Vie de Jean-Baptiste Rousseau

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Œuvres complètes de VoltaireGarniertome 22 (p. 327-357).

AVERTISSEMENT DE BEUCHOT.

Cette Vie de J.-B. Rousseau est un des ouvrages sur lesquels, malgré de grandes recherches, je n’ai point de renseignements positifs et satisfaisants ; rien, dans la Correspondance, ni dans aucun autre ouvrage de Voltaire, n’a pu me donner la moindre indication sur cet écrit. Mais feu Decroix, qui pendant cinquante ans s’est occupé des Œuvres de Voltaire, ne doutait pas que la Vie de J.-B. Rousseau ne fût sortie de sa plume ; et c’est une grande autorité.

Deux passages du paragraphe VII prouvent que l’ouvrage est de 1738, et qu’il est antérieur à la publication des Éléments de la philosophie de Newton. Mais je ne saurais dire quand il a été imprimé pour la première fois. L’exemplaire que je tiens de M. Decroix, et qui a soixante-six pages, faisait partie d’un volume qu’il croyait appartenir à une édition de 1748 des Œuvres de Voltaire, je croirais plutôt que ce serait de l’édition de 1764, dont je n’ai pu me procurer jusqu’à ce jour que quelques volumes, édition dont la typographie est la même que celle du fragment de volume que je tiens de feu Decroix, et dans laquelle, outre les écrits de Voltaire, on a compris un grand nombre d’opuscules en divers sens, qui y sont relatifs.

Ce que je puis dire avec certitude, c’est que, dans les Mémoires pour servir à l’histoire de M. de Voltaire, 1785, deux volumes in-12, attribués à D. Chaudon, l’auteur ou éditeur a donné la Vie de J.-B. Rousseau comme étant de Voltaire. Il y a ajouté quelques notes, et a divisé l’ouvrage par paragraphes, en tête de chacun desquels il a mis des sommaires. J’ai, pour la commodité des lecteurs, conservé ces divisions et sommaires. Si je n’ai pas reproduit les notes de Chaudon, en revanche j’ai restitué des passages qu’il avait supprimés.

B.

I. — SA NAISSANCE, SON ÉDUCATION, ET SA COMÉDIE DU CAFÉ.

Jean-Baptiste Rousseau naquit à Paris dans la rue des Noyers, en 1670[1]. Dieu, qui donne comme il lui plaît ce que les hommes appellent la grandeur et la bassesse, le fit naître dans un état très-humilié. Sa mère avait été longtemps servante, et son père garçon cordonnier. Mais une petite succession étant venue au père, il devint maître cordonnier, et acquit même de la réputation dans son métier et dans son corps. Il en fut syndic, et il était regardé par ceux avec qui il vivait comme un très-honnête homme : réputation aussi difficile à acquérir parmi le peuple que chez les gens du monde. Le père n’épargna rien pour donner à son fils une éducation qui pût le mettre au-dessus de sa naissance. Il le destinait d’abord à l’Église : profession où l’on fait souvent fortune avec du mérite sans naissance, et même sans l’un et sans l’autre ; mais les mœurs du jeune homme n’étaient pas tournées de ce côté-là.

Le père de Rousseau, par une destinée assez singulière, chaussait depuis longtemps M. Arouet, trésorier de la chambre des comptes, père de celui qui a été depuis si célèbre dans le monde sous le nom de Voltaire, et qui a eu avec Rousseau de si grands démêlés. Le sieur Arouet se chargea de placer le jeune Rousseau chez un procureur, nommé Gentil. Rousseau ne se sentait pas plus destiné aux lois qu’à l’Église : il lisait Catulle chez son maître : il allait aux spectacles, et ne travaillait point.

Un jour son maître lui ayant ordonné d’aller porter des papiers chez un conseiller du parlement, le petit Rousseau dit à ce conseiller, avec la vanité d’un jeune homme : « M. Gentil, mon ami, m’a prié, monsieur, de vous rendre ces papiers en passant dans votre quartier. » Le conseiller étant venu le jour même chez le procureur, et voyant ce jeune homme dans les fonctions de son emploi, avertit le maître de la petite vanité du clerc ; le procureur battit son clerc, lequel sortit et renonça à la pratique. Cette aventure valut à la France un poëte distingué.

Rousseau débuta, l’an 1694[2], par la comédie du Café, petite pièce d’un jeune homme sans aucune expérience, ni du monde, ni des lettres, ni du théâtre, et qui semblait même n’annoncer aucun génie ; un jeune officier fit cet impromptu en ma présence[3] à cette comédie :

Le café toujours nous réveille ;
Cher Rousseau, par quel triste effort
Fais-tu qu’ici chacun sommeille ?
Le Café chez toi seul endort.

Cette comédie valut à l’auteur quelque argent, mais nulle réputation. Il avait une écriture assez bonne, qui lui fut alors plus utile que l’esprit : elle lui procura une place de copiste dans la secrétairerie de M. de Tallard, ambassadeur en Angleterre, et depuis maréchal de France.

Son génie pour les vers et pour la satire commençait déjà à se développer ; il eut l’impudence de faire une épigramme contre M. de Tallard, qui se contenta de le chasser de sa maison.

II. — SES PREMIERS MAÎTRES ET SES PREMIÈRES SATIRES.

Revenu en France assez pauvre, il fut domestique chez un évêque de Viviers. Ce fut là qu’il composa la Moïsade[4] ; et l’évêque ayant vu cet ouvrage écrit de la main de Rousseau, le chassa très-ignominieusement. Obligé de chercher un maître, il entra dans la secrétairerie de l’ambassade de Suède, et n’y resta que très-peu de temps : son goût et ses talents le voulaient à Paris. Chargé à son retour d’une lettre pour le baron de Breteuil, introducteur des ambassadeurs, il lui récita quelques-uns de ses vers, M. de Breteuil avait beaucoup de goût et de culture d’esprit. Il retint Rousseau chez lui en qualité de secrétaire et d’homme de lettres ; il eut pour lui beaucoup de bontés.

Dans les maisons un peu grandes, il y a souvent des querelles et castilles entre les principaux domestiques. Rousseau, qui avait cet amour-propre dangereux qu’inspire la supériorité du génie, quand la raison ne le retient point, fut assez maltraité dans un voyage qu’il faisait avec eux à Preuilly, terre du baron en Touraine. Rousseau fit retomber sur le maître le désagrément qu’il recevait de ses gens. Il composa contre lui une petite satire intitulée la Baronnade, comme il avait intitulé sa pièce contre Moïse, la Moïsade ; et comme depuis il appela celle contre M. de Francine, la Francinade : il l’avoua quelques années après à Mme la duchesse de Saint-Pierre, sœur de M. de Torcy. Le bruit de cette satire vint aux oreilles du baron ; mais Rousseau lui protesta avec serment que c’était une calomnie. Il lui fut aisé de persuader son maître, car il n’avait donné aucune copie de cette satire. Son maître resta son protecteur ; il le mit chez M. Rouillé, intendant des finances, dans l’espérance que M. Rouillé lui procurerait un emploi à l’aide duquel il pourrait cultiver son talent. M. Rouillé avait lui-même quelque disposition à la poésie ; il faisait des chansons de table assez passablement, et ce fut chez lui que Rousseau fit ses premières épigrammes dans le goût de Marot, et quelques vaudevilles.

M. Rouillé avait une maîtresse, nommée Mlle de Louvancourt, qui avait une très-jolie voix, et qui quelquefois composa les paroles de ses chansons. Rousseau apprit un peu de musique pour leur plaire ; il composa aussi les paroles des cantates que Dernier, maître de la Sainte-Chapelle, mit en musique, et ce sont les premières cantates que nous ayons eues en français. Il les retoucha depuis. Il y en a de très-belles ; c’est un genre nouveau dont nous lui avons l’obligation.

Cette vie qu’il menait chez M. Rouillé eût été délicieuse ; mais le malheureux penchant qu’il avait pour la satire lui fit perdre bientôt son bonheur et ses espérances. M. Rouillé avait fait une chanson qui commençait ainsi :

Charmante Louvancourt,
Qui donnez chaque jour
Quelque nouvel amour, etc.

Rousseau la parodia d’une manière injurieuse :

Catin de Louvancourt,
Qui prenez chaque jour
Quelque nouvel amour.

Le reste contient des expressions que la pudeur ne permet pas de rapporter.

Voilà donc encore Rousseau chassé de chez ce nouveau patron ; et c’est pourquoi, dans les éditions qu’il a faites en Hollande de ses ouvrages, il a ôté le nom de M. Rouillé de la dédicace d’une ode qu’il lui avait adressée, qui commence ainsi :

Digne et noble héritier des premières vertus
Qu’on adora jadis sous l’empire de Rhée.

Il désigna aussi, dans une satire très-violente, Mlle de Louvancourt et ses deux sœurs, par ces vers :

        Et ces trois louves surannées,
Qui tour à tour à me mordre acharnées, etc.

III. — SA COMÉDIE DU FLATTEUR ; SES OPÉRAS.

Rousseau, privé de toute ressource dans le monde, songea à réussir au théâtre. Il ne jouait pas mal la comédie : son dessein était d’abord d’établir une troupe, et d’y jouer ; mais cette idée n’eut aucune suite. Cependant, dans les intervalles de ses aventures, il avait fait la comédie du Flatteur, dans laquelle on voit un style très-supérieur à la comédie du Café. La pièce fut jouée en 1695[5]. Elle était bien écrite, naturelle, sagement conduite ; elle eut une espèce de succès, quoique un peu froide, et qu’elle fût une imitation assez faible du Tartuffe de Molière.

Son père, qui vivait encore et qui tenait toujours sa boutique rue des Noyers, ayant entendu dire que son fils avait fait une pièce de théâtre où tout Paris courait, se crut trop payé des peines qu’il avait prises pour l’éducation d’un fils qui lui faisait tant d’honneur. Quoique l’auteur, depuis qu’il était répandu dans le monde, eût méprisé le cordonnier, et que le fils eût oublié le père, cependant la tendresse paternelle fit voler ce vieillard à la comédie. Il entra dans le parterre pour son argent. Là, il se vanta à tout le monde d’être le père de l’auteur, avec cette complaisance qu’on imagine bien dans un artisan simple et dans un père tendre. Rousseau, qui se trouva dans le parterre, remonta vite en haut, craignant une vue qui l’humiliait. Le père le suivit, et en présence de La Torilière, bon comédien, qui était une de ses pratiques, il se jeta au cou de son fils en versant des larmes : « Ah ! pour le coup, dit-il, vous ne me méconnaîtrez pas pour votre père. — Vous, mon père ! » s’écria Rousseau, et il le quitta brusquement, laissant tout le monde consterné, et le père au désespoir.

Cette action fit plus de tort à Rousseau que toutes les comédies du monde n’eussent pu lui faire d’honneur. M. Boindin, procureur général des trésoriers de France, jeune encore et présent à cette scène, lui dit hautement que « cette action était détestable, et qu’il n’entendait pas même les intérêts de sa vanité ; qu’il y aurait eu de la gloire à reconnaître son père, et qu’il ne devait rougir que de l’avoir méconnu ». Ce fut là l’origine de l’inimitié que Rousseau conserva toute sa vie contre M. Boindin, qu’il désigna bientôt par des vers cruels dans son Épître à Marot.

Rousseau alors changea de nom ; il prit celui de Verniettes. C’était le nom d’un jeune homme avec qui il avait été clerc. Il se fit produire sous ce nom chez M. le prince d’Armagnac, grand écuyer de France ; mais, malheureusement pour lui, le prince d’Armagnac avait le père de Rousseau pour cordonnier. Celui-ci vint un jour pour chausser le prince, dans le temps que le fils était assis auprès de lui. Le père, indigné et attendri, se mit à pleurer, et se plaignit au prince, qui fit à Rousseau la réprimande la plus humiliante ; ce qu’il y a de cruel, c’est qu’elle fut inutile : le père mourut de chagrin bientôt après, et le fils ne porta pas le deuil[6].

Un jeune page qui était dans la chambre du prince lorsque Rousseau, sous le nom de Verniettes, fut reconnu par son père, cita sur-le-champ l’anagramme de Verniettes, mot dans lequel quelques ennemis de Rousseau avaient trouvé Tu te renies. Je me souviens d’une fin d’épigramme que fit M. Boindin en ce temps-là ; elle finissait ainsi :

Le dieu, dans sa juste colère,
Ordonna qu’au bas du coupeau
On fît écorcher le faux frère,
Et que l’on envoyât sa peau
Pour servir de cuir à son père.

Après la comédie du Flatteur, Rousseau eut accès chez M. de Francine, maître d’hôtel du roi, gendre du célèbre Lulli, et alors directeur de l’Opéra. M. de Francine engagea Rousseau à composer l’opéra de Jason[7]. Cette tragédie, mise en musique par Colasse, n’eut aucun succès. Cependant M. de Francine donna cent pistoles à Rousseau pour l’encourager. Ce poète composa dans l’année suivante Adonis[8], qui tomba encore ; et M. de Francine, malgré ces deux essais malheureux, eut encore la générosité de donner mille francs à l’auteur des vers. Rousseau se crut mal payé, et, pour s’en venger, il fit sa satire de la Francinade, pièce cruellement mordante, qu’il a fait imprimer sous le nom de Masque de Laverne, et dans laquelle il a mis le nom de Mancine, au lieu de Francine : cette correction a été faite dans son édition de Soleure, parce que, dans une quête que Mme de Couzole faisait pour Rousseau, pendant son évasion en Suisse, M. de Francine eut la bonté de donner vingt louis d’or. Ce trait singulier est rapporté dans un journal de 1736, imprimé à Amsterdam. Il faut souvent se défier de ces journaux ; mais c’est un trait dont j’ai été témoin oculaire.

Rebuté du mauvais succès de ses opéras, sorte d’ouvrage pour lequel il n’était pas propre, Rousseau se remit à faire des comédies, et fit le Capricieux[9]. Cette pièce réussit encore moins que ses opéras, et l’auteur eut la mortification de se voir siffler lui-même quand il parut sur le théâtre.

IV. — HISTOIRE DES FAMEUX COUPLETS.

Il y avait alors à Paris un café assez fameux[10], où s’assemblaient plusieurs amateurs des belles-lettres, des philosophes, des musiciens, des peintres, des poëtes. M. de Fontenelle y venait quelquefois ; M. de Lamotte ; M. Saurin, fameux géomètre ; M. Danchet, poëte assez méprisé, mais d’ailleurs homme de lettres et honnête homme ; l’abbé Alary, fils d’un fameux apothicaire, garçon fort savant ; M. Roindin, procureur général des trésoriers de France ; M. de La Faye, capitaine aux gardes, de l’Académie des sciences ; monsieur son frère, mort secrétaire du cabinet, homme délié et qui faisait de jolis vers ; le sieur Roi, qui avait quelques talents pour les ballets ; le sieur de Rochebrune, qui faisait des chansons ; enfin plusieurs lettrés s’y rendaient tous les ours. Là, on examinait avec beaucoup de sévérité, et quelquefois avec des railleries fort amères, tous les ouvrages nouveaux.

On faisait des épigrammes, des chansons fort jolies : c’était une école d’esprit, dans laquelle il y avait un peu de licence.

Lamotte-Houdard, après avoir, par une faiblesse d’esprit assez bizarre, été un an novice à la Trappe, revint à Paris. Son génie pour les vers commençait à se développer. Il débuta par le ballet de l’Europe galante, en 1697, et il le lut à MM. Boindin, Saurin et La Faye le cadet, qui étaient de bons juges. Ils dirent publiquement que Rousseau ferait fort bien de renoncer à l’opéra, et qu’il s’élevait un homme qui valait bien mieux que lui en ce genre. Rousseau commença dès lors par haïr Lamotte ; ils firent tous deux ensuite des odes, et la haine devint plus grande. Lamotte était d’un commerce infiniment doux. Je n’ai guère connu d’homme plus poli et plus attentif dans la société. Il avait toujours quelque chose d’agréable à dire. Il avait tout l’art qu’il faut pour se faire des amis et de la réputation. Ses talents s’étendaient à tout ; mais ils n’étaient guère élevés au-dessus du médiocre, si vous en exceptez quelques odes. Il est devenu totalement aveugle sur la fin de sa vie ; mais il était encore fort aimable. Tout le monde préférait son commerce à celui de Rousseau, En effet, il n’y avait nulle comparaison à faire entre eux, soit pour le cœur, ou pour l’esprit : car, quoique Rousseau entendît mieux les vers marotiques, sût mieux tourner une épigramme, et répandît dans ses odes plus de feu et d’harmonie, il était néanmoins bien loin d’avoir cet esprit juste et philosophique qui caractérisait Lamotte. Rousseau était beaucoup meilleur versificateur, et Lamotte avait plus d’esprit : car l’esprit et le talent sont deux choses fort différentes.

Cependant, en 1700, on nous donna l’opéra d’Hésione : les paroles étaient de Danchet, et la musique de Campra, déjà connu par l’Europe galante ; cette musique eut un prodigieux succès. Il y avait même dans les paroles quelques morceaux de Danchet très-bien faits, quoique en général la pièce soit mal écrite. Rousseau fit alors un couplet contre Danchet, Campra[11], Pécour[12] le danseur, et plusieurs autres. Ce couplet était sur un air d’Hésione : canevas malheureux des couplets qui ont été si funestes. Celui dont je parle finissait ainsi :

Que le bourreau, par son valet,
Fasse un jour serrer le sifflet
De Berrin et de sa séquelle ;

Que Pécour, qui fait le ballet,
Ait le fouet au bas de l’échelle[13].

Pécour fut piqué, et rencontra Rousseau dans la rue Cassette ; j’y étais présent, et il n’est pas tout à fait vrai (comme on le dit dans la Bibliothèque française) que Pécour ait outragé Rousseau : il était prêt de le faire, je le retins. Rousseau lui demanda pardon, et lui jura qu’il n’était point l’auteur de cette chanson. Pécour ne le crut pas, et je les séparai. Ce fut alors que je rompis tout commerce avec Rousseau, dont j’aimais beaucoup certains ouvrages, mais dont le caractère me parut trop odieux ; je cessai même d’aller au café, lassé des querelles des gens de lettres, et irrité de l’usage indigne que les hommes font souvent de leur esprit. Danchet répliqua à Rousseau par une chanson assez forte, parodiée encore de l’opéra d’Hésione.

Fils ingrat, cœur perfide,
Esprit infecté,
Ennemi timide.
Ami redouté,
À te masquer habile :
Traduis tour à tour
Pétrone à la ville,
David à la cour ;
Sur nos airs
Fais des vers ;
Que ton fiel se distille
Sur tout l’univers :
Nouveau Théophile,
Sers-toi de son style,
Mais crains ses revers.

Ce que le sieur Danchet disait dans cette chanson s’effectua depuis. Rousseau essuya de plus grandes humiliations que Théophile ; sur quoi on disait : « Qui l’eût cru, que Danchet eût été prophète ? »

Rousseau continua de faire beaucoup de couplets sur l’air ont nous avons parlé. Ils étaient la plupart contre des personnes qui s’assemblaient au café de la veuve Laurent. Il en fit jusqu’à soixante et douze, que les curieux conservent dans leurs portefeuilles. Les intéressés ne manquèrent pas de le payer de la même monnaie. C’était une guerre d’esprit, et le public riait aux dépens des combattants ; M. de La Faye le cadet fit, entre autres, cette épigramme estimée :

Un aspirant récitait au Parnasse,
Riant d"orgueil, satires et dizains ;
Illec partant le fiel à pleines mains
Était versé, non quelquefois sans grâce ;
Mais aussitôt, reconnaissant son bien,
Maître Clément[14] à tous le vol exhibe ;
Maître François[15] redemande le sien,
Voire Melin[16] reconnut mainte bribe.
Chacun reprit tous les larcins du scribe,
Si qu’en son propre il ne lui resta rien,
Que sa malice et son fade maintien.

Rousseau, ayant besoin d’un protecteur contre tant d’ennemis, en trouva un très-vif dans M. le duc de Noailles, qui le produisit à la cour. M. de Chamillard lui fit donner un emploi de directeur d’une affaire dans les sous-fermes. Il eut le plaisir de voir jouer une de ses comédies par les principaux seigneurs, et même par les princes du sang, devant Mme la duchesse de Bourgogne : cette pièce est la Ceinture magique[17] ; elle n’est pas au-dessus de celle du Café. Si l’auteur n’avait fait que des pièces de théâtre, il serait inconnu aujourd’hui, et probablement eût été plus heureux.

Mais alors une vive émulation contre M. de Lamotte lui fit composer des vers, soit profanes, soit sacrés, parmi lesquels il y en a de très-beaux. Il fit l’Épître aux Muses et celle à Marot, où, parmi des traits forcés et des choses trop allongées, on trouve des morceaux charmants : heureux si ces ouvrages n’étaient pas infectés d’un fiel qui révolte les lecteurs sages ! Il fit des épigrammes excellentes dans leur genre ; telle est, entre autres, celle contre les jésuites :

Un mandarin de la société
À des Chinois prêchait le culte nôtre.

Un bonze ayant quelque temps disputé
Sur certains points convint avec l’apôtre,
Dont à part soi, fort contents l’un de l’autre.
Chacun sortit en se congratulant.
Le moine dit : Grâces à mon talent,
De ce Chinois j’ai fait un prosélyte.
Béni soit Dieu, dit l’autre en s’en allant,
J’ai converti cet honnête jésuite.

Il serait à souhaiter qu’il n’eût point déshonoré ce talent par la licence effrénée avec laquelle il mit en épigrammes les traits les plus impudiques, et dont la nature s’effarouche davantage, La sodomie, la bestialité, un prêtre qui se vante d’avoir violé un chat, des malheureux qui se plaisantent au moment de leur supplice sur le crime qui les y a conduits : voilà les sujets qu’il a traités[18]. Est-il possible qu’un homme qui avait du goût ait pu rimer ces horreurs, contre la première règle de l’épigramme, qui veut que le sujet puisse faire rire les honnêtes gens ? Mais ces mêmes infamies qui le faisaient détester des gens de bien lui donnaient accès chez les jeunes libertins. Il traduisait des psaumes pour plaire à M. le duc de Bourgogne, prince religieux ; et il rimait des ordures pour souper avec des débauchés de Paris. Un jour que M. le duc de Bourgogne lui reprochait de mêler ainsi le sacré avec le profane, il répondit que ses épigrammes étaient les Gloria Patri de ses psaumes ; et à propos d’une épigramme où il était question du temple antérieur d’une nonnain et de son annexe, une dame lui demanda ce que ce temple et son annexe signifiaient ; il répondit que c’était Notre-Dame et Saint-Jean le Rond. Cette réponse n’était pourtant pas originairement de lui ; c’était un bon mot de l’abbé Servien, frère du marquis de Sablé. Quant aux épigrammes et aux contes, dont le sujet a toujours roulé sur des moines, ce fut M. Ferrand, très-bon épigrammatiste, qui dit lui-même qu’il n’y a point de salut en épigrammes et en contes hors de l’Église.

Vers l’an 1707, l’Académie française ayant proposé pour sujet du prix de poésie, la Gloire du roi supérieure à tous les événements, Lamotte et Rousseau composèrent pour ce prix, chacun très-secrètement ; aucun des juges ne savait le nom des concurrents : Lamotte eut le prix tout d’une voix, et le méritait. Son ode est très-belle ; on la connaît, elle commence par ces vers :

Vérité, qui jamais ne changes,
Et dont les traits toujours chéris,
Seuls, aux plus pompeuses louanges
Donnent leur véritable prix.

Il nous reste deux strophes de l’ode de Rousseau ; il n’osa point en faire imprimer davantage. En voici une :

France, à ces images illustres,
Reconnais ce roi glorieux,
Éprouvé durant tant de lustres
Par des succès victorieux.
Rappelle ces temps qu’on admire,
Ces temps qui de ton ferme empire
Font encor l’immortel appui,
Où par lui la Fortune altière
Triomphait de l’Europe entière,
Sans pouvoir triompher de lui.

Les autres strophes de l’ode étaient bien différentes ; je me souviens de les avoir entendu dire à feu de Brie. Mais quoique Rousseau fut fort au-dessous de Lamotte dans cette ode, aussi bien que dans ses opéras, il était fort supérieur dans ses autres odes, et il passera toujours pour un meilleur poëte.

Rousseau était depuis quelque temps de l’Académie des inscriptions et belles-lettres. C’était une espèce de noviciat pour obtenir une place à l’Académie française. Il était entré dans celle des inscriptions par le crédit de M. l’abbé Bignon, protecteur déclaré des lettres ; mais il eut le malheur d’encourir presque en même temps la disgrâce de M. l’abbé Bignon et celle de M. le duc de Noailles. Il lit des vers contre eux, précisément dans le temps qu’ils allaient lui rendre les meilleurs offices. Je ne sais si M. le duc de Noailles et M. l’abbé Bignon furent informés de ces vers ; mais je sais bien que M. de Longepierre montra à M. le duc de Noailles une lettre pleine d’ingratitude et de railleries, que Rousseau avait écrite à M. d’Ussé, contre monsieur le duc, son bienfaiteur.

M. d’Ussé était un homme de beaucoup de mérite, aimant tous les arts. Il avait fait la tragédie de Pélopée, qu’il n’a jamais donnée au théâtre, quoiqu’elle soit estimée des connaisseurs ; et il avait donné celle de Cosroès, corrigée d’après Rotrou, laquelle ne vaut pas sa Pélopée. Il protégait beaucoup Rousseau. Il l’avait produit chez M. le maréchal de Vauban, son beau-père ; mais enfin il ne put le soutenir contre le ressentiment de M. le duc de Noailles. Dans ce temps-là même, Rousseau s’attira encore l’inimitié de M. de Fontenelle par des épigrammes, lesquelles, sans beaucoup de sel pour le public, ne laissaient pas d’être fort piquantes pour celui qu’elles attaquaient. Dans ces circonstances il sollicita une place à l’Académie française, ayant fait tout ce qu’il fallait pour n’en être pas, et parlant même avec mépris de ce corps. Chose étrange, que presque tous les beaux esprits aient fait des épigrammes contre l’Académie française, et aient fait des brigues pour y être admis ! On ne connaît guère que M. de Voltaire qui n’en ait jamais médit satiriquement, et qui n’ait fait aucune démarche pour en être.

M. de Lamotte, auteur de plusieurs ouvrages qui avaient du cours, et qui n’avait point d’ennemis, se mettait sur les rangs. Rousseau faisait des vers contre Lamotte et le décriait partout ; et Lamotte se contentait de faire des adresses à chaque académicien, qu’il louait de son mieux. Lamotte flattait avec un peu de bassesse, il le faut avouer ; Rousseau déchirait avec emportement les académiciens, Lamotte et ses amis. Enfin Lamotte, outré, répondit à Rousseau par une très-belle Ode sur le mérite personnel. Il y avait des traits que l’indignation avait arrachés à son caractère doux.

Cette ode, récitée au café, y fut extrêmement applaudie, et Rousseau fut au désespoir. Il répondit par de nouveaux couplets, qu’il fit distribuer sous main, contre tous ceux qui venaient alors au café, et surtout contre Lamotte. Il n’est pas permis à un honnête homme de rapporter les paroles de ces satires : tout était dans la tournure de ce couplet que nous avons rapporté contre Pécour et Campra ; mais les expressions étaient plus cyniques.

Dans cette guerre, si déshonorante pour l’esprit humain, un nommé Autreau, homme assez franc, d’ailleurs mauvais peintre et mauvais poëte, fit contre Rousseau une chanson, qui fut pour lui le plus cuisant de tant d’affronts. Cette chanson, que nous rapportons, était dans le goût le plus naïf de celles du Pont-Neuf, et par là même n’était que plus outrageante, comme on va le voir.

Histoire véritable et remarquable arrivée à l’endroit d’un nommé Leroux, fils d’un cordonnier, lequel ayant renié son père, le diable en prit possession ; sur l’air des Pendus.

Or, écoutez, petits et grands,
L’histoire d’un ingrat enfant,
Fils d’un cordonnier honnête homme ;
Et vous allez apprendre comme
Le diable, pour punition,
Le prit en sa possession.

Ce fut un beau jour à midi
Que sa mère au monde le mit ;
Sa naissance est assez publique,
Car il naquit dans la boutique,
Dieu ne voulant qu’il pût nier
Qu’il était fils d’un cordonnier.

Le père n’ayant qu’un enfant
L’éleva très-soigneusement :
Aimant ce fils d’un amour tendre,
Au collége lui fit apprendre
Le latin comme un grand seigneur,
Tant qu’il le savait tout par cœur.

Puis il apprit pareillement
À jouer sur les instruments,
À faire des airs en musique ;
Et puis il apprit la pratique ;
Car le père n’épargnait rien
Pour en faire un homme de bien.

À peine eut-il atteint quinze ans
Qu’il renia tous ses parents ;
Il fut en Suède, en Angleterre,
Pour éviter monsieur son père ;
Plus traître, plus ingrat, hélas !
Que ne fut le rousseau Judas.

Pour s’introduire auprès des grands,
Fit le flatteur le chien couchant ;
Mais, par permission divine,
Il fut reconnu à la mine ;
Et chacun disait en tous lieux :
Que ce flatteur est ennuyeux !

Et pour faire le bel esprit,
Se mit à coucher par écrit
Des opéras, des comédies,
Des couplets remplis d’infamies,
Chantant ordures en tout lieu
Contre les serviteurs de Dieu.

Un jour en honnête maison
Il se vernissait d’un faux nom :
On l’honorait sans le connaître.
Son père vint chausser le maître ;
S’écrie, en le voyant : Mon fils !
Aussitôt le coquin s’enfuit.

Aussitôt entra dans son corps
Le diable nommé Couplegor ;
Son poil devint roux, son œil louche.
Il lui mit de travers la bouche ;
Et de sa bouche de travers
Sortaient des crapauds et des vers.

Un jour, chez M. Francinois,
Il y vomit tout à la fois
Des serpents avec des vipères.
Tout couverts d’une bile noire ;
Et chez monsieur l’abbé Piquant
Il en a vomi tout autant.

Or donc ayant mordu quelqu’un,
Qui n’était pas gens du commun,
Ses gens lui cassèrent les côtes
Avec une canne fort grosse.
Dont il eut très-grande douleur,
Tant sur le dos que sur le cœur.

Vous, père et mère, honnêtes gens,
À qui Dieu donna des enfants,
Gardez-vous bien qu’ils ne l’approchent
Vous en recevriez du reproche ;
Il les rendrait, pour votre ennui,
Aussi grands scélérats que lui.

Or, prions le doux Rédempteur
Qu’il marque au front cet imposteur,
Afin qu’on fuie ce détestable.
Comme le précurseur du diable ;

Car Nostrodamus a prédit
Qu’il doit engendrer l’antechrist.

On avait résolu de faire chanter cette chanson sur le Pont-Neuf, et à la porte de Rousseau, par les aveugles de la ville ; mais Lamotte, revenant à son caractère doux, aima mieux se réconcilier avec Rousseau, malgré les conseils de MM. de Fontenelle, Saurin et Boindin, Ce qu’il y eut d’assez plaisant, c’est que la réconciliation des deux poëtes qui s’étaient attaqués par des satires se fit chez M. Despréaux.

Enfin, après la mort de Thomas Corneille et d’un autre académicien, Lamotte obtint une place à l’Académie française, et Rousseau fut refusé. Ce refus aigrit Rousseau ; de nouveaux couplets en furent le fruit : ce fut cette dernière démarche qui causa dans Paris un scandale dont il y a peu d’exemples, et qui finit enfin par perdre sans retour un homme qui eût pu faire beaucoup d’honneur à son pays par ses talents, s’il en eût fait un autre usage.

Cette chanson, si abominable et si connue, contient quatorze couplets contre Lamotte, Saurin et Boindin, La Faye, l’abbé de Bragelongne, Crébillon, et enfin contre tous les amis de M. de Lamotte. On envoya secrètement des copies chez les principaux intéressés, pour les outrager. Ce fut vers Pâques de l’année 1710 que cette aventure éclata.

Un des plus offensés dans ces couplets était M. de La Faye, capitaine aux gardes, et bon géomètre de l’Académie des sciences. Il venait d’épouser une femme très-respectable, et la chanson reprochait à cette dame les choses les plus infâmes et les maladies les plus honteuses. M. de La Faye rencontra Rousseau un matin vers le Palais-Royal. Il sort d’une chaise à porteur (c’était sa voiture ordinaire) ; il court sur Rousseau la canne haute, lui en donne vingt coups sur le visage, Rousseau s’enfuit dans le Palais-Royal ; La Faye l’y poursuit, et le bat encore sur la porte, Rousseau informe contre La Faye, comme auteur de violences commises dans une maison royale. La Faye informe contre Rousseau, comme auteur de libelles infâmes et dignes du feu, M. de Contades, alors major des gardes, se chargea d’accommoder l’affaire. Rousseau se désista de son procès, moyennant cinquante louis que La Faye devait donner ; mais la suite de cette aventure priva encore Rousseau de ces cinquante louis.

Il se sentait perdu dans le public ; il voulut se disculper de l’infamie de ces couplets, et perdre en même temps un de ses plus cruels ennemis, qui s’était déclaré contre lui avec plus de hauteur et avec ces traits outrageants qui offensent presque autant que l’insulte qu’il avait reçue de M. de La Faye.


V. — ACCUSATION DE ROUSSEAU CONTRE SAURIN ;
BANNISSEMENT DE CE POËTE PAR ARRÊT DU PARLEMENT.

Cet ennemi était Saurin, homme d’un caractère le plus dur que j’aie jamais connu. Il pensait assez mal des hommes, et le leur disait en face très-souvent avec beaucoup d’énergie. Il avait empêché Rousseau de revenir au café. Il affectait d’ailleurs une philosophie rigide, beaucoup d’aversion pour le caractère de Rousseau, et une estime très-médiocre pour ses talents.

Rousseau crut que le caractère de Saurin, qui avait peu d’amis, pourrait l’aider à le perdre. De plus, Saurin avait été autrefois ministre à Lausanne dans sa jeunesse ; il y avait fait des fautes publiques. Réfugié en France, il s’était fait catholique ; il ne passait que pour philosophe. Rousseau espérait, avec assez de fondement, que s’il pouvait parvenir à le faire arrêter on découvrirait sûrement dans ses papiers de quoi l’accabler. Ce qu’il y a de certain, c’est que Rousseau avait totalement perdu la tête ; et sa conduite fait voir qu’une imprudence attire toujours une nouvelle folie, et un crime un autre crime.

Il fit suborner un malheureux garçon savetier, nommé Arnould, pour déposer que Saurin lui avait donné secrètement les couplets à porter chez les intéressés. Quand il eut suborné ce misérable, il alla se jeter aux pieds de Mme Voisin, femme du ministre de la guerre, depuis chancelier. Cette dame fit écrire au lieutenant criminel Le Comte, pour appuyer Rousseau. Il y eut un décret de prise de corps contre Saurin, le 24 septembre 1710. Le même jour il est arrêté chez lui au milieu de sept enfants, conduit au Châtelet, interrogé sur-le-champ ; nul intervalle entre l’interrogatoire, le récolement et la confrontation : tout se faisait avec une rapidité et une partialité marquées, capables de faire trembler l’homme le plus ferme. Cette procédure violente du lieutenant criminel fut sévèrement condamnée, même avant la conclusion du procès, par M. le chancelier de Pontchartrain ; et le lieutenant criminel en eut une remontrance si dure qu’il en versa des larmes.

Quoique Saurin fût sans aucune protection, il eut pour amis dans cette affaire tous les ennemis de Rousseau, et ce fut presque tout le public. M. de Fontenelle alla dans la prison offrir sa bourse à M. Saurin. Tout le monde l’aida et sollicita pour lui. Ce qui gagnait le plus tous les esprits en sa faveur, c’est que lui-même était outragé indignement dans ces couplets, dont Rousseau l’accusait d’être l’auteur ; et il gémissait à la fois sous la honte des horreurs que la chanson lui attribuait, et sous l’opprobre d’être accusé de cette chanson.

Il fit un factum, moins pour se justifier que pour remercier le public, qui prenait ainsi sa défense : je ne crois pas qu’il y ait aucun ouvrage de cette nature plus adroit et plus véritablement éloquent.

Je ne comprends pas comment M. Rollin peut dire, dans son Traité des Études, que nous n’avons aucun plaidoyer digne d’être transmis à la postérité, et que cette disette vient de la modestie des avocats, qui n’ont point publié leurs factums. Nous avons plus de cinquante plaidoyers imprimés, et plus de mille factums ; mais il n’y en a aucun de comparable à celui de M. Saurin : l’effet qu’il fit ne peut se comprendre ; je me souviens surtout que M. Gaillard, un des juges, en lisant l’endroit que je vais rapporter, s’écria : Si je tenais Rousseau, je le ferais pendre tout à l’heure. Voici le morceau qui fit tant d’impression à ce juge :

« J’avoue que ce n’est point là l’essai d’un scélérat, et qu’il faut être bien habitué à la perfidie pour la pouvoir pousser jusqu’à ces excès ; mais qui en croira-t-on plus capable qu’un homme qui a désavoué son père dès son enfance, qui l’a fait mourir de chagrin par ses ingratitudes, qui lui a refusé les derniers devoirs, qui a calomnié ses maîtres, ses amis, ses bienfaiteurs, qui fait trophée de satires, d’impudence et d’impiété, et qui pousse enfin l’audace jusqu’à me faire demander par mon juge : Comment je nie d’avoir fait les couplets en question, moi qui conserve des épigrammes infâmes ? et ces épigrammes qu’il me reproche de conserver, ce sont les siennes ! »

Pendant qu’on instruisait ce procès, auquel tout Paris s’intéressait, Rousseau parut au Châtelet. Le peuple fut prêt de le lapider. Il était avec un nommé de Brie[19] contre lequel il avait fait autrefois cette sanglante épigramme :

L’usure et la poésie
Ont fait jusques aujourd’hui,
Du fesse-matthieu de Brie,
Les délices et l’ennui ;

Ce rimailleur à la glace
N’a fait qu’un saut de ballet
Du Châtelet au Parnasse,
Du Parnasse au Châtelet.

C’était un spectacle instructif pour les hommes de voir, dans cette occasion, un accusateur qui n’avait pour toute ressource et pour toute compagnie qu’un malheureux qu’il avait outragé, et un accusé dont cent mille voix prenaient la défense.

Le 12 décembre 1710, M. Saurin fut élargi par sentence du Châtelet ; et permis à lui d’informer criminellement contre Rousseau[20] et contre les témoins.

Plus de trente personnes se trouvèrent à sa sortie de prison ; M. de Lamotte-Houdard et lui allèrent le lendemain dîner chez M. de Mesmes, premier président : le procès criminel fut instruit contre Rousseau. Je ne peux m’empêcher de rapporter ici une plaisanterie du jeune Voltaire. Une servante de la maison de son père était impliquée au procès. Elle était mère de ce malheureux garçon savetier que Rousseau avait suborné. Cette pauvre femme, craignant que son fils ne fût pendu, étourdissait tout le quartier de ses cris : « Consolez-vous, ma bonne, lui dit le jeune homme, il n’y a rien à craindre. Rousseau, fils d’un cordonnier, suborne un savetier qui, dites-vous, est complice d’un décrotteur ; tout cela ne passera pas la cheville du pied. »

Rousseau fut à son tour décrété de prise de corps ; il fallut prendre le parti de la retraite et de la fuite. Mme de Fériol, distinguée dans le monde pour son esprit, le retira chez elle pendant quelques jours. Le mari de cette dame, qui ne savait pas qu’il fût chez lui, et qui était animé contre lui de la haine du public, n’eût pas souffert qu’on lui donnât asile dans sa maison. Mme de Fériol dit à Rousseau : « Ne craignez rien ; mettez une perruque noire, au lieu de la blonde que vous portez ; placez-vous à souper à côté de lui : je vous réponds qu’il ne vous reconnaîtra pas. » En effet, M. de Fériol[21] fatigué des affaires du jour, se mettait à table le soir sans trop considérer qui était auprès de lui. Il soupa trois fois à côté de Rousseau, lui disant à lui-même qu’il le ferait pendre s’il était son juge ; et Rousseau défendait de son mieux la cause de Rousseau, que M. de Fériol attaquait si violemment.

Il ne sortit de cette retraite que pour en aller faire une autre au noviciat des jésuites. Il crut que s’il pouvait mettre la religion dans ses intérêts, il serait sauvé. Il s’adressa au vieux P. Sanadon, qui était à la tête de ces retraites de dévotion. Il se confessa à lui, et lui jura qu’il n’était auteur d’aucune des choses qu’on lui attribuait. Il lui demanda la communion, prêt de faire serment sur l’hostie qu’il n’était point coupable. Le P. Sanadon ne crut devoir l’admettre ni à la communion, ni à cet étrange serment. C’est un fait que j’ai entendu conter au P. Sanadon, et dont plusieurs jésuites ont été informés.

Enfin, pendant que son procès s’instruisait, il se déroba à la justice, et se retira en Suisse, à Soleure, auprès du comte du Luc, ambassadeur de France, avec des lettres de recommandation de Mme de Bouzoles, de Mme de Fériol, et de quelques autres personnes.

Le parlement, saisi de l’affaire, le jugea le 7 avril 1712, Il y eut trois voix qui le condamnèrent à la corde, et le reste fut pour le bannissement. Voici l’arrêt qui fut rendu par la Tournelle criminelle.

ARRÊT DU PARLEMENT
contre j.-b. rousseau

De par le Roi, et Nosseigneurs de la cour du Parlement, on fait à savoir que, par arrêt de ladite cour du 7 avril 1712, la contumace a été déclarée bien instruite contre Jean-Baptiste Rousseau, de l’Académie royale des inscriptions ; et adjugeant le profit d’icelle, a été déclaré dûment atteint et convaincu d’avoir composé et distribué les vers impurs, satiriques et diffamatoires qui sont au procès, et fait de mauvaises pratiques pour faire réussir l’accusation calomnieuse qu’il a intentée contre Joseph Saurin, de l’Académie des sciences, pour raison de l’envoi desdits vers diffamatoires au café de la veuve Laurent.

Pour réparation de quoi, ledit Rousseau est banni à perpétuité du royaume ; enjoint à lui de garder son ban, sous les peines portées par la déclaration du roi. Tous et un chacun ses biens, situés en pays de confiscation, déclarés acquis et confisqués à qui il appartiendra ; sur iceux, et autres non sujets à confiscation, préalablement pris cinquante livres d’amende, et cent livres de réparation civile vers ledit Saurin ; et condamné aux dépens : et ladite condamnation sera écrite dans un tableau attaché dans un poteau qui sera planté en place de Grève.


VI. — SA RETRAITE EN SUISSE ; ÉDITION DE SES OUVRAGES ; SON PASSAGE À VIENNE AUPRÈS DU PRINCE EUGÈNE.

Cet arrêt n’empêcha pas le comte du Luc de retirer Rousseau dans sa maison à Soleure. Il s’y comporta d’abord avec la sagesse qui devait être le fruit de tant d’imprudences, de crimes et de malheurs. Mais enfin son penchant l’emporta ; il fit des vers contre un homme de la maison, que le fils du comte du Luc aimait beaucoup. Il resta protégé du père, mais totalement brouillé avec le fils. C’est alors qu’il fit imprimer à Soleure une partie de ses ouvrages[22], dans lesquels on estima beaucoup les mêmes choses dont j’ai déjà parlé, c’est-à-dire plusieurs psaumes, quelques cantates, et des épigrammes.

Il eut la sagesse de ne point faire imprimer une ode très-bien tournée, qu’il avait faite à Paris contre une de ses protectrices ; mais les mêmes raisons qui l’engagèrent à la supprimer ne subsistant plus, je crois faire plaisir au lecteur de la rapporter.


Quel charme, Hélène dangereuse,
Assoupit ton nouveau Pâris ?
Dans quelle oisiveté honteuse
De tes yeux la douceur flatteuse
A-t-elle plongé ses esprits ?

Pourquoi ce guerrier inutile
Cherche-t-il l’ombre et le repos ? D’où
vient que, déjà vieux Achille,
Il suit le modèle stérile
De l’enfance de ce héros ?
En proie au plaisir qui l’enchante,
Il laisse enivrer sa raison ;
Et dans la coupe séduisante,
Que le fol amour lui présente,
Il boit à longs traits le poison.

Ton accueil, qui le sollicite,
Le nourrit dans ce doux état.
Ah ! qu’il est beau de voir écrite
La mollesse d’un sybarite
Sur le front brûlé d’un soldat !

De ses langueurs efféminées
Il recevra bientôt le prix ;
Et déjà ses mains basanées,
Aux palmes de Mars destinées,
Cueillent les myrtes de Cypris.

Mais qu’il connaît peu quel orage
Suivra ce calme séducteur !
Qu’il va regretter le rivage !
Que je plains le triste naufrage
Que lui prépare son bonheur :

Quand les vents, maintenant paisibles,
Enfleront la mer en courroux ;
Quand pour lui les dieux inflexibles
Changeront en des nuits horribles
Des jours qu’il a trouvés si doux !

Insensé, qui sur des promesses
Croit fonder son fragile appui !
Sans songer que mêmes tendresses,
Mêmes serments, mêmes caresses,
Trompèrent un autre avant lui.

L’Amour a marqué son supplice ;
Je vois cet amant irrité,
Des dieux accusant l’injustice,
Détester son lâche caprice,
Et pleurer sa fidélité,

Tandis qu’au mépris de ses larmes.
Oubliant qu’il se put venger.
Tu mets tes attraits sous les armes,
Pour profiter des nouveaux charmes
De quelque autre amour passager.


Beaucoup de pièces fugitives qu’il imprima n’étaient pas de cette force ; mais le bon l’emportait infiniment sur le mauvais. Ce qu’on blâma le plus dans cette édition, ce fut la préface dans laquelle il attaqua indignement M. Dufresny, mon camarade[23] chez le roi, homme d’esprit et de talent, auteur de plusieurs comédies charmantes, qui n’avait envers Rousseau d’autre crime que d’avoir publié plusieurs de ses pièces fugitives dans le Mercure galant.

Rousseau se donne, dans cette préface, pour un homme du monde qui n’a fait des vers que par amusement, et qui est devenu auteur malgré lui. « Voici enfin, dit-il, le petit nombre d’ouvrages qui m’ont donné malgré moi la qualité d’auteur….. » Il faut avouer que cette vanité était intolérable dans un homme de son espèce, qui avait passé une partie de sa vie à faire des opéras et des comédies pour subsister. Ce qu’il y a peut-être encore de plus honteux, c’est d’avoir, dans cette préface, traité M. de Francine d’homme d’homme divin, après lui avoir prodigué dans la Francinade les injures les plus grossières.

La raison de cette apothéose de M. de Francine était, comme je l’ai déjà insinué, une quête faite en faveur de Rousseau par Mme de Bouzoles ; M. de Francine donna vingt louis d’or. J’ai lu dans un journal que le jeune Voltaire en avait aussi donné quelques-uns. Ce fait est très-vraisemblable, car on remarque qu’il s’est toujours fait un mérite d’aider les gens de lettres. Mais, en vérité, diviniser M. de Francine parce qu’il en avait reçu vingt louis, et l’avoir accablé d’injures parce que l’opéra de Jason n’avait été payé que cent pistoles, c’étaient deux bassesses également méprisables.

Rousseau ne quitta la maison de M. du Luc que pour passer au service du prince Eugène, auprès de qui il resta quelques années. On espérait même qu’il écrirait la vie de ce prince, qui a joué un si grand rôle ; mais, soit qu’il manquât de Mémoires, soit qu’il ne se sentît pas les mêmes talents pour la prose que pour les vers, il n’a jamais commencé cette histoire.

VII. — SON SÉJOUR À BRUXELLES ; SES BROUILLERIES AVEC VOLTAIRE.

De Vienne, Rousseau passa à Bruxelles, dans l’espérance que le marquis de Prié, commandant aux Pays-Bas, lui ferait avoir quelque emploi. Mais sa principale ressource fut l’Angleterre : car dans un voyage en Hollande, ayant fait sa cour à milord Cadogan, qui était à la Haye, ce seigneur anglais le mena à Londres, et lui procura des souscriptions pour l’impression de ses œuvres[24]. Il revint d’Angleterre avec environ cinq cents guinées ; mais ses vers furent très-peu goûtés des Anglais, et plusieurs, qui avaient souscrit deux guinées revendirent pour une.

La raison de cette indifférence de la nation anglaise pour les vers de ce poëte vient de ce que le mérite de Rousseau consiste dans un grand choix d’expressions, et dans la richesse des rimes plutôt que des pensées. D’ailleurs tout ce qui est en style marotique demande une intelligence très-fine de notre langue pour être, je ne dis pas goûté, mais entendu. Enfin la plupart des sujets que Rousseau a traités le regardent assez personnellement ; presque toutes ses épîtres roulent sur lui et sur ses ennemis : objets peu intéressants pour des lecteurs anglais, et qui cessent bientôt de l’être pour la postérité.

Revenu à Bruxelles, il lui arriva ce qu’il avait presque toujours éprouvé : il se brouilla avec son protecteur. Il y avait déjà quelque temps que le prince Eugène s’était refroidi envers lui, sur des plaintes que des personnes de distinction de France lui avaient faites. Mais la véritable raison de la disgrâce de Rousseau auprès de son protecteur vient de ce misérable penchant à la satire, qu’il ne put jamais réprimer. Il semble qu’il y ait, dans certains hommes, une prédétermination invincible et absolue à certaines fautes. Lorsque le comte de Bonneval eut à Bruxelles cette malheureuse querelle avec le marquis de Prié, laquelle enfin conduisit un excellent officier chrétien à se faire mahométan, et à commander les armées des Turcs ; au temps, dis-je, de cette querelle, le comte de Bonneval fit quelques couplets contre le prince Eugène, et Rousseau eut la criminelle complaisance d’aiguiser ses traits, et d’ajouter une demi-douzaine de rimes à ces injures. Le prince Eugène le sut, et se contenta de lui retrancher la gratification annuelle qu’il lui faisait, et de le priver de l’emploi qu’il lui avait promis dans les Pays-Bas.

Rousseau passa alors en Hollande, où il fut fort mal reçu à cause d’une épigramme contre un Suisse, qui attaquait à la fois les nations suisse et hollandaise. Le sel de cette épigramme, s’il y en a, consiste dans ces deux vers :


C’est la politesse d’un Suisse
En Hollande civilisé.


Les choses changèrent à Bruxelles ; le marquis de Prié, qui voulait punir Rousseau, fut disgracié ; l’archiduchesse gouverna le Pays-Bas flamand. Le duc d’Aremberg, prince de l’empire, établi à Bruxelles, ami du général de Bonneval, protégeait Rousseau, et lui donna retraitera Bruxelles au petit hôtel d’Aremberg. Il y vécut assez paisiblement, jusqu’à ce qu’une nouvelle querelle l’en fit chasser.

Cette querelle publique fut contre M. de Voltaire, déjà connu par le seul poëme épique dont la France puisse se vanter ; par plusieurs tragédies d’un goût nouveau, dont la plupart sont applaudies ; par l’Histoire de Charles XII, peut-être mieux écrite qu’aucune histoire française ; par quantité de pièces fugitives, qui sont entre les mains des curieux ; et enfin par la Philosophie de Newton, qu’il nous promet depuis plusieurs années[25]. Je ne saurais dire positivement quel fut le sujet de l’inimitié si publique entre ces deux hommes célèbres. Il y a grande apparence qu’il n’y en a point d’autre que cette malheureuse jalousie, qui brouille toujours les gens qui prétendent aux mêmes honneurs. Ils ont écrit, l’un contre l’autre, des espèces de factums fort sanglants, imprimés dans la Bibliothèque française. Rousseau imprima qu’une des sources de leur querelle venait de ce que son adversaire l’avait beaucoup décrié un jour chez M. le duc d’Aremberg ; M. de Voltaire se plaignit à ce prince de cette accusation : le prince lui répondit que c’était une calomnie, et il fut si fâché d’être compris dans cette imposture par Rousseau qu’il le chassa de chez lui. La preuve de ce fait est une lettre de M. le prince d’Aremberg, rapportée dans la Bibliothèque en l’année 1736[26].

Rousseau, vers ce temps-là, fit imprimer à Paris trois épîtres nouvelles[27] : la première, adressée au P. Brumoy, jésuite, sur la tragédie ; la seconde, à Thalie, sur le genre comique ; la troisième, au sieur Rollin, ancien professeur au collége de Beauvais, auteur d’un livre estimé concernant les études de la jeunesse, et d’une compilation de l’Histoire ancienne dont les premiers tomes ont eu beaucoup de vogue en leur temps.

Rousseau, dans sa première épître, semblait désigner par des traits fort piquants son ennemi, M. de Voltaire. Dans la seconde, il attaquait tous les auteurs comiques, et prétendait que, depuis Molière, nous n’avons rien de bon en fait de comédie. Il se trompait en cela visiblement : car, sans parler de la comédie inimitable du Joueur[28] de l’excellente pièce du Grondeur[29], de l’Esprit de contradiction, du Double Veuvage[30], de la Pupille[31], nous avons eu en dernier lieu le Glorieux, de M. Destouches, ci-devant ministre du roi à Londres, et le Préjugé à la mode, de M. de La Chaussée, qui sont de très-bons ouvrages dans leur genre, et infiniment goûtés, surtout le Glorieux. À l’égard de la tragédie, nous ne conviendrons pas aisément que Manlius[32], Ariane[33], Électre, Rhadamiste[34], Œdipe, Brutus, Zaïre, Alzire, Maximien[35], soient des pièces médiocres.

Les trois épîtres de Rousseau se sentaient de sa vieillesse : parmi quelques traits forts et bien tournés, on remarquait ce style dur et dépourvu de grâces, qui caractérise d’ordinaire l’épuisement d’un homme avancé en âge. Ce qu’il y avait de pis, c’est qu’en prétendant donner des règles du théâtre, il composa dans ce temps-là même une comédie intitulée les Aïeux chimériques[36], qui est dans le goût de la pièce du Café ; c’était en quelque façon retomber en enfance,

La comédie des Aïeux chimériques fut totalement oubliée en naissant ; mais les trois épîtres causèrent une nouvelle guerre sur le Parnasse. Un nommé l’abbé Guyot-Desfontaines, qui faisait une espèce de gazette littéraire (homme extrêmement caustique, bon littérateur, mais manquant de finesse et du goût), fit un éloge outré de ces nouvelles satires, et aggrava encore le coup que Rousseau voulait porter aux auteurs modernes. On répondit par plusieurs pièces à Rousseau et à ce Desfontaines ; mais ce qu’il y eut de plus vif et de plus emporté, ce furent deux pièces attribuées à M. de Voltaire. L’une est une Ode sur l’ingratitude[37], et l’autre une espèce d’allégorie et de conte[38]. Je ne sais si effectivement le conte est de M. de Voltaire ; mais pour l’ode, elle est sûrement de sa façon, et Il est difficile de l’y méconnaître. Il est triste qu’un homme comme M. de Voltaire, qui jusque-là avait eu la gloire de ne se jamais servir de son talent pour accabler ses ennemis, eût voulu perdre cette gloire.

Il est vrai qu’il se croyait outragé par Rousseau, et encore plus par ce Desfontaines, qui lui avait en effet les dernières obligations : car on disait que Desfontaines ne lui devait pas moins que la vie. Il est certain qu’il l’avait retiré de Bicêtre, où cet homme avait été enfermé pour des crimes infâmes ; et on assurait que, depuis ce temps, l’abbé Desfontaines avait fait beaucoup de libelles contre son bienfaiteur ; mais enfin il eût été plus beau au chantre du grand Henri de ne se point abaisser à de si indignes sujets. Quoi qu’il en soit, voici l’ode telle qu’elle est parvenue entre nos mains. On y voit un homme qui estime bien ses amis, et qui hait beaucoup ses ennemis[39].

Rousseau avait espéré que son épître au P. Brumoy lui donnerait les suffrages de tous les jésuites ; que celle au sieur Rollin lui donnerait tout le parti janséniste, et que par là il pourrait revenir bientôt à Paris, et avoir des lettres de grâce. On disait même qu’un homme fort riche devait se charger de satisfaire aux dépens, dommages et intérêts dus à la partie civile. Ce dessein paraissait bien concerté. Pour mieux réussir, il fit une ode à la louange du cardinal de Fleury, au sujet de la paix. L’ode fut assez bien reçue du ministre, quoique fort indigne de ses premières odes, et très-mal reçue du public. C’est une espèce de fatalité que cette paix n’ait produit que des odes médiocres ; si vous en exceptez peut-être une du jeune Saurin, fils de celui qui avait eu contre Rousseau ce fameux procès. M. Chauvelin, alors garde des sceaux, fut vivement sollicité pour faire revenir celui qui avait été puni si longtemps. Le sieur Hardion, ci-devant précepteur de M. Dupré de Saint-Maur, s’employa beaucoup dans cette affaire ; mais toutes ces tentatives furent inutiles. Rousseau s’était fermé toutes les portes par une allégorie intitulée le Jugement de Pluton, dans laquelle il représentait un procureur général que Pluton faisait écorcher, et dont il étendait la peau sur un siége. On avait senti trop bien l’application. Il n’y a point de procureur général qui veuille être écorché : l’auteur avait trop oublié la maxime, qu’il ne faut point écrire contre ceux qui peuvent proscrire.

Il avait d’autant plus besoin de retourner en France qu’il ne lui restait presque plus d’asile à Bruxelles, depuis sa disgrâce auprès de M. le duc d’Aremberg. Il passait sa vie chez un banquier, nommé Médine ; il se brouilla encore avec ce banquier, d’une manière qui fait frémir. Voici la lettre de cet homme, écrite à un de ses correspondants, laquelle éclaircit beaucoup mieux le fait que tout autre détail ne pourrait faire.

LETTRE DE M. MÉDINE
à l’un de ses correspondants
CONTRE M. ROUSSEAU.

À Bruxelles, le 17 février 1737.

Vous allez être étonné du malheur qui m’arrive. Il m’est revenu des lettres protestées. Je n’ai pu les rembourser ; j’avais quelques autres petites affaires, dont l’objet n’était pas important. Enfin on m’enlève mercredi au soir, et on me met en prison, d’où je vous écris. Je compte payer ces jours-ci et en être dehors ; mais croyez-vous que ce coquin, cet indigne, ce monstre de Rousseau, qui depuis six mois n’a bu et mangé que chez moi, à qui j’ai rendu les services les plus essentiels et en nombre, a été la cause qu’on m’a pris ; que c’est lui qui en a donné le conseil, et que c’est lui qui a irrité contre moi le porteur de mes lettres, qui n’avait pas dessein de me chagriner ; et qu’enfin ce monstre, vomi des enfers, achevant de boire avec moi à ma table, de me baiser et m’embrasser, a servi d’espion pour me faire enlever à minuit dans ma chambre ? Non, jamais trait n’a été si noir, si épouvantable ; je n’y puis penser sans horreur. Si vous saviez tout ce que j’ai fait pour lui, toutes les obligations qu’il m’a, en un mot tout ce qu’il me doit, vous frémiriez d’en faire un parallèle avec sa manœuvre. Enfin, patience. Je compte que notre correspondance, à vous et à moi, ne sera pas altérée par cet événement. Je serai toute ma vie de même, c’est-à-dire l’ami le plus vrai et le plus tendre que vous puissiez avoir, et toujours à vous.

Médine.
Ce banquier, quelque temps après, revint sur l’eau. Rousseau voulut se raccommoder avec lui ; mais, n’y pouvant réussir, il demeura privé de toute société, jusqu’à ce qu’enfin une apoplexie, au commencement de l’année 1738, où nous sommes, vint lui ôter l’usage de ses membres et de la raison[40]. Telle a été la vie et la fin déplorable d’un homme qui aurait pu être très-heureux s’il eût dompté son malheureux penchant. Il est à souhaiter que son exemple instruise les jeunes gens qui s’appliquent aux lettres. On verra par cette courte histoire dans quelles suites funestes le talent d’écrire entraîne souvent, et on conclura :

Qui bene latuit, bene vixit[41].

LETTRE DU SIEUR SAURIN
À MADAME VOISIN.
Madame,

Quoique j’aie le malheur de n’être connu à la cour que par les affreuses idées qu’y a données de moi un cruel ennemi, j’ose me jeter à vos pieds, et implorer votre justice contre la protection même que vous avez accordée à mon accusateur. Il en fait ici contre moi, madame, un violent abus ; elle prévient les juges. Que ne peut point contre un homme de ma sorte la protection d’une personne de votre rang, qui joint encore à cette élévation les plus grandes lumières, et la plus haute réputation de piété ! Eh, quel regret n’auriez-vous pas, madame, si vous reconnaissiez dans la suite que cette puissante protection eût servi à opprimer un innocent ?

Je l’oserai dire, avec la confiance et le courage que donne à un homme de bien le témoignage de sa conscience : on vous expose à ce danger. Il ne s’agit pas de justifier et de sauver le sieur Rousseau : il s’agit de me rendre coupable et de me perdre. Je laisse, madame, à votre sagesse et à votre piété à juger si vous me connaissez assez pour ne pas douter que je ne sois un scélérat, que vous pouvez sans scrupule accabler sous le poids des plus vives sollicitations. Nous sommes tous sous les yeux de Dieu, le souverain juge, devant qui toute la grandeur humaine s’éclipse. Pesez, madame, en sa présence, ce que j’ai l’honneur de vous représenter. Si vous examinez à sa lumière les démarches où vous ont engagée les artifices et les feintes larmes de celui qui me persécute, j’ose attendre, madame, d’un cœur comme le vôtre, droit, grand, généreux, plein de bonté et de religion, que vous réparerez le mal qu’elles m’ont fait, ou que vous suspendrez du moins à l’avenir votre protection, dans l’incertitude où vous devez être à mon égard. Un jour, madame, vous en ferez davantage : vous serez indignée de la surprise qu’on vous a faite, et vous plaindrez l’infortune d’un philosophe, d’un géomètre, dont le caractère d’esprit a toujours été très-éloigné du goût de la poésie, qui serait emprisonné pour des vers infâmes faits contre ses plus particuliers amis, et contre lui-même ; accusé d’en être l’auteur par celui-là même à qui toute la terre les attribue, poète de profession, poëte satirique et libertin, dont toute la réputation n’est fondée que sur de violentes satires, et des épigrammes digues du feu, qu’il ne rougit pas d’avouer. Tel est, madame, de notoriété publique, mon accusateur. Mon respect pour la considération qu’il a surprise auprès de vous ne me permet pas d’en dire davantage. Je suis, avec tous les sentiments d’une profonde vénération,

Madame,
Votre, etc.
Du Châtelet, le 8 octobre 1710.

Extrait de l’arrêt du parlement rendu au sujet du procès criminel entre J.-B. Rousseau et J. Saurin, de l’Académie royale des sciences.

Vu par la cour le procès criminel fait par le lieutenant criminel du Châtelet, à la requête de Rousseau, demandeur et accusateur, contre Joseph Saurin, Guillaume Arnoult, Nicolas Boindin, et Charlotte Mailly, défendeurs et accusés ; ledit Arnoult prisonnier ès prisons de la Conciergerie du Palais ; la sentence du 12 décembre 1710, par laquelle ledit Saurin a été déchargé des plaintes, demandes et accusations contre lui faites, ordonné que l’écrou fait de la personne dudit Saurin sera rayé et biffé, et ledit Rousseau condamné en quatre mille livres de dommages-intérêts envers ledit Saurin, et aux dépens du procès à l’égard dudit Arnoult : les parties mises hors de cour, dépens à cet égard compensés. Ledit Boindin et ladite Mailly, pareillement déchargés avec dépens, pour tous dépens, dommages et intérêts. Faisant droit sur la requête dudit Saurin, qui demande permission d’informer de la subornation de témoins, permis audit Saurin d’informer de ladite subornation, et cependant ordonné que ledit Arnoult serait arrêté et recommandé es prisons ; l’acte d’appel de ladite sentence interjeté par ledit Rousseau ; requête dudit Arnoult ; requête dudit Saurin en réponse à celle dudit Arnoult ; autre requête dudit Saurin ; arrêt rendu à l’audience, par lequel la cour aurait donné défaut, et pour le profit ordonné que les informations faites à la requête du procureur général contre ledit Rousseau seraient jointes au procès, pour en jugeant y avoir tel égard que de raison, sans préjudice de la continuation desdites informations. Vu aussi par ladite cour l’addition d’information, faite par le conseiller à ce commis ; ouïs et interrogés en ladite cour lesdits Saurin, Arnoult, Boindin, et ladite Mailly, sur les faits résultants du procès, et cas à eux imposés. Tout considéré, ladite cour, sans s’arrêtera la requête dudit Arnoult, ayant égard à celle de Saurin, a mis et met les appellations au néant ; ordonne que la sentence dont a été appelé sortira effet, et néanmoins sera procédé en la cour, par-devant le conseiller rapporteur, à l’information en subornation de témoins à la requête dudit Saurin, pour icelle faite, communiqué au procureur général pour être ordonné ce que de raison. Condamne lesdits Rousseau et Arnoult chacun en l’amende ordinaire de douze livres, et ledit Rousseau aux dépens de la cause d’appel vers lesdits Saurin, Boindin, et ladite Mailly, ceux faits entre ledit Rousseau et Arnoult compensés, et les autres faits entre ledit Saurin et Arnoult réservés. Fait en parlement, le 27 mars 1711.

FIN DE LA VIE DE M. J.-B. ROUSSEAU.
  1. Jean-Baptiste Rousseau est né à Paris le 6 avril 1671 ; voyez Année littéraire, 1779, III, 352.
  2. Le 2 août.
  3. Ces mots en ma présence sont mis pour donner le change sur l’auteur de la Vie de J.-B. Rousseau : car l’année de la représentation du Café est celle de la naissance de Voltaire. (B.)
  4. Voltaire et Rousseau s’accusaient réciproquement d’avoir fait la Moïsade, qui est de Lourdet ; voyez Jugements sur quelques ouvrages nouveaux, I, 273.
  5. Elle fut jouée le 4 novembre 1695, en prose, et imprimée. L’auteur la mit depuis en vers, et c’est en vers seulement qu’on la trouve dans ses Œuvres.
  6. Le père de J.-B. Rousseau mourut le 17 mars 1706. Voyez le Dictionnaire critique de biographie et d’histoire, de A. Jal, article J.-B. Rousseau.
  7. Jason, ou la Toison d’or, en cinq actes, joué le 17 janvier 1696.
  8. Vénus et Adonis, en cinq actes, joué le 17 mars 1697.
  9. Joué le 17 décembre 1700.
  10. Le café tenu par la veuve Laurent était au coin des rues Dauphine et Christine.
  11. Campra (André), successivement maître de musique de diverses églises ou chapelles, né à Aix le 4 décembre 1660, est mort à Paris le 20 juillet 1744. On a de lui des opéras, des motets et des cantates.
  12. Pécour, mort le 11 avril 1729, à soixante-dix-huit ans, était danseur et maître de ballets à l’Opéra.
  13. Ce couplet commençait ainsi :

    Que jamais de son chant glacé
    Colasse ne nous refroidisse,
    Que Campra soit bientôt chassé,
    Qu’il retourne à son bénéfice.

  14. Clément Marot.
  15. François Rabelais.
  16. Melin de Saint-Gelais.
  17. La Ceinture magique fut jouée à l’hôtel de Conti, à Versailles, pendant le carnaval de 1701.
  18. L’on ne décrit ces exécrations que pour l’horreur des infâmes, et qu’afin d’exciter aux prières les gens de bien contre de pareilles abominations. (Note de Voltaire.)
  19. Sur de Brie, voyez la note 5 de la page 14.
  20. L’arrêt du parlement du 27 mars 1711, dont un extrait termine la Vie de J.-B. Rousseau, mentionne la sentence du Châtelet de 1710 (et non 1711, comme l’a imprimé Chaudon).
  21. Fériol (Charles, comte de), mort à Paris le 25 octobre 1722, à quatre-vingt-cinq ans, ambassadeur à Constantinople de 1699 à 1710.
  22. Œuvres diverses du sieur R***, Soleure, 1712, in-12.
  23. Dufresny était valet de chambre du roi, contrôleur de ses jardins. Voltaire n’a jamais eu ces titres. Ce ne fut qu’en 1745 qu’il eut le titre de gentilhomme ordinaire du roi. Si, en 1738, il appelle Dufresny son camarade chez le roi, c’est encore pour donner le change sur le véritable auteur de la Vie de J.-B. Rousseau. (B.)
  24. Londres, 1723, deux volumes in-4°.
  25. D’après ces derniers mots, on peut penser que cette Vie de Rousseau est antérieure à 1738, année de la publication des Éléments de la philosophie de Newton. (B.)
  26. Voyez, dans la Correspondance, la lettre de Voltaire aux auteurs de la Bibliothèque française, sous la date du 20 septembre 1736.
  27. Elles virent le jour en 1736, et donnèrent lieu à l’Utile Examen qu’on a vu page 233.
  28. De Regnard.
  29. Par Brueys et Palaprat.
  30. L’Esprit de contradiction et le Double Veuvage sont de Dufresny.
  31. Par Fagan.
  32. Par La Fosse.
  33. Par Thomas Corneille.
  34. Électre et Rhadamiste sont de Crébillon.
  35. Tragédie de La Chaussée, jouée le 28 février 1738, qui eut vingt-deux représentations de suite.
  36. Les Aïeux chimériques, imprimés en 1735, n’ont jamais été joués.
  37. Voyez cette ode, tome VIII.
  38. La Crépinade. Voyez cette pièce, tome X.
  39. Ici se trouvait rapportée, en quinze strophes, l’Ode sur l’ingratitude.
  40. Il mourut à Bruxelles le 17 mars 1741. (Note de l’édition de 1748 ou 1764.)
  41. Ovide, Tristes, livre III, élég. iv, vers 25, a dit : Bene qui latuit, bene vixit.