Visions de l’Inde/Chapitre VIII

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Société d’Editions Littéraires et Artistiques (p. 252-271).

CHAPITRE VIII

La cité des singes et des tortues
(Muttra)


Le Mythe héroïque de Chrisna. — L’u Curé français perdu dans l’Inde. — Les Singes citoyens. — La Rivière aux divines Tortues. — Les exploits d’un Bébé tout-puissant. — L’Amour et l’Enfant sage aux pieds du Monstre. — La Pierre hypnotique.

I

Le Mythe héroïque de Chrisna.

Au moment de quitter Agra, tandis que je réglais ma note, le manager, un Indien anglicisé qui, malgré son teint de bronze, affectait comiquement des manières britanniques, me jeta à brûle-pourpoint :

« Allez-vous voir Muttra ?

— Je vais à Jeypore, répondis-je.

— Mais vous êtes à quarante milles seulement de la Bethléem hindoue.

— Elle est donc bien intéressante ?

It is a first class city (c’est une ville de première classe) », formula-t-il avec fierté.

Je m’amusai de cette expression qui dénote une admiration pour touriste vulgaire ; mais, ayant appris qu’un train pouvait m’y conduire, ainsi qu’à Brindabam, la Jérusalem du dieu Chrisna, je ne résistai plus, car l’Apollon de l’Inde hanta souvent les rêves mystiques de ma jeunesse. Il est doux de suivre, sur la terre où ils ont vécu, les traces des héros, et de respirer, pour ainsi dire, le parfum de leur âme parmi les paysages qu’ils ont regardés.

Dans le petit train qui m’emporte, je songe à l’étrange et douteux sillage qu’a laissé, dans le cerveau des hommes, cette légendaire divinité.

Qu’est-ce que Chrisna ? une synthèse de souvenirs héroïques et de dogmes réunis autour d’une figure céleste, le Soleil…

Il est à peu près certain que Chrisna, tel que nous le racontent les puranas, tel que les brahmanes le font adorer à la foule, n’exista point. Son culte est relativement récent ; c’est non seulement un dieu hindou, mais une divinité « hindouiste » c’est-à-dire une création tardive de la théologie brahmaniste. Celle-ci, après l’absorption du bouddhisme, et devant l’invasion menaçante du mahométisme que suivit l’infiltration chrétienne, voulut frapper les imaginations populaires avec un type humain et surhumain à la fois, profondément autochtone, réunissant au suprême degré les qualités et les défauts de la race, amoureux : jusqu’à la volupté, emphatique jusqu’à la démence, gracieux comme une femme, téméraire comme les premiers guerriers aryens, familier avec les animaux et avec les autres dieux, pratiquant la morale élargie du Bouddha dont il retient les qualités d’apparat et dont il répudie la passivité nihiliste, conquérant comme Mahomet, et, à l’image du Christ naissant et mourant comme un Messie.

Son corps est « bleu » à l’instar du ciel dont il descend, et son nom de « Chrisna » veut dire, étymologiquement, l’acteur suprême, l’éternel agissant. À l’Apollon antique, il prit l’amour de la beauté et de la danse, le goût du rythme ; il tient d’Hercule la victoire sur les monstres ; il rappelle aussi notre Saint-Georges, exterminateur du dragon. Mais ce qui le spécifie à jamais, ce qui en fait une figure personnelle et vivante, c’est son érotisme infatigable, le perpétuel baiser qui fleurit sur sa bouche éloquente, le spasme qu’il incarne, cette ivresse à la fois spirituelle et charnelle dont seul le Dionysos des mystères helléniques nous évoque l’image préparatoire et comme l’annonciation.

II

Un Curé français perdu dans l’Inde.

Le « station master » apprenant que je suis français, me dit, dès l’arrivée à Muttra, que la ville sainte des hindous renferme une église catholique. « Elle a même un curé français, » ajoute-t-il. Cette nouvelle concorde tellement avec les souvenirs de Judée qui s’éveillent en moi, en touchant la terre où naquit le délicieux et mensonger Christ de l’Inde, que je jette à mon cocher l’adresse tout d’abord du presbytère romain.

L’enfant rusé, mon conducteur, aux oreilles percées d’anneaux énormes, aux yeux très doux dans la face trop brune, a compris tout de suite. Il a suffi pour cela que je prononce le mot de « padre ». Le « padre », c’est, dans toute l’Inde, le prêtre romain.

À cette heure, l’église est close. Les offices sont rares ; le desservant n’a personne pour le seconder. Le monument rappelle nos églises normandes et ne diffère pas beaucoup des temples protestants. À côté, le bengalow où gîte le curé. Après avoir longtemps attendu, un vieillard chauve, craintif et poli, modestement vêtu d’une longue lévite de pasteur, me fait asseoir dans une grande chambre pauvre, ornée seulement d’une statue en plâtre de la Vierge et où deux ou trois fauteuils usés entourent une table sans tapis. Aux premières paroles que je prononce, l’étonnement dilate ses traits. Il fait de visibles efforts pour me comprendre. Enfin, il reconnaît un Français qui lui parle sa langue natale. Et c’est une joie enfantine, presque comique, avec des poignées de main réitérées, des bégaiements, un baragoin où persistent les mots anglais qui, au bout de dix minutes finissent par disparaître : « Excusez-moi, excusez-moi… il y a quarante ans que je ne parle plus français. »

Il m’explique qu’on l’a mis ici à Muttra, parce que la garnison de soldats britanniques est surtout irlandaise. Je lui parle de la ville indigène, des temples, du mythe de Chrisna… Il ne sait que répondre, il rit discrètement de ses lèvres effacées que quarante étés indiens ont radicalement anémiées… Il ne connaît rien de la religion autochtone ; il n’a jamais visité les quartiers hindous. Son cerveau est devenu machinal ; il végète, pareils aux anciens stylites du désert ; il a renoncé définitivement à convertir ces têtus asiatiques, — tout à sa fonction de chapelain pour irlandais.

Il est ici comme, dans quelque village perdu, tel de nos curés de campagne. L’Inde ne l’intéresse pas, il n’y pense jamais, il y vit sans même la voir. Il est très content, mais il n’a rien à me dire. Son aphasie le reprend tout à coup, il ne trouve plus ses mots ; il insiste pour que je trempe mes lèvres dans un verre de ce vin jaunâtre que les Portugais expédient dans toutes les cures et en tous les monastères de la Péninsule. Ce vin de messe a tourné à l’aigre. Je me lève, étreint de tristesse devant ce brave homme étiolé. Mais ses mains tremblent dans les miennes quand je lui dis adieu. Malgré l’isolement et l’oubli, la religion et la race parlent muettement en nous pour nous réunir. Dans ses yeux éteints, un regard ému brille ; l’âme des ancêtres a vibré.

III

Les singes-citoyens.

Pour la première fois je couche dans un Dak-Bengalow ; c’est l’auberge que le gouvernement aménage lorsque l’importance de la cité ne permet pas à l’initiative individuelle d’installer un hôtel. Mélancolique domicile, divisé en quatre chambres d’inégale grandeur ; le cabinet de toilette, à la mode indigène, consiste en une sorte de bassin en terre avec issue pour l’écoulement des eaux ; et des jarres fraîches attendent la main qui les versera sur le corps dénudé.

Lorsque j’arrive, j’ai la chance de trouver une chambre vacante. Le maître du Dâk-Bengalow m’annonce que je ne pourrai pas y rester plus de huit jours. Tel est le règlement de police. Un voyageur chasse l’autre. L’hospitalité du Dùk-Bengalow est aussi courte que sommaire. Les murs, construits par des Hindous, s’effritent quand on les touche. Les plaXonds vous tombent sur la tête pendant la nuit, en lamelles de plâtre, sous le trot véhément des rats. Les serviteurs, silencieux et feignant de ne jamais rien comprendre, semblent détachés d’un conte oriental et placés autour de vous par quelque mystérieuse et inquiète providence.

Dès que j’ai traversé la porte de Muttra, je comprends que je suis, en effet, transporté dans une ville fantastique et qui ne ressemble à rien de tout ce que j’ai vu jusqu’ici. Ce qui frappe d’abord, même dans cette Inde si hospitalière pour l’animal, c’est l’allure de citoyens que prennent les bêtes. Comme à Jeypore, elles sont bariolées, par une sorte de charité artistique, qui a voulu augmenter leur beauté et leur éclat.

Les singes sont ici innombrables, et ces souples individus, pareils comme taille à de petits hommes, forment une population originale aux cuisses peintes. Ils marchent dans les rues, affairés comme des marchands, et, quand ils sont malades, la main tendue, le regard implorateur comme des mendiants. Il jouent avec les enfants qui sont plus singes queux ; et que de disputes fraternelles pour un gâteau ou un fruit qu’on se vole ! Généralement c’est la bête qui l’emporte. L’anthropomorphe, avec un cri de triomphe, s’enfuit vers quelque balcon ou se réfugie au sommet d’un arbre voisin. Il y a des singes partout où il y a des hommes, mais il n’y a pas des hommes partout où il y a des singes… Dans les maisons, ils sont encore chez eux, on ne les trouble pas, ce serait un péché de les frapper. Ils sont les incarnations du dieu Hanuman, le premier allié de Rama, qui fut le premier Hindou ; ils sont Hanuman[1] lui-même !

Ils remplissent les terrasses où ils s’accroupissent comme des hommes velus ; seuls, les toits des musulmans leur sont inhospitaliers ; les fervents du prophète répudient toute camaraderie avec la gent dérobeuse et disposent des ronces sur les balcons… Certains de ces quadrumanes font leur toilette et se trient réciproquement la tête ou le dos avec des gestes et un sentiment pareils à ceux des bimanes. Combien de fois j’ai aperçu sous la vérandah une fille exquise peignant sa mère, puis, de temps en temps, fourrageant, avec des mains insecticides, dans l’épaisse chevelure ! et je me demandais qui des deux imitait l’autre, l’animal ou l’humain ?

La liberté fait les peuples grands, dit-on ; elle fait aussi les animaux plus beaux et moins sournois. Je n’ai jamais entendu ici un singe hurler désagréablement, je n’en ai jamais vu menacer ou mordre.

Ils n’affectent jamais cet air peureux et méchant que l’Europe leur donne en croyant les apprivoiser. Quelques-uns reproduisent les attitudes languides des Hindous, mais la plupart, plus vifs, paraissent plus avisés ; et leurs yeux rapides amusent à côté des prunelles mornes que découvrent les lourdes paupières des hommes.

IV

La rivière aux divines tortues.

Dans nulle autre ville, même à Bénarès, — Muttra est au dieu Chrisna ce que Bénarès est à Shiva, l’inaccessible, — je n’ai senti la vie occulte de la rivière aussi mêlée à l’agitation extérieure, et, sans doute, à rame de la cité. Tandis que le Gange a quelque chose de vénérable, d’éteint et de vieilli, la Jumna est pimpante, gracieuse, fragile, vivante. J’écris « vivante », il faut comprendre « mortelle » aussi.

Une fièvre spéciale, plus légère, certes, que les terribles miasmes du fleuve shivaïque, mais pénétrante, angoissante, féconde en ces troubles amoureux et mystiques dont Chrisna dispense le privilège à ses fervents, monte de cette onde limoneuse où grouillent d’énormes reptiles. Les rues sont propres pourtant, coquettes, dallées comme à Jeypore ; les bazars sont larges et aérés ; les courtisanes, se penchant aux balcons fins et dentelés, sont étincelantes comme des idoles et l’or massif de leurs bijoux insinue au bronze de leur peau un reflet jaune. On les sent plus à l’aise ici que partout ailleurs, sous la protection de Chrisna qui, favorable à leur métier, est lui-même la danse, le chant et la caresse divinisés.

Je suis las des guides, même des plus doctes… Pour me conduire vers les temples et pour m’apprendre à communier avec la rivière sainte gonflée de secrètes carapaces, j’augure mieux d’une bayadère…

Je remarque l’une d’elles qui, de sa terrasse, me sourit ; mais, comme je crains la jalousie indigène, je lui envoie mon boy qui, bientôt, redescend l’échelle-escalier, suivie de la jeune créature aux grands yeux d’escarboucles ; sa démarche fière et ses reins souples prouvent la science du rythme et des lascivités. Mon boy me la présenta par ces flatteuses paroles qui flairaient une récompense : « Elle s’appelle Rada, Sab, et elle est pareille, en effet, à la déesse préférée de Chrisna, et qui portait aussi ce nom suave. »

Je ne sais si elle a compris, mais elle sourit encore ; ses dents fortes et intactes ne sont point tachées de bétel comme les dents des autres courtisanes. Elle m’entraîne vers la rive. Je sens qu’elle aime l’eau, fluide comme elle, et, comme elle, cachant de timides monstres. Je l’accompagne dans la traverse étroite, toute bordée de pagotins. Arrivés (levant la Jumna, nous goûtons le spectacle sauvage, langoureux et pittoresque. L’après-midi fait s’affaiblir sur la rivière, le soleil. Dans les figuiers et les banians, les singes, suspendus d’une main et qui avant de bondir nous regardent, paraissent nous faire, avec leurs clignements d’yeux, des signes. La bayadère lève le bras pour saluer la lumière finissante.

Alors, comme si, en fée de théâtre, elle suscitait une scène préparée, de toutes’paris, les clochettes des petits portiques, dans les cours des temples, tintinnabulent d’un son aigu et clair, si peu religieux, mais tant hypnotique ! Des bruits de tamtam répondent à ces tintements. Des prêtres, dont la voix de chacal a des glapissements voluptueux et égoïstes, lisent en les chantant les mentrams inscrits sur les escaliers que Tonde baigne. Les bateaux s’arrêtent ; un zébus aux cornes rouges meugle ; les oiseaux tourbillonnent avec des sifflements. Des femmes dévêtues et qui, sortant à peine des ablutions, ont gardé à leurs bijoux les pleurs de la Jumna, posent sur les degrés de marbre leur vase de cuivre et se prosternent devant l’heure divine. Et c’est réellement une évocation.

La placidité de la rivière cesse. L’eau s’anime. Tout le long des ghâts, se soulèvent, sortant leur tête grise d’une carapace verte, les majestueuses tortues, reines du limon. Elles viennent happer la nourriture que les prêtres, quotidiennement, leur servent. « Elles sont douces et bénies, prononce à mes côtés Rada. Elles sont les sœurs bienfaisantes des alligators et des crocodiles redoutables qui, là-bas, sur un îlot jaunâtre, viennent s’échouer. » J’embrasse d’un coup d’œil la ligne ininterrompue d’églises hindouistes dont la Jumna lèche les escaliers et que lentement gravissent les reptiles verts.

Quelle différence entre Muttra et Bénarès ! Aux bords du Gange, c’était l’agonie de palais sombres et de redoutables pagodes. Ici, c’est de la vie animale et presque joyeuse. Au rebours de Shiva sale et morne, Vichnou s’annonce, amoureux de toute existence, souriant, propre et clair. Le phallus de ce dieu fécond pourtant, puisqu’il veille à la conservation de l’univers, ne s’exhibe pas, brutal et cruel, comme le lingham de Shiva. Partout oh mon regard se pose, sur ces corniches, ces chapiteaux, les fresques des galeries, je vois Vichnou se multiplier, avec ses quatre mains qui tiennent des attributs bienveillants.

Ce dieu conservateur appelle à lui, les marchands, les gens de ce monde, les créatures de Joie, comme cette Rada aux yeux d’esclarboucles. Tandis que j’avais senti, à Bénarès, la malédiction de Shiva hostile aux étrangers, ici je sens que me bénissent ces derniers rayons sans colère, les singes, dont la main s’agite on dirait pour une bienvenue, les musiques haletantes des pagodes et jusqu’à ces tortues gourmandes, filles de la rivière pacifique, jusqu’à cette Rada [complaisante dont le baiser, ce soir, m’apprendra les rites de Chrisna.

V

Les exploits d’un bébé tout-puissant.

Le Dieu a beau être rassurant, les prêtres restent encore fanatiques. Malgré les mentrams ésotériques que m’apprit un initié de grade supérieur, ils s’opposent longtemps à mon introduction dans la cour intérieure dont le seuil est défendu par de farouches sacristains et plusieurs versets des Védas inscrits dans la pierre. Là comme partout, les plus ignorants sont les plus exclusifs. Enfin, avec Rada, je puis distinguer dans des chapelles latérales de délicieuses fresques. Le dieu est couché sous un arbre de serpent avec un nombril prolifique, d’où s’élance le lotus du monde qui porte Brahma. Rada, toute joyeuse ce matin, m’explique, dans un anglais qu’enchante le gazouillement de l’hindoustani, ces légendes peintes que je connaissais déjà pour les avoir lues dans le Bhagavad Pourana[2].

Et d’abord les premières années du dieu Chrisna.

« L’enfant merveilleux, susurre la bayadère, grandit, comme ces peintures le montrent, parmi les troupeaux et les bergers, loin des villes impures. Ses larges yeux, sa beauté hardie et conquérante, lui attiraient la sympathie des hommes et des femmes ; et, lorsqu’il les regardait, les choses elles-mêmes frémissaient ! Il dansait aux applaudissements des gaupis et, dans leurs bras caressants, il leur obéissait, — le livre sacré l’affirme, — « comme une poupée de cire ». Il savait aussi se montrer indisciplinable à ses heures… Le voyez-vous retenant de ses petites mains hardies les cornes des vaches ses nourrices ! Il lâchait les veaux à contre-temps, riait de leur impatience… Ah ! ici, il dérobe avec des raffinements de ruse+e lait et la crème pour les partager avec ses camarades, les singes… Celui-ci lui a refusé et, de colère, le dieu brise le vase ! Il grimpe sur les meubles, troue les seaux de lait suspendus afin de mieux y boire. Il est non seulement précoce en espièglerie mais en miracle : Dans cette maison sombre, il entre couvert de pierreries ; il devient ainsi une lampe qui marche, et il illumine lui-même les objets qu’il va saisir. »

Cette fille de Muttra me racontait, comme des événements familiers, les épisodes de cette vie légendaire ; et je me plaisais à croire qu’en ce jeune corps avait pu renaître l’âme d’une de Ces bergères que le Héros chérissait. Dans cette cour fraîche de temple, où rien de profane ni de moderne ne se glissait, je pouvais me croire retourné à bien des siècles en arrière, jusqu’aux époques védiques. Et les aventures intimes du mythique enfant se continuaient sur les murailles devant nous.

La belle Dévaki sa mère, aux prunelles de faon, sa robe de lin fixée par une ceinture d’or sur ses nobles hanches, barattait le lait avec tant de zèle que les bracelets allaient et venaient sur ses bras ; et ses joyaux d’oreille oscillaient sur ses joues en sueur. De sa chevelure, des fleurs de jasmin se détachaient…

À une taquinerie de son enfant, la mère, mi-irritée, mi-riante, le poursuivit avec une baguette, « lui, le divin que n’atteignent point les sages, disent les pouranas, même si leurs cœurs purifiés par la pénitence sont devenus capables de s’unir à lui. » Quoique retardée par le poids de ses seins et de ses hanches, quoique préoccupée de recueillir les fleurs tombant de ses cheveux, Dévaki finit par arrêter, par tenir dans ses bras le divin Chrisna, qui, disent les hymnes, « est au delà de toutes choses, mais reste en deçà de l’amour. »

VI

L’Amour et l’enfant sage aux pieds du monstre.

Malheureusement l’humanité veut l’impossible. Dévaki s’efforce d’attacher au mortier, pour le punir, le tout petit enfant ; mais elle a beau accumuler les liens, les ajouter les uns aux autres, elle ne peut jamais faire le tour de ce bébé. Un espace de deux doigts manque toujours. Alors Chrisna prend pitié de sa mère et de cette fatigue vaine. Avec grâce, il s’attache lui-même, voulant prouver que le bienheureux fils de la bergère n’est accessible à personne ici-bas, pas même au plus subtil, pas même au plus persévérant, mais qu’il se donne et se lie volontiers à ceux dont le cœur est tout à lui !


Au milieu de la cour, l’arbre féminin et sacré, le pipala, au feuillage de dentelle, est entouré d’un cordonde femmes brahmines qui versent pieusement l’eau de la Jumna recueillie en leurs vases de cuivre, espérant que le bois reconnaissant leur rendra en fécondité cette religieuse offrande. Hélas, la vénalité et la simonie ne manquent jamais aux églises hindouistes. Dans un angle de la cour, la bayadère me montre sans ironie, — car elle trouve aussi naturel de payer les faveurs du dieu Chrisma que d’acheter les siennes, — un arbre mort et artificiel, celui-là, un extraordinaire meuble affectant la forme luisante d’un grand végétal écorcé et sans feuilles, dont les racines sont sculptées selon l’apparence redoutable des cobras. Cet arbre de science et de méditation n’est qu’une tire-lire. Les branches sont criblées de trous où les fidèles jettent leurs offrandes.

J’y laisse tomber quelques roupies en l’honneur de Rada. Je me retourne. Où est-elle ? L’âme hindoue passe aisément de la tendresse à l’horreur. La créature d’amour a été irrésistiblement entraînée vers une image de Kali, je ne sais comment, je ne sais pourquoi introduite, elle l’égorgeuse et la difforme, dans cette enceinte de délicatesse et de beauté. L’apparence larvaire de cette mère infernale chevauche un tigre dont la gueule dégoutte de sang… Rada s’est prosternée comme si l’amour devait rendre hommage au crime. Et pour compléter cette inquiétante vision, au-dessous de l’idole farouche, un enfant de dix ans, la tête ornée d’une toque d’or, grave et déjà extasié, vient de s’asseoir pour étudier des manuscrits védiques.

Oui, c’est bien tout ce pays étrange, fait de douceur, de puérilité, de grâce lascive, de science exaltée et de haine féroce, cette femme belle prosternée devant la hideur, et ce petit abrité par un monstre et chantant des versets mélodieux à des dieux infâmes.

VII

La pierre hypnotique.

La nuit, je flâne dans la principale rue du bazar qu’éclairent des lampes fumeuses pendues à des corniches dignes de palais. Me voici côtoyant de ? portiques où j’admire des fresques représentant le Dieu-Singe, le brave Hanuman, protecteur de Muttra, lui aussi.

Il s’offre de profil, en tenue de guerre, dardant, dans ses mains crispées, des armes de l’âge de pierre. Son museau hiératique glorifie la face dégradée de ces anthropomorphes maintenant endormis sur les terrasses ou sous les feuilles. Plusieurs prêtres hébétés sont accroupis aux pieds de l’image, scrutant les mystères du dieu grimaçant, hâtant à son exemple la décadence de leurs types vers cette animalité névropathe.

Je me perds en d’autres dédales obscurs, où flambent, au fond des niches, des idoles affreuses et magnifiques, somptueusement vêtues. Devant une fabuleuse épouse de Chrisna, je m’arrête un instant. Elle ouvre des yeux gros comme des planètes, fixes et fatals comme les prunelles des somnambules. Ce n’est qu’une pierre mal dégrossie et brutalement peinte comme les autres divinités : mais cette fois, l’artiste a si bien, dans sa naïveté perverse, exalté le type hypnotique du délire, que l’on se sent, devant cette poupée sacrilège, à la fois attiré et dégoûté. En l’espoir d’une obole, son prêtre qui m’aperçut va vers elle ; pour me faire honneur, il l’habille de ses oripeaux, la déshabille, et la rhabille maintes fois. Les lambeaux d’etoffe troués et magnifiques, par leurs couleurs diverses et téméraires, modifient fantasquement l’aspect du visage et du corps. À chaque robe, on dirait qu’une déesse nouvelle vient d’apparaître. Ce spectacle est inouï dans la ténèbre de la ruelle, où grouillent, autour de nous, les Hindous, comme des vers debout et noirs. Et je songe à une Loie Fuller hindoue, pétrifiée par quelque châtiment infernal et qui, devenue grotesque et méchante, continue son métier d’hallucination éternellement.


  1. Dans le Ramayana, ce quadrumane héroïque, fils du Vent, aide à la délivrance de Sita, l’épouse fidèle de Rama, prisonnière du monstre Ravana à Lanka. C’est eu souvenir des services de l’ancêtre que les singes sont vénérés par les Vichnouistes, surtout. (Voir le chapitre l’ « Exil de Sita ».)
  2. Les Pouranas sont de recueils de légendes mi-sacrées, mi-historiques.