Vie et aventures de Martin Chuzzlewit/16

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Traduction par Alfred Stanislas Langlois Des Essarts .
Hachette (Tome 1p. 290-316).
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CHAPITRE XVI.
Martin quitte le noble et fin voilier américain le Screw, et débarque dans le port de New-York, aux États-Unis. – Il fait quelques connaissances et dîne dans une pension bourgeoise. – Détails sur ces événements.

Il y avait une légère émotion sur le bord même de cette terre de liberté ; car, la veille, on avait procédé à l’élection d’un alderman, et, comme une circonstance aussi émouvante ne saurait manquer d’exciter les passions, il avait paru nécessaire aux amis du candidat désappointé d’assurer les grands principes de la pureté des élections et de l’indépendance de l’opinion en cassant quelques jambes et quelques bras et, de plus, en poursuivant à travers les rues un malencontreux gentleman avec l’intention de lui fendre le nez. Ces aimables petites quintes de la fantaisie populaire n’étaient pas en elles mêmes choses assez neuve pour laisser grande trace au bout des vingt-quatre heures ; mais ce qui les ravivait et leur donnait une nouvelle notoriété, c’étaient les cris des vendeurs de journaux, qui non-seulement proclamaient ces faits avec des clameurs perçantes dans tous les quartiers hauts et bas de la ville, dans les débarcadères et sur les vaisseaux, mais encore sur le pont et jusque dans les cabines du steam-boat qui, avant même d’avoir touché le rivage, fut littéralement pris à l’abordage et envahi par une légion de ces jeunes citoyens.

« Voilà, messieurs, criait l’un, le New-York-Sewer d’aujourd’hui ! Voilà le New-York-Stabber d’aujourd’hui. Voilà le New-York-Family-Spy ! Voilà le New-York-Private-Listener ! Voilà le New-York-Peeper ! Voilà le New-York-Plunderer ! Voilà le New-York-Keyhole-Reporter ! Voilà le New-York-Rowdy-Journal ! Voilà tous les journaux de New-York ! Voilà les détails circonstanciés du mouvement patriotique d’hier, dans lequel les whigs ont été si bien brossés ; voilà l’affaire du vol avec effraction commis dans l’Alabama ; voilà l’intéressant récit d’un duel qui a eu lieu dans l’Arkansas à coups de couteau ; avec toutes les nouvelles politiques, commerciales et fashionables ! … Voilà ! … voilà ! … voilà les journaux ! qui veut des journaux ?

– Voilà le Sewer ! criait un autre. Voilà le Sewer ! le Sewer d’aujourd’hui ! … tirage à douze mille numéros avec le meilleur bulletin des marchés et toutes les nouvelles maritimes, quatre pleines colonnes de correspondance de l’intérieur ; avec un récit complet et détaillé du bal donné la nuit dernière par mistress White, où toutes les beauté et la fashion de New-York étaient réunies, et, de plus, des détails particuliers donnés spécialement pour le Sewer sur la vie privée des dames qui se trouvaient là ! … Voilà le Sewer ! Voilà quelques exemplaires des douze mille numéros quotidiens du New-York-Sewer ! … Voilà les révélations du Sewer sur la clique de Wall-Street ; voilà les révélations du Sewer sur la clique de Washington ; voilà le récit publié exclusivement par le Sewer d’un acte flagrant d’indécence commis par le secrétaire d’État quand il n’était âgé que de huit ans ; récit qui a été obtenu, à grands frais, de sa propre nourrice. Voilà le Sewer ! Voilà le New-York-Sewer, tiré à douze mille, avec une pleine colonne destinée à démasquer certains New-Yorkers dont vous trouverez ici les noms imprimés ! Voilà l’article du Sewer sur le juge qui l’a cité avant-hier pour fait de diffamation, et le tribut de reconnaissance du Sewer envers les jurés indépendants qui l’ont acquitté, ainsi que le compte établi par le Sewer de ce qui les attendait, s’ils l’avaient condamné ! … Voilà le Sewer ! voilà le Sewer ! voilà le Sewer vigilant, toujours sur le qui-vive ; le premier journal des États-Unis ; il en est à son numéro douze mille, et l’on tire encore. Voilà le New-York-Sewer !

C’est par ses moyens éclairés, dit une voix presque à l’oreille de Martin, que les passions bouillantes de mon pays se donnent satisfaction. »

Martin se retourna involontairement et aperçut, tout près de lui, un gentleman blême, ayant les joues creuses, les cheveux noirs, de petits yeux clignotants, et laissant voir dans cette partie de son visage une étrange expression qui n’était ni plaisante ni sévère, mais qui, au premier aspect, pouvait être prise indifféremment pour l’un ou pour l’autre. Il eût été difficile, même en y regardant à deux fois, d’assigner à cette expression une définition plus exacte que celle d’un mélange de finesse vulgaire et de moquerie. Ce gentleman, pour se donner un air d’importance, portait un chapeau à larges bords, et tenait ses bras croisés pour mieux faire ressortir la gravité de son maintien. Il était vêtu d’un pardessus bleu un peu mesquin, qui lui descendait presque jusqu’à la cheville, d’un pantalon court, à jambes flottantes, de même nuance, enfin, d’un gilet fané, en peau de chamois, à travers lequel un jabot de chemise sale faisait tout ce qu’il pouvait pour se mettre en évidence, jaloux de faire reconnaître l’égalité de ses droits civils avec les autres parties de son costume, et de maintenir pour son propre compte une déclaration d’indépendance. Ses pieds, d’une grandeur démesurée, étaient nonchalamment croisés, pendant qu’il était à moitié appuyé, à moitié assis sur le rebord du steam-boat ; et sa grosse canne, garnie à une de ses extrémités d’un grand bout de fer et à l’autre d’une forte pomme de métal, pendait à son poignet par un cordon orné d’un gland. Ainsi affublé, ainsi plongé dans un air de gravité profonde, il contracta tout ensemble le coin droit de sa bouche et son œil droit en répétant :

« C’est par ces moyens éclairés que les passions bouillantes de mon pays se donnent satisfaction. »

Comme il regardait positivement Martin et qu’il n’y avait là que lui, le jeune homme inclina la tête en disant :

« Vous voulez faire allusion à… ?

– Au palladium de la liberté rationnelle chez nous, monsieur, et à la terreur de la tyrannie étrangère au dehors. »

Ce disant, le gentleman montrait du bout de sa canne un vendeur de journaux qui était borgne et extraordinairement sale. Il continua ainsi :

« Je fais allusion, monsieur, à ce qui cause l’envie du monde entier ; je fais allusion au peuple qui marche à la tête de la civilisation humaine. Permettez-moi de vous demander, monsieur, dit-il encore en posant lourdement sur le pont le bout de sa canne ferrée, de l’air d’un homme avec lequel il ne ferait pas bon badiner, comment trouvez-vous mon pays ?

– Je ne suis pas encore bien préparé à répondre en ce moment à votre question, dit Martin, vu que je ne suis pas encore débarqué.

– Vous avez raison, monsieur ; je suis sûr que vous n’étiez pas préparé à voir des signes de prospérité nationale comme ceux qui sont là sous vos yeux ? »

Il lui montra les vaisseaux amarrés dans les débarcadères ; et alors il décrivit une espèce de moulinet avec son bâton, comme s’il voulait du même coup embrasser dans cette observation l’air et l’Océan.

« Ma foi ! dit Martin, je ne sais pas, j’ignorais. Oui. Je pense que vous avez raison. »

Le gentleman lui lança un regard malin en lui disant qu’il aimait sa politique.

« Il est naturel, ajouta-t-il, et en ma qualité de philosophe il ne m’est pas moins agréable d’observer les préjugés de l’esprit humain. »

Puis se tournant tout à fait vers Martin et appuyant son menton sur la pomme de sa canne, il lui dit encore :

« Vous avez, à ce que je vois, apporté ici votre tribut ordinaire de bassesse et de misère, d’ignorance et de crime, pour les jeter dans le sein de la grande République. Très-bien, monsieur ; qu’on nous en apporte de pleines cargaisons de la vieille patrie. Quand le vaisseau est au moment de couler bas, on dit que les rats déménagent. À mon sens, il y a beaucoup de vrai dans cette observation.

– Le vieux vaisseau restera à flot un an ou deux encore pour le moins, » répondit Martin avec un sourire provoqué en partie par les paroles, en partie par la prononciation même du gentleman, car elle était assez étrange ; par exemple, il accentuait avec énergie tous les mots courts et monosyllabiques, et laissait les autres devenir ce qu’ils pouvaient : comme s’il pensait que les mots plus longs étaient bien assez grands pour aller tout seuls, tandis que les petits avaient besoin qu’on ne les lâchât pas d’un moment.

« Le poëte, dit-il, monsieur, appelle l’Espérance la nourrice du jeune Désir. »

Martin répondit qu’en effet il avait entendu dire que la vertu cardinale en question servait parfois à ces fonctions domestiques.

« Dans le cas présent, monsieur, dit le gentleman, vous verrez qu’elle n’élèvera point son enfant.

– On verra avec le temps, » dit Martin.

Le gentleman hocha gravement la tête et demanda :

« Quel est votre nom, monsieur ? »

Martin se nomma.

« Votre âge, monsieur ? »

Martin dit son âge.

« Votre profession, monsieur ? »

Martin le satisfit également sur ce sujet.

« Quels sont vos projets, monsieur ? demanda le gentleman.

— En vérité, dit en riant Martin, je serais bien embarrassé de m’expliquer à cet égard, car je n’en sais rien moi-même.

– Non ? s’écria le gentleman.

– Non, » dit Martin.

Le gentleman mit sa canne sous son bras gauche et fit subir à Martin un examen plus approfondi, plus complet qu’il n’avait eu encore le loisir de le faire. Lorsqu’il eut achevé son examen, il étendit sa main droite, saisit en la secouant la main de Martin et dit :

« Je m’appelle le colonel Diver. Je suis l’éditeur du New-York-Rowdy Journal. »

Martin reçut cette confidence avec le degré de respect que semblait commander une communication aussi importante.

« Le New-York-Rowdy Journal, reprit le colonel, est, vous ne pouvez l’ignorer, monsieur, l’organe de l’aristocratie dans notre ville.

– Comment ! dit Martin, il y a une aristocratie dans votre ville ? De quoi se compose-t-elle donc ?

– De l’intelligence, monsieur, répliqua le colonel, de l’intelligence et de la vertu ; puis aussi de ce qui en est la conséquence nécessaire dans notre république, des dollars, monsieur. »

Martin fut charmé d’apprendre cela, bien persuadé que, si par l’intelligence et la vertu on était amené naturellement à acquérir des capitaux, il ne tarderait pas à devenir un grand capitaliste. Il allait exprimer le plaisir que lui causait cette bonne nouvelle, quand il fut interrompu par le capitaine du vaisseau. Celui-ci venait en ce moment serrer la main au colonel, et, voyant sur le pont un étranger bien mis (car Martin s’était débarrassé de son vieux manteau), il lui pressa les mains également. Ce fut un indicible soulagement pour Martin, qui, en dépit de la supériorité reconnue de l’Intelligence et de la Vertu dans cet heureux pays, eût été profondément mortifié de paraître aux yeux du colonel Diver sous les misérables dehors d’un passager de la chambre d’arrière.

« Eh bien ! capitaine ? dit le colonel.

– Eh bien ! colonel ? s’écria le capitaine. Vous avez une mine magnifique. J’avais peine à vous reconnaître ; cependant c’est bien vous.

– Une bonne traversée, capitaine ? demanda le colonel, le prenant à part.

– Excellente ! Une fameuse traversée, si l’on considère le temps, dit ou plutôt chanta le capitaine, qui était un indigène pur sang de la Nouvelle-Angleterre.

– Vrai ? dit le colonel.

– Excellente en vérité, monsieur, dit le capitaine. Je viens d’envoyer un mousse à votre bureau avec la liste des passagers, colonel.

– Vous n’avez peut-être pas à votre disposition un autre mousse ? dit le colonel d’un ton presque sévère.

– Oh ! que si fait. Je peux vous en donner une douzaine, si vous en avez besoin, colonel.

– Il ne m’en faudrait qu’un, un peu fort, pour porter à mon bureau une douzaine de bouteilles de vin de Champagne, fit observer le colonel d’un air rêveur. Vous avez rudement marché ?

– Oui, je vous en réponds.

– C’est si près ! vous savez, observa le colonel. Je suis bien aise que vous ayez fait cette traversée-là rondement, capitaine ! … Si vous n’avez pas de grandes bouteilles, n’importe. Le mousse pourra aussi bien porter le tout en vingt-quatre pintes ; il en sera quitte pour faire deux fois la course. Ah ! ah ! voilà ce qui s’appelle une fameuse traversée, capitaine !

– Une traversée dont on parlera longtemps, répondit le patron.

– Je vous fais compliment de votre succès, capitaine… Vous pourriez me prêter en même temps un tire-bouchon et une demi-douzaine de verres, s’il vous plaît. »

Puis se tournant vers Martin et exécutant à la surface du pont des arabesques avec sa canne, le colonel ajouta :

« Les éléments ont beau se coaliser contre ce noble bâtiment national le Screw, il n’en opère pas moins avec assurance sa traversée comme une flèche. »

Le capitaine, qui avait en ce moment même le Sewer en train de faire un lunch copieux dans une cabine, tandis que dans une autre, l’aimable Stabber buvait à tomber sous la table, prit cordialement congé de son ami le colonel, et se hâta d’aller préparer l’envoi de vin de Champagne, sachant bien (comme il en eut la preuve plus tard) que, s’il manquait à se concilier les bonnes grâces de l’éditeur du Rowdy Journal, ce potentat n’attendrait pas jusqu’au lendemain pour le dénoncer au blâme public, lui et son journal, en lettres capitales, et que probablement même il comprendrait dans la même attaque la mémoire de sa mère, dont la mort ne remontait guère à plus d’une vingtaine d’années.

Le colonel était resté seul avec Martin. Voyant le jeune homme prêt à descendre, il l’arrêta et lui offrit, en considération de son titre d’Anglais, de lui faire voir la ville et de le présenter, si tel était son désir, dans une bonne pension bourgeoise. Mais avant tout, dit-il, j’espère que vous me ferez l’honneur de m’accompagner au bureau du Rowdy Journal, pour y partager une bouteille d’un vin de Champagne que je tire directement de France.

Cette offre était si gracieuse, si hospitalière, que Martin s’empressa d’y acquiescer, quoiqu’il fût encore bien matin. Ayant donc donné ordre à Mark, qui était fort occupé de son amie, et des trois enfants de cette pauvre femme, d’aller attendre ses instructions ultérieures au bureau du Rowdy Journal, dès qu’il en aurait fini avec cette famille et se serait débarrassé des bagages, Martin mit pied à terre et accompagna sur le quai son nouvel ami.

Ils passèrent non sans peine à travers la triste foule d’émigrants qui encombraient le débarcadère : ces malheureux, entassés autour de leurs lits et de leurs bagages avec le sol nu sous les pieds et le ciel nu sur la tête, ne connaissaient pas plus le pays que s’ils étaient d’une autre planète. Martin et le colonel suivirent d’abord quelque temps une rue animée, bordée d’un côté par le quai et des bâtiments amarrés, de l’autre par une longue file d’agences et de magasins en brique d’un rouge éclatant, ornés de plus d’écriteaux noirs avec des lettres blanches et de plus d’écriteaux blancs avec des lettres noires que Martin n’en avait jamais vu réunis de sa vie sur un espace cinquante fois plus considérable. Ils entrèrent ensuite dans une rue étroite, puis dans d’autres rues également étroites, jusqu’à ce qu’enfin ils s’arrêtèrent devant une maison sur laquelle on avait peint en grandes lettres : ROWDY JOURNAL.

Le colonel, qui avait marché tout le long du chemin en tenant la main dans le pli de son habit sur sa poitrine, en balançant de temps en temps sa tête à droite et à gauche et en enfonçant son chapeau sur ses deux oreilles, comme un homme fatigué du sentiment de sa propre grandeur, mena Martin par un escalier sombre et sale jusqu’à une chambre de même nature, tout en désordre, toute jonchée de méchants bouts de journaux et d’autres débris chiffonnés d’épreuves et de manuscrits. Derrière une vieille table à écrire toute vermoulue était assis un individu avec un trognon de plume entre les dents et une paire de grands ciseaux à la main droite ; il était en train de tailler et de rogner un régiment de Rowdy Journals. Sa tournure était si grotesque, que Martin eut quelque peine à conserver son sérieux, bien qu’il sût que le colonel Diver l’observait de près.

L’individu qui était donc à tailler et rogner avec ses ciseaux les Rowdy Journals était un tout petit gentleman qui avait l’air extrêmement jeune, la figure couverte d’une pâleur maladive, causée en partie peut-être par l’activité de sa pensée, mais l’usage immodéré du tabac y était certainement aussi pour quelque chose : car, en ce moment même, il chiquait avec énergie. Il portait son col de chemise rabattu sur un ruban noir, et ses cheveux longs (méchante touffe de filasse) n’étaient pas seulement lissés avec une belle raie sur le front ; pour ne rien lui laisser perdre de sa physionomie poétique, il se les était fait épiler par places, afin qu’on pût faire honneur à son intelligence du développement de ses bosses frontales, quand ce n’étaient que des boursouflures de la peau dénudée : son nez appartenait à cet ordre d’architecture que l’envie humaine appelle « retroussé ; » le sien, en effet, se dressait à son extrémité avec une sorte de défi dédaigneux. Sur la lèvre supérieure de ce jeune gentleman, il y avait comme l’ombre d’un duvet roux ; mais c’était si peu, si peu de chose, que, même avec la meilleure volonté du monde, on y eût vu plutôt une trace récente de pain d’épice qu’une sérieuse promesse de moustache, espérance d’ailleurs que son âge si tendre en apparence aurait pu faire paraître présomptueuse. Il était actionné à sa besogne, et, chaque fois qu’il ouvrait sa grande paire de ciseaux, il faisait avec ses mâchoires un mouvement analogue qui lui donnait un air formidable.

Martin ne fut pas longtemps sans se dire que ce devait être le fils du colonel Diver, l’espérance de la famille, la future colonne du Rowdy Journal, et déjà il ouvrait la bouche pour dire que c’était sans doute le petit garçon du colonel, et qu’il n’y avait rien de plus drôle que de le voir jouer au rédacteur dans toute la sérieuse ingénuité de l’enfance, quand le colonel l’interrompit vivement pour lui dire :

« Mon rédacteur de la guerre, monsieur ! … M. Jefferson Brick ! »

Martin ne put s’empêcher de tressaillir à cette déclaration inattendue, comme aussi en songeant à l’erreur irréparable qu’il avait été sur le point de commettre.

M. Brick parut satisfait de l’impression qu’il avait produite sur l’étranger ; il lui serra les mains avec un air de protection destiné à le rassurer et à lui apprendre qu’il n’avait rien à craindre, et que lui (Brick) n’avait nulle intention de lui faire du mal.

« Vous avez entendu parler de Jefferson Brick, à ce que je vois, monsieur ? demanda le colonel en souriant. L’Angleterre a entendu parler de Jefferson Brick. L’Europe a entendu parler de Jefferson Brick. Attendez, quand avez-vous quitté l’Angleterre, monsieur ?

– Il y a cinq semaines environ, dit Martin.

– Cinq semaines environ, » répéta le colonel en réfléchissant.

Il s’assit sur la table et balança ses jambes.

« Maintenant, permettez-moi de vous demander, monsieur, lequel, avant cette époque, des articles de M. Brick avait été le plus désagréable au parlement britannique et à la court de Saint-James.

– Sur ma parole, murmura Martin, je…

– J’ai quelque raison, monsieur, interrompit le colonel, de savoir que les cercles aristocratiques de votre pays tremblent au nom de Jefferson Brick. J’aimerais, monsieur, à apprendre de votre bouche lequel de ses arguments a atteint du coup le plus mortel…

– Les cent têtes de l’Hydre de la Corruption qui rampent aujourd’hui dans la poussière, sous la lance de la Raison, et qui vomissent jusqu’à la voûte céleste, au-dessus de nos têtes, leur jet de sang abhorré, dit M. Brick qui, pour citer son dernier article, commença par mettre sur sa tête une petite casquette de drap bleu garnie d’une visière de cuir verni.

– Les libations de la liberté, Brick… commença le colonel.

– Doivent quelquefois se faire avec un verre de sang, » cria Brick.

Et en disant « sang, » il imprima un mouvement marqué au ressort de ses grands ciseaux, comme si les ciseaux avaient répondu « sang » pour montrer qu’ils partageaient complètement son opinion. Après cela, le colonel et son rédacteur s’arrêtèrent, attendant une réponse, et regardèrent Martin.

« Sur mon honneur, dit ce dernier qui, pendant ce temps, avait repris tout son sang-froid habituel, je ne saurais vous donner aucune information satisfaisante sur ce que vous me demandez ; car la vérité est que je…

– Arrêtez ! cria le colonel, jetant un regard farouche à son rédacteur de la guerre et secouant sa tête après chaque phrase. La vérité est que vous n’avez jamais entendu parler de Jefferson Brick, monsieur ; que vous n’avez jamais lu Jefferson Brick, monsieur ; que vous n’avez jamais vu le Rowdy Journal, monsieur ; que vous ne vous doutiez pas, monsieur, de sa haute influence sur les cabinets de l’Europe. N’est-ce pas ?

– C’est précisément ce que j’allais vous dire, répondit Martin.

– Contenez-vous, Jefferson, dit gravement le colonel. Ne bougez pas ! … Oh ! les Européens ! … Allons ! là-dessus prenons un verre de vin ! »

Ce disant, il descendit de la table et alla tirer d’un panier derrière la porte une bouteille de vin de Champagne et trois verres.

« Monsieur Jefferson Brick, dit le colonel, remplissant son verre et celui de Martin, et poussant la bouteille vers l’autre gentleman, veuillez nous faire un petit discours.

– Bien, monsieur, s’écria le rédacteur de la guerre ; puisque vous me faites un appel, je vais vous faire raison. Je porte un toast, monsieur, au Rowdy Journal et à ses frères ; à ce puits de la Vérité, dont les eaux peuvent être noires, parce qu’elles sont composées d’encre d’imprimerie, mais n’en sont pas moins assez limpides pour former à mon pays un miroir où il peut voir distinctement le reflet de sa Destinée.

– Écoutez, écoutez ! cria le colonel en extase. Vous voyez qu’il ne manque pas, monsieur, d’images fleuries dans le langage de mon ami ?

– Comment donc ! mais il y en a beaucoup, dit Martin.

– Voilà, monsieur, le Rowdy d’aujourd’hui, le journal du jour, dit le colonel, tendant à Martin un papier. Vous y trouverez Jefferson Brick à son poste accoutumé, à l’avant-garde de la civilisation humaine et de la pureté des mœurs. »

En même temps le colonel s’était assis de nouveau sur la table. M. Brick prit également place de la même façon sur le même meuble, et ils se mirent à boire un peu bien. Ils regardaient fréquemment Martin, tandis qu’il lisait le journal, puis échangeaient entre eux un clin d’œil. Quand Martin eut achevé sa lecture, pendant que les deux gentlemen achevaient leur deuxième bouteille, le colonel lui demanda ce qu’il disait de ça.

« Mais c’est horriblement personnel, » dit Martin.

Cette observation parut flatter sensiblement le colonel.

« Je l’espère parbleu bien ! dit-il.

– Ici, dit M. Jefferson Brick, nous jouissons d’une indépendance complète. Nous faisons ce que nous voulons.

– Si j’en juge par cet échantillon, répliqua Martin, il doit y avoir ici quelques milliers d’hommes qui font de l’indépendance à rebours et souffrent exactement le contraire de ce qu’ils voudraient.

– Eh bien ! dit le colonel, ils cèdent à la volonté toute puissante de l’Instituteur populaire ; il y en a bien quelques uns par-ci par-là qui regimbent ; mais, en général, nous avons barres sur la vie privée comme sur la vie publique de nos concitoyens. C’est une quasi-institution de notre heureuse patrie, comme par exemple…

– Oui, par exemple, l’esclavage des noirs, souffla M. Brick.

– Par… faitement juste, fit le colonel.

– Pardon ! dit Martin avec une certaine hésitation, puis-je me hasarder à vous demander, d’après un fait que je remarque dans votre journal, s’il arrive souvent à l’Instituteur populaire… (Je me trouve un peu embarrassé pour exprimer ma pensée sans vous offenser), s’il lui arrive souvent de commettre des faux ? de forger, par exemple, des lettres, poursuivit-il, car il vit que le colonel était aussi calme et aussi à son aise que s’il s’agissait d’un compliment, et d’affirmer de la manière la plus solennelle qu’elles ont été écrites à des dates récentes par des hommes existants ?

– Très-bien ! dit-il ; cela arrive de temps en temps.

– Et le peuple qu’on instruit ainsi, que fait-il ? demanda Martin.

– Il les achète, » répondit le colonel.

M. Jefferson cracha et rit, le premier copieusement, le second finement.

« Il les achète par centaines de mille, reprit le colonel. Nous sommes une nation entreprenante, et nous savons apprécier ce caractère-là chez les autres.

– Ainsi, de faire un faux, vous appelez cela, en Amérique, avoir l’esprit entreprenant ? demanda Martin.

— Certainement, dit le colonel. Le genre américain comprend une foule d’excellentes choses auxquelles vous donnez d’autres noms. Mais vous ne pouvez pas vous y faire en Europe, et nous, nous y sommes faits.

– Oui, pensa Martin, cela n’est que trop vrai, et vous n’êtes guère gênés dans vos actions par vos scrupules.

– Dans tous les cas, dit le colonel, se baissant pour ranger dans un coin la troisième bouteille vide à côté des deux premières, quel que soit le nom que nous donnions à la chose, je suppose, si c’est un faux, que ce n’est pas l’Amérique qui en a l’étrenne, monsieur.

– Je suppose que non, répliqua Martin.

– Ni pour tous les autres exercices qu’elle peut donner à son esprit entreprenant, je présume…

– Je ne le crois pas non plus.

– Eh bien, dit le colonel, alors tout cela est venu de notre ci-devant patrie, et c’est à notre ci-devant patrie et non à la nouvelle que remonte le blâme, voilà tout ! À présent, si M. Jefferson Brick et vous, monsieur, vous voulez bien filer ; je vais passer le dernier pour fermer la porte. »

C’était un signal de départ clair et net : il n’y avait pas moyen de s’y tromper. Martin se mit donc en devoir de descendre l’escalier, à la suite du rédacteur de la guerre, qui ouvrait majestueusement la marche. Le colonel les suivait. Ils quittèrent le bureau du Rowdy Journal, et reprirent les rues. Martin, en route, ne savait pas trop s’il ne devait pas donner des coups de pied dans le derrière au colonel, pour avoir eu l’audace de lui adresser la parole sans le connaître. Il ne pouvait pas croire que son établissement et lui fussent bien, en effet, au nombre des institutions estimées de cette terre régénérée.

Ce qu’il y avait de certain, c’est que le colonel Diver, à l’abri derrière sa position solide et son intelligence parfaite de l’opinion publique, s’inquiétait fort peu de ce que Martin ou tout autre pouvait penser de lui. Sa marchandise, hautement épicée, était mise en vente et elle se vendait ; ses milliers de lecteurs n’avaient pas plus le droit de rejeter sur lui le plaisir qu’ils trouvaient à cette fange, qu’un glouton d’imputer à son cuisinier la responsabilité des excès de sa brutalité. Rien n’eût plus charmé le colonel que de s’entendre dire qu’un homme comme lui ne pourrait pas impunément se pavaner comme il faisait par les rues de toute autre ville du monde : car la seule conclusion qu’il en eût tirée, c’eût été la certitude logique que son genre de commerce était parfaitement d’accord avec le goût dominant, et qu’il représentait, avec une exactitude fidèle, le type national américain.

Ils suivirent, l’espace d’un mille ou deux, une belle rue que le colonel dit s’appeler Broadway, et qui, au dire de M. Jefferson Brick, « enfonçait toutes les rues de l’univers. » Tournant enfin par une des nombreuses rues qui partaient de cette artère principale, ils s’arrêtèrent devant une maison d’un extérieur plus que simple, où il y avait à chaque fenêtre une persienne. Quelques marches conduisaient à une porte d’entrée peinte en vert ; de chaque côté, la grille était décorée d’un ornement blanc qui ressemblait à un ananas pétrifié ; au-dessus du marteau se trouvait une petite plaque oblongue de même métal, portant gravée de nom de PAWKINS. Quatre porcs rôdaient par là, regardant en bas du côté des cuisines du sous-sol.

Le colonel heurta à la porte de l’air d’un habitué de la maison. Une servante irlandaise passa sa tête à l’une des fenêtres d’en haut pour voir qui frappait. Tandis qu’elle descendait l’escalier, les pourceaux furent rejoints par deux ou trois de leurs amis qui débouchaient de la rue voisine, et tous, de compagnie, se vautrèrent sans façon dans le ruisseau.

« Le major est-il à la maison ? demanda le colonel en entrant.

– Est-ce le maître, monsieur ? répliqua la servante avec une hésitation qui semblait indiquer qu’il y avait dans l’établissement une provision de majors.

– Le maître ! … répéta le colonel Diver, s’arrêtant brusquement et se tournant vers son rédacteur de la guerre.

– Oh ! voilà bien les dégradantes institutions de l’empire britannique, colonel, dit Jefferson Brick. Le maître ! …

– Quel mal voyez-vous donc à cela ? demanda Martin.

– Plût à Dieu qu’on n’entendit jamais prononcer ce mot-là dans notre pays ! dit Jefferson Brick ; voilà tout. Il n’y a qu’une domestique dégradée, aussi étrangère que celle-ci aux bienfaits de notre forme de gouvernement, pour oser l’employer. Il n’existe pas de maître chez nous.

– Tout le monde y est donc propriétaire ? » demanda Martin.

M. Jefferson Brick, sans faire de réponse, suivit les pas du propriétaire du Rowdy Journal. Martin en fit autant, se disant que peut-être les fiers et indépendants citoyens qui, dans leur élévation morale, reconnaissaient le colonel pour leur maître, rendraient un plus digne hommage à la déesse de la Liberté en passant leurs nuits couchés sur le poêle d’un serf russe.

Le colonel pénétra dans une salle située au rez-de-chaussée, sur le derrière de la maison, salle bien éclairée et de vastes dimensions, mais on ne peut pas plus dépourvue de tout confort. Il ne s’y trouvait rien que les quatre murs froids et blancs et le plafond, un misérable tapis, une grande table à manger toute délabrée et atteignant de bout en bout les extrémités de la salle, et enfin une étonnante collection de chaises à fond de canne. À l’extrémité de cette salle de festin était un poêle muni de chaque côté d’un grand crachoir en cuivre ; ce poêle se composait de trois tuyaux de tôle montés sur un garde-feu et reliés ensemble à la manière des deux frères siamois. Devant ce calorifère d’un nouveau genre, se balançait sur une chaise à bascule un gentleman de haute taille, ayant son chapeau sur la tête ; il s’amusait à cracher alternativement dans le crachoir de droite et le crachoir de gauche, puis recommençait à se bercer de la même façon. Un domestique nègre, en veste d’un blanc douteux, était activement occupé à poser sur la table deux longues files de couteaux et de fourchettes, séparées de distance en distance par des cruchons pleins d’eau, et, en faisant le tour de cette table appétissante, il rajustait avec ses doigts sales la nappe plus sale encore qui était toute de travers, telle qu’on l’avait laissée au déjeuner. Le poêle rendait l’atmosphère de la chambre très-chaude et suffocante ; mais si l’on y joint l’odeur nauséabonde de potage qu’exhalait la cuisine et celle des débris de tabac qui se trouvaient dans les crachoirs en question, il n’y avait pas moyen d’y tenir, pour un étranger.

Le gentleman assis dans la chaise à bascule avait le dos tourné, et était d’ailleurs si absorbé par son délassement intellectuel, qu’il ne s’aperçut pas de l’entrée des nouveaux venus, jusqu’au moment où le colonel, s’étant approché du poêle, lança, par sa part personnelle, le denier de la veuve dans le crachoir, précisément au moment où le major, car c’était le major, se penchait pour en faire autant. Le major Pawkins suspendit son offrande, releva la tête et dit, avec un air tout particulier de calme et de fatigue, comme un homme qui a été sur pied toute la nuit (le même air que Martin avait du reste observé déjà chez le colonel et chez M. Jefferson Brick) :

« Eh bien ! colonel ?

– Major, répondit celui-ci, voici un gentleman nouvellement débarqué d’Angleterre, qui est décidé à se loger chez vous, si les conditions de prix lui conviennent. »

Le major serra la main de Martin sans faire mouvoir un seul muscle de son visage.

« Je suis bien aise de vous voir, monsieur, dit-il ; vous vous portez bien, j’espère ?

– Jamais je ne me suis mieux porté, dit Martin.

– Et jamais, répliqua le major, vous n’aurez eu pour cela d’occasion plus favorable. Vous allez voir le soleil dans ce pays-ci.

– Mais je crois me rappeler que je l’ai vu briller quelquefois dans mon pays, dit Martin avec un sourire.

– Je ne crois pas, » repartit le major.

Il prononça ces mots avec un accent d’indifférence stoïque, mais cependant sur un ton de fermeté qui ne permettait aucune contradiction à cet égard. La question ainsi réglée, il mit son chapeau un peu de côté, afin de se gratter plus commodément la tête, et salua M. Jefferson Brick d’un signe nonchalant.

Le major Pawkins (gentleman originaire de Pensylvanie), se distinguait par un vaste crâne et un front jaune très-protubérant ; grâce à ces avantages, le major passait dans les tavernes et autres lieux de même espèce pour un homme d’une intelligence énorme. Ce n’était que plus tard qu’on s’apercevait, à son regard hébété et à son allure pesante, que c’était un de ces hommes qui, à parler au figuré, ont besoin de beaucoup de place pour se retourner ; mais dans son commerce des produits de son intelligence, il avait l’habitude invariable de mettre en étalage tout son fonds (et peut-être plus), ce qui ne manquait jamais son effet sur la clique de ses admirateurs. Probablement c’est comme cela aussi qu’il avait conquis l’estime de M. Jefferson Brick, qui saisit un moment favorable pour murmurer à l’oreille de Martin :

« Un des hommes les plus remarquables de notre pays, monsieur. »

Il ne faut pas supposer, toutefois, que le seul titre du major à une large part de sympathie et de considération consistât à mettre constamment en étalage sur le marché ses hautes facultés à vendre ou à louer. C’était, de plus, un grand politique, et il avait réduit son symbole à un article de foi dans toutes les affaires publiques où se trouvaient mêlés l’honneur et l’intérêt de son pays ; c’était celui-ci : « Passez-moi l’éponge là-dessus, et recommencez comme si de rien n’était. » Cette maxime avait fait de lui un patriote. En affaires de commerce, c’était aussi un hardi spéculateur ; pour parler plus explicitement, il possédait un génie très-distingué pour l’escroquerie, et il n’y avait pas de citoyen éminent dans l’Union qui pût se vanter de lui en remontrer pour faire sauter une banque, négocier un emprunt ou former une compagnie d’agiotage sur les terrains, c’est-à-dire pour faire fondre la ruine, la peste et la mort, sur des centaines de familles. Ces talents lui avaient fait la réputation d’un négociant admirable. Il était capable de flâner dans une salle de cabaret douze heures de suite à discuter les intérêts de la nation, et tout ce temps-là de dire un tas de sottises sans queue ni tête, de mâcher plus de tabac, de fumer plus de cigares, de boire plus de rum-toddy[1], plus de mint-julep [2], plus de gin-slint[3] et de cocktail[4]. qu’aucun autre gentleman de sa connaissance. Cette capacité avait fait de lui un orateur et un favori du peuple. En un mot, le major était ce qu’on appelle dans le pays un homme d’avenir, un caractère populaire, et il était en passe d’être envoyé par les radicaux à la chambre des représentants de New-York, si ce n’est même à Washington. Mais, comme la prospérité particulière d’un citoyen ne marche pas toujours d’accord avec son dévouement patriotique aux affaires publiques, et comme les opérations frauduleuses ont aussi des hauts et des bas, le major n’était pas toujours très-huppé. C’est ce qui faisait qu’en ce moment Mme Pawkins tenait une pension bourgeoise, et que le major Pawkins mangeait le fonds de son épouse, en attendant mieux.

« Vous êtes venu visiter notre pays, monsieur, dit le major, à une époque de grande crise commerciale.

– De crise alarmante, dit le colonel.

– À une époque de stagnation sans précédent, dit M. Jefferson Brick.

– Cette nouvelle m’afflige, dit Martin ; mais j’espère que cet état de choses ne durera pas. »

Martin ne connaissait point l’Amérique ; sinon, il eût su parfaitement que, s’il fallait en croire l’un après l’autre tous ses citoyens sur parole, les affaires y sont toujours en baisse, toujours en stagnation, toujours à l’état de crise alarmante et jamais autrement ; tandis qu’en masse ils sont toujours prêts à vous jurer sur l’Évangile, à toute heure de jour ou de nuit, que l’Amérique est la plus florissante, la plus prospère de toutes les contrées du globe habitable.

« J’espère que cet état de choses ne durera pas, dit Martin.

– Oh ! répondit le major, je pense bien que, d’une manière ou d’une autre, il faudra que nous sortions de là et qu’enfin nous marchions comme il faut.

– Nous sommes pleins d’élasticité, dit le Rowdy Journal.

– Nous sommes un jeune lion, dit M. Jefferson Brick.

– Nous avons en nous des principes vivifiants et énergiques, fit observer le major. Ah çà, colonel, est-ce que nous n’allons pas boire un peu d’absinthe avant le dîner ? »

Le colonel ayant accueilli cette proposition avec un grand empressement, le major Pawkins émit l’avis qu’on se rendît au cabaret voisin, qui, dit-il, n’était qu’à deux pas, au premier bloc[5]. Alors il engagea Martin à s’entendre avec mistress Pawkins pour les détails relatifs aux conditions de nourriture et de logement, et lui apprit qu’il aurait le plaisir de voir cette dame au dîner, qui ne tarderait pas à être prêt ; car on dînait à deux heures, et il était deux heures moins un quart. Ceci lui rappela que, si l’on voulait prendre l’absinthe, il n’y avait pas de temps à perdre ; aussi décampa-t-il sans plus de cérémonie : « Me suivra qui voudra ! »

Quand le major se leva de sa chaise à bascule devant le poêle, et troubla ainsi l’air chaud et la bonne odeur de soupe qui flottait sur le front de ses amis, le vieux tabac domina tellement tous les autres parfums, qu’il ne fut plus permis de douter que les vêtements de ce gentleman n’en fussent imbibés. Martin, en s’acheminant derrière lui vers le cabaret, ne put s’empêcher de penser que ce grand major si roide, avec sa nonchalance et son port langoureux, avait l’air lui-même de quelque vieux chicot de plante nicotine qu’il serait bon d’arracher du jardin public, dans l’intérêt de ce lieu réservé, pour le jeter sur le tas de fumier du coin.

Ils rencontrèrent au cabaret bien d’autres mauvaises herbes comme lui, dont la plupart, non moins altérées que crottées, étaient joliment à sec dans un sens, quoique bien rafraîchies dans un autre. De ce nombre était un gentleman qui, d’après ce que Martin put en savoir, par la conversation qui s’engagea pendant qu’on absorbait l’absinthe, allait partir dans l’après-midi pour une tournée d’affaires de six mois environ sur les frontières de l’ouest, et qui, en fait de bagage et d’équipement pour ce voyage, possédait uniquement un chapeau verni et une petite valise de cuir jaune, absolument semblables au chapeau et à la valise du gentleman qui était venu d’Angleterre par le Screw.

Ils s’en revenaient tout tranquillement ; Martin donnait le bras à M. Jefferson Brick, et devant eux marchaient côte à côte le major et le colonel, quand tout à coup, au moment où ils n’étaient plus qu’à la distance d’une ou deux maisons de la demeure du major, ils entendirent le bruit d’une cloche sonnée vigoureusement. Aussitôt que ce son eut frappé leurs oreilles, le colonel et le major s’élancèrent comme des fous, gravirent les degrés du perron et franchirent la porte qui était entrebâillée, tandis que M. Jefferson Brick, dégageant son bras de celui de Martin, se précipitait dans la même direction et disparaissait également.

« Bonté du ciel ! pensa Martin ; le feu est à la maison, c’est un signal d’alarme ! … »

Mais il n’y avait ni feu, ni flamme, ni odeur de brûlé. Comme Martin restait indécis à la même place, trois autres gentlemen, dont les traits exprimaient aussi l’horreur et l’agitation, arrivèrent en tournant brusquement le coin de la rue, se heurtèrent sur les marches du perron, s’y disputèrent un instant le passage, et se précipitèrent dans la maison en un étrange pêle-mêle de bras et de jambes. Ne pouvant plus y tenir, Martin les suivit. Bien qu’il allât bon pas, il se vit poussé, jeté de côté et dépassé par deux autres gentlemen qui, dans leurs mouvements précipités, étaient évidemment exaspérés par la folie.

« Où est-ce ? cria Martin hors d’haleine à un nègre qu’il rencontra dans le couloir.

– Dans la salle à manger, monsieur. Le colonel avoir gardé à vous une chaise auprès de lui, monsieur.

– Une chaise !

– Pour le dîner, monsieur. »

Martin le regarda un moment et partit d’un fou rire, à quoi le nègre, dans sa bonne humeur et son désir de plaire, répondit si cordialement et de franc jeu, que ses dents blanches brillèrent comme un jet lumineux.

« Vous êtes le plus drôle de corps que j’aie jamais vu, dit Martin en lui frappant sur le dos, et il n’y a pas d’absinthe telle que vous pour me mettre en appétit. »

Après cette déclaration il entra dans la salle à manger, où il se glissa vers la chaise que le colonel avait réservée pour lui en la retournant et en appuyant le dossier sur la table. Ce gentleman était d’ailleurs en ce moment tout absorbé par le dîner.

La compagnie était nombreuse : dix-huit à vingt personnes environ, dont cinq ou six dames, serrées les unes contre les autres en une petite phalange. Tous les couteaux, toutes les fourchettes fonctionnaient à l’envi avec une activité effrayante ; à peine prononçait-on quelques paroles ; chacun semblait consommer de toutes ses forces pour son propre salut, comme si l’on s’attendait à éprouver les horreurs d’une famine d’ici au déjeuner du lendemain matin, et qu’il fût grand temps de satisfaire, à son corps défendant, la première loi de la nature. Le rôti de volaille, la principale pièce de résistance, car elle se composait d’une dinde au haut bout, d’une paire de canards au bas bout, et de deux poulets au milieu, disparut avec autant de rapidité que si chacun de ces volatiles avait fait usage de ses ailes pour s’envoler, par un effort désespéré, au fond d’un gosier humain. Les huîtres bouillies et marinées sortaient de leurs larges réservoirs pour passer par vingtaines dans la bouche de l’assemblée. L’huile et le vinaigre, le sel, le poivre et la moutarde, ne faisaient que paraître et disparaître. On vous avalait des concombres tout entiers d’un seul coup, sans seulement cligner de l’œil, comme si c’étaient des pâtes d’abricot. Des quantités énormes de mets indigestes fondaient comme la glace au soleil. C’était un spectacle solennel et terrible. On voyait des individus atteints de dyspepsie s’empiffrer jusqu’à la gorge ; les malheureux, ils croyaient se nourrir, mais ce n’était pas eux qu’il nourrissaient, c’étaient des myriades de cauchemars nocturnes qu’ils entretenaient à leur service, à beaux deniers comptants. Il y avait de grands secs avec leurs joues maigres et caves, qui n’étaient pas encore satisfaits d’avoir exterminé tant de plats substantiels, et qui attachaient sur la pâtisserie des regards avides. Ce que mistress Pawkins devait éprouver chaque jour au dîner, il n’y a pas de langage au monde pour le dire. Mistress Pawkins n’avait qu’une consolation : c’est que le dîner était bientôt expédié.

Le colonel, qui avait déjà fini son repas, tandis que Martin, ayant fait passer son assiette pour obtenir un morceau de dinde, en était encore à la première bouchée, demanda à son nouvel ami ce qu’il pensait des convives qui appartenaient aux diverses parties de l’Union, et s’il ne désirait pas connaître quelques détails sur leur compte.

« Apprenez-moi, je vous prie, dit Martin, quelle est cette petite jeune fille en face de nous, qui a l’air maladif et ouvre de grands yeux ronds. Je n’aperçois ici personne qui ait l’air d’être sa mère ou de veiller sur elle.

– Parlez-vous de la dame en bleu ? demanda le colonel d’un ton d’importance. C’est mistress Jefferson Brick, monsieur.

– Non, non, dit Martin ; je parle de cette petite fille, une espèce de petite poupée, là juste en face de nous.

– Fort bien, monsieur ! s’écria le colonel. C’est ça, c’est mistress Jefferson Brick. »

Martin attacha un regard fixe sur le colonel, qui n’avait pas du tout l’air de rire.

« Dieu me bénisse ! dit Martin, en ce cas, je suppose que nous allons avoir un de ces jours quelque petit Brick.

– Il y a déjà deux petits Brick, monsieur, » répondit le colonel.

La mère avait elle-même tellement l’air d’une enfant, que Martin ne put s’empêcher d’en faire l’observation.

« Oui, monsieur, répliqua le colonel ; mais il y a des institutions qui développent la nature humaine, tandis qu’il y en a d’autres qui la retardent. »

Il ajouta après un moment de silence :

« Jefferson Brick est un des hommes les plus remarquables de notre pays, monsieur ! »

Tout ceci fut dit à voix basse, car le remarquable gentleman dont il s’agissait était assis de l’autre côté auprès de Martin.

« Monsieur Brick, dit Martin se tournant vers lui, et lui adressant une question plutôt pour lier la conversation que pour l’intérêt que lui inspirait le sujet en lui-même, apprenez-moi, je vous prie, quel est ce… (il allait dire jeune, mais il jugea prudent de retenir cette épithète) quel est ce petit gentleman là-bas qui a le nez rouge.

— C’est le professeur Mullit, monsieur, répondit Jefferson.

– Puis-je vous demander de quoi il est professeur ?

– D’éducation, monsieur.

– Une espèce de maître d’école, sans doute ? hasarda Martin.

– C’est un homme de hautes facultés morales, monsieur, répondit le rédacteur de la guerre, un homme qui n’est pas doué de moyens ordinaires. Lors de la dernière élection pour la présidence, il se crut obligé de répudier et de dénoncer son père qui votait mal. Depuis, il a écrit quelques pamphlets vigoureux sous la signature de « Suturb, » ou « Brutus » à l’envers. C’est un des hommes les plus remarquables de notre pays, monsieur.

– En tout cas, pensa Martin, il paraît qu’il en pleut, des hommes remarquables, dans le pays. »

En poursuivant le cours de ses questions, Martin trouva qu’il n’y avait pas moins de quatre majors présents, deux colonels, un général et un capitaine, si bien qu’il ne put s’empêcher de penser que la milice américaine ne périrait pas faute d’officiers, et de se demander si c’est que ces officiers se commandaient les uns les autres, ou bien, sans cela, où diable on pouvait déterrer des soldats pour tout le monde. Il n’y avait pas là un individu qui n’eût un titre : car ceux qui n’avaient point conquis de grades militaires étaient au moins des docteurs, des professeurs ou des révérends. Trois gentlemen, secs et désagréables, étaient chargés de missions pour des États voisins ; l’un pour affaires d’argent, l’autre pour la politique, le troisième enfin pour propagande religieuse. Parmi les dames, il y avait mistress Pawkins, personne sèche, osseuse et silencieuse ; une vieille fille avec une figure à ressorts et des opinions bien tranchées sur les droits de la femme, dont elle avait donné des leçons publiques ; quant aux autres, elles étaient singulièrement dépourvues de tout trait caractéristique, à tel point que chacune d’elles eût pu changer de nature avec sa voisine sans que personne s’en aperçut. C’étaient, soit dit en passant, les seuls membres de la compagnie qui ne semblassent pas être du nombre des gens les plus remarquables du pays.

Quelques-uns des gentlemen se levèrent un à un et s’éloignèrent tout en avalant leur dernière bouchée ; généralement, ils s’arrêtaient une minute auprès du poêle, pour se rafraîchir la gorge aux crachoirs de métal. Cependant quelques personnes d’humeur plus sédentaire restèrent à table un bon quart d’heure encore, et ne se levèrent qu’au moment même où se levèrent les dames. Tout le monde alors se disposa à partir.

« Où va-t-on ? demanda tout bas Martin à M. Jefferson Brick.

– Chacun dans sa chambre, monsieur.

– Il n’y a donc pas de dessert, ni de conversation ? demanda Martin, qui n’eût pas été fâché de se donner un peu de bon temps après les fatigues de son long voyage.

– Nous sommes un peuple d’affaires, et nous n’avons pas de temps pour ça. »

Les dames défilèrent l’une après l’autre ; M. Jefferson Brick et les autres maris qui restaient, saluant légèrement leurs femmes à mesure qu’elles passaient devant eux, et se bornant à cette politesse sommaire. Martin pensa que ce n’était pas bien galant ; mais il garda pour lui son opinion quant à présent, impatient d’entendre pour son instruction la conversation de ces gentlemen affairés qui venaient de se grouper autour du poêle, comme si la retraite de l’autre sexe avait dégagé leur esprit d’un grand poids, et qui faisaient un usage indéfini des crachoirs et des cure-dents.

Cette conversation était, à dire vrai, dénuée d’intérêt ; la majeure partie en pouvait être résumée dans un seul mot : « Dollars. » Toutes les préoccupations, les espérances, les joies, les affections, les vertus et les amitiés de ces gentlemen, semblaient se fondre en « Dollars. » Quelques ingrédients qu’ils jetassent dans l’étroite marmite de leur conversation, cela ne servait qu’à épaissir la bouillie de dollars qui mijotait dedans. On évaluait les hommes, on les pesait, jugeait, jaugeait en dollars ; la vie était mise à l’encan, aux enchères, adjugée, tarifée à tant de dollars. Ce qu’il y avait de plus estimé, après les dollars, c’était le moyen d’en gagner. Quant à ce lest inutile et sans valeur qu’on appelle l’honneur et la délicatesse, plus on pouvait en jeter à la mer à bord de son vaisseau Bon renom et Bonne foi, plus on y faisait de place pour le chargement des dollars. Faire du commerce un vaste mensonge et un vol immense ; de la bannière de la nation un ignoble chiffon ; la souiller étoile par étoile ; en effacer une à une les bandes nationales comme on arrache les galons de la manche d’un soldat qu’on dégrade… vivent les dollars ! Il s’agit bien de l’honneur d’un drapeau, quand il s’agit de dollars !

Celui qui, au hasard de se rompre le cou, s’est lancé dans la chasse au renard, précipite sa course ardente à bride abattue. Il en était de même de ces gentlemen. À leurs yeux, celui-là était le plus grand patriote qui braillait le plus haut et qui se préoccupait le moins des convenances. Celui-là était leur homme qui, emporté par la fureur brutale de son intérêt personnel, justifiait chez eux par son exemple la même ardeur de basse cupidité. Ainsi, dans l’espace de cinq minutes, Martin apprit, en recueillant les lambeaux épars de la conversation engagée autour du poêle, que d’apporter dans l’Assemblée législative des pistolets, des cannes à épée et autres bagatelles inoffensives de ce genre ; que de saisir ses adversaires à la gorge, comme font les chiens ou les rats ; que de hurler, de clabauder, de faire assaut de voies de fait, c’étaient là des pratiques brillantes et magnifiques. Ce n’était pas un attentat à la liberté ; ce n’était un coup à lui frapper le cœur, à tarir chez elle les sources mêmes de la vie plus que n’eût pu le faire le cimeterre d’un sultan : au contraire, c’était brûler sur ses autels un encens rare et précieux, dont le parfum portait un délicieux arôme aux narines patriotiques, et dont la fumée montait en nuage jusqu’au septième ciel de la Gloire.

Une fois ou deux, quand il y eut un moment d’interruption, Martin hasarda quelques questions toutes naturelles, en sa qualité d’étranger, sur les poëtes nationaux, le théâtre, la littérature et les arts. Mais les renseignements que les gentlemen étaient en mesure de lui fournir sur ces divers sujets ne s’étendaient point au delà des inspirations de quelques intelligences d’élite de la force du colonel Diver, de M. Jefferson Brick et consorts ; tous gens renommés, à ce qu’il paraît, pour l’art avec lequel ils excellaient dans ce style particulier d’éloquence grandiose du « braillard. »

« Nous sommes un peuple d’affaires, monsieur, dit un des capitaines, qui appartenait à l’Ouest ; et nous n’avons pas le temps de nous livrer à des lectures de pur agrément. Nous ne détestons pas les choses agréables, si elles nous arrivent dans nos journaux avec une énorme quantité d’autres matières ; mais nous ne sommes pas des ravaudeurs de livres comme vous ! »

Ici le général, qui paraissait prêt à tomber en pâmoison à la seule pensée de lire quoi que ce soit qui ne fût ni commercial ni politique, surtout en dehors des journaux, demanda si l’un des gentlemen ne voulait pas boire quelque chose. La plupart des assistants, trouvant l’idée très-judicieuse, très-opportune, se glissèrent l’un après l’autre au cabaret du bloc voisin. De là sans doute ils se rendirent à leurs magasins et comptoirs ; puis sans doute aussi ils revinrent au cabaret pour s’entretenir encore de dollars et élargir leur intelligence par l’examen approfondi et la discussion des journaux braillards ; puis enfin chacun d’eux alla ronfler au sein de sa famille.

« Il paraît, dit Martin, suivant le cours de ses propres réflexions, que voilà la récréation principale qu’ils se donnent en commun. »

Il se mit à songer dollars, démagogie et cabarets, se demandant intérieurement si cette nation d’affairés était réellement aussi occupée d’affaires qu’elle le prétendait, ou si tout simplement elle n’était pas incapable de comprendre les plaisirs de société et de famille.

La difficulté n’était pas facile à résoudre ; elle se compliquait de tout ce que Martin avait vu et entendu jusque là. Le jeune homme s’assit à la table abandonnée, et, de plus en plus découragé en mesurant toutes les incertitudes et les obstacles de sa position précaire, il soupira profondément.

Parmi les convives de la table d’hôte s’était trouvé un homme d’âge moyen, aux yeux noirs, au visage hâlé, qui, par ses manières polies et l’expression honnête de sa physionomie, avait fixé l’attention de Martin, sans que le jeune homme pût obtenir aucun renseignement sur lui de ses voisins, qui semblaient le considérer comme indigne qu’on s’occupe de lui. Cet homme n’avait point pris part à la conversation autour du poêle ; il n’était pas sorti non plus avec les autres pensionnaires. Or, en entendant Martin soupirer pour la troisième ou quatrième fois, il lui jeta quelques mots au hasard, comme s’il voulait, sans indiscrétion, l’amener à un entretien amical. Son motif était si transparent, et cependant exprimé avec tant de délicatesse, que Martin en éprouva et lui en témoigna par sa réponse une vive reconnaissance.

« Je ne vous demanderai pas, dit le gentleman avec un sourire, tandis que Martin se levait pour se rapprocher de lui, comment vous trouvez mon pays ; car je puis préjuger vos sentiments à cet égard. Mais comme je suis Américain, et que, par conséquent, c’est à moi à vous adresser le premier une question, je vous demanderai comment vous trouvez le colonel.

– Vous me montrez une telle franchise, répliqua Martin, que je n’hésite nullement à vous déclarer que je ne le trouve pas du tout à mon goût. Cependant je dois ajouter que je lui suis obligé pour la politesse qu’il a eue de m’amener ici, et de faire pour ma pension des conditions très-raisonnables, ajouta-t-il ; car il venait de se rappeler que le colonel, avant de sortir, lui avait glissé quelques mots à ce sujet.

– L’obligation n’est pas grande, dit l’étranger tout net. J’ai ouï dire que le colonel monte de temps en temps à bord des paquebots afin d’y glaner les nouvelles les plus récentes pour son journal, et que, par la même occasion, il conduit ici des voyageurs en quête d’une pension, afin de profiter de la remise attachée à cette sorte de courtage, que l’hôtesse lui porte en déduction sur sa note hebdomadaire. Je ne vous aurais pas contrarié par hasard ? se hâta-t-il d’ajouter en voyant Martin rougir.

– Comment serait-ce possible, mon cher monsieur ? » répondit Martin. Et ils échangèrent une poignée de mains. « À vous dire vrai, je suis…

– Eh bien ? dit le gentleman, s’asseyant près de lui.

– À vous parler franchement, dit Martin, n’hésitant plus, je suis encore à comprendre comment ce colonel-là fait pour échapper à une volée de coups de canne.

– Oh ! il en a bien reçu une ou deux, répliqua tranquillement le gentleman. C’est un des ces hommes qui appartiennent à la classe dans laquelle, dix ans déjà avant la fin du siècle dernier, notre Franklin entrevoyait le péril et la perte du pays. Peut-être ignorez-vous que Franklin a dit en termes très-sévèrement explicites que les personnes diffamées par des drôles tels que ce colonel, faute de pouvoir trouver une compensation suffisante dans l’application des lois de ce pays et dans le sentiment de justice et de décence de la nation, étaient tout excusées de corriger ces garnements à coups de trique.

– J’ignorais cela, dit Martin, mais je suis très-heureux de l’apprendre, et je trouve que le précepte honore sa mémoire ; d’autant plus… »

Il hésita encore.

« Achevez, dit l’autre en souriant, comme s’il savait d’avance les paroles qui restaient dans la gorge de son interlocuteur.

– D’autant plus, poursuivit Martin, qu’il lui fallait, d’après ce que j’entrevois déjà, un grand courage pour écrire, même de son temps, avec tant de liberté sur une question qui ne fût pas une question de parti, dans ce pays essentiellement libre.

- Il y avait du courage assurément, répondit le nouvel ami. Pensez-vous qu’il n’en faudrait pas autant aujourd’hui ?

– Certainement si, dit Martin, et beaucoup.

– Vous avez raison ; tellement raison, que nul écrivain satirique ne pourrait, j’en suis sûr, respirer l’air de ce pays. Si demain un Juvénal ou un Swift surgissait au milieu de nous, on le traquerait comme un renard. Si vous possédez quelque connaissance de notre littérature et que vous puissiez me citer le nom d’aucun homme, né et nourri en Amérique, qui ait fait l’anatomie de nos folies, je ne dis pas au point de vue de tel ou tel parti, mais comme peuple en général, et qui ait pu se soustraire aux plus odieuses et aux plus brutales attaques, aux persécutions de la haine et de l’intolérance les plus acharnées, ce nom-là sera nouveau pour moi. Je pourrais vous citer, au contraire, tel écrivain qui, s’étant aventuré à tracer la peinture la plus innocente et la plus humoristique de nos vices et de nos imperfections, n’a pas trouvé d’autre ressource pour échapper à la persécution que de faire annoncer dans une seconde édition que le passage incriminé avait été ou supprimé, ou modifié, ou converti en louanges.

– Comment est-ce possible ? demanda Martin avec effroi.

– Songez, lui dit son ami, à ce que vous avez vu et entendu aujourd’hui, en commençant par le colonel, et vous verrez comment. Ah ! si vous me demandiez comment ces gens-là sont possibles, c’est une autre affaire. À Dieu ne plaise qu’il faille les considérer comme des échantillons de l’intelligence et de la vertu en Amérique ! mais ils y ont le dessus ; leur nombre est grand, et trop souvent ils se posent en représentants de l’esprit de notre pays… Voulez-vous faire un petit tour ? »

Il y avait dans ses manières une simplicité cordiale et un air de confiance séduisante qui ne semblait pas craindre qu’on abusât de sa franchise ; franchise honnête et virile qui comptait sur un retour d’honnête bonne foi de la part de l’étranger. C’était la première fois que Martin voyait pareille chose depuis son débarquement. Il s’empressa de prendre le bras du gentleman américain, et ils sortirent ensemble.

C’est probablement à des hommes semblables au nouveau compagnon de Martin, qu’on appela par les vers suivants un voyageur illustre qui visita ces rivages il y a près d’une quarantaine d’années, et qui, dans le pays même, fut frappé, comme depuis l’ont été bien d’autres, du spectacle des vices et des souillures de ce peuple à côté de ses grandes prétentions ; lorsque, perdu dans l’éclat de ses rêves lointains, il s’écriait :

Oh ! si tu n’avais pas ces hommes généreux,
Tes jours dès à présent passeraient comme une ombre,
Colombie ; et tes champs, où les épis sans nombre,
Des rayons du soleil n’attendent pas les feux,
Languiraient : car ton cœur atteint de pourriture
Est déjà vieux auprès de la jeune nature ;
Et tes fruits, orgueilleux de devancer le temps,
Seraient tombés avant la fuite du printemps.

  1. Rum-toddy, du rhum, de l'eau chaude et du sucre.
  2. Sirop de menthe.
  3. Boisson faite avec du genièvre.
  4. Mélange épicé
  5. Nom qu'on donne à chaque carré ou pâté de maisons. La partie basse de New-York est divisée en blocs.