Une famille parisienne à Madagascar avant et pendant l’Expédition/Partie I/Chapitre 3

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

CHAPITRE III

Départ pour Madagascar

Cette réapparition inattendue d’un oncle qui n’avait point donné signe de vie depuis si longtemps surprenait Michel au lendemain même de ses récentes déconvenues en Bourse. Un instant il se demanda s’il n’était pas l’objet de quelque mystification, ou bien si un hasard tout à fait invraisemblable n’avait point mis le vieux Daniel au courant de sa situation exacte. Comment imaginer cependant qu’à cinq mille kilomètres de Paris le colon-négociant de Manakarana eût pu deviner ce que Michel avait si soigneusement caché à ses plus intimes amis ?

C’est à peine, du reste, si Michel se rappelait cet oncle Daniel. Vingt-huit ans d’absence ne laissent pas de jeter dans les mémoires les plus fidèles une ombre assez épaisse. Il lui fallut faire un gros effort de réflexion pour se représenter un homme de grande taille, haut en couleur, dont les allures quelque peu fantaisistes l’ avaient frappé jadis, en raison surtout du contraste formel qu’elles offraient avec les manières réservées jusqu’au scrupule de son père. Il se souvint aussi que le voyageur lui avait témoigné beaucoup de sympathie, et raconté très patiemment ses lointains voyages.

Quant à la proposition en elle-même, si affectueusement qu’elle fût formulée, elle lui parut au premier abord extravagante. Il était de ces parisiens qui ne s’imaginent pas qu’on puisse vivre ailleurs qu’à Paris. Il ne se voyait pas du tout dans le rôle classique du colon, tout de blanc habillé avec un gigantesque chapeau de paille, fouaillant à coups de fouet une équipe de travailleurs noirs comme des taupes et nus comme des vers. Jamais d’ailleurs il ne s’était occupé de culture, grande ou petite, et à peine eût-il été capable de distinguer un pied de haricots d’un pied de petits pois. Le commerce ne lui était guère moins étranger ; et, quant aux mines d’or, d’argent ou de n’importe quoi, il ne les connaissait que pour avoir joué dessus à la Bourse. Dans ces conditions, qu’eût-il été faire à Madagascar, loin de tout ce qui avait été jusque-là ses occupations, ses goûts, sa vie en un mot ?

Il remuait toutes ces réflexions lorsqu’un léger coup frappé à la porte de son cabinet le rappela à la réalité. C’était Mme Berthier qui, prise d’inquiétude en entendant son mari marcher à grands pas, accourait s’assurer si quelque nouvel incident fâcheux ne venait pas troubler encore une fois la paix de leur intérieur. Ses inquiétudes à peine apaisées par l’explication qu’elle avait eue avec Michel, allait-elle être forcée de trembler de nouveau pour l’avenir et de voir se rassombrir le front de l’homme qu’elle aimait si tendrement ?

« Tu arrives à propos, Marie ! dit Michel en montrant à sa femme la lettre restée ouverte sur le bureau. Tiens ! lis : tu vas bien rire. »

Mme Berthier lut les nombreux feuillets du vieux Daniel ; mais, à la surprise de Michel, cette lecture sembla vivement l’intéresser.

« Comment trouves-tu ce brave homme d’oncle qui nous attend tranquillement par le premier bateau dans son pays de caïmans ? demanda celui-ci.

— Eh bien ! mais, répondit Marie Berthier, ne parlais-tu pas toi-même, il y a quelques jours à peine, d’aller au bout du monde pour fuir la déveine qui semblait s’acharner ici sur toi ?

— Ce sont des paroles en l’air qu’on laisse échapper sans réflexion dans un moment de découragement et de folie, et qu’on oublie une heure après.

— A en croire ton oncle, ce pays de Madagascar offrirait des chances sérieuses de fortune à ceux qui auraient le courage d’y aller voir.

— Si j’étais plus jeune, je ne dis pas que je ne me laisserais pas tenter.

— Bah ! On est jeune tant qu’on a la force et la santé.

— Oui, mais quand on a femme et enfants on n’a pas le droit de se lancer dans de semblables aventures.

— Oh ! ce n’est jamais moi qui t’empêcherais de faire ce que tu jugerais utile. Si tu te décidais un jour à quitter Paris…

— Tu me laisserais aller à Madagascar ?

— Sans moi, non ; mais j’irais très bien avec toi.

— Tu ne parles pas sérieusement ?

— Très sérieusement.

— Tu partirais avec moi bras dessus bras dessous pour Tananarive, comme s’il s’agissait de Saint-Germain ou de Fontainebleau ?

— Parfaitement, les yeux fermés.

— Et tes enfants ?

— Qui nous empêcherait de les emmener ? Henri aura dix-huit ans le mois prochain ; Marguerite vient d’en avoir seize ; ils sont tous les deux bien portants et ne courraient certainement pas plus de risques que nous-mêmes.

— Mais alors, vraiment, tu me conseilles d’accepter la proposition de l’oncle Daniel ?

— Je ne te conseille ni de l’accepter, ni de la refuser. Je t’engage seulement, avant de prendre un parti, à réfléchir mûrement ; voilà tout. Ce que tu auras décidé sera bien ; seulement, si tu pars je pars avec toi.

— Mais, ma pauvre Marie, te doutes-tu de ce que peut être pour une femme de se voir brusquement arrachée à son intérieur, à ses amis, au pays qu’on n’a jamais quitté pour ainsi dire, au climat même auquel on est habitué depuis l’enfance ?

— Hésiterais-tu cependant à quitter tout cela, s’il le fallait ? Non. Pourquoi donc aurais-je moins de courage ? N’est-ce pas mon devoir, d’ailleurs, de te suivre ? et, en même temps, n’est-ce pas le parti le plus raisonnable et le plus sage ? Où que nous allions, ne trouverons-nous pas toujours le moyen de nous créer un nouveau foyer, moins élégant, moins confortable sans doute que le nôtre, mais qui nous suffirait, puisque nous serions ensemble ?

— Tiens ! tu es un ange, Marie, et tu me donnerais presque envie d’accepter, pour avoir la joie de te voir sous cet aspect, de maîtresse de maison malgache dans une case en paillote, avec, pour tout personnel, deux ou trois négresses habillées à peu près uniquement de leurs cheveux graisseux, et quelques négrillons dévorés de vermine ! »

Mais Michel avait beau railler, l’idée du départ ne quittait plus son esprit. Quel soulagement s’il pouvait rompre pour toujours avec les tracas qui le poursuivaient depuis si longtemps et recommencer sa vie dans des conditions toutes nouvelles ! La bonne grâce avec laquelle sa femme envisageait la perspective de ce changement radical d’existence avait donné comme un coup de fouet à son irrésolution. Se montrerait-il moins courageux qu’elle ?

A force d’y penser, cette expatriation, qui tout d’abord lui avait paru absurde, commençait à prendre à ses yeux des couleurs plus acceptables. Après tout, pourquoi ce qui avait réussi à son oncle et à tant d’autres ne lui réussirait-il pas à lui-même ?

Il s’habitua de plus en plus à cette idée, sans en reparler encore à sa femme. Peut-être attendait-il que celle-ci revînt la première sur ce sujet ; mais Mme Berthier semblait mettre de la malice à ne plus vouloir se souvenir de leur dernière conversation ; elle feignait même de ne point s’apercevoir que son mari sortait beaucoup moins maintenant, et qu’il lisait beaucoup plus, principalement des brochures sur les questions coloniales et sur Madagascar.

Un matin Michel demanda d’un air indifférent à sa femme si elle était toujours dans les mêmes dispositions au sujet de l’offre de l’oncle Daniel.

« Toujours, répondit-elle en réprimant un léger sourire. Comme je te l’ai dit, je suis prête à partir avec toi, ou à rester ici, selon ce que tu auras résolu. La seule chose à laquelle je me refuse, c’est de nous séparer.

— Comme tu ne me parlais plus de ce départ, je supposais que peut-être tu avais renoncé à le prendre au sérieux.

— Je n’ai renoncé à rien du tout. Mais toi-même, es-tu donc décidé ?

— Ma foi ! presque.

— Bien vrai ?

— Bien vrai !

— Alors je n’ai plus de raison de te cacher que j’en suis ravie. Je ne voulais pas t’influencer ; mais ça aurait été pour moi une grosse désillusion, si finalement tu n’avais pas pu te résigner à quitter Paris.

— Voilà qui est singulier, par exemple ! Car enfin c’est pour toi surtout que je redoutais cette grave résolution. J’étais loin de penser que tu serais la première à l’accepter de bon cœur.

— C’est que tu ne te doutes pas combien j’ai souffert des transes continuelles que m’occasionnait ton métier de spéculateur. Oh ! cette Bourse, que de nuits blanches elle m’a fait passer ! A chaque liquidation, je te voyais si agité, si nerveux, que je tremblais pour notre situation, pour l’avenir de nos enfants. Aussi la pensée que tu pouvais en finir une fois pour toutes avec cette dangereuse profession a-t-elle été pour moi une véritable délivrance ; et ce départ pour Madagascar sera le bienvenu, puisqu’il mettra un terme définitif à toutes mes inquiétudes. »

A partir de ce jour, les ouvrages spéciaux sur la grande île, qui s’étaient glissés timidement jusque-là par la porte entrebâillée du cabinet de Michel, s’étalèrent ouvertement sur son bureau, voire sur la table du salon. Flacourt, Grandidier, Laverdant, Leguevel de Lacombe, le père Abinal firent successivement leur apparition, avec les cartes du Ministère de la Marine et du père Roblet.

Michel passait maintenant de longues journées à la Bibliothèque Nationale ou dans les bureaux des Colonies, pour contrôler et compléter son stock de renseignements. Et le soir, autour de la lampe de famille, on ne parlait plus que des machines à décortiquer le riz, des meilleurs procédés de culture pour le café, ou de l’art de conserver les bœufs et les moutons par la congélation. Mis au courant des projets de leurs parents, les enfants avaient sauté de joie ; loin de les effrayer, la perspective d’un long voyage dans des pays si peu connus les ravissait.

Enfin un beau jour Michel, tout à fait décidé, écrivit à son oncle Daniel Berthier en son comptoir de Manakarana, province du Boueni, Madagascar, qu’il le remerciait de ses affectueuses propositions, et qu’il était disposé à les accepter.

Un mois plus tard, jour pour jour, une dépêche lui arrivait par la voie de Mozambique et Aden : l’oncle, enchanté de la décision de son neveu, l’attendait impatiemment avec sa famille.

Si Michel avait hésité quelque temps avant de prendre son parti, il ne fut pas long en revanche à faire ses dispositions de départ. En moins de six semaines il eut réglé toutes ses affaires, résilié le bail de son appartement, vendu son mobilier, ses chevaux, sa voiture, sa maison de campagne de Nangis. Tout son capital réalisé, il le déposa au Comptoir d’Escompte, le seul établissement français qui ait des succursales à Tamatave, à Tananarive et à Majunga, ce qui lui permettait de garder son argent à sa disposition, sans courir aucun risque.

Le 9 avril 1893, Michel Berthier prenait congé de ses amis de Paris et partait par l’express de Marseille avec sa femme et ses deux enfants. Trois jours après, le 12, à quatre heures du soir, il embarquait sur l’Ava, des Messageries Maritimes, à destination de Tamatave.