Voyage du Condottière/III

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Édouard Cornély & Cie (p. 21-26).


iii

HÆC EST ITALIA


De Faido à Côme, en septembre.



J’ai laissé les Alpes dans la nuit. J’ai descendu les degrés d’une nature grise et noire. J’ai quitté un espace morne, hérissé de forêts malheureuses, pour une autre contrée, qui s’abaisse aimablement, qui s’offre et qui s’étale. Et le ciel n’est plus le même. Le gai matin a le réveil du coq. La lumière ne se lève pas : elle sort, comme si elle s’était cachée ; elle arrive d’un bond, rayonnante et chaude. L’air vif appelle au jeu la matinée bleue et blonde.

Tout était dur, roide et vertical. À présent, les formes prennent la molle aisance des courbes ; toutes les lignes cherchent, avec une sorte de tendre désir, à épouser l’horizon. Les monts même n’ont plus rien d’austère ; et sur les sommets, les ruines sont joyeuses : on les regarde, sans croire au temps ni à la guerre : elles ne sont là que pour orner le paysage.

Ce ne sont plus les pignons qui cherchent noise aux nuages ou qui les piquent, coinçant la brume. Les toits sont plats ; des piliers les portent, comme une tente ouverte sur la maison. Les coteaux de la vallée sont des jardins. La vigne y court en arcs, en festons de fête. Les villes ont des noms, qui chantent comme des oiseaux : Bellinzona gazouille, et fait rire ; Lugano roucoule ; Porlezza bat de l’aile, et Bellagio fait la roue.

La lumière, surtout, la lumière est un nouvel espace, où l’on baigne. Les corps en sont pénétrés. Elle caresse les surfaces comme une peau, elle les imprègne. J’y nage, et mes yeux ravis n’ont pas besoin de se fermer dans ce fluide. En vérité, quand là-haut, sur la terrasse, au-dessus de la ville, je découvre Lugano et le lac, la lumière a déjà trop d’éclat. Voici l’Italie.

C’est elle, c’est elle ! Que la vie semble légère ! Et léger, c’est trop peu dire : tout le pays a l’air liquide dans la clarté. La vie y flotte comme une eau, qui épouse tous les bords de la durée.

Les femmes ont les yeux ardents, pleins d’un feu caressant et sombre. Elles portent aux oreilles de larges anneaux d’or ; et le bout du lobe fait chaton de rubis à la bague jaune qui brille.

La démarche de ces créatures est leur premier charme. Elle promet le bonheur dans un noble abandon, et la volupté dans le rythme. Elle ne se jette pas grossièrement dans l’amour ; mais elle le fuit moins encore. Elle fait une promesse qui sera tenue aux hommes de la race.

Elles vont, souples et lentes, sur un rythme royal et fauve, à la joie qu’elles annoncent et qu’elles attendent. Beaucoup ne sont que de belles bêtes. Leur grâce est trop pétillante, pour des femmes. Leur corps est trop court, ou trop rude dans la maigreur. Elles semblent violentes et passives : elles ont trop de feu noir, d’un bois qu’il faut allumer pour qu’il s’enflamme. Enfin, elles ne sont point dangereuses : on ne sent pas en elles ces ardentes ennemies qu’il faut réduire.

Qu’on est loin du Nord, à Lugano ! La petite ville sur le lac est un nid de félicité. L’air est suave, doux et câlin comme la plume. L’ombre brille, elle est trempée de soleil liquide. La clarté joue autour des piliers, dans les rues à arcades. Au-dessus des chapiteaux informes, la barre d’appui est tendue, corde grossière de l’arc. Et les ruelles étroites, de coude en coude, fuient entre des maisons trop hautes ; la chaussée de granit luit comme une eau œillée d’huile au fond d’un puits. Il fait frais dans ces venelles profondes.

Sur le dos, les femmes et les jeunes garçons chargent de vastes hottes en forme de ruches renversées. Le marché en plein vent éclate des mêmes couleurs que les corsages et les jupes : le rouge et le jaune crus, le vert et le caca d’oie. Les fruits sont trop gros, et d’une senteur si lourde qu’ils ont un goût de musc : les raisins en olives ont la taille des mirabelles ; et sous la peau noire, la chair molle est verte comme l’algue. Les gourdes violettes des aubergines frôlent les fesses des melons. Et les pommes d’amour en tas sont si rouges, et d’un si beau feu qu’elles triomphent dans ce parterre de légumes, telles les roses parmi les fleurs.

Une vieille, au profil aigu de Sybille, vend des œillets à l’odeur enivrante : ils sentent la peau brune et le piment. De l’eau bleue coule dans une vasque moussue. Une jeune fille, la cruche sur l’épaule, va à la fontaine, comme Rachel ou l’esclave de Nausicaa. Sa gorge immobile est serrée dans une guimpe blanche, et ses hanches ondulent lentement sous la jupe écarlate. Elle a le pas d’une prêtresse. Ses gestes sont hiératiques, tous ses mouvements sûrs et larges. Elle est simple avec noblesse ; et sans être ni éteinte ni triste, elle est grave.

Devant les portes, sous les tentes qui enferment une ombre presque violette, les vieilles gens se saluent en causant : ils ont des traits terribles et des manières puériles. À Sainte-Marie, on sonne pour un mort ; mais personne ne s’attriste : chacun prend son parti de la mort pour les autres. Dans l’église, claire, laide et dorée, les femmes prosternées remuent ardemment les lèvres, et des enfants courent ; il y a même un chien. La vapeur d’encens est piquée par les flammes des cierges. Les hommes attendent sous le porche. Ils sont solennels et ridicules. Ils ont par moment une ombre héroïque, et parfois une réalité absurde : je les admire, si je veux ; et si je ne veux plus, ils me donnent à rire. On en rencontre qui feraient de magnifiques assassins : on leur suppose le couteau dans la manche, et la même férocité dans l’âme que sur le visage ; ils ont le front boucané, le nez en coin, le menton en serpe et la peau trois fois cuite. On se raille de soupçonner en eux le crime ; puis, on se rappelle que les meilleurs régicides sortent de ces cantons, ceux dont le poignard, bien poussé de bas en haut, ne manque ni sa reine, ni son homme.

Toute vie, pourtant, paraît heureuse sur les bords de ce lac, que le ciel dédie à l’idylle. Qu’est-ce que le bonheur, pour la plupart des êtres mortels, sinon la certitude de l’amour ? Cette terre est une terre d’amour. Ils ne sont même pas vêtus comme des gens qui pourraient porter le deuil. On dirait qu’ils figurent dans une comédie amoureuse : culottes et guêtres aux jambes, le feutre vert sur la tête, la veste d’ocre aux tons de rouille ou de morille, ils vont monter à l’échelle de cordes ; ils sont équipés pour la vengeance et le rapt. Au bout du compte, ils flânent en espérant l’heure de la soupe. Ils sont trop vifs, hors de propos : mimes, de la tête aux pieds, et tout visage, et toujours au bout de l’expression. En voilà un qui choisit un concombre : il y met un sérieux fatal : il mangera cette petite courge en cannibale. D’autres, un mouvement d’envie leur prête, autour des lèvres vertes, l’amertume d’Iago. Dans un geste de refus ou d’ennui, ils ont l’allure de l’homme qui veut se jeter à l’eau pour en finir avec le monde. Qu’ils sont souples et félins !

Une certaine joie de vivre leur tient lieu de pensée. Quand ils se mettent à rire, ils rient à torrents. Ils ne semblent ni bons ni méchants, pouvant être à l’excès l’un et l’autre. Cette aisance à vivre tout entier dans le moment, comme elle étonne l’homme de l’Occident, et comme elle le délasse ! Et qu’est-elle donc, après tout ? Une lumière qui vient de la nature aux hommes et qui les persuade : et le visage de l’homme la rend ensuite à la nature. Comme la suavité de l’air et la douceur du climat invitent à ne plus porter que des étoffes transparentes, on ne pense plus à déguiser sa volonté ; et elle montre que tout est volupté pour elle, du moins tout ce qu’elle cherche.

Et dans une église, sur le quai, au bord du lac, une grande fresque de Luini, blonde, confuse, légère, une vision que les yeux recueillent, qui les flatte, mais que le cœur ne désire point garder, et dont l’esprit ne s’émeut pas : on passe, et la belle image est déjà loin. Et, y pensant, l’on doute que demain elle soit encore là : elle se sera évanouie avec tout le reste du prestige.

Il n’importe. Tout est fête, ce soir ; et même le crépuscule est sans mélancolie. Un excès de gaîté pétille, et d’impertinente ivresse. Je ne résiste plus. Une certaine et chaude sérénité, comme un sommeil de la conscience, peu à peu me gagne : un désir animal de goûter toute sensation, presque sans choix ; ou, pour le moins, de laisser la chair choisir entre tous les plaisirs, à sa guise. Et la nuit vient. On chante sur le lac ; on chante le long des quais et des jardins ; on chante dans la ville. Sous les arbres, dans leur robe de noces tissue par la lune, les tierces justes s’éparpillent. C’est l’Italie, la terre de Catulle et de Virgile. La divine Italie est cette ivresse et ce premier parfum. Peut-être n’est-il point d’Italie que pour les hommes de vingt ans, et les femmes amoureuses : car les femmes n’ont jamais que vingt ans, quand elles aiment. Et c’est bien le pays qui a toujours vingt ans : c’est l’Italie ! C’est l’Italie !