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Vies des hommes illustres/Numa

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Traduction par Alexis Pierron.
Charpentier (1p. 138-173).


NUMA.


(Né en l’an 753, mort en l’an 671 avant J.-C.)

Il y a vive dispute aussi[1] sur l’époque où vécut le roi Numa, bien que les généalogies remontent, ce semble, avec exactitude, de génération en génération jusqu’à lui. Il est vrai qu’un certain Clodius[2] dans la Discussion des temps, comme il a intitulé son livre, assure que, pendant le sac de Rome par les Gaulois, les anciens registres périrent, et que les actes qu’on montre aujourd’hui sont des pièces fausses, œuvre des complaisants, de certains personnages qui voulaient, à toute force, remonter aux premiers Romains, et se faire place dans les maisons les plus illustres. On a dit que Numa avait été le disciple de Pythagore. Numa suivant une autre opinion, n’aurait eu aucune connaissance des lettres grecques : la nature avait tout fait chez lui, et elle avait suffi pour le porter à la vertu ; ou bien, si ce roi avait eu un maître, il fallait faire honneur de son éducation à quelque barbare bien supérieur à Pythagore. Il y en a qui assurent que Pythagore ne vécut que bien plus tard, et qu’il est postérieur de cinq générations, pour le moins, aux temps de Numa, mais que Pythagoras de Sparte, celui qui avait remporté le prix de la course aux jeux olympiques dans la seizième Olympiade, dont la troisième année est celle de l’élection de Numa, fit un voyage en Italie, devint l’ami de Numa, et l’aida à ordonner les affaires de son royaume. De là ces institutions laconiennes qu’on voit mêlées en grand nombre aux institutions des Romains. Mais ce qu’on attribue aux conseils de ce Pythagoras peut provenir tout aussi bien de la naissance sabine de Numa. Les Sabins prétendent descendre d’une colonie de Lacédémone. Au reste, il est difficile de faire le calcul exact des temps, surtout si l’on veut arriver à une concordance avec les rôles des olympioniques[3] qui n’ont été dressés que fort tard, par Hippias d’Élis[4], et qui ne reposent sur aucun document incontestablement authentique. Nous allons toutefois raconter ce que nous avons trouvé, sur Numa, qui soit digne de mémoire ; et le sujet même nous fournira le début.

Il y avait trente-sept ans que Rome était bâtie et que Romulus régnait, lorsque, le 7 du mois de juillet, jour qu’on appelle maintenant les nones Capratines, Romulus alla faire, hors de la ville, un sacrifice public, près du marais de la Chèvre. Il était accompagné du sénat, et de presque tout le peuple. Tout à coup il se fit dans l’air un changement extraordinaire : une nuée épaisse et ténébreuse fondit sur la terre, et, avec elle, un vent impétueux, un ouragan terrible. La foule épouvantée prit la fuite et se dispersa. Romulus disparut au milieu de cette tempête, et l’on ne retrouva pas même son cadavre. On conçut contre les sénateurs de violents soupçons. Le bruit courut, parmi le peuple, que, las depuis longtemps d’obéir à un roi, ils s’étaient défaits de lui, dans le but de faire passer en leurs mains seules toute l’autorité. Romulus, à la vérité, commençait à les traiter d’une façon un peu dure et despotique. Mais ils assoupirent bientôt les murmures, en décernant à Romulus les honneurs divins, et en persuadant au peuple qu’il n’était pas mort, et qu’il jouissait d’une destinée meilleure. Proculus, homme des plus considérables, affirma, sous le serment, qu’il avait vu Romulus monter au ciel avec ses armes, et qu’il l’avait entendu ordonner qu’on l’appelât Quirinus.

Mais la question d’élire le nouveau roi fut, pour la ville, une autre source de troubles et de séditions. Les étrangers ne s’étaient pas encore incorporés avec les premiers citoyens ; il y avait, dans le peuple, des agitations intestines, et les patriciens eux-mêmes, divisés de sentiments, se suspectaient les uns les autres. Tous étaient d’accord qu’il fallait un roi ; mais ils étaient partagés et sur l’homme qu’on élirait, et sur celle des deux nations où on le prendrait. Ceux qui avaient, les premiers, habité Rome avec Romulus, trouvaient intolérable que les Sabins, qu’ils avaient admis au partage de la ville et du territoire, eussent la prétention de commander à ceux qui les y avaient appelés. Les Sabins, de leur côté, ne manquaient pas de raisons plausibles. Après la mort de leur roi Tatius, loin de se soulever contre Romulus, disaient-ils, ils l’avaient laissé paisiblement régner seul : ils demandaient qu’en revanche, on prît le roi dans leur nation. Quand on les avait reçus dans Rome, ils n’étaient pas inférieurs aux Romains, ajoutaient-ils ; et, en s’unissant avec eux, ils avaient accru considérablement leurs forces, et ils les avaient élevés à la dignité et à la puissance de cité. Telles étaient les causes du discord. Mais, de peur que la dissension ne mît tout sens dessus dessous, si l’exercice du pouvoir demeurait ainsi suspendu, les patriciens, qui étaient au nombre de cent cinquante[5], convinrent que chacun d’eux porterait à son tour les marques de la dignité royale, ferait aux dieux les sacrifices d’usage, et dépêcherait les affaires comme avait fait Romulus, six heures de la nuit et six heures du jour[6]. Cette distribution du temps conciliait les intérêts des deux partis ; et les sénateurs y souscrivirent, à cause de l’égalité qu’elle mettait entre eux, et parce que ce passage successif de l’autorité dans tant de mains, en faisant voir le même homme, dans le même jour et dans la même nuit, simple citoyen et roi, ôterait au peuple tout prétexte de jalousie. Les Romains donnent le nom d’interrègne à cette forme de gouvernement.

Mais, malgré la modération et la popularité qu’on les voyait mettre dans l’exercice de leur puissance, ils ne purent échapper aux soupçons et aux murmures du peuple. On les accusait de transformer l’État en oligarchie : résolus à ne pas élire de roi, ils concentraient en eux, disait-on, toute l’autorité souveraine. Pour faire cesser les rumeurs, les deux factions convinrent que l’une d’elles nommerait le roi, mais qu’elle le prendrait dans l’autre. C’est le moyen qui parut le plus propre à pacifier la dissension présente, et à inspirer au roi élu une affection égale pour les deux partis : il aimerait l’un, parce qu’il lui devrait la royauté ; et il serait porté d’inclination pour l’autre, par la force du sang. Les Sabins, les premiers, déférèrent l’élection aux Romains ; et les Romains aimèrent mieux avoir à nommer un Sabin, qu’à subir un Romain que les Sabins auraient élu. Après avoir délibéré entre eux, ils nommèrent Numa Pompilius. Ce n’était pas un de ces Sabins qui vinrent s’établir à Rome ; mais sa vertu l’avait rendu si célèbre, que les Sabins, en entendant son nom, firent éclater plus de joie que ceux mêmes qui l’avaient élu. Le choix fut signifié au peuple, et l’on députa vers Numa les principaux de chaque parti, pour le prier de venir prendre possession de la royauté.

Numa était de Cures, ville renommée du pays sabin, et à laquelle avait emprunté son nom de Quirites le peuple formé de l’union des Romains avec les Sabins admis au droit de cité. Il était fils de Pomponius, homme estimé, et il était le plus jeune de quatre frères. Sa naissance, par l’effet d’une rencontre divine, datait du jour où Rome avait été fondée par Romulus : c’est le 11 des calendes de mai[7]. Porté par un heureux naturel à toutes les vertus, il s’y était façonné davantage encore par l’instruction, par la patience et par la philosophie. Il avait purifié son âme, non-seulement de toutes les passions honteuses, mais même de celles qu’honorent les barbares, la violence et la cupidité. Le véritable courage, pensait-il, consiste à soumettre ses désirs au joug de la raison. D’après ces principes, il avait banni de sa maison tout luxe et toute magnificence. Il se montrait, pour les citoyens et pour les étrangers, un juge et un arbitre incorruptible. Il consacrait ses loisirs, non à rechercher les voluptés ou à amasser des richesses, mais à honorer les dieux, à s’élever par la raison à la connaissance de leur nature et de leur puissance ; enfin, il s’était acquis tant de réputation et tant de gloire, que Tatius, le collègue de Romulus dans la royauté de Rome, le choisit pour son gendre, et lui donna en mariage Tatia, sa fille unique. Loin qu’il se sentit le cœur enflé de cette alliance, et qu’il quittât son pays pour aller vivre près de son beau-père, il continua de rester à Cures, pour soigner son vieux père ; et Tatia elle-même préféra la condition privée de son mari, avec le repos dont il jouissait, aux honneurs qu’elle eût trouvés à Rome, dans la maison paternelle.

Tatia était morte, dit-on, après treize ans de mariage. Numa, depuis sa mort, avait quitté le séjour de la ville, et, d’ordinaire, il habitait la campagne. Son plaisir était de se promener solitaire dans les bocages des dieux, dans les prairies consacrées, et dans les lieux déserts. C’est ce genre de vie qui donna, je pense, l’occasion au bruit de son commerce avec une déesse : on imagina que ce n’était ni la mélancolie ni la douleur qui portaient Numa à fuir le commerce des hommes ; qu’il avait trouvé une société plus auguste ; qu’une divinité l’avait jugé digne de son alliance, et qu’époux de la déesse Égérie, comblé des dons de son amour, il était devenu, en passant ses jours auprès d’elle, un homme heureux, et savant dans la connaissance des choses divines. Il y a là, comme il est aisé de le voir, quelque chose qui ressemble fort à plus d’une de ces anciennes fables transmises de père en fils, et où se sont complu les conteurs : par exemple, celle des Phrygiens au sujet d’Attis, celle des Bithyniens sur Hérodotus, celle des Arcadiens sur Endymion ; et tant d’autres récits de mortels qui ont passé pour des hommes heureux, pour les amis de certaines divinités. Il est naturel, j’en conviens, de croire que Dieu, qui aime non les chevaux ni les oiseaux, mais les hommes, se communique volontiers à ceux qui excellent en vertu, et qu’il ne dédaigne pas de converser avec un homme religieux et saint ; mais qu’un dieu, un être divin s’unisse à un corps mortel, et qu’il soit épris de sa beauté, c’est ce qui est difficile à croire. Les Égyptiens cependant font à ce sujet une distinction assez spécieuse : ils disent qu’il n’est pas impossible que l’esprit d’un dieu s’approche d’une femme, et qu’il lui communique des principes de fécondation, mais qu’un homme ne peut jamais avoir aucun commerce, aucune union corporelle avec une divinité. Mais c’est ne pas tenir compte du principe, Que ce qui s’unit à une substance lui transmet une partie de son être, comme il reçoit lui-même une portion de cette substance. Il n’en est pas moins vrai que les dieux ont de l’amitié pour les hommes : c’est de cette amitié que naît en eux ce qu’on appelle amour, et qui n’est, de leur part, qu’un soin plus particulier de former les mœurs de ceux qu’ils affectionnent, et de les rendre plus vertueux. Voilà ce qu’on peut croire ; et c’est ainsi que s’expliquent les contes des poëtes sur l’amour d’Apollon pour Phorbas, pour Hyacinthe, pour Admète, pour Hippolyte de Sicyone. Hippolyte, dit-on, n’allait jamais par mer de cette ville à Cirrha[8], que le dieu, sentant son approche, et se réjouissant de son retour, n’inspirât à la Pythie de prononcer ce vers hexamètre :

Hippolyte, cette tête chérie, traverse la mer et revient.

On raconte aussi que Pan aima Pindare et ses poésies. Les dieux firent rendre des honneurs à Hésiode et à Archiloque après leur mort, parce qu’ils avaient été chers aux Muses ; Esculape alla loger chez Sophocle, du vivant de ce poëte, et il subsiste, encore aujourd’hui, plus d’une preuve de cette visite : on ajoute qu’après sa mort, un autre dieu lui donna la sépulture. Si nous croyons que la divinité a traité de la sorte des poëtes, pourrions-nous sans injustice refuser de croire qu’ils aient visité Zaleucus, Minos, Zoroastre, Numa, Lycurgue, ces gouverneurs de royaumes, ces fondateurs de républiques ? ou plutôt ne faut-il pas dire qu’un impérieux motif amenait les dieux à se communiquer à ces grands hommes ? Ils durent venir pour leur inspirer leurs entreprises glorieuses, et pour les encourager dans l’exécution ; tandis que, s’il est vrai qu’ils se soient jamais communiqués à des poëtes et à des joueurs de lyre, ils ne l’ont fait que par simple passe-temps. Au reste, si quelqu’un est d’un autre sentiment, le chemin est large, comme parle Bacchylide[9] (9) ; car il n’y a nulle absurdité à croire, avec certains auteurs, que Lycurgue, Numa, et plusieurs autres personnages célèbres, ayant à mener une multitude farouche et difficile à manier, ont supposé, pour faire accueillir les grands changements qu’ils proposaient, un ordre émané des dieux : fiction salutaire à ceux-là mêmes qu’on avait induits dans l’erreur.

Numa était dans la quarantième année de son âge, lorsque les députés vinrent de Rome, le prier d’accepter la royauté. La parole fut portée par Proculus et Vélésus, qui avaient eu l’un et l’autre des chances dans l’élection : Proculus avait été porté par les Romains, Vélésus par les Sabins. Leur discours ne fut point long : ils ne doutaient pas que Numa ne regardât comme un grand bonheur la nouvelle qu’ils lui apportaient[10]. Mais ce ne fut pas petite affaire que de l’amener à consentir. Il fallut bien des raisons, et la prière même, pour ébranler un homme qui avait toujours vécu dans le repos et dans la paix, et pour lui persuader de prendre le gouvernement d’une ville née, en quelque sorte, de la guerre, et qui avait grandi par les armes. Il répondit, en présence de son père et de Marcius, un de ses parents : « Tout changement dans notre vie est pour nous un péril ; mais, à l’homme qui ne manque pas du nécessaire, et qui n’a pas à se plaindre de sa situation présente, c’est pure folie que de renoncer à ses habitudes et de changer sa condition : biens assurés, du moins, et, n’eussent-ils pas d’autres avantages, préférables, par cela seul, à ce qui est incertain. La royauté ne présente même pas cette incertitude du danger, s’il en faut juger par ce qui est arrivé à Romulus : entaché du soupçon flétrissant d’avoir fait assassiner Tatius, son collègue, il a laissé, en mourant, peser sur les sénateurs la flétrissante imputation de l’avoir fait périr lui-même. Et pourtant les sénateurs célèbrent, dans Romulus, un fils des dieux ; ils disent que Romulus a été nourri dans son enfance et sauvé par une protection singulière de la divinité. Pour moi, je suis d’une race mortelle ; j’ai été nourri et élevé par des hommes qui vous sont connus. Les qualités qu’on loue en moi ne sont pas celles qu’il faut à un homme qui va régner : ce que j’ai toujours aimé, c’est le repos, c’est l’étude débarrassée de tout souci des affaires ; et je me sens une passion violente, invétérée pour la paix, pour les exercices étrangers à la guerre, pour ces assemblées où l’on s’occupe à honorer les dieux, à prendre d’innocents plaisirs, et d’où l’on retourne, chacun de son côté, aux travaux de la terre et à la conduite des troupeaux. Quant à vous, Romains, Romulus vous a laissé des guerres que vous voudriez peut-être ne point avoir ; mais la ville a besoin, pour y résister, d’un roi plein d’ardeur, et dans la force de l’âge. Ce peuple est accoutumé aux armes, et le succès aiguillonne son ardeur : tout le monde sait qu’il ne veut que s’agrandir et commander aux autres. Ce serait donc s’exposer au ridicule, que de servir les dieux et de vouloir former les citoyens à la pratique de la justice, à la haine de la guerre et de la violence, dans une nation qui a plus besoin d’un général d’armée que d’un roi. »

Aux motifs qu’alléguait Numa pour refuser la royauté les Romains opposèrent les plus vives instances : ils le conjurèrent de ne pas les replonger dans de nouveaux troubles et dans la guerre civile ; car il était le seul qui fut agréable aux deux partis. Quand ils se furent retirés, le père de Numa et Marcius firent en particulier tous leurs efforts auprès de lui, pour le décider à accepter ce beau et divin présent : « Si ta fortune te suffit, dirent-ils, et si tu n’as pas besoin de trésors ; si tu n’ambitionnes pas la gloire qui est attachée au commandement et à l’autorité, parce que tu possèdes, dans la vertu, une gloire plus réelle, considère au moins que, régner, c’est servir la divinité. C’est la divinité qui t’appelle aujourd’hui, et qui ne veut pas laisser inutile et désœuvrée cette justice si estimée qui te distingue. Ne résiste donc pas à sa volonté ; ne refuse pas le pouvoir : il y a là, pour un homme sage, un champ de nobles et grandes actions ; là, on peut honorer les dieux avec magnificence, et soumettre les hommes aux sentiments pieux, par l’influence si efficace et si prompte des exemples que donne le souverain. Les Romains ont aimé Tatius, tout étranger qu’il fût, et ils ont consacré par des honneurs divins la mémoire de Romulus. Et qui sait si ce peuple vainqueur ne va pas sentir le dégoût de la guerre, et si, rassasié de triomphes et de dépouilles, il ne désire pas pour chef un homme ami de la justice, qui fasse de bonnes lois et qui assure la paix ? Que s’il conserve la même passion, la même fureur pour la guerre, ne vaut-il pas mieux détourner vers d’autres objets cette ardeur impétueuse, en prenant dans ta main les rênes, et unir la patrie et tout le peuple sabin d’un lien de bienveillance et d’amitié réciproques, avec une ville florissante et redoutée ? » A ces raisons se joignirent, dit-on, des présages favorables, et les prières empressées, ferventes, des concitoyens de Numa, qui vinrent, au premier bruit de l’offre des députés de Rome, le conjurer de partir et d’accepter la royauté, afin de resserrer davantage encore l’union et l’intimité des hommes des deux nations.

Dès qu’il eut donné son consentement, il fit un sacrifice aux dieux, et il partit pour Rome. Le sénat et le peuple sortirent à sa rencontre, pleins d’un extrême désir de le voir : les femmes faisaient retentir des acclamations de joie ; on sacrifiait dans les temples ; partout éclatait un sentiment de satisfaction, comme si la ville eût reçu, non pas un roi, mais un nouveau royaume. Lorsque Numa fut arrivé au Forum, Spurius Vettius, qui, à cet instant-là, était chargé des fonctions d’inter-roi, fit procéder à l’élection. Numa réunit tous les suffrages, et on lui apporta les marques de la dignité royale. Mais il commanda qu’on attendit encore, disant qu’on devait d’abord s’assurer du consentement des dieux. Il prit avec lui des devins et des prêtres, et il monta au Capitole, que les Romains d’alors nommaient la colline Tarpéienne. Là, le principal augure lui voila la face, le tourna vers le midi, et, se tenant derrière Numa, lui imposa la main droite sur la tête, fit une prière, et porta sa vue de tous les côtés, pour observer ce que les dieux feraient connaître par le vol des oiseaux ou par d’autres signes. Cependant un silence incroyable régnait dans cette foule qui remplissait le Forum : tous les esprits attendaient en suspens ce qui allait arriver, jusqu’à ce qu’enfin il parut des oiseaux de bon augure, et qui tirèrent à droite. Alors Numa prit la robe royale[11], et il descendit de la citadelle, pour se rendre au milieu du peuple. Bientôt on entendit une clameur de joie, et le roi fut salué des noms d’homme saint entre tous, et le plus chéri des dieux.

Son premier acte, quand il eut pris possession de la royauté, fut de casser la compagnie des trois cents gardes que Romulus avait toujours auprès de sa personne, et qu’il appelait Célères, c’est-à-dire vites à la course. Numa ne voulait ni paraître se défier de ceux qui se fiaient à lui, ni régner sur des hommes qui n’auraient pas eu en lui une pleine confiance. En second lieu, aux deux prêtres de Jupiter et de Mars il en ajouta un troisième, pour Romulus, et il l’appela Flamine Quirinal. Ce nom de Flamine était celui qu’on donnait déjà aux deux autres prêtres, à cause des bonnets dont ils se couvraient la tête : c’est comme qui dirait, en grec, pilamines. C’est un fait constant que les mots grecs étaient alors plus communs dans la langue latine qu’ils ne le sont aujourd’hui[12]. Les manteaux que les rois portaient, et qu’on appelait lènes, sont, suivant Juba, nos chlènes. Le jeune garçon qui fait le service dans le temple de Jupiter est appelé Camillus, nom que quelques peuples grecs donnent à Mercure, parce qu’il est le ministre des dieux.

Après ces réformes, qui devaient lui concilier là bienveillance du peuple et ses bonnes grâces, Numa, sans perdre un instant, prit à tâche d’adoucir les mœurs des citoyens, comme on amollit le fer, et de substituer, à leurs inclinations dures et guerrières, des affections plus tendres et plus justes. Rome était alors cette ville en effervescence dont parle Platon[13]. Œuvre, à sa première origine, de l’audace et de la témérité des hommes les plus hardis et les plus belliqueux, qui s’y étaient rassemblés de toutes parts ; nourrie au milieu des expéditions militaires, et dans des guerres continuelles, c’est par les armes qu’elle avait grandi sa puissance, et c’est par les dangers qu’elle semblait se fortifier chaque jour, comme les pieux qu’on enfonce s’affermissent par les coups qu’on leur donne. Numa, pensant bien que c’était grande et rude entreprise, que de vouloir adoucir et porter à la paix ce peuple fier et guerrier, appela la religion à son secours. Des fêtes, des sacrifices, des danses, qu’il ordonnait, qu’il conduisait lui-même, et dont il tempérait la gravité par l’attrait du plaisir : tels étaient les moyens habituels dont il se servait pour apprivoiser, pour amollir, ces courages bouillants, et qui ne respiraient que la guerre. Quelquefois aussi il leur racontait des prodiges effrayants, dont les dieux l’avaient fait témoin : visions étranges, voix menaçantes ; enfin il dompta et fit fléchir leurs âmes sous l’empire de la religion.

C’est cette conduite surtout qui donna lieu de croire que Numa devait sa sagesse aux leçons et à l’amitié de Pythagore. En effet, les premières bases du gouvernement de Numa, comme de la doctrine du philosophe, étaient le culte de la divinité et les pieux exercices. Ce fut encore, dit-on, dans les mêmes vues que Pythagore qu’il donna à tout ce qu’il faisait un appareil extérieur et une certaine ostentation. Pythagore avait apprivoisé un aigle, qui suspendait son vol à un certain appel, et qui descendait sur sa tête. Aux jeux Olympiques, il traversa l’assemblée, en montrant sa cuisse d’or. Et bien d’autres artifices qu’on lui attribue, bien d’autres choses miraculeuses, qui ont fait dire à Timon le Phliasien[14] :

Pythagore l’enchanteur, avide de gloire,
Captivait les hommes par de graves et pompeux discours.


Le prestige employé par Numa fut cet amour d’une déesse ou d’une nymphe des montagnes, ce commerce secret dont j’ai parlé, et de prétendus entretiens avec les Muses. Numa attribuait aux Muses la plupart de ses révélations, et il prescrivit aux Romains des honneurs particuliers pour une d’entre elles. Il la nommait Tacita, c’est-à-dire silencieuse ou muette ; ce qui semble un souvenir et une consécration du silence prescrit par la diète pythagorique.

Ses ordonnances sur les statues des dieux ont une étroite parenté avec les dogmes de Pythagore. Le philosophe croyait que l’être par excellence n’est ni perceptible, ni susceptible de sensations, mais invisible, exempt de toute corruption, et purement intelligible. Numa, de son côté, défendit aux Romains d’attribuer à Dieu aucune forme d’homme ni de bête ; et il n’y avait jadis parmi eux ni portrait ni statue de divinité. Durant les cent soixante-dix premières années, ils ne placèrent, dans les temples et dans les chapelles qu’ils bâtissaient, aucune image figurée. Ils regardaient comme une impiété de représenter ce qu’il y a de plus parfait au moyen de ce qu’il y a de plus vil, et ils croyaient qu’on ne peut atteindre Dieu que par la pensée. Ses sacrifices répondaient fort aussi aux rites pythagoriciens : il n’y en avait pas de sanglants ; et on y usait ordinairement de farine, de libations, et d’autres choses très-simples.

Outre ces premières preuves, ceux qui veulent que les deux personnages aient eu des rapports ensemble font valoir des arguments extérieurs. Ils disent d’abord que les Romains donnèrent à Pythagore le droit de cité ; et ils s’autorisent du témoignage d’Épicharme, le poëte comique[15], qui mentionne le fait dans un livre dédié à Anténor : cet Épicharme est un auteur fort ancien, et qui avait été disciple de Pythagore[16]. Une seconde preuve, c’est que, de quatre fils qu’eut Numa, il en nomma un Mamercus, nom du fils de Pythagore. C’est de Mamercus que descend la famille des Émilius, une des plus nobles d’entre les patriciennes. Émilius est un petit nom d’amitié que le roi donnait à son fils, pour désigner la douceur et la grâce de son langage[17]. Enfin, moi-même j’ai entendu, à Rome, conter plus d’une fois que les Romains reçurent un jour, de l’oracle, l’ordre de placer dans leur ville la statue du plus sage et celle du plus vaillant des Grecs, et qu’ils dressèrent, sur le Forum, deux statues de bronze, l’une à Pythagore, l’autre à Alcibiade[18].

Au reste, cette opinion est très-douteuse, et ce serait un entêtement puéril de s’arrêter plus longtemps à l’établir ou à la réfuter.

On attribue encore à Numa la fondation et l’organisation du collège des prêtres qu’on appelle Pontifes ; et il en fut lui-même, dit-on, le chef. Le nom de Pontifes vient, selon les uns, de ce que ces prêtres servent les dieux tout-puissants, maîtres de toutes choses : puissant se dit en latin potens. D’autres veulent que ce nom soit pris de l’expression conditionnelle s’il est possible de faire[19], en ce que le législateur ne prescrivait aux prêtres que les sacrifices qu’il leur était possible de faire, et ne les rendait pas responsables dès qu’il y avait empêchement légitime. Toutefois la plupart des auteurs préfèrent une étymologie que je trouve ridicule : le nom de Pontifes signifierait, à les en croire, faiseurs de ponts[20] ; et on l’aurait donné à ces prêtres à cause des sacrifices qu’ils font sur les ponts, et qui sont les plus anciens comme les plus saints de tous. En effet, un pont se dit pons en latin. Ils ajoutent que le soin d’entretenir et de réparer les ponts n’est pas moins dans le devoir des Pontifes, que l’observation d’une cérémonie imprescriptible ou des rites nationaux : c’est même, chez les Romains, un point de religion de croire qu’on ne pourrait, sans sacrilège, rompre le pont de bois[21]. Ce pont avait été construit, à ce qu’on prétend, sans aucune ferrure, et lié seulement avec des coins de bois, suivant la prescription d’un oracle. Le pont de pierre n’a été bâti que bien après, sous la questure d’Émilius. On dit même que le pont de bois n’existait point encore du temps de Numa, et qu’il a été construit sous le règne de son petit-fils Marcius. Le grand Pontife remplit les fonctions d’interprète et de devin, ou plutôt d’hiérophante : il ne préside pas seulement aux sacrifices publics, mais il surveille encore ceux qui se font en particulier, et il prend garde qu’on n’y transgresse les ordonnances du culte ; enfin, c’est lui qui enseigne ce que chacun doit faire pour honorer les dieux, ou pour les apaiser.

La surveillance des vierges sacrées qu’on nomme Vestales était aussi une charge du grand Pontife ; car c’est à Numa qu’on rapporte l’institution des Vestales, la consécration du feu qui brûle éternellement, confié à leur garde, ainsi que les rites et les cérémonies qu’elles observent. Peut-être Numa pensait-il que la substance pure et incorruptible du feu ne devait être confiée qu’à des corps chastes, exempts de souillure ; peut-être voyait-il dans le feu, stérile de sa nature et infécond, un rapport sensible avec la virginité. En effet, dans les lieux de la Grèce, à Pytho[22], à Athènes, où brûle un feu perpétuel, la garde en est donnée non à des vierges, mais à des veuves qui ont passé l’âge d’un nouvel hymen. Ce feu vient-il à s’éteindre par quelque accident, comme la lampe sacrée s’éteignit, dit-on, à Athènes, durant la tyrannie d’Aristion[23] ; à Delphes, lorsque le temple fut brûlé par les Mèdes ; à Rome, pendant la guerre de Mithridate et durant la guerre civile, où le temple fut consumé ainsi que l’autel : il est défendu de le rallumer avec un feu ordinaire ; et il faut faire un feu tout nouveau, en tirant du soleil une flamme pure et sans mélange. On emploie, à cet effet, des vases concaves, dont les parois intérieures sont taillées en triangles rectangles isoscèles, et où toutes les lignes tirées de la circonférence aboutissent à un même centre. Ces vases sont exposés au soleil, et les rayons, réfléchis de tous les points de la circonférence, s’entremêlent dans ce centre commun : ils y subtilisent l’air et le divisent ; ils acquièrent, par la réflexion, la nature et la puissance du feu, et ils embrasent promptement les matières sèches et légères qu’on leur présente[24].

Selon certains auteurs, l’emploi des vierges sacrées se borne à la garde du feu perpétuel ; mais il y a, suivant quelques-uns, d’autres choses saintes sur lesquelles elles peuvent seules porter leurs regards. Nous avons écrit, dans la Vie de Camille[25], tout ce qu’il est permis de savoir et de dire au sujet de ces mystères. On dit que Numa consacra d’abord deux Vestales, Gégania et Vérénia, et ensuite deux autres, Canuléia et Tarpéia. Servius en ajouta encore deux ; et c’est à ce nombre de six qu’on s’est arrêté jusqu’à présent. Numa prescrivit aux vierges sacrées de garder pendant trente ans la chasteté. Les dix premières années, elles apprennent leurs devoirs ; les dix suivantes, elles pratiquent ce qu’elles ont appris, et, les dix dernières, elles instruisent les novices. Ce temps expiré, elles sont libres de se marier, et de quitter le sacerdoce pour embrasser un autre genre de vie ; mais il en est peu, à ce qu’on assure, qui profitent de cette liberté, et celles qui l’ont fait n’ont pas eu lieu de s’en applaudir : elles ont passé le reste de leur vie dans le repentir et la tristesse. Ces exemples ont inspiré aux autres une crainte religieuse ; et au mariage elles ont préféré la continence, et la virginité perpétuelle.

Numa leur accorda de grands privilèges. Par exemple, elles peuvent tester, du vivant même de leur père, et, comme les femmes qui ont trois enfants, gérer à leur fantaisie, sans l’intervention d’un curateur. Quand elles sortent, des licteurs marchent devant elles ; et, si elles rencontrent par hasard un criminel qu’on mène à la mort, il est mis en liberté ; mais il faut que la vierge jure que la rencontre est involontaire et fortuite, et n’a pas été ménagée à dessein. Passer sous la litière où on les porte, est un crime puni de mort. Pour les fautes qu’elles-mêmes commettent, les Vestales sont frappées de verges par le grand Pontife ; quelquefois même elles subissent le châtiment dans un lieu obscur et retiré, nues et protégées d’un simple voile. Mais la Vestale qui a violé le vœu de virginité est enterrée vivante, près de la porte Colline[26]. Il y a, dans cet endroit, en dedans de la ville, un tertre d’une assez longue étendue, qu’en langue latine on appelle une levée[27]. On y construit un petit caveau, où l’on descend par une ouverture pratiquée à la surface du terrain. Il y a, dans le caveau, un lit, une lampe allumée, et une petite provision des choses nécessaires à la vie : du pain, de l’eau, un pot de lait et un peu d’huile, comme pour dissimuler qu’on force à mourir de faim une personne consacrée par les plus augustes cérémonies. Celle qui a été condamnée est mise dans une litière, qu’on ferme exactement, et qu’on serre avec des courroies, de manière que sa voix ne puisse pas même être entendue ; et on lui fait traverser le Forum. Alors tout le monde se range, et suit d’un air morne et dans un profond silence. Il n’est point de spectacle plus effrayant à Rome, point de jour où la ville présente un plus lugubre aspect. Quand la litière est apportée au lieu du supplice, les licteurs délient les courroies. Le grand Pontife, avant l’exécution, fait certaines prières secrètes, et il lève les mains au ciel. Il tire ensuite de la litière la patiente couverte d’un voile, la met sur l’échelle par où l’on descend dans le caveau, puis il s’en retourne avec les autres prêtres. Elle arrivée au bas, on remonte l’échelle, et l’on recouvre le caveau, en y amoncelant de la terre jusqu’à ce que le terrain soit de niveau avec le reste de la levée. Tel est le châtiment des Vestales qui ont violé leur vœu sacré de virginité.

C’est Numa qui construisit, dit-on, le temple circulaire de Vesta, pour servir d’abri au feu perpétuel. La forme préférée était l’imitation de la figure non de la terre prise pour Vesta, mais de l’univers, dont le milieu, suivant les pythagoriciens, est occupé par le feu, qu’ils appellent Vesta et la Monade[28]. Ils ne croient point que la terre soit immobile, ni placée au centre de la sphère : ils prétendent qu’elle décrit un cercle autour du feu ; et ils ne la comptent pas au nombre des plus précieuses parties, ni des premières, qui constituent le monde. On tient que Platon, dans sa vieillesse, adopta la même doctrine au sujet de la terre, à savoir qu’elle n’occupait pas le centre de l’univers, et qu’elle cédait cette place, la plus honorable, à un plus noble élément.

Ce sont aussi les Pontifes qui prescrivent les rites à observer dans les funérailles. Numa leur avait appris à ne point croire qu’il y ait rien qui souille dans ces cérémonies : on devait, suivant lui, honorer d’un culte les dieux des enfers, lesquels reçoivent les éléments principaux de notre être, et, entre toutes ces divinités, celle qu’il appelait Libitine, la déesse qui veille sur les droits des morts : soit qu’on la confonde avec Proserpine, ou plutôt avec Vénus, comme font les plus savants Romains, rattachant, non sans raison, à une même divinité la naissance et la mort des hommes. Pour le deuil, il en proportionna la durée à l’âge où étaient morts ceux qu’on pleurait. Ainsi, point de deuil pour un enfant au-dessous de trois ans ; depuis cet âge, jusqu’à celui de dix ans, autant de mois de deuil que l’enfant aurait vécu d’années. C’est là que s’arrêtait l’augmentation : le plus long deuil ne dépassait pas dix mois. C’est le temps que doit durer le veuvage des femmes qui ont perdu leurs maris : la femme qui se remariait avant ce délai sacrifiait une vache pleine, aux termes de la loi de Numa.

Numa institua encore plusieurs autres collèges de prêtres : je n’en citerai plus que deux, celui des Saliens et celui des Féciaux, parce qu’ils mettent dans tout son jour la piété du monarque. Les Féciaux me paraissent quelque chose comme des conservateurs de paix. Le nom qu’ils portent vient de leurs fonctions[29] : ils s’employaient à terminer à l’amiable les différends, et ils ne permettaient de recourir aux armes que lorsqu’on avait perdu tout espoir de conciliation ; car les Grecs ne donnent proprement le nom de paix qu’à l’accord que deux partis font entre eux par la voie de la raison, et non par la force. Les Féciaux des Romains allaient plusieurs fois eux-mêmes trouver les agresseurs, et ils cherchaient à s’entendre avec eux. S’ils n’obtenaient pas réparation, ils prenaient les dieux à témoin, et ils prononçaient de terribles imprécations, priant qu’elles retombassent sur eux-mêmes et sur leur pays, si la réclamation n’était pas juste : ils faisaient ensuite leur déclaration de guerre. Quand les Féciaux s’opposaient à une guerre, ou seulement la désapprouvaient, il n’était permis ni aux soldats romains, ni au roi même, de prendre les armes : il fallait qu’ils eussent autorisé le monarque à entrer en campagne, en déclarant que la guerre était juste ; et celui-ci délibérait ensuite sur les moyens d’exécution.

On prétend que le sac de Rome par les Gaulois eut pour cause la transgression de cette coutume sacrée. Les barbares assiégeaient Clusium[30] ; les Romains envoyèrent dans leur camp un député, Fabius Ambustus, pour négocier la levée du siège. Fabius, ayant reçu une réponse peu favorable, se crut déchargé de sa commission ; et, avec une témérité de jeune homme, il prit les armes pour les Clusiens, et il provoqua à un combat singulier le plus vaillant des barbares. Il vainquit son adversaire, le tua et le dépouilla de ses armes. Les Gaulois, à ce moment, le reconnurent : ils dépêchèrent donc à Rome un héraut, pour accuser Fabius d’avoir porté les armes contre eux, au mépris de la foi jurée, contre toute loi, et sans avoir déclaré la guerre. Le sénat, sur l’avis des Féciaux, résolut de livrer Fabius aux Gaulois ; mais Fabius eut recours au peuple, dont la décision lui fut favorable ; et il échappa ainsi au supplice. Les Gaulois ne tardèrent pas à marcher contre Rome, qu’ils saccagèrent toute, à l’exception du Capitole. Mais j’explique le fait plus en détail dans la Vie de Camille.

Voici à quelle occasion Numa institua les prêtres Saliens. La huitième année de son règne, une maladie pestilentielle, qui courait par l’Italie, vint aussi fondre sur Rome, et jeter le peuple dans la consternation. Mais un jour, dit-on, il tomba du ciel, entre les mains de Numa, un bouclier d’airain ; et le roi s’empressa de débiter, au sujet de ce bouclier, des choses merveilleuses, qu’il prétendait tenir d’Égérie et des Muses. Elles lui auraient dit que cette arme était envoyée pour le salut de la ville ; qu’il la fallait garder avec soin, et en faire onze autres semblables et pour la figure, et pour la grandeur et la forme, afin que ceux qui voudraient l’enlever ne pussent reconnaître, parmi les autres, le bouclier tombé du ciel. Le lieu où il était tombé, avec les prairies qui l’environnaient, devaient, ajoutait-il, être dédiés aux Muses, car c’est dans ces prairies qu’elles venaient si souvent le visiter ; enfin la source qui arrosait cette campagne serait consacrée aux Vestales : chaque jour elles iraient y puiser de l’eau, pour arroser et purifier leur temple. La cessation subite de la maladie fit ajouter foi à ces discours. Numa, tenant en main le bouclier, invita les artisans à essayer d’en faire de semblables. Tous désespérèrent d’y réussir, excepté Véturius Mamurius, un des plus excellents ouvriers, qui en imita si bien la forme et le contour, et qui fit les onze autres si semblables, que Numa lui-même ne pouvait plus distinguer le premier. C’est pour les garder et pour en prendre soin, que Numa institua les prêtres Saliens. Ce nom de Saliens ne vient pas, comme quelques-uns l’imaginent, d’un Salius de Samothrace ou de Mantinée, inventeur de la danse armée, mais plutôt de la danse même des Saliens[31], de ces sauts qu’ils font lorsqu’au mois de mars ils portent en procession ces boucliers sacrés dans les rues de Rome, vêtus d’une tunique de pourpre, de larges baudriers d’airain, un casque d’airain sur la tête, et faisant retentir les boucliers, en les frappant du plat de leurs courtes épées. Leur danse consiste surtout dans le mouvement des pieds : ce sont des pas gracieux et variés, des tours et des retours rapides et cadencés, qu’ils exécutent avec autant d’agilité que de vigueur.

Les boucliers en question sont appelés anciles, à cause de leur forme. Ce n’est ni un rond parfait, ni, comme pour les boucliers ordinaires, un contour régulier : c’est une ligne sinueuse brisée, dont les portions courbes se joignent les unes les autres par l’extrémité, et qui donne au bouclier une coupe échancrée[32]. Peut-être aussi ce nom vient-il du coude[33] autour duquel on les porte. Ce sont les étymologies que donne Juba, lequel veut à toute force dériver le mot ancile de la langue grecque. Le premier ancile pourrait bien avoir reçu son nom de sa chute d’en haut[34], ou de la guérison[35] des malades, ou de la fin de la sécheresse[36] ou de la suspension du fléau[37] ; de même que les Dioscures ont été appelés Anaces par les Athéniens[38]. Voilà ce qu’on peut dire, si l’on tient à ce que le mot vienne de la langue grecque. Mamurius eut, dit-on, pour récompense de son habileté, l’honneur d’être nommé dans le cantique que chantent les Saliens pendant leur danse armée. D’autres prétendent que, dans cet hymne, il ne s’agit pas de Véturius Mamurius, mais qu’il y a veterem mernoriam, c’est-à-dire ancienne mémoire[39].

Après avoir réglé les sacerdoces, Numa bâtit, près du temple de Vesta, un palais appelé Régia, maison du roi. Il y habitait d’ordinaire, s’occupant à faire des sacrifices, ou instruisant les prêtres, ou s’entretenant avec eux de quelques sujets de dévotion. Il avait, sur le mont Quirinal, une autre habitation, dont on montre encore la place. Dans les processions publiques, dans toutes les supplications des prêtres, des hérauts marchaient en tête, par les rues de la ville, criant qu’on restât en silence, et faisant cesser tout travail. Les pythagoriciens ne veulent pas qu’on adore les dieux et qu’on les prie en courant : on doit, suivant eux, sortir de sa maison dans ce dessein, après s’être bien préparé. Numa pensait aussi que les citoyens, dans ce qui regarde le culte des dieux, ne devaient rien faire négligemment et par manière d’acquit ; qu’il leur fallait quitter toute autre occupation, et appliquer uniquement leur esprit à celle-là, qui est l’acte de piété par excellence, et, par conséquent, suspendre ces bruits, ces cris, ces gémissements, inséparables des travaux mécaniques et mercenaires, et laisser les rues libres pendant le temps de la cérémonie. Il reste, encore à présent, des traces de cet usage. Lorsque le consul prend les augures ou fait un sacrifice, on crie à haute voix : Hoc age, c’est-à-dire : Fais ceci ; invitation, pour les assistants, à se recueillir et à être attentifs.

Les autres ordonnances de Numa ne ressemblent pas moins, pour la plupart, aux préceptes pythagoriciens. Les pythagoriciens défendaient de s’asseoir sur le boisseau, d’attiser le feu avec un poignard, et de regarder derrière soi quand on part pour un voyage. Ils prescrivaient de faire aux dieux célestes les offrandes par nombres impairs, et par nombres pairs aux dieux infernaux ; symboles dont ils cachaient au peuple le véritable sens. Certaines institutions de Numa contenaient de même un sens caché. Il avait défendu, par exemple, de faire des libations aux dieux avec le vin d’une vigne non taillée, et de sacrifier jamais sans farine ; il avait ordonné de tourner en rond en adorant les dieux, et de s’asseoir après les avoir adorés. Les deux premières ordonnances semblent recommander la culture de la terre, comme étant une partie de la religion. Le précepte de tourner en adorant les dieux avait, dit-on, pour objet d’imiter le mouvement de la rotation de l’univers ; mais, comme les temples regardaient l’orient, et que l’adorateur avait le dos tourné au soleil, c’était plutôt, je crois, vers le soleil qu’il se tournait, pour se remettre ensuite en présence du dieu. Par ces deux mouvements, il faisait un tour entier, pendant lequel il achevait sa prière. Ou bien, n’y aurait-il pas, dans ce tournoiement, une allusion aux roues égyptiennes[40] ? ne signifierait-il pas qu’il n’y a rien de stable dans les choses humaines, et que, de quelque manière que Dieu tourne et agite notre vie, nous devons nous soumettre et faire sa volonté ? S’asseoir après avoir adoré était, dit-on, un présage que les prières avaient été exaucées, et que les biens qu’on espérait seraient durables. On explique encore le fait autrement. Le repos sépare nos actions : or, après avoir terminé une première action, ils s’asseyaient devant les dieux pour en commencer une nouvelle. Cela peut se rapporter aussi au désir qu’avait le législateur de nous accoutumer, comme je l’ai dit, à ne pas prier les dieux quand nous sommes occupés d’autre chose, par passe-temps, et comme en courant, mais quand nous avons tout loisir, et que nous sommes libres de toute autre affaire.

Cette éducation religieuse rendit les Romains si dociles, et elle leur inspira, pour la puissance de Numa, une admiration telle, qu’ils accueillirent des opinions absurdes, de pures fables, et s’imaginèrent qu’il n’y avait, pour peu que Numa voulût, plus rien d’incroyable ni d’impossible. On conte, à ce sujet, qu’un jour il avait invité à souper un assez grand nombre de personnes : il leur fit servir, sur une vaisselle commune, un repas très-frugal et tout vulgaire. Comme on se mettait à table : « Voici, dit-il, ma déesse qui me vient faire visite ; » et soudain on vit la maison pleine de la plus riche vaisselle, et les tables couvertes des mets les plus exquis, et servies avec une extrême magnificence.

Mais ce qu’on rapporte d’une conversation qu’il eut avec Jupiter dépasse toute absurdité. Quand le mont Aventin n’était pas encore renfermé dans l’enceinte de Rome, ni même habité, ses sources abondantes et ses bois touffus attiraient souvent, dit la tradition, deux divinités, Picus et Faunus, qu’on peut comparer aux Satyres et aux Pans, sinon que Picus et Faunus allaient courant, dit-on, l’Italie, et opérant, par la vertu de certains remèdes et par des charmes magiques, les mêmes effets qu’attribuent les Grecs à leurs Dactyles Idéens[41]. Numa se serait rendu maître de Picus et de Faunus, en mettant du vin et du miel dans la source où ils avaient coutume de boire. Ses captifs changèrent plusieurs fois de figure, et ils se revêtirent, à ses yeux, de formes étranges, épouvantables ; mais, lorsqu’ils virent que leurs chaînes ne céderaient pas, et que toute fuite était impossible, ils révélèrent à Numa plusieurs choses futures, et ils lui enseignèrent l’expiation des foudres, telle qu’on la pratique aujourd’hui, par le moyen d’oignons, de cheveux et d’anchois.

Suivant d’autres, ce ne sont pas ces dieux qui lui apprirent cette expiation : seulement, par leurs charmes magiques, ils firent descendre Jupiter. Le dieu irrité dit à Numa : « Il faut, pour faire l’expiation, des têtes… — d’oignons, interrompit Numa ; — d’hommes, » continua Jupiter. Numa voulut encore éluder cet ordre cruel : « Avec leurs cheveux ? demanda-t-il. — Avec de vivants… répondit Jupiter ; — anchois, » se hâta de dire Numa. C’est Égérie qui lui avait suggéré le stratagème. Jupiter s’en retourna avec des dispositions favorables, ce qui fit donner à ce lieu le nom d’Ilicium[42] ; et les réponses de Numa furent la règle de l’expiation. Ces fables ridicules font connaître du moins quelle était, sur les hommes de ce temps, la puissance de la religion, et à quelle discipline Numa les avait façonnés. Pour lui, toutes ses espérances se reposaient si bien dans la protection divine, qu’un jour, qu’on vint lui annoncer que les ennemis approchaient : « Moi, dit-il en souriant, je sacrifie. »

Numa fut le premier qui bâtit un temple à la Foi et au dieu Terme, et qui « apprit aux Romains que le grand serment, c’est de jurer la Foi[43] : serment dont ils se servent encore aujourd’hui. Terme signifie une borne. On fait à ce dieu des sacrifices publics et particuliers, sur les limites des champs. On lui immole à présent des victimes vivantes ; mais le sacrifice, dans les temps anciens, se faisait sans effusion de sang. Numa, éclairé par la raison, avait compris que le dieu des bornes, le gardien de la paix et le témoin de la justice, doit être pur de tout meurtre. Ce fut encore lui, je pense, qui borna le territoire de Rome. Romulus n’avait pas voulu le faire, parce qu’en mesurant ce qui lui appartenait, il aurait montré ce qu’il usurpait sur autrui. En effet, les bornes, quand on les respecte, sont un lien qui enchaîne la puissance, et, quand on les arrache, une preuve qui convainc l’injustice. Rome, dans ses commencements, avait un territoire peu étendu ; mais il s’était bien agrandi par les armes de Romulus. Numa distribua ces nouvelles terres aux citoyens indigents, afin de détruire la misère, cause nécessaire de la perversité, et de tourner le peuple vers l’agriculture. Les Romains, en domptant la terre, devaient s’adoucir eux-mêmes. Car il n’est point d’exercices qui inspirent, aussi puissamment que la vie champêtre, le désir ardent de la paix[44]. On y conserve bien cette audace guerrière qui fait qu’on défend son bien par les armes ; mais l’on s’y dépouille de la convoitise et de la cupidité, qui entreprennent sur le bien des autres. Aussi Numa, qui voulait faire aimer aux citoyens l’agriculture, comme l’attrait le plus puissant de la paix, et qui voyait, dans cet art, un moyen de former leurs mœurs, bien plus encore que de les enrichir, partagea le territoire en plusieurs portions, qu’il appela bourgs, et il établit dans chacune des surveillants et des arbitres. Quelquefois il en faisait lui-même la visite ; et, jugeant des mœurs des citoyens par le travail, il avançait en honneurs et en pouvoir ceux qui se distinguaient par leur activité, blâmait les paresseux, et les corrigeait de leur négligence.

Le plus admiré des établissements de Numa, c’est la division qu’il fit du peuple, suivant les métiers. Rome, comme nous l’avons déjà dit, était composée de deux nations, ou plutôt séparée en deux partis, qui ne voulaient absolument ni se réunir, ni effacer les différences qui en faisaient comme deux peuples étrangers l’un à l’autre : c’étaient, entre les deux portions du peuple, des querelles et des débats interminables. Quand on veut unir des corps durs, et qui, naturellement, ne se mêleraient point ensemble, on les brise, on les réduit en parcelles, et l’union devient facile. Numa suivit cet exemple. Pour faire disparaître cette grande cause de division, et la disséminer, si je puis dire, en plusieurs petites parties, il distribua tout le peuple en plusieurs corps, qui reportaient leurs passions sur d’autres intérêts. C’étaient des corps de métiers : joueurs de flûte, orfèvres, charpentiers, teinturiers, cordonniers, tanneurs, forgerons, potiers de terre ; et ainsi des autres métiers, dont chacun forma aussi un corps. Chaque métier eut ses confréries, ses jours d’assemblée, et des cérémonies de religion réglées suivant sa dignité. C’est alors que commença à s’effacer cette distinction de Sabins et de Romains, de concitoyens de Tatius et de Romulus, à laquelle on avait si fort tenu des deux côtés ; de sorte que la division opéra le mélange, et, pour ainsi dire, l’amalgame de tous les citoyens ensemble.

On loue aussi l’ordonnance par laquelle Numa adoucit la loi qui autorisait les pères à vendre leurs enfants. Il fit une exception en faveur de ceux qui se seraient mariés du consentement de leur père et sur son invitation : il y avait, selon lui, une vraie cruauté à ce qu’une femme qui avait épousé un homme libre se trouvât, tout à coup, l’épouse d’un esclave.

Il s’occupa, en outre, du calendrier ; et, si sa réforme ne fut pas complète, elle n’était pas pour cela l’œuvre d’un ignorant. Sous le règne de Romulus, on ne suivait, pour les mois, aucune règle ni aucun ordre : les uns étaient à peine de vingt jours, et d’autres en avaient trente-cinq, et quelquefois davantage. On n’avait aucune idée de l’inégalité qu’il y a entre le cours de la lune et celui du soleil : on n’avait qu’un souci, c’était que l’année fut de trois cent soixante jours. Numa reconnut que l’inégalité était de onze jours ; que les révolutions de la lune se faisaient en trois cent cinquante-quatre jours, et celles du soleil en trois cent soixante-cinq[45] : il doubla donc ces onze jours, et il en fit un mois de vingt-deux jours, qu’il intercalait, tous les deux ans, après celui de février. Ce mois intercalaire est appelé par les Romains Mercédinus[46]. Au reste, le remède qu’il apporta à cette inégalité devait lui-même exiger dans la suite des remèdes plus grands encore.

Numa changea aussi l’ordre des mois. Mars était le premier de l’année : il en fit le troisième, et il mit à sa place janvier, qui, sous Romulus, était le onzième ; février était le douzième et dernier, et il devint désormais le second. Toutefois c’est une opinion accréditée que janvier et février ont été ajoutés par Numa, et qu’avant lui, l’année romaine n’était que de dix mois, comme il y en a de trois chez quelques peuples barbares, et comme, chez les Grecs, l’année des Arcadiens est de quatre mois, et celle des Acarnaniens de six. Les Égyptiens eurent, dit-on, d’abord des années d’un mois, puis des années de quatre mois. Voilà pourquoi ce peuple, bien qu’il habite un pays tout nouveau[47], fait l’effet de remonter si haut dans l’histoire : ils déroulent, dans leurs annales, ce nombre infini d’années, parce qu’il y a des mois qui comptent chacun pour un an. Ce qui prouve que l’année des Romains était autrefois de dix mois, et non de douze, c’est le nom de leur dernier mois, appelé encore aujourd’hui décembre. Mars était le premier : l’ordre actuel le montre assez ; car le cinquième, en commençant à mars, se nomme Quintilis, le sixième Sextilis ; et ainsi de suite pour les autres. Si janvier et février eussent toujours été placés avant mars, les Romains se seraient contredits, en appelant cinquième un mois qui était, en réalité, le septième. Il est vraisemblable d’ailleurs que mars, consacré par Romulus au dieu de ce nom, obtint la première place ; que le second fut avril, ainsi nommé d’Aphrodite : en effet, c’est dans ce mois que les femmes romaines font un sacrifice à cette déesse ; et elles se baignent, aux calendes d’avril, avec une couronne de myrte sur la tête. Il y en a qui veulent que le mot aprilis, qui s’écrit par une lettre simple[48], vienne, non point d’Aphrodite, mais de ce que c’est le mois où le printemps, dans sa force, ouvre et développe les germes des plantes : ce serait là, en latin, le sens de ce mot[49]. Des deux suivants, l’un est appelé mai, de la déesse Maïa, car il est consacré à Mercure[50], et l’autre juin, du nom de Junon. Quelques-uns prétendent que ces deux mois ont pris leur nom de deux des époques de la vie, la vieillesse et la jeunesse, parce que les vieillards, chez les Romains, se nomment majores, et les jeunes gens juniores. Les noms de tous les autres sont les noms mêmes du rang que chacun tenait d’abord dans le nombre des mois : cinquième, sixième, septième, huitième, neuvième, dixième[51]. Dans la suite, le cinquième fut nommé Julius[52], en l’honneur de César, celui qui vainquit Pompée ; et le sixième, Auguste[53], surnom du second des empereurs. Domitien remplaça par ses surnoms les noms de septembre et d’octobre[54], innovation qui dura peu : dès qu’il eut été assassiné, ces mois reprirent leurs anciens noms. Les deux derniers sont les seuls qui aient conservé de tout temps leur dénomination numérique. De ceux qui furent ajoutés ou transposés par Numa, l’un, février, peut s’expliquer mois des purifications. C’est là à peu près le sens du terme latin ; d’ailleurs, c’est dans ce mois qu’on sacrifie aux morts, et que l’on célèbre la fête des Lupercales, laquelle ressemble beaucoup à une purification[55].

Janvier, le premier mois de l’année, tire son nom de Janus. Je crois que Numa ôta de la première place mars, qui portait le nom du dieu de la guerre, parce qu’il avait à cœur de mettre partout, avant les qualités guerrières, les vertus civiles. Car Janus, qu’il ait été un dieu ou un roi, fut, dans la haute antiquité, un ami de la civilisation et de la paix, et il fit quitter aux hommes la vie dure et sauvage. Voilà pourquoi on le représente avec deux visages, comme ayant su accommoder ses manières et sa conduite à un double genre de vie.

Il y a, dans Rome, un temple de Janus, dont les deux portes se nomment portes de la guerre, car il est d’usage de les ouvrir pendant la guerre, et de les fermer en temps de paix. Rien n’est plus difficile et plus rare que de les voir fermées : l’empire, à cause de son étendue, a sans cesse quelque guerre à soutenir, pour se défendre contre les barbares qui l’environnent. Néanmoins ce temple fut fermé après la victoire de César Auguste sur Antoine ; et il l’avait été auparavant sous le consulat de Marcus Attilius et de Titus Manlius[56], peu de temps il est vrai : on le rouvrit presque aussitôt, parce qu’il survint une guerre nouvelle. Mais, sous le règne de Numa, on ne le vit pas ouvert un seul jour : il demeura constamment fermé, durant quarante-trois ans. Tant s’était amortie l’ardeur des combats ! et partout ; car le peuple romain n’était pas le seul qu’eussent adouci et charmé la justice et la bonté du roi : toutes les villes voisines, comme s’il eût soufflé de Rome quelque brise, un vent salutaire, commencèrent à réformer leurs mœurs ; tous se sentirent au cœur un désir de vivre sous de sages lois, au sein de la paix, occupés à cultiver la terre, à élever en repos leurs enfants, et à honorer les dieux. Ce n’étaient, dans toute l’Italie, que fêtes, que danses et festins : on s’invitait les uns les autres, on se visitait sans crainte ; on donnait, on recevait, une cordiale hospitalité. Il semblait que la sagesse de Numa fût une source abondante, d’où la justice et la vertu s’épanchaient sur le monde, et que le calme de son âme eût passé dans tous les cœurs. Aussi les exagérations des poëtes sont-elles, dit-on, trop faibles encore, pour peindre le bonheur de ce temps : « La brune araignée fait sa toile sur l’anneau de fer des boucliers ; » et encore : « La rouille consume et les lances à la pointe aiguë, et les épées au double tranchant ; on n’entend pas retentir le son des trompettes d’airain, et le doux sommeil n’est plus ravi à la paupière[57]. » Il n’y eut, en effet, durant tout le règne de Numa, ni guerre, ni sédition, ni désir de nouveauté dans le gouvernement. Numa ne s’attira la haine ni l’envie de personne ; et il ne se trouva pas un ambitieux qui osât conspirer contre lui, ou tenter un soulèvement. Soit crainte des dieux, qui donnaient à cet homme de sensibles preuves de leur protection, soit respect pour sa vertu, soit faveur de la Fortune, qui, sous Numa, conserva la vie des hommes exempte de toute souillure et de toute corruption, ce règne fut un frappant exemple et la preuve de cette vérité politique, que Platon osa proclamer bien des siècles plus tard, qu’il n’y a, pour les maux des hommes, qu’un remède unique et efficace, c’est que, par une faveur particulière des dieux, la puissance souveraine et la philosophie se trouvent réunies dans une même personne, qui rende à la vertu sa force, et qui la fasse triompher du vice[58]. Heureux sans doute, l’homme vertueux ! mais heureux aussi ceux qui entendent les paroles qui sortent de la bouche du sage ! Avec elles, la multitude n’a pas besoin, pour obéir, de contrainte et de menace ; les sujets, qui voient briller dans leur chef le plus beau modèle de vertu, embrassent volontairement la sagesse : unis ensemble par l’amitié et la concorde, ils pratiquent la justice et la tempérance, et ils vivent de cette vie irréprochable et vraiment heureuse, qui est la fin la plus parfaite que puissent se proposer nos travaux. L’homme le plus digne de régner est donc celui qui sait inspirer à son peuple ces sentiments, cette conduite ; et c’est ce que Numa sut faire mieux qu’aucun autre roi.

Il y a, chez des historiens, des opinions fort diverses, quant au nombre des femmes et des enfants de Numa. Suivant les uns, il n’épousa point d’autre femme que Tatia, dont il eut une fille unique, Pompilia. Il eut, selon d’autres, outre Pompilia, quatre fils : Pompon, Pinus, Calpus et Mamercus, qui furent les tiges des plus illustres maisons de Rome, les Pomponius, les Pinarius, les Calpurnius et les Mamercius ; et c’est à cette origine que ces familles devraient leur surnom de Reges, ou de rois[59]. D’autres enfin accusent ces derniers d’avoir voulu flatter ces quatre familles, en les faisant descendre de Numa par de fausses généalogies : ils prétendent que Pompilia n’était point fille de Tatia, mais d’une autre femme nommée Lucrèce, que Numa avait épousée depuis son élévation. Ils conviennent tous que Pompilia fut mariée à Marcius : c’était le fils de ce Marcius qui avait persuadé à Numa d’accepter l’empire ; qui l’avait suivi à Rome et qui avait été élevé au rang de sénateur ; qui, à la mort de Numa, disputa la royauté à Tullus Hostilius, fut vaincu, et se donna la mort. Son fils Marcius, mari de Pompilia, fixa son séjour à Rome, et il eut un fils, nommé Ancus Marcius, qui fut roi après Tullus Hostilius, et qui n’avait, dit-on, que cinq ans à la mort de Numa. Cette mort ne fut ni précipitée ni subite. Numa tomba dans une maladie de langueur, et il s’éteignit peu à peu de vieillesse, suivant le récit de Pison[60]. Il était âgé d’un peu plus de quatre-vingts ans.

Les honneurs qui accompagnèrent ses obsèques ajoutèrent encore à l’éclat de sa vie. Les peuples alliés et amis de Rome s’y rendirent, avec des présents et des couronnes ; les sénateurs portèrent sur leurs épaules le lit funèbre ; les prêtres formaient le cortège, suivis d’une foule innombrable, mêlée de femmes et d’enfants. On eût dit non point les funérailles d’un roi mort de vieillesse, mais le convoi de l’ami le plus cher, qui aurait été ravi à la fleur de son âge : tous fondaient en larmes, et poussaient de profonds gémissements. On ne brûla point son corps, parce qu’il l’avait, dit-on, défendu ; mais on fit deux cercueils de pierre, qu’on enterra au bas du Janicule : l’un renfermait le corps, et l’autre les livres sacrés, qu’il avait écrits lui-même, comme les législateurs grecs écrivaient leurs Tables. Il avait, pendant sa vie, instruit les prêtres de tout ce que ces livres contenaient, et il leur en avait expliqué la doctrine : il ordonna de les enterrer avec lui, parce qu’il ne jugeait pas convenable que des lettres mortes eussent le dépôt de ces mystères. C’est pour le même motif, dit-on, que les pythagoriciens ne mettent point par écrit leurs préceptes, et qu’ils les confient, par un enseignement de vive voix, à la mémoire de ceux qu’ils en jugent dignes. Ils avaient communiqué un jour, à un homme qui en était indigne, les démonstrations et les théories les plus ardues, les plus subtiles et les moins connues de la géométrie ; et la divinité déclara, s’il les en faut croire, qu’elle punirait, par quelque grande calamité publique, cette profanation et cette impiété.

Il ne faut donc pas traiter bien sévèrement ceux qui arguent de tant de ressemblances, et qui soutiennent que Pythagore et Numa ont été contemporains. Antias[61] prétend qu’on avait mis, dans le cercueil, douze livres latins sur des matières de religion, et douze autres, écrits en grec, sur la philosophie. Environ quatre cents ans après, sous le consulat de Publius Cornélius et de Marcus Bébius[62], des pluies violentes bouleversèrent le tertre, et le courant mit les cercueils à découvert. On les ouvrit : on trouva l’un entièrement vide, sans aucun reste de corps ; mais les livres sacrés s’étaient conservés dans l’autre. Pétilius, alors préteur, les lut, dit-on, et il jura, devant le sénat, qu’il ne croyait ni pieux ni juste d’en livrer le contenu au public. En conséquence, ils furent brûlés dans le Comice.

C’est le privilège des hommes justes et vertueux que leur gloire grandisse toujours après la mort. L’envie ne leur survit pas longtemps ; quelquefois même elle meurt avant eux. Mais les malheurs des rois qui succédèrent à Numa donnèrent à sa renommée un plus grand lustre encore. Cinq rois régnèrent après lui : le dernier, renversé du haut de sa puissance, vieillit dans un honteux exil. Aucun des quatre autres ne mourut de mort naturelle : trois périrent dans les embûches qu’on leur dressa ; et Tullus Hostilius, qui succéda immédiatement à Numa, se moquant des vertus de son prédécesseur, surtout de sa piété religieuse, qu’il accusait de rendre les hommes lâches et efféminés, tourna vers la guerre l’esprit des Romains. Mais cette folle témérité ne dura pas : il passa à l’autre extrême, par l’effet d’une grave et étrange maladie dont il avait été frappé ; et il tomba dans une superstition qui ne ressemblait en rien à la piété de Numa. Le peuple s’en ressentit ; et la mort du roi, brûlé par la foudre, augmenta encore, dans les âmes, les ravages du mal.



  1. C’est-à-dire de même que pour ce qui concerne Lycurgue.
  2. On ne sait pas de quel Clodius Plutarque veut parler.
  3. C’est-à-dire les catalogues des vainqueurs des jeux Olympiques.
  4. C’est le fameux sophiste qui se vantait de tout savoir, et que Platon a tourné en ridicule.
  5. Dans la Vie de Romulus Plutarque dit qu’ils étaient deux cents.
  6. Suivant d’autres, les sénateurs se distribuèrent par dizaines ; ils tiraient au sort la dizaine qui devait gouverner ; chacun des dix qui la composaient régnait cinq jours, et, au bout de cinquante jours, on tirait de nouveau au sort.
  7. Le 21 avril 753. Ceci est sans doute un de ces rapprochements imaginaires comme on en trouve si souvent dans les traditions relatives aux grands hommes.
  8. Sicyone et Cirrha étaient l’une et l’autre sur le golfe de Corinthe, et Cirrha dépendait du territoire de Delphes.
  9. Poëte grec né à Céos, et qui florissait au milieu du cinquième siècle avant J.-C. Il ne reste que quelques fragments des nombreuses poésies de tout genre qu’il avait composées. J’en ai traduit les principaux dans mon Histoire de la Littérature grecque.
  10. WS. : appportaient : coquille.
  11. C’était la trabée, ou robe de pourpre à bandes blanches.
  12. Ce passage justifie une correction que nous avons faite dans la Vie de Romulus.
  13. Au livre deuxième de la République.
  14. Poëte qui s’était illustré en composant des satires intitulées Silles, où il attaquait les philosophes dogmatiques. Il était sceptique à la manière de Pyrrhon, dont il avait été le disciple. Il ne faut pas le confondre avec Timon le misanthrope, qui vivait un siècle auparavant. Voyez, dans mon Histoire de la Littérature grecque, l’article concernant Timon le sillographe.
  15. Épicharme est l’auteur présumé de l’original d’Amphitryon.
  16. C’est un anachronisme ; car Épicharme vivait en 450 avant J.-C, et fut le contemporain de Socrate.
  17. Αἰμύλιος, en grec, a en effet cette signification.
  18. Elles furent, dit-on, érigées durant la guerre contre les Samnites, et elles durèrent jusqu’au temps de Sylla.
  19. En latin : Si potest fieri.
  20. C’est pourtant l’étymologie la plus plausible et la plus généralement admise. C’est celle de Varron et de Denys d’Halicarnasse.
  21. C’est le pont Sublicius, si célèbre dans les fastes de Rome républicaine.
  22. Autrement dit à Delphes.
  23. Celui qui défendait Athènes contre Sylla.
  24. L’invention des miroirs ardents dont il est ici question est bien postérieure au temps de Numa.
  25. Voyez plus loin dans ce volume.
  26. Cette porte était au nord de la ville, près du mont Quirinal.
  27. Χῶμα, en latin agger.
  28. C’est-à-dire l’Unité.
  29. Quelques-uns dérivent en effet ce nom du mot fari, fatus sum, parler : feciales ou fetiales étant mis pour fatiales.
  30. Ville d’Étrurie, aujourd’hui Chiusi en Toscane.
  31. Le mot salire, signifie sauter.
  32. En grec, ἀγκύλον σχῆμα.
  33. En grec, ἀγκών.
  34. Ἀνέκαθεν
  35. Ἄκεσις.
  36. Αὐχμῶν λύσις.
  37. Ἀνάσχεσις.
  38. Voyez la Vie de Thésée. Je n’ai pas besoin de faire observer que toutes les étymologies proposées par Plutarque sont encore plus hypothétiques que celles de Juba, dont l’une a du moins pour elle l’affinité du mot latin avec le mot grec ἀγκύλος, crochu.
  39. Le peu qui reste des chants saliens est à peu près inintelligible.
  40. Les prêtres égyptiens présentaient, à ceux qui venaient faire leurs prières dans les temples, une roue tournante et des fleurs : c’étaient des symboles de l’instabilité et de la brièveté de la vie.
  41. Autrement dit les Curètes, prêtres de Cybèle. Ils étaient dix, d’où vient leur nom de Dactyles, qui signifie doigts ; et il suffisait, disait-on, de nommer les dix Dactyles les uns après les autres, pour se garantir de toute sorte de maux.
  42. Plutarque semble faire venir ce mot de illicere, charmer. Suivant Ovide, ilicium est pour elicium, d’elicere, faire jaillir, évoquer, etc.
  43. En latin Medius Fidius.
  44. Ceux qui sont occupés à ces travaux, comme dit le vieux Caton, ne sont jamais des mal pensants.
  45. Ceci est encore inexact : il y a, en sus, une fraction qui n’est pas tout à fait un quart de jour.
  46. Ou plutôt Mercédonius.
  47. Hérodote dit que la terre d’Égypte est un don du fleuve ; mais le sol de la haute Égypte est aussi ancien que pas un autre.
  48. C’est-à-dire, dans l’écriture grecque, par un π et non par un φ.
  49. Du mot latin aperire, ouvrir. C’est la vraie étymologie.
  50. Mercure était fils de Maïa.
  51. Quintillis, sextilis, september, october, november, december.
  52. Dont nous avons fait juillet.
  53. Nous disons août, malgré les efforts de Voltaire pour rétablir le mot Auguste.
  54. Il nomma septembre Germanicus, et octobre Domitianus.
  55. Voyez plus haut la Vie de Romulus.
  56. En l’an 235 avant notre ère.
  57. C’est un fragment des hymnes de Bacchylide, qui se retrouve dans le recueil de Stobée, mais plus complet qu’ici ; car Plutarque a cité de mémoire, plutôt que transcrit, et sans se piquer d’être exactement fidèle au texte de l’auteur.
  58. Voyezle Ve livre de la République.
  59. On disait : Pomponius Rex, Calpurnius Rex, etc.
  60. L. Calpurnius Piso Frugi, jurisconsulte, historien et orateur, consul l’an 133 avant J.-C, censeur en 121, auteur de la fameuse loi sur la concussion, appelée Calpurnia de repetundis.
  61. Valérius d’Antium, l’historien dont il a déjà été question.
  62. Pline l’Ancien donne de curieux détails à ce sujet, empruntés à un vieil historien, nommé Cassius Hémina.