Vies des hommes illustres/Comparaison d’Agésilas et de Pompée

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher

Vies des hommes illustres
Traduction par Alexis Pierron.
Charpentier (3pp. 431-436).
◄  Pompée
Alexandre  ►


COMPARAISON
D’AGÉSILAS ET DE POMPÉE.


Nous avons raconté les Vies d’Agésilas et de Pompée ; parcourons rapidement les différences que nous offre le parallèle : les voici. Premièrement, Pompée parvint à la puissance et à la gloire par les voies les plus légitimes ; il se poussa de lui-même, et fut d’un grand secours à Sylla pour délivrer l’Italie des tyrans : Agésilas, au contraire, s’empara de la royauté par des moyens également réprouvés et des dieux et des hommes : il fit déclarer bâtard son neveu Léotychidas, qu’Agis avait reconnu pour son fils légitime ; et il tourna en plaisanterie l’oracle de la pythie sur le roi boiteux. Deuxièmement, Pompée ne cessa point d’honorer Sylla vivant, et, après sa mort, il lui rendit, malgré l’opposition de Lépidus, les honneurs de la sépulture, et maria sa propre fille à Faustus, fils de Sylla ; tandis qu’Agésilas, sur un frivole prétexte, rompit avec Lysandre, et le couvrit d’outrages. Et pourtant Pompée n’avait pas moins fait pour Sylla que Sylla n’avait fait pour Pompée ; au lieu que Lysandre avait fait Agésilas roi de Sparte et chef des armées de la Grèce. Troisièmement, les injustices politiques commises par Pompée furent des sacrifices qu’il fit à ses alliances ; et s’il fit le mal, ce ne fut guère que pour complaire à ses beaux-pères, César et Scipion. Mais Agésilas ne sauva Sphodrias, qui méritait la mort pour son entreprise contre Athènes, qu’en vue de favoriser la passion de son fils. Quand il mit tant de zèle à défendre Phœbidas, qui avait violé la paix faite avec les Thébains, il le fit évidemment en faveur du crime même. En somme, tous les maux que Pompée fut accusé d’avoir fait aux Romains par mauvaise honte ou ignorance, Agésilas les fit aux Lacédémoniens par colère et par opiniâtreté, quand il alluma la guerre contre les Thébains.

S’il faut attribuer à la Fortune les fautes de nos deux héros, on conviendra que les Romains ne devaient pas s’attendre à celles de Pompée, et qu’Agésilas ne permit pas aux Lacédémoniens d’éviter celles dont les menaçait ce règne boiteux, contre lequel ils avaient été prévenus. En effet, Léotychidas eût-il été mille fois convaincu de n’être qu’un étranger et un bâtard, la famille des Eurytionides n’était pas embarrassée pour fournir à Sparte un roi légitime et ferme sur ses deux pieds, si Lysandre n’eût jeté, pour favoriser Agésilas, de l’obscurité sur le sens de l’oracle. Le remède qu’Agésilas suggéra après la défaite de Leuctres, en conseillant aux Spartiates, qui ne savaient quelle punition infliger aux fuyards, de laisser dormir les lois ce jour-là, est une invention politique dont il n’y a pas d’exemple, et à laquelle rien ne ressemble dans la vie de Pompée. Au contraire de Pompée, qui, pour montrer à ses amis toute l’étendue de son pouvoir, viola les lois qu’il avait lui-même établies, Agésilas, réduit à la nécessité de violer les lois pour sauver ses concitoyens, trouva moyen de conserver les lois sans sévir contre les coupables. Je mets encore au nombre des vertus politiques d’Agésilas cette preuve incomparable de soumission qu’il donne aux éphores : dès qu’il a reçu la scytale, il abandonne ses conquêtes en Asie. Et, tandis que Pompée ne rendit à la république d’autres services que ceux qui s’accordaient avec les intérêts de sa propre grandeur, Agésilas, par dévouement à la patrie, se dépouille d’une puissance et d’une gloire que personne, avant ni après lui, n’égala jamais, hormis Alexandre.

Mais, à considérer Agésilas et Pompée sous un autre rapport, celui des expéditions et des exploits militaires, je ne crois pas que Xénophon lui-même[1] voulût mettre en comparaison ceux d’Agésilas avec la grandeur des armées que Pompée a conduites, le nombre de ses trophées, et la multitude des batailles où il est demeuré vainqueur ; encore qu’on ait permis à cet historien, comme une récompense singulière de ses autres qualités, d’écrire et de dire tout ce qu’il a voulu sur le compte d’Agésilas. Je trouve aussi, sous le rapport de la générosité envers les ennemis, une différence entre ces deux personnages. L’un, pour asservir Thèbes, la ville mère des Héraclides, et détruire Messène, la sœur de sa patrie, manqua de ruiner Sparte ; du moins il lui fît perdre sa prééminence. Pompée donna aux pirates qui voulurent changer de profession des villes à habiter ; et, lorsqu’il eut en sa puissance le roi Tigrane, qu’il pouvait attacher à son char de triomphe, il en fit un allié du peuple romain : « Je préfère, dit-il en cette occasion, à la gloire d’un jour, la gloire de tous les siècles. »

S’il faut adjuger le prix de la vertu guerrière à celui qui a fait les plus grands et les plus importants exploits, et qui a donné les conseils les plus utiles, le Laconien, à cet égard, laisse de beaucoup le Romain derrière lui. Il n’abandonna pas Lacédémone aux ennemis ; il ne la quitta point, quoiqu’elle fût attaquée par soixante-dix mille hommes, et qu’il n’eût avec lui qu’un petit nombre d’hoplites, et qui venaient d’être battus à Leuctres. Mais Pompée n’a pas plutôt vu César, avec cinq mille trois cents hommes seulement, maître d’une ville d’Italie, que la frayeur le fait sortir de Rome. Soit qu’il ait fui honteusement devant une poignée de soldats, ou qu’il s’en soit exagéré le nombre, il emmène ses enfants et sa femme, et laisse les familles des autres citoyens privées de toute défense ; tandis qu’il devait ou vaincre en combattant pour sa patrie, ou recevoir la loi du vainqueur, qui était son concitoyen et son allié. Mais non : lui qui trouvait trop dur de prolonger le commandement de César, et de lui accorder un consulat, il donne à César, maître de Rome, le droit de dire à Métellus qu’il le tient prisonnier de guerre, lui et tous les autres Romains.

Le premier talent d’un général d’armée, c’est de savoir forcer les ennemis à combattre quand il est le plus fort, et, quand il est le plus faible, de ne s’y point laisser forcer. Agésilas le sut faire, et se conserva toujours invincible. César ne se commit jamais contre Pompée avec des forces inférieures ; mais il profita habilement de ses avantages : il contraignit Pompée à mettre toute sa fortune au hasard d’un combat de terre, et se rendit maître en un instant de tout l’argent de son ennemi, de ses provisions, et de la mer, dont Pompée eut conservé l’empire s’il eût évité le combat. La meilleure raison qu’on ait alléguée pour justifier un si grand général est précisément la plus grave accusation portée contre lui. Qu’un jeune chef d’année, troublé par des plaintes et des clameurs, et qui s’entend reprocher sa mollesse et sa lâcheté, se laisse entraîner hors des résolutions les plus sages et les plus sûres, cette faiblesse est naturelle et pardonnable. Mais le grand Pompée, dont les Romains appelaient le camp leur patrie, et la tente leur Sénat, traitant de déserteurs et de traîtres les préteurs et les consuls qui étaient restés à Rome ; ce Pompée qu’on n’avait jamais vu sous la loi d’un autre, et qui n’avait jamais eu dans ses campagnes, marquées par tant de succès, d’autre chef que lui-même, peut-on souffrir que, par les brocards d’un Favonius et d’un Domitius, et par la crainte de s’entendre appeler Agamemnon, il se laisse presque forcer à hasarder une bataille qui devait décider de l’empire et de la liberté ?

S’il ne considérait que la honte du moment, il devait, dès le commencement de la guerre, faire tête à César, et combattre pour la défense de Rome ; ou, après avoir prétendu imiter dans sa fuite le stratagème de Thémistocle, il ne fallait pas ensuite se croire déshonoré en différant de livrer bataille dans la Thessalie. Ce n’était point là une lice et un théâtre fixé par les dieux pour la lutte des deux rivaux ; il n’avait pas été appelé au combat par un héraut, sous peine d’abandonner la couronne à un autre. Il y avait assez d’autres plaines ; il y avait des milliers de villes, ou plutôt la terre entière : maître de la mer, il avait la liberté du choix, s’il eût voulu imiter Fabius Maximus, Marius et Lucullus, ou même Agésilas, lequel n’eut pas de moindres assauts à soutenir dans Sparte, lorsqu’on le voulait forcer de combattre contre les Thébains pour la défense du territoire, ni moins de reproches et de calomnies à essuyer en Égypte par la folie du roi, lorsqu’il conseillait d’attendre sans bouger. Agésilas, en suivant ainsi les sages résolutions qu’il avait prises, sauva les Égyptiens malgré eux-mêmes, et préserva lui seul la ville de Sparte dans cette secousse violente ; bien plus, il éleva dans sa patrie un trophée de sa victoire sur les Thébains ; et, en ne se laissant pas contraindre de courir à une perte certaine, il fit gagner aux Spartiates une seconde bataille. Aussi Agésilas finit-il par obtenir les éloges de ceux-là même qu’il n’avait sauvés qu’en leur faisant violence, au lieu que Pompée, qui fit une si grande faute en cédant à la volonté d’autrui, eut pour accusateurs ceux dont il avait suivi les conseils. Du reste, il fut, suivant quelques-uns, trompé par Scipion, son beau-père, lequel, pour s’approprier les sommes immenses qu’il avait apportées d’Asie, les cacha, et pressa Pompée de donner la bataille, en lui faisant accroire qu’il n’y avait plus d’argent. Mais, quand cela serait vrai, un général devait-il tomber dans un tel inconvénient, ou, après s’être laissé si facilement surprendre, exposer au plus grand danger la fortune publique ?

Ces divers traits font assez connaître le caractère de l’un et de l’autre.

C’est par nécessité que Pompée chercha un refuge en Égypte ; mais Agésilas y passa par un motif peu honnête, et sans que rien l’y forçat : il ne voulait qu’amasser de l’argent, et avoir de quoi faire la guerre aux Grecs avec ce qu’il gagnerait en servant les Barbares. D’ailleurs, le reproche que nous faisons aux Égyptiens par rapport à Pompée, les Égyptiens le font de leur côté à Agésilas ; car Pompée eut à souffrir pour s’être fié aux Égyptiens, et Agésilas, en qui les Égyptiens avaient mis leur confiance, les abandonna et passa dans les rangs des ennemis de ceux qu’il était venu secourir.


_________



  1. Critique indirecte de l’exagération avec laquelle Xénophon, dans son éloge d’Agésilas, parle de ses talents militaires : Agésilas est, suivant lui, le plus accompli des hommes de guerre qui aient existé.