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Une campagne sur les côtes du Japon/Chapitre 4

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CHAPITRE IV.

Attaque, par les navires du prince de Nagato, du steamer américain Pembroke. — Attaques subies par l’aviso français le Kienchan et la corvette hollandaise la Méduse, dans le détroit de Simonoseki. — Départ de la Sémiramis et du Tancrède pour la mer Intérieure. — Attaque et prise, par les bâtiments français, d’un des forts du détroit de Simonoseki. — Retour des bâtiments à Yokohama. — Combat du Wyoming. — Envoi, par les ministres étrangers, au gouvernement japonais d’une sommation relative au désarmement du détroit de Simonoseki.


Au sud de l’île Nipon, la principale terre de l’Empire japonais, les deux îles de Kiousiou et de Sikok comprennent entre elles et les deux pointes méridionales de la première une véritable mer intérieure, dans laquelle on pénètre de la sorte par trois ouvertures. Un navire qui viendrait de la baie de Yédo arrive, après avoir longé la côte sud de Nipon, au canal de Kii, entrée orientale de cette mer ; continuant sa route vers l’ouest, il parcourt une centaine de lieues dans ces eaux abritées des tempêtes ; puis, franchissant la sortie occidentale, il débouche dans la mer de Chine, vis-à-vis de la Corée, par le détroit de Simonoseki. Au lieu de s’engager dans le détroit, il peut tourner au sud et sortir de la mer Intérieure en passant, entre les deux lies de Sikok et de Kiousiou, par le canal de Boungo.

La première route est bien connue des vapeurs de commerce se rendant de Shanghaï à Yokohama, ou faisant le voyage de retour ; pour ceux qui font escale à Nagasaki, elle est de beaucoup la plus courte, et le calme habituel des eaux de cette mer, la hauteur des montagnes qui l’entourent assurent une navigation paisible pendant cette partie de la traversée.

Un grand nombre de Daïmios ont leurs provinces et leur résidence sur les bords de la mer Intérieure et sur les nombreuses îles moins importantes qu’elle renferme ; ce sont les parties les plus riches et les plus peuplées de l’Empire. Au fond d’une baie, non loin de l’entrée orientale ou de Kii, s’élève la ville Taïcounale d’Osaka, le grand centre commercial du Japon, que les traités doivent ouvrir aux étrangers le 1er janvier 1867. À la sortie occidentale, étroite et dominée par des terres élevées, l’ancienne ville de Simonoseki, sur la rive de l’Île Nipon, donne son nom au détroit.

Jusqu’à l’époque où ce récit est parvenu, les navires de guerre ou de commerce parcourant journellement cette route avaient pu remarquer de nombreux ouvrages de fortification construits sur différents points, notamment dans les passes et à rapproche des villes ; jusqu’alors, toutefois, aucun acte hostile n’avait succédé à cette attitude armée, et l’on pouvait croire que les Japonais, à l’exemple de toute nation maritime, songeaient simplement à mettre leurs côtes en état de défense. La nature de la navigation obligeant à mouiller à l’approche de la nuit, les équipages en profitaient pour aller chercher des vivres à terre et y étaient généralement bien reçus par les habitants.

Pendant une récente navigation de la corvette française le Dupleix dans ces parages, les officiers avaient trouvé le même accueil dans leurs courtes relâches, sauf en une seule circonstance. Mouillant un soir devant Simonoseki, ils avaient aperçu des embarcations montées par des officiers japonais se diriger immédiatement vers le bord ; elles avaient formé autour du navire un cordon sanitaire, éloigné brutalement les jonques de marchands qui étaient déjà accourues, et, en un mot, paru décidées à empêcher toute communication. Le Dupleix appareilla le lendemain au petit jour. Cette attitude des autorités de Simonoseki n’étonna personne ; on savait que la ville appartenait au prince de Nagato, le daïmio Matsédaïra-Daïdsen-no-Daïbou chef d’une des premières familles de Koksis et déjà connu pour diriger, conjointement avec le prince de Satzouma, le mouvement de la noblesse contre les étrangers. L’incident, sans importance d’ailleurs, ne fut pas remarqué. Il ne devait pas en être de même, à quelques jours de là, d’un événement plus grave.

Le 25 juin 1863, l’aviso à vapeur le Pembroke, de la marine marchande américaine, se rendant de Yokohama en Chine par la mer Intérieure, arrivait, vers trois heures du soir, vis-à-vis de l’entrée intérieure du détroit de Simonoseki : il mouilla devant la petite ville de Tanaoura sur la côte sud du détroit et hissa ses couleurs. Deux heures plus tard, un navire de construction européenne, battant pavillon japonais, vint jeter l’ancre à deux encablures plus loin ; à ce moment un coup de canon fut tiré sur les collines à quatre milles au nord et répété sur d’autres points de la côte. La nuit survint, tout paraissant parfaitement tranquille.

À une heure du matin, le navire japonais, qui s’était un peu rapproché en virant sur sa chaîne, ouvrit subitement le feu de son artillerie sur le Pembroke ; la nuit, par bonheur, était très-sombre et dissimulait la position de ce dernier ; le capitaine fit immédiatement pousser les feux et mit l’équipage à lever l’ancre. Un moment après, un brick reconnu pour être le Lanrick, appartenant au prince de Nagato, passa à quarante mètres du Pembroke, alla mouiller près du bâtiment japonais et ouvrit le feu à son tour. Fort heureusement le Pembroke avait, pendant ce temps, terminé son appareillage. Il rétrograda en toute hâte et prit la route du canal de Boungo, poursuivi par les derniers boulets des deux navires, dont un seul avait coupé une de ses manœuvres.

À l’arrivée du Pembroke à Shanghaï, cette nouvelle causa le plus grand émoi dans la ville ; elle nous parvint à Yokohama le 10 juillet. La corvette américaine le Wyoming quitta le lendemain la rade dans le but d’aller châtier les auteurs de cet inqualifiable attentat. L’aviso français le Kien-chan, parti le 2 juillet, ainsi que nous l’avons vu plus haut, avait dû prendre la même voie que le Pembroke et se présenter dans le détroit peu de jours après ; nous pensâmes, toutefois, que les navires croisant dans ces parages n’auraient pas osé s’attaquer à un bâtiment de guerre.

Cet espoir fut trompé ; le paquebot l’Hellespont, arrivant le 15 à Yokohama, nous apporta de Nagasaki la nouvelle suivante : le Kien-chan se présentant le 8 au matin dans le détroit de Simonoseki, avait été attaqué par le feu des batteries de la rive nord, appartenant au prince de Nagato, et celui de deux de ses navires. Il avait échappé à grand’peine à cette furieuse attaque, et sorti du détroit, avait continué sa roule sur Nagasaki. M. Lafon, son capitaine, rencontrant dans les passes de cette rade la corvette hollandaise la Méduse, en route pour Yokohama, lui avait confié son rapport détaillé sur l’événement. Ayant donc la certitude que la nouvelle en serait transmise au commandant en chef par une voie prompte et certaine, il avait remis aux gouverneurs de Nagasaki la lettre du Daïmio Sakaï, et, aussitôt après, continué sa route vers la Chine.

Il était donc bien établi qu’un des grands Daïmios, l’un de ces princes à demi indépendants du Japon avait, au mépris de la paix, assailli par surprise un navire portant le pavillon français. Aussi bien que pour le Pembroke, le fait exigeait une répression sévère ; cette fois le cas était même plus grave, un bâtiment de guerre représentant directement la nation dont il porte les couleurs. L’amiral Jaurès prit immédiatement le parti d’aller infliger, sur les lieux mêmes, une punition exemplaire au seigneur de Simonoseki. Quelques heures après l’arrivée de la nouvelle, l’aviso le Tancrède reçut l’ordre d’appareiller, et prit la route du large. La Sémiramis, avec laquelle il avait rendez-vous dans le canal de Boungo, devait, dans la même journée, se disposer au départ. Songeant à opérer contre les batteries ou les navires du prince de Nagato, suivant les localités et les circonstances, l’amiral garda son pavillon sur la Sémiramis, qui devait être, avec sa puissante artillerie, le principal moyen d’action ; le Tancrède devait servir d’avant-garde et de bâtiment sondeur dans les passes peu profondes de la mer Intérieure. Une compagnie du 3e bataillon d’Afrique fut embarquée sur la frégate.

L’amiral informa de sa décision M. de Bellecourt, qui se chargent de notifier au Gorogio cette agression inqualifiable, et de le prévenir qu’en attendant les démarches à faire ultérieurement pour le retour de pareils actes, le commandant des forces françaises allait en tirer une vengeance immédiate.

Les deux corvettes le Monge et le Dupleix restaient sur la rade de Yokohama, pour veiller à la sécurité de la ville. L’amiral Kuper, tout en se disposant à se transporter avec son escadre à Kagosima en vertu des décisions précédemment signifiées au gouvernement japonais, ne songeait pas encore à appareiller. Il promit d’attendre le retour de la Sémiramis avant de quitter la rade, et offrit même à l’amiral le concours d’une canonnière. Cette offre ne fut pas acceptée et ne devait pas l’être ; pour le moment il s’agissait uniquement de venger une insulte au pavillon, et non de prévenir, par une opération collective, telle que l’occupation du détroit, le retour d’agressions semblables.

Le 16 juillet au matin, nous appareillons par une pluie battante ; nous passons le détroit d’Ouraga et gagnons le large ; une mer houleuse et le vent contraire ralentissent notre marche. Dans l’après-midi, l’on signale la corvette la Méduse et l’on met aussitôt le cap sur ce bâtiment. Vers cinq heures les deux navires mettent en panne ; une baleinière est mise à la mer, et l’aide de camp de Barbarin parvient, malgré la houle, à accoster un moment la Méduse sous le vent. Il regagne bientôt la frégate avec deux rapports, celui du capitaine du Kien-chan, et celui que M. de Graëf van Polsbrock, consul général des Pays-bas, passager à bord de la corvette hollandaise, adresse à l’amiral sur un violent combat que ce bâtiment a dû livrer, en passant à son tour le détroit de Simonoseki.

Donnons d’abord le récit des dangers auxquels avait échappé notre petit aviso le Kien-chan : Le 8 juillet, à cinq heures du matin, le bâtiment, mouillé à l’entrée intérieure du détroit, se disposait à lever l’ancre, lorsqu’un canot, monté par huit hommes et deux officiers japonais, se présenta le long du bord et adressa plusieurs questions au pilote indigène qui se tenait sur la passerelle : « Quel était le navire ? d’où venait-il ? » et d’autres questions qui ne furent pas comprises. Ces officiers ne se faisant pas reconnaître, il leur fut intimé l’ordre de s’éloigner. Le canot repartit du côté de Simonoseki ; un quart d’heure après, le Kien-chan appareilla et s’engagea dans le détroit, pavillon et flamme[1] déployés. À ce moment deux coups de canon furent entendus à une très-grande distance.

Un petit fort situé sur la rive nord était à peine dépassé que les pièces qui l’armaient se mirent à tirer ; les boulets ricochèrent assez loin derrière le navire, et le capitaine, ne pouvant soupçonner d’intentions hostiles, crut à un exercice de tir interrompu pour le laisser passer. Mais un moment après un boulet passait au-dessus du Kien-chan, et deux autres batteries situées en avant, se joignant à la première, ouvraient sur lui un feu très-vif et bien dirigé. Stupéfait de cette agression, l’attribuant à quelque défense de franchir les passes, le capitaine, tout en faisant armer les deux pièces, mit une baleinière à la mer. Un officier, auquel s’adjoignait un interprète de la Légation de France qui se trouvait à bord, se disposait à y embarquer pour aller demander les motifs de cette étrange agression. À ce moment un boulet vint fracasser l’embarcation, tandis que deux navires japonais, mouillés sur l’avant dans le détroit, joignaient leur feu à celui des batteries. Dans ces circonstances critiques, la perte du bâtiment paraissait inévitable. Il ne fallait pas songer à revenir en arrière ; cette opération, dans un chenal étroit et parcouru par un rapide courant, eût exigé trop de temps. Le capitaine adopta immédiatement la seule chance de salut qui s’offrît : faisant démaillonner la chaîne et laissant son ancre au fond, il reprit sa route à toute vitesse, sous le feu des batteries qui durait toujours, faisant voler ses pavois en éclats et coupant ses manœuvres. Il envoya, en passant, quelques coups de canon aux deux navires qui se disposaient à appareiller.

Peu d’instants après apparut la sortie extérieure du détroit. En ce point, deux passes se présentaient pour gagner le large : l’une suivie par tous les navires d’un certain tonnage, longeant la côte sud du détroit ; l’autre, peu profonde, circulant au milieu des bas-fonds et fréquentée généralement par les jonques, passant contre la ville et plus loin entre la côte nord et l’île d’Hikousima. Le pilote japonais, effrayé par les projectiles, était incapable de rendre le moindre service ; toutefois le capitaine n’hésita pas à s’engager, en sondant avec soin, dans la dernière des deux passes. Les deux navires japonais avaient déployé leurs voiles et gagnaient le Kien-chan de vitesse ; par bonheur, ils n’osèrent s’engager sur les bas-fonds. Enfin, vingt minutes après son second appareillage, le Kien-chan, poursuivi par les derniers boulets de Nagato, se trouvait hors d’atteinte. Sa coque était, au-dessus de la flottaison, criblée par les projectiles ; par un hasard providentiel, personne n’avait été atteint, sauf par de légers éclats de bois.

Le lendemain, en entrant à Nagasaki, le Kien-chan rencontrait à la sortie de ce port la corvette la Méduse, faisant route pour le détroit. M. Lafon se rendit à bord, remit son rapport au commandant, et lui donna des détails sur l’agression qu’il venait de subir.

La Méduse, ainsi que le disait le rapport de M. de Polsbrock, se rendant à Yokohama avec ce fonctionnaire passager à bord, avait pris à Nagasaki un pilote indigène pour la mer Intérieure. Le commandant, M. de Casembroot, informé de l’attaque du Kien-chan, ne crut pas néanmoins devoir changer de route. Les Hollandais, ces vieux et paisibles alliés des Japonais, auxquels ils avaient enseigné l’art moderne de la guerre, croyaient pouvoir passer impunément devant leurs canons. Toutefois, lorsque la Méduse se présenta, le 11 juillet au matin, à l’entrée extérieure du détroit, tout était préparé pour l’éventualité d’un combat à soutenir. La ville de Simonoseki apparut bientôt au fond du détroit, longeant le bord de la mer au pied des collines. Lorsque la Méduse n’en fut plus qu’à une certaine distance, et que les couleurs furent déployées, quelques coups de canon, probablement des signaux, partirent d’une batterie et d’un brick à l’ancre. Chacun se rendit à son poste et l’on continua à marcher en avant.

Deux navires, mouillés devant la ville, portaient au grand mât le pavillon noir et blanc du prince de Nagato. La Méduse en était à trois encablures environ (six cents mètres) quand ils firent, en même temps qu’une batterie de huit pièces, une décharge générale sur la corvette. Une pluie de fer, fort heureusement dirigée trop haut, passa par-dessus les bastingages. Les batteries de la côte de Kiousiou restant silencieuses, le commandant de la Méduse fit armer aussitôt ses huit pièces de bâbord, qui répondirent efficacement ; les projectiles portèrent dans la batterie même et sur l’un des navires, où ils parurent faire de grands ravages.

L’étroitesse de la passe obligeait la Méduse à continuer sa route ; tout en marchant à petite vitesse elle continua son combat d’artillerie. Une nouvelle batterie à terre venait d’ouvrir son feu ; les boulets, du calibre de 24, et les obus pleuvaient sur la corvette ; plusieurs de ces derniers éclatèrent à bord. Quelques hommes tombèrent mortellement atteints ; le feu prit un instant en deux endroits du navire.

Le combat devenant de plus en plus inégal, la Méduse accéléra sa marche tout en continuant un feu nourri de ses pièces de bâbord. À mesure qu’elle s’éloignait d’une batterie, de nouvelles décharges partaient d’autres ouvrages échelonnés le long de la côte. Enfin, une heure et demie après s’être engagée dans le détroit, après avoir essuyé le feu des deux navires et de sept batteries, la Méduse atteignit la mer Intérieure. Elle comptait quatre morts et cinq hommes grièvement blessés ; 31 projectiles avaient frappé la coque du bâtiment, dont la machine était ; fort heureusement, restée saine et sauve.

Telles étaient les nouvelles recueillies à bord de la Méduse. Ainsi donc, le prince de Nagato, quel que fût son mobile, jetait un défi aux marines étrangères, et, sans avertissement préalable, interdisait subitement à coups de canon le passage du détroit à tous leurs navires. Il résultait en outre des deux rapports que le nombre des batteries, l’étroitesse de la passe et la rapidité des courants faisaient du détroit un sérieux obstacle ; un seul boulet atteignant la machine ou le gouvernail aurait amené l’échouage sous le feu ennemi et, par suite, la perte du navire. Les deux engagements avaient donc eu une issue inespérée, et si le prince de Bouzen, sur la côte opposée, n’était pas resté spectateur indifférent de la lutte, nul doute que le Kien-chan et la Méduse n’eussent succombé.

Le jour suivant, la houle ayant augmenté et les grains ne permettant pas de voir la terre, notre navigation devint plus lente et plus difficile ; il fallut s’éloigner de la côte. Le 18 au soir nous reconnûmes enfin l’entrée du canal de Boungo ; dans la journée, le Tancrède nous avait ralliés au large. Le 19 au jour, nous donnions dans le canal, précédés du Tancrède ; les grains continuaient et permettaient à peine d’apercevoir par instants les deux rives. La passe est large, mais semée d’écueils, et l’hydrographie en est encore incomplète. Après avoir rangé de près un dangereux récif, nous entrâmes enfin, vent arrière, dans la mer Intérieure. C’est en ce point qu’elle atteint en largeur les plus grandes proportions. Tandis que nous mettions le cap au nord-ouest, les terres disparaissaient presque entièrement à l’horizon ; mais au calme des eaux, malgré la continuation de la brise, nous devinions qu’une barrière arrêtait, derrière nous, la houle du Pacifique. Les jonques se montraient de tous côtés de l’horizon en assez grand nombre. Le soir, après avoir doublé l’un des promontoires de Kiousiou, nous vînmes jeter l’ancre en avant de l’entrée du détroit de Simonoseki. Des terres élevées, courant au nord et à l’ouest, venaient former comme un vaste entonnoir, s’ouvrant vis-à-vis de notre mouillage.

La journée avait été employée à faire les dernières dispositions pour les opérations du lendemain. L’amiral avait rédigé une proclamation annonçant aux habitants du pays les circonstances dans lesquelles il se présentait : il ne venait pas avec l’intention de nuire aux paisibles populations, mais pour venger sur leur prince l’insulte que ce dernier avait faite, quelques jours avant, au pavillon de son pays. Cette proclamation, écrite en caractères japonais, devait être communiquée aux habitants en temps et en lieu.

Le 20 au matin, par un très-beau temps, nous appareillons avant six heures, suivis du Tancrède. L’amiral, sur le rapport du Kien-chan et de la Méduse, a renoncé à faire éclairer la route par le Tancrède ; ce petit navire, faible de coque et ayant sa machine très-vulnérable, serait trop exposé en cas de surprise par un feu inopiné. À mesure que nous avançons vers le centre de l’entonnoir formé par les terres, les détails de la côte apparaissent peu à peu. Le branle-bas est sonné : chacun est à son poste et le plus grand silence règne à bord. Notre attention se partage entre l’examen de la côte où doit être l’ennemi et la vue d’un splendide panorama : sur les deux rives, des collines couvertes de bois, des ravins verdoyants descendent jusqu’à la mer. Quelques jonques à la voile s’engagent devant nous dans le détroit, et disparaissent successivement derrière une pointe de Kiousiou. C’est un peu plus loin, cachée par cette pointe, que se trouve, à six kilomètres environ, la ville de Simonoseki.

Deux coups de canon, tirés au nord dans les montagnes et que nous avions faiblement entendus, venaient, suivant l’usage des défenseurs du détroit, de signaler notre approche. De ce côté, nous apercevons un château au milieu des bois ; c’est la résidence de Chofhoo, qu’habite l’un des princes de la famille de Nagato ; toutefois ce château, par sa position, ne commande pas l’approche du détroit, et l’amiral, le laissant à droite, donne l’ordre de s’engager lentement dans la passe en rangeant le plus possible la côte opposée.

Vers six heures et demie une batterie se démasque tout à coup sur la rive nord ; il est facile de compter cinq pièces, qui se présentent sous un angle de quarante-cinq degrés, à six ou sept encablures de distance. À ce moment, la frégate, qu’il est difficile de maîtriser en raison d’un courant très-rapide entrant dans le détroit, s’échoue légèrement ; elle ne reprend sa marche qu’au bout de vingt minutes et nous mouillons un peu plus en avant.

Pendant ce temps, nous observons la côte ennemie, qui reste silencieuse ; toutefois un grand mouvement s’opère dans la batterie et les environs. Une rizière s’étend à gauche et la sépare des collines plus éloignées : au pied de ces collines s’élèvent deux petits villages, et un peu plus haut un grand édifice construit sur terrasse en maçonnerie. Les pilotes japonais qui sont à bord nous le désignent comme une habitation seigneuriale ; l’on aperçoit les soldats courir entre le village et la batterie, ils garnissent en grand nombre les parapets. Des cavaliers partent au galop dans la direction de Simonoseki. De ce côté, une route menant à la ville suit les sinuosités de la côte ; on croit reconnaître sur son parcours de nouveaux ouvrages ; à une assez grande distance, près de la pointe de Kiousiou qui nous cache les premières maisons de Simonoseki, on remarque, à la lunette, une troupe d’hommes réparant une batterie ; des officiers, reconnaissables à leurs brillantes armures, dirigent les travailleurs.

Aussitôt mouillés, les dispositions sont prises pour l’embossage ; l’ennemi, qui pourrait gravement contrarier cette opération, ne change pas cependant le pointage de ses pièces qui restent silencieuses[2]. À sept heures le feu commence à bord, dirigé avec régularité et une grande justesse sur la batterie, dont les parapets volent en poussière, sur le village où les soldats avaient été aperçus et sur l’édifice à terrasse blanche. Les Japonais se réfugient partout à couvert et sous les bois. D’autres boulets, lancés sur la route de Simonoseki où l’on remarquait du mouvement, produisent un effet semblable. L’ennemi ne répondant pas, le tir n’est continué que très-lentement sur la batterie et les points environnants.

Vers neuf heures, le terrain paraissant abandonné, le Tancrède, mouillé en dehors de nous et prenant la batterie d’enfilade, reçoit l’ordre de se porter en avant dans la passe, afin de reconnaître les ouvrages plus éloignés. Il appareille et passe le long de notre bord. Un moment après, alors qu’il se présente dans la ligne de tir de la batterie, celle-ci se couvre de servants et ouvre subitement sur l’aviso un feu à ricochet fort bien dirigé. Le Tancrède stoppe sa machine et riposte de ses quatre pièces, tandis que la frégate couvre de projectiles les parapets de l’ennemi. Nos boulets à percussion éclatent sur les pièces et renversent les servants ; au milieu d’un nuage épais l’un des canons apparaît la volée dirigée vers le ciel. La batterie n’a pas encore tiré une douzaine de coups qu’elle est évacuée par ses défenseurs. Pendant ce temps, le Tancrède a effectué son évolution un peu plus loin. Il revient mouiller près de nous sans être inquiété. Le lieutenant de vaisseau Julhiet, son capitaine, vient à bord. Le Tancrède a reconnu sur l’avant, du côté de Simonoseki, d’autres ouvrages qui s’apprêtaient à faire feu à leur tour. Sur celui qu’il a essuyé, trois boulets l’ont sérieusement atteint, l’un traversant la coque à la flottaison, les deux autres coupant son mât d’artimon et son petit mât de hune.

L’expérience que l'on venait de faire prouvait clairement que notre tir, quelque bien dirigé qu’il fût, n’empêcherait pas l’ennemi de reprendre son feu, tant qu’il aurait encore une pièce en état de servir. L’amiral décide, en conséquence, que les troupes de débarquement iront s’emparer de la batterie, la détruire, occuper le village et le château, et faire, en un mot, dans ce rayon, tout le mal possible à l’ennemi. Pendant que les hommes dînent et se reposent, un feu très-lent est continué sur les alentours de l’ouvrage.

Pendant ces événements, un curieux incident se passait sur la rive opposée. Nous étions embossés devant la petite ville de Tanaoura, appartenant, comme toute la côte sud du détroit, au prince de Bouzen. Dès le commencement de l’action, une foule considérable avait garni la grève, les nombreuses jonques mouillées en avant et les escaliers conduisant à des pagodes situées sur la montagne. Une heure après notre mouillage, M. l’abbé Girard, missionnaire très-versé dans la langue japonaise et l’interprète de la légation de la France, accompagnés d’une escorte, étaient chargés d’aller trouver les autorités de la ville et leur remettre la proclamation de l’amiral. Ils débarquaient au milieu des flots de population, sans remarquer le moindre symptôme de malveillance ; cette foule, sans manifester d’autre sentiment que celui de la curiosité, assistait au combat comme à un spectacle, discutant et jugeant la justesse de chaque coup. Nos deux envoyés, conduits aussitôt chez l’Obounio ou maire de la ville, étaient gracieusement accueillis par ce fonctionnaire ; il les faisait asseoir à la place d’honneur et écoutait leurs explications ; enfin, recevant de leurs mains la proclamation, il l’expédiait, séance tenante, au prince de Bouzen par un messager extraordinaire.

À midi, les embarcations sont armées en guerre ; elles s’apprêtent à recevoir la compagnie de marins fusiliers de la frégate (lieutenant de vaisseau Miet) et celle des chasseurs du bataillon d’Afrique passagers à bord (capitaine Côte), en tout 250 hommes placés sous le commandement du capitaine de vaisseau Le Couriault du Quilio. Le chef d’état-major accompagne la colonne, qui doit exécuter les opérations que nous avons indiquées plus haut.

L’appel terminé, les hommes embarquent ; les canots se rangent sur deux lignes. La petite flottille avance lentement, en raison du courant qui la prend en travers ; enfin elle approche de la rive, au pied de mamelons qui s’étendent sur la droite et dominent la batterie en arrière. Les chaloupes lancent quelques obus pour éclairer le bois, les hommes sautent à terre et se rangent sur le rivage, sans que l’ennemi accuse sa présence ; la partie la plus délicate de l’opération est ainsi terminée sans encombre. Les chasseurs gravissent aussitôt le mamelon qu’ils doivent occuper, tandis que, longeant la mer, les fusiliers se portent en deux sections sur la gauche pour occuper la batterie par la gorge.

Quelques instants après, les trois petites colonnes disparaissent sous les bois en engageant la fusillade. C’est le moment critique de l’action, car nous ignorons la position et l’importance des forces de l’ennemi ; mais quelques minutes s’écoulent, et nous voyons un grand mouvement dans la batterie. Ce sont les marins qui l’occupent et agitent leurs chapeaux en couronnant les parapets. Les chasseurs ont balayé les bois du mamelon en arrière et disparaissent sur le versant opposé, pendant que les marins enclouent les pièces et entassent sous les affûts des matières inflammables. Tandis que ce travail de destruction s’accomplit, quelques détachements traversent la rizière à gauche et se portent sur le village et l’édifice à terrasse ; les Japonais s’enfuient devant l’élan de nos hommes et se réfugient sous les bois au fond du vallon où se passe l’action, n’osant pas se montrer à découvert, et continuant un léger feu de tirailleurs. Une épaisse fumée, signe précurseur de l’incendie, s’élève en différents points du village.

Le Tancrède, qui vient de mouiller plus loin dans le détroit, nous signale vers une heure que des colonnes de troupes arrivant de Simonoseki se portent rapidement, par la route suivant la mer, sur le vallon où se passe l’action. Nous les apercevons bientôt ; on voit briller leurs armes, lances ou fusils ; on distingue des cavaliers. Le tout forme un long ruban serpentant sur plus d’un kilomètre, caché à certains moments derrière la verdure, puis reparaissant un peu plus loin. La route, sur une certaine longueur où elle est bordée de maisons, forme une large chaussée à découvert le long de la mer. Le Tancrède et la Sémiramis balayent aussitôt cette chaussée de leurs boulets. On voit bientôt la colonne se désorganiser, se retirer en arrière, ou se jeter de côté sous les bois. La tête de la colonne est parvenue au mamelon qui précède la rizière où sont engagés nos hommes. Quelques pas encore, ils vont tomber sur leur flanc ; à ce moment, arrêtés par le feu des navires, ils cessent d’avancer, forment précipitamment une barricade en travers de la route, et, cachés derrière cet abri, envoient quelques décharges de mousqueterie aux chaloupes de débarquement. Celles-ci ripostent avec leurs obus et reviennent ensuite sous la batterie.

Il est deux heures : quelques coups de fusil se tirent encore au fond du vallon. Tandis que nos hommes rallient la batterie, les affûts des pièces sont en pleine combustion ; les deux villages brûlent avec une épaisse fumée. Une demi-heure plus tard, pendant que les troupes s’embarquent dans les canots, le grand édifice à terrasse blanche fait subitement explosion, lançant dans les airs une immense colonne de feu et de débris. À trois heures, nos combattants rentrent à bord salués par les camarades moins heureux qui n’ont pu les suivre. Le commandant fait son rapport, chaque officier raconte ses impressions et les incidents de l’affaire.

Une fois débarqués, les trois colonnes ont rencontré sous les bois de petits groupes de fantassins japonais fuyant en déchargeant leurs armes ; les balles et les baïonnettes en ont atteint un certain nombre. Tandis que les chasseurs du capitaine Côte balayaient le mamelon et redescendaient le versant opposé, les marins sont arrivés sur la batterie ; celle-ci était déserte. Les cinq pièces qui l’armaient, toutes en bronze et du calibre de vingt-quatre, étaient parfaitement installées sur affûts de côte avec plate-forme à pivot. L’une d’elles avait été précipitée de sa plate-forme par l’un de nos projectiles ; ceux-ci, traversant un parapet insuffisant, avaient labouré la batterie, où des débris humains et des vêtements ensanglantés gisaient à terre autour des pièces. Aussitôt l’occupation, le commandant a fait détruire les affûts, enclouer les pièces et jeter à la mer les munitions découvertes dans une poudrière. Un détachement, traversant la rizière, s’est porté sur le village et à la lisière des bois ; les Japonais ont fui partout sans résister, se bornant à entretenir au fond du vallon un feu de tirailleurs à l’abri des arbres. Le feu a été mis successivement aux différents points du village servant de logement aux soldats japonais. Dans quelques-unes des cases étaient rangées des armures ; dans une habitation d’officiers l’on a trouvé des ouvrages de tactique militaire, traduits des langues européennes en japonais ; l’un d’eux, imprimé en hollandais, était encore ouvert à la page où, sans doute, son lecteur l’avait quitté précipitamment : à cette page l’on traitait des navires attaqués par une batterie au moment où ils ont à lutter contre un courant violent. Le détachement de marins, conduit par le chef d’état-major Layrle, s’est porté jusque sur le château à terrasse blanche ; une partie de l’édifice était un logement de chefs, le reste un magasin considérable de poudre et de projectiles ; le feu a été mis à l’un des angles, et bientôt après le tout a disparu dans une immense explosion. À ce moment, le signal de retraite était fait ; les hommes, repliés lentement sur l’ouvrage sans être suivis de l’ennemi, se sont rembarqués en bon ordre. Ce brillant succès ne nous coûte que trois hommes légèrement atteints et un chasseur mortellement blessé. L’ennemi n’a laissé qu’un petit nombre de morts sur le terrain ; mais l’artillerie des navires, lancée avec la plus grande précision sur la batterie et ses colonnes, a dû lui faire subir des pertes considérables[3]. En récapitulant les incidents du combat, l’on est amené à conclure qu’il a été surpris par notre descente inopinée ; les détachements restés pour la garde du terrain n’ont pas tenu devant l’élan de nos hommes. Quant aux renforts accourant de Simonoseki, atteints par nos boulets, ils se sont dispersés sous les bois.

Nos hommes ramènent de curieux trophées : des sabres, des lances, des fusils, des mousquets à mèche d’ancienne date et d’origine hollandaise, des armures. Celles-ci, principalement, excitent notre intérêt : leur aspect rappelle d’une manière frappante les armures de nos anciens chevaliers ; casque, cuirasse, brassards, cuissards s’y retrouvent. Le tout est d’une composition assez dure, quelquefois doublée de métal, recouverte de laque, bonne pour les combats à l’arme blanche, mais ne pouvant résister aux balles de carabine ; les attaches sont en soie. Quelques-unes de ces armures, sans doute celles des chefs, sont recouvertes de laques d’or et de brillantes couleurs. Cette tenue guerrière des Japonais était déjà, il y a plusieurs siècles, au temps des Siogouns et de leurs luttes intestines, celle qu’ils avaient adoptée pour aller à l’ennemi. L’introduction toute récente de l’art moderne de la guerre leur en a montré l’inefficacité ; sans renoncer entièrement à ce brillant costume de combat, ils ont adopté, pour leurs troupes armées à l’européenne, une tenue plus légère et plus propre à l’exécution des manœuvres. Les soldats de Nagato tombés sous nos coups étaient, à peu de choses près, vêtus comme les fantassins de Taïcoun.

À cette heure, d’épaisses colonnes de fumée, continuant à sortir du vallon, portaient à Simonosaki la nouvelle de notre succès, et apprenaient au prince de Nagato que l’insulte faite à notre pavillon n’avait pu rester impunie. L’opération accomplie permettait aux navires d’avancer plus loin, et, se présentant en vue de Simonoseki, de réduire cette ville en cendres sans avoir sérieusement à craindre le feu des batteries éloignées ; il y avait encore derrière nous, à notre portée, le château de Cho-fhoo, d’où était parti le signal, et que quelques boulets pouvaient détruire. Mais de semblables opérations, que rien désormais ne rendait nécessaires, auraient fait retomber sur une population paisible la punition du crime de son maître. Ayant rempli son but, ne voulant pas démentir les termes de la proclamation qu’il avait lancée le matin même, l’amiral décida le retour. Nous appareillâmes un peu avant la nuit, pour aller mouiller en dehors des passes.

La route que nous prîmes pour rallier Yokohama fut celle de la mer Intérieure. Le 21, dans l’après-midi, après avoir traversé la partie occidentale de cette mer, nous nous engagions dans les détroits qui la font communiquer entre Nipon, Sikok et les îles voisines, avec la mer d’Osaka. Rien ne saurait donner une idée du splendide panorama qui, jusqu’à la nuit, nous tint sur le pont attentifs et charmés. Tantôt resserrée entre deux promontoires, tantôt s’élargissant en baies profondes, la passe que nous suivions, emportés par un courant rapide, présentait à chaque instant à nos yeux un spectacle nouveau et imprévu : des collines couvertes de verdure jusqu’au bord de la mer, de nombreux villages, au-dessus d’eux des pagodes et des châteaux pittoresquement assis sur les hauteurs, des centaines de barques péchant ou naviguant au milieu de ces eaux, à l’horizon de hautes montagnes aux sommets escarpés. Le soleil couchant vint revêtir de reflets violacés les derniers plans du paysage. La nuit était venue que nos yeux cherchaient encore, à travers les ténèbres, à saisir les aspects de cette belle nature. Nous venions d’entrevoir, au fond d’une baie, les murs et les hautes tours au château de Mihara ; nous jetâmes l’ancre un peu plus loin pour y passer la nuit.

Le lendemain, nous entrions dans la mer d’Osaka par le détroit qui sépare l’île Nipon d’Awadsi-Sima. Sur cette dernière, une énorme batterie était en construction vis-à-vis le passage. À une dizaine de milles, sur notre gauche, s’élevaient les montagnes qui dominent Hiogo, le port d’Osaka, où, suivant les conventions de Paris et de Londres, le commerce européen doit pénétrer le 1er janvier 1867. Mettant le cap au sud, nous atteignîmes en quelques heures la sortie orientale de la mer Intérieure ; en ce point le détroit a près de deux milles de largeur, et l’on aperçoit de loin les batteries qui garnissent ses deux rives. Le 24 au matin, nous étions mouillés à Yokohama, où le Tancrède nous rejoignit bientôt.

Un dernier fait militaire nous reste à raconter pour terminer le récit des événements dont le détroit de Simonoseki venait d’être le théâtre.

La corvette le Wyoming, partie, comme nous l’avons dit, pour la mer Intérieure, avait, peu de jours avant notre arrivée sur les lieux, tiré vengeance de l’acte d’agression commis sur le Pembroke par un coup d’audace bien en harmonie avec le caractère américain. Voici les faits en quelques mots : Le bâtiment, à marche rapide et calant peu d’eau, ne portait qu’un petit nombre de pièces et deux énormes canons de cent dix livres. Arrivé en vue de rentrée intérieure du détroit, il s’y engagea à toute vitesse, sans répondre au feu des deux ou trois batteries qui le saluèrent successivement. L’équipage était couché sur le pont ; les boulets passèrent faisant peu ou point de dégâts.

Le navire, parvenu de la sorte aux bâtiments de Nagato, mouillés devant Simonoseki, lâcha subitement sur eux sa bordée de tribord. Un projectile de la pièce de cent dix, lancé presque à bout portant sur le vapeur le Lancefield, en ce moment chargé de monde et se disposant à l’attaque, traversa sa coque, et, sans nul doute, la chaudière, car on vit les Japonais se précipiter à la mer devant des flots de vapeur. Un moment après, les autres batteries se démasquant dans la seconde partie du détroit, le commandant du Wyoming fit évoluer le bâtiment pour revenir sur ses pas. Malheureusement la corvette s’échoua dans cette opération rendue difficile par l’étroitesse de la passe, et devint un but immobile au feu croisé de plusieurs batteries ; en quelques minutes le côté faisant face à l’ennemi fut criblé de projectiles ; douze hommes, dont six mortellement frappés, venaient de tomber sur le pont du navire. Parvenu enfin à se déséchouer, le Wyoming reprit sa marche en sens contraire, envoya en passant une seconde bordée aux navires, dont l’un coulait bas, et, défilant une seconde fois sans répondre devant les batteries de l’entrée du détroit, se retrouva bientôt dans la mer Intérieure.

Quelques jours après la corvette rentrait à Yokohama pour réparer ses avaries.

Ainsi donc, du 8 au 20 juillet, quatre engagements s’étaient succédé dans ces parages. Le détroit restait fermé, car le prince de Nagato, malgré la destruction d’une partie de ses navires et de ses batteries pouvait en peu de temps réparer le mal et créer de nouveaux obstacles ; mais, en ce qui concernait la France et l’Amérique, l’honneur du pavillon était sauf, et la question d’opérations ultérieures, bientôt soulevée, ne pouvait encore s’appuyer que sur des considérations d’intérêt commercial.

Il devait être curieux, à la suite de ces divers événements, d’étudier l’attitude des Japonais et leur façon d’apprécier publiquement les faits. Les gens du peuple, se risquant parfois à manifester leur opinion en l’absence des Yacounines, apprirent ces événements avec la simple curiosité de spectateurs assistant à une scène intéressante et dans laquelle ils ne sont appelés à remplir aucun rôle. Les gouverneurs de Yokohama, d’autre part, vinrent à bord de la Sémiramis, demandèrent des détails sur l’engagement, et félicitèrent l’amiral du succès qui, disaient-ils, était favorable au pouvoir du Taïcoun ; il en fut de même des autorités de Nagasaki s’adressant à notre consul. Toutefois, ainsi qu’on le verra par la suite, les bonnes dispositions des agents du gouvernement de Yédo devaient se borner à ces marques extérieures d’approbation.

Au moment du départ des bâtiments français pour la mer Intérieure, le ministre de France avait informé le gouvernement de Yédo de l’agression subie par le Kien-chan et de la réparation qui allait en être immédiatement tirée. Le 24 juillet, les membres du Gorogio, témoignant au ministre leur étonnement d’avoir appris ces attaques d’un Daïmio sur les navires de plusieurs nations, ajoutaient simplement qu’ils allaient aviser, et qu’il y avait lieu d’attendre la décision qu’ils croiraient devoir prendre. Ils terminaient par ces paroles empreintes d’une dignité offensée : « Dans votre lettre, il est dit que nos envoyés vous ont déclaré que notre gouvernement n’est pas capable de contraindre les Daïmios à l’obéissance : mais un tel état de choses n’existe pas en réalité ; il est donc probable que cette assertion est basée sur quelque malentendu survenu dans les conférences. »

Des réponses semblables accueillirent les réclamations des autres représentants. Il était opportun, devant ce mépris témoigné à de justes récriminations, de se concerter pour l’adoption d’une ligne de conduite commune. Le 25 juillet, les ministres et chargés d’affaires de France, d’Angleterre, des États-Unis et de la Hollande, réunis en conférence, déclarèrent qu’il était indispensable, sous peine de voir annihiler peu à peu les clauses encore observées des traités, de procéder à la réouverture de la mer Intérieure nécessaire à la navigation commerciale, d’en appeler pour cela aux forces navales réunies au Japon, et d’informer de cette décision le gouvernement de Yédo. Ce dernier serait ainsi mis en demeure de prendre immédiatement les mesures nécessaires pour arriver au même but, de manière à ne pas laisser aux étrangers le temps d’employer la force. Le dernier paragraphe de la lettre du Gorogio ne les autorisait-il pas à croire le gouvernement du Taïcoun capable de leur donner satisfaction sur ce point ?

Appelés à donner leur avis, les commandants en chef opinèrent pour qu’on se pressât moins d’agir. La liberté de la mer Intérieure ne ressortant pas catégoriquement des termes des traités, il était plus naturel, pensaient-ils, d’exiger tout d’abord l’exécution de toutes les clauses dûment stipulées. Le gouvernement du Taïcoun étant d’ailleurs le seul reconnu par les étrangers du Japon, il semblait préférable de s’adresser à lui seul pour la répression des désordres qu’il se déclarait assez fort pour faire cesser. Ce ne serait que devant l’évidence ou l’aveu formel de son impatience qu’il deviendrait urgent d’employer la force.

Telles furent les réponses des deux amiraux. Les autorités anglaises avaient, d’autre part, à poursuivre l’exécution des instructions de leur gouvernement relativement aux réparations à exiger du prince de Satzouma ; l’amiral Kuper devait donc se porter chez ce prince avec une partie de sa division navale. En son absence l’amiral Jaurès resterait à Yokohama pour veiller, suivant ses récents engagements, à la sûreté de la ville. Ces différentes considérations l’emportèrent, et l’on ajourna toute opération active contre les défenses du détroit de Simonoseki.

À la suite de ces décisions, les représentants des quatre puissances signataires du mémorandum du 25 juillet donnèrent séparément communication de leurs résolutions au gouvernement du Taïcoun. Celui-ci était mis en demeure de lever les restrictions à l’exécution des traités, de veiller à la sécurité des étrangers vivant sur son territoire, et de restituer au commerce maritime la voie de la mer Intérieure, sous peine de voir, à un moment donné, les puissances étrangères recourir à l’emploi de la force pour soutenir leurs droits. Ces communications étaient datées du 26 juillet 1863 : nous verrons plus loin le compte qu’en tint le gouvernement de Yédo.

  1. La flamme est, pour toutes les nations maritimes, le signe distinctif du bâtiment de guerre.
  2. Il est difficile de s’expliquer le silence de l’ennemi qui était à ses pièces. Il est possible que, ne pouvant tirer sur la frégate sans envoyer de boulets dans un grand village de Kiousiou, près duquel nous nous trouvions, il eut l’ordre de ne pas faire usage de ses pièces dans ces conditions.
  3. À quelques jours de là, un navire japonais, appartenant à un autre prince, arrivant de Simonoseki, fit savoir à Nagasaki que Nagato avouait une perte de cent cinquante officiers et soldats.