Une famille parisienne à Madagascar avant et pendant l’Expédition/Partie II/Chapitre 1

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CHAPITRE I

Au quartier général


Le 29 février 1895, le Shamrock entrait en rade de Majunga, ayant à bord le général Metzinger, Commandant en chef provisoire du Corps expéditionnaire. Dès le lendemain, Henri et Marguerite Berthier-Lautrec, en grand deuil, se présentaient à la porte de la Maison Shakadam, où le quartier général avait été installé.

La consigne était formelle : défense de laisser entrer personne en dehors du service. Aussi les deux visiteurs furent-ils impitoyablement repoussés par le planton, tirailleur algérien du plus beau noir.

Sans se décourager, ils s’éloignèrent de quelques pas seulement, attendant sans doute qu’une heureuse circonstance leur permît de franchir cette porte si bien gardée.

Le hasard parut en effet vouloir les favoriser ; car au bout de quelques minutes un officier en tenue de campagne, avec le triple galon d’or sur la manche de son veston, sortit de la maison, tenant à la main une liasse de papiers, qu’il feuilletait d’un air très absorbé.

Mû par une inspiration soudaine, Henri s’avança et, abordant poliment l’officier :

« Mon capitaine, lui dit-il, je désirerais parler au Général.

— Impossible ce matin, monsieur ! répondit l’officier assez brusquement. Le Général ne reçoit personne. Nous avons de la besogne par-dessus la tète, et vous comprenez…

— Il faut pourtant que je le voie !

— Oui, il le faut ! » ajouta Marguerite, en s’approchant à son tour.

Surpris, le capitaine regarda la jeune fille, vraiment touchante à voir et dont le petit ton résolu contrastait d’une façon piquante avec la fraîcheur et la grâce de ses dix-sept ans.

« Mon Dieu, mademoiselle, reprit-il d’une voix radoucie, je ne demanderais pas mieux que de vous être agréable, mais je vous assure que ce n’est pas possible. L’ordre est pour tout le monde. »

Si peu coquette que fût Marguerite, elle était femme, et elle se rendit parfaitement compte du changement subit que son intervention inattendue avait produit dans le ton de l’officier. Aussi, refoulant sa timidité naturelle, osa-t-elle insister.

« Je suis sûre, dit-elle en souriant gentiment, que si vous voulez bien essayer vous obtiendrez de M. le Général qu’il consente à nous recevoir. Ce que nous avons à lui dire, mon frère et moi, est de la plus grande importance pour nous, et ne peut manquer de l’intéresser aussi lui-même.

— Écoutez, mademoiselle, répondit le capitaine ébranlé, je veux bien essayer, mais j’ai peur de ne point réussir. Le Général n’est pas de très bonne humeur ; en débarquant nous n’avons rien trouvé de prêt, et il faut que nous fassions tête à tout ; nous sommes débordés. Le moment est vraiment mal choisi.

— C’est que nous ne l’avons pas choisi, monsieur ; nous l’attendons depuis si longtemps et avec tant d’impatience ! dit doucement Marguerite en glissant encore du côté de l’officier un regard persuasif.

— Je vais me faire rabrouer de la belle façon ! Enfin, je ne peux pas vous refuser ce qui semble vous tenir si fort au cœur. »

Faisant signe au planton de s’effacer pour les laisser passer, il introduisit les deux jeunes gens dans une antichambre assez vaste ; les y laissant, il frappa légèrement à une porte, et entra sans attendre de réponse.

Puis d’autres portes s’ouvrirent et se fermèrent ; à travers une cloison, qui ne devait pas être fort épaisse, on entendit des éclats de voix, qui semblaient indiquer que la négociation n’allait pas toute seule. Enfin les choses finirent sans doute par s’arranger, car on distingua bientôt ces paroles prononcées avec une rondeur quelque peu narquoise :

« Ah ! Ah ! mon cher Gaulard, c’est sans doute parce qu’il s’agit d’une jolie personne que vous insistez autant ! Allons ! c’est bon, allez me chercher vos protégés, et tâchez surtout qu’ils ne restent pas trop longtemps ; nous n’avons pas de temps à perdre aujourd’hui ! »

La « jolie personne » rougit jusqu’aux oreilles, tout en lançant du côté de son frère un sourire de triomphe.

Presque aussitôt le capitaine Gaulard reparut et dit aux deux jeunes gens que le Général, fort occupé, chargeait le colonel Lebreton, un de ses principaux officiers, de les recevoir à sa place ; puis il les fit passer, en leur recommandant de ne pas trop prolonger leur visite.

« Vous avez demandé à voir le Général ? » dit le colonel en s’inclinant poliment.

Alors Henri Berthier-Lautrec raconta avec une émotion communicative les tristes événements qui les avaient laissés orphelins tous deux à quinze cents lieues de Paris, où ils étaient nés et où ils avaient grandi.

Le jeune homme sut trouver, surtout en rappelant les détails navrants du meurtre de son père, des paroles si touchantes que sa sœur éclata en sanglots et que le colonel, ému lui-même, les assura tous deux de son vif intérêt.

« Ce que je vous demande, mon colonel, répondit Henri, c’est de venger la mort de notre père, en faisant châtier ses assassins comme ils le méritent.

— Je vous promets, en ce qui me concerne, dit le colonel, de m’employer de mon mieux pour vous donner satisfaction.

— Ce n’est pas tout, mon colonel. Je n’oublie pas non plus que je suis Français. S’il ne m’est pas possible, en raison de mon âge, de solliciter de vous un fusil et une place dans le rang, je pourrais du moins, grâce à ma connaissance du pays, de la langue, des habitudes des Malgaches, vous rendre quelques services comme secrétaire, interprète ou simple guide.

— Ah ! pour cela, ce n’est pas aussi facile que vous pensez, répondit le colonel. Ici, tout le monde est classé, numéroté, immatriculé. Vous ne rentrez dans aucun de nos cadres, et je ne vois pas trop comment je pourrais utiliser votre bonne volonté. D’ailleurs, vous n’êtes pas seul, vous ne pouvez pas abandonner Mademoiselle dans un pays si peu sûr et au milieu de circonstances si troublées.

— Oh ! ne vous inquiétez pas de moi, monsieur le colonel, dit Marguerite.

— Notre oncle est installé dans d’excellentes conditions à Manakarana, ajouta Henri. Il adore ma sœur et ne demande qu’à la prendre avec lui jusqu’à la fin de la campagne.

— Allons ! je vois que vous avez réponse à tout, conclut le colonel. Je tâcherai, avec le chef d’état-major, de trouver un joint pour vous attacher au quartier général. Revenez me voir dans deux ou trois jours, je vous dirai si la chose est possible. »