Une famille parisienne à Madagascar avant et pendant l’Expédition/Partie I/Chapitre 9

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CHAPITRE IX

Assassinat de Michel


Une après-midi, en revenant d’un court voyage d’affaires à Befandriana avec une escorte de sept soldats hovas plus ou moins sérieusement armés, que son excellent ami le gouverneur de ce gros village lui avait donnée, Michel tomba dans une embuscade de Fahavalos qui avaient revêtu le lamba de cotonnade bleue, le vêtement de guerre de Sakalaves. A la première décharge, un homme de l’escorte ayant été atteint, tous les autres détalèrent aussitôt sans demander leur reste. Immédiatement les bandits sautèrent prestement sur les bagages à leur portée et gagnèrent au large, sans même riposter aux coups de revolver de Michel.

Huit jours après, accompagné d’un chef de village du voisinage, il revenait de Maivarano, localité assez importante située à l’entrée de la rivière Loza, au nord de la baie de Narinda, lorsqu’au passage d’un gué il se trouva encore nez à nez avec un fort parti de Fahavalos. Peu intimidé, car il connaissait la lâcheté de ces gens-là, Michel marcha droit à celui de la bande qui paraissait le chef et, le revolver à la main, essaya de parlementer avec lui lorsque le chef du village qui l’accompagnait, dont le premier mouvement avait été de se terrer prudemment, se hasarda à sortir de son trou ; reconnaissant alors des amis parmi les assaillants, il s’avança et arrangea l’affaire : moyennant quelques piastres et un litre de rhum, la paix fut signée et l’on se quitta très bons amis, après avoir échangé force compliments et quelques recommandations confidentielles sur les coups à faire.

Malgré la façon plutôt comique dont cette dernière aventure avait tourné finalement, Michel fut frappé de la coïncidence de ces deux attentats contre sa personne se suivant de si près et dont, sans son allure décidée et la lâcheté des bandits, il ne se serait peut-être pas tiré si heureusement.

Ces Fahavalos (qu’on prononce Fahavale) ont de tout temps mis en coupe réglée, périodiquement et régulièrement, le pays des Sakalaves, s’attaquant de préférence aux femmes et aux enfants qu’ils emmènent pour les revendre comme esclaves et enlevant tous les bœufs qu’ils rencontrent sur leur route ; mais ils s’attaquent rarement aux Européens, à moins que ceux-ci ne soient isolés ou insuffisamment accompagnés ; encore se contentent-ils, le plus souvent, dans ce dernier cas, de les soulager de leurs bagages.

C’est une véritable institution, qui semble se développer tous les jours. Elle se recrute de plusieurs façons, et d’abord parmi 1es indigènes que leurs mauvais instincts poussent naturellement au vol, au pillage, aux crimes de toute sorte ; autour de ce premier noyau viennent se grouper de pauvres diables désireux de se soustraire à l’impôt de la piastre et au fanompoana, à la corvée ; puis des esclaves fugitifs et des soldats déserteurs. Enfin il arrive assez souvent que certains négociants, plus avisés que scrupuleux, viennent grossir les rangs de cette armée d’irréguliers, afin de réaliser rapidement et secrètement des bénéfices qu’ils peuvent mieux dissimuler aux agents du fisc que ceux qu’ils trouveraient dans un commerce régulier et au grand jour.

Pour ne pas être contrariés dans leurs opérations, les Fahavalos s’arrangent de façon à ne pas être reconnus, se grimant et se barbouillant le visage de toutes les couleurs et se cachant même la tête sous des barbes de chèvre et des oreilles de bœuf. L’expédition terminée, ils rentrent tranquillement chez eux, reprenant leurs occupations de bons pères de famille et se plaisant parfois à raconter aux amis les bons coups qu’ils ont faits, comme chez nous les soldats de retour dans leurs foyers racontent leurs campagnes.

Quoi qu’il en soit, et bien qu’il ne se crût pas menacé sérieusement, chez lui, au milieu de tout son monde, par des bandits dont il avait éprouvé d’autre part la couardise, Michel n’en faisait pas moins bonne garde autour de sa concession, bien décidé à se défendre vigoureusement lui-même avec ses propres ressources s’il était attaqué ; jamais il ne s’écartait du centre sans être suffisamment armé et accompagné A plusieurs reprises même, il s’était joint à quelques autres propriétaires, européens, ou indigènes, de la région pour donner la chasse à quelque bande signalée dans les environs et lui ôter l’idée de revenir à la charge.

Un jour, au commencement de septembre 1894, le gouverneur de Maivarano lui envoya un émissaire pour l’aviser que deux à trois cents Fahavalos, venant du nord où ils avaient dévasté et pillé nombre de villages, se dirigeaient vers Maivarano, et l’inviter, ainsi que les autres Européens du voisinage, à se joindre aux soldats hovas chargés de repousser les brigands. Bien que ledit gouverneur ne lui inspirât qu’une confiance médiocre, il ne crut pas devoir se refuser à cet appel. Henri ne vit pas partir son père sans inquiétude, de vagues pressentiments l’agitaient ; mais Michel ne voulut pas qu’il l’accompagnât ; il lui fit comprendre que sa sœur ni la maison ne pouvaient pas rester abandonnées à elles-mêmes, il lui recommanda même de faire meilleure garde que jamais, au cas où cette communication du gouverneur de Maivarano cacherait un piège. D’ailleurs lui-même ne resterait pas absent longtemps ; s’il y avait réellement un coup de balai à donner pour se débarrasser de cette vermine, ce serait l’affaire de deux ou trois jours au plus ; et après, du moins, on serait tranquille sans doute pour quelque temps.

Deux jours, trois jours se passèrent, puis quatre, puis cinq, sans que Michel fût de retour, ni même qu’il donnât de ses nouvelles. Très inquiet, Henri songeait déjà à envoyer un homme de confiance à Maivarano, lorsque le matin du sixième jour Naïvo, que Michel avait emmené avec lui, arriva à la concession, exténué de fatigue, presque sans vêtements, méconnaissable.

Voyant qu’il était seul, Henri se précipita, le cœur serré d’une horrible angoisse :

« Où est mon père, Naïvo ? s’écria-t-il. Pourquoi ne revient-il pas avec toi ?

— Maître toué ! balbutia le noir d’une voix à peine intelligible.

— Mon père tué ! Ce n’est pas possible ! Ce n’est pas vrai ! » fit le malheureux Henri, en s’effondrant sur un siège.

Mais presque aussitôt il se redressa, dans un mouvement de révolte. Il se refusait à croire à cette épouvantable catastrophe, et se rattachait à l’espoir de quelque malentendu, d’une méprise qui ne tarderait pas à s’éclaircir.

Encore sous le coup d’une terreur qui l’empêchait presque de parler, Naïvo se faisait arracher les mots un à un, et l’impatience bien naturelle de Henri rendait les explications du pauvre noir encore plus confuses. A force de le questionner, de le retourner dans tous les sens, Henri finit cependant par en tirer le récit à peu près complet de ce qui s’était passé.

Arrivés à Maivarano, ils avaient retrouvé quelques Européens établis dans la ville même et aux environs, une dizaine en tout, entre autres un Anglais, M. Louvemont, employé de la maison Rebut et Sarrante, et un Français, M. Gellé, employé de la maison de Lastelle. Tous se joignirent aux soldats du gouverneur, qui marchait lui-même en tête avec ses nombreux dikan (aides de camp) en grand costume. A dix kilomètres de Maivarano, près de la rivière Antambo, quelqu’un signala les Fahavalos qui occupaient le village de Bomazonga. Immédiatement, avant même qu’un seul coup de fusil eût été tiré, toute l’escorte, gouverneur et aides de camp en tête, lâcha pied à la fois, avec un ensemble qui avait bien l’apparence d’une complicité. Les dix Vasahas restèrent seuls avec quelques serviteurs qui les avaient accompagnés ; ils étaient bien armés et décidés, ils se défendirent énergiquement et tuèrent bon nombre de bandits à coups de fusil et de revolver. Mais ceux-ci étaient plus de trois cents et ils avaient presque tous des snyders. Quand les Vasahas eurent épuisé leurs munitions, les Fahavalos les entourèrent et se jetèrent dessus tous à la fois à coups de sagaie et de crosse de fusil.

« Mais mon père s’est peut-être échappé. Tu t’es bien échappé, toi ! » dit Henri, ne voulant pas encore désespérer.

Naïvo secoua tristement la tête.

« Mais enfin qu’est-ce qui te fait croire le contraire ?

— Je l’ai vu.

— Tu l’as vu ?

— Oui, maître, tous les Vasahas, une fois toués, ont eu tête coupée. Fahavalos mis têtes à sagaies, et promené beaucoup longtemps avec, hurlant et dansant ; puis, après, mis têtes au bout de pieux devant case chef du village.

— Et tu as vu, là… ? » dit Henri d’une voix étranglée, sans pouvoir finir sa phrase ; puis, le noir ayant fait un signe affirmatif, il éclata en sanglots.

Attirée par tout ce bruit, Marguerite accourut et, devinant aussitôt le nouveau malheur qui venait de les frapper, elle poussa un cri d’horreur, et roula par terre, foudroyée. Ce ne fut qu’au bout d’une heure qu’elle sortit de cet évanouissement pour s’abandonner à une longue crise de larmes.

Henri se remit le premier. Malgré tout, il ne pouvait chasser un reste d’espoir. Tant qu’il n’aurait pas vu par lui-même les témoignages irrécusables de la catastrophe, il ne croirait pas à sa réalité. Il interrogea de nouveau Naïvo minutieusement, revenant sur chaque détail, espérant trouver dans les réponses du noir une contradiction, ou une lacune qui laissât la porte ouverte à quelque espérance.

« Mais enfin, lui demanda-t-il, comment as-tu pu, toi, échapper au massacre et cependant voir tout ce qui s’est passé ? »

Alors le noir raconta qu’à demi assommé à coups de crosse il était tombé un des premiers, pendant qu’on s’acharnait sur les Vasahas ; pour ne pas être achevé, il n’avait plus bougé, faisant semblant d’être mort. Il était resté ainsi jusqu’au milieu de la nuit ; puis, pendant que les Fahavalos célébraient leur victoire en buvant du rhum et en dansant comme des furieux autour de leurs sanglants trophées, il avait réussi à se traîner jusqu’à la rivière Antambo, où il s’était baigné pour reprendre des forces. Après quoi il s’était remis en route pour revenir à Maevasamba.

« Et tu es sûr du village ? Tu le reconnaîtrais ?

— Bomazonga ? Moi été cent fois ! Moi conduirais Bomazonga yeux fermés !

— Eh bien ! tu vas m’y conduire ! »

Et, se tournant vers Marguerite. Henri ajouta :

« Tu comprends, n’est-ce pas, ma chérie, qu’il faut avant tout que nous ayions la certitude absolue qu’il n’y a plus rien à espérer ? Et même, si Naïvo n’a dit que trop vrai, il faut que du moins je rapporte les restes de notre pauvre père pour les ensevelir ici, à côté de notre mère. Ce sera, hélas ! notre seule consolation. »

Marguerite, courageuse comme son frère, ne dit pas un mot pour détourner Henri de sa dangereuse résolution. Elle comprenait comme lui que moins il tarderait et plus il aurait de chances de retrouver son père, mort ou vivant. Elle lui recommanda seulement d’agir prudemment et voulut absolument qu’il se fît accompagner d’une vingtaine d’hommes bien armés, choisis parmi leurs travailleurs les plus vigoureux et les plus sûrs, au risque de rester elle-même exposée aux pires dangers.

En moins de deux heures tout fut réglé, les vingt hommes d’escorte choisis, armés de fusils et de revolvers, et munis de vivres pour deux jours. Quant à Naïvo, comme il était trop faible pour fournir une semblable traite, on l’installa dans un filanzane, que ses camarades se chargèrent de porter à tour de rôle. Avant de se mettre en route, Henri chargea sa sœur d’envoyer un exprès à Manakarana pour informer son oncle de ce qui était arrivé et le prier de venir à Maevasamba le plus rapidement possible.

L’expédition de Henri était assez hasardeuse ; elle réussit cependant à souhait. Selon leur habitude, les Fahavalos, leur coup fait, avaient poussé plus loin, abandonnant sur place les cadavres mutilés de leurs victimes. Lorsque Henri arriva à Bomazonga même, le village était complètement désert ; les habitants, peu soucieux d’être mêlés à une affaire dans laquelle ils auraient peut-être pu être soupçonnés, à plus ou moins juste titre, de complicité, s’étaient empressés de détaler dès que son approche avait été signalée. Le pauvre garçon, guidé par Naïvo, marcha droit à la case du chef du village, et devant la porte, fichée sur un pieu tout dégouttant de sang, il reconnut la tête livide de son père. Avec un courage et une énergie extraordinaires, il détacha lui-même cette sanglante dépouille et, toujours précédé de Naïvo, il se mit à la recherche du corps ; il le trouva du reste facilement, car les Fahavalos ne s’étaient même pas donné la peine de faire disparaître les vestiges de leur odieux forfait ; ils s’étaient contentés de dépouiller les victimes de tous les objets de quelque valeur qu’elles pouvaient avoir sur elles.

La tête et le corps du malheureux colon, soigneusement enveloppés dans un lamba, furent placés sur le filanzane qui avait servi à Naïvo pour venir de Maevasamba. Avant de repartir, toutefois, Henri, par une pieuse pensée de solidarité chrétienne et patriotique, fit creuser au pied d’un grand arbre, à l’entrée du village, une large fosse, où l’on déposa les restes des neuf Européens qui avaient partagé le sort de son père ; puis il se remit en route et regagna sans fâcheux incident Maevasamba, où sa sœur l’attendait avec une fiévreuse impatience.

Ce fut pour les deux pauvres enfants un grand soulagement à leur immense douleur d’être rentrés en possession du corps de leur père, et de pouvoir lui donner une sépulture convenable, celle qu’il aurait voulue lui-même, à côté de la tombe de leur mère ! Doublement frappés dans ce qu’ils avaient de plus cher par les deux fléaux de l’île, l’insalubrité et l’insécurité, ils allaient se trouver seuls, loin de leur pays, dans la situation la plus difficile, à l’âge où la vie est ordinairement si légère et si douce.

Lorsque le vieux Daniel arriva, il leur demanda ce qu’ils comptaient faire et se mit à leur entière disposition pour les aider à liquider leur exploitation dans les moins mauvaises conditions possibles et leur faciliter le retour en France, où ils trouveraient sans doute auprès de la famille et des anciens amis de leurs parents plus de commodités pour arranger leur vie à venir. Mais, à sa grande surprise, Henri et Marguerite, tout en remerciant avec effusion l’excellent homme de ses offres, lui déclarèrent que leur parti était pris irrévocablement, qu’ils étaient tous les deux d’accord pour continuer l’œuvre de leur père ; que, dussent-ils à leur tour succomber à ce poste d’honneur qui leur avait déjà pris leur père et leur mère, ils ne le déserteraient pas ; le coin de cette île funeste où reposaient pour l’éternité Michel Berthier et sa femme serait désormais la patrie de leurs deux enfants. Convaincu en outre, d’après ce que lui avait dit le noir Naïvo, que toute l’expédition de Maivarano n’avait été qu’un guet-apens arrangé par le gouverneur de ce village et Ramasombazah lui-même pour complaire au Premier Ministre en le débarrassant de colons européens décidément trop énergiques et trop tenaces, Henri s’était juré de ne jamais quitter le pays, tant que la mort de son père n’aurait pas été vengée.

Tout attendri par ces viriles paroles, qui contrastaient si étrangement avec la jeunesse de son petit-neveu, l’oncle Daniel le pressa entre ses bras. Il regrettait amèrement d’être trop absorbé par ses affaires pour mettre tout son temps à leur service ; mais il se faisait fort de leur procurer deux ou trois personnes sûres et expérimentées qui pourraient les seconder très effectivement à la tête de leur exploitation. Quant à la mort de Michel, lui aussi ne serait heureux que lorsque ces odieux bandits du gouverneur auraient été châtiés comme ils le méritaient. Bien entendu, toutes réclamations, toutes protestations n’aboutiraient à rien pour le moment ; mais les circonstances pouvaient changer, et plus tôt peut-être qu’on ne pensait. Voilà qu’on commençait à parler sérieusement d’une expédition que le Gouvernement français se déciderait enfin à envoyer à Madagascar pour demander compte à la Reine et au Premier Ministre de toutes les infamies commises au préjudice de nos nationaux. La situation deviendrait alors bien meilleure pour les jeunes colons ; on atteindrait et on châtierait les assassins de Michel, en même temps que l’avenir de la concession serait assuré.

L’oncle Daniel resta encore quelques jours avec Henri et Marguerite, qu’il ne pouvait se décider à laisser seuls ; mais enfin, les voyant si braves et si résolus, il partit avec moins de regrets, en leur promettant de venir les voir le plus fréquemment qu’il pourrait.

Quelques semaines après, fidèle à sa promesse, il leur envoyait les personnes de confiance dont il leur avait parlé, et, ce qui réjouit encore plus ses deux petits-neveux, une lettre où il leur annonçait que l’Expédition de Madagascar était décidée, que les crédits nécessaires avaient été votés à l’unanimité par la Chambre des députés et le Sénat, et que le départ du Corps expéditionnaire était dès à présent fixé au commencement de la saison sèche.

Henri et Marguerite se jetèrent en pleurant dans les bras l’un de l’autre, et, pour la première fois depuis la mort de leur père, un rayon de joie vint éclairer la tristesse de leurs deux jeunes visages et de leurs deux vaillants cœurs.