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Une campagne sur les côtes du Japon/Chapitre 5

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CHAPITRE V.

Départ de la flotte anglaise pour la capitale du prince de Satzouma. — Pourparlers avec les autorités de la province. — Combat de Kagosima, les 15 et 16 août 1863. — Retour de la flotte anglaise à Yokohama.


Le 6 août 1863, le vice-amiral Kuper appareilla de la baie de Yokohama avec une partie de sa division navale, la frégate à hélice l’Euryalus portant son pavillon, les corvettes Perseus, Pearl et Argus, les canonnières Coquette, Race-Horse et Havoc, en tout sept bâtiments portant quatre-vingt-neuf canons. À bord de l’Euryalus se trouvait le chargé d’affaires britannique lieutenant-colonel Saint-John Neale, avec sa suite.

La division se dirigea à la voile, à sa sortie du golfe de Yédo, sur le détroit de Van-Diémen. En dehors de la pointe Tchichakoff, qui limite au nord ce détroit, s’étend sur une vaste baie bordée à l’ouest par les terres du prince de Satzouma ; au fond de la baie, la ville de Kagosima[1], cité populeuse et manufacturière, s’élève aux pieds de hautes montagnes, que surmonte un grand cône d’origine volcanique, le pic Horner.

C’est dans cette ville même, considérée comme la capitale des États de Satzouma, que le chargé d’affaires d’Angleterre se rendait, appuyé d’une force respectable, pour faire connaître à l’orgueilleux Daïmio les satisfactions que le gouvernement britannique lui avait enjoint de réclamer. Chacun, à bord de l’escadre, avait la conviction que l’expédition se bornerait à une simple promenade, et qu’après les premières sommations, on verrait le prince de Satzouma, déterminé par l’exemple du gouvernement de Yédo, céder sous la menace des canons anglais.

La division arriva le 11 août, dans l’après-midi, à l’entrée de la baie de Kagosima, et mouilla le soir près des rochers des Sept-Îles. Le 12, à sept heures du matin, elle appareillait, précédée des petits bâtiments faisant des sondages, et s’engageait plus avant dans les terres.

Kagosima est située au fond de la baie sur la rive occidentale. Vis-à-vis s’élève la grande île montagneuse de Sakoura-Sima, qui laisse entre elle et la terre ferme un canal long de cinq à six kilomètres et de largeur variable ; des îlots et des récifs surgissent de la mer à l’entrée du canal, de telle sorte qu’en arrivant du large deux passes se présentent aux navires. Les Anglais prirent celle qui longeait la ville. Les deux rives et les îlots leur apparurent armés de batteries. Le plus grand nombre défendait la ville même, devant le front de laquelle elles se succédaient presque sans intervalle ; les palissades d’un camp étaient dressées sur les hauteurs. Autour des pièces se tenaient de nombreux soldats, agitant leurs éventails et suivant de l’œil les navires ; à leur nombre, à leurs mouvements, ils paraissaient prêts à ouvrir le feu partout au premier signal d’alarme. Malgré ce que pouvait avoir de menaçant cette attitude, et la supériorité de forces représentée par les batteries japonaises, le vice-amiral Ruper vint mouiller avec sa division vis-à-vis la ville, à environ cinq encablures (1000 mètres) des batteries les plus proches. L’énorme profondeur de l’eau dans toute la baie rendait fort difficile le choix d’un bon mouillage ; peut-être aussi les Anglais voulaient-ils, par cette preuve de confiance, témoigner de leur désir d’arriver à une solution pacifique.

Pendant que les officiers masters des bâtiments étaient envoyés de tous côtés dans la baie pour faire des sondages, plusieurs chefs japonais arrivèrent à bord de l’Euryalus, et s’enquérirent du motif de la venue des navires. Leur extérieur, leur attitude étaient empreints d’une certaine dignité méprisante, bien différente de la courtoisie habituelle aux fonctionnaires du Taïcoun. Informés sommairement de la mission que venait remplir le représentant de l’Angleterre auprès du Satzouma, ces officiers déclarèrent que le prince habitait son château de Kirisimi, à 20 ris (18 kilomètres) de Kagosima. Ils partirent après avoir reçu des mains du colonel Neale la sommation écrite qu’ils avaient préparée, et promirent qu’une réponse serait envoyée dans les vingt-quatre heures.

La lettre du colonel Neale rappelait à Satzouma les circonstances de l’attentat commis par les gens de la suite de Shimadzo-Sabouro sur le Tokaïdo, la mansuétude dont avaient fait preuve les autorités anglaises en cette occasion, en préférant en référer à leur gouvernement. Celui-ci leur avait ordonné d’exiger une réparation éclatante de cet attentat. Informé par la suite de l’impuissance du gouvernement du Taïcoun à faire exécuter ses ordres par le prince de Satzouma et à forcer ce dernier à consentir aux réparations demandées, le gouvernement britannique avait enjoint à son représentant :

1o D’exiger des excuses et une puissante indemnité du gouvernement du Taïcoun, responsable, en tant que le gouvernement ayant traité avec l’Angleterre, des crimes commis sur son territoire contre les sujets de cette dernière ; ces réparations venaient d’être accordées ;

2o D’exiger du prince de Satzouma le jugement et l’exécution des coupables du meurtre de Richardson en présence d’officiers de Sa Majesté Britannique, et le payement d’une somme de vingt-cinq mille livres, destinée à la famille de la victime.

En terminant, le colonel Neale déclarait ne pouvoir rien modifier à ces conditions ; en cas de refus d’y accéder, le commandant des forces militaires avait l’ordre d’employer des mesures coercitives d’une rigueur croissante jusqu’à complète satisfaction.

Dans l’après-midi du même jour, une reconnaissance en embarcation fit découvrir, dans une baie située à sept ou huit milles au fond du golfe, trois vapeurs appartenant au prince de Satzouma, mouillés près du rivage en un point dépourvu de défenses.

Le 13 au matin, l’on put remarquer dans la ville une recrudescence de préparatifs belliqueux : de nombreux corps de troupes se massaient dans les batteries ; les canons, formant un total de soixante à quatre-vingts bouches à feu, étaient pointés sur la division : cinq grandes jonques des îles Lout-Chou[2], qui se trouvaient dans la ligne du tir, étaient remorquées jusqu’au delà des forts. Des officiers japonais vinrent à bord du bâtiment amiral à plusieurs reprises, annonçant le prochain envoi d’une réponse de leur maître, mais insistant pour que les autorités anglaises voulussent bien se rendre à terre, où un local serait disposé, pour les conférences. Cette offre fut formellement déclinée ; de plus, en présence des dispositions belliqueuses prises par les Japonais, l’amiral Kuper, considérant qu’il lui serait presque impossible, en cas d’attaque, de s’embosser au mouillage qu’il occupait et de répondre efficacement au feu des batteries, donna l’ordre à ses bâtiments de se disposer à l’appareillage.

Vers trois heures de l’après-midi, un grand nombre d’embarcations, sortant de la ville, se dirigèrent sur les navires anglais. Elles avaient chacune à bord une petite quantité de provisions de bouche, et l’on crut qu’elles apportaient les vivres qui avaient été demandées la veille et promises aussitôt. Mais ces embarcations, au lieu d’aborder les navires, se contentèrent de faire le tour de chacun d’eux et s’éloignèrent ensuite ; il parut évident, en raison de la présence des officiers et des soldats qui appartiennent au prince de Satzouma ; par leurs richesses, elles forment une des principales sources des revenus de ce prince, évalués à quinze ou seize millions. les montaient, qu’elles n’étaient venues que pour s’assurer exactement de la force de la division.

Un moment après cet incident, comme le terme assigné pour la réponse était déjà expiré depuis plusieurs heures, un officier paraissant de haut rang se présenta à bord de l’Euryalus, demandant que sa suite, d’environ quarante hommes armés, fût admise avec lui sur le pont du navire ; on y consentit, après toutefois qu’une garde de marine eût été rangée vis-à-vis sur les gaillards. L’officier, porteur de la réponse du prince au chargé d’affaires d’Angleterre, fut introduit auprès de ce dernier ; mais il y était à peine depuis un instant qu’une embarcation fut aperçue poussant du rivage et faisant force signaux à la première. Les Japonais expliquèrent qu’il y avait une erreur dans les termes de la réponse, et qu’une rectification était indispensable. L’envoyé reprit donc la lettre et s’en retourna sans autres commentaires.

Cet incident assez singulier pouvait être une ruse destinée à retenir les navires dans la position désavantageuse qu’ils occupaient ; le vice-amiral Kuper ordonna immédiatement l’appareillage. La division se porta vers le fond de la baie, mais sans pouvoir trouver, en raison de la profondeur extrême de l’eau, un mouillage convenable. La frégate l’Euryalus et le Perseus durent revenir jeter l’ancre devant la ville, à une distance double toutefois de la première, tandis que l’on trouvait pour les autres navires un emplacement convenable dans une baie de Sakoura-Sima, hors de portée des batteries.

À neuf heures du soir, l’officier porteur de la première missive du prince de Satzouma, se présenta de nouveau avec la réponse définitive. Il la remit au colonel Neale en cherchant à rejeter l’incident de la matinée sur le compte d’un malentendu.

La lettre, signée du premier ministre de Satzouma, commençait ainsi : « Celui qui a tué doit être tué, telle est la justice, car il n’y a rien de plus sacré que la vie humaine, » puis elle affirmait qu’en vertu de cette loi, observée au Japon comme ailleurs, ils avaient toujours eu l’intention de juger et de punir les assassins ; toutefois, jusqu’alors, il avait été possible de s’en emparer ; les recherches demandaient du temps, et les autorités anglaises seraient informées de leur résultat en temps et lieu, afin de pouvoir assister à l’exécution des coupables.

Les paragraphes suivants, rédigés en termes passablement sarcastiques, justifiaient, en quelque sorte, la conduite des assassins du Tokaïdo :

« Les gouvernements provinciaux du Japon sont subordonnés à celui de Yédo, dont vous savez qu’ils reçoivent les ordres ; nous savons qu’il y a eu un traité de négocié, dans lequel on a fixé les limites dans lesquelles les étrangers peuvent circuler ; mais nous ne savons pas qu’il y ait eu une stipulation par laquelle ils puissent empêcher la circulation. Supposez qu’un pareil fait se produise dans votre pays, qu’il y soit dans vos habitudes, comme dans les nôtres, de ne voyager qu’accompagné d’un grand nombre de partisans, ne seriez-vous pas les premiers à châtier (c’est-à-dire à jeter hors de votre chemin et frapper) celui qui violerait les lois du pays ? Si l’on passait sur de pareils faits, bientôt les princes ne pourraient plus voyager.

« Nous convenons avec vous que la mort d’un homme est chose grave. Mais la négligence du gouvernement de Yédo, n’insérant dans le traité aucune clause concernant des lois si anciennes de notre pays, ne montre-t-elle pas son incapacité ?

« Jugez vous-même qui mérite le blâme ? Est-ce celui qui néglige les lois ou celui qui cherche à les maintenir ? Décidez cette question importante : qu’un grand officier du gouvernement de Yédo vienne la discuter avec un de nos grands officiers devant vous, vous nous direz qui a raison ; après quoi la question de l’indemnité sera réglée… »

Ils disaient ensuite n’avoir pas été informés par le gouvernement de Yedo de la démarche directe qu’allaient faire les Anglais auprès d’eux : « Tout cela nous étonne beaucoup, écrivaient-ils en manière de conclusion : n’en êtes-vous pas aussi surpris ? Notre gouvernement, en toutes choses, agit d’après les ordres de celui de Yedo. Telle est la réponse franche et cordiale que nous faisons à la dépêche que vous nous avez adressée. »

La teneur de cette lettre enlevait les dernières espérances d’une solution prompte et paisible ; toutefois le colonel Neale, dont la mansuétude avait déjà plus d’une fois été mise à l’épreuve depuis la veille, attendit encore. Le lendemain, vers neuf heures, deux officiers parurent, demandant un accusé de réception de la lettre de leur prince. Ils insistèrent verbalement en faveur de la solution qu’il y avait recommandée aux Anglais : Le chef du gouvernement de Yedo, dirent-ils, ayant signifié à Shimadzo-Sabouro que Satzouma ne devait entrer en aucuns pourparlers directs avec les étrangers, ce dernier n’avait donc le droit, en réalité, ni d’agréer, ni de repousser les exigences des Anglais. — En tous cas, la lettre du premier ministre de Satzouma rapprochée des déclarations du gouvernement de Yedo, équivalait pour les autorités anglaises à un refus catégorique de payer l’indemnité, joint à un ajournement indéfini de la livraison des assassins. La diplomatie, ayant échoué dans ses tentatives, laissa dès lors le champ libre à l’action militaire. Le vice-amiral Kuper fut officiellement invité par le colonel Neale à employer les mesures coercitives qu’il jugerait convenables.

Le temps, dans cette même matinée du 14, était devenu fort mauvais ; le vent soufflait de l’est avec violence et l’abaissement du baromètre faisait craindre une tempête ; toutefois, comme l’hésitation pouvait avoir de fâcheuses conséquences, l’amiral n’en donna pas moins ses ordres pour le lendemain.

Le 15 août, au petit jour, les cinq bâtiments anglais mouillés contre Sakoura-Sima se portèrent sur les trois vapeurs de Satzouma, qu’ils avaient l’ordre de saisir, et cela, autant que possible, sans effusion de sang. Ainsi fut fait. Les trois navires[3] gardés par un petit nombre d’hommes, furent occupés sans résistance et leurs équipages déposés sur l’île, puis on les remorqua jusqu’au mouillage que vint reprendre la petite division. Cette opération était accomplie à dix heures, et l’amiral se voyait en possession de précieux otages, avec lesquels il comptait attendre, de la part de Satzouma, de nouvelles ouvertures. Le temps était plus mauvais que la veille ; des grains violents se succédaient, et le vent soufflait avec une force croissante ; les navires conservèrent leurs feux au fond des fourneaux.

À midi précis, pendant un redoublement de la tempête, et comme les équipages allaient dîner, un coup de canon retentit à terre, suivi bientôt de décharges des batteries les plus voisines. Celles-ci ouvraient subitement le feu sur l’Euryalus et le Perseus, seules en ce moment à leur portée. Ainsi, bien loin de céder devant l’acte de vigueur accompli le matin même, le prince de Satzouma, relevant le défi, donnait le premier signal de la lutte.

Malgré que la pluie de fer dirigée sur les deux navires ne leur eût fait encore aucun sérieux dommage, il s’agissait de prendre une décision immédiate. L’embossage était impossible en raison du fond et du mauvais temps ; toutefois, comme l’atteinte à l’honneur du pavillon rendait opportun de ne pas faire attendre les représailles, l’amiral Kuper résolut d’engager sous vapeur l’action contre les batteries.

Le Perseus, plus rapproché de Sakoura-Sima, était vigoureusement canonné, depuis l’ouverture du feu de l’ennemi, par une des batteries de cette dernière. Il reçut l’ordre d’appareiller et de réduire son adversaire au silence. Peu d’instants après le commandant Kingston, faisait démailloner la chaîne et laissant son ancre au fond, commençait le feu à son tour. Pendant ce temps, le signal était fait à la division d’appareiller et de se ranger en ligne pour arriver de son mouillage sur la ville.

Le petit nombre de bâtiments dont disposait l’amiral anglais n’eût pas permis de distraire l’un d’eux pour la garde des prises amarinées le matin. La canonnière le Havoc fut chargée d’aller y mettre le feu ; bientôt après, les trois vapeurs de Satzouma apparurent en flammes, et la division, l’Euryalus en tête, s’avança sur une île vers les batteries auxquelles elle opposait ses pièces de tribord. Le Perseus, engagé depuis le commencement de l’action, y prit également sa place. Il était environ une heure et demie. Une vive canonnade s’engagea dès lors sur la double ligne des forts et des navires : la frégate, montrant la route, rangeait les défenses de la ville à très-courte portée[4].

Un combat entre des batteries de côte et des bâtiments est, à nombre de pièces à peu près égal, très-désavantageux pour ces derniers. En ces circonstances l’amiral Kuper, en faisant défiler ses navires devant une succession d’ouvrages en terre bien armés, rendait sa tâche encore plus difficile. La meilleure tactique eût été sans doute, pour un ennemi venant du large sur Kagosima, de réduire successivement au silence chacun des ouvrages, mais nous avons vu par quelle suite d’événements le combat avait été amenée et si l’amiral anglais, entraîné par les circonstances, l’acceptait dans ces conditions défavorables, il engageait du moins vaillamment la lutte.

Le feu, quoique contrarié par une pluie incessante, était cependant nourri et bien dirigé des deux parts, en raison de la courte distance à laquelle il s’échangeait. Au plus fort de l’action, entre deux et trois heures, l’Euryalus, séparé des autres bâtiments qui n’avaient pu conserver, sans doute en raison de la violence du vent, leur place de bataille, se trouva seul en butte au feu simultané de plusieurs batteries. Celles-ci, dirigeant aussitôt leurs pièces sur la frégate qui défilait lentement à cinq ou six cents mètres, firent pleuvoir sur elle une grêle de projectiles. Un obus, éclatant dans sa batterie, tua ou blessa une vingtaine de servants. Quelques moments après, un boulet, passant près de l’amiral Kuper qui dirigeait l’action du haut de la passerelle, renversait morts à côté de lui le capitaine et le commandant en second de la frégate. La flotte venait de perdre deux de ses plus brillants officiers, les commandants Josling et Wilmot.

Malgré ces circonstances critiques, la division anglaise n’en continua pas moins le feu avec vigueur ; ses projectiles, portant sur les réserves massées dans les batteries, sur la ville qui s’étendait en arrière, devaient causer à l’ennemi un mal considérable. Le mauvais temps empêchait de bien apprécier l’effet et la justesse du tir. Toutefois, lorsque l’Euryalus fut parvenu vis-à-vis la huitième batterie, la ville lui apparut en flammes ; les obus y avaient allumé des incendies dont le vent favorisait la propagation.

La tempête continuait à sévir avec une force croissante ; le seul résultat possible, celui d’une prompte et vigoureuse réponse à l’attaque des batteries ennemies, était obtenu, non sans pertes douloureuses. L’amiral Kuper donna l’ordre à la division de reprendre son ancien mouillage dans la baie de Sakoura-Sima.

Pendant les dernières évolutions, le Race-Horse, en s’approchant trop près de la côte, venait de s’échouer presque sous les parapets de la batterie nord de la ville. La position du bâtiment était critique, car la batterie, quoiqu’à demi désemparée par le combat, continuait encore son feu sur le navire devenu un but immobile. Le capitaine y répondit avec vigueur, tandis que la Coquette, l’Argus et le Havoc accouraient pour le dégager. L’arrivée des trois bâtiments détourna fort à propos l’attention de l’ennemi et acheva de paralyser ses derniers efforts. Au bout d’une heure le Race-Horse était déséchoué, et, reprenant sa marche, regagnait à son tour le mouillage.

Une dernière opération signala la fin de cette journée. Le Havoc reçut l’ordre de se porter plus loin au nord, vers un point non défendu de la ville où les grandes jonques des Loutchou avaient été remorquées l’avant-veille. Ces jonques furent abordées par le petit navire et successivement incendiées. Quelques obus suffirent pour faire subir le même sort à de grands édifices groupés sur le même point de la ville ; c’était l’arsenal militaire de Satzouma. D’immenses magasins et une fonderie de canons apparurent bientôt en flammes.

La division se trouvait, avant la fin du jour, réunie tout entière sous le rivage de Sakoura-Sima. Le vent continua pendant la nuit du 15 au 16 ; l’un des bâtiments, le Perseus chassant sur ses ancres, quitta le banc et fut un instant compromis. À bord des navires, on pansait les blessés et l’on comptait les pertes : soixante-trois hommes avaient été mis hors de combat ; sur ce chiffre, le bâtiment qui avait le plus souffert, la frégate-amirale, figurait pour la moitié environ. À terre l’incendie, poussé par le vent, s’étendait sur la ville et les lueurs éclairaient toute la baie.

L’intention de l’amiral Kuper avait été tout d’abord de rester à ce mouillage réparer ses avaries et rétablir son gréement afin d’être prêt pour une nouvelle attaque ou pour reprendre la mer. Toutefois, depuis le jour, et quoiqu’au premier coup d’œil les alentours de la baie parussent désarmés et déserts, des mouvements nombreux avaient été remarqués sur les hauteurs de l’île. Derrière les buissons et les arbres qui entourent ses pentes d’un épais tapis de verdure, les Japonais, travaillant à des ouvrages en terre, paraissaient disposer plusieurs batteries, dont le feu eût plongé inopinément sur la petite flotte, à l’ancre sous l’abri des hauteurs et presque à toucher le rivage. Ces considérations et le peu de sûreté du mouillage pour les navires en cas de continuation de mauvais temps décidèrent l’amiral à quitter la place et à se rapprocher de l’entrée de la baie. À trois heures de l’après-midi, la division mit sous vapeur et se dirigea sur une file dans la direction du sud.

Pour sortir du canal renfermé entre Sakoura-Sima et la ville, il fallait passer à portée des batteries de l’un ou de l’autre bord. L’amiral prit le parti de longer les premières, qui n’avaient pas été engagées la veille ; et, en effet, à mesure qu’ils défilèrent devant ces nouveaux ouvrages, moins nombreux toutefois que ceux de Kagosima, les bâtiments leur envoyèrent leurs bordées successives. L’ennemi répondit assez faiblement et ne fit pas de mal. Le soir, la division était mouillée plus près de l’entrée de la baie, à l’extrémité méridionale de l’île et en dehors des défenses.

Le 17 août au matin, Kagosima paraissait encore en flammes. En résumé, le combat du 15 août, en détruisant les vapeurs et l’arsenal de Satsouma, en répondant vigoureusement au feu de ses batteries, lui avait fait subir de très-sérieux dommages ; mais si la leçon était bonne, elle n’en avait pas moins coûté de grandes pertes aux Anglais ; leurs navires étaient plus ou moins avariés, plusieurs mâts avaient été atteints par les projectiles et la provision de combustible commençait à manquer. Convenait-il, dans ces circonstances, d’attendre sur les lieux l’effet de l’engagement, et des ouvertures pacifiques de la part des Japonais ? Cette éventualité était assurément fort douteuse, et, en cas d’insuccès, la lutte ne pouvait se reprendre avantageusement sans renforts ni ravitaillements. En un mot, pour réclamer à nouveau la satisfaction de leurs demandes et pour se conformer aux termes menaçants de leur ultimatum, les autorités anglaises avaient besoin de détruire entièrement et d’occuper les défenses de Kagosima.

Telles furent, sans doute, les graves considérations qui décidèrent les Anglais à évacuer la baie et à rallier Yokohama. Le chargé d’affaires britannique exprima officiellement au vice-amiral Kuper sa satisfaction pour la vigueur qu’il avait déployée dans les opérations des journées précédentes, et décida qu’il y avait lieu de les suspendre momentanément Le 17 août, dans la soirée, la division tout entière reprit le large.

  1. C’est à Kagosima que se fabriquent les porcelaines les plus estimées du Japon. — On évalue sa population à 180 000 âmes.
  2. Les îles Lout-Chou, situées entre le Japon et l’île Formose, appartiennent au prince de Satzouma ; par leurs richesses, elles forment une des principales sources des revenus de ce prince, évalués à quinze ou seize millions.
  3. Ces vapeurs, achetés par le prince de Satzouma à la marine étrangère, étaient connus dans les mers de Chine sous les noms de Contest, England, Sir Georges Grey ; ils lui avaient coûté 305 000 piastres (environ 1 330 000 fr.).
  4. Il faut remarquer que si la violence du vent et des grains incessants contrariaient le combat, l’état de la mer, dans cette rade complétement fermée, n’était pas de nature à empêcher la manœuvre et le pointage des pièces.