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Voyage en Californie/06

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VI

RETOUR À SAN FRANCISCO. — LES VILLES DU LITTORAL.

La rivière Feather. — Le capitaine Sutter — Encore San Francisco. — Le théâtre français. — Les negroes. — Drames chinois. — Le cirque. — Victoria et Albert. — Le Music Hall. — Cafés chantants et dansants. — Réception du général Scott à San Francisco. — Les villes littorales du sud : Monterey, Santa Barbara, San Pedro et Los Angeles, San Diego. — Le littoral du nord. — Avenir de la Californie.

Je quittai Marysville le matin avec l’aube, sur le steamer de Sacramento. Les eaux de Feather-River ou de la Plume, comme l’ont nommée les Français, étaient basses, car depuis six mois il n’était pas tombé une seule goutte de pluie. En outre, tous les mineurs de la Yuba déversaient le produit de leurs lavages dans la rivière Feather, et elle charriait, avec une eau jaunâtre, un limon boueux qui exhaussait sans cesse le fond.

Tous ces inconvénients rendaient la navigation difficile. Notre bateau, presque plat, ne jaugeait qu’un très-faible tirant d’eau. Assis à l’avant, et monté sur une cahute élevée, d’où il dominait la rivière, le timonier était à la barre, mesurant de l’œil le sillon à tracer. Souvent un banc de sable se montrait au-dessus de l’eau, dont par moments aussi la surface ridée annonçait un écueil à peine caché. La ligne à suivre était mathématique, une déviation de quelques pieds à droite ou à gauche nous eût immédiatement ensablés. Nous suivions le fil de l’eau avec un soin dont on n’a pas d’idée, et le capitaine comme le timonier rivalisaient de sollicitude. Et cependant il est de mode en France de citer l’aventureuse folie des matelots américains, le peu de soins qu’on prend dans la navigation à vapeur aux États-Unis, et l’imprudence dont les mécaniciens font preuve sur les chemins de fer. Tout cela parce que deux capitaines ivres auront voulu lutter de vitesse sur le Mississipi, ou qu’une chaudière aura fait explosion, ou qu’un wagon aura déraillé, comme si de pareils faits n’avaient pas lieu aussi chez nous, et ne devaient pas se reproduire plus souvent chez les Américains qui ont, à eux seuls, autant de bateaux à vapeur, de machines, de chemins de fer que toute l’Europe réunie, et dont les journaux, que rien ne limite dans leur liberté de tout dire, publient immédiatement le moindre accident.

J’ai beaucoup voyagé aux États-Unis, en diligence, en chemin de fer et en bateau à vapeur. Toujours j’y ai vu prendre tous les ménagements que comportait la saine prudence, et ces ménagements rentrent d’ailleurs dans le caractère éminemment froid et pratique des Yankees. Jamais je n’ai eu à souffrir d’aucun accident, pas même dans mon voyage sur le Feather-River.

Cette navigation fut à la fois des plus heureuses et des plus attrayantes. Les rives basses le long desquelles nous avancions me rappelaient les bords pittoresques de la Saône. De grands arbres masquaient la vue, et souvent par une échappée apparaissaient de plantureuses campagnes. Par moments, une vache qui venait boire au bord de l’eau, s’enfuyait épouvantée, en voyant s’avancer le navire, qui vomissait avec fracas la fumée et la vapeur par l’ouverture de ses cheminées.

C’est sur les bords de la rivière Feather qu’est aujourd’hui établi le capitaine Sutter, le général, comme l’appellent les Américains. Il a fondé une grande ferme dans le comté qui porte son nom. Ce vétéran des pionniers californiens a très-peu profité d’une découverte dont il a été pour ainsi dire le premier auteur. Presque chassé des terrains sur lesquels s’est bâti Sacramento, terrains qui lui appartenaient, il s’est vu aussi dépouillé des placers situés aux alentours de son fort. Il a voulu bâtir sur leur emplacement une ville à laquelle il a donné son nom. Mais Sutterville, aujourd’hui en ruine, a été abandonnée pour Sacramento. Bref, quoique riche, le vieux capitaine n’a point profité comme il le méritait de la découverte de l’or, et il est allé oublier les injustices des hommes dans sa ferme sur les bords de la Plume. Ce rôle de soldat laboureur convient mieux à son caractère élevé ; il a laissé aux mineurs les champs d’or qui ne nourrissent personne, pour les champs de blé qui font vivre les humains.

Arrivés sans encombre à Sacramento, en six heures de navigation, nous n’eûmes que le temps de passer de notre vapeur sur le steamer Antilope, qui m’avait déjà amené dans la capitale de la Californie. Nous redescendîmes le Sacramento avec la même sécurité et le même agrément que nous avions descendu la Plume ; nous entrâmes ensuite dans la baie, et le soir, à minuit, je frappai à l’International hôtel, à San Francisco, ayant fait en bateau à vapeur, et en moins de dix-huit heures, près de quatre-vingts lieues.

Je restai quelques jours à San Francisco, et je passai une grande partie de mes soirées au théâtre. L’Opéra italien et les théâtres anglais avaient fermé leurs portes, mais le théâtre français donnait alors en représentation une série de drames, de vaudevilles et même d’opérettes. Là venaient s’égayer nos compatriotes, auxquels l’éloignement de la Porte-Saint-Martin, du Palais-Royal ou des Bouffes ne permettait pas de se satisfaire autrement. Le théâtre des negroes ou des minstrels (ménétriers) était aussi très-visité. On sait que ce genre de représentations est en grande vogue dans tous les États-Unis. Des musiciens, barbouillés de noir, chantent sur un rhythme plaintif et en s’accompagnant d’instruments de forme spéciale, des chansons imitées de celles des nègres. Les chants sont entremêlés de divertissements comiques, de danses d’un genre particulier, enfin, de scènes grotesques assez bien jouées, et où le nègre marron, vêtu de défroques, couvert d’un chapeau bosselé, et portant aux jambes des bottes éculées et dépareillées, excite toujours les rires frénétiques de la salle. Les pauvres nègres sont seuls exclus du spectacle, et jamais injustice n’a présenté un caractère d’égoïsme plus honteux.

Le théâtre chinois donne aussi par moments des représentations, et les acteurs arrivent souvent en droite ligne de Pékin. Ils jouent des drames d’une longueur démesurée, des comédies mêlées de chants barbares, accompagnés dune musique plus discordante encore. Parfois aussi ce sont des scènes du cérémonial de la cour du Céleste Empire qui font tous les frais des représentations. Les costumes des acteurs sont alors d’une richesse et d’un luxe qu’aucune autre nation ne saurait égaler. Enfin, un cirque, où passent d’assez bonnes troupes de clowns et d’écuyers, complète le bilan des diverses représentations théâtrales dont on peut jouir à San Francisco. Quelquefois aussi on y offre au public des exhibitions de bêtes curieuses, et il y a même une ménagerie d’animaux vivants très-bien composée. En 1859 et 1860, deux éléphants savants, sous les noms irrévérencieux de Victoria et Albert, ont fait les délices du public californien, et ont parcouru tout le pays. Victoria est morte depuis, et on l’a religieusement empaillée pour la déposer dans la ménagerie. Albert se montre inconsolable et menace d’aller rejoindre sa fidèle et tendre compagne. C’est au moins ce que nous annonçaient, il y a quelques mois, les journaux du Pacifique.

En dehors des théâtres, il existe à San Francisco des lieux de représentations diverses, entre autres des salles de concert. La nouvelle salle ou Music-hall est la mieux fréquentée ; elle peut contenir jusqu’à deux mille auditeurs, et la disposition particulière du lieu ainsi que l’éclairage ont été combinés de manière à faire ressortir dans tout son éclat la toilette des dames.

Pour la population de bas étage, des buvettes et des cafés où l’on danse et l’on chante, ouvrent tous les soirs leurs salles basses et enfumées. Les mineurs et les marins fréquentent ces établissements avec une assiduité exemplaire.

Pendant que je me livrais, à San Francisco, à ces attrayantes distractions, je fus spectateur d’une réception officielle qui témoigne trop bien de la simplicité des mœurs publiques chez les Américains pour que je n’en fasse pas le récit. C’était à propos du différend existant entre le cabinet de Washington et celui de Saint-James, pour la possession de l’île San Juan. Le général Scott avait été envoyé de Washington, comme arbitre, au nom des États-Unis.

Scott n’était plus de la première jeunesse. Ses quatre-vingts ans passés et ses titres à l’estime publique en faisaient un père conscrit aussi vénérable que glorieux. Aux États-Unis, où l’égalité règne en souveraine, on évite l’éclat et le décorum, et c’est avec un seul aide de camp que Scott, ministre plénipotentiaire de la plus grande puissance du nouveau monde vis-à-vis l’une des plus grandes de l’ancien, s’était embarqué sur le vapeur public à son départ de New-York. En compagnie de tous les autres passagers il touche à Aspinwall, traverse avec eux l’isthme de Panama en chemin de fer, avec eux se rembarque sur le Pacifique, et tous ensemble arrivent ainsi à San Francisco le matin d’un beau dimanche d’octobre. Pour Scott le steamer n’a pas fait un tour de roue plus vite, le piston de la machine à vapeur n’a pas donné un coup de plus par minute.

Afin de ne pas troubler le service divin qu’on célèbre à terre, le général, qui a déjà rempli à bord ses devoirs religieux, attend pour descendre que l’heure des offices soit passée. Alors seulement il débarque. Quelques vieux vétérans de la guerre du Mexique, quelques compagnies de gardes nationaux vont le recevoir sans éclat. Le canon seul a signalé son arrivée et une musique militaire célèbre sa venue. C’est à peine si un simulacre de revue a lieu. Le général ému reconnaît ses compagnons d’armes parmi quelques invalides. Au milieu des hussards noirs, des chevau-légers, des fusiliers californiens, il trouve une jeunesse ardente, toute prête à marcher sous ses ordres au premier signal, si la patrie est en danger. Ces soldats à favoris et à faux cols savent manier le mousquet, et cela suffit. À côté d’eux sont rangés les gardes françaises, commandés par d’anciens troupiers de nos guerres d’Afrique. Tout le monde s’est porté au-devant de Scott, et personne n’a voulu manquer à l’appel.

La revue terminée, le général monte en voiture. Le modeste véhicule, peut-être loué sur place, est traîné par deux chevaux dépareillés, et le cocher est plus que simplement vêtu. À côté de l’illustre envoyé, que son âge seul signale à l’attention publique, et qui ne porte aucune décoration, aucun uniforme chamarré d’or et de broderies, s’assied l’un des premiers fonctionnaires du pays, d’une tenue non moins bourgeoise. C’est dans ce démocratique équipage que l’on se met à parcourir la ville. Dans la rue principale, la belle rue de Montgomery, le général passe au-dessous d’un arc de triomphe d’un style des plus primitifs : on l’a jeté, la veille même, de la fenêtre d’une maison à l’autre maison vis-à-vis. Autour de cet arc sont entrelacées quelques guirlandes avec le titre des victoires remportées par le vénérable guerrier. Les noms mexicains et indiens qu’on lit autour du cintre indiquent suffisamment quels ont été les ennemis battus. L’arc de triomphe et les coups de canon, voilà tout le luxe officiel déployé ; encore est-il possible que l’élan spontané des citoyens, que l’on respecte toujours en Amérique, ait seul fait, dans les deux cas, tous les frais de la réception.

Le cortége continuant sa marche, quelques gardes nationaux viennent s’y joindre à cheval ou à pied. Dans le nombre je reconnais des Français justifiant, sous le ciel californien, l’amour de notre nation pour l’éclat des fêtes publiques. En tête marchent les sapeurs, dont plusieurs ont oublié leur barbe, et avec eux la musique, qui fait entendre ses réjouissantes fanfares. Appelés par le bruit, plusieurs citoyens de bonne volonté viennent grossir le cortége, sans façon et sans qu’on les en empêche. Je les vois encore : il y en a en paletot ou en blouse, en veste ou en habit. Ils marchent avec dignité et presque avec orgueil, et leur figure rayonne de joie. Enfin, comme pour couronner cette fête de famille, aucun policeman ne paraît.

Au milieu des hourras frénétiques, répétés à chaque instant trois fois, suivant l’habitude américaine, on arrive à l’hôtel où le général a fait retenir ses appartements. Dans le parcours, le vieux soldat salue galamment le public, surtout les dames aux fenêtres, et montre à la foule sa tête blanche et son visage serein.

Quelques jours après, Scott partait pour San Juan par le vapeur postal. Apportant un grand esprit de calme et de conciliation dans une affaire déjà singulièrement envenimée, il n’eut qu’à paraitre pour pacifier le différend, et fixer les conditions d’un accord avec le représentant anglais. Par le retour du vapeur il rentra à San Francisco.

L’infatigable vieillard avait fait en mer près de trois mille lieues pour remplir sa mission. Il en fit presque autant pour s’en retourner à Washington plus modestement qu’il n’était venu, et tout fut dit.

Un peuple chez lequel existe une pareille simplicité de mœurs est un peuple sérieux, et ne doit-on pas l’admirer malgré les défauts qu’on lui reproche ?

…Jusqu’ici j’ai promené le lecteur de San Francisco dans les comtés du sud et du nord de la Californie ; il me reste à décrire les villes du littoral. Je le ferai d’une manière rapide, fidèle à ce conseil du poëte que « loin d’épuiser une matière, il n’en faut cueillir que la fleur. » Si donc on veut bien m’accompagner dans cette dernière pérégrination, nous monterons d’abord sur le vapeur qui fait le voyage de la côte méridionale.

À 90 milles marins de San Francisco, nous abordons à Monterey, au fond d’une admirable baie que fréquentent les baleiniers. Monterey était déjà un port assez commerçant avant la découverte de l’or, quand San Francisco n’existait pas encore. Il était sous la domination mexicaine, et il a été un moment, sous les Américains, la capitale de la Californie.

C’est à Monterey que se réunit en 1839 la Convention ou Assemblée nationale, qui dota le nouvel État de sa constitution.

Monterey a beaucoup perdu de son importance depuis les étonnants progrès de San Francisco. Il n’en reste pas moins situé dans une position très-heureuse, et la vue de la ville est des plus pittoresques, surtout dans la saison printanière. Les collines qui l’entourent se couvrent alors de gazons et de fleurs, et, à l’horizon, des montagnes élevées, couronnées de noirs sapins, terminent agréablement ce charmant paysage maritime.

Callius de montagnes (callipepia ou lophortyx). — Dessin de Rouyer d’après une gravure.

Limitrophe avec le comté de Monterey est celui de Santa Clara, où sont situées les fameuses mines de mercure de New-Almaden, les plus riches du globe. Dans le même comté il faut visiter San José sa capitale, et ses vertes campagnes, ainsi que Santa Clara, qui par ses établissements littéraires et scientifiques a mérité le nom d’Athènes du Pacifique. Les missions de Santa Clara et de San José étaient, avec celle de San Francisco, les lieux de délices des Pères franciscains. Ils ont dans tous ces endroits cultivé le sol avec amour, et deviné les premiers l’inépuisable fécondité de la terre en Californie. C’est aussi autour de ces missions que se rassemblaient de préférence les Indiens catéchisés.

De Monterey le vapeur nous mène à Santa Barbara, autre port qui par son nom espagnol trahit son origine mexicaine. Ici la vue qu’on a de la mer est véritablement imposante par les hautes montagnes de granit qui ferment la perspective. La ville est dans une délicieuse vallée. Elle garde encore beaucoup de son cachet hispano-américain. Une partie de ses maisons sont en adobe (lattes et terre) et en brique crue. Leurs toits sont recouverts de tuiles. L’apparence vénérable de ces anciennes habitations contraste singulièrement avec les édifices américains, presque tous en bois et pour la plupart fort coquettement et élégamment disposés.

Santa Barbara a peut-être moins perdu que Monterey de son ancienne importance, et elle est restée, comme sous les Espagnols, le principal centre des tanneries californiennes. Les cuirs et les peaux qui en proviennent sont toujours fort renommés. À quelques milles de Santa Barbara est une ancienne mission de Pères franciscains.

Si nous continuons notre course en steamer, nous jetterons l’ancre, à 300 milles de San Francisco, dans la rade de San Pedro. Ce lieu est de peu de renom, mais dans son voisinage est situé Los Angeles, fondé aussi par les Espagnols. C’est aujourd’hui la ville la plus importante des comtés du sud, et très-certainement la cité la plus agricole de toute la Californie. Dans ses plantureuses campagnes bien arrosées et sous une heureuse latitude (34 degrés N.), elle nous offre toutes les productions des climats chauds et tempérés. Elle est surtout réputée par ses riches vignobles. Ce sont deux Français de Bordeaux, MM. Sainsevin et Vigne (deux noms de favorable augure), qui ont les premiers planté, bien avant 1848, les premiers ceps de Los Angeles.

À une journée de Los Angeles est la vallée de San Bernardino, où les Mormons, à la fois fermiers et missionnaires, se sont depuis longtemps établis, mais sans grand succès religieux.

Le port de San Diégo, à l’extrême limite sud de la Californie, ne nous offrant rien d’intéressant à signaler, retournons à San Francisco, et, sur le steamer qui côtoie le littoral du nord, faisons notre dernière excursion maritime.

En entrant dans le Pacifique et remontant vers le nord, nous rencontrons la baie de sir Francis Drake, un flibustier anglais jadis fameux. Nous apercevons ensuite les ruines d’un établissement que les Russes avaient élevé a l’époque où ils faisaient avec les Indiens et les trappeurs de ces contrées le commerce des fourrures, époque déjà éloignée où la Californie du Nord n’appartenait au Mexique que de nom. Après avoir doublé le cap Mendocino, nous entrons dans la baie de Humboldt, le seul point vraiment intéressant à visiter sur la côte septentrionale de l’État californien. Une dizaine de scieries à vapeur y travaillent nuit et jour à débiter pour l’exportation les bois des forêts voisines. Ce sont surtout ces magnifiques sapins blancs et rouges si estimés dans tout le Pacifique, et qui s’expédient même jusqu’en Australie et en Chine.

Non loin de Humboldt-Bay est situé le port de Trinitad, et, à la limite du nord de l’État, le port de Crescent-City, auquel l’exploitation des placers du rivage donna une certaine importance en 1852. Mais cette ville n’a de curieux que son origine même, et les environs sont encore habités par les Indiens. Le lecteur, en se rapportant aux pages 41 et 45, peut comparer de visu les traits principaux de leur existence avec ceux de la vie du mineur.

LA VIE DES INDIENS. — Dessin de Chassevent d’après une gravure californienne.

J’ai décrit, tel que je l’ai vu, l’État de Californie, et je ne sais si la plupart de mes lecteurs conservent toujours contre ce pays les mêmes préjugés fâcheux qu’ils devaient avoir avant de commencer à me lire. Pour moi, quand je quittai cette heureuse contrée, ce ne fut pas sans un vif serrement de cœur que je dis adieu à ses rivages. L’Amérique du Sud, vers laquelle je me dirigeai, ne m’a offert dans aucune de ses vieilles républiques rien qui puisse être comparé au jeune État californien. Je voudrais faire partager mon sentiment à tous mes compatriotes, car en Europe et en France surtout on est resté, au sujet de la Californie, sous le coup de la triste impression produite par les récits des premiers temps. On ignore généralement que la Californie n’a pas tardé à devenir un État modèle. Si l’émigration française ne s’y porte plus depuis longtemps, l’émigration allemande, irlandaise et surtout américaine prend toujours volontiers cette route, et chaque année la population de l’État californien s’accroît de quinze à vingt mille habitants. La Californie joue en effet, pour les Yankees, le rôle d’une véritable terre promise. Où retrouver ce climat exceptionnel, ces mines inépuisables, ces terres fécondes et plantureuses ? Des salaires encore privilégiés et même une fortune rapide y attendent l’immigrant sérieux. De faciles relations commerciales y sont ouvertes avec le monde entier ; et si d’une part la Californie donne la main aux îles anglaises et néerlandaises, à la Chine, au Japon, à tout l’archipel océanien, à toutes les colonies espagnoles du Pacifique, de l’autre elle est en communication journalière avec tous les États de l’Atlantique, du nouveau comme de l’ancien continent.

Quelle situation géographique plus heureuse fut accordée à un pays naissant ? quelle colonie rivale pourrait-on opposer à ce jeune et vigoureux État, qui a marqué d’une étoile de plus le drapeau constellé de l’Union ?

L. Simonin.