75%.png

Voyage autour du monde fait dans les années 1740, 1, 2, 3, 4/Livre I/Ch. V

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

CHAPITRE V


Ce qui nous arriva à Ste. Catherine. Description de cette Ile, avec quelques remarques sur le Brézil.


Notre premier soin fut d’envoyer nos malades à terre. Chaque Vaisseau eut ordre de la part du Commandant de faire dresser deux tentes, l’une pour les malades, et l’autre pour le Chirurgien et ses Assistans. Nous envoyames du Centurion autour de quatre-vingts malades, les autres Vaisseaux n’en ayant pas moins à proportion de leur monde. Aussitôt que nous eumes rempli ce devoir essentiel, nous fimes gratter nos ponts et bien nettoyer notre Navire ; ensuite nous le parfumames, et jettames force Vinaigre entre les Ponts. La chose étoit absolument nécessaire pour chasser la mauvaise odeur, dont notre bord étoit infecté, et y détruire la vermine, car par la quantité de notre monde et la chaleur du Climat, ces deux incommodités étoient devenues insupportables ; et il n’y a aucun lieu de douter, que ce ne soit à elles qu’il faille principalement attribuer les maladies, avec lesquelles nous eumes à lutter longtems avant que de gagner cette Ile.

Nous nous occupames ensuite à pourvoir notre Escadre de bois et d’eau, à calfater nos Vaisseaux, à raccommoder nos agrés, et à mettre nos mâts en état de résister aux tempêtes, que nous aurions probablement à essuier en voulant doubler le Cap Horn dans une saison aussi avancée. Mais avant d’aller plus loin, on ne trouvera pas mauvais à ce que j’espère, que je dise ici un mot de l’état présent de l’Ile de Ste. Catherine, et de la côte voisine, tant à cause des changemens considérables qui y sont arrivés, depuis les descriptions, qui nous en ontété données par d’autres Ecrivains, que parce que ces changemens ont été cause que nous avions rencontré plus de difficultés que nous devions naturellement en attendre, difficultés qui se retrouveront apparemment pour les Vaisseaux Anglois, qui pourroient vouloir toucher à Ste. Catherine en allant à la mer du Sud. Cette Ile n’a de largeur, au rapport des habitans, que deux lieues, mais environ neuf lieue de longueur. Elle est à 49 degrés, 45 minutes, de Longitude Occidentale de Londres, et s’étend depuis 27 degrés, 35 minutes, jusqu’au 28 degré de Latitude Méridionale. Quoique les terres en soient assez hautes, on a cependant de la peine à la découvrir à la distance de dix lieues, parce que, dans cet éloignement, elle est obscurcie par le Continent du Brézil, dont les montagnes sont extrêmement hautes ; mais à mesure qu’on en approche on la distingue sans peine, par le moyen de plusieurs petites Iles entre lesquelles elles git, et qui s’étendent à l’Est. La Carte ci jointe représente la pointe de l’Ile qui est au N. E. où l’on voit en (a) cette pointe du N. E., telle qu’elle paroit quand elle est au N. O. du Spectateur. Et (b) est la petite Ile d’Alvoredo, telle qu’on la voit au N. N. О., à la distance de sept lieues. La meilleure entrée du Port est entre la pointe (a) et l’Ile d’Alvoredo, où les Vaisseaux peuvent avancer hardiment avec le seul secours de la sonde. La vue de cette entrée Septentrionale du Port est marquée dans la seconde Planche, où se voit en (a) le bout de l’Ile de Ste. Catherine au N. O., en (b) l’Ile aux Perroquets, en (c) une Batterie sur l’Ile de Ste. Catherine, en (d) une Batterie sur une petite Ile du côté de la Terre ferme. Frézier a donné un plan de l’Ile de Ste. Catherine, de la côte voisine, et des petites Iles d’alentour ; mais il s’est trompé en appellant l’Ile d’Alvoredo l’Ile de Gal, la dernière de ces Iles étant sept ou huit milles au N.O. de l’autre, et d’ailleurs beaucoup plus petite. II désigne par le nom d’Alvoredo une Ile située au midi de Ste. Catherine, et a oublié l’Ile de Masaquura. A d’autres égards son Plan est assez exact.

Anson-Gosse-1750-01.jpg

L’entrée du Port, du côté du Nord, a de largeur environ cinq mille, et est à la distance de huit milles de l’Ile de St. Antoine, la direction depuis cette entrée jusqu’à cette Ile étant S. S. O. demi-quart à l’Ouest, vers le milieu de l’Ile, le Port est resserré par deux pointes, qui ne laisse qu’un Canal d’un quart de mille. Pour défendre ce passage, on avoit commencé à construire une Batterie fur la pointe du côté de l’Ile. Mais cet ouvrage paroit assez inutile, puisque le Canal n’a que deux brasses de profondeur, et par conféquent n’est navigeable que pour des Barques et des Chaloupes dont un Ennemi ne pourroit guère faire usage pour une attaque. D’ailleurs, le passage ordinaire au Nord de l’Ile est si large et si sur, qu’une Escadre peut toujours entrer malgré leurs Forts, quand le vent vient de la mer. Le Brigadier Don José Sylva de Paz, Gouverneur de cette Colonie, ne laisse point d’avoir la réputation d’être un habile Ingénieur ; et l’on ne sauroit nier qu’il n’entende son métier, au moins en partie, étant fort au fait des avantages que la construction de quelques nouveaux Ouvrages procure à ceux qui en sont chargés : car outre la Batterie dont j’ai parlé, il y a encore trois autres Forts pour défendre l’entrée du Port, auxquels on travaille, dont cependant il n’y en a aucun d’achevé. Le premier de ces Forts, nommé le St. Juan, est bâti sur une pointe de Ste. Catherine, du côté de l’Ile aux Perroquets ; le second, en forme de demi-lune, est sur l’Ile de St. Antoine ; et le troisième, qui paroit le plus considérable, et qui a l’air d’une Forteresse régulière, est sur une Ile proche du Continent, dans laquelle le Gouverneur fait sa résidence.

Le terroir de Ste. Catherine est très fertile, et produit presque de lui-même plusieurs sortes de fruits. Il est couvert d’une forêt d’arbres toujours verds, qui, par la fertilité du terroir, sont tellement entremêlés de ronces, d’épines et d’arbrisseaux, que le tout ensemble forme un fourré qu’il n’est pas possible de traverser, à moins qu’on ne suive quelques sentiers que les habitans ont pratiqués pour leur commodité. Ces sentiers, et quelques terres situées le long du rivage du côté du Continent, qu’on a défrichées pour en faire des plantations, sont les seuls endroits de l’Ile, qui ne soient pas couverts d’arbres. Les bois rendent dans cette Ile une odeur admirable, par la grande quantité d’arbres et d’arbustes aromatiques qui s’y trouvent. Les fruits et les plantes de tous les autres païs croissent ici presque sans culture, et en grande quantité ; desorte qu’on n’y manque point d’Ananas, de Pêches, de Raisins, d’Oranges, de Limons, de Citrons, de Melons, d’Abricots ni de Bananes. Outre cela, on a ici en abondance deux autres productions d’un usage infini pour les Vaisseaux, savoir, des Oignons et des Patates. Les autres vivres ne sont, en général, ni si bons, ni en si grande abondance. On y trouve quelques chétifs Bœufs, qui ressemblent à des Bufles ; mais la chair en est mollasse et desagréable au goût, ce qui vient apparemment des Calebasses sauvages qui leur servent de nourriture. On y trouve aussi quantité de Faisans, qui ne sont pas à beaucoup près d’un goût aussi délicat que ceux qu’on a en Angleterre. Le reste du gibier consiste en Singes et en Perroquets ; mais le Port fournit différentes sortes de Poissons qui sont exquis et faciles à prendre ; car on y trouve un grand nombre de petites anses sablonneuses très propres à tirer la senne.

L’eau, tant dans l’Ile, que dans la Terre ferme située vis-à-vis, est admirable, et se conserve sur mer aussi bien que celle de la Thamise. Car après avoir été un ou deux jours en bariques, elle commence à travailler avec une puanteur insupportable, et se couvre d’abord d’une écume verdâtre ; mais peu de jours après cette écume va à fond, et l’eau devient parfaitement douce, et claire comme du Cristal. Les François, qui durant leur commerce dans la mer du Sud, pendant le règne de la Reine Anne mirent cet endroit en réputation, se pourvoyoient ordinairement d’eau et de bois dans Bon-port, du côté du Continent, et y ancroient en toute sureté sur six brasses d’eau. L’endroit est certainement excellent pour des Vaisseaux, qui n’ont pas intention de faire un long séjour. Nous fimes de l’eau dans l’Ile de Ste. Catherine, à une plantation située vis-à-vis de l’Ile de St. Antoine.

Tels sont les avantages que la prémière de ces deux Iles peut procurer, mais qui ne laissent pas d’être accompagnés de plusieurs incommodités, dont une partie doit être attribuée au Climat, et tout le reste aux nouveaux arrangemens, et à la forme de Gouvernement introduite en dernier lieu. Pour ce qui concerne le Climat, on peut aisément s’imaginer que les bois et les montagnes, dont le Port est environné, empêchent le mouvement de l’air. D’un autre côté les vapeurs, qui s’élèvent d’un sol fort gras, et d’une prodigieuse quantité de Végétaux de toute espèce, sont cause que le païs se trouve couvert toute la nuit, et un partie considérable de la matinée, d’un épais brouillard, qui ne se dissipe que quand le Soleil a assez de force pour cela, ou qu’un vent de mer le chasse, C’est ce qui rend l’endroit étouffé, humide, et par cela même mal-sain : aussi nos Equipages y furent-ils attaqués de fièvres, et de dyssenteries. Une autre incommodité, que je ne dois pas oublier, est que nous fumes tourmentés tout le long du jour par une quantité prodigieuse de Moustiques, dont la piquure est beaucoup plus vénimeuse que celle des Cousins que nous avons en Angleterre. Quand ces Moustiques se sont retirés vers le coucher du Soleil, ils sont remplacés par un nombre infini de petites mouches, qui, quoique presque invisibles à l’œil, font pourtant, outre un bourdonnement incommode, des piquures suivies d’une démangeaison desagréable, et du même genre que celle qui est causée par nos cirons. Tout ce que cette Ile a d’intéressant pour nous, c’est qu’elle peut servir de lieu de relâche, et de rafraichissement à ceux de nos Vaisseaux qui veulent se rendre dans la mer du Sud. Je n’ai pas encore représenté les principaux inconvéniens qu’on y trouve, à la considérer sous ce point de vue. Pour en donner une idée distincte j’exposerai les changemens qui y sont arrivés, rélativement aux habitans, à la Police, et au Gouverneur. Du tems de Frézier et de Shelvocke, cette Ile ne servoit de retraite qu’à des Vagabonds et à des Bannis, qui s’y sauvoient de différens endroits du Brézil. Ils s’avouoient bien Sujets de la Couronne de Portugal, et avoient parmi eux quelqu’un qu’ils nommoient leur Capitaine, et qu’ils regardoient en quelque sorte comme leur Gouverneur ; mais leur dépendance du Roi, aussi bien que leur obéïssance au Capitaine, nе les obligeoient presque à rien. Car par cela même qu’ils avoient grande abondance de provisions, mais point d’argent, ils pouvoient subsister sans aucun secours de la part des Colonies d’alentour, et n’avoient pas de quoi tenter la cupidité de quelque Gouverneur voisin, et lui inspirer l’envie de les soumettre à son autorité. Ainsi leur situation les rendoit fort Hospitaliers envers les Vaisseaux étrangers, qui abordoient à leur Ile. Ces Vaisseaux manquoient simplement de vivres dont ces Insulaires étoient bien pourvus ; ces derniers manquoient d’habits, et en recevoient en échange pour des provisions ; car pour de l’argent ils ne s’en soucioient pas. Tout le monde trouvoit son compte à cette espèce de trafic, et leur Capitaine ou Gouverneur n’avoit ni droit ni intérêt d’empêcher ce troc, ou de le charger de quelque taxe. Mais depuis peu, pour des raisons qui seront indiquées dans la suite, ces honnêtes Bandits ont été contraints de voir ériger parmi eux une nouvelle Colonie, et de se soumettre à de nouvelles Lois et un autre Gouvernement. Au-Lieu de leur Capitaine couvert de haillons et à pieds nuds, dont ils avoient trouvé le secret de conserver l’innocence, ils ont à présent l’honneur d’être gouvernés par Don Jose Sylva de Paz, Brigadier des Armées du Roi de Portugal. Cet Officier a sous ses ordres une Garnison de Soldats, et par conséquent est en état de se faire craindre plus qu’aucun de ses Prédécesseurs ; et comme il est mieux habillé, qu’il vit plus magnifiquement, qu’il connoit mieux la valeur de l’argent que les habitans n’auroient pu souhaiter ; il employe aussi pour en acquérir des moyens dont ils n’ont jamais eu la moindre idée. Il y a quelque lieu de douter que les habitans regardent ces moyens comme avantageux pour eux-mêmes, ou pour le Roi de Portugal. Ce qu’il y a de certain, c’est que ses manières d’agir ne peuvent que causer beaucoup d’embaras aux Vaisseaux Anglois qui relachent à l’Ile de Ste. Catherine avant de se rendre dans la mer du Sud. Car une de ses finesses consiste à placer ça et là des Sentinelles pour empêcher les habitans de nous vendre quelques rafraichissemens, à moins qu’ils ne le fassent à un prix si exorbitant, qu’il y auroit de la folie à le donner. Pour colorer ce procédé dans lequel il excède les bornes de son autorité, il alléguoit, qu’il falloit garder des vivres pour plus de cent familles, qui dévoient venir dans peu renforcer sa Colonie. L’invention d’un prétexte si spécieux marque clairement qu’il n’est rien moins que novice dans son métier. Mais ce trait, quoique passablement odieux, n’est qu’un petit échantillon de son indigne conduite. Car par la proximité de la rivière de la Plata, il se fait un grand Commerce de contrebande entre les Portugais et les Espagnols. La principale branche de ce Commerce consiste à échanger de l’Or pour de l’Argent, ce qui fait un tort considérable aux revenus des deux Rois, qui sont privés par-là de leur quint ; et Don Jose est si affriandé à ce Commerce, que, pour obliger ses Correspondans Espagnols (c’est la seule explication qu’on peut donner à cette démarche), il eut la perfidie d’envoyer un Exprès à Buénos Ayres dans la rivière de la Plata, où Pizarro se trouvoit alors. II informa cet Amiral de notre venue, de la force de notre Escadre, et en particulier du nombre de nos Vaisseaux, de la quantité de Canons et de monde dont ils étoient montés, en un mot, de tout ce qu’il pouvoit supposer que nos Ennemis souhaitoient de savoir relativement à notre Flotte. Tout Armateur Anglois, qui touchera à l’Ile de Ste. Catherine a le même traitement à attendre, aussi longtems que cette Ile sera sous le gouvernement de Don Jose Sylva de Рaz.

Ce que je viens de dire, joint à ce qui sera encore ajouté dans la suite, suffit pour faire connoître l’état présent de l’Ilе de Ste. Catherine, et le caractère du Gouverneur ; mais comme le Lecteur pourroit souhaiter d’être instruit des cause qui ont produit les changemens arrivés en dernier lieu dans cette Colonie, il sera nécessaire, pour le contenter à cet égard, de dire un mot du Brézil, et des découvertes étonnantes qui ont été faites depuis environ quarante ans et qui ont changé un païs dont la possession étoit regardée avec assez d’indifférence, en une des plus considérables Colonies qu’il y ait sur la face de la terre.

Cette Contrée fut prémièrement découverte par un Florentin, nommé Améric Vespuce, qui, par ce bonheur, eut la gloire de donner son nom à ce vaste Continent, que Colomb avoit découvert peu de tems auparavant. Comme il étoit au service du Portugal, cette Colonie fut formée et peuplée par des Portugais, et passa au pouvoir de l’Espagne avec le reste des païs, qui appartenoient au Portugal. Durant la longue guerre entre l’Espagne et les Provinces-Unies, les Hollándois s’emparèrent de la partie Septentrionale du Brézil, et en restèrent maîtres quelques années. Mais quand les Portugais secouèrent le joug Espagnol, ceux du prémier de ces Peuples, qui habitoient le Brézil, prirent part à la révolte, et se mirent en moins de rien en possession de ce que les Hollandois leur avoient enlevé, Depuis ce tems-là ce païs a toujours été sous la domination du Portugal ; mais alors, et jusqu’à la fin du siècle passé, on n’y recueilloit que du Sucre, du Tabac, et quelques autres productions de peu d’importance.

Les choses ont bien changé depuis. Car vers le commencement de ce siècle on découvrit que le Brézil contenoit une prodigieuse quantité des deux principaux objets de la cupidité des hommes, de l’or et des diamans. On trouva d’abord de l’or dans les montagnes peu éloignées de la Ville de Rio Janeiro. On raconte diversement la manière dont cette découverte se fit ; mais le sentiment ordinaire est que quelques Soldats Portugais, chargés d’une expédition contre des Indiens, qui demeuroient assez avant dans les terres, avoient remarqué que les habitans se servoient de ce métal pour leurs hameçons. On sçut ensuite, après d’exactes informations, que les torrens, en descendant des montagnes, emportoient annuellement une grande quantité d’or, qui restoit parmi le sable et le gravier, dans les vallées, et qu’on alloit y chercher dès que les eaux étoient écoulées. Il n’y a guère plus de quarante ans qu’on a transporté quelque or, au moins qui vaille la peine d’en parler, du Brézil en Europe ; mais depuis ce tems la chose a été annuellement en augmentant, parce qu’on a découvert dans d’autres Provinces divers endroits, où ce métal n’abonde pas moins qu’il ne faisoit au commencement aux environs de Rio Janeiro. J’ai entendu assurer qu’il y a une veine d’or, qui s’étend par tout le païs, environ à vingt-quatre pieds de la surface, mais que cette veine n’est pas assez riche pour payer les fraix du travail. Cependant, toutes les fois que les pluies ou les rivières ont соц1é pendant quelque tems dans un endroit, il y a toujours moyen d’y trouver de l’or, les eaux ayant séрaré ce métal de la terre et l’ayant déposé dans le Sable de leurs lits, ce qui épargne la peine, et la dépense de creuser ; desorte que c’est un profit sûr, dès qu’on peut faire quitter à une rivière son ancien lit en détournant le cours de ses eaux. De cе détail touchant la manière de rassembler l’ог, il suit, qu’à proprement parler il n’y a point de Mines d’or dans le Brézil ; ce que le gouverneur de Rio Grande, qui visita fréquemment Mr. Anson durant notre séjour à Ste. Catherine, afirma positivement, assurant que tout l’or se trouve dans le lit des rivières, ou au pied des montagnes après que quelque torrent y a passé. On prétend, à la vérité, qu’il y a dans les montagnes de gros rochers, qui contiennent beaucoup d’or, et j’ai vu moi-même un morceau de ces rochers où il y avoit une masse d’or assez considérable, mais en ce cas-là même les Ouvriers se contentent de détacher des morceaux de rocher, mais n’y creusent pas de mines. Au reste comme il en coute beaucoup, tant pour subsister dans ces montagnes, que pour séparer le métal de la pierre, cette méthode est rarement mise en usage.

Le soin de chercher l’or dans le lit des rivières, et des torrens, aussi bien que celui de laver cet or, pour le séparer du sable et de la boue où il est caché, sont confiés à des Esclaves, la plupart Nègres, que les Portugais emploient à ce travail. L’usage est, que chacun de ces Esclaves rende par jour à son maitre la huitième partie d’une once d’or ; et s’ils ont l’habileté ou le bonheur d’en trouver davantage, le surplus leur appartient ; desorte qu’on a vu des Nègres, qui, plus diligens ou plus fortunés que leurs Camarades, ont été en état d’acheter eux-mêmes des Esclaves, et de vivre dans l’abondance. Car leur Maitre n’a sur eux d’autre droit que de continuer à en exiger un huitième d’once par jour, ce qui revient environ à neuf Chelings de notre Monnoie, l’once de Portugal étant tant soit peu plus légère que notre once poids de Troy. On peut juger par le montant du quint, revenant au Roi, combien d’or est transporté par an du Brézil à Lisbonne. Ce quint a été estimé en dernier lieu, bon an mal an, à cent cinquante Arоbes de trente et deux livres poids de Portugal : en mettant l’once, poids de Troy, à 4 Livres sterling, on aura ’à peu près 300 000 Livres sterlings et par conséquent la somme totale, dont ce capital est le cinquième, montera à un million et demi de Livres sterling. Les retours annuels en or ne sont certainement pas moindres que cela, quoiqu’il soit difficile de marquer au juste de combien ils excèdent le nombre que je viens de marquer. Peut-être ne nous abuserons nous guère, en supposant, que l’or qu’on échange avec les Espagnols pour de l’argent à Buénos Ayres, va encore à un demi million, ce qui feroit monter la somme totale de l’or, qui sort chaque année du Brézil à deux millions de Livres sterling : somme prodigieuse, qu’on tire à présent d’un païs, où l’on ignoroit il y a quelques années, qu’il y eût un seul grain d’or.

J’ai déjà dit, qu’outre l’ог, le Brézil fournissoit aussi des Diamans. Ces pierres précieuse ont été découvertes ici beaucoup plus tard que l’or et il n’y a guère plus de vingt ans qu’on a commencé à en transporter du Brézil en Europe. On les trouve, précisément comme l’or, dans le lit des rivières, dans des ravins, mais, seulement en quelques endroits, et moins généralement que l’or. Avant qu’on sçût que c’étaient des Diamans, on les négligeoit et on les jettoit avec le sable et le gravier. Plusieurs personnes se sont rappellé dans la suite, avec regret, qu’il leur est passé ainsi par les mains des pierres, qui auroient fait leur fortune. Il peut y avoir un peu plus de vingt ans, qu’un homme, qui se connoissoit en Diamans brutes, s’imagina que ces cailloux, car on les regardoit comme tels, étoient une espèce de Diamans, Mais, il se passa quelque tems avant que par un examen approfondi on scût au juste ce qui en étoit, les habitans ne pouvant pas se mettre dans l’esprit, que ce qu’ils avoient si longtems méprisé, fût d’un aussi grand prix qu’on l’assuroit, en cas que la conjecture se trouvât fondée. On m’a dit, qu’un Gouverneur d’un des endroits, où se trouvent les Diamans, avoit rassemblé, durant cet intervalle, un grand nombre de ces Cailloux, pour s’en servir au jeu en guise de jettons. Mais enfin on reçut de quelques habiles Joualiers, en Europe, qu’on avoit eu soin de consulter, la confirmation, que ces pierres étoient de vrais Diamans, et qu’il s’en trouvoit parmi plusieurs, qui ne cédoient, ni en éclat, ni en aucune autre qualité aux Diamans des Indes Orientales. Aussitôt les Portugais, qui démeuroient aux environs des lieux où l’on avoit apperçu de pareilles pierres, se mirent à en chercher avec empressement, et eurent lieu de concevoir l’espérance d’en trouver un bon nombre, puisqu’ils découvrirent de grands rochers de Cristal dans plusieurs des montagnes, d’où découloient les eaux qui emportent, avec elles des Diamans.

On représenta bientôt au Roi de Portugal, que si l’on trouvoit au Brézil une aussi grande quantité de Diamans, qu’on sembloit avoir lieu de croire, le prix en diminueroit au point, que non seulement ceux des Européens qui en possédoient une quantité considérable, seroient ruinés, mais que Sa Majesté même ne pourroit tirer aucun avantage d’une si riche découverte. En Conséquence de cette représentation le Roi trouva bon d’ériger une Compagnie, qui a le Droit exclusif de chercher des Diamans dans toute l’étendue du Brézil. Mais pour empêcher que cette Compagnie, qui paye fort cher ce droit, ne fasse trop baisser les Diamams de prix, par le trop d’avidité à en chercher, il lui est défendu d’employer plus de huit cens Esclaves à cette espèce de travail. Et pour qu’aucun des autres Sujets de la Couronne de Portugal n’empiétât sur l’Octroi de la Compagnie, Sa Majesté a dépeuplé une grande Ville, et un grand district tout alentour, et a obligé les habitans, au nombre de plus de six mille, à aller s’établir dans une autre partie du païs ; car cette Ville étant dans le voisinage des Diamans, il n’y auroit jamais eu moyen d’empêcher qu’un peuple si nombreux, établi sur les lieux, ne succcombât à la tentation de chercher des Diamans, et d’en faire un Commerce de Contrebande.

Les importantes découvertes, qu’on venoit de faire dans le Brézil, donnèrent lieu à de nouvelles Loix, et à de nouveaux Réglemens en plusieurs endroits du païs. Car peu de tems auparavant il y avoit une grande étendue de païs presque indépendante de la Couronne de Portugal, qu’elle ne reconnoissoit que de nom. Cette Contrée est peuplée par des habitans, qui, d’après la principale de leurs Colonies, s’apellent Рaulistes. On prétend que ce sont les Descendans de ces Portugais, qui se retirèrent de la partie Septentrionale du Brézil, quand les Hollandois s’en emparèrent. Et comme on les négligea pendant un assez long espace de tems, et qu’ils furent obligés de pourvoir à leur propre défense, la nécessité forma entre eux une espèce de régence, qu’ils trouvèrent assez bonne pour des gens confinés dans un lieu écarté. Ainsi méprisans l’autorité et les ordres de la Cour de Lisbonne, ils se maintinrent plusieurs fois dans un état de révolte déclarée. Leur païs étant entouré de montagnes, il n’y avoit guère moyen de les y forcer : ainsi il ne tenoit en quelque sorte qu’à eux de prescrire les conditions auxquelles il voudroient se soumettre. Mais dès que l’on scût que le païs des Paulistes abondoit en or, le présent Roi de Portugal, sous le règne duquel les découvertes dont il s’agit ont été principalement faites et perfectionées, jugea devoir réduire sous son obéïssance cette Province, qui étoit devenue pour lui d’une extrême importance : projet, qu’il exécuta à la fin heureusement, quoique, à ce qu’on prétend, avec bien de la peine. Les mêmes motifs qui ont engagé le Roi de Portugal à subjuguer les Paulistes, a produit aussi dans l’Ile de Ste. Catherine les changemens rapportés ci-dessus : car le Gouverneur de Rio Grande nous a dit qu’il y avoit dans le voisinage de cette Ile des rivières considérables, qui contenoient de grandes richesses, et que c’étoit pour cela qu’on y avoit envoyé un Gouverneur au fait du métier de la guerre, avec une Garnison et qu’on n’y avoit érigé une nouvelle Colonie. Outre cela, comme le Port de cette Ile est de beaucoup le plus sûr et le meilleur de tous ceux qu’il y a le long de cette côte, il y a lieu de supposer, que si les richesses des environs répondent à ce qu’on s’en promet, elle deviendra avec le tems la principale Colonie du Brézil, et le Port le plus considérable de toute l’Amérique Méridionale. Le détail, où je viens d’entrer touchant l’état présent du Brézil et de l’Ile de Ste. Catherine, m’a paru d’autant plus nécessaire que cette Ile passe généralement pour le meilleur endroit de refraichissement que nos Armateurs, qui veulent se rendre dans la mer du Sud, puissent trouver. J’ai cru devoir informer mes Compatriotes que ce séjour a des inconvéniens qu’on ne se seroit pas imaginé devoir y attendre ; et comme les particularités rapportées au sujet de l’or et des Diamans du Brézil ont été la plupart ignorées jusqu’à présent, il m’a paru que le Lecteur ne regarderoit pas ces particularités comme une digression inutile. Reprenons à présent le fil de notre narration.

Dès que nous fumes arrivés à Ste. Catherine, nous nous occupames à porter nos malades à terre, à nous pourvoir d’eau et de bois, à netttoyer nos Vaisseaux, et à mettre en bon état nos Mâts et nos Agrés, comme il à été dit dans le Chapitre précédent. Mr. Anson ordonna en même tems qu’on fournît aux Equipages des Vaisseaux, des Viandes fraîches, et qu’on leur donnât à l’égard de tous les vivres ration complète. En conséquence de ces ordres, nous recevions chaque jour à bord autant de bœuf frais qu’il en falloit pour notre consomption journalière, et ce qui manquoit pour compléter nos rations nous étoit fourni par la Pinque Anne, afin de garder pour l’avenir les provisions qui étoient à bord de l’Escadre. La saison de l’annéе devenant de jour en jour moins favorable pour doubler le Cap Horn, Mr. Anson souhaitoit de remettre en mer le plutôt possible ; et véritablement nous eumes lieu d’abord d’espérer que nous pourrions partir dans une quinzaine de jours, ce terme nous paroissant suffisant pour achever ce que nous avions à faire. Mais après avoir examiné les mâts du Tryal, nous remarquâmes avec un sensible chagrin, qu’il nous faudroit bien le double de ce tems. Car il se trouva que le grand mât étoit fendu.

Mais on jugea qu’il suffisoit de le fortifier par deux Jumelles. Comme on trouva aussi que le mât de misaine ne pouvoit plus servir il fut ordonné aux Charpentiers d’aller dans les bois pour y chercher quelque arbre propre à en faire un mât de misaine ; mais après avoir cherché pendant quatre jours, ils revinrent sans avoir trouvé aucun arbre qui convînt à leur dessein. Faute de mieux, il fut conclu qu’on tâcheroit de renforcer l’ancien mât de misaine par trois Jumelles : ouvrage qui occupa nos Charpentiers jusqu’à la veille de notre départ. Dans ce même tems notre Commandeur ayant jugé nécessaire d’amener un Vaisseau net dans la mer du Sud, ordonna que le Tryal fût caréné, ce qui pouvoit se faire sans perte de tems pendant qu’on travailloit à terre à réparer les mâts.

Le 27 de Décembre nous apperçumes une voile au large. Dans l’idée que ce pouvoit être un Vaisseau Espagnol, on arma la Chaloupe à dix-huit rames, et on la détacha sous les ordres de notre second Lieutenant, pour le visiter avant qu’il arrivât sous le Canon des Forts. Le Vaisseau se trouva être un Brigantin Portugais de Rio Grande. La manière, dont notre Officier en agit à l’égard du Maître de ce Vaisseau n’eut rien que d’obligeant, et bien loin de lui donner le moindre sujet de plainte, il ne voulut pas même recevoir un veau que cet homme le pressoit d’accepter en présent. Cependant le Gouverneur se montra hautement offensé de l’envoi de notre Chaloupe, et traita notre procédé de violation des Traités qui subsistent entre les Couronnes d’Angleterre et de Portugal. Nous n’attribuames d’abord un si ridicule langage qu’à l’insolence de Don Jose ; mais quand nous sçumes qu’il alloit jusqu’à accuser notre Lieutenant de brutalité, d’avoir ouvert des Lettres, & particulièrement d’avoir voulu faire enlever par force ce même veau, qu’il savoit comme nous l’apprimes dans la suite, que notre Officier avoit refusé comme présent, nous eumes lieu de soupconner qu’il cherchoit querelle, et que ce n’étoit pas simplement par humeur, mais par des motifs plus importans qu’il en agissoit ainsi. Il nous auroit été fort difficile de deviner alors quels pouvoient être ces motifs, qui ne furent plus dans la suite un mystère pour nous ; car nous apprimes par des Lettres, qui tombèrent entre nos mains dans la mer du Sud, qu’il avoit dépêché un Exprès à Buénos Ayres, où Pizarro se trouvoit en ce tems-là. Il marquoit à cet Amiral l’arrivée de notre Escadre à Ste. Catherine, et lui donnoit un détail précis de nos forces et de notre état ; d’où nous inférames, que Don Jose avoit probablement imaginé ce chimérique sujet de plainte, pour nous empêcher de visiter le Brigantin quand il remettroit en mer, et de trouver des preuves, non seulement de sa perfidie envers nous, mais aussi de son Commerce de Contrebande avec les Gouverneurs voisins et les Espagnols de Buénos Ayres.

Il s’écoula près d’un mois avant que le Tryal fût réparé. Non seulement les mâts du bas étoient fendus, comme il a été dit, mais le grand perroquet, et la vergue de misaine ne pouvoient absolument plus servir, étant presque pourris. Pendant qu’on étoit occupé à cet ouvrage on amarra de nouveaux haubans aux autres Vaisseaux de l’Escadre, et l’on y ajouta même des haubans surméraires afín d’assurer d’autant plus les mâts. Pour mettre les Vaisseaux en état de porter plus de voiles, et les empêcher de travailler trop quand le vent seroit violent, chaque Capitaine eut ordre de faire descendre à fond de cale quelques-unes de leurs plus grosses pièces de Canon. Ces ordres étant exécutés, et les Vaisseaux ayant pris à bord autant d’eau et de bois, qu’ils pouvoient en loger, le Tryal se trouva à la fin en état de mettre en mer avec le reste de l’Escadre, les tentes, qui avoient été dressées sur le rivage, furent abbattues, et les malades revinrent à bord. Leur retour nous fournit une trisle preuve, que la bonté de l’air de cet endroit avoit été extrêmement exagérée par les Ecrivains qui en avoient parlé, car le Centurion, après avoir perdu vingt et huit hommes depuis notre arrivée, avoit quatre vîngts seize malades, au lieu qu’il n’en avoit que quatre-vingts quand nous abordames à Ste. Catherine. Notre monde embarqué, et tout étant prêt pour le départ, le Commandeur fît venir tous les Capitaines à son bord et leur délivra ses ordres touchant les différens lieux de rendez-vous depuis Ste. Catherine, jusqu’aux côtes de la Chine. Le lendemain, 18 de Janvier, le signal fut donné pour lever l’Ancre, et nous quittames sans regrêt une Ile, dont nous nous étions formé les plus flatteuses idées, mais qui, en fait de vivres, de rafraichissemens, et d’Hospitalité, ne répondit nullement à notre attente.