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Une campagne sur les côtes du Japon/Chapitre 3

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CHAPITRE III.

Arrivée de la division navale anglaise au Japon. — Ultimatum posé par les autorités anglaises ; incidents amenés par cet ultimatum. — Arrivée du contre-amiral Jaurès avec la Sémiramis à Yokohama. — Description de la ville et de ses environs. — Imminence d’une rupture entre les gouvernements anglais et japonais. — Intervention des autorités françaises. — Payement, par le gouvernement de Yedo, de l’indemnité réclamée pour le meurtre de Richardson. — Installation, à Yokohama, d’une garnison anglo-française. — Conférences politiques avec les délégués du Taïcoun.


Nous avons laissé, au commencement de ce récit, la Sémiramis mouillant, le 26 avril 1863, en rade de Yokohama, au milieu d’une nombreuse réunion de navires de guerre. — Des pluies incessantes, comme il en tombe toujours à cette époque de l’année, s’opposèrent pendant quelques jours à toute excursion dans la ville ; nous apercevions seulement, à travers les mâtures, une longue rangée de coquettes maisons surmontées de collines verdoyantes ; quelques barques, conduites par des pêcheurs revêtus de manteaux de paille, circulaient dans la baie autour des navires. — L’intérêt des événements politiques absorba d’ailleurs notre attention pendant les premiers jours.

Un mois auparavant, le 22 mars, on avait vu arriver à Yokokama le contre-amiral Kuper[1] avec une partie de sa division navale, dont le reste n’avait pas tardé à rallier son pavillon, portant ainsi les forces anglaises réunies dans la baie à 12 ou 13 navires[2]. — La corvette le Dupleix représentait le pavillon français, conjointement avec la Dordogne, transport en réparation d’avaries. Le capitaine de frégate Massot avait le commandement de la petite division. Il faut y ajouter la corvette néerlandaise la Méduse commandée par M. de Gasembroot, aide de camp du roi de Hollande.

On ne tarda pas à apprendre que le ministre d’Angleterre était chargé, par son gouvernement, d’exiger du gouvernement de Yedo des réparations sérieuses à l’occasion des récents attentats commis sur des sujets anglais, et que, de son côté, l’amiral Kuper avait dû quitter Hong-Kong pour venir s’entendre avec le colonel Neale sur les mesures de vigueur à prendre, le cas échéant, en vue d’obtenir ces réparations.

L’ultimatum fut adressé, le 6 avril, par le colonel Neale au Gorogio. — La communauté étrangère de Yokohama était informée que l’ultimatum expirait le 26, et qu’avant cette date des mesures seraient prises relativement à la protection de la ville en cas de rupture de la paix. — Le bruit se répandit que l’amiral anglais ne pourrait répondre, dans ce cas, de la sécurité de la ville, et que, devant peut-être quitter la rade, il se bornerait à offrir aux habitants un refuge à bord de ses navires. Ces nouvelles et l’incertitude où l’on était des intentions du gouvernement japonais jetèrent la plus grande alarme chez les résidents. — Cette alarme s’entretenait, depuis longtemps, sous l’impression des avertissements officieux donnés à maintes reprises par les autorités indigènes ; d’après leurs communications, rendues publiques par les consulats, on s’attendait à voir, à un moment quelconque, des bandes de fanatiques, de ces lônines[3] si souvent annoncés, s’introduire dans la ville, y mettre le feu et même en massacrer les habitants. Chacun ne sortait plus qu’armé d’un revolver, et, la nuit venue, se barricadait dans sa maison.

Le ministre anglais avait donné à ses collègues lecture de la note, qu’il adressait au gouvernement de Yedo. — La note rappelait les griefs nombreux du gouvernement anglais, les attentats commis sur ses nationaux, le meurtre barbare qui avait eu lieu récemment, quoiqu’à cette époque de grandes concessions eussent déjà été accordées, les fins de non-recevoir que le gouvernement japonais avait constamment opposées à toute réclamation. Cette fois, l’Angleterre exigeait formellement des réparations en accordant un délai de vingt jours pour y satisfaire. Au bout de ce temps les forces de Sa Majesté Britannique devaient, en cas de refus, appliquer des mesures coercitives. — Les demandes formulées se divisaient en deux parties :

Au gouvernement de Taïcoun :

1o L’expression formelle de ses regrets pour n’avoir pu empêcher le meurtre d’un sujet anglais sur une route ouverte par les traités ;

2o Le payement d’une somme de 400 000 livres imposée au Japon comme punition de cette offense.

Au prince de Satzouma :

1o Le jugement et l’exécution des principaux coupables de l’attentat, en présence d’un ou de plusieurs officiers de la marine royale ;

2o Le payement de 25 000 livres, pour être distribuées entre les parents de la victime et les personnes qui avaient failli succomber sous les coups des assassins.

Ces secondes demandes, une fois que satisfaction aurait été donnée aux premières, seraient directement portées au prince de Satzouma dans l’une de ses villes maritimes, en raison de l’aveu, primitivement fait par le gouvernement du Taïcoun, de son impuissance à faire arrêter les coupables. — On l’engageait, toutefois, à dépêcher un haut fonctionnaire auprès du prince, afin de lui faire connaître ces réclamations et les résultats fâcheux qu’entraîneraient pour lui des idées de résistance.

À cette époque, le Taïcoun venait de partir pour Miako. Le gouvernement de Yedo ne manqua pas, dès le principe, d’exploiter cette absence. Il allait s’occuper, répondit-il, des demandes de l’Angleterre ; mais la nécessité de s’adresser au Taïcoun pour régler des questions aussi importantes rendait un plus long délai indispensable. Quant aux démarches directes que voulait faire l’Angleterre auprès du prince de Satzouma, le gouvernement du Taïcoun ne pouvait s’y associer sans nier, en quelque sorte, sa propre existence et ajouter ainsi aux embarras du moment.

Les autorités anglaises se départirent en ces circonstances de la vigueur que comportaient les termes de l’ultimatum. Elles avaient cru que tout céderait à la vue de leurs canons ; les premiers symptômes de résistance de la part des Japonais les déconcertèrent. — Peu de jours après les communications du Gorogio, le colonel Neale lui écrivait pour savoir à quelle époque le Taïcoun pourrait donner une réponse définitive ; c’était retirer ce que l’ultimatum avait de catégorique, et se mettre, pour son exécution, à la merci d’un gouvernement de mauvaise foi ! — À ce même moment, le ministre américain, sans doute invité par les Japonais à vouloir bien employer, conformément aux traités, ses bons offices à l’aplanissement des difficultés, essaya une médiation, qui ne fut pas acceptée par les autorités anglaises. Celles-ci, d’ailleurs, avaient manifesté leur intention de poursuivre seules l’exécution des ordres précis de leur gouvernement.

Un meeting fut tenu, le 16 avril, à la légation anglaise, entre les ministres de France et d’Angleterre, et les commandants en chef des forces maritimes présentes sur rades, pour aviser aux mesures de protection annoncées aux résidents. — Dès le 13, l’amiral Kuper avait déclaré son impuissance à protéger la ville contre un mouvement offensif des Japonais : ses forces devaient probablement, en cas de mesures coercitives à adopter, quitter la baie pour se porter sur un autre point, et, d’ailleurs, la ville, dominée par une série de hauteurs, ne pouvait être défendue efficacement. — On convint qu’il ne serait opposé, en cas d’attaque à main armée, que la résistance momentanée permettant d’embarquer les résidents et leur famille. Cette résolution fut portée à leur connaissance et on les invita à songer immédiatement à la sûreté des femmes et des enfants. — L’inquiétude redoubla à ces nouvelles. — Les réponses du gouvernement japonais n’arrivant pas ou étant tenues secrètes, on crut, non plus seulement à des attaques de lônines, mais à des hostilités générales. Chaque jour on parla de troupes indigènes se rassemblant aux abords de la ville et destinées à l’attaquer de nuit, de batteries masquées derrière les arbres des collines et devant, à un moment donné, couvrir Yokohama de feux convergents.

À mesure que le délai approchait de son terme, les autorités anglaises pouvaient se convaincre de l’insuccès de leurs premières demandes et de l’entêtement du gouvernement de Yedo. Avant son expiration, toutefois, les deux partis, également désireux d’éviter une rupture immédiate, songèrent à recourir à la médiation des autorités françaises. — M. de Bellecourt crut opportun d’accepter une proposition qui permettait à son pays un accroissement d’influence et pouvait prévenir un dénouement préjudiciable aux intérêts communs. De la sorte, le Gorogio réclama ses bons offices pour se faire accorder un nouveau délai ; et le colonel Neale consentit, à la requête du ministre de France, à ce qu’il ne pouvait offrir de son propre mouvement. — Le dénouement fut donc reculé jusqu’au 11 mai. — C’est sur ces entrefaites que nous étions arrivés sur rade.

À ce moment la situation prit tout à coup un caractère nouveau et qui rejetait bien loin toute espérance de solution pacifique. Des documents, adressés d’Hakodadé par les agents consulaires, nous apprenaient que le parti hostile aux étrangers avait, sous la pression du nombre et des influences, arraché au Mikado un décret d’expulsion de tous les étrangers. Le Taïcoun, appelé à Miako, avait dû céder devant cette décision et s’engager à la mettre à exécution dans le plus bref délai ; la guerre était donc inévitable et prochaine. On désignait déjà, dans ces documents, le nom des princes chargés d’engager la lutte sur les divers points du littoral, le chiffre des forces dont ils avaient le commandement.

Comme pour donner plus de poids à ces graves nouvelles, un fait inattendu et sans précédent se produisit à Yokohama dans les premiers jours de mai. Un beau matin, on apprit le départ de toute la population japonaise, se composant de quelques milliers d’individus vivant dans le quartier indigène comme marchands, ou dans les maisons d’étrangers comme domestiques. Sur l’ordre qu’ils disaient avoir reçu de leurs yacounines, on vit les premiers abandonner leurs habitations, emportant leurs objets précieux, les seconds réclamer le payement de leurs gages, et, payés ou non, s’enfuir de la maison de leurs maîtres. Cette nombreuse population obéissait aux ordres de l’autorité sans le moindre symptôme de mécontentement ni de résistance.

À toute proposition de cette nature, ils répondaient : « Nous partons, parce que les Yacounines l’ont ordonné ; nous craignons bien plus le sabre de nos officiers que les dangers devant résulter d’un commencement d’hostilités dans la ville. » Retenus de force, ils s’échappaient à la première occasion. La route de Kanagawa fut bientôt couverte d’une file interminable de piétons, de chevaux et de charrettes à bras portant les plus jeunes enfants et les bagages de chaque famille. L’évacuation devait être complète au bout de trois jours, et à ce moment devait cesser tout approvisionnement de la ville.

Des circonstances aussi graves devaient rapprocher les autorités de toutes nations et nécessiter l’adoption de mesures immédiates. La première fut de déclarer aux autorités locales que toute évacuation de la population indigène sur l’intérieur serait considérée comme un acte d’hostilité de la part du gouvernement japonais et suivie immédiatement de l’occupation militaire de Yokohama par les amiraux français et anglais. L’effet de cette démarche comminatoire fut de faire cesser aussitôt l’émigration ; les gouverneurs répondirent qu’elle était remise momentanément et la population, déjà réfugiée dans l’intérieur reprit avec la même docilité le chemin de la ville. En second lieu, l’amiral Jaurès offrit à l’amiral Kuper le concours des forces dont il disposait pour toutes les circonstances où les intérêts communs seraient menacés, et, en première ligne, la défense de Yokohama. Cette déclaration, rendue publique, eut pour effet de calmer les alarmes des résidents et de leur faire espérer qu’il n’y aurait peut-être pas lieu d’abandonner la ville.

Par suite des récentes nouvelles de l’intérieur et de la déclaration faite par le gouvernement japonais des progrès alarmants du parti hostile aux étrangers, l’indemnité due aux Anglais n’était plus la seule question à résoudre ; il s’agissait de l’observation des traités et de l’existence même de la colonie européenne. Aussi les représentants de France et d’Angleterre, laissant de côté d’un commun accord l’ultimatum formulé précédemment par l’Angleterre, informèrent-ils l’envoyé du Gorogio, Takemoto-Kaï-no-Kami, que, désireux d’éviter la rupture des relations amicales, ils s’étaient entendus avec les amiraux pour offrir leur appui au gouvernement du taïcoun et l’aider à triompher d’un parti dont les tyranniques exigences l’obligeaient à la violation des traités. Un délai, nécessaire pour obtenir la réponse du taïcoun, fut accordé, qui prolongeait le statu quo jusqu’au 21 mai. Le commerce était à peu près interrompu par suite des alarmes récentes, mais les approvisionnements se faisaient d’une manière régulière.

Nous profitâmes de ce moment de calme pour visiter la ville et ses abords.

Yokohama, nous l’avons dit, est bâtie sur un marais comblé, et s’étend, faisant face au levant, au fond d’une baie semi-circulaire. Deux quartiers la composent, essentiellement distincts par leur physionomie : au nord, du côté de Kanagawa, la ville indigène avec ses rues populeuses bordées de ces légères constructions en bois que les Japonais élèvent en quelques jours ; au sud, la ville européenne, avec ses spacieuses demeures entourées de jardins. Dans ces dernières, l’architecture pittoresque du pays se marie heureusement au style ordinaire des habitations coloniales ; un soubassement en pierre de taillé, une vérandah en bois sculpté faisant le tour de l’édifice, de grands toits en briques noires entremêlées de chaux et du plus charmant effet. Un large quai borde le rivage de la mer ; de distance en distance s’élèvent des mâts de pavillon où les consuls arborent les couleurs nationales. Autour de nombreux magasins construits en pierres de taille et à l’épreuve du feu circulent les coulies traînant des charrettes à bras ou portant des ballots sur leurs épaules. Les rues sont assez étroites et peu régulières ; les premiers occupants y bâtissaient à peu près à leur fantaisie. Les passants sont peu nombreux dans ce quartier tranquille, et cependant on y rencontre, en une même journée, des gens venus de toutes les parties du monde.

Dans la ville japonaise tout, au contraire, est bruit et mouvement. D’abord, à la limite des deux quartiers, s’étendent le long de la mer les bâtiments de la douane indigène. C’est là que les marchandises arrivent, débarquées des jonques qui les ont apportées de Yedo ou des provinces voisines, et qu’elles se rechargent sur des chalands qui vont les porter à bord des navires de commerce. Plus loin les curieux produits de l’industrie japonaise sont étalés comme un appât pour les étrangers, qui peuvent librement acheter, mais en les payant d’ordinaire plusieurs fois leur valeur, des laques d’or d’une remarquable délicatesse de dessin, des bronzes niellés, de vieilles porcelaines, des étoffes de soie, des ivoires curieusement travaillés. Tous ces magasins, évacués à la hâte au moment de la panique des jours précédents, s’ouvraient de nouveau avec le retour de la sécurité.

Une extrême propreté est le caractère saillant des habitations japonaises : le plancher, élevé de deux pieds au-dessus du sol, est tapissé de nattes en paille épaisses de trois et quatre centimètre, dont la blancheur s’explique par l’habitude des indigènes de laisser leurs sandales à l’entrée ; manquer à cet usage serait une grande impolitesse. Les cloisons, mobiles et glissant dans des coulisses, sont garnies de petits carreaux en papier. Pas de meubles, sauf des pupitres posés à terre pour écrire, et les shibashis (sorte de brasero) sur lesquels la bouilloire remplie de thé chauffe continuellement, et autour desquels on se réunit pour fumer et faire la conversation, La nuit venue, les habitants repoussent leurs cloisons, les doublent à l’extérieur d’auvents en bois, et se couchent sur leur parquet de nattes, roulés, s’il fait froid, dans de larges vêtements tenant lieu à la fois de lits et de couvertures.

Le costume des Japonais varie suivant la classe à laquelle ils appartiennent, et ils n’ont pas le droit de le modifier. Dans les classes inférieures, il ressemble parfois à certains costumes de notre moyen âge ; ainsi les coulies, avec les chausses collantes qu’ils portent l’hiver, leur tunique serrée à la ceinture et ornée dans le dos de dessins allégoriques, rappellent d’une curieuse façon les varlets du quinzième siècle. Les officiers et les nobles portent plusieurs tenues suivant les circonstances ; mais, en tous cas, ne se séparent jamais, hors de chez eux, des deux sabres passés dans leur ceinture, et qui sont le principal indice de leur rang ; en visite, ils déposent dans l’antichambre leurs sandales et le plus grand des deux sabres. Ils ont la tenue de ville, avec une sorte de surplis en soie dépassant les épaules comme deux ailes ; la tenue de cour aux longs vêtements traînant à terre ; la tenue d’incendie, avec un casque en métal et un voile épais masquant la figure ; l’armure de combat, semblable à celle de nos anciens chevaliers, qu’ils ne revêtent qu’en temps de guerre. Les véritables nobles ont même dans leur garde-robe une tenue de suicide en étoffe blanche (la couleur du deuil), celle qu’ils revêteront le jour où, coupables d’une faute qui jette le déshonneur sur eux et leurs proches, ils auront la ressource de les soustraire ainsi qu’eux-mêmes à ce déshonneur en s’ouvrant le ventre en présence de leur famille assemblée[4]

À cheval, le yacounine est très-pittoresque avec ses amples vêtements de soie et son chapeau laqué à larges bords ramené sur le front ; la selle et les étriers de sa monture rappellent le harnachement arabe ; un plastron à franges de coton entoure le poitrail, la bride est formée d’une écharpe de la même couleur. Les chevaux ne sont pas ferrés ; pour les longues courses on leur adapte de véritables sandales en paille dont les cordons s’attachent au-dessus du sabot.

La physionomie des Japonais est généralement ouverte et intelligente ; beaucoup, surtout dans les classes supérieures, ont la peau très-blanche, les traits d’une grande finesse et ne présentent même plus la légère obliquité des yeux commune chez le peuple. Les femmes sont beaucoup plus petites que les hommes, mais elles sont généralement bien faites, et l’on remarque parmi elles beaucoup de jolis visages, que fait valoir une forêt de cheveux noirs relevés et disposés d’une façon élégante. La femme est loin d’être, au Japon, reléguée au rang inférieur que lui assignent la plupart des peuples orientaux. Contrairement aux habitudes de ces derniers, elles font les honneurs du logis ; elles circulent également au dehors en grand nombre, sans aucun voile et avec la plus entière liberté[5].

Les Japonais de toutes les classes se soumettent entre eux aux règles d’une excessive politesse ; c’est peut-être, sous ce rapport, le peuple le plus formaliste de la terre. — Lorsque deux Japonais s’abordent, que ce soient deux nobles ou deux portefaix, ce n’est qu’avec des saints multipliés et des compliments sans fin, dont la formule est déterminée par un code spécial. — Vis-à-vis des étrangers, cette politesse est froide et réservée de la part des classes supérieures, mais avenante et empressée chez le peuple : il n’ira jamais, cependant, jusqu’à leur témoigner les marques excessives de respect qu’il doit au moindre de ses yacounines. — Au milieu de nos promenades, nous prenions plaisir à nous arrêter dans les villages ; les habitants chez qui nous nous présentions s’empressaient de nous faire les honneurs de leur maison, offrant dans de petites tasses le thé qu’ils entretiennent constamment sur leur shibashi, et nous accablant, en échange, de questions curieuses, tout cela avec une cordialité et une bonne humeur qui gagnaient immédiatement notre sympathie. Ces façons d’agir sont aujourd’hui un peu perdues dans les alentours des ports ouverts aux étrangers ; on les retrouve dès que l’on s’avance tant soit peu dans l’intérieur.

Une promenade au milieu du quartier indigène de Yokohama conduit rapidement aux limites de la ville, entourée, nous l’avons dit, de canaux et de marais. — De ce côté, des ponts et une longue chaussée la font communiquer avec le pied des collines, garni de faubourgs ; la tête des ponts, comme d’ailleurs toutes les portes de la ville, est défendue par des palissades en bois et des postes de yacounines. Les fantassins du taïcoun y montent la garde, l’arme au bras ; dans l’intérieur du poste ils s’exercent au maniement du fusil, tandis que les officiers, assis devant leurs pupitres et regardant la voie, prennent note de tout ce qui passe et examinent les permis que doit présenter tout indigène armé pour entrer dans la ville. — Depuis les dernières complications politiques ces postes avaient été renforcés ; on y remarquait même en évidence de petites pièces de canon de bronze montées sur affûts de campagne.

Si le premier contact du peuple japonais éveille les sympathies du voyageur, il est encore plus séduit par le riant aspect du pays. Tout le Japon, le sud principalement, est renommé par la beauté et la fertilité de ses campagnes ; les environs de Yokohama ne démentent pas cette réputation. — Qu’on se figure une succession de collines boisées sur toutes leurs pentes, séparées par des vallées sillonnées de cours d’eaux. — Des vertes rizières en occupent le fond, tandis que les champs de céréales et d’autres cultures garnissent les plateaux ; cet ensemble donne au paysage l’aspect d’un parc sans fin. L’arbre dominant est une espèce de pin analogue à notre pin maritime ; il couronne les hauteurs de sa silhouette élégante ; autour de lui croissent les arbres verts, les cryptomerias, les lauriers-camphre, les chênes et d’autres essences au feuillage varié. La campagne est très-peuplée ; les habitations des paysans s’y rencontrent à chaque pas, à demi cachées sous la verdure et très-coquettes sous leur toit de chaume. — On y retrouve la propreté habituelle des Japonais, et le soin qui préside à tout ce qu’ils font : les alentours sont garnis de fleurs et bordés de haies vives soigneusement entretenues. — Le Japon est la patrie du camélia ; il y croît à l’état de nature et y atteint les proportions de l’arbre. Des bosquets de bambous et des palmiers d’une espèce particulière[6] s’élèvent aussi d’ordinaire à l’entour des cases.

Les pagodes sont très-nombreuses dans la campagne ; elles sont bâties en bois comme tous les monuments de ce pays soumis à de fréquents tremblements de terre, mais l’intérieur est orné de curieuses sculptures, où dominent les emblèmes sacrés de la religion : la tortue à queue velue, le dragon, la cigogne, le poisson de mer, la branche de pin. Des lanternes en pyramides ou des animaux fantastiques sculptés en pierre sont disposés symétriquement en avant de l’entrée ; dans les temples bouddhistes, on entrevoit la statue dorée de la divinité et de ses satellites au fond de l’édifice, dans un demi-jour mystérieux. Ces pagodes sont généralement entourées de grands arbres et placées dans une situation pittoresque ; elles s’élèvent parfois au sommet d’une colline et l’on y arrive alors par de beaux escaliers en pierre. Le promeneur qui en gravit les marches et vient s’asseoir sous la véranda du temple peut jouir du panorama de cette admirable campagne. Par-dessus les bois et les vallées, il aperçoit d’un côté les eaux bleues du golfe de Yedo, couvertes de centaines de barques péchant sous voiles, de l’autre la chaîne des hautes montagnes de l’île Nipon[7] se dessinant à l’horizon comme un nuage ; plus loin encore, le pic neigeux du Foudsiyama, dressant à trois mille mètres son cratère éteint depuis des années : c’est le point culminant du pays et la superstition japonaise en a fait le théâtre de nombreuses légendes. Il y a enfin, dans cette nature, un charme qui séduit le voyageur et reste empreint dans ses souvenirs. Cela tient peut-être à la latitude méridionale du pays et à la beauté de son climat : le peintre y retrouve à la fois une fraîche verdure, des aspects pittoresques et une puissante lumière ; c’est, en un mot, le riant aspect des plus belles campagnes de notre France, avec le ciel bleu de la Sicile et la transparence de ses horizons.

En sortant de Yokohama par le quartier indigène, au nord, on trouve, au delà des ponts, la route de Kanagawa qui conduit sur la colline habitée par les gouverneurs. Ces derniers, ayant à la fois les deux villes sous leur juridiction, sont en quelque sorte campés sur le chemin qui les réunit. Leur habitation se compose de nombreux corps de logis en bois sans étages ; à l’intérieur même simplicité ; ce sont de longs couloirs, des appartements tapissés de nattes d’une extrême propreté, sans meubles ni tentures ; des officiers y sont constamment de garde. Tout le haut de la colline faisant face à la rade est garni de campements occupés par les troupes et entourés de hautes palissades qui empêchent de bien en apprécier l’importance. Ils y ont en permanence de l’infanterie et de l’artillerie de campagne. Sans pouvoir préciser le chiffre de ces troupes, nous pûmes évaluer que quelques mille hommes tiendraient à l’aise dans ces campements.

Les collines au sud de Yokohama, près du quartier européen, n’étaient occupées que par quelques postes peu nombreux. En cas d’hostilités sur les lieux mêmes, la colline des gouverneurs, d’où l’on commandait la ville et la plaine en arrière, pouvait être balayée par l’artillerie des navires en rade. Ceux-ci n’avaient pas à combattre de batteries de côte, la seule existant sur la rade étant située sur la rive nord devant Kanagawa. Cette batterie, qui ne pouvait atteindre avec ses canons le mouillage des navires de guerre, n’eût pas été à l’abri de l’artillerie à longue portée de quelques-uns de ces derniers, et en particulier des pièces rayées de nos bâtiments.

C’est ainsi qu’en examinant cet intéressant pays, et cherchant à étudier les divers aspects de sa curieuse civilisation, nous attendîmes le retour du gouverneur Takemoto. Ce fonctionnaire avait annoncé officiellement, le 9 mai, son départ pour Miako. Au Japon, les communications sont difficiles ; les nobles voyagent habituellement en norimon et le trajet entre les deux capitales exige plusieurs jours. Nous attendions donc qu’il eût eu le temps d’accomplir auprès du taïcoun l’importante mission dont il était chargé. Le 24 mai, Takemoto annonça son retour à Yedo et demanda une entrevue. Elle eut lieu, le 25, à la légation britannique de Yokohama ; les ministres d’Angleterre et de France et les deux amiraux y assistèrent.

Le langage des diplomates japonais est empreint du même caractère de temporisation et de duplicité que revêt leur politique. Éludant toute question, catégorique, profitant des occasions de retraite que rendent faciles la différence des langues et les lenteurs de la traduction, ils se gardent bien d’opposer jamais un refus ; d’autre part, s’ils parviennent à saisir chez la partie adverse quelques mots touchant une concession ou des dispositions à la laisser échapper, ils se précipitent sur ce terrain et s’y maintiennent avec persistance. Cette manière de procéder de leur part rend les conférences longues, pénibles et généralement peu concluantes. Cette fois, au bout de quelques heures, les allégations diffuses du gouverneur pouvaient se résumer ainsi qu’il suit :

Premièrement, en réponse à la proposition d’appui matériel faite par les représentants de France et d’Angleterre, le gouvernement du taïcoun, désireux de maintenir ses relations avec les étrangers, faisait son possible pour calmer les esprits, mais il n’était pas encore poussé à faire la guerre aux séditieux. Le parti qui entourait le mikado et influençait ses résolutions était représenté par des troupes de lônines, de gens malintentionnés proférant des menaces, et le taïcoun ne connaissait pas encore les daïmios en révolte contre lui et auxquels il pourrait être amené à faire la guerre.

En second lieu, c’est-à-dire en ce qui concernait les demandes de l’Angleterre, la majorité du gouvernement de Yedo, notamment le prince Owari, actuellement chargé de remplacer le taïcoun, avait décidé le payement de l’indemnité ; mais le règlement de cette affaire n’était possible qu’après le retour du taïcoun à Yedo ; jusque-là, l’exécution d’une mesure semblable offrirait les plus grands dangers, soit pour les fonctionnaires du taïcoun, soit pour les étrangers. Ceux-ci pouvaient être attaqués par des fanatiques, et, à Yedo, les agents du parti hostile, profitant de l’absence du chef du gouvernement, chercheraient à le renverser au profit d’un prince déterminé à l’expulsion des étrangers. Interrogé sur l’époque du retour du taïcoun, Takemoto répondit que ce dernier avait résolu de quitter Miako, que les daïmios de Yedo allaient lui adresser un message pour le prier de venir immédiatement, mais que les lônines réunis autour du mikado influençaient les officiers de ce dernier, et s’opposaient de la sorte au départ du taïcoun.

Ainsi donc, le lendemain du jour où il se présentait comme entraîné par le soulèvement des partis à des mesures extrêmes, à la négation complète des traités, le gouvernement japonais, mis en demeure de s’expliquer avec franchise, attribuait à quelques factieux les embarras du moment et nous assurait que la paix intérieure n’avait pas encore été troublée. C’était un grand point d’obtenu, et la conduite future du gouvernement, relativement à l’exécution de ses engagements, devenait d’une appréciation plus facile ; la responsabilité de ses actes lui restait désormais tout entière. En ce qui concernait l’indemnité Richardson, les réponses de Takemoto équivalaient à un ajournement indéfini ; toutefois le gouvernement proposa d’en exécuter clandestinement le payement, par exemple en cessant de percevoir les droits de douane pendant un temps suffisant. Au moment où les autorités françaises se retiraient d’un débat désormais sans objet pour elles, le colonel Neale accepta cette proposition et promit, en cas de payement prochain, le secret vis-à-vis du public. Accordée dans le but de hâter la solution des difficultés, cette concession avait un côte fâcheux : le gouvernement de Yedo allait pouvoir proclamer partout qu’il avait repoussé les demandes de l’Angleterre, et que celle-ci n’avait pas osé employer la force. Le représentant britannique, préoccupé d’un but unique, la satisfaction des demandes de son gouvernement, adoptait donc une solution qui, laissant impunis aux yeux de la nation japonaise les récents attentats contre les étrangers, pouvait compromettre encore davantage la sécurité de ces derniers. Qu’importait, dès lors, le payement de quelques mille livres ? La conférence se termina sur cet incident et Takemoto repartit pour Yedo, promettant de veiller, de son côté, à l’exécution de ses promesses.

Pendant ce temps le gouvernement japonais poursuivait patiemment son œuvre. Nous avons vu plus haut que le ministre des États-Unis avait conservé seul de tous ses collègues, sa résidence à Yedo, continuant son rôle de protecteur et ami des Japonais, et cherchant à prouver, par cette attitude, la conservation de son influence. Dans les derniers jours de mai, la légation américaine était détruite par un incendie. Le général Pruyn, essayant en vain de lutter contre l’obstination japonaise, s’était réfugié dans un petit temple voisin, et cherchait à s’y maintenir en dépit des craintes manifestées par les autorités au sujet de sa sécurité personnelle. Une nuit, le 1er juin, il fut entouré, presque enlevé de force par les yacounines, et, sous prétexte d*un danger immédiat, mis à bord d’un navire japonais qui vint le déposer en rade de Yokohama[8]. De ce jour, il ne restait plus un seul étranger dans l’enceinte de Yedo. Le gouvernement japonais dut s’applaudir d’un résultat auquel il avait consacré trois années de patience et de ruses, et ses efforts se concentrèrent avec d’autant plus d’énergie sur Yokohama. À plusieurs reprises, les gouvernements avaient manifesté l’intention de faire occuper la concession européenne par leurs propres troupes, en alléguant pour cela leurs motifs ordinaires : ces offres ayant été formellement déclinées par les amiraux, ils se bornèrent à garder plus étroitement les issues de la ville.

Sur ces entrefaites, le colonel Neale fut informé par écrit qu’un premier payement des indemnités allait avoir lieu le 18 juin. Chacun s’applaudit d’une solution qui calmait toutes les craintes et éloignait la guerre ; le secret de l’opération consenti par le colonel Neale n’était même plus gardé.

Le 18 et le 19 se passèrent toutefois sans, que la promesse du Gorogio eût reçu le moindre commencement d’exécution. Le 20 juin, le chargé d’affaires d’Angleterre informa ses collègues que, devant cette dernière et flagrante violation d’engagements solennels, il rompait toutes relations diplomatiques avec le gouvernement japonais. La patience et la modération dont il avait fait preuve depuis deux mois, en vue de tenter tous les moyens de conciliation possibles étaient à bout ; il remettait donc la solution du différend entre les mains du commandant en chef des forces britanniques.

Le jour suivant, l’amiral Kuper déclara qu’il ne commencerait les hostilités qu’au bout de huit jours, sauf le cas d’un mouvement agressif des Japonais. Prévoyant qu’il allait être amené à quitter la rade, il informait de nouveau les résidents anglais de son impossibilité de défendre la ville contre une attaque venant de l’intérieur : il les engageait donc à profiter de ce délai pour mettre en sûreté leurs biens et leurs personnes, et notamment les femmes et les enfants. Les résidents anglais et autres se tinrent prêts à partir au premier signal et firent embarquer abord de leurs navires en rade leurs objets les plus précieux. La ville était donc à la veille d’être évacuée, et il était probable que les Japonais, nécessairement informés de cet état de choses, allaient s’enhardir dans leur résistance et chercher par quelque démonstration, peut-être même par des voies de fait, à précipiter l’abandon de la ville[9].

En ces circonstances, l’amiral Jaurès, profitant de la position acquise à la France par la récente intervention de son ministre dans le différend, déclara officiellement son intention de rester à Yokohama, et d’y protéger les résidents de toutes nations avec les forces dont il disposait. Tout en priant le ministre de France de porter cette décision à la connaissance de ses collègues, il en informa les gouverneurs de Yokohama. Cette déclaration pouvait, au premier abord, paraître engager le drapeau de la France dans une entreprise téméraire, et où elle n’avait pas le principal intérêt ; mais, sans chercher dans le résultat la justification des moyens, il est facile de voir que cette ligne de conduite de nos autorités était la meilleure à suivre. Avec, bien peu de chances d’amener une collision, elle empêchait l’évacuation précipitée de Yokohama, évacuation qui nécessiterait tôt ou tard un retour offensif des nations étrangères. En tout cas, l’effet de cette déclaration fut immédiat. Les consuls, et notamment celui d’Angleterre, firent témoigner à l’amiral combien leurs nationaux avaient accueilli cette nouvelle avec joie. D’autre part les Japonais durent renoncer à l’espoir qu’ils nourrissaient évidemment, en prolongeant cet état précaire, de voir la ville abandonnée volontairement par toutes les puissances ; ébranlés dans leurs idées de résistance, mais ne pouvant renouer de relations avec le représentant de l’Angleterre, ils s’empressèrent de venir trouver les autorités françaises.

Dans une première entrevue, le 20 juin, à la légation de France, entre M. Duchesne de Bellecourt, l’amiral Jaurès et les gouverneurs de Yokohama, ceux-ci cherchèrent à sonder le terrain et à s’assurer des dispositions hostiles des Anglais. Reprenant leur thème habituel, ils attribuèrent le non-payement de l’indemnité au désaccord des membres du Gorogio, et à leur conviction que ce payement ne ramènerait nullement la sécurité pour les étrangers. Se reconnaissant, pour la première fois, engagés à veiller à la sûreté de la ville et des résidents des nations en paix avec le Japon, ils promirent de s’entendre avec l’amiral français pour leur défense, et de lui demander son concours en cas d’insuffisance de leurs propres forces contre celles des lônines et des daïmios qui pourraient se joindre à eux. Ils espéraient, ajoutèrent-ils, que les hostilités avec l’Angleterre n’éclateraient pas à Yokohama ni même à Yedo ; la présence des navires de guerre devant Osaka aurait peut-être un meilleur effet. L’amiral Jaurès leur répondit que, lors même que le conflit n’aurait pas lieu dans la baie de Yokohama, le gouvernement japonais, en manquant à sa promesse récente et formelle, faisait à l’Angleterre une véritable déclaration de guerre et courait à sa perte. Il ajouta qu’en cessant de protéger les sujets des autres puissances, ce gouvernement pouvait amener celles-ci à lui faire la guerre à leur tour. Le soin de l’intérêt commun l’obligeait donc d’aviser immédiatement à la défense de la ville, et il était bien décidé à ne la laisser envahir sous aucun prétexte par les troupes japonaises. La conférence fut reprise le lendemain à bord de la Sémiramis. Diverses mesures furent proposées de part et d’autre pour la protection de la concession étrangère. Il fut spécifié que les troupes indigènes resteraient constamment en dehors de cette concession, et que la garde en serait confiée exclusivement à des troupes européennes. L’un des gouverneurs promit d’aller immédiatement à Yedo donner connaissance de ces mutuelles dispositions, et, sur la demande du ministre et de l’amiral, faire notifier officiellement par le Gorogio que la protection de la ville était confiée au commandant en chef des forces françaises. Ils se retirèrent en demandant s’il n’était pas trop tard pour éviter les hostilités, et si un payement immédiat de l’indemnité ne pourrait pas encore les prévenir.

L’amiral Kuper, informé par l’amiral Jaurès de ces hésitations, dut néanmoins se disposer à user des pouvoirs que le colonel Neale lui avait remis. La première mesure coercitive qui s’offrait à l’esprit était la saisie des navires du taïcoun actuellement mouillés dans le golfe de Yedo. Le 23 juin, la corvette anglaise la Pearl et une canonnière allèrent croiser en vue des forts de la ville et, se poster en observation sur le chenal conduisant au fond de la baie. Vers cinq heures du soir, la canonnière revint, escortant à petite distance un vapeur japonais ; ce dernier était sorti de Yedo peu après l’apparition des navires anglais. Ils mouillèrent tous les deux sur la rade.

Le bruit se répandit bientôt dans Yokohama que les Japonais, adoptant définitivement le parti de la raison, allaient proposer le payement immédiat de l’indemnité dont le montant était réuni depuis plusieurs jours dans les bureaux de la douane ; l’ordre de payer venait seulement d’être notifié aux gouverneurs. En effet, vers minuit, ces derniers se présentaient à la légation de France, demandant une audience du ministre pour une communication des plus urgentes : « Le Gorogio, lui dirent-ils, appréciant vos conseils et ceux de l’amiral français, s’est décidé à payer les Anglais. Nous avons à la douane les fonds nécessaires ; mais comme nous ne pouvons ni ne désirons avoir de relations avec les autorités anglaises après nos derniers différends, nous vous proposons d’apporter à votre légation le montant de l’indemnité ; de cette façon tout sera fini, s’il n’est pas trop tard pour que le ministre d’Angleterre puisse encore accepter le payement. » M. de Bellecourt fit comprendre aux gouverneurs qu’il ne pouvait, en ce qui concernait le payement, servir d’intermédiaire entre eux et les Anglais ; mais il leur offrait d’intercéder auprès du colonel Neale et de lui donner avis de leur résolution nouvelle, si, cette fois, elle était bien arrêtée. Ainsi fut fait ; une heure après, le chargé des affaires d’Angleterre informa les gouverneurs qu’il consentirait encore à renouer des relations, à une dernière condition : le payement immédiat et intégral de l’indemnité demandée pour le meurtre de Richardson, et des dix mille livres réclamées en vain depuis un an pour l’assassinat des deux sentinelles anglaises à la légation de Yedo. Le délai fixé expirait à sept heures.

Le matin, à l’aube, un convoi de charrettes à bras, escorté d’officiers japonais, sortit de la douane et se dirigea vers la légation britannique. Les Japonais, cette fois, s’exécutaient sans restriction, et apportaient les cent dix mille livres en bonnes piastres mexicaines.

Ainsi se termina pacifiquement, après deux mois de pourparlers et d’alternatives, ce premier incident de l’affaire Richardson. Au bout de quelques jours la confiance était complétement revenue et le commerce reprenait comme par le passé. — Il ne fallait pas toutefois, sous l’impression de l’heureuse solution des premières difficultés, s’endormir dans une sécurité trop grande. Nous ignorions l’effet qu’avait produit dans le pays la résolution du gouvernement de Yedo, mais l’irritation du parti hostile avait dû s’en accroître, et l’on pouvait s’attendre, sinon à une attaque ouverte, du moins à des agressions par surprise. L’amiral Jaurès s’occupa donc activement de pourvoir à la sécurité du quartier étranger de Yokohama. Il fut d’abord décidé, avec les autorités japonaises, que les commandants en chef des forces françaises et anglaises seraient, au même titre, officiellement chargés par le gouvernement de Yedo de la protection de la ville de Yokohama : en outre, ils se concerteraient, dans le même but, avec les commandants des navires appartenant à d’autres nations actuellement sur rade, au cas où ces derniers voudraient y concourir, À la requête de l’amiral Jaurès, le Gorogio lui adressa dans les premiers jours de juillet, ainsi qu’à l’amiral Ruper, une lettre qui lui reconnaissait en termes précis les dits pouvoirs. De cette façon, la situation se présenta sous un aspect qu’elle n’eût jamais dû quitter, la communauté de vue et d’action de toutes les puissances ayant des traités avec le Japon, sinon pour le règlement des difficultés particulières à l’une d’elles, au moins pour la satisfaction des droits et des intérêts communs.

Quelques jours avant l’arrivée de la lettre du Gorogio, de nouvelles conférences, tenues à bord de la Sémiramis, avaient déjà réglé les détails de la garde militaire de la place. Les troupes indigènes restèrent complétement en dehors des concessions. Elles s’établirent dans de nombreux postes dominant les vallées aboutissant à Yokohama, et qui, sans menacer la ville même par leur position, en surveillaient les approches du côté de la campagne.

Le chef d’état-major de notre division navale s’était d’ailleurs rendu sur le terrain, accompagné du commandant des troupes indigènes, pour désigner leur emplacement. Au moment le plus critique des récents événements, l’amiral Jaurès, en déclarant prendre en main la défense de Yokohama, avait appelé de Shang-haï la corvette le Monge et 250 hommes du 3e bataillon d’Afrique[10]. Ces troupes, arrivées dans les premiers jours de juillet, alors que leur présence était moins urgente, permirent cependant d’établir autour des quartiers étrangers un système régulier de surveillance et de rondes de nuit auquel concoururent le contingent débarqué parla division anglaise, et de petits détachements que mirent ensuite à terre les navires de guerre hollandais et américains présents sur rade. M. Layrle, chef d’état-major de l’amiral Jaurès, fut chargé de la direction de la défense en ce qui concernait la France ; le capitaine de vaisseau Dew, de la corvette l’Encounter, eut le commandement du contingent anglais.

Au sud de Yokohama, les collines se rapprochent complétement du quartier étranger, dont elles ne sont séparées que par la largeur du canal. L’une d’elles, s’élevant au bord de la mer, et faisant vis-à-vis, par conséquent, à la colline des gouverneurs, fut mise par ces derniers à la disposition de la marine française. Il y fut établi un détachement de fusiliers marins. Le poste, construit par les soins des autorités japonaises, fut entouré d’une palissade et un mât de pavillon fut dressé à côté. De ce point, dominant la rade, la ville et la vallée en arrière, l’on pouvait exercer une surveillance active et donner l’alarme. En cas d’attaque nocturne, le seul genre d’attaque qui parût probable, les troupes à terre devaient, à des signaux déterminés, se masser sur certains points, et les navires envoyer en toute hâte des embarcations et des renforts. De la sorte on pourrait repousser les assaillants, ou bien, la défense de la ville devenant impossible, donner à ses habitants le temps de se réfugier à bord des bâtiments de guerre.

En résumé toutes ces dispositions de résistance, motivées par l’obscurité de la conduite du gouvernement local et par ses propres avertissements, avaient immédiatement un résultat incontestable, elles prouvaient aux Japonais de tous les partis une résolution bien arrêtée de ne pas abandonner la ville et de s’opposer par la force des armes à toute tentative d’agression. En même temps le concours de plusieurs nations à cette occupation militaire éloignait toute crainte d’un accaparement au profit exclusif de l’une d’elles.

Le gouvernement de Yedo, de son côté, avait concouru d’assez bonne grâce à l’exécution de toutes ces mesures. Cependant, au lendemain même du payement de l’indemnité Richardson, il s’était produit un curieux incident, qui avait paru tout d’abord un audacieux défi, mais qui n’était, sans doute, qu’une satisfaction à l’opinion publique ou un semblant d’exécution d’ordres venus de Miako. Un vice-ministre du taïcoun, celui même qui avait apporté de Yedo aux gouverneurs l’ordre définitif de payer, avait adressé le lendemain à tous les représentants étrangers la lettre suivante :


« J’ai l’honneur de communiquer à Votre Excellence, par la présente, que j’ai été nommé avec pleins pouvoirs pour traiter au sujet de ce qui suit :

« J’ai reçu l’ordre de Sa Majesté le taïcoun, lequel en a reçu l’ordre lui-même du Mikado, de fermer les ports ouverts et d’éloigner les étrangers sujets des puissances ayant conclu des traités, attendu que notre peuple ne veut avoir aucune relation avec eux ; ainsi on traitera plus tard avec Votre Excellence à ce sujet.

« Présenté avec respect et considération, le neuvième jour du cinquième mois de la troisième année de Bonkiou (24 juin 1863).

Signé : Ongasawara-Dzousiou-no-Kami. »


Les gouverneurs, au même moment, venaient expliquer que le taïcoun avait dû donner cet ordre pour obéir au Mikado le souverain suprême ; qu’il était en ce moment gêné par ses ennemis à Kioto, et qu’il n’avait encore pu rallier le Mikado à sa politique. En attendant, l’ordre d’expulsion ne serait pas exécuté. — Le ministre de France et ses collègues, ne sachant encore s’ils devaient prendre au sérieux ou non une notification aussi insensée, y firent les réponses qu’elle méritait, et déclarèrent remettre le soin de l’exécution des traités entre les mains des commandants en chef des forces étrangères.

À peu de temps de là, un membre du second conseil de Yedo, chef d’une famille de Gonfoudaï, le prince Sakaï-Hida-no-Kami vint demander à entretenir l’amiral français de matières importantes. Le 1er juillet, il arriva avec sa suite à bord de la Sémiramis où s’était rendu de son côté M. de Bellecourt. Poussé tout d’abord à s’expliquer au sujet de l’ordre d’expulsion, il répéta la déclaration des gouverneurs : « C’est la première fois, ajoutait-il, que le Mikado, trompé sur le compte des étrangers, a donné un ordre injuste ; le Taïcoun l’a transmis, et le gouvernement de Yedo a dû le notifier à son tour, mais l’un et l’autre savent qu’il n’est pas exécutable. Aujourd’hui notre intention est d’aller en grand nombre à Miako où le taïcoun est encore, entouré d’ennemis qui cherchent à le détrôner pour se faire nommer à sa place. Nous voulons lui rendre la liberté, ce qui lui permettra de justifier ses actes et de faire revenir le mikado sur sa détermination. »

Le daïmio concluait par une bizarre requête. Il demandait à l’amiral un ou plusieurs de ses navires de guerre pour l’aider à transporter, sous pavillon japonais, les troupes qu’il était nécessaire d’envoyer le plus tôt possible à Osaka. Les vapeurs du taïcoun étaient tous, à l’exception d’un seul, employés à diverses missions ou hors d’état de prendre la mer. Cette proposition fut, comme on le pense bien, immédiatement repoussée, un pavillon étranger ne pouvant jamais, sur un navire de guerre, se substituer aux couleurs nationales. Une autre combinaison s’offrait. Les amiraux pouvaient prêter au taïcoun l’appui demandé et paraître avec leur pavillon devant Osaka où, par la même occasion, ils déposeraient les troupes japonaises. Le daïmio parut ne vouloir à aucun prix un concours aussi manifeste : « Cette fois encore, assurait-il, le gouvernement de Yedo allait tenter, à lui seul, le rétablissement de l’ordre au Japon ; il espérait y réussir sans employer la force. Dans le cas où la présente entreprise échouerait, il se déciderait enfin à accepter le concours qui lui était si franchement offert. »

Le lendemain, Sakaï vint de nouveau à bord de la Sémiramis, où s’étaient rendues, cette fois, les autorités anglaises. Les mêmes sujets furent traités ; puis on insista sur le maintien de la tranquillité à Yokohama. Pour donner une solution à la demande du vice-ministre, on l’autorisa à noliser, pour le transport de ses troupes à Osaka, des vapeurs de commerce anglais qui se trouvaient à ce moment sur rade.

Un dernier incident fut soulevé à la fin de la séance. Les récents courriers de Nagasaki avaient signalé la persistance des alarmes de la population étrangère. De nombreuses troupes campaient sur les hauteurs qui dominent la ville, et, à certains moments, les hommes à sabres encombraient les rues. On insista auprès du vice-ministre pour la suppression de ces mesures qui n’avaient plus de raison d’être depuis le rétablissement des bonnes relations avec le gouvernement anglais. Sakaï consentit à écrire immédiatement au gouverneur de la ville. Le Kien-chan, petit aviso à roues de notre division, était en partance pour la Chine. La lettre du vice-ministre fut donnée au capitaine de l’aviso, qui appareilla aussitôt pour sa destination avec l’ordre de passer par la mer Intérieure et de faire escale au port de Nagasaki ; il devait y porter les nouvelles pacifiques de Yokohama et faire parvenir la missive en question aux gouverneurs.

Le 9 juillet et les jours suivants, un grand mouvement de troupes japonaises se fit aux environs de Yokohama. Les vapeurs de commerce indiqués au vice-ministre avaient été nolisés par ses soins. Ils arborèrent le pavillon du Taïcoun[11] et prirent à bord de nombreux officiers et des détachements d’infanterie régulière. Nous vîmes défiler ces derniers dans les embarcations, avec leurs tuniques blanches, leurs chapeaux de laque noire en forme de toit, portant le sac en bandoulière. Les transports appareillèrent successivement et prirent la route du large.

Était-ce simplement une démonstration du gouvernement de Yédo, cherchant à raffermir la suprématie du Taïcoun un moment compromise, ou bien la guerre civile avait-elle commencé au Japon ?


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  1. Peu de temps après, le contre-amiral Kuper reçut de l’amirauté une commission de vice-amiral. De la sorte, suivant son habitude en semblables circonstances, le gouvernement anglais assurait à l’amiral commandant sa division la supériorité de grade pour le cas d’opérations militaires combinées avec les autres forces navales.
  2. Une frégate et trois corvettes à hélice, une frégate et une corvette à roues, cinq à six canonnières, un transport.
  3. La menace des lônines revient souvent à la bouche des autorités japonaises. On ne saurait donner le sens exact de ce terme, qui semble avoir plusieurs acceptions. Tout officier qui a perdu sa position, soit par punition d’une faute grave, soit par la destitution ou la dégradation de son seigneur, se fait lônine. Réduit à ses propres ressources, ne pouvant vivre des travaux dévolus au peuple, il devient une espèce de brigand, se cachant dans les campagnes, et mettant son bras à la disposition du premier venu qui veut bien payer ses services. D’autres fois, des officiers se font volontairement lônines pour venger la mort d’un proche ou exécuter les ordres de leur maître. Dès ce moment, ne relevant plus que d’eux-mêmes, ils sont tout entiers à leur mission, et pour l’accomplir passent à travers tous les obstacles.
  4. Cet usage du suicide paraît s’être conservé dans les hautes classes japonaises ; par cette mort volontaire, le noble japonais sauve son honneur aux dépens de sa vie, ou bien il se venge de celui qui l’a offensé. Dans ce second cas, en effet, les proches parents du suicidé sont engagés sur l’honneur à exterminer l’auteur de l’offense.
  5. L’étranger, de même que tout individu, en se promenant à Yokohama, peut entrer librement dans les établissements de bains, où hommes et femmes, qui en font un usage journalier, se baignent à la mauresque, accroupis sur un plancher légèrement incliné, où coule de l’eau chaude, et à peine séparés les uns des autres par une cloison de quelques pieds de haut. Ce détail, ainsi que quelques autres du même genre, peut paraître singulier à notre pudeur ; mais les Japonais, sur ce chapitre, ne s’astreignent pas aux règles en vigueur chez les peuples européens. Il ne faut pas en conclure à une plus grande immoralité du peuple Japonais, qui est bien loin, au contraire, de pratiquer les lices honteux si communs en Chine. La prostitution s’exerce au Japon sur une grande échelle, mais en dehors de la famille. Elle est placée sous l’administration directe de la police, et excessivement réglementée : des quartiers complétement isolés sont, dans toutes les villes, affectés aux femmes qui se livrent à ce genre de vie. Elles y ont généralement été envoyées dès leur plus tendre enfance, et la réprobation publique ne paraît pas s’attacher à leur métier. Elles peuvent parfois, au bout de quelques années, abandonner ce mode d’existence pour devenir des épouses fidèles et respectées.
  6. Le chamærops excelsa de Chine.
  7. La principale île du Japon, celle où se trouvent les deux capitales, Yedo et Miako.
  8. Un envoyé de la Confédération suisse, M. Humbert, venu à Yedo pour négocier un traité, et profitant de l’hospitalité du ministre américain, dut également quitter Yedo à la suite de l’incendie. M. Fisher, consul d’Amérique, avait jusqu’alors, à l’exemple de son ministre, maintenu, seul de tous les consuls, son pavillon à Kanagawa ; il rentra le 2 juin à Yokohama sous la menace des dangers que présentait pour lui et sa famille le voisinage du Tokaïdo. À la liste des représentants étrangers présents à Yokohama à cette époque, nous devons ajouter M. Clarke, consul du Portugal, dont le gouvernement avait obtenu un traité de commerce, et M. de Rechfus, consul général de Prusse à Shang-haï, en mission extraordinaire au Japon. Ce dernier attendait des circonstances plus favorables pour se rendre à Yedo et y faire ratifier un traité négocié précédemment sur les bases communes à toutes les puissances.
  9. À Nagasaki, où les étrangers sont peu nombreux, il régnait, pendant tous ces événements, la même alarme qu’à Yokohama. Il s’y trouvait en rade deux navires anglais et un navire russe dont le commandant, en ces circonstances, se rapprocha de ses collègues. La seule mesure à prendre en cas d’attaque était l’embarquement immédiat de la population européenne. Malgré de sinistres avertissements et la concentration de troupes qui se faisait aux environs, les autorités consulaires, par une attitude ferme et calme, empêchèrent à plusieurs reprises l’évacuation précipitée de la ville par leurs nationaux.
  10. À peu près à la même époque, le vice-amiral Kuper, prévoyant qu’il pourrait avoir besoin de troupes de débarquement, avait demandé au gouverneur de Hong-Kong et au commandant de la garnison anglaise de Shang-haï de mettre à sa disposition un ou deux régiments d’infanterie. Cette demande était une simple prière, motivée par la gravité imprévue des événements ; car, à moins d’ordres précis de la métropole, les forces anglaises de terre n’ont aucune communauté d’action avec les forces de mer dans les mêmes parages. Les autorités militaires de Hongkong et de Shang-haï ne crurent pas les circonstances assez impérieuses pour qu’il y eût lieu de déroger à la règle, et la demande de l’amiral fut rejetée.
  11. Pavillon blanc portant au milieu une boule rouge ; c’est l’emblème du soleil levant.