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Victor Persat ou Mémoires d’un faux dauphin/2

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MÉMOIRES
Écrits par moi, légitime Roi de France, fils de Louis XVI, militaire en retraite des chasseurs de la Garde impériale de mon cousin défunt Napoléon, élevé sous le nom de Persat Victor, domicilié à Aubiat, canton d’Aigueperse, arrondissement de Riom (Puy-de-Dôme),
Achevés ce premier jour de Pâques, 18 avril 1827, à Saint-Yon, lieu où j’ai retrouvé le roi Louis XVI, mon père, sous le nom de Fauquet.


Avertissement

Sous le règne de Louis XV, une poignée de nobles conçut le projet d’accaparer le pouvoir avec la complicité inconsciente du monarque. Mais Louis XV et son fils, le Grand Dauphin, étaient trop défiants et trop perspicaces pour se prêter à ce dessein.

On dut attendre la fin prochaine du vieux roi. En attendant, on dut se débarrasser par le poison du Dauphin et l’on fit en sorte que les serviteurs employés auprès du jeune prince, son héritier, se trouvassent tous dans les intérêts des conspirateurs.

Le futur Louis XVI fut, dès sa plus tendre enfance, habitué à prendre dans ses aliments des drogues propres à affaiblir l’énergie de sa volonté et à paralyser partiellement ses facultés physiques et morales. On ne put néanmoins obtenir de lui, quand il monta sur le trône, qu’il signât les actes effectuant le dépôt de l’autorité entre les mains des conjurés. Sa résistance déchaîna contre lui toutes les passions qui ont abouti aux forfaits de 1793. Un autre périt pour mon père, ainsi qu’on le verra par ces Mémoires. Il faut en rendre grâces à Dieu qui a plus de puissance que les intrigants.

Je ne connais directement comme auteur de ce noir complot que le marquis de La Fayette. Je soupçonne Talleyrand de Périgord et Chateaubriand d’y avoir participé, mais je n’en ai aucune preuve. Un jour peut-être connaîtra-t-on la définition exacte de tout cela.

Le marquis a toujours tenté de dissimuler ses visées sous le masque du républicanisme. Toutefois son ambition avait été percée à jour. Qu’on en juge par les documents que je place en tête de ce manuscrit et notamment par le Moniteur du 20 germinal an VI, n° 200, folio 802.

Ce numéro contient l’extrait d’une pièce trouvée dans les papiers de Durand-Maillanne et lue au cours de la procédure entamée contre cet ex-conventionnel. On y lit :

« On sait que lors de l’assemblée des notables, Monsieur, frère du Roi, rêvait déjà de se faire proclamer tout au moins régent du royaume. Le duc d’Orléans était alors favorable à ces vues qu’il a ensuite abandonnées.

» La Fayette trempait également dans ce complot, mais seulement pour masquer le sien propre. Tous ceux qui ont été en Amérique avec lui déposeront qu’ils lui ont entendu dire publiquement et plus d’une fois : « Quand est-ce donc que je me verrai le Washington de la France ! » Il voulait en faire une république fédérative. S’il eût été nommé maire de Paris, il avait pour lui la garde nationale, on l’aurait vu sauter de son fauteuil de maire sur le trône... »

Ce but, La Fayette l’a poursuivi avec acharnement, aidé en cela par M. de Robespierre, son agent, et par plusieurs hommes de sang de l’époque. Il a voulu le réaliser en se servant de moi. C’est pourquoi il m’a fait enlever du Temple et transporter dans son département, comptant que ma tendre enfance ne pourrait résister à ses efforts. Qui sait s’il n’aurait pas réussi sans l’avènement de Napoléon qui traversa ses entreprises et me permit d’arriver à l’âge d’homme. C’est pourquoi encore il m’a fait reléguer plus tard à l’île de Cuba, d’où je ne suis sorti qu’après qu’il a eu pris ses mesures pour me réduire à la position où je me trouve.

Si j’ai conservé l’esprit et si je n’ai pas subi le sort de mon père, c’est que Dieu a voulu manifester sa sauvegarde. Je n’ai eu que lui pour soutien. Sans effroi, j’ai supporté de bien douloureuses et de bien longues tribulations. Mon courage m’inspire confiance en l’avenir. Je ne faiblirai pas dans la lutte, dussé-je y perdre la vie.

Ma Vie

On croit communément, sous la foi de plusieurs écrivains, que le dernier fils de Louis XVI est né en 1785. C’est une erreur qui a été propagée pour me faire tomber en défaut, parce que je suis né en 1790.

La vérité est que le roi eut de Marie-Antoinette cinq enfants :


En 1778, Madame la duchesse d’Angoulême ;
En 1781, le Dauphin, mort en 1786 ;
En 1785, le duc de Normandie, mort en 1789 ;
En 1787, un prince qui ne vécut que quelques jours ;
En 1790, moi, qui fus reconnu héritier présomptif sous le nom de Charles-Philippe, prince de Navarre. L’Assemblée qui gouvernait alors fut cause que je ne fus pas nommé Dauphin de France, parce qu’elle avait supprimé ce titre.


Ceux auxquels la fatalité m’a livré ont accumulé les précautions pour écarter ces faits de l’histoire.

Je fus enlevé du Temple au mois de février 1793, un mois après la sortie de mon père. J’avais trois ans à cette date et je lisais couramment.

Ce fut un « norgue » qui favorisa mon évasion en m’introduisant dans sa boîte sans gêner la musique et qui substitua à ma place dans la prison un enfant nommé Mathurin Bruneau, ainsi que la lecture du jugement de ce dernier en fournit la preuve.

Je passai ensuite dans la hotte d’un colporteur qui me transporta dans une maison hospitalière où je demeurai durant deux ou trois jours et où je fus comblé de caresses. De là, toujours enfermé dans le coffre, je fus conduit en un château situé sur une petite montagne distante d’environ trois lieues de Riom en Auvergne. Le château était habité par deux dames auxquelles on me livra.

Les dessins ci-après font connaître du reste les principaux incidents des trois premières années de mon existence.

Le manuscrit contient en effet divers croquis bizarres destinés à fixer dans l’esprit du lecteur le détail des lieux et des personnages témoins d’aussi mémorables événements.

Le premier représente le Louvre de Versailles, où l’auteur naquit le 20 juin 1790. Avec son toit pointu, ses deux étages percés chacun de cinq fenêtres de façade, ses communs en retour d’équerre aux flancs de la cour et sa grille de fer les reliant, on dirait le bastidon ou la villa d’un bon bourgeois. Cependant le drapeau flotte au faîte de l’édifice et sur le couronnement de la porte.

Le deuxième offre la vue d’une aile des Tuileries et le plan de l’appartement d’angle dans lequel les fils du comte d’Artois vinrent prendre congé de la reine et de leurs cousins avant de partir pour l’émigration. Un numéro désigne la place occupée par chacun des interlocuteurs. On voit dans l’embrasure d’une croisée donnant sur la Seine l’endroit où était caché le petit couteau avec lequel le jeune Charles-Philippe blessa sa sœur. Une des portes s’ouvre sur la galerie ; une autre est celle par laquelle sortit la famille royale lors de sa fuite à Varennes.

Le troisième dessin représente le pont de Varennes que les chevaux des fugitifs ne purent franchir et l’auberge à l’enseigne du Pot de Vin où ils durent se réfugier.

Le quatrième est plus compliqué. Il a pour but de retracer la distribution de la prison du Temple, les locaux occupés par les prisonniers, leur ameublement et jusqu’à la forme de leur carrelage. On distingue la porte par laquelle se retira Louis XVI le 20 janvier 1793. Le tableau se complète par le spectacle qui s’offrit aux yeux de l’enfant martyr au moment de sa délivrance, au seuil de la forteresse, sur la pelouse neigeuse. (Persat l’a peinte en vert, mais il explique que c’est pour embellir le dessin.) Le joueur d’orgue démonte l’instrument dans lequel on l’avait blotti, tandis que le colporteur dégarnit le coffre où il va s’introduire furtivement. Les trois acteurs de l’évasion sont en chapeaux montés et en habits à queue de morue.

Au cinquième tableau, le colporteur, toujours chargé de son précieux fardeau, arrive devant la maison hospitalière, flanquée de tours à créneaux et mâchicoulis, où l’Enfant de France va se délasser durant deux ou trois jours des monotones incommodités de sa cachette ambulante. Le parterre qui la précède, le jet d’eau qui murmure dans son bassin, le quinconce où s’alignent les arbres fruitiers semblent en faire un séjour délicieux.

Enfin le dernier croquis représente la montagne d’Auvergne sur un des pignons de laquelle se trouve le château, terme du voyage.

Je vais maintenant faire le détail de mon signalement et de ce qui m’est advenu depuis ma translation dans ma nouvelle résidence.

J’étais signalé par les membres de la Convention comme ayant la figure et les mains parsemées de taches de rousseur. L’inoculation avait laissé sur mes bras des taches très sensibles. J’avais de grands yeux gris, une jolie petite bouche. Je portais une lentille au milieu du col, une autre à la saignée du bras droit et un point noir ineffaçable entre les deux premières phalanges du doigt indicateur de la main gauche. Enfin, comme particularité uniquement connue de ceux qui ont approché mon berceau, j’avais à la tempe gauche un signe de la longueur d’une pièce de dix sols, formant triangle avec l’œil et l’oreille, et sur lequel on distinguait, à l’aide du microscope, les lettres L, A, C, X. C’était le signe secret au moyen duquel la famille royale s’était promis de me reconnaître un jour.

Les dames auxquelles je venais d’être confié s’appliquèrent à faire disparaître mes taches de rousseur, mais elles ne songèrent pas ou ne parvinrent pas à effacer les autres marques révélatrices dont j’étais porteur.

Il y avait au château un enfant de mon âge, nommé Victor Persat, que ses parents avaient mis en nourrice, trois ans auparavant, chez une paysanne des environs qui avait allaité deux de ses frères. La nourrice ayant été obligée, par je ne sais quelle circonstance, de s’absenter du pays, l’enfant avait été recueilli par celles qui devenaient mes gardiennes. De sorte qu’à mon arrivée je trouvai un petit camarade avec lequel je vécus un mois durant.

Les dames de la montagne me dévêtirent de mes habillements et m’endossèrent les hardes du jeune paysan. Elles m’enlevèrent aussi trois lettres et un diamant que j’avais apportés du Temple. Je pleurai beaucoup en me voyant privé du bijou dont je ne voulais pas me séparer. On le remplaça par une autre pierre assez jolie qui finit par me consoler. Cette pierre, je l’échangeai plus tard contre deux toupies avec le fils Gerzat qui est aujourd’hui adjoint de la commune d’Ennezat.

Chaque jour on m’administrait un breuvage destiné à me faire perdre la mémoire. De fait, ce fut l’usage de la parole que je perdis momentanément. Je conservai présent le souvenir des événements que je rapporte, bien que parfois, depuis, il me soit venu à l’esprit qu’ils étaient illusoires. En 1822 seulement, je me reconvainquis de leur réalité ainsi qu’on le verra par la suite.

Lorsque la nourrice revint, on me remit entre ses mains comme étant son ancien nourrisson, et celle-ci me ramena chez mon père supposé, au village d’Ennezat.

Cette femme fut-elle complice de la substitution ou fut-elle trompée elle-même ? Je l’ignore. Quoi qu’il en soit, j’entrai ainsi dans une famille qui m’était étrangère. Mes manières nobles, mon maintien de ci-devant sous des habits rustiques inspirèrent au premier abord quelque étonnement et même quelques doutes à mon entourage, mais la nourrice les dissipa en expliquant que ma civilisation provenait de ce que, souvent accueilli par des personnes de distinction, j’en avais pris les manières. Un soir qu’il y avait à la maison nombreuse compagnie, j’entendis un des invités dire à Antoine Persat : « Votre fils tient de votre grand-père, vous savez, le chevalier de Saint-Louis. »

Me voici donc à Ennezat, dont je me plais à retracer de mémoire la silhouette[1].

Peu de temps après mon installation, je fus conduit par une servante boiteuse dans la grange d’un riche propriétaire de la contrée, le sieur Guérin. On y célébrait secrètement, de jour à autre, l’office divin auquel assistaient les Gerzat, Lassère, Jaffeux, Vannaire, Terme, Montbur, tous bons royalistes de tout temps. Quelle ne fut pas ma surprise en reconnaissant dans l’officiant le joueur d’orgue qui m’avait soustrait à la prison du Temple et conduit au château voisin. On l’appelait l’abbé Rose. Il résida dans le pays durant cinq ans.

Je fus bientôt envoyé à Lezoux, petite ville où se trouvaient déjà deux de mes frères, en pension chez un nommé Ferrier. On troqua le nom de Monsieur, que chacun me donnait habituellement, en celui d’Auguste. Je ne fis là aucun progrès, car les substances que l’on m’avait fait absorber m’avaient plongé dans un état de stupidité qui me faisait passer pour sournois. Lorsqu’on me maltraitait, ce qui arrivait souvent, et que je pouvais m’isoler, je me disais : « Un peu loin d’ici, on ne me battait pas ; mais là-bas, bien loin, bien loin, comme j’étais choyé par ma mie Charlotte, maman reine et tante Lisette ! » Je renfermais toutes ces pensées en moi-même et je n’aurais même pas su les exprimer.

Il est certain qu’à toutes les époques de ma vie j’ai eu auprès de moi des surveillants et des espions ; on m’eût plutôt ravi la raison que de me laisser mon libre arbitre. Je n’ai eu que la faculté de végéter sans pouvoir m’avancer dans les sciences. Les talents que je fais connaître aujourd’hui me sont naturels, c’est-à-dire que je les ai acquis sans le secours d’aucun maître et en dépit des obstacles semés sur ma route.

Je fus placé dans diverses autres pensions sans plus de succès.

À mon retour à Ennezat, les Persat furent frappés de la religiosité de ma conduite qui ne cadrait pas avec les mœurs du temps et que rien n’a jamais fait varier. On m’excluait de la table de famille parce que je ne voulais pas faire gras les jours défendus. Les demoiselles Persat doivent se le rappeler ; elles avaient alors 15 à 16 ans.

En 1806, des affaires d’intérêt appelèrent mes parents à Bordeaux. Je les suivis. Nous descendîmes grande rue Saint-Jean. Nous avions pour voisin un M. Verdeuille, marchand épicier et ouvrier raffineur. Son commerce était dirigé par sa femme, aidée de deux jeunes personnes qui passaient pour ses filles. La première fois que je vis ces dames, j’éprouvai un tressaillement dans tout mon être. Je crus d’abord que c’était l’amour qui envahissait mon cœur et que l’une des jeunes filles en était l’objet. Mais je me désabusai bien vite ; seule Mme Verdeuille avait provoqué cette impression étrange, car il n’appartenait qu’à celle qui m’a donné l’existence de me faire naître à d’aussi douces émotions.

Je ne reconnus pas de suite cependant la reine ma mère. On mit tout en œuvre pour empêcher cette reconnaissance qui ne s’accomplit pas moins complète et enivrante. Il est vrai que l’on n’usa pas contre moi dans cette circonstance des drogues habituelles. Aussi, sous l’empire de la joie, fis-je en peu de temps des progrès sensibles à l’école d’un respectable juif nommé Françia.

Vers la fin de l’année, la famille Persat regagna l’Auvergne, me laissant à Bordeaux que je ne voulais plus quitter. Pour couvrir mon refus, j’étais entré, en qualité de surnuméraire, chez un architecte du cadastre. J’ai su depuis que la condescendance qu’on me témoigna tenait à ce que toute une intrigue avait été organisée pour me soustraire, par un prochain enrôlement dans l’armée, à l’influence de Mme Verdeuille.

Pour tout enseignement, mon architecte ne m’apprit qu’à fréquenter les bals, les comédies, les maisons de plaisir, toujours dans la société de militaires. On dirigeait tous mes instincts vers la dissipation et vers la carrière des armes. Moi je ne réagissais contre ces tendances que lorsque je revoyais Mme Verdeuille. Quand on m’eut réduit au dernier sol, mon patron me conseilla de vendre mes effets, puis les meubles de mon logement. J’en vins peu à peu à ne laisser que les murailles aux deux maisons qui appartenaient à la famille Persat. J’avais enlevé jusqu’aux plombs servant à la conduite des eaux. Bientôt réduit à la dernière extrémité, il ne me resta d’autre ressource que de reprendre la route du Puy-de-Dôme.

J’y trouvai en uniforme presque toutes mes anciennes connaissances qui me reçurent à bras ouverts. J’en pris mon parti et me résolus à les imiter. Le capitaine Leblanc, en remonte à Clermont pour le 25e chasseurs à cheval, m’enrôla dans son détachement.

Je partis dans les derniers mois de 1807 pour rejoindre le dépôt du régiment à Rimini, en Italie.

Tout cela avait été combiné par le marquis de La Fayette, qui m’avait entouré de ses partisans sans leur dévoiler ses projets, car il était bien trop rusé pour se démasquer.

Au régiment, ma valeur ne tarda pas à me faire distinguer. Durant la campagne de 1808, j’eus le nez déformé d’un coup de sabre, au passage de la Piave, et la main gauche traversée par une pointe de sabre. Cela me valut les galons de brigadier.

L’année suivante, nous passâmes en Autriche. Il me souvient qu’un jour, à quarante lieues de Vienne environ, je fus invité à dîner par le maire d’une petite bourgade. Une dame se trouvait là, parlant un peu le français, qui me sollicita de lui laisser faire mon portrait en négligé et sans cravate, car elle tenait à reproduire la petite lentille de mon col. J’acceptai sans songer à m’enquérir du motif de son insistance. Elle fit plusieurs miniatures sur lesquelles étaient relevés avec soin les trois taches de rousseur de mon visage et mon signe. Un des portraits est resté dans la maison du maire.

Un autre jour je me trouvais aux avant-postes, lorsque mon cousin Bonaparte – qui à cette époque ne l’était pas et ne me connaissait pas encore – vint à passer, inspectant les lignes. J’étais à cheval à la tête de mes quatre chasseurs qui tous portaient de longues moustaches. Moi je n’avais pas de barbe ; j’entrais dans ma 19e année. Bonaparte allait passer sans s’arrêter, quand il fut frappé par le contraste d’un blanc-bec commandant à de vieux soldats. Il en fit l’observation. Un peu choqué de me voir méprisé : « Sire, lui dis-je, Votre Majesté saura que les galons que je porte m’ont été donnés pour avoir conservé un poste que de vieux soldats abandonnaient et pour avoir sabré l’ennemi. Je ne suis point un conscrit. Vos glorieux exploits m’ont attiré sous vos drapeaux avant l’âge ; je suis volontaire. » Il me demanda mon nom pour me recommander à mon colonel et ajouta que je ferais un sujet. Je répondis : « Si l’occasion s’y prête, avant cinq ans je serai général. On m’a promis de me proposer pour la croix. » Un officier eut ordre d’en prendre note. Le résultat fut que mon maréchal des logis fut décoré à ma place. Je ne suis pas le seul qui ait éprouvé une semblable injustice. J’ai retrouvé plus tard à la Havane un des chasseurs de mon escouade qui n’était autre chose qu’un agent de La Fayette.

Après la campagne, je fus désigné pour faire partie du détachement qui devait aller renforcer le 29e chasseurs en Espagne. À cette nouvelle, je fus saisi d’une émotion pareille à celle que j’avais ressentie à Bordeaux, car je comptais pouvoir serrer ma mère dans mes bras. Sur le refus que j’éprouvai de m’écarter de ma route, mon cœur se brisa ; je tombai malade et l’on dut me porter à l’hôpital où je demeurai plusieurs jours. Je rejoignis en diligence le détachement qui était sur le point d’entrer en Catalogne. Je séjournai dans la province jusqu’à la prise de Figuière, en 1810.

J’en partis à cette date pour le dépôt, à Carcassonne, où je reçus l’avis que j’étais versé dans la Garde impériale.

De Carcassonne à Paris, la route directe passe par Lyon ; mais ce ne fut point celle-là que je pris. Cent cinquante lieues de plus ne me paraissaient qu’une étape, tant j’étais désireux de revoir la rue Saint-Jean.

À peine eus-je mis pied à terre à Bordeaux, que je me transportai à la demeure de Mme Verdeuille. Quel coup terrible en voyant la porte close ! Elle logeait, me dit-on, non loin de là. Je ne fis qu’un saut et je fus sur le sein maternel. Égale fut notre joie. Après bien des épanchements et des questions réciproques, je m’informai de ces demoiselles. « L’aînée est morte, me répondit-elle, la cadette est à la campagne. » La satisfaction du moment présent amortit la peine que devait me faire éprouver la fin prématurée d’une jeune personne que je considérais comme une bonne amie et dont j’aurais pu devenir le mari si les intrigants dont j’étais le jouet n’en avaient décidé autrement.

Le temps s’écoulait et il fallut bien m’arracher à mon bonheur. Je touchai barre en Auvergne et j’arrivai à Paris où l’on me versa à la 1re compagnie. J’allais avec mon nouveau corps entreprendre la campagne de Russie qui devait être ma dernière.

Inutile d’entrer dans des détails connus de tous et de retracer les circonstances où je pris à l’ennemi drapeaux et pièces de canon. Un seul fait qui fit assez de bruit en son temps : C’était à Moscou. Une querelle surgit entre un escadron de mon régiment et une compagnie de la 108e, querelle qui s’envenima et qui menaçait d’entraîner une collision générale. Pour éviter un pareil conflit, il fut décidé que l’affaire serait vidée par deux académistes, et je fus désigné par les chasseurs comme leur champion, non parce que j’étais un bretteur, mais parce que je m’étais signalé dans plusieurs rencontres de ce genre. On me donna pour adversaire le premier maître d’armes du 108e, tambour-major du régiment. Je mis mon tambour à la raison. J’en fus quitte pour quelques bouteilles de cosalki (eau-de-vie en français). Et quand il prit congé, je lui fis une harangue que je ne rapporte pas, mais qui circula de bouche en bouche.

À la retraite de Moscou, je tombai frappé d’un coup de sabre en tierce et en quarte. Je fus mis à la retraite et je n’avais que 23 ans.

En 1814, je rentrai chez les Persat où je ne tardai pas à concevoir le soupçon que mes persécuteurs les avaient gagnés à leurs intérêts. J’en ai aujourd’hui la preuve. Il n’est pas de trahison que ma famille adoptive ne mît en œuvre contre moi. Grâce à ses manœuvres, je ne pus contracter des mariages de mon goût. Elle multiplia les avanies à tel point que je résolus de m’expatrier.

Pour mettre mon projet à exécution, je vins à Paris, en 1817, demander un passeport qui me fut accordé sans difficulté. Une circonstance imprévue me retint dans la capitale. La famille royale venait d’être instruite de mon existence par les débats du procès de Mathurin Bruneau et désirait me voir. Ce désir était un ordre auquel le marquis de La Fayette ne pouvait se soustraire. Il fallait donc s’exécuter ; mais le traître s’ingénia alors à diriger les événements de manière à convaincre mes parents légitimes que j’étais atteint d’aliénation mentale.

Ma présentation devait avoir lieu en octobre ou en novembre. Hélas !!!...

Les journaux du temps se prétendant bien informés publièrent la note suivante : « Un nouveau Louis XVII, très bien mis, s’est présenté à la cour. Le roi l’a bien accueilli, mais ne l’a pas reconnu. » Les choses cependant ne s’étaient pas passées ainsi.

La veille du jour fixé pour mon audience, les amis du marquis me convièrent à une partie de plaisir. On me fit fête, on me fit boire, tant et si bien que l’on m’amena à faire la gageure que j’irai le lendemain, une femme publique au bras, tirer un coup de pistolet sous les fenêtres de Louis XVIII.

La nuit se passa en orgies. Au petit jour, la bande joyeuse me relança pour me maintenir sans doute dans les dispositions convenues. Nous déjeunâmes copieusement ; puis je montai en cabriolet et me fis conduire aux Tuileries. Je descendis et ordonnai au cocher d’aller m’attendre au bout de la grille. Au moment de tenir mon pari, la présence de quelques officiers me fit changer de résolution. Je voyais clairement que tous affectaient de me laisser le passage libre pour accéder à l’escalier. Je passai mon chemin sans tirer, repris ma voiture et me dirigeai vers la place Vendôme. Je montai sur la colonne et déchargeai en l’air les deux coups de mon pistolet. Cela fait, je filai sur Versailles où je devais rejoindre mes parieurs. Mais ils ne se trouvèrent pas au rendez-vous et je ne les ai jamais revus.

L’infâme La Fayette prit motif de cet enfantillage pour persuader au roi que j’avais l’esprit dérangé et pour lui faire entendre que les pays chauds seraient propices à ma guérison. Il obtint un ordre secret pour me faire garder à vue et traiter par deux médecins spécialistes.

Quelques jours plus tard, je partis pour le Havre où je voulais m’embarquer ; mais, soit que le Ciel contrariât mes projets, soit que les dispositions de mes persécuteurs ne fussent pas encore suffisamment prises, j’attendis vainement pendant un mois un vent favorable. De lassitude, après une tentative inutile à Cherbourg, je revins en Auvergne.

On m’y remit des lettres très pressantes d’un des fils Persat, m’engageant à aller le rejoindre en Amérique où sa situation était très satisfaisante. Je n’eus pas un moment d’hésitation, et la semaine n’était pas écoulée que je franchissais la porte Salinier à Bordeaux. Naturellement je me dirigeai en toute hâte vers le logis de Mme Verdeuille. Ô vicissitude des choses humaines ! notre abord ne fut pas semblable aux précédents. Ma mère me parut tout autre ; son air froid, son front soucieux paralysèrent mes effusions. Ce changement m’est expliqué aujourd’hui que je sais que le marquis de La Fayette était auprès d’elle, qu’il l’avait circonvenue de méchants rapports et qu’il avait obtenu son consentement à mon transfert dans les colonies.

Qui pourrait douter que la reine et la famille royale aient été les dupes des artifices et des trames de cet infernal marquis ? S’il en avait été autrement, ma mère n’aurait eu qu’à me reconnaître publiquement et à me dire : « Épouse ta cousine, la fille du comte d’Artois, que je faisais passer pour ma fille et que tu crois morte. Par ce mariage, vous comblerez mes vœux et tarirez la source de mes maux. » Peut-on supposer que je me serais refusé à ce dénouement qui eût au contraire satisfait mes ambitions ? Aujourd’hui il n’est plus temps ; il faut laisser cicatriser les plaies.

Je reprends le fil de mon récit.

Nanti de l’ordre d’embarquement arraché à la crédulité de ma mère, le marquis crut tenir en son pouvoir toute la famille des Bourbons, car il était bien déterminé à ne faire cesser ma relégation que lorsque j’aurais souscrit à son plan de gouvernement. Il se trompait.

J’abordai à l’île de Cuba en 1821 et je me mis immédiatement en mesure de gagner ma vie. Je parlais d’ailleurs couramment l’espagnol.

Je pris en mains la truelle, le marteau et le compas. Le roi, mon père, qui était un serrurier habile, m’avait fabriqué lui-même des instruments de travail analogues quand j’étais enfant. Puisqu’il avait été serrurier, je pouvais bien être maçon.

Et non seulement je fus maçon, mais je fus charpentier. Je fus employé à la sucrerie de Don José Ernandez. Son moulin à sucre pouvait moudre 40 voitures de cannes ; je lui proposai de lui en faire moudre 60. « Per la Madre de Dios, me répondit-il, si vous le faites je vous donnerai mille piastres. » ─ « Je me contenterai, répliquai-je, du cheval qui m’a amené à la plantation. » Je le fis et, dès lors, les commandes affluèrent, d’autant que je m’étais signalé aussi par d’importantes inventions touchant les moulins à café. J’eusse certainement fait fortune si les intrigues dont j’étais l’objet n’avaient recommencé.

Le marquis de La Fayette vint en effet, en 1823, me rejoindre à la Havane, sous un nom supposé. Il s’ouvrit à moi et me dévoila enfin le secret de ma naissance. Quand je dis qu’il me le dévoila, je me trompe, il ne fit que me le confirmer. Car, depuis que l’on avait cessé de m’administrer le poison, la mémoire m’était revenue et divers incidents m’avaient mis sur la trace de la vérité. La Fayette donc me révéla les principaux événements de ma jeunesse et me demanda de signer les lois qui investissaient du pouvoir suprême la faction dont il était le chef. Je m’y refusai énergiquement. Alors il me menaça, déclarant que je ne sortirais pas de l’île tant que je ne souscrirais pas à sa volonté. Après quelques mois, voyant que je demeurais inébranlable, et désespérant de me fléchir, le marquis me quitta en me laissant en butte à mille tracasseries de ses agents.

De ce jour, il n’est pas de mauvais traitements que je n’eus à subir. J’eus recours aux autorités espagnoles ; mes démarches restèrent vaines. Ses ordres m’avaient aliéné la bienveillance des personnes auxquelles je m’adressais. En vain réclamais-je la protection des pays étrangers et celle du consul de France.

Je quittai la ville et me réfugiai à la campagne. J’y fis la connaissance de trois Français émigrés de Bordeaux en 1820 ou 1821 avec toute une colonie, sous la conduite de M. de Clouet, chevalier de Saint-Louis, pour venir fonder un établissement.

Je leur racontai mes malheurs. Ils m’apprirent que Louis XVI – je croyais encore qu’il avait péri sur l’échafaud en 1793 – n’était pas la première victime immolée dans ma famille et que son père, le Grand Dauphin, avait été empoisonné. Ils ajoutèrent que les massacres de la Révolution et l’assassinat de S. A. le duc de Berry étaient également l’œuvre de l’odieux marquis, qui, de complicité avec certains membres de la noblesse, avait projeté de s’emparer du gouvernement. Ils avaient été sollicités eux-mêmes d’attenter aux jours du duc de Berry, et, sur leur refus, Louvel, l’un d’entre eux, avait accepté, contre la promesse d’une récompense de 500,000 livres. Les circonstances s’étaient opposées à ce qu’ils dénonçassent le complot ; mais ils m’engageaient à éviter le sort de mon cousin et s’offraient à me protéger.

C’en était trop. Je rompis l’incognito, je me proclamai hautement Charles X et je fis usage des pièces en ma possession.

Je partis pour New York. Le 3 mai 1824, je soumis mes revendications au Congrès fédéral qui les accueillit favorablement. Les journaux de Washington en parlèrent, puis les journaux anglais, puis le Constitutionnel de Paris.

Cependant je n’avais accompli que la moindre partie de ma tâche. C’était devant la nation française, devant mon pays d’origine qu’il fallait exposer mes droits.

Avant de quitter l’île, j’avisai le consul de France qui me conseilla de garder durant la traversée le nom de Persat, quitte à faire mes déclarations à mon arrivée.

Je pris passage sur le Galax, capitaine Guirel, qui m’inscrivit sous mon nom d’emprunt, et je débarquai au Havre le 20 octobre 1824. À la descente du navire, je fus arrêté et conduit à la prison de cette ville. On me dépouilla de mes papiers, d’un sceau royal, de 25 louis et de 3,000 proclamations imprimées...

Voici la proclamation que Persat adressait à son peuple et qui contenait en substance les principales bases de la charte constitutionnelle qu’il entendait lui octroyer dès son avènement au trône.

Nous croyons devoir donner au public ce document étrange, après en avoir assemblé les variantes éparses en un confus salmigondis au cours du manuscrit et en avoir classé et apuré le texte. La stultitia y coudoie le sentiment de la justice et la simplicité du pauvre d’esprit n’en exclut pas une réelle honnêteté d’intentions.

Proclamation au Peuple Français

Moi, Philippe VII ou Charles X – le nom ne fait rien à la chose – roi de France et de Navarre, à tous présents, décrète :

J’accorde une amnistie générale à tous condamnés, détenus, émigrés ou victimes comme je l’ai été moi-même. Le héros qui pardonne est plus grand que celui qui se venge. D’ailleurs les coupables qui ont mérité leur sort ne tarderont pas « à se faire gober ». Alors ils seront envoyés aux mines d’or et d’argent que j’ai découvertes dans les pays chauds, formés par escouades et traités militairement.

Je veux régner sur un peuple soumis, mais j’entends qu’il soit libre comme l’air qu’il respire.

Pour arriver à ce but, il sera pris les mesures suivantes :

Article 1er. — Tout ce qui s’est fait à dater de 1785 est annulé. Toute personne qui se croira lésée dans ses droits par cette disposition pourra présenter sa réclamation qui sera jugée par le Conseil des Ducs et Pairs ou Conseil du Roi, ainsi que les oppositions, s’il s’en produit. Quiconque paralysera une réclamation injuste aura droit à une des récompenses dues à la vigilance.

Art. 2. — Voulant régner par des lois naturelles, j’abolis toutes celles qui ne le sont pas. Les lois deviennent naturelles par la nécessité. À dater de la présente publication, ne seront maintenues que les lois nécessaires au maintien de l’ordre public. Jusqu’au renouvellement des lois, tout citoyen est libre d’agir comme bon lui semble.

Art. 3. — Est citoyen tout individu qui porte ou a porté le nom de Français, y compris ceux qui habitent les provinces ou colonies aliénées sans mon consentement.
À 20 ans, tout citoyen devra se munir d’un livret en parchemin sur lequel sera dessiné son portrait et sera inscrite la classe à laquelle il appartient. Ce livret lui confère les droits civiques et lui sert de passeport. Il coûte 20 francs qui seront versés à la caisse militaire.
Les classes de citoyens seront formées par les législateurs.

Art. 4. — Il y a trois classes de nobles, dont les deux premières sont héréditaires. Les ducs et pairs et les ducs forment la première classe ; les comtes, vicomtes, marquis et barons la deuxième ; les chevaliers et les écuyers la troisième.
Tout noble a le droit d’avoir, suivant son rang, des gardes à pied ou à cheval. Il porte au manteau un ou deux galons d’or ou d’argent, suivant sa classe. Les galons des ducs et pairs sont parsemés d’étoiles.
Tout citoyen peut obtenir le titre de noble, ayant les vertus requises. Tout citoyen qui fera des découvertes ou sera utile à sa patrie pourra obtenir une décoration.

Art. 5. — La France est partagée en divisions, en départements, en arrondissements et en communes.
Chaque division, qui pourra s’agrandir par le suffrage, forme un gouvernement particulier qui n’aura qu’à me verser la somme de tant, nécessaire pour payer les employés et administrer l’État.
Les ducs et pairs administrent chaque gouvernement, les ducs administrent les départements, les comtes et vicomtes les arrondissements, les marquis et barons les communes. Ils représenteront ma personne et ils pourront, chacun dans leur ressort, gracier du tiers de leur peine les condamnés civils. Avec l’agrément du gouverneur, leur droit de grâce pourra s’étendre aux deux tiers de la peine pour les condamnés civils et au tiers pour les condamnés en matière criminelle.
Dans chaque commune il sera placé un conseiller du roi, noble, chargé de recevoir les plaintes contre les vexations et les injustices. Il prendra le titre de Seigneur. Le seigneur n’aura aucun pouvoir pour faire le mal, mais il aura celui de faire le bien. Il ne pourra en aucune façon troubler les fonctionnaires établis, mais il devra réparer le plus possible les fautes qu’ils commettront. Il me donnera secrètement connaissance des plaintes avec preuves suffisantes. L’affaire sera soumise à mon tribunal qui mettra un frein à tous les excès.

Art. 6. — Il n’y aura plus de lois vexatoires, puisque les lois de chaque gouvernement seront établies par le peuple lui-même dans les formes ci-après déterminées :
Dans chaque sous-préfecture, l’Assemblée nationale se réunira le 1er du mois à la salle de spectacle.
La salle sera disposée de manière à recevoir les citoyens de chaque commune placés selon leur rang. Une place sera réservée à la noblesse de l’arrondissement.
L’Assemblée choisira son directeur à la pluralité des voix ; puis elle élira quatre législateurs dont deux seront pris dans le commerce et les deux autres parmi les propriétaires.
Tout citoyen a droit à la tribune pour proposer les lois qu’il juge utiles. Les questions d’utilité générale ont la priorité. L’ordre d’inscription des orateurs est respecté.
Les législateurs élus se réunissent au siège du gouvernement et élisent parmi eux dix dictateurs dont cinq en activité et cinq suppléants. Un des cinq en activité prend domicile auprès de ma personne. Leur réunion forme le Conseil du Peuple.
Les directeurs choisissent la couleur du drapeau de chaque gouvernement. Le pavillon national est le même pour tout l’empire. Il est arboré partout où passe le roi.
Après avoir été présentés par les législateurs, les projets de loi seront soumis au Conseil du Peuple, puis au Conseil des Ducs et Pairs de mes États. Selon les circonstances, j’adopte ou réforme par avis motivé. Les lois admises sont lues à la tribune par les directeurs et transmises aux préfets qui les font exécuter. Les simples lois d’utilité publique seront exécutoires avec la seule sanction du duc et pair, gouverneur pour le roi.
Les directeurs seront renouvelés tous les cinq ans ; ils sont rééligibles. Celui qui aura été renouvelé pour la troisième fois le sera pour la vie et marchera la tête couverte à côté du roi, en signe d’estime. Après sa mort, il sera enterré sur la place publique où se dressera une pyramide sur laquelle seront gravés les noms du défunt et ses vertus.

Comme on le voit, le système politique imaginé par Persat constituait un amalgame de tous les régimes, une conception hybride faisant de la France une sorte de confédération, démocratique à la base, aristocratique au sommet, sous une monarchie tout à la fois parlementaire et absolue. La conception n’était pas plus singulière que celle du programme de ses devanciers décrétant le grain à 3 sols, ou de la combinaison gouvernementale de certains de ses successeurs établissant une royauté de droit divin à laquelle le suffrage universel et l’électivité à toutes les fonctions servaient de pivot.

Persat ayant été militaire, à une époque où l’esprit militaire dominait l’Europe, les préoccupations de cet ordre ne pouvaient manquer d’affecter d’une façon toute spéciale sa manie réformatrice. Aussi avait-il ajouté à son projet de constitution un règlement pour les armées de terre et de mer. Le voici :

Règlement pour les armées de terre et de mer

Tout Français, muni d’un certificat attestant qu’il n’a pas manqué directement à ses père et mère et qu’il a la santé requise, peut prétendre à servir sous mes étendards. Ceux qui ne seraient pas admis par le recrutement et qui d’autre part remplissent le but de la loi, ne peuvent entrer à mon service qu’en versant une somme de 6,000 livres à la caisse militaire.

Tout soldat ou marin qui a accompli un congé de huit ans touche une indemnité de 500 francs et se retire avec armes et bagages. Son congé lui sert de port d’armes et le classe au rang des premiers citoyens.

Celui qui renouvelle son congé a le titre d’écuyer du roi, ce qui lui interdit le commerce. Il est appelé à un emploi public selon ses capacités ou touche une retraite qui lui permet de subsister. Il prend rang avec les chevaliers dans la troisième classe de la noblesse et peut, par ses bons services, atteindre à la deuxième qui est héréditaire.

Le quartier, ou ce qui sert de logement militaire, sera libre le jour et la nuit. Il n’y aura qu’un appel, lequel dénoncera le service pour le général. Les punitions ne pourront pas excéder trois jours de prison. Celui qui ne pourra, par de bonnes actions, racheter trois punitions successives et qui se mettra dans le cas d’être puni une quatrième fois, sera envoyé dans un régiment de deuxième classe. S’il y tient une semblable conduite, il sera réformé avec un congé jaune. De vingt ans il ne pourra alors exercer ses droits de citoyen, sauf les cas qui pourraient lui valoir sa grâce.

La solde du soldat ou marin sera de 10 sols par jour, la jeune garde 15 sols et 25 sols la vieille garde. Plus de masse, c’est une caisse de voleurs. Le soldat sera équipé dans la meilleure tenue. Il y aura dans les régiments des écoles scrupuleusement tenues, afin de perfectionner celui qui aura envie de faire son bien-être.

En cas de guerre, tout citoyen de 20 à 60 ans, capable de porter les armes, est incorporé dans une des trois légions suivantes : la première, les volontaires ; la deuxième, les mieux disponibles ; la troisième le restant. Au fur et à mesure de leur enrôlement, ils jouissent du traitement et de l’honneur. La noblesse et l’armée royale marchent toujours en première ligne.

Il sera créé une décoration qui rapportera 90 livres par an. Celui qui en sera titulaire sera dispensé des appels et pourra avoir chambre en ville.

Enfin le tout était couronné par une série de lois générales parmi lesquelles nous nous bornons à citer les suivantes dont on ne saurait nier la hauteur de vues.

Lois Générales

Première Loi. — Tout mariage demeuré stérile pendant cinq ans est nul par loi de nature. Dans le cas contraire, il est indissoluble.

Deuxième Loi. — Les tribunaux ne pourront connaître d’aucune matière politique, gouvernementale ou religieuse. Seules les voies de fait dans ces matières sont de leur ressort. Faites bien, vous ne craindrez pas la critique.

Troisième Loi. — L’individu qui ne croira pas à l’existence de Dieu ne peut habiter mon empire. Peu importe la religion que l’on observe ; qui mal fait son lit passe mauvaise nuit. Je me bornerai à donner le bon exemple ; que chacun m’imite, nous deviendrons forts et heureux !

Respect de la famille, indépendance de la magistrature par son exclusion de toutes les questions irritantes qui faussent le jugement, liberté de conscience en dehors de l’athéisme ! Lycurgue, Platon ou Idoménée n’auraient pas trouvé mieux.

Du jour où Persat fut incarcéré, ses écrits deviennent d’une extrême prolixité. Son principal souci est de confier au papier les pensées qui bouillonnent sous son crâne. Il accumule lettres sur lettres, invectives sur protestations, arguments, notes et moyens de défense. Son abondance est telle que nous demandons au lecteur la permission de lui donner, au lieu du texte, une simple analyse de ses élucubrations.

L’arrestation avait fait du bruit. Une feuille hebdomadaire, intitulée Feuille Nouvelle, dont un exemplaire est joint au manuscrit, publia l’information suivante :

« Nous avions parlé d’un nommé Prestat qui, aux États-Unis, avait essayé de se faire passer pour le Dauphin, fils de Louis XVI. Nous avions dit qu’il s’était embarqué pour la France. Il vient effectivement d’y arriver et il a débarqué au Havre où il s’est présenté en qualité de Charles X, roi de France et de Navarre. Il n’est parvenu jusqu’ici qu’à se faire passer pour fou et, malgré les titres et certificats qu’il produit en foule, M. le lieutenant du Roi, baron Lepic, n’a pas hésité à le faire mettre en lieu de sûreté. »

De la prison où il était enfermé, le captif pouvait, si l’on en croit le croquis n° 10, apercevoir la mer, la rade, le Galax et la tour du Phare que la fantaisie du dessinateur représente penchée pour marquer sa ruine prochaine en punition du crime dont le Havre venait d’être le théâtre à son égard.

Dès que les verrous se furent refermés sur lui, Persat saisit la plume pour confier à sa soeur, Mme la duchesse d’Angoulême, ses mécomptes et ses doléances.

De la prison du Havre, 27 octobre 1824.

À peine étais-je débarqué que les émissaires du marquis de La Fayette m’ont précipité dans les cachots où les façons dont on me traite et les figures sinistres de mes geôliers me font présumer que cette lettre ne vous parviendra pas. Je dois d’autant plus le croire que toutes mes précédentes sont restées sans réponse.

Je suis donc sans espérance, mais le plaisir de vous écrire est pour moi une consolation. Je sens un je ne sais quoi qui me dit que je vous reverrai avant de quitter cette terre de malheur. Oui, ma sœur, ma grande confiance en Dieu me donne le courage de supporter les peines les plus douloureuses que m’infligent sans cesse les intrigants auxquels l’ordre du roi, notre oncle, m’a livré.

Ils vous ont fait croire que j’avais l’esprit aliéné. La famille infâme qui m’a élevé a secondé les projets de ceux qui ont prétendu que les pays chauds seraient favorables à ma guérison. Soyez convaincue, ma bien chère Charlotte, que le but de ces individus, et surtout de leur chef dont l’hypocrisie doit vous être connue, que leur but, dis-je, en me faisant reléguer aux colonies, était de me faire souscrire à des lois qui les auraient investis de mon pouvoir. Si j’avais eu la faiblesse de céder à leurs désirs, jamais nous ne nous serions revus, car vous et mes parents se seraient opposés aux lois qu’ils m’auraient fait adopter. C’est pour cela qu’ils ont intercepté toutes les lettres dans lesquelles je vous donnais avis de leurs projets...

Si vous en aviez reçu quelqu’une d’injurieuse pour ma famille, elle aurait été substituée. Il leur est facile en effet de contrefaire mon écriture, attendu qu’ils m’en ont montrée dont je reconnaissais les caractères, mais pas le contenu...

Est-il possible, ma sœur, que l’on puisse trouver des êtres aussi fourbes ? J’ai vu de respectables médecins à qui j’ai raconté les événements de ma vie. Leur ayant demandé si la personne qui a conservé les souvenirs que je rapporte peut avoir l’esprit aliéné, ils m’ont assuré que la chose était impossible. Vous-même, en lisant les déclarations que j’ai faites aux autorités du Havre, dont je vous envoie copie, vous trouverez des circonstances qui ne sont connues que de vous, de ma nourrice et de votre époux...

S’ils n’ont pas le pouvoir de vous faire bien du mal, ils en feront assez pour vous rendre malheureuse. Je ne dis pas cela pour que vous me portiez secours ; je sais assez que vous avez pour moi autant d’amitié que j’en ai pour vous. Aussi suis-je convaincu que si ma lettre vous parvient, mes malheurs finiront.

Je vous embrasse de tout mon cœur ainsi que notre famille et prie Dieu qu’il vous tienne tous en sa puissante garde. Adieu.

Charles.

Cependant le parquet avait ouvert une instruction contre le pauvre Dauphin, instruction lente, hésitante, presque timide. On eût dit que la magistrature redoutait le ridicule et craignait de fourbir de bien grosses armes contre le moulin à vent de don Quichotte.

Deux précédents toutefois existaient dans les annales judiciaires, en matière identique, depuis le commencement du siècle.

Le premier se rapportait à Jean-Marie Hervagault, fils d’un tailleur de Saint-Lô pour les profanes, fils du roi martyr pour les initiés. Sa candidature au trône avait éclaté pétillante, vers 1802, aux pays du cidre et du champagne ; sa venue avait été acclamée comme celle du Messie ; on avait fait cortège à l’enfant du miracle, sacré par l’ancien évêque de Viviers, l’ex-Constituant La Font de Savine, nouveau Mentor d’un nouveau Télémaque... Puis le tribunal de Vitry et la cour de Rennes l’avaient successivement condamné pour usurpation de titre, en dépit des protestations indignées et des chaleureux vivats d’un auditoire en délire.

Le second précédent avait nom Mathurin Bruneau et s’était produit en 1818 dans le ressort même dont dépendait le tribunal du Havre. Les mémorables incidents de son incarcération au Mont-Saint-Michel étaient d’autant moins oubliés que la mort du prince de Navarre, chanté par Béranger, venait d’en rafraîchir la mémoire. Or, chose surprenante ! entre Bruneau et Persat se rencontraient des rapprochements d’une déconcertante analogie. Si l’un avait été enlevé dans un orgue, l’autre l’avait été dans un cheval de bois ; l’abbé Rose était la photographie vivante de l’abbé Laurent ; Bruneau aussi avait été militaire ; lui aussi avait longtemps séjourné aux États-Unis en qualité de boulanger, de tailleur de pierres et de domestique ; lui aussi avait débarqué à Saint-Malo avec un passeport d’identité.

Le sort qui avait frappé l’un devait-il également atteindre l’autre ? Convenait-il au contraire de ne pas donner plus d’importance aux revendications de Persat qu’il n’en avait été donné à celles du tambour de Belgiojoso, de Dufresne de Saint-Léon, de l’huissier d’Uzès ?...

Grande était la perplexité lorsque parut dans le Constitutionnel une lettre datée de Porstmouth et signée « Maurice Persat, ex-capitaine de lanciers, décoré de la Légion d’honneur ». Notre ancienne connaissance invitait le rédacteur de la feuille parisienne à insérer dans ses colonnes un avis portant « que Victor Persat, qui s’est dit Dauphin de France aux États-Unis d’Amérique, est son légitime frère, atteint d’un coup de feu à la tête durant la campagne de Russie et qui a perdu l’esprit à la suite de sa blessure ». En même temps la famille Persat entamait à Riom une procédure en interdiction, malgré les protestations de l’intéressé auprès du juge de paix d’Ennezat et des représentants du ministère public.

Ce fut dans ces conjonctures que l’infortuné Victor comparut devant les juges correctionnels du Havre, aux audiences des 22 et 29 juillet 1825.

— « Quels sont vos noms, votre profession, vos antécédents ? Quels sont vos moyens de défense ? » lui demande le président.

Voici en substance, dégagée de sa confuse phraséologie, la réponse du prévenu :

— « En ma vie j’ai porté plusieurs noms ; sous ces noms divers, j’ai été et je suis le légitime fils de Louis XVI ; je me nomme Charles ou Philippe, n’importe, roi de France et de Navarre, né à Versailles, au palais des rois de France, le 20 juin, l’an 1790.

» Je déclare solennellement que je ne suis pas marié ; que si je meurs, l’un de mes oncles ou leurs enfants sont mes seuls héritiers ; mais que, plutôt que de voir passer la couronne sur la tête de descendants de Philippe-Égalité, j’appellerais de tous mes vœux le règne de Napoléon II.

» J’habitais avec mes parents la maison dite la Tour du Temple. J’en fus enlevé, à l’instigation de La Fayette, un mois après la sortie de mon père, par un joueur d’orgue dont l’instrument était construit de manière à ce qu’il pût contenir un enfant de 3 ans sans gêner la musique. Si vous voulez savoir qui était le joueur d’orgue, ou l’abbé Rose, interrogez les camarades de mon enfance ; ils vous diront peut-être aussi quelles étaient les dames de la montagne à qui l’on me confia.

» Mon premier métier fut de servir ma patrie ; quand cette ressource me fut enlevée, je pris la truelle et l’équerre pour gagner ma vie. J’ai donc négligé l’éloquence, et vous ne pouvez attendre de moi un discours d’orateur. Il n’est pas dit que tout le monde soit né pour le barreau. De plus je suis faible et ma voix est chancelante ; mais ne croyez pas que ce soit la crainte qui me fasse trembler. Dix mois de cachot et le souvenir des malheurs de ma famille suffisent, je pense, à émouvoir ma parole. »

Persat raconte alors ce que nous savons déjà et entre dans l’exposé des mobiles qui ont poussé La Fayette à favoriser son évasion, ainsi que des intrigues mises en œuvre contre lui par le général jusque dans l’île de Cuba. Et sur un signe de doute du Président, il s’écrie :

« Il paraît que vous êtes dans l’ignorance des desseins du marquis. Eh bien, sachez qu’il est le principal promoteur des malheurs de mes parents et de la France. Les excès de la Révolution sont son ouvrage. Toutes les victimes le désignent au tribunal de Dieu. Peut-on douter qu’un être semblable ait balancé à faire assassiner le duc de Berry, dont l’esprit entreprenant lui portait ombrage ? Les autorités du Havre qui m’ont arrêté à mon débarquement sont, comme le fut jadis Robespierre, les agents de cet ambitieux. Elles ont soustrait mes papiers, elles ont travesti mes déclarations à leur fantaisie pour me détenir comme dément ; elles ont même fait défigurer mon nom par les journaux, afin que le roi ne fût pas instruit de mon retour. Ah ! si nous étions en 1792, j’aurais déjà subi le sort de mon père !

» Je sens bien, ajoute-t-il en terminant, que la loi ne me protégera pas. Mais un passage de l’Évangile vous dit : « Si vous jugez, veillez à ce que votre conscience ne vous reproche rien. » Pour remonter sur le trône de mes pères, je n’attends de secours que de Dieu, de la Justice et de moi ! »

Sur cette harangue sensationnelle, le tribunal fit réintégrer Persat dans sa prison.

Le condamné, à qui il restait encore un cahier de papier, le mit aussitôt à profit.

Il fit parvenir au Président du tribunal une note complémentaire réfutant les allégations de l’accusateur public auxquelles il avait oublié de répondre.

« L’accusateur, lit-on dans ce document, a soutenu que la lecture de mon mémoire de 72 pages suffit à établir la maladie de l’esprit qui l’a dicté. Je vous observe d’abord que ce mémoire contient 75 pages et non 72. Si l’on y rencontre des parties fabuleuses, c’est que fabuleuses ont été les circonstances de ma vie.

» Il prétend ensuite que j’ai, par lettre, renoncé au nom de Bourbon. La lettre à laquelle il fait allusion n’était pas volontaire ; elle m’a été arrachée par menaces, par privations et par neuf mois de détention. Bien qu’en outre elle ne porte renonciation qu’à certaines conditions, je la rétracte. Je pourrais renoncer au titre de roi, car je n’ai jamais eu l’intention de m’asseoir sur les débris sanglants des auteurs de mes jours ; mais prince français ou archiduc d’Autriche, voilà des titres qui sont et resteront mon droit.

» L’animosité de l’accusateur contre moi rappelle celle des tribuns de la Convention. On a vu cependant des boulettes de vert-de-gris qui m’étaient destinées ; un prisonnier en est mort à ma place. Un jour, prochain peut-être, ceux qui refusent de me croire seront traduits devant une cour criminelle comme complices des crimes de La Fayette... »

En résumé, Persat interjeta régulièrement appel d’un jugement qu’il considérait comme inique.

En conséquence de cet appel, il fut extrait, le 14 décembre 1825, de la prison du Havre, dont il était l’hôte depuis 14 mois, et dirigé sur Rouen.

Durant une halte que son escorte fit à Yvetot, il dégonfla son âme dans le sein de sa sœur d’Angoulême :

Yvetot, 15 décembre.

  Ma Sœur,

N’ayant pas reçu de réponse à ma lettre du 23 octobre 1824, strictement enfermé dans un cachot de six pieds carrés sans pouvoir communiquer avec qui que ce soit, mes bourreaux ont voulu me faire perdre l’esprit en me faisant absorber des substances nuisibles mêlées à mes vivres... Est-ce dans un cachot que l’on aurait dû me soumettre à un régime ?...

Je ne vous fais pas le détail de toutes les souffrances que j’ai endurées. Il est cependant nécessaire que vous sachiez que je n’obtins de prendre l’air une heure par jour, dans la cour du concierge, qu’au bout de deux mois. La croisée de mon cachot, située à l’aspect du nord, n’était bouchée que par un contrevent incapable d’empêcher la bise d’entrer. Mes bourreaux eurent peur que la mort leur enlevât leur victime, car, n’ayant pris que très peu d’aliment, j’étais devenu un véritable squelette.

Je fus enfin autorisé à passer la journée entière dans le corridor du concierge. Mais cette faveur cachait un piège. Dès que quelqu’un pouvait m’apercevoir, j’étais entouré de soins, surtout lorsque je me trouvais en présence d’un prisonnier nommé Leblanc. La ressemblance que j’ai trouvée en sa personne avec le souvenir que j’ai gardé du duc d’Angoulême et ce qui a eu lieu entre nous, me fait croire que c’était véritablement bien votre mari... Si je ne me trompe pas et que ce fût mon beau-frère, il aura été la dupe de nos ennemis communs qui, après son départ, ont redoublé envers moi de surveillance et de mauvais traitements...

Ils m’ont fait comparaître en justice. Mes moyens de défense ont été rejetés. Ils m’ont interdit de mes droits civils sous le nom de Persat... Ils s’ingénient à empêcher notre réunion. En route pour Rouen où j’ai rappelé de mon jugement, et déposé à la prison d’Yvetot, je mets tout en usage pour tâcher de vous faire tenir ma déclaration qui vous portera la vérité, si Dieu veut qu’elle se découvre...

Mais en cela que sa volonté soit faite !... Résigné en vrai chrétien, j’attends tout de la bonté divine... Soyez assurée que les têtes de nos ennemis tomberont sous un châtiment bien mérité.

Je prie Dieu qu’il vous tienne en sa protection. Adieu.

Charles.

Persat arriva à Rouen le 23 décembre et fut enfermé à la prison dite de Bicêtre, où avait déjà été enfermé Bruneau.

Le plaidoyer qu’il produisit devant la Cour royale ne manque pas d’un certain intérêt.

« Ce que je veux avant tout, affirme-t-il en débutant, c’est rendre à ma patrie sa gloire antique, ternie par des forfaits dont elle porte injustement la tache, en révélant le nom de l’infâme Tartufe dont les diaboliques intrigues ont causé ses calamités. Peut-être croirez-vous m’entendre nommer Napoléon ! Non ; Napoléon fut un grand homme qui a sur servir l’État. Celui qui a causé ses maux est un lâche ; c’est LA FAYETTE qui, au moindre péril, se sauva à l’étranger. On ne l’a pas trouvé dans les rangs de nos guerriers, marchant à la victoire, défendant nos foyers. Je lui ferais trop d’honneur en le comparant à Cartouche et à Mandrin. Ces brigands ont eu quelques vertus, notre ennemi commun n’en possède aucune. Je n’ai pas besoin d’avocat pour dénoncer à la nation le bourreau des Français, non plus que pour plaider ma cause. Un soldat tel que moi, qui a su faire son devoir sur les champs de bataille, saura bien affronter tout seul la Justice et la Vérité. »

Après cette virulente entrée en matière, l’orateur déclare qu’il va établir deux points : 1° Qu’il n’est pas Victor Persat ; 2° Qu’il est bien l’illustre légitime fils de Louis XVI.

« Le tribunal du Havre m’a pris pour un individu domicilié à Ennezat et devenu fou à la suite d’un coup de feu reçu à la tête.

» Eh bien, je ne prétends pas qu’il n’existe pas un nommé Persat, porteur d’une cicatrice. Plusieurs individus de ce nom sont en effet domiciliés à Ennezat, tous frères de l’auteur de la fameuse lettre au Constitutionnel. Mais ce ne saurait être moi, d’abord parce que je n’ai pas de cicatrice à la tête, ensuite parce que je ne suis pas domicilié à Ennezat.

» Que l’on fasse vérifier les faits.

» On verra que je ne porte à la tête aucune trace de coup de feu. Je n’ai à la tempe qu’une marque de la largeur d’une pièce de 10 sols. En l’examinant au microscope, on y lira les lettres L. A. C. X., qui sont le signe de reconnaissance tracé par la famille royale.

» En ce qui touche mon domicile, il est à Aubiat et non à Ennezat. J’ai été poursuivi à Lisieux (Calvados), en janvier 1818, correctionnellement, et acquitté sous l’indication d’un domicile à Aubiat. Le même fait s’est produit lorsque je fus traduit devant le tribunal criminel de Riom. Enfin, avant de partir pour les colonies, j’ai laissé à Mme Persat une procuration portant la même mention, passée devant Me Hébrard, notaire à Riom, près la fontaine des Lignes, – ce qui, soit dit en passant, prouve d’une façon surabondante que je jouissais de tout mon bon sens. Le juge de paix d’Ennezat, qui a fourni des renseignements erronés, n’est qu’un agent de La Fayette.

» Donc le jugement du Havre qui m’a été signifié ne me concerne pas.

» Passons au second point. Je n’aurai pas besoin d’une rame de papier pour établir que je suis le légitime prétendant. La simple lecture du jugement rendu contre Mathurin Bruneau suffit à le démontrer, en dehors des titres et papiers qui ont été saisis sur moi à mon arrivée.

» Que l’on compare d’ailleurs mon signalement avec celui de mon père. Louis XVI avait cinq pieds sept à huit pouces, j’ai la même taille ; il avait de grands yeux gris, les miens sont conformes ; il avait des taches de rousseur sur les bras et sur la figure, j’en ai également sur les bras. – On sait que les dames de la montagne ont fait disparaître celles que j’avais au visage, mais il en resta des traces. – Louis XVI avait de belles dents et une jolie bouche, mes dents sont belles et j’ai une jolie bouche ; il avait la figure ovale et de petits sourcils bien faits et bien plantés, j’ai la même figure ovale et les mêmes sourcils ; il avait sous la mâchoire une quantité de lentilles, en me détachant de son être, je lui en ai volé une que la nature a placée sous mon col, un peu du côté droit. Le roi avait les cheveux noirs, mes cheveux ont la couleur de ceux de la reine. (Qu’il soit vrai ou faux que de là proviennent l’énergie et la force, ainsi que nous l’apprend l’histoire de Samson, je dois naturellement tenir aussi bien de ma mère que de mon père.) Néanmoins mes moustaches approchaient beaucoup de la couleur des cheveux de mon père. J’y tenais beaucoup ; sans murmurer, je me suis conformé à l’ordre du médecin. Louis XVI avait un gros nez à la romaine, le mien avait du rapport avec le nez de la maison d’Autriche avant qu’il eût été déformé par un coup de crosse de fusil. Louis XVI était puissant ; si vous l’aviez connu comme moi, vers 1792, vous trouveriez peu de différence. Je porte d’autres marques que je ne peux déclarer ; il faudrait qu’elles me soient demandées par celles ou ceux qui les ont connues quand j’étais enfant.

» Si Mathurin Bruneau avait possédé les signes que j’indique, n’aurait-il pas été reconnu, je vous le demande, par les témoins et par S. A. Madame d’Angoulême comme le rejeton royal ? »

Persat développe ensuite cette thèse que la Chambre des Pairs est seule compétente pour le juger, puisque, s’il est coupable, il est un criminel d’État.

Puis, élargissant encore la sphère de sa défense, il appelle les préoccupations de la cour sur les éventualités qui pourraient résulter des tentatives de son implacable adversaire.

« Quand on a tué le père, s’écrie-t-il, on peut bien tuer le fils. Or prévoyez les complications européennes qui surgiraient de mon trépas ! On accuserait ma famille que l’on croirait coupable de l’attentat. L’Autriche se soulèverait d’indignation. Le peuple et l’armée ne pousseraient qu’un cri de vengeance.

» On verrait alors les juges attester mon innocence en rejetant la responsabilité de ma condamnation sur le ministre de la justice qui, à son tour, vendrait, comme Pilate, son roi.

» Déclarez-moi légitime ou imposteur, mais citez au moins en public les témoins que j’ai désignés ; vous sauvegarderez ainsi la responsabilité du roi et de la loi. »

La Cour de Rouen avait vraisemblablement entendu beaucoup de plaidoiries de gens d’esprit présentant moins d’apparences de logique et de gênantes insinuations. Toutefois, défiante des apparences et convaincue que l’équilibre européen résisterait à la secousse de son arrêt, elle confirma purement et simplement la sentence des premiers juges et confia à un asile d’aliénés le soin de guérir le malade ou au moins d’empêcher la maladie de se propager.

Notre héros fut donc ramené à son cabanon de Bicêtre où il demeura huit mois.

Certes, il n’y demeura pas oisif. Le manuscrit que nous feuilletons nous fournit en effet une série innombrable de lettres écrites durant cette période à d’innombrables destinataires. C’est tout d’abord une liasse compacte à l’adresse du Procureur général du ressort de Rouen, M. de Vandœuvre, dans laquelle tantôt il argue de nullité les actes de procédure qui le concernent, tantôt il offre des révélations sur un assassinat dont il a dénoué la trame, tantôt il demande à être transféré dans le département du Puy-de-Dôme.

« Pourquoi, indique-t-il dans une de ces dernières, datée de Rouen l’an de grâce de mon règne le trente-quatrième, pourquoi refuse-t-on de me transférer en Auvergne ? – C’est, me direz-vous, parce qu’il faut d’abord que je renonce à mes prétentions. – La différence qu’il y a entre vos procédés et ceux des bandits de grand chemin réside en ce que les uns exercent leurs violences dans les forêts, tandis que vous foulez impunément les lois en public et cachez sous votre robe de juge les crimes que vous commettez. »

D’autres épîtres sont à l’adresse du baron de Vançay, Préfet de la Seine-Inférieure, auquel il dénonce le silence étrange que le Procureur général oppose à ses réclamations, et qu’il fixe sur la nature de ses intentions :

« Je suis bien le fils légitime de défunt Louis XVI, cela n’est pas douteux, lui dit-il, mais je ne serai pas son héritier. Aucune puissance humaine n’est capable de me mettre à la place qu’a occupée mon père. Je demande une fois pour toutes trois millions de francs et la liberté de m’établir où bon me semblera, sous le nom que j’adopterai, qui ne sera connu que de mes bien-aimés proches parents. »

D’autres encore avaient pour destinataire M. Gélin, directeur de la prison, ou un avocat dont il invoquait les conseils et « qui serait pour lui un nouveau Malesherbes ou Tronchet ».

Le 14 août 1826, Victor Persat fut dirigé de Rouen sur l’hospice Saint-Yon, où on le classa à la clôture Saint-Luc.

Durant les neuf mois de séjour qu’il fit dans cette antique abbaye, transformée en asile des infirmes de la pensée, le malheureux interné tint de son existence un journal au jour le jour, tracé au gré du caprice et des impressions d’une imagination déréglée, fort justement appelée la folle du logis.

Nous en reproduisons quelques extraits dégagés des brumes hallucinées qui le plus souvent les enserrent.




Notes :
  1. À l’entrée du village, sur la route de Riom, on trouve l’église et le cimetière au devant ; plus loin l’horloge sur sa tour carrée à flèche élancée, telle qu’elle existe aujourd’hui ; plus loin encore, le pont des Archers. Si la maison de Persat est figurée, aucun numéro n’en indique l’emplacement.