Visages de la vie et de la mort/Mort de Pascaro

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Édition Privée (p. 12-15).


MORT DE PASCARO



C’ÉTAIT aux courses du Parc Delorimier par une chaude après-midi de juillet. Sept mille personnes se pressaient dans les estrades et aux alentours du paddock. La fanfare jouait un air en vogue, une cacophonie nègre, étourdissante et discordante.

L’on était rendu à la troisième épreuve. Piochant les records, comparant dans les journaux de turf les performances passées ou discutant entre eux, les hommes étudiaient le problème du cheval à choisir. Quelques-uns, lentement, indécis encore, d’autres pressés, comme pour ne pas avoir le temps de changer d’idée, se rendaient aux guichets de paris. Par suite de la grande chaleur, nombre de femmes, surtout des grosses aux larges croupes, trop lourdes pour monter plus haut, étaient restées assises sur les premiers gradins de l’estrade. Elles s’offraient des cornets de crème glacée qu’elles léchaient d’une épaisse langue rouge. Pour être plus à l’aise, plusieurs se tenaient les jambes écartées et des hommes paraissant chercher quelques connaissances parmi les spectateurs jetaient un furtif coup d’œil vers le triangle des cuisses, sous les jupes.

Le tintamarre de la fanfare venait de cesser et les chevaux défilaient devant le public avant d’aller prendre le départ. Il y avait huit partants dans cette épreuve, sur une distance de six furlongs. Pascaro, coursier bai de quatre ans était le grand favori. Sur le tableau indicateur du mutuel sa cote approximative était de 2 pour 1. Et le jockey Rooney qui le guidait avait la veille piloté quatre gagnants. La victoire de Pascaro semblait certaine. La foule se tenait debout sur les banquettes de l’estrade tandis que des milliers de spectateurs étaient massés sur la clôture de la piste. L’on n’entendait plus maintenant que le timbre électrique invitant le public à se hâter et à profiter des derniers moments qui restaient pour parier son argent. La sonnerie se tut. Les guichets du mutuel se fermèrent.

Sur la colline, à gauche, là-bas, l’on voyait passer en lente procession, en cortège funèbre, les tombereaux des vidangeurs se dirigeant vers l’incinérateur. Dans le lointain, les cuivres des harnais luisaient au soleil.

Le sol était parsemé de morceaux de billets déchirés par les parieurs malchanceux. L’on marchait sur des traces de désappointement, l’on foulait aux pieds des marques d’espoirs anéantis. Tant de bouts de carton qui, si le hasard l’eût voulu, eussent été échangés contre des liasses de billets de banque !

Après avoir paradé, les coursiers s’alignèrent à la barrière. Pascaro occupait le côté intérieur de la piste. Au départ, il s’élança en première place et il était deux longueurs en avant de ses adversaires lorsque le peloton passa en trombe devant l’estrade. Habilement conduit par le jockey Rooney, il augmentait graduellement son avance. Au premier détour, il avait déjà pris un avantage de cinq longueurs et il gagnait constamment du terrain. À grands cris la multitude l’encourageait, l’exhortait à la victoire. Des voix pointues de femmes hystériques faisaient comme prendre l’appât du gain, le féroce goût de l’argent. Le nom de Pascaro emplissait l’air, il était dans toutes les bouches. C’était une clameur assourdissante, une clameur pleine de fièvre, d’espérance, de joie, d’allégresse. Chacun supputait déjà le montant qu’il empocherait. Comme il allait prendre le deuxième virage, huit longueurs en avant de son plus proche adversaire, Pascaro buta, mais retenu par son jockey, il resta debout. Toutefois, au lieu de continuer à galoper et de garder le côté intérieur de la piste, il ralentit et obliqua en boitant vers le plan extérieur.

— Il est fini, il a une jambe cassée, annonça l’un des juges à ses camarades.

Un cri de fureur et d’indignation s’éleva de la foule en voyant arrêter le favori. Les autres coursiers arrivaient en ouragan, soulevant un épais nuage de poussière. Ils rejoignirent et dépassèrent Pascaro immobilisé au côté de la piste. Alors, ce fut une formidable explosion d’injures. Des figures congestionnées, hideuses, brutales, grimaçantes hurlaient des imprécations :

Maudit Pascaro ! chameau ! charogne ! sale rosse !

Et le peloton des sept autres chevaux finissait la course pendant que Pascaro, une jambe brisée, restait là, souffrant sans comprendre, désormais viande d’équarrisseur. Le résultat de l’épreuve, le nom du gagnant, laissait presque tout le monde indifférent, car la foule avait placé son argent sur Pascaro et Pascaro s’était stupidement cassé la jambe. Comme si le cheval les eût tous volés, leur eût pris leur argent dans leur poche, les parieurs furieux l’accablaient de malédictions. S’ils eussent été près de lui, s’ils l’eussent pu, ils l’auraient frappé à coups de pieds. Le jockey Rooney était descendu de sa selle, avait tâté la jambe fracturée et avait entraîné sa bête à côté de la piste, près du fossé. Elle se tenait là sans bouger, tremblotante, comme figée par la souffrance. Alors, un homme de haute taille, en uniforme à boutons jaunes, portant un étui en cuir attaché à sa ceinture, traversa la foule, puis la piste, ouvrit la petite barrière donnant sur l’intérieur du champ de courses, et marchant d’une allure militaire, ses longues jambes repoussant le foin et les hautes herbes, se dirigea vers le cheval blessé. Un groupe d’entraîneurs, de garçons d’écurie et quelques curieux l’entouraient. Arrivé près de Pascaro, l’homme l’examina d’un coup d’œil, échangea quelques mots avec le jockey et sortit de l’étui en cuir suspendu à sa ceinture un instrument en acier bruni. Il lança un bref commandement, fit un geste de la main et le petit groupe entourant le cheval s’éloigna. Le policier appliqua son revolver tout près de la tête du coursier, vis-à-vis de l’oreille. L’on entendit un bruit sec, comme le claquement d’un fouet. L’animal eut un soubresaut, vira à demi, chancela, mais resta debout. L’homme à boutons jaunes s’approcha de nouveau et tira un second coup. Cette fois, Pascaro s’abattit sur le sol, agitant spasmodiquement les jambes pendant que son sang coulait de son crâne défoncé et faisait une mare rouge, sur l’herbe, près du fossé.

Et l’on entendit encore des malédictions :

— Maudite charogne ! Il me fait perdre $50 ! Que le diable t’emporte. Pourri de bon à rien !

À ce moment, la fanfare attaqua un nouvel air populaire, un autre charivari nègre, et les parieurs malchanceux de tout à l’heure se dirigèrent vers les guichets du mutuel afin de se reprendre, espérant être plus heureux avec la quatrième course, pendant que Pascaro, la tête trouée de deux balles agonisait à côté du fossé dans une mare de sang.