Une famille parisienne à Madagascar avant et pendant l’Expédition/Partie I/Chapitre 7

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CHAPITRE VII

La fièvre à Madagascar



À peine rentrée chez elle en revenant du village, Mme Berthier se sentit prise d’un malaise subit. Des frissons lui secouaient tout le corps, par grandes saccades, et ses dents claquaient avec un bruit sinistre. Marguerite la fit mettre au lit et envoya Naïvo prévenir son père.

Lorsque Michel et Henri arrivèrent, le mal avait fait de rapides progrès. A des vomissements répétés avait succédé une somnolence insurmontable. Michel prit le pauvre bras glacé de sa femme ; le pouls semblait vouloir disparaître sous les doigts, le cœur battait faiblement, et la respiration, lente et entrecoupée, s’entendait à peine. La prostration était telle que la malade ne pouvait répondre aux questions qu’on lui posait.

Malgré l’étude qu’il avait faite à l’avance des maladies contre lesquelles ils pourraient avoir à se défendre, lui et les siens, Michel se refusait encore à croire qu’il s’agissait d’un de ces accès de fièvre pernicieuse qui viennent trop souvent saisir et terrasser brusquement les malheureux Européens mal acclimatés à Madagascar.

Il courut à sa petite pharmacie, prit un flacon de sulfate de quinine et une seringue de Pravaz ; il fit plusieurs injections sous la peau de la malade à quelques minutes d’intervalle, et pratiqua ensuite des frictions sèches répétées sur tout le corps.

Pendant ce temps Henri expédiait un exprès à l’oncle Daniel pour le prier d’envoyer au plus tôt un médecin.

Dans la soirée, les symptômes inquiétants s’aggravèrent. La peau du visage était devenue froide comme un marbre et d’une blancheur presque diaphane, avec de larges taches violacées. De temps en temps la pauvre femme faisait entendre quelques sourdes plaintes, puis elle retombait dans une sorte d’anéantissement.

Vers trois heures du matin, elle sortit brusquement de cette apathie, et fut prise presque aussitôt d’une sorte d’exaltation qui lui secouait tout le corps. Le moindre bruit semblait lui faire l’effet d’un vacarme épouvantable ; le plus léger mouvement l’affolait. D’une voix faible et cassée, elle se plaignait sans cesse : « J’ai mal partout !… Quelles tortures !… Mon front va éclater !… Michel !… soulage-moi,… ne me laisse pas souffrir ainsi !… C’est fini ! c’est fini !… Je sens que je vais mourir !… Oh ! que je souffre ! »

Puis, dans ses rares moments de détente, elle murmurait : « Mon pauvre Michel, mes pauvres enfants ! je vous fatigue… Allez dormir !… Demain matin, ça ira mieux, vous verrez ! »

A cinq heures du matin, elle pria Michel de tirer les rideaux, et d’ouvrir la fenêtre ; elle étouffait, elle voulait de l’air et de la lumière. Le jour paraissait à peine ; le soleil venait de se lever ; le ciel était d’un gris bleu pâle, presque blanc, sans un nuage. Déjà cependant on entendait chanter les oiseaux et les makes s’appeler entre elles avec leurs cris bizarres.

La malade sourit faiblement, puis elle fut reprise d’un nouvel accès de ces épouvantables douleurs qui lui brisaient le crâne. Le corps brûlait maintenant ; le pouls était irrégulier, trépidant ; le cœur battait une mesure folle ; la respiration, courte et entrecoupée, sifflait. L’agitation redoublait ; la pauvre femme, en proie à une excitation cérébrale intense, se livrait à des mouvements désordonnés ; il fallait la retenir de force pour l’empêcher de sortir de son lit.

Par moments, elle ouvrait tout grands ses yeux, et son regard se perdait dans le vide sans se fixer sur rien ; puis ses lèvres s’agitaient, elle semblait faire effort pour parler, mais aucun son intelligible ne sortait de ses lèvres.

Michel, se tordant les mains, se demandait avec angoisse ce qu’aurait pu inventer un médecin pour adoucir ces horribles souffrances et couper court à ces hallucinations torturantes. Il frictionnait les membres de la malade pour rétablir la circulation ; il continuait les piqûres de sulfate de quinine à ses bras et à ses jambes ; il aurait voulu lui insuffler sa propre vie. Mais rien n’agissait. Bien que la chaleur fût déjà très forte, le terrible froid était revenu maintenant aux membres et sur tout le corps.

Dans sa vie, Michel avait assisté plus d’une fois au spectacle terrifiant d’une agonie ; il avait vu des êtres chers se débattre sous ses yeux contre l’inexorable mal, avec cette révolte de la vie qui ne veut pas s’abandonner ; mais jamais il n’avait été témoin, et témoin hélas ! impuissant, d’une scène comparable à celle-ci. Tantôt la chère créature se raidissait dans ses bras, et il lui fallait toute sa force d’homme vigoureux pour l’empêcher de s’en échapper ; tantôt, abattue par des vertiges, comme si la terre s’enfonçait ou se renversait sous elle, elle retombait inerte sur les oreillers, prise soudain d’une faiblesse si grande qu’on aurait pu la croire morte sans les soubresauts douloureux qui la secouaient par moments. Puis les lèvres boursouflées s’agitaient, les yeux s’ouvraient démesurément, tout ce qui restait de vie se portant maintenant au cerveau.

Soudain un grand frisson passa sur tout le corps, le visage devint pourpre, les yeux s’injectèrent de sang, et des lèvres déjà noires s’échappèrent quelques mots que Michel ne saisit pas d’abord. Se penchant sur le lit, tout près de la moribonde, et retenant sa respiration, il écouta de toute son âme cette voix brisée qui murmurait avec des efforts inouïs quelques mots entrecoupés par des hoquets d’agonie

« Restez là maintenant,… ne me quittez pas,… mettez-vous devant moi… tous les trois… que je vous voie,… que je vous sente près de moi… jusqu’au bout ! »

A ce moment, un rayon de soleil entra dans la chambre et vint s’arrêter sur le lit. La pauvre femme sourit, et fit le mouvement de caresser de sa main amaigrie cette traînée insaisissable de lumière.

Se reprenant à espérer contre toute espérance, Michel redoubla d’efforts pour tâcher au moins d’atténuer les souffrances de sa femme ; il agitait l’air autour de sa tête avec un écran, essayant de lui donner une sensation de fraîcheur, et, la soulevant avec précaution pour l’aider à respirer, il lui parlait doucement, tendrement, comme on parle à un enfant malade, lui disant qu’elle allait mieux, que ce ne serait rien, que dans quelques jours elle serait rétablie, qu’elle pourrait s’occuper de nouveau de sa chère maison, de ses belles vaches, de ses poules.

Sur les lèvres décolorées de la moribonde, quelque chose comme un sourire navrant glissa. Michel se pencha davantage encore et il l’entendit murmurer d’une voix toute changée qui semblait venir de très loin :

« Michel !… je n’ai jamais aimé que toi au monde… Toi et les enfants !… Ne vous quittez jamais !… ne vous séparez jamais !… Michel,… Michel,… je t’aime ! »

Puis, elle ajouta encore, comme un appel :

« Henri ! »

Le pauvre enfant s’approcha et, sans dire autre chose que ces mots, qu’il put à peine articuler : « Maman ! maman ! » il se pencha sur le visage déjà glacé de sa mère.

« Ton père ! dit-elle, d’un souffle de plus en plus haletant,… ton père aura besoin de toi !… Tu le consoleras… Tu lui rendras courage… Promets-moi… que tu seras un homme,… mon enfant,… mon grand !… Promets-le-moi ! »

Puis, sur un geste de la mourante, ce fut le tour de Marguerite de s’approcher ; à demi couchée sur le lit, elle vint poser sa joue brûlante contre la joue glacée de la mourante.

« Ma petite Marguerite,… mon enfant chérie !… murmura celle-ci… Je te les donne… Tu me remplaceras,… tu seras la petite maman… Aime-les bien… Aimez-vous bien tous les trois… Et n’oubliez pas !… Pensez à moi quelquefois… Pense à ta pauvre maman, Marguerite ! »

Puis elle se tut, épuisée. Deux grosses larmes roulèrent, sous ses paupières refermées, jusque sur les mains de Michel. Bientôt après, elle tomba dans le coma ; une sueur visqueuse et froide l’envahit tout entière ; le pouls était devenu insaisissable, la vie s’en allait peu à peu.

Michel essaya encore de la ranimer en lui faisant sous la peau deux piqûres d’éther : les paupières se soulevèrent avec effort, découvrant des yeux dont la prunelle était à peine visible. Cependant Michel sentit la pauvre main de la mourante se crisper dans la sienne et crut voir en même temps ses lèvres s’agiter faiblement, comme si elle eût voulu parler. Il se pencha sur elle, l’oreille presque collée à sa bouche, mais il ne put saisir aucun son et un souffle presque froid vint le frapper au visage.

Le malheureux était à bout de forces. Les larmes débordaient de ses yeux, quoi qu’il fît pour les retenir. Ses idées devenaient confuses. Par moments, il était obligé de faire appel à toute son énergie pour ne pas tomber sans connaissance sur le corps de la mourante.

Elle vécut encore jusqu’au matin.

A huit heures, dans une suprême poussée de vie, elle ouvrit tout grands ses yeux si doux naguère, et ses lèvres laissèrent passer avec son dernier souffle ces trois mots : « Michel ! Les enfants ! » Puis les yeux se refermèrent pour toujours, pendant que la bouche demeurait ouverte et le front s’inclina de côté, inerte.

Michel tomba, comme assommé, sur les genoux, et sanglota comme un enfant. Il demeura longtemps ainsi, abîmé dans sa douleur, n’ayant plus conscience de rien. Il pleurait tout haut, appelant sa femme, sa chère Marie, se refusant à croire que tout fût fini. Quoi ! ce corps insensible et glacé, c’était sa femme, la douce créature qui avait réalisé ses plus beaux rêves de jeunesse, qui lui avait fait connaître toutes les joies, toutes les ivresses de la vie ! Cette main pâle et décharnée, c’était celle qui s’était mise toute vibrante de bonheur dans la sienne le jour où leurs destinées s’étaient unies ! C’étaient ces lèvres pour jamais immobiles qui lui avaient murmuré tant de paroles délicieuses et douces ! C’étaient ces yeux fermés pour toujours qui, pendant vingt ans, s’étaient reposés sur les siens avec tendresse ! C’était cette poitrine, aujourd’hui dure et froide comme la dalle d’une tombe, qu’il avait pressée tant de fois, palpitante de vie et d’amour, sur son cœur !

Sa main était encore enlacée à la main de la morte, il ne pouvait se résoudre à la retirer ; en restant ainsi, il lui semblait qu’il retardait un peu le moment de la séparation définitive ; il n’osait faire un mouvement, craignant de rompre le charme. Mais alors une autre main se posa sur son épaule, et la joue toute trempée de larmes de Marguerite effleura sa joue.

Michel se redressa brusquement ; puis, tendant les bras à ses enfants, il les étreignit en pleurant.

Au dehors, c’était une radieuse journée, un éblouissement de soleil sur le ciel bleu, des chants d’oiseaux, des parfums de fleurs.