Voyage du Condottière/II

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Édouard Cornély & Cie (p. 14-20).


ii

HOLBEIN


Au musée de Bâle.



Le plus impassible des peintres : sa conscience, c’est son œil.

Jeune homme, il est déjà mûr. Sérieux, froid, sa solidité fait peur. Homme mûr, il n’a point d’âge, sinon l’âge de la force. Tout est carré en lui. Il a une tête de bourreau, d’âpre marchand, de maître sans pitié qui commande au logis ou à la guerre. La barbe des porteurs d’eau lui élargit encore le visage. Je reconnais celui qui ricane, sans desserrer les dents, à la Danse des Morts.

C’est bien l’homme du fait et de la matière. On ne sait s’il aime la nature : il la regarde de près, en tout cas ; il est pour elle un témoin sagace, un silencieux confident. Il a l’instinct de l’apparence, et il nourrit le sentiment de la destruction. Holbein, homme qu’on ne trompe pas.

Il analyse avec sûreté, avec force, avec beaucoup d’esprit. Après avoir admiré les portraits du bourgmestre Meyer et de sa femme, si l’on s’arrête à celui de la fille, on a lu tout un roman. La femme du bourgmestre est d’une exquise élégance, en ses atours de simple bourgeoise. Jeune fille, elle respire le charme le plus sévère et le plus délicat. Femme, et toujours jeune, mariée à l’homme le plus considérable de la ville, quelle figure impénétrable que la sienne ! À Bâle, elle est toujours la plus belle. Sa parure est somptueuse ; elle peut recevoir les princes et les rois, de passage dans la ville impériale. Mais ses traits si muets et si purs ne sont point ceux d’une femme heureuse. Elle est calme, et s’ennuie. Elle n’a point d’amour. Elle ne l’attend plus de ce gros homme placide, son mari, qui, décidé partisan de la Réforme, ne pense plus qu’aux intérêts de la religion, politique, paterne, sans vice et sans malice, un gros nez, qui rougit en hiver, une grosse bouche au rire épais et aux gros repas. Or, leur fille boude, ses nattes dans le dos. Elle est sotte et rusée. Elle est déjà piétiste. Entre sa mère et elle, il y a tout un siècle : la Réforme. Elle a le gros nez de son père, sans en avoir la bonhomie. Comme toutes ces femmes, dont Holbein a dessiné les costumes, elle étouffe de pesants appétits sous ses lourdes cottes. Leurs modes ne sont pas si loin des nôtres. Seules diffèrent les jupes trop amples. Elles font bastions et redans : c’est là derrière que la volupté se retranche, elle aussi sournoise et circonspecte : elle a besoin de ces remparts d’étoffe pour ne pas se livrer.

Holbein a un goût délicieux dans ses dessins. Il dessine à la pointe comme on grave. Son trait est d’une délicatesse et d’une précision uniques. Il est d’argent fin sur de beaux papiers qui font ombre. Un peu de charbon, une touche légère de couleur, et la feuille s’anime, vivante et d’une rare élégance en sa teinte indécise. Holbein n’invente point, et il n’a pas de fantaisie. Le portrait de Dorothée Kanengiesser montre ce qu’il peut faire en quelques coups de crayon : la coiffe rabattue jusqu’aux pâles sourcils ; le col de linge serrant tout le bas du visage, jusqu’à la lèvre, qu’il couvre en partie : rien ne se voit plus que le haut de la bouche virginale, les joues pures et l’œil triste. C’est le dessin le plus blanc et le plus frais.

La figure d’Holbein est d’une brutalité redoutable. Il tient aussi du changeur, et de l’usurier de village. Son obstination devait être sourde à tout sentiment. Il a la mâchoire qui convient à une humeur de dogue. La rage d’être libre et de vivre sans dépendre d’aucun lien est un appétit qu’on lui devine. Taciturne à la maison, ivrogne et querelleur à la taverne. Le sang lourd, l’entêtement d’un théologien, toutes les forces et toute la masse d’un barbare allemand. Mais ses yeux sans bonté sont admirables. On ne peut avoir l’œil plus collé à l’objet, ni plus décidé à en sucer le contour, ni plus sérieux, ni une paupière plus patiente ou plus riche de réflexion.

Quand cet homme regarde la figure humaine, il cesse de vivre pour son propre compte : il n’est plus que l’objet ; et sans feu, sans ardeur visible, sans passion, il s’y attache, il le conquiert, il le tire à lui jusqu’à ce qu’il le possède. Et sa main docile, prodige de labeur, obéit à cette profonde patience. Il ne cache rien. Il ne flatte rien. Il n’aime peut-être rien. Il se trahit, il s’accuse lui-même, s’il faut. On ne le connaît que par ses propres images. Le portrait de sa femme est la sanglante confession du malheur en ménage ; tout le drame quotidien du mariage y est conté. Un jour, cet homme dur s’est laissé gagner par l’émotion de la nature : comme un grand poète se livre entièrement aux passions de ses héros, Holbein s’est abandonné à son modèle ; et il a osé peindre ce portrait de sa femme, qui est le trésor de Bâle.

Une harmonie somptueuse et sourde, les tons ardents de la douleur et du reproche, les flammes sous la cendre, le rouge éteint du velours, la couleur égale l’infaillible dessin. Que cette chair est triste, battue, trempée de pleurs ! Quelle désolation dans ces yeux rougis ! Quelle peine, quelle déception sans retour, et même que de crainte dans ces replis que les larmes ont soufflés, comme des brûlures, sous la peau encore jeune ! Et ses beaux enfants ne la consolent pas. Elle est vieille à trente ans ; et, en dépit de sa gorge toujours fraîche, comme un fruit qui vient seulement de mûrir, elle a les siècles que les plaintes jettent sur une femme, les querelles, l’air humilié et l’affliction hargneuse. Tel est ce portrait, image sans prix de l’infortune conjugale.

Sait-on jamais pourquoi une femme est malheureuse ? D’abord, sans doute, parce qu’elle est femme. Puis, s’il y a bien des raisons pour n’être pas heureuse, il n’en est qu’une au désespoir : elle n’est pas aimée, ou pense ne pas l’être. Celle dont la chair est contente, c’est son âme qui souffre ; et si l’âme est satisfaite, c’est la chair qui ne l’est pas. L’homme et la femme ne sont pas faits pour se comprendre, ni même pour vivre ensemble. Dans le fond, la nature ne leur demande que de s’unir un moment. Il ne s’agit pas d’eux, mais d’une tierce créature, qui est encore à venir et qui leur est inconnue.

Holbein allait et venait, dit-on, entre Bâle et Londres. Passant cinq ans en Angleterre, il a fort bien laissé sa femme veuve, en Suisse, pendant cinq ans. J’espère qu’il exigeait d’elle la fidélité, la patience, la mémoire et toute sorte de vertus. S’il n’y tenait pas, c’était plus de mépris et plus de tyrannie encore. Lui-même avait son ménage anglais à Westminster. Il pensait à sa maison de Bâle, quand il faisait mauvais temps.

Le Christ mort est une œuvre terrible.

C’est le cadavre en sa froide horreur, et rien de plus. Il est seul. Ni amis, ni parents, ni disciples. Il est seul, abandonné au peuple immonde qui déjà grouille en lui, qui l’assiège et le goûte, invisible.

Il est des Crucifiés lamentables, hideux et repoussants. Celui de Grunwaldt, à Colmar, pourrit sur la croix ; mais il est droit, couché haut sur l’espace qu’il sépare d’un signe sublime, ce signe qui évoque à lui seul l’amour et la pitié du genre humain. Et il n’est pas dans l’abandon : à ses pieds, on le pleure ; on croit en lui. Son horreur même n’est pas sensible pour tant d’amour qui la veille. Sa putréfaction n’est pas sentie. On adore son supplice, on vénère ses souffrances. On ne lamente pas sa déchéance et sa décomposition.

Le Christ d’Holbein est sans espoir. Il est couché à même la pierre et le tombeau. Il attend l’injure de la terre. La prison suprême l’écrase. Il ne pourrait pas se dresser. Il ne saurait même pas lever la main ni la tête : la paroi le rejetterait. Il est dans la mort de tout son long. Il se putréfie. C’est un supplicié, et rien de plus, vous dis-je. Il n’est pas seulement soumis à la loi de la nature, comme tous : Il n’est livré qu’à elle. Et s’il y a eu une âme dans ce corps, la mort l’insulte.

Je cherche à lire dans la pensée de ce dur Holbein. Qu’il ait été le peintre des Réformés, on le sait, depuis l’aimable Mélanchton jusqu’à Henry VIII, le monstrueux Trimalcion de la théologie et de la royauté. Certes, Holbein tient pour Luther plus que pour Rome. Mais en secret il est contre toute église. Le profil aigu d’Érasme, ce scalpel à tailler les croyances en minces lanières, ne doit pas lui suffire. L’idée d’Holbein est bien plus forte, d’une violence assurée et cruelle. Point d’ironie, mais un sarcasme meurtrier : la négation glacée, et non le doute.

Holbein me donne à croire qu’il est un athée accompli. Ils sont très rares. Le Christ de Bâle me le prouve : il n’y a là ni amour, ni un reste de respect. Cette œuvre robuste et nue respire une dérision calme : voilà ce que c’est que votre Dieu, quelques heures après sa mort, dans le caveau ! voilà celui qui ressuscite les morts !

L’âme insolente d’Holbein, sa pensée impassible, son instinct de négation, il les montre aussi dans sa Danse des Morts. Œuvre de jeunesse, elle n’en est que plus lugubre. Elle n’a point l’espèce de gaîté que le peuple du Moyen Âge a mise dans les jeux macabres. Holbein ne rit guère. Il bouffonne en nihiliste. De ces dessins, le plus frappant est le dernier, où il imagine le blason de la Mort : il en donne une vision grimaçante : Nihil. La mort partout. Et très seule, et bien saoule. Quoique femme, et par dérogation aux règles de l’héraldique, la mort a des tenants : et c’est Adam et Ève, la femelle et le mâle. La tête de mort tient tout le champ de l’écu. Elle ricane : elle a des vers et des serpents entre les dents. L’écu est timbré du casque, taré de front ; et certes le heaume a onze grilles. Un manteau impérial l’entoure ; les plis en descendent, comme deux serres de rapace pour étreindre la terre. Et, en guise de cimier, un morne sablier que les deux bras du squelette encadrent d’un losange décharné, se dresse : les mains réunies au plus haut brandissent une pierre énorme, qu’elles vont lâcher, pour l’écraser comme tous les autres, sur quiconque passe.

À quarante-six ans, Holbein est mort de la peste.