Une famille parisienne à Madagascar avant et pendant l’Expédition/Partie II/Chapitre 9

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

CHAPITRE IX

Le 14 juillet à Suberbieville


Quelques jours après, l’ancien hospitalisé de Maevasamba était si complètement remis à son service qu’il lui semblait ne l’avoir jamais quitté. Redevenu très alerte de corps et d’esprit, il attendait impatiemment l’occasion de prendre une part active aux opérations ; aussi accepta-t-il avec joie l’offre que lui fit son général d’accompagner une reconnaissance qui allait partir de Suberbieville avec l’ordre de gagner Tsarasaotra, village assez important à quinze kilomètres environ, sur la rive droite de l’Ikopa, et d’ouvrir ensuite la route vers Andriba.

Cette reconnaissance, commandée par le chef de bataillon Lentonnet, comprenait la 6e compagnie du régiment d’Afrique, une section de la 6e batterie d’artillerie et un peloton de Chasseurs d’Afrique.

Tsarasaotra occupé sans difficulté le 21 juin, le commandant Lentonnet s’y établit solidement, en se gardant par une série de petits postes avancés. Le 28, un de ces petits postes établis en avant du village, sur le chemin du mont Beritsa, aperçut des groupes de Hovas qui essayaient de s’approcher en se dissimulant ; il tira sur eux quelques coups de fusil ; puis, ne se sentant pas en force, il se replia sur Tsarasaotra pour ne pas risquer d’être enlevé pendant la nuit.

Le lendemain matin, à 5 h. 45, au moment où, sur l’ordre du commandant Lentonnet, une section de cinquante hommes se rassemblait derrière les faisceaux pour aller reconnaître les environs du village, les sentinelles les plus avancées signalèrent du côté Sud un parti de trois cents Hovas qui arrivait de l’Est en se glissant derrière les replis de terrain. Aussitôt la section déjà rassemblée se porta en avant de l’ennemi. Mais quelques minutes plus tard, un autre parti de quatre cents Hovas se montrait du côté du Nord-Ouest, pendant qu’un troisième groupe ennemi prenait rapidement position du côté Ouest, formant ainsi avec les autres un demi-cercle complet. Les trois groupes se portèrent alors sur le village avec une telle impétuosité qu’ils parvinrent du premier élan jusqu’aux gamelles où le café était en train de chauffer.

Le commandant Lentonnet ne disposait que de cent cinquante fusils ; mais c’était plus qu’il n’en fallait pour donner une leçon aux douze cents Malgaches qui avaient espéré nous surprendre et nous envelopper. L’attaque fut repoussée avec vigueur, mais, dans l’action, nous eûmes deux tués : le lieutenant Augey-Dufresse, de la 6e compagnie du régiment d’artillerie, frappé d’une balle qui lui perfora le foie, et le caporal Sapin, également du régiment d’Algérie, tué raide d’une balle en pleine poitrine. L’ennemi rejeté hors du village, le commandant Lentonnet, qui venait de recevoir deux compagnies de renfort, accourues de Behanana, petit poste intermédiaire entre Suberbieville et Tsarasaotra, à sept kilomètres de distance de ce dernier point, prit l’offensive et poursuivit l’ennemi l’épée dans les reins au delà de plusieurs kilomètres.

Avisé par le télégraphe optique de ce qui se passait, le général Metzinger partit aussitôt de Suberbieville avec trois compagnies du 40e bataillon de Chasseurs et une section de la 16e batterie ; et, après un raid admirable de vingt et un kilomètres, par un sentier rempli de débris de quartz qui rendaient la marche extrêmement pénible, il atteignit Tsarasaotra dans la soirée.

Le lendemain 30, avec toutes ses forces, se montant à neuf cents hommes environ, le Général se portait sur l’ennemi qui occupait les crêtes du mont Beritsa avec beaucoup de monde et deux pièces à tir rapide, excellentes et bien approvisionnées. Dès que nos soldats furent à portée, l’artillerie hova, heureusement fort mal dirigée, les couvrit de projectiles sans pouvoir arrêter leur marche : c’était vraiment un beau spectacle que celui de cette attaque menée sous un feu incessant avec un calme et une précision admirables, sans riposter par un coup de fusil. Arrivés à deux cents mètres, les Tirailleurs se déployèrent et ouvrirent le feu avec une grande justesse, pendant que la section de la 16e batterie prenait position à deux mille cinq cents mètres environ de l’ennemi, les trois compagnies de Chasseurs en réserve. Les Hovas tombèrent en foule, mais sans lâcher pied ni cesser le feu ; cette fois, nous avions affaire évidemment à de meilleures troupes qu’à l’ordinaire. Cependant il fallait en finir. L’infanterie mit baïonnette au canon, les clairons sonnèrent la charge, et les hommes, escaladant avec un entrain magnifique les crêtes du Beritsa, culbutèrent en un rien de temps les lambas blancs qui s’enfuirent précipitamment à travers la brousse, non sans qu’il en tombât un grand nombre dans un ravin qui leur barrait le chemin.

Arrivés sur le sommet du Beritsa, nos troupes furent tout étonnées de se trouver au milieu d’un double camp de deux cent cinquante à trois cents tentes chacun, ce qui permettait de fixer à quatre mille hommes au moins le chiffre des contingents ennemis. A la vue de toutes ces tentes, ce fut une course folle entre les Tirailleurs et les Chasseurs pour mettre la main sur les vivres et les munitions des Hovas ; cette fois encore, les Tirailleurs arrivèrent bons premiers. Quelques traînards ennemis qui commençaient à incendier les tentes furent passés par les armes. Quant au butin, outre le drapeau de la Reine, un canon et quantité d’obus, il se composait d’un approvisionnement assez important en munitions et en vivres, plus quantité d’objets divers, toiles, chaussures de femme, etc.

Le combat n’avait duré que trois heures. De notre côté pas de tués, mais seulement sept blessés, dont le lieutenant Audierne et le capitaine adjudant-major de Bouvier, tous deux du 40e Chasseurs ; le premier atteint légèrement et le second simplement contusionné. De son côté, l’ennemi laissait deux cents morts sur le terrain ; le nombre de blessés était certainement encore plus grand, mais, comme ils avaient été enlevés suivant l’habitude constante des Hovas, leur chiffre ne put être apprécié que très approximativement.

Quoi qu’il en soit, l’ennemi nous avait opposé en cette circonstance une résistance à laquelle nous n’étions pas habitués ; il avait même témoigné dans cette tentative de surprise d’un certain esprit d’initiative et d’une véritable habileté stratégique. L’explication fut donnée par les prisonniers. Informés par leurs espions que Tsarasaotra était faiblement occupé, les Hovas, commandés par un nouveau chef – un banquier de Tananarive nommé Rainianjalahy, qu’on avait bombardé général en remplacement de Ramasombazah, – avaient résolu d’essayer de reprendre le village, puis de marcher en force sur Mavetanana. Mais ils comptaient sans la vigilance du commandant Lentonnet, qu’ils espéraient surprendre, et sans la vigueur et l’énergie du général Metzinger.

Lorsque ce dernier rentra à Suberbieville, quelques jours après, faire son rapport au Général en chef sur l’affaire du mont Beritsa si brillamment menée, il y reçut des mains du général Duchesne, pour sa récompense, le brevet de Divisionnaire que le Ministre de la Guerre venait de lui notifier, par un câblogramme en date du 11 juillet.

Trois jours plus tard, c’était l’anniversaire du 14 juillet. Le Général en chef, désireux que ce jour fît trêve aux travaux et aux épreuves de tous, donna ordre qu’il fût fêté dans chaque poste et chaque cantonnement par une revue des troupes et une série de réjouissances dont l’organisation était laissée à l’initiative des hommes.

L’ordre fut exécuté avec un entrain patriotique sur les deux cents kilomètres de la ligne d’occupation, de Majunga au mont Beritsa, mais nulle part la célébration de la fête nationale n’eut plus d’éclat qu’à Suberbieville même, à cause surtout de la présence du Général en chef du Corps expéditionnaire et de l’État-major général.

Dès le 13 au soir, elle avait commencé par une retraite aux flambeaux qui avait parcouru la petite ville et le camp, entièrement décorés de lanternes multicolores. Le cortège, composé de militaires et de convoyeurs, porteurs de lampions, de lanternes, de pavois en verres de couleur, était précédé de clairons et de fifres, la nouba du régiment d’Algérie fermant la marche. La variété de teint et de costume des divers corps qui avaient fourni leur contingent à cette retraite lui donnait un aspect original et curieux.

A neuf heures, le lendemain matin, le Général en chef reçut dans la grande salle de la maison Suberbie, qu’il habitait avec M. Ranchot, les officiers de tout grade présents à Suberbieville. La petite ville était brillamment pavoisée ; pas de maison, de case, ni de baraquement qui n’eût arboré son drapeau ; chacun avait tenu à manifester en l’honneur de la fête nationale et s’était ingénié à donner à sa manifestation un caractère pittoresque et amusant.

Comme toujours, la revue des troupes fut le clou de la journée. On aurait pu difficilement d’ailleurs imaginer une cérémonie plus émouvante dans sa simplicité. Certes les uniformes manquaient un peu de brillant, mais la tenue de campagne, sensiblement défraîchie, des hommes qui défilèrent devant le Général en chef avait bien son éloquence. L’allure crâne de nos troupiers, auxquels leur barbe de trois mois et leur visage hâlé donnaient l’air de vieux soldats, faisait plaisir à voir. Malgré l’absence à peu près complète de la musique (celle du 200e ayant dû être dissoute, la plupart des musiciens étant anémiés par la fièvre ; et celle du 40e bataillon de Chasseurs à pied étant à Tsarasaotra avec le bataillon), le défilé, sonné uniquement par les trompettes du régiment d’artillerie, n’en marcha pas moins très bien. Avec leur blouse de toile bise et leurs grandes guêtres bleues, les Tirailleurs s’avancèrent dans un ordre parfait ; la tenue des Chasseurs d’Afrique était également superbe. Le défilé des pièces de montagne à dos de mulet et celui du train avec les bêtes tenues en bride par les agiles et robustes conducteurs sénégalais – ceux de tous les coolies qui résistaient le mieux et faisaient le meilleur service – furent très curieux à voir.

Le déjeuner qui suivit la revue des troupes fut d’autant plus gai qu’en l’honneur de la solennité du jour l’ordinaire avait été plus soigné, grâce aux distributions supplémentaires de vin et de café.

Après la sieste de rigueur, les hommes se répandirent dans le camp pour prendre leur part des réjouissances variées qu’avait organisées l’ingéniosité du lieutenant-colonel faisant fonction de commandant de place et de quelques autres officiers. Il y eut d’abord une « pêche miraculeuse » à la dynamite dans un petit lac tout voisin de la maison Suberbie ; malgré son titre affriolant, cette pêche fut plutôt maigre, de l’aveu général ; mais les hautes gerbes d’eau soulevées par les cartouches de dynamite eurent beaucoup de succès. Puis ce furent des courses de mulets montés par des Somalis et des Kabyles, des fantasias d’allure fantastique, un jeu de bague installé dans la grande rue de Suberbieville, c’est-à-dire dans la belle et large route qui traverse la petite ville. Ce dernier « numéro » fut particulièrement réussi ; les Chasseurs d’Afrique y trouvèrent l’occasion de faire valoir leur adresse de cavaliers et la vitesse de leurs montures. Plus loin, en face du quartier général, un jeu de tonneau avait été installé, mais un jeu de tonneau qui n’avait rien de commun avec ceux qui font le plus bel ornement des « bouchons » de la banlieue parisienne ; il s’agissait ici d’un barillet rempli d’eau et suspendu à une potence au-dessous duquel il fallait passer au galop d’un mulet en évitant de le renverser sur son dos ; bien peu s’en tirèrent sans une forte douche, aux joyeux éclats de rire de la galerie.

Pour clôturer la fête, le Général en chef donna le soir une grande réception en plein air, sous la voûte d’un ciel magnifiquement étoilé et, après un petit speech patriotique prononcé d’une voix vibrante, but un verre de punch à la France et au Président de la République.

Cette journée où, suivant la formule consacrée, la plus grande gaîté n’avait pas cessé de régner un seul moment, fit assurément davantage pour remonter le moral des troupes et chasser les fièvres que toutes les pilules de quinine.

Le lendemain, à la première heure, le général Metzinger inaugurait sa troisième étoile en allant reprendre la marche sur Andriba, où il comptait arriver avant le 1er août.