Une famille parisienne à Madagascar avant et pendant l’Expédition/Partie II/Chapitre 12

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CHAPITRE XII

Rencontre inattendue


Le 14 septembre, à cinq heures et demie du matin, le premier échelon de la colonne légère quittait ses cantonnements de Mangasoavina, au sud de la plaine d’Andriba, sur les bords du Mamokomita, et se mettait en route pour ne plus s’arrêter qu’au milieu de la place d’Andohalo, au cœur de la capitale hova.

Pour donner satisfaction dans une certaine mesure aux différents groupes du Corps expéditionnaire, le Général en chef avait composé la colonne avec les éléments les plus valides pris par moitié dans les troupes de la Guerre et par moitié dans les troupes de la Marine : Légion étrangère, régiment d’Afrique, Tirailleurs malgaches[1], 40e Chasseurs et 3e bataillon du 200e de ligne (ce dernier, dont l’effectif était réduit à cent hommes, avait reçu cinq cents hommes de renfort venus de France), Artillerie, Infanterie de marine, Chasseurs d’Afrique, etc. Malheureusement, il avait bien fallu limiter le choix des hommes et des officiers, et faire ainsi nombre de mécontents. Tout le monde aurait voulu être du coup de collier de la fin et prendre sa part de la prise de Tananarive.

Plus de route ! Plus de voitures Lefebvre ! La colonne légère emportait deux mille cinq cents mulets de bât, des troupeaux de bœufs et deux cent quarante tonneaux de vivres, de façon à ne pas être obligée de s’arrêter en route, autrement que pour les repos réglementaires. Comme on n’a pas voulu laisser les impedimenta en arrière, la marche se poursuivra assez lentement, mais méthodiquement, étapes par étapes, sans que sa durée d’après les calculs les plus rigoureux puisse dépasser vingt jours au maximum ; c’est-à-dire que les cent quarante-cinq kilomètres qui séparent Andriba de Tananarive seront franchis avant la fin du mois, et que le 1er octobre le drapeau tricolore flottera sur la terrasse du Palais de la Reine.

Les reconnaissances envoyées le 7 et le 10 pour recueillir des renseignements sur les intentions de l’ennemi avaient rapporté qu’il était fortement retranché à Tsinainondry et à Ampotaka. Tsinainondry (boyaux de chat) est un défilé dans la vallée du Firingalava, qui eût pu arrêter nos troupes s’il avait été défendu par des soldats dignes de ce nom ; mais, heureusement pour nous, avec les Hovas, les Sakalaves, les Makoas, fussent-ils armés des fusils et des canons à tir rapide que nos bons amis les Anglais se sont fait une joie de leur fournir (à beaux deniers comptants, bien entendu), ce danger n’était pas à craindre.

Attaquées sur trois points à la fois, le lendemain matin avant le jour, par la Légion étrangère, le Régiment d’Algérie et les Tirailleurs malgaches, les crêtes qui dominent le défilé furent enlevées brillamment ; et les Hovas, mis en pleine déroute, laissèrent sur le terrain quatre-vingts morts et un canon, tandis que nous n’avions que trois blessés sérieux, deux Légionnaires et un Tirailleur malgache. Le premier échelon coucha sur les positions et poursuivit sa route le lendemain dans la direction d’Ampotaka.

Attachés tous deux à l’état-major du général Metzinger qui commandait le premier échelon, le capitaine Gaulard et Henri Berthier-Lautrec ne se quittaient guère, à moins qu’une affaire de service ne les séparât. C’est ainsi qu’après la prise de Tsinainondry, pendant que Georges Gaulard allait porter le rapport de son chef au général Duchesne, Henri continuait au contraire de marcher à l’extrême pointe de l’avant-garde.

Un peu avant l’étape, l’attention du jeune homme fut attirée soudain par un grand bruit de voix et d’éclats de rire qui partait d’une section du Régiment d’Algérie, à quelques pas en avant de lui ; il se précipita et arriva juste à temps pour empêcher un Tirailleur de clouer sur le sol d’un coup de baïonnette un pauvre diable de noir affalé dans la brousse comme une masse inerte ; son lamba était en haillons et sa peau disparaissait tout entière sous une couche épaisse de poussière et de crasse. Il paraissait aux trois quarts mort, et ce fut presque par acquit de conscience que Henri essaya de le ranimer, en introduisant entre ses dents une gorgée d’eau-de-vie. Après un long moment cependant le noir donna signe de vie, ses yeux s’ouvrirent et regardèrent à droite et à gauche avec une expression d’ahurissement complet ; mais ses lèvres, tuméfiées par le soleil et par la soif sans doute, se refusaient à laisser passer aucun son. Après des efforts laborieux, il parvint à remuer un bras et tira des profondeurs de son lamba un chiffon de papier que Henri lui prit des mains. C’était une carte de visite, toute souillée de sang et de boue, sur laquelle le jeune homme finit par déchiffrer, à sa grande stupéfaction, l’adresse suivante, écrite en français :


PIERRE PETIT ET FILS

Opère lui-même

Photographes de la Présidence

9, 11, 12, Place Cadet.


et, au bas de la carte, en plus petits caractères :


HECTOR LA BRETECHE, représentant,


38, rue de Clignancourt.


Examinant alors avec plus de soin l’étrange bonhomme, Henri reconnut que l’ensemble de sa physionomie et la forme de sa tête surtout s’éloignaient sensiblement du type malgache. Il appela son fidèle Naïvo, qui n’était jamais bien loin, et lui donna ordre de débarbouiller à fond le pauvre diable ; alors, sous la carapace de boue et de saleté qui le recouvrait, apparut un visage hirsute et fortement bronzé, mais qui incontestablement appartenait au type européen.

Un peu ranimé par ces frictions énergiques, l’homme, portant sa main à sa bouche, ébaucha le geste qui dans toutes les langues veut dire que l’ont meurt de faim. Henri, n’ayant pas autre chose sous la main, broya dans son quart de fer-blanc du biscuit mélangé avec des grains de café, mouilla la mixture d’eau additionnée d’alcool, et l’introduisit non sans peine dans l’œsophage durci comme de la corne du patient.

« Encore ! » fut le premier mot que prononça presque distinctement l’affamé, d’une voix rauque.

Patiemment, Henri recommença sa petite cuisine et lui en fit avaler une nouvelle portion qui disparut comme la première, avec le bruit sourd d’une pierre qui tombe au fond d’un puits. Après quoi, se redressant sur un coude, l’inconnu regarda Henri avec des yeux de chien à demi noyé qu’on vient de retirer de l’eau, articula un « Merci, monsieur ! » à peu près intelligible : puis brusquement il retomba dans un sommeil écrasant. Très embarrassé de ce compagnon passablement gênant, Henri ne pouvait pourtant pas l’abandonner, après l’avoir sauvé une première fois de la baïonnette des Tirailleurs, et une seconde fois de la faim qui le torturait ; d’autant que, d’après les quelques mots qu’on avait pu lui arracher, c’était d’un Européen, d’un Français même qu’il s’agissait. Les hommes de l’avant-garde avaient trop à faire de se porter eux-mêmes, avec leurs armes et leur sac, pour qu’on leur imposât la surcharge d’un corps aussi lourd. Heureusement un mulet de bât étant venu à passer à ce moment, Henri ordonna à son conducteur de le débarrasser des deux caisses qu’il transportait et de les charger sur ses propres épaules ; puis, avec l’aide de Naïvo, il hissa tant bien que mal sur le dos de l’animal le ressuscité toujours endormi, et l’on gagna de la sorte l’étape, qui par bonheur était toute proche.

Ce fut le lendemain matin seulement que Henri put enfin savoir à qui il avait sauvé la vie. L’homme était bien un Français et son nom était bien Hector La Bretèche. Photographe de son métier, il était venu à Madagascar pour le compte de la maison Pierre Petit, avec la mission de prendre un certain nombre de clichés, dont le débit ne pouvait manquer d’être une source de bénéfices extraordinaires après la fin de l’expédition. A Tananarive, où il avait réussi à s’introduire, il avait jugé prudent de se faire passer pour un Anglais, ce qui lui était facile grâce à sa parfaite connaissance de la langue de nos voisins d’outre-mer ; il avait pu ainsi prendre sa collection complète de clichés sans être inquiété, jusqu’au jour où dénoncé par un confrère, un vrai Anglais celui-là, il avait été obligé de quitter précipitamment la ville. Heureusement, disait-il, il avait pu, avant de partir, mettre tous ses clichés en lieu sûr et il comptait bien les retrouver intacts après l’entrée de nos troupes dans Tananarive. Quant à lui, il n’avait emporté en se sauvant qu’un peu d’argent dissimulé de son mieux, et quelques vivres. Naturellement, il était parti dans la direction d’Andriba en prenant des précautions pour ne pas se laisser voir ; il calculait que le Corps expéditionnaire ne devait plus être loin maintenant, et il espérait le rejoindre avant d’avoir épuisé ses provisions de bouche. Mais il ne se doutait pas des difficultés au milieu desquelles il se jetait. Tout d’abord il avait eu beaucoup de peine à éviter les troupes plus ou moins régulières qui battaient la campagne aux environs de la capitale ; puis, à mesure qu’il s’était éloigné de Tananarive, il avait trouvé le désert complet, les Hovas faisant le vide devant l’envahisseur en brûlant les villages, détruisant les récoltes et chassant fort loin les troupeaux de bœufs ; de sorte que, quand il avait été au bout de ses vivres, il s’était vu dans l’impossibilité de les renouveler. Pour comble de malheur, il avait rencontré à deux reprises différentes des bandes de Fahavalos qui l’avaient brutalement dépouillé de tout ce qu’il portait sur lui ; c’était miracle qu’il se fût échappé vivant de leurs mains. Mourant de soif et de faim, il s’était traîné sur le sentier par où il pensait que nous devions arriver, jusqu’au moment où il était tombé, incapable de faire un pas de plus. Quand Henri l’avait recueilli il n’avait mangé un grain de riz, ni bu une goutte d’eau depuis cinq jours.

Cette rencontre inattendue pouvait avoir quelque intérêt pour le quartier général, en raison des renseignements qu’Hector La Bretèche se trouvait à même de fournir sur la situation actuelle de Tananarive, sur l’état d’esprit de la population et du gouvernement hovas, et sur les préparatifs de défense organisés aux abords de la capitale. Henri amena donc l’infortuné photographe au Général qui l’interrogea longuement.

D’après les dires d’Hector La Bretèche, le Premier Ministre était loin de s’attendre à ce que le Corps expéditionnaire pût dépasser Suberbieville. Il avait fallu la prise d’Andriba, pour lui ouvrir les yeux ; toutefois il se berçait encore de l’espoir que jamais les Français ne pénétreraient dans l’Imerina. « Ils sont arrivés, disait-il tout haut dans les kabarys, jusqu’au Vavatany (littéralement la bouche de la terre), mais ils sont encore loin du royaume d’Andrianampoinimerina, puisque plus de soixante-dix kilomètres les séparent encore du territoire des Vonizongo, la tribu hova qui occupe la frontière de l`Imerina. » Et cependant Rainilaïarivony a un service d’espionnage très sérieusement constitué, qui le tient au courant de tous les mouvements des troupes françaises, depuis le commencement des opérations ; mais il est tellement infatué de sa puissance que pour le désabuser il ne faudra pas moins que l’arrivée du général Duchesne en vue de Tananarive. Quant à la population, elle continuait à vaquer à ses occupations ordinaires le plus tranquillement du monde, le Premier Ministre ayant soin de l’entretenir dans une complète sécurité en faisant circuler les bruits les plus extravagants. Tantôt c’était un soi-disant télégramme apporté par un schooner américain, annonçant que la guerre avait éclaté entre la France et l’Angleterre, et que nos troupes, craignant de voir arriver une escadre britannique, se rembarquaient précipitamment. Tantôt c’était un des généraux hovas qui, par une manœuvre des plus habiles, avait attiré les Français dans un piège, massacré deux mille hommes du Régiment d’Algérie et repris Mavetanana de vive force. Ou bien on venait de recevoir la nouvelle que le Génie hova avait fait sauter une digue et que plus de mille soldats français avaient été noyés. En même temps, pour exalter l’enthousiasme des Mahomitas, on tenait sur la place d’Andohalo de nombreux kabarys, pendant lesquels le Premier Ministre et ses secrétaires les objurguaient, avec des flots d’éloquence intarissables, de ne point se décourager, leur promettant que pas un Vasaha ne sortirait vivant de Madagascar ; alors même que ces maudits réussiraient à s’approcher de Tananarive, ils seraient enveloppés, comme dans un immense coup de filet, par des masses innombrables de guerriers venus de tous les points de l’île. Mais, avant qu’ils arrivassent jusque-là, le passage leur serait chaudement disputé à Kinajy et à Maharidaza ; si cela ne suffisait pas à les arrêter, ils trouveraient devant eux, dans les environs de Babay, trente mille hommes bien armés, à la tête desquels le Premier Ministre et la Reine elle-même iraient se mettre. Les Français fussent-ils quinze mille, comme un homme vaut un autre homme, on les tuerait tous, et il resterait encore quinze mille guerriers hovas pour rentrer triomphalement à Tananarive. Enfin, alors même que ces misérables Vasahas trouveraient moyen d’éviter le combat en prenant une autre route, rien ne serait perdu ; il suffirait, pour préserver la capitale, de l’entourer complètement d’eau, en rompant les digues de l’Ikopa, pendant que la population se retirerait sur les collines ; on pourrait aussi faire de la ville un foyer d’épidémie, en y égorgeant plusieurs milliers de têtes de bétail, qu’on laisserait se décomposer. Tout cela, bien entendu, n’était que hâbleries et vantardises ; la menace de rompre les digues de l’Ikopa, notamment, pour ensevelir les envahisseurs dans les flots d’une inondation, était une pure absurdité, attendu qu’à cette époque il n’y a pas un mètre d’eau dans la rivière, et que ce n’est qu’en février, à la fin de la saison des pluies, qu’avec ce stratagème on aurait pu jeter deux ou trois pieds d’eau, tout au plus, dans les rizières qui entourent la ville.

En même temps la Reine et le Premier Ministre, entourés des principaux fonctionnaires de la Cour, passaient des revues fréquentes sur la place de Mahamasina, et faisaient aux soldats des distributions de vêtements, de vivres et d’argent. On exerçait aussi les recrues, les artilleurs surtout, sous la direction du major Graves, le seul officier, anglais qui fût resté au service du gouvernement hova ; les écoliers eux-mêmes consacraient six heures par semaine au maniement de la sagaie et du bouclier, les armes de prédilection du peuple malgache. Mais tout cela n’avait rien de sérieux ; selon toute probabilité, le Premier Ministre ne songeait qu’à « sauver la face », et le moment venu, il trouverait bien le moyen de se réfugier avec la reine dans le sud, à Fianarantsoa, par exemple, à moins que la population ameutée ne s’oppose à leur fuite et ne les force à partager le sort qu’ils auront attiré sur elle. Quoi qu’il en fût, il était bien certain qu’à la Cour et dans l’entourage de la Reine régnait un désarroi absolu ; généraux, ministres, tous se rejetaient les uns sur les autres la responsabilité des événements ; la pauvre Ranavalo, laissée jusqu’à ces derniers temps dans l’ignorance la plus complète de ce qui se passait, ne savait auquel entendre. A l’armée même désordre et même irrésolution : il n’y avait ni plan, ni direction, ni unité de commandement ; les ordres les plus contradictoires, les plus grotesques, émanant de n’importe qui, arrêtaient et bouleversaient toute tentative raisonnée de résistance. La situation des officiers subalternes et des soldats était effroyable : point nourris, point payés, ils étaient menés à coups de canne au combat par leurs chefs. Les collines qui entourent Tananarive étaient fortifiées, mais les défenseurs de ces fortifications n’attendraient pas l’attaque ; dès qu’ils se verraient menacés d’être tournés, ils battraient précipitamment en retraite. Lorsque la colonne légère arriverait en vue de la capitale, il y aurait peut-être des coups de canon tirés par les artilleurs de Graves, toujours pour « sauver la face », mais quant à une défense sérieuse, à une lutte dans les rues, on pouvait assurer qu’il n’y aurait rien de semblable. Au premier obus à la mélinite, qui éclaterait dans la ville, la Reine demanderait grâce, Rainilaïarivony enverrait des parlementaires, et toute la tourbe des généraux, honneurs, officiers, soldats, disparaîtrait, s’évanouirait, comme une volée de moineaux.

C’est par cette conclusion rassurante qu’Hector La Bretèche termina sa réponse aux interrogations du général ; celui-ci, en le congédiant, lui recommanda de se tenir à la disposition de l’État-major, pour servir de guide à l’avant-garde lorsqu’on atteindrait les environs de Tananarive.

  1. Ce bataillon, qu’on appelle souvent « les Tirailleurs sakalaves », ne renfermait pas un seul Sakalave dans ses rangs, mais des indigènes de Nossi-Bé, de Mayotte, de Sainte-Marie et des Comores.