. Ce petit présent, que le curé Yrigoyen ne se fit nullement prier pour accepter, me plaça si haut dans son estime, qu’on nous eût pris, en nous voyant une heure après, pour deux vieilles et intimes connaissances.

— Je suis étonné, mon fils, me dit-il, après une assez longue conversation dans laquelle il me laissa voir combien grande était son ignorance, je suis étonné qu’élevé dans ce pays-ci, comme je suppose que vous l’avez été, vous possédiez des connaissances si étendues.

Ici je dois avouer à ma honte que le padro Yrigoyen avait été ébloui par de nombreuses et fausses citations latines que je m’étais amusé à lui faire, et qu’il avait prises pour argent comptant.

— C’est en Espagne et non au Mexique que j’ai été élevé, padre, lui répondis-je avec aplomb, mon nom est Vicente Parèdes.

— En Espagne, reprit joyeusement le curé en me tendant la main, alors, touchez là, pays, car moi aussi je suis Espagnol. Voyez-vous, continua-t-il, ce que vous venez de dire me rajeunit de trente ans par le souvenir. Et apprenez-moi, cher ami, quelle a été votre intention en venant visiter ce sauvage pays ? Celle d’amasser probablement une belle fortune qui vous mette à même de retourner bientôt vivre à jamais heureux dans notre belle patrie, n’est-ce pas ?

— Ma foi, non, padre ! mon intention en venant visiter ces lointaines contrées, n’a été que de contenter ma curiosité inquiète. J’avais déjà depuis longtemps, entendu parler des Bonanzas ou Placeres et je n’ignorais pas en me mettant en route pour Nabogame, que leur sable d’or si souvent fouillé par la cupidité vagabonde des basses classes mexicaines, ne s’ouvre jamais devant le négociant étranger que pour lui servir de cercueil.

— Ce que vous dites là est très sensé pour un jeune homme, reprit Yrigoyen après un moment de silence, mais ce que vous avez fait se rapproche beaucoup plus de votre âge, ou si vous aimez mieux a été une grande inconséquence de votre part. Parcourir une longue route remplie de dangers !… et pourquoi ? pour venir voir quelques Indiens sales et nus se, vautrer dans la poussière… vraiment…

Ici le vieux curé s’arrêta court comme si une idée oubliée lui revenait tout à coup, regarda pendant une demi-minute la belle couleur de topaze que dessinait sur le cristal l’eau-de-vie dont il avait rempli son verre, puis l’avalant d’un seul trait, continua sans achever sa dernière phrase :

— Voyez-vous, pays, ce que, malgré toutes vos connaissances et la force de votre âge vous ne pourriez faire ici, moi, pauvre vieux curé ignorant, je suis parvenu sans peine à l’exécuter. Mais il y a aussi entre nous deux une bien grande différence ; c’est que vous, vous n’avez jamais étudié le monde que dans vos livres, tandis que moi j’ai appris à le connaître par cinquante années, un demi-siècle, ma foi ! d’une vie aventureuse et errante.

— Je vous avouerai, padre, que je ne vous comprends pas.

— Ah ! vous ne me comprenez pas ! s’écria Yrigoyen en descendant avec peine de dessus son comptoir, car mon eau-de-vie, vigoureusement attaquée, commençait à produire son effet ; vous ne me comprenez pas !… Il n’y a là, caramba ! rien de bien étonnant, puisque je ne vous ai pas encore dit le mot de l’énigme ; mais veuillez me suivre et vous me comprendrez bientôt.

Yrigoyen, après avoir prononcé ces paroles, passa dans une petite pièce attenante à sa boutique et qui lui servait de chambre à coucher. Une fois là, étendant la main sur un énorme coffre en bois, que l’obscurité ne m’avait pas permis d’apercevoir en entrant, il s’écria avec l’accent d’un triomphateur :

— Ce que vous verrez ici, bien peu d’hommes eussent pu le réunir par dix années de pénibles travaux ou de génie ; mais moi, pauvre ignorant, cela ne m’a coûté que dix-huit mois, je ne dirai pas de peine, mais de temps. Regardez !

Le vieillard souleva la couverture de l’énorme coffre, couverture sur laquelle était grossièrement sculpté un crucifix, et offrit à mes regards étonnés et éblouis le riche spectacle d’une masse serrée de la plus belle poudre d’or, de quatre pieds de haut sur trois de large.

— À combien estimez-vous approximativement ce trésor ? me demanda-t-il, après avoir joui pendant quelques instants de l’effet de ma surprise.

— Si vous me le donniez pour cinq cent mille piastres (deux millions cinq cent mille francs), mon père, il n’y a point un seul endroit du monde où l’on ne me considérât, à juste raison, comme possesseur d’une jolie fortune, avec le bénéfice qu’il me resterait encore après vous avoir compté cette somme ; mais, je vous en prie, satisfaites ma curiosité, en me racontant comment vous êtes parvenu à acquérir si promptement de pareilles richesses.

— Rien de si facile, cher pays, me répondit Yrigoyen, tandis qu’un sourire équivoque, tenant le juste milieu entre le cynisme t l’ingénuité, se dessinait sur ses lèvres, d’autant plus que je n’ai pas à craindre de vous avoir pour concurrent. Écoutez-moi donc. Quand je vins ici, il y a près de deux ans, je n’étais mu que par le désir de gagner quelques piastres pour vivre, car je venais précisément de perdre à cette époque une petite cure que j’avais desservie pendant plusieurs années dans un pauvre village, et je me trouvais pressé d’une étrange manière par le besoin. J’arrivai, et la vue de l’or enflamma mes désirs avec une telle violence, que je ne pus bientôt plus goûter un seul moment de repos ; j’avais sans cesse l’esprit à la torture pour savoir comment je pourrais parvenir, moi homme de Dieu, à gagner autant que ces brutes d’indiens que j’avais devant les yeux. Enfin, après avoir combiné mille projets plus absurdes les uns que les autres, je finis par m’arrêter à celui qui était le plus simple et partant le meilleur de tous. Ce projet me parut du reste immanquable dans son exécution, car il était basé sur la superstition de ceux qui m’entouraient. Je commençai donc a mener une vie tellement rude et exemplaire, qu’il ne fut bientôt plus question dans tout Nabogame que du curé espagnol, et chacun s’empressa de venir me demander des absolutions, tant pour les crimes commis que pour ceux à commettre.

Ayant bientôt après adroitement fait courir le bruit que je possédais le pouvoir, au moyen de certaines prières, de faire découvrir les plus riches cachettes d’or, l’affluence de ceux qui vinrent me trouver fut telle, qu’à peine pouvais-je répondre à chacun. Avais-je promis à un Indien la découverte d’une riche proie, et, le hasard me secondant, faisait-il réaliser ma prophétie, reconnaissant, il m’apportait une partie de sa nouvelle richesse, pour m’encourager par là à prier encore pour lui.

— Et ceux qui ne trouvaient rien, padre ?

— À ceux-là, cher enfant, je répondais que si le sort ne leur avait pas été favorable, c’est que probablement ils ne m’avaient pas assez donné la première fois. Enfin, ne pouvant, comme je vous l’ai déjà dit, suffire à tous ceux qui venaient me consulter, mon esprit de joyeux Andalous (car je suis de Malaga) me fournit un plaisant stratagème qui vint très à propos à mon secours. Je m’avisai, toujours couvert de l’égide de la superstition, d’établir un petit magasin et de bénir les objets que je vendais. Ainsi transformés en amulettes pour ceux qui cherchaient de l’or et en absolutions pour ceux qui en volaient, je vous laisse à penser combien le débit de ces marchandises dut être rapide, et avec quel respect superstitieux l’acheteur se conformait aux prix élevés auxquels je les avais cotées. Comprenez-vous à présent, pays, comment mon coffre a si bien pu se remplir ? Quant à moi, ce qui m’étonne, c’est de n’avoir pas gagné davantage.

— Et ne craignez-vous pas, padre, demandai-je au saint marchand, qu’un jour la cupidité ne vous dépouille de ce que la superstition vous aura fait gagner ?

Ce ne fut qu’après avoir vidé une seconde bouteille d’eau-de-vie qu Yrigoyen me répondit :

— Le poignard d’un Mexicain s’émousse toujours sur la soutane d’un ministre du Seigneur.

  1. Panocha, espèce de cassonade grossière. — Pinoli, farine de maïs, — Frijoles, haricots rouges.
  2. Eau-de-vie faite avec de la canne à sucre. Cette eau-de-vie, très estimée à la côte, est aussi claire et limpide que l’eau de source.