Une famille parisienne à Madagascar avant et pendant l’Expédition/Partie I/Chapitre 8

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CHAPITRE VIII

Pauvres petits !


L’oncle Daniel arriva seulement le surlendemain avec un médecin de ses amis, le docteur Hugon, un ancien major de la marine marchande. Ils avaient pourtant brûlé les étapes, et venaient directement de Manakarana, avec une triple équipe de porteurs, marchant jour et nuit sans s’arrêter un seul instant. Malgré toute leur diligence, ils arrivaient hélas ! beaucoup trop tard. Un des plus redoutables inconvénients des tentatives de colonisation à deux ou trois jours de distance d’un centre important, c’est précisément qu’en cas d’alerte, d’accident, de maladie grave, le secours indispensable arrive forcément avec un retard qui le rend souvent inutile.

Il est vrai que ces accès de fièvre pernicieuse affectent une marche si foudroyante qu’aucun remède ne pourrait sans doute les enrayer, ni même en reculer le fatal dénouement. Fût-il arrivé quarante-huit heures plus tôt, le docteur Hugon n’eût pu très probablement qu’assister impuissant à l’agonie de Mme Berthier.

En voyant l’installation de Michel, si confortable et si intelligemment agencée, avec une si parfaite entente des exigences du climat, le docteur ne comprit pas tout d’abord comment la catastrophe avait pu se produire. Pour en avoir l’explication, il se fit conduire à Maevasamba, et à l’espèce de cimetière, situé à l’extrémité du village, où Mme Berthier avait suivi le cortège du vieux Raleidama. Là, il s’aperçut que ce cimetière se trouvait placé sur un versant déboisé de la colline où le village était construit, et qu’au bas de ce versant se creusait un vallon étroit qui semblait se prolonger assez loin. Il s’informa et son guide lui apprit que ce vallon aboutissait par l’une de ses extrémités au lac Solipana. Il comprit tout alors. Les abords de ce petit lac sont très marécageux, et, lorsque le vent vient de ce côté, il se charge de miasmes paludéens qu’il peut transporter fort loin, n’étant plus arrêté au passage par l’épais rideau des arbres brûlés par les habitants des villages voisins.

Malheureusement Michel n’avait point remarqué cette disposition particulière du terrain, et se croyait très suffisamment garanti par la distance qui le séparait du lac marécageux. C’était le seul coin dangereux des environs immédiats de l’habitation, et la fatalité avait voulu que ce fût précisément là que Mme Berthier eût été entraînée par la curiosité d’assister aux obsèques du vieux Sakalave.

« Vous voyez l’effet de cette rage de déboisement sans logique et sans mesure ? dit le docteur Hugon au vieux Daniel, en lui rapportant les résultats de son enquête. Il n’y a pas d’indigène qui hésiterait à mettre le feu à des forêts de cinq ou dix lieues, uniquement pour défricher quelques centaines de mètres carrés de terrain, ou pour se garantir contre une surprise des Fahavalos. Étonnez-vous, après cela, que les fièvres s’étendent dans l’intérieur ! Tant qu’on n’aura pas interdit absolument ces déboisements absurdes, personne ne sera à l’abri du danger. C’est l’unique point faible de cette position, qui est parfaitement saine sous tous les autres rapports. Je suis convaincu que, sauf accident, on y est dans de meilleures conditions hygiéniques qu’en n’importe quel coin de Mayotte, de Nossi-Bé, voire de Maurice ou de la Réunion. Il faut dire que cette pauvre femme, surmenée par les fatigues accumulées de ses longs voyages et de son installation, et aussi quelque peu désorientée physiquement par un changement complet d’existence, offrait peu de résistance au mal. Il est probable même qu’elle était plus anémiée qu’elle ne le paraissait et que, pour ne pas inquiéter son mari et ses enfants, elle mettait son énergie et son dévouement à dissimuler l’affaiblissement qui la minait et la livrait désarmée au premier accident venu. »

Mais, pour justes qu’elles fussent, ces considérations théoriques du docteur Hugon n’avaient rien qui pût consoler le pauvre Michel. Après l’affreuse angoisse des premiers moments qui l’avait jeté à terre comme assommé d’un coup de masse, il parut se ressaisir. A le voir aller et venir avec une activité fébrile, s’inquiétant si ses hôtes ne manquaient de rien, on put croire qu’il avait repris son sang-froid. Puis ce fut la triste occupation des obsèques, dont il ne voulut laisser le soin à personne ; il fit abattre et scier devant lui l’un des plus beaux arbres du jardin, et, avec les planches toutes fraîches encore, fabriquer sous ses yeux le cercueil dans lequel il ensevelit lui-même le corps de sa femme, sans permettre à qui que ce fût d’y porter la main ; puis, il choisit un des plus jolis coins du petit parc qui entourait la maison, le coin préféré de la chère morte, pour lui préparer la retraite où elle devait dormir l’éternel sommeil. Ce fut là que, le jour même de l’arrivée de l’oncle Daniel et du docteur Hugon, l’épouse tendre et dévouée, la mère incomparable, fut descendue sous les yeux de son mari et de ses enfants, navrés de douleur. Un père de la mission de Befandriana, très vieux mais très beau avec sa barbe blanche et son crâne complètement chauve, dit les dernières prières et prononça le dernier adieu dans un langage simple et touchant.

Le vieux Daniel ne s’en retourna que le lendemain, avec le docteur Hugon ; il aurait même désiré rester plus longtemps ; malheureusement, un de ses bâtiments devait partir pour la France avant la fin de la semaine avec un plein chargement de caoutchouc, et sa présence était indispensable. Au surplus, Michel n’insista point pour le retenir. Malgré tous les témoignages d’affection qu’il avait reçus de son excellent oncle, ce ne fut pas sans un réel soulagement qu’il se retrouva seul avec ses enfants. Les grands chagrins ont leur pudeur et leur égoïsme ; les consolations les irritent souvent et ne les bercent jamais comme la solitude et le silence. Peut-être aussi, sans s’en rendre compte exactement lui-même, se sentait-il au cœur un sentiment de sourde rancune contre son oncle ? N’était-ce pas lui qui leur avait fait quitter la France et les avait attirés dans ce maudit pays ? Et, par suite, n’était-il point la cause première de leur malheur ? Mais non, Michel ne devait accuser que lui-même. Pourquoi avait-il accepté si légèrement de se lancer dans cette dangereuse aventure, et surtout d’y entraîner avec lui sa femme et ses enfants ? Est-ce qu’il aurait jamais dû arracher la pauvre et délicate créature à son pays, aux habitudes de toute sa vie, à son intérieur confortable, à ses besoins de tranquillité, alors surtout que sa santé, qui n’avait jamais été bien robuste, commençait à s’affaiblir avec l’âge ? Quelle nécessité si pressante l’avait poussé à risquer ainsi leur vie à tous dans le seul but de rétablir leur fortune compromise ? N’auraient-ils pu être heureux, même avec une situation sensiblement amoindrie ? C’était surtout, il est vrai, l’avenir de ses deux enfants qui lui avait fait prendre cette fatale détermination ; mais ils étaient jeunes, intelligents, aimables tous les deux et se seraient certainement tirés d’affaire sans cela ; et du moins leur mère leur eût été conservée.

A force de remuer dans sa tète ces tristes réflexions, Michel se laissa tomber peu à peu dans un abattement profond d’où rien ne pouvait le tirer. Presque tout son temps maintenant, il le passait auprès de la tombe de sa femme, autour de laquelle il avait disposé avec amour des massifs de plantes et d’arbustes à feuillage persistant, de façon à ce qu’en toute saison elle fût entourée de verdure ; en face, il avait ménagé un banc où il venait s’asseoir de longues heures, rêvant au passé, tout au souvenir de l’être charmant et aimant qui n’était plus. Marguerite et Henri se désolaient ; à maintes reprises ils avaient essayé d’arracher leur père à ce farouche besoin d’isolement dans lequel il se renfermait, mais ils s’étaient heurtés à une résistance passive, plus inébranlable peut-être qu’un violent emportement. Le pauvre homme en arriva à tout négliger, à tout oublier, ne répondant même plus à l’appel de la cloche des repas. Aussi les affaires de l’exploitation ne tardèrent-elles pas à n’aller que d’une aile. N’étant plus ni dirigés ni surveillés, les travailleurs indigènes retournèrent rapidement à leur indolence naturelle ; quelques-uns même désertèrent. Les travaux furent interrompus les uns après les autres une grande partie de la journée. La situation s’aggrava de jour en jour et menaça de prendre une mauvaise tournure, si cela devait continuer encore quelque temps ; et c’était la ruine inévitable à bref délai, la dissolution, l’anéantissement de l’exploitation avant même qu’elle eût été complètement mise sur pied.

Marguerite et Henri assistaient, le cœur navré, à ce désastre, qu’ils ne savaient comment empêcher. Heureusement les dernières paroles que la pauvre morte leur avait murmurées dans son agonie leur inspirèrent de viriles et énergiques résolutions et, après s’être consultés longuement tous deux, ils arrêtèrent une ligne de conduite toute nouvelle. Du jour au lendemain, les deux jeunes gens, les deux enfants, mûris soudain par le malheur, se grandirent à la hauteur des circonstances. Ramassant l’autorité que son père avait laissé tomber, Henri, avec une vigueur, une décision et une maturité d’esprit qu’on n’aurait pu attendre d’un garçon de dix-neuf ans à peine, prit en main la direction et le gouvernement des multiples détails de l’exploitation. En moins de huit jours, tout changea de face, ou plutôt tout reprit l’ancienne physionomie active et vivante que Michel avait su lui imprimer. Payant largement de sa personne, Henri se montrait partout à la fois ; toujours le premier arrivé sur les chantiers ou au milieu des défrichements, il en partait aussi le dernier. Et ce rôle, qu’il avait assumé si courageusement, il sut le remplir avec tant de fermeté et tant de douceur à la fois qu’il se fit accepter sans peine des nombreux travailleurs indigènes.

De son côté, Marguerite, sans secousse, sans heurt, sans brusquerie, réussit rapidement à s’imposer comme maîtresse de maison incontestée, non seulement à ses domestiques makoas et comoriens, mais encore aux gens du village, aux passants, aux étrangers qu’une circonstance quelconque mettait en rapport avec elle. Avec son père, elle usa des plus grands ménagements, mais en même temps d’une fermeté toujours en éveil, et parvint à prendre sur lui un ascendant considérable. Quand il ne répondait pas au coup de cloche du dîner, elle allait le chercher là où elle était toujours sûre de le trouver, c’est-à-dire sur le banc du parc qu’il ne quittait guère de la journée ; et, passant gentiment son bras sous le sien, elle l’entraînait doucement, affectueusement, souvent sans même lui parler. Il ne résistait point, du reste, et se laissait faire comme inconsciemment.

A table, il montrait le même détachement de toutes choses, buvant et mangeant ce qu’on lui servait sans faire la moindre observation, étranger à tout ce qui se passait ou se disait autour de lui. Et cependant c’était alors, dans ces heures de détente et d’intimité, que Henri et Marguerite échangeaient leurs impressions et leurs observations sur les menus incidents de la journée, sur l’avancement de certains travaux et le ralentissement de certains autres, sur les embarras sans cesse renaissants entraînés par l’irrégularité du service de la main-d’œuvre. Sans affecter de laisser leur père en dehors de leur conversation, ils évitaient de lui adresser directement la parole, afin de ne point le forcer à leur répondre, épiant néanmoins du coin de l’œil un éveil de sa mémoire ou un retour de sa curiosité.

Ils attendirent longtemps, hélas ! avant que rien de semblable se produisît. Un matin cependant que Henri annonçait joyeusement à sa sœur qu’une nouvelle équipe de travailleurs indigènes venait enfin d’arriver du village de Bomazonga, pour la première fois depuis bien des semaines, Michel parut sortir de sa torpeur ; il est vrai que ce fut pour hausser les épaules d’un mouvement de lassitude infinie ; puis, comme Henri, tout déconfit, regardait tristement son père, celui-ci finit par lui dire :

« A quoi bon te donner tout ce mal, mon pauvre enfant ? Ne vois-tu pas que j’en ai assez de cet affreux pays et qu’un jour ou l’autre je m’en vais tout planter là pour m’en retourner en France ? »

Toute pâle, Marguerite se leva brusquement et s’écria :

« Tu voudrais abandonner maman ici ? Ah ! papa, je n’aurais pas cru cela de toi. »

Michel leva les yeux sur ses enfants et, les voyant tous deux les joues ruisselantes de larmes, un cri rauque s’échappa de sa poitrine et, ouvrant les bras à Marguerite et à Henri qui s’y jetèrent heureux d’avoir enfin retrouvé leur père, il leur dit :

« C’est vrai, je ne pensais pas à cela. Jamais, non ; jamais je n’abandonnerai votre mère. Vous avez raison, mes chers petits, notre place à vous et à moi est ici. Nous y resterons. »

A partir de ce moment, Michel reprit goût à son exploitation, et ne songea plus qu’à consacrer tout ce qu’il avait de force, d’intelligence et de cœur à poursuivre énergiquement avec l’aide de son fils le succès de l’entreprise où il avait mis la plus grosse partie de son avoir et de celui des siens.

Malheureusement, la situation était critique. Les travailleurs indigènes, à peine arrivés, ne tardaient pas à s’esquiver, la nuit tombée, pour ne plus revenir ; d’autres étaient rappelés directement dans leur village ou ailleurs sous prétexte de corvée royale, le fanampoana (prononcez fanampouane) auquel nul ne doit se soustraire. Michel en vint à croire que le Premier Ministre, ou tout au moins ses fonctionnaires provinciaux, notamment le gouverneur du Boueni, Ramasombazah, s’étaient juré de le décourager et de le forcer à jeter le manche après la cognée ; en quoi du reste il ne se trompait guère. En effet Rainilaïarivony n’a qu’une idée, c’est de ne pas laisser les Européens prendre pied à Madagascar. Par amour de l’argent, pour toucher le cautionnement et sa part dans les bénéfices, il se laisse entraîner parfais à accorder quelque concession, mais il n’a de cesse que les concessionnaires n’aient renoncé d’eux-mêmes à poursuivre l’expérience ; pour les y amener, en dehors même de la corvée, il n’y a pas de vexation, de provocation qu’il ne leur fasse subir, entravant tant qu’il le peut leurs transactions commerciales, allant même parfois jusqu’à susciter contre leurs personnes des attentats jamais réprimés.

Quant aux réclamations, aux demandes d’indemnité, c’était peine perdue. Michel écrivit à la Résidence générale, demandant qu’une démarche fût faite auprès du Premier Ministre pour lui rappeler ses promesses, ou plutôt les engagements formels pris par lui dans le traité qui avait été signé entre eux. La réponse qu’il reçut n’était pas encourageante. La démarche avait été faite et Rainilaïarivony s’était confondu en regrets et en assurances de bienveillante intervention ; mais hélas ! on savait ce qu’en valait l’aune de ces bonnes paroles, et il ne fallait pas trop compter sur leur réalisation. Malheureusement il n’y avait rien d’autre à tirer de ces gens-là ; la plus savante et la plus habile diplomatie se serait brisée contre la mauvaise foi et la force d’inertie du Premier Ministre. Les représentants de la France avaient essayé successivement de la douceur, de la fermeté, voire de la brutalité ; ils avaient tous échoué les uns après les autres ; leur position d’ailleurs était presque toujours fausse, puisque leurs réclamations, plus ou moins énergiques, ne pouvaient être soutenues par un chiffre de troupes suffisant. Et il en sera ainsi tant que le gouvernement hova pourra échapper à notre influence, et que, renfermé derrière ses montagnes, il se croira à l’abri d’une intervention directe de notre part.

Mais Michel ne se tint pas pour battu. Maintenant qu’il avait recouvré toute son énergie, il se jura que rien ne lui ferait abandonner son œuvre, et qu’il soutiendrait la lutte jusqu’au bout, encore qu’il sût ne pouvoir compter que sur lui-même.

Et d’abord, puisque ses travailleurs indigènes l’avaient quitté pour la plupart et qu’il ne pouvait faire grand fond sur les autres, il se décida à les remplacer tous par des Comoriens, des Makoas, voire par des créoles de Maurice engagés directement par lui, grâce surtout à l’intermédiaire de son oncle Daniel ; ils lui coûteraient naturellement beaucoup plus cher, mais au moins ils ne lui manqueraient pas à l’heure voulue.

Le danger était que le gouverneur de la province, Ramasombazah, principal instrument du Premier Ministre dans cette lutte sans merci, furieux de voir que rien ne pouvait décourager ce tenace Français, et redoutant par-dessus tout de s’aliéner les bonnes grâces du tout-puissant autocrate, en arrivât à ne reculer devant aucune infamie, devant aucun crime, pour se débarrasser d’un aussi gênant adversaire.